L'Evangile selon Pilate

Eric-Emmanuel Schmitt · Chapitre 3 sur 26

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L'Evangile selon Pilate

De Pilate à son cher Titus

 

— Le corps a disparu !

J’étais en train de rouler la lettre que je t’adressais hier lorsque le centurion Burrus vint m’apporter cette nouvelle ahurissante :

— Le corps a disparu !

J’ai tout de suite compris qu’il me parlait du magicien de Nazareth, et tout de suite entrevu l’épaisseur des emmerdements qui m’attendaient si nous ne retrouvions pas immédiatement le cadavre.

Laisse-moi t’exposer en quelques mots l’affaire du magicien.

Depuis quelques années, un certain Yéchoua, un rabbin contestataire, fait parler de lui en Judée. Au départ, l’homme n’avait pas grand-chose pour lui : un physique passe-partout, un accent de bouseux galiléen, et surtout, il venait de Nazareth, le trou-du-cul du monde. Normalement cela aurait dû suffire à l’empêcher de devenir populaire ; mais ses discours toujours un peu mystérieux et décalés, ses phrases à l’emporte-pièce, ses fables orientales tantôt douces tantôt violentes, son attitude complaisante avec les femmes, bref, en un mot, sa bizarrerie, lui a gagné des suffrages. Très vite, dès qu’il a entamé des marches à travers la Palestine, j’ai envoyé des espions. Ils m’ont écrit que l’homme leur semblait inoffensif, qu’il ne se préoccupait que de questions religieuses et que ses ennemis, à l’entendre, étaient davantage le clergé officiel juif que l’occupant romain. Mes rapporteurs en étaient même surpris.

Par méfiance, j’ai solidement fait infiltrer le groupe de disciples qui grossissait toujours près de lui, comme s’il les nourrissait de paroles, afin de savoir où tout cela menait…

Car ici les sectes cachent souvent un propos politique. Depuis que Rome a imposé son ordre, ses troupes, son administration, et bien qu’elle ait laissé aux indigènes la liberté de suivre librement leurs cultes, l’enthousiasme religieux est devenu l’autre nom du nationalisme, le refuge sacré où s’élabore la résistance à César. Je soupçonne certains Juifs de s’affirmer juifs pour signifier seulement : je suis contre Rome. Les pharisiens, et même les saducéens que pourtant je contrôle, n’adorent leur dieu unique que pour mieux détester les nôtres et tout ce qui vient de nous. Quant aux zélotes, ennemis déclarés de César, ennemis de quiconque collabore avec César, ils sont de redoutables fanatiques, des brigands qui ne respectent aucune loi, même pas la leur, qui traitent d’impie tout ce qu’ils réprouvent et qui seraient capables, si je n’y prenais garde, de faire vaciller notre occupation, voire, dans un spasme de barbarie supplémentaire, de détruire leur pays. J’ai donc voulu déterminer qui ce Yéchoua allait rejoindre, des zélotes, des pharisiens, des saducéens, ou bien, s’il était vraiment aussi naïvement religieux que mes espions me l’affirmaient, quel groupe allait récupérer sa notoriété pour s’en servir comme levier contre moi. À ma grande surprise, rien de tout cela n’advint. Le magicien ne réussit qu’à se mettre tout le monde à dos. Les zélotes le haïssaient depuis qu’il avait justifié la présence de l’impôt romain en disant qu’« il faut rendre à César ce qui est à César » ; les pharisiens le prirent en flagrant délit de transgression de leur Loi puisque le magicien méprisait le jour du Sabbat ; quant aux saducéens, conservateurs et grands prêtres du Temple, non seulement ils ne toléraient pas l’audace de ce rabbin qui préférait penser avec bon sens plutôt que répéter absurdement toujours les mêmes textes sacrés, mais ils craignirent pour leur pouvoir et obtinrent, ces jours-ci, de moi-même, la mort du magicien.

« Quelle importance ? me diras-tu. Tes ennemis te débarrassent d’un ennemi potentiel ! Tu devrais t’en réjouir… »

Certes.

« Et puis, il est mort, ajouteras-tu. Tu n’as plus rien à craindre ! »

Évidemment.

J’ai cependant le sentiment que quelque chose est allé trop vite dans cette affaire. Je n’ai pas rendu ma justice, la justice de Rome, j’ai exécuté la leur, celle de mes opposants, la justice des saducéens approuvée par les pharisiens, j’ai débarrassé ces Juifs d’un Juif qui les contredisait. Était-ce mon rôle ?

Pendant le procès, Claudia Procula, mon épouse, ne s’est pas gênée pour me le reprocher.

Son long et grave visage, sans trace de haine ni de passion, m’a regardé longuement.

— Tu ne peux pas faire ça.

— Claudia, ce magicien m’a été livré par les prêtres du sanhédrin. En tant que préfet, je dois accéder aux demandes des prêtres si je veux avoir la paix avec le Temple. Comment peux-tu croire encore qu’un gouvernant gouverne ? Un chef doit faire croire qu’il commande mais ses décisions sont dictées par les équilibres des partis et des circonstances.

— Tu ne peux pas me faire ça.

J’ai baissé les yeux. Je n’osais plus soutenir le regard de cette femme que j’adore et à qui je dois ma carrière. Non seulement – et tu le sais très bien – Claudia a voulu épouser le lourdaud que j’étais contre l’avis de tous les siens mais encore elle a obtenu de cette même famille que je sois nommé à un poste important, préfet de Judée, charge que je n’aurais jamais obtenue sans sa protection, son charisme et ses appuis. Claudia Procula m’aime et me respecte mais, comme toute femme noble de Rome, elle est habituée à donner son avis et à intervenir dans les discussions d’hommes. Je ne le supporterais d’aucune autre femelle et j’ai parfois du mal à contenir une violence de mâle qui me porterait à la faire taire. Pour que mon prestige n’en souffre pas auprès de mes hommes, j’ai pu obtenir que nos débats n’aient pas lieu en public. Mais elle profite du huis clos pour rendre ces échanges encore plus intenses.

— Tu ne peux pas me faire ça. Sans Yéchoua, je ne serais plus de ce monde.

Elle faisait allusion à la maladie qui l’avait tenue alitée pendant des mois. Elle perdait lentement son sang. J’avais convoqué tous les médecins de Palestine, des Romains, des Grecs, des Égyptiens et même des Juifs : en vain ! Aucun n’arrivait à enrayer l’hémorragie qui, d’ordinaire, dure quatre jours par mois chez les femmes, mais qui, chez Claudia Procula ne cessait plus.

Son visage avait perdu sa vie, sa coloration, la pâleur de ses lèvres m’effrayait. Le moindre mouvement faisait battre son cœur de façon affolée et je voyais s’approcher le jour où Claudia cesserait de respirer.

Une servante lui ayant parlé du magicien de Nazareth, Claudia me demanda la permission de le faire venir. J’acceptai sans aucun espoir et n’assistai même pas à l’entrevue.

L’homme passa un après-midi auprès d’elle. Le soir même, le sang avait cessé de s’échapper du corps de Claudia.

Je n’arrivais pas à le croire ! J’hésitais encore à me livrer au violent bonheur de la voir guérie.

— Que t’a-t-il fait ?

— Nous avons parlé, rien d’autre.

— Il ne t’a pas touchée, auscultée, palpée ? Il n’a pas appliqué de pommade, d’onguent ?

— Nous n’avons qu’échanger. Et nous nous sommes dit tant de choses…

Elle n’avait pas encore assez de forces pour me répondre mais elle me souriait.

Au matin, elle paraissait plus fraîche, plus vive, comme si elle avait profité de la rosée. Elle se tourna vers moi et me dit simplement :

— Grâce à lui, j’ai accepté que nous n’ayons pas pu avoir d’enfants.

Tu sais comment sont les aristocrates romaines, mon cher Titus : elles te sortent une phrase sibylline avec un regard appuyé et tu dois faire semblant, sauf à passer pour un balourd, d’avoir compris. J’ai donc pris un air entendu, tempéré d’un peu d’émerveillement, et nous n’en avons plus parlé.

— Yéchoua m’a sauvée. Sauve-le à ton tour.

Elle faisait appel à un code d’honneur qui n’avait rien à voir avec mon office de préfet.

— Je vais le faire fouetter en public. D’ordinaire, une bonne giclée de sang suffit à satisfaire la soif d’une foule. Ainsi, on en restera là.

Claudia approuva. Nous pensions tous deux que le magicien s’en sortirait.

Mais la scène de flagellation ne produisit pas du tout l’effet escompté. Mes soldats amenèrent l’homme sur le parvis du fort Antonia et firent siffler leurs verges sur sa peau. Le condamné, bizarrement, ne criait pas, ne protestait pas, n’accusait même pas les coups par un râle ; il semblait ailleurs. Détachée, son attitude ne ressemblait ni à celle des coupables, ni à celle des innocents : il subissait un supplice qui ne lui plaisait pas mais qu’il acceptait. La peau s’ouvrait et le sang coulait sans qu’une plainte s’échappât. Yéchoua narguait ses juges et ses bourreaux, faisant passer toute justice pour une parodie, et le châtiment pour une contrefaçon. La foule était déçue. Elle s’excitait maintenant contre lui. Elle trouvait l’acteur nul. Elle voulait du spectacle, elle souhaitait une belle fin, elle réclama la mort.

Je rejoignis Claudia dans l’ombre du fort pour l’informer que notre manœuvre avait échoué. Mais elle avait suivi la scène et se blottit dans mes bras en sanglotant.

— Fais quelque chose. Je t’en supplie, fais quelque chose.

Si au moins ce Yéchoua avait pu verser un quart des larmes de Claudia, il aurait, je n’en doute pas, incité la foule à la clémence. Pour ma femme, davantage que pour ce magicien, je devais trouver une issue.

— La coutume ! La coutume de la Pâque !

Claudia comprit immédiatement et me gratifia d’un de ses regards admiratifs qui, même à quatre-vingts ans sans doute, me feront encore penser que je suis jeune et beau.

J’ordonnai à mes hommes de remonter des geôles un brigand fameux ici, qui avait volé tout le monde et violé beaucoup de filles. La brute passait au cachot sa dernière journée car, dans l’après-midi, on devait le crucifier en compagnie de deux autres larrons de moindre envergure.

J’interpellai la population et lui rappelai la coutume voulant que, pendant les fêtes de la Pâque, le préfet de Rome relaxât un prisonnier. Je lui proposai donc de choisir entre Barabbas et Yéchoua. Je ne doutais pas une seconde de sa réponse, Yéchoua étant populaire et inoffensif, Barabbas dangereux et craint.

Les gens se taisaient, surpris. Ils regardaient Yéchoua, écroulé, tête basse, en sang, puis Barabbas, bien planté de manière arrogante sur ses jambes fortes, tout en muscles et peau brune, qui les défiait crânement.

Ils commencèrent à chuchoter, ils se consultaient. Quelques hommes passaient de groupe en groupe : j’imaginai qu’il s’agissait des disciples du magicien qui tentaient d’influencer le verdict. En levant les yeux vers le fort, j’aperçus les yeux perçants de Claudia dans une fenêtre. Nous nous sommes souri.

La voix populaire rendit sa sentence. Elle enfla comme une rumeur, d’abord murmurée, puis prononcée, puis clamée, puis scandée, puis hurlée : « Barabbas ! »

Je ne comprenais pas. La foule réclamait la libération du voleur, du violeur, de l’assassin. Alors que Yéchoua n’avait rien commis, sinon des insolences religieuses, qui méritât qu’on le condamnât, Barabbas, ce fils de pute, cette masse de chair cruelle, sanguinaire, égoïste, Barabbas dont forcément chaque famille dans cette foule avait à se plaindre, Barabbas trouvait grâce à leurs yeux !

J’étais révolté, déçu, écœuré, mais je devais obéir.

Engagé vis-à-vis d’eux, je n’avais plus les mains libres. Je décidai de me les laver devant eux.

J’accomplis le geste rituel qui signifie cela ne me regarde plus. Sur mon estrade, au-dessus des têtes vociférantes, je fis couler l’eau molle et lisse sur mes poignets, retrouvant mon calme à frotter ainsi mes paumes, lorsque j’aperçus, dans le liquide clapotant de la bassine en cuivre, se décomposer un fragment d’arc-en-ciel.

Au fond de moi, je songeais : je ne suis pas la justice sur la terre de Judée, mais le représentant de Rome. Dans le même temps, je pensais aussi : si Rome n’est pas la justice sur toutes les terres connues, pourquoi l’ai-je choisie pour maître ?

Avant de rentrer au fort, je me retournai, jetant un dernier coup d’œil aux prisonniers, et là, soudain, je compris ce qui avait modifié le destin des deux hommes, poussant l’un sur la croix, l’autre hors de prison, ce qu’avait vu la foule et que je n’avais pas su voir : Barabbas était beau, Yéchoua était laid.

Dans sa chambre, Claudia m’attendait. Je regardai cette grande Romaine, élégamment couverte de voiles pâles, ses fines articulations prises dans de lourds bracelets, cette aristocrate qui avait eu les sept collines de Rome à ses pieds : elle se mordait les doigts pour un bouseux galiléen ! De sa fenêtre, elle toisait la foule avec mépris, les traits tendus, les lèvres violettes de colère, incapable de s’habituer à l’injustice.

— Nous avons échoué, Claudia.

Elle approuva lentement. Je m’attendais à ce qu’elle protestât mais elle semblait avoir consenti aux événements.

— Tu ne pouvais rien faire, Pilate. Il ne nous a pas aidés.

— Qui ?

— Yéchoua. Par son comportement, il a appelé la mort sur lui. Il voulait mourir.

Peut-être avait-elle raison… Ni avec les prêtres, ni avec moi, ni avec la foule, le magicien n’avait fait aucun des gestes qui permettent d’obtenir la clémence. Sa rigidité l’avait en revanche continuellement poussé vers le trépas.

— Il ne nous reste plus qu’à attendre, conclut Claudia.

Je la dévisageai sans comprendre.

— Attendre quoi, Claudia ? Dans quelques heures, il ne sera plus.

— Il nous reste à comprendre ce que, par sa mort, il veut nous dire.

J’ai beau aimer Claudia, j’étais au bout de la patience dont une intelligence mâle peut faire preuve en face d’une intelligence femelle. Claudia appartient à ces êtres pour qui tout est signe, la tombée d’une feuille, le vol d’un oiseau, l’emploi d’un mot, la coïncidence des pensées, la direction du vent, la forme d’un nuage, les yeux des chats ou les silences des enfants. Comme les devins, les femmes ont tendance à mettre de la pensée partout, à lire l’univers comme un parchemin. Elles ne regardent pas, elles déchiffrent. Tout a toujours un sens. Si le message n’est pas apparent, il est provisoirement caché. Il n’y a jamais de faille, jamais d’insignifiance. Le monde est définitivement touffu. J’avais envie de lui répliquer que la mort n’est que la mort, qu’on ne signifie rien par sa mort, qu’on la subit, et qu’elle ne trouverait jamais d’autre sens à la mort de son magicien que la cessation de sa vie. Mais je me retins au dernier moment : peut-être Claudia s’inventait-elle ce monde pour éviter de trop souffrir.

À mon habitude, je pris donc le visage entendu de celui qui pesait les paroles de Claudia à leur juste poids d’or et je rejoignis mes centurions pour régler le détail des exécutions.

Quelques heures plus tard, Yéchoua était mort, Barabbas libéré.

— Le corps a disparu !

Tu comprends mieux désormais ma surprise lorsque le centurion Burrus vint m’annoncer la nouvelle. Le magicien continuait ses tours ! Claudia allait pouvoir triompher.

Encadré par une escorte, je chevauchai immédiatement vers le cimetière, non loin du palais, pour happer au plus vite le peu de vérité qui pouvait encore stagner dans l’air.

Une dizaine de Juifs, hommes et femmes, se tenaient autour du tombeau et s’effacèrent dans les bosquets en fleurs à notre arrivée. Il ne resta que deux gardes devant le trou béant.

À leurs costumes je vis qu’ils appartenaient à la garde de Caïphe, le grand prêtre du Temple, celui-là même qui avait été le plus acharné à condamner et tuer Yéchoua.

— Que font-ils là ?

Mon centurion m’expliqua que le grand prêtre, craignant qu’on ne vole le corps pour le transformer en objet de culte, faisait surveiller la tombe depuis la veille.

— Alors qu’avez-vous vu ?

Les gardes, paupières fermées, deux têtes de pioche aux traits épais, comme si elles avaient été esquissées rapidement dans la glaise par un potier malhabile qui n’aurait utilisé que ses pouces, se taisaient. Leurs lèvres tremblaient, mais ils ne disaient rien, épaules basses, roulés en boule dans leur silence.

— Je les ai fouettés, Pilate, ils disent n’avoir rien vu de la nuit.

— C’est impossible !

Je m’approchai du tombeau, un sépulcre à la mode d’ici, comme tu n’en as sans doute jamais vu. En Palestine, on ne creuse pas la terre, mais une paroi rocheuse où l’on ménage une grotte. Puis on ferme la caverne par une énorme pierre ronde qui tient lieu de porte.

La meule avait été tirée sur le côté, bloquée par une cheville, laissant l’entrée béante.

— Pourquoi l’a-t-on rouvert ?

— Ce matin, les femmes voulaient y déposer des aromates, de la myrrhe et de l’aloès comme présents au mort.

— Qui a roulé la pierre ?

— Les femmes, aidées des gardes et, comme ils n’y arrivaient pas à cause du poids de la pierre, je me suis joint à eux lors de ma ronde, répondit le centurion. C’est ainsi que nous avons découvert que le tombeau était vide.

Je regardai la bouche d’ombre.

Je ne parvenais pas à croire à cette histoire de corps disparu. S’il fallait tant de forces réunies pour déplacer cette porte, comment le magicien, tout seul aurait-il pu, pendant la nuit… ? Non, c’était absurde.

Sans attendre, j’entrai dans la tombe. Mon geste s’était accompli presque sans moi. J’en fus étonné. Pourquoi pénétrer chez les morts ?

Après un court vestibule, la grotte conduisait à une chambre où trois couches avaient été creusées à même le roc. Elles étaient toutes vides. Sur l’une seulement, il y avait les traces du magicien : des bandelettes, des onguents et surtout le suaire, un drap d’une très belle qualité, sali çà et là par les traces brunâtres des blessures. Il était soigneusement plié et posé au bord de la couche.

C’était absurde. Autant que la disparition du cadavre, cette étoffe rangée avec méticulosité défiait tout bon sens. Qui l’avait ôtée des chairs où les croûtes de sang la tenaient collée ? Puis qui avait pris la peine inutile d’en faire un paquet géométrique ? Qui pouvait manifester cette maniaquerie hors de propos ? Le magicien était-il si soigneux que, par réflexe, revenant à lui, il…

Je tenais l’objet et le triturais avec mes doigts, comme si je pouvais en faire surgir la solution. Mon songe était confus. Une torpeur m’envahissait. Je m’assis sur la couche pour m’imaginer là, mort, cloîtré pour des heures interminables, sans autre lumière qu’un ongle de soleil au coin où les pierres joignaient mal, dans cet univers sans bruits ni plantes. Je m’imaginais être Yéchoua, le long Yéchoua au corps mince, reposant ici après les souffrances de la croix.

Une sorte de plomb fondu se glissait dans mes poumons. Un poids, sur ma poitrine et mes épaules, était en train de me tasser, de m’aplatir. J’avais envie de m’étendre. Je ne me sentais plus de forces. Un engourdissement, entre le plaisir et le malaise, m’ôtait les jambes et la volonté.

Soudain, je compris ce qui se passait en apercevant dans un angle un énorme tas d’aromates, un mélange de myrrhe et d’aloès, que l’on avait déposé là pour purifier l’air mais qui était en train de m’étourdir…

M’arrachant de la tombe, je sortis comme une flèche. La lumière crue du soleil me donna une gifle bienfaisante.

Je regardai le verger, les cerisiers poudrés de fleurs, les feuilles vertes et acides du printemps, ce monde gorgé d’odeurs, de couleurs et de chants d’oiseaux où l’on pouvait même douter que la mort existât.

Retournant à mon cheval avant de partir, j’observai une dernière fois les gardes qui fixaient bêtement leurs pieds.

Mon diagnostic se forma en un instant : à leurs pupilles dilatées, je compris qu’ils avaient été drogués. J’avisai les deux gourdes de peau qui se trouvaient non loin sur l’herbe. Vides ! À renifler les goulots, il était difficile de repérer un somnifère sous le fumet âpre et râpeux des mauvais vins de Palestine. Néanmoins, je savais à quoi m’en tenir : on avait assoupi les gardes. Ainsi n’avaient-ils pu ni voir ni entendre la troupe des voleurs rouler la pierre, emporter le cadavre et refermer le tombeau. Une mise en scène parfaite : le public, même peu naïf, devait forcément prêter des pouvoirs surnaturels au magicien.

Je retournai au fort et pris les décisions qui s’imposaient : il fallait mettre la main sur les voleurs et retrouver le corps de Yéchoua.

Mes secrétaires s’en étonnèrent.

— Nous n’avons pas, ô préfet, à nous occuper d’une profanation de sépulture juive. L’affaire relève davantage du grand prêtre. Elle n’appartient pas à notre juridiction.

— Je dois assurer la sécurité.

— La sécurité des vivants, ô Pilate, pas la sécurité des cadavres. Encore moins celle des cadavres juifs. Surtout pas le cadavre d’un Juif criminel.

— Yéchoua n’était coupable de rien.

— Vous l’avez pourtant crucifié.

Je frappai sur la table.

— Contentez-vous d’obéir. Si on laisse croire que le magicien est revenu seul à la vie, a roulé seul la pierre de son tombeau, nous allons au-devant du plus grand désordre imaginable sur cette terre pourrie où même le vin et les citrons ont des accès de fièvre ! Les auteurs du larcin pourraient créer un mouvement de foi tellement fort que, bientôt, tout le peuple d’Israël n’aura plus que le nom de Yéchoua à la bouche, qu’il nous le crachera à la figure, et qu’il n’aura de cesse de nous foutre dehors, nous les Romains qui serons responsables de son supplice. Mais cela peut même aller beaucoup plus loin et modifier tout l’équilibre des forces en présence. Si nos visiteurs de sépulture réussissent leur spectacle, ils dresseront aussi le peuple contre les pharisiens qui haïssaient Yéchoua, contre les saducéens qui ont fait son procès, et même contre les zélotes, puisqu’on a préféré libérer Barabbas, un des leurs, plutôt que Yéchoua. En un mot, si vous ne retrouvez pas les petits plaisantins qui se sont payé la gueule du monde entier cette nuit, demain tout Israël sera à feu et à sang et nous pourrons reprendre le bateau pour Rome, à condition que nous n’ayons pas été massacrés avant d’atteindre le port de Césarée. Suis-je clair ?

Burrus, suivant mes instructions, est parti rechercher les coupables. J’ai une idée très précise de leur identité. Dans quelques heures, la plaisanterie sera éventée et tout rentrera dans l’ordre. En attendant, je t’écris cette lettre, mon cher frère, et c’est, je l’avoue, moitié pour t’informer, moitié pour tromper mon impatience. Mes domestiques continuent à préparer nos malles pour la caserne car je ne doute pas que cette affaire soit vite réglée. Je t’en écrirai le dénouement dans mes quartiers de Césarée. En attendant, porte-toi bien.

 

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