Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

F. (François) Génin · Chapitre 4 sur 9 · partie 2/3

Pages du PDF

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

( Dép. am. III. 7.)

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le verbe était bauboier ou baubier, qui s’écrivait balbier. Il y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:

«Nel puet nomer, et neporquant «_Balbié_ l’a en souglotant: «_Parto, Parto_, a dit souvent, «Puis dit nopeu, moult feblement; «Et quant a Partonopeu dit «Pasmee ciet desor son lit.»

(_Partonopeus._ v. 7245.)

(Voyez Du Cange aux mots Balbire et Balbuzare.)

Balbier (baubier), est la forme primitive, tirée de balbus.

Balbutier est de seconde formation, calqué sur balbutire.

 

ÉBULLITIONS DE CERVEAU:

Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les ébullitions de cerveau de nos marquis de Mascarille.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

 

ÉCHAPPER (L’) BELLE:

Je viens de l’_échapper bien belle_, je vous jure!

(_Éc. des fem._ IV. 6.)

Le substantif de l’ellipse paraît être occasion, comme dans vous nous la donnez belle! On comprend que, dans ces formules, l’absence du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les applications.

Nous l’avons en dormant, madame, échappé belle!

(_Fem. sav._ IV. 3.)

L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait échappée belle. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit le participe au féminin:

«Ma foi, mon ami, je l’ai échappé belle depuis que je ne t’ai vu!»

(LESAGE, Gil Blas.)

L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:—_come la passate?_—_questa non l’intendo_;—_ei me l’ha fatta_;—_questa non mi calza_, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots vita, cosa, burla, scarpa.

 

ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:

LUCAS. Oh, morguenne! il faut tirer l’échelle après ceti-là.

(_Méd. m. lui._ II. 1.)

Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.

 

ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:

Ah! vous y retournez! Je vous ajusterai l’échine.

(_Amph._ III. 7.)

 

ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:

L’âge le rendra plus éclairé en honnêtes gens.

(_Crit. de l’Éc. des f._ 5.)

C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.

 

ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:

Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire!

(_L’Ét._ I. 4.)

Dites-lui qu’il s’avance,

………………………………………..

Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux éclairé.

(_D. Garcie._ IV. 3.)

J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.

(_Tart._ III. 3.)

Il nous reste en ce sens le substantif éclaireur; aller en éclaireur.

On disait éclairer à quelqu’un, pour signifier lui éclairer son chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre éclairer quelqu’un et à quelqu’un; il explique le second: «_Prælucere alicui; lucem facere alicui; lustrare lampade._» Ainsi quand on lit dans Don Juan, act. IV, scène 3,—Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer,—il faut entendre ce vous au datif, pour à vous, et non pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, Éclairez monsieur. C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on l’éclaire, mais qu’on lui éclaire sa route.

Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes vous, moi, me, qui servent aussi pour à vous, à moi.

 

ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:

A tous les éclats de risée, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

«Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent faire un petit éclat de risée, l’interdirent un peu.»

(LA FONTAINE. Psyché. I.)

 

ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:

Mais quoi…?—Taisez-vous, vous; parlez à votre écot. Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.

(_Tart._ IV. 3.)

C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son écot.

 

ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:

Le choix est glorieux, et vaut bien qu’on l’_écoute_.

(_Tart._ II. 4.)

 

ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:

Mme JOURDAIN (_apercevant Dorimène et Dorante_). Ah, ah! voici justement le reste de notre écu! Je ne vois que chagrins de tous côtés.

(B. gent. V. 1.)

Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.

 

EFFICACE, substantif féminin:

On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’_une merveilleuse efficace_ à la tête d’un livre.

(_Préf. des Précieuses ridicules._)

Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’_efficace_ et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.

(_Pourc._ I. 11.)

L’efficace, pour l’efficacité, commençait déjà, en 1669, à devenir un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche d’un personnage grave et doctoral.

Il faut observer qu’il y a dix ans entre les Précieuses ridicules et Monsieur de Pourceaugnac (1659-1669.)

 

EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS:

Comment! il vient d’avoir l’audace De me fermer la porte au nez, Et de joindre encor la menace A mille propos effrénés!

(_Amph._ III. 4.)

Puisqu’on dit bien une langue sans frein, pourquoi ne dirait-on pas aussi des propos effrénés? La métaphore est la même. Mais on ne saurait approuver des traits effrontés (Tartufe, II. 2); des épigrammes, des coups de langue, peuvent s’appeler des traits, parce que l’effet de l’un comme de l’autre est de blesser, de piquer; mais des traits n’ont pas de front. Il y a incohérence, incompatibilité d’images. C’est Dorine qui est effrontée.

 

EFFROI, au sens actif. Voyez PLEIN D’EFFROI.

 

ÉGARER (SE) DE QUELQU’UN:

Je m’étois par hasard égaré d’un frère et de tous ceux de notre suite.

(_D. Juan._ III. 4.)

Les Italiens disent de même smarrito della via.

J’observe que l’on disait aussi égarer quelqu’un, au même sens que s’égarer de quelqu’un:

«Considerant les mouvements du chien…….. à la queste de son maistre qu’il a esgaré.»

(MONTAIGNE, II. 13.)

C’est-à-dire dont il s’est égaré.

Nicot ne donne que la forme s’égarer d’avec: «L’enfant s’est esgaré d’avec son père.»

Ménage dérive égarer de je ne sais quel varare, qu’il traduit par traverser. Égarer, garer, garder, garir (auj. guérir), guérite, garantir, tous ces mots descendent de l’allemand, bewahren (en anglais beware), en passant par la basse latinité, d’où le w se changeait, pour le français, en gu ou g dur. Werdung, guerdon;—_Wantus_, guant (gant);—_Wardia_, garde;—_Wadium_, gage;—Wallia, Gaule;—_Warenna_ (_ubi animalia custodiuntur_), garenne; etc., etc.

Guérite ou garite signifiait une route à l’écart, un sentier détourné, par où l’on cherchait un refuge devant l’ennemi, sich bewahren, à se garer ou à se garir. De là cette vieille expression, enfiler la guérite, c’est-à-dire, fuir, chercher un asile dans la fuite. De même s’égarer, c’est se jeter dans ce petit chemin perdu, hors de la vue et de la poursuite.

On voit d’un même coup d’œil comment se rattachent à cette famille l’exclamation gare! qui n’est que l’impératif du verbe se garer: se garer des chevaux, des voitures; et le substantif féminin gare; une gare pour les bateaux, la gare d’un chemin de fer. L’enchaînement des idées est donc celui-ci: protection, fuite, écart, égarement.

 

ÉGAYER SA DEXTÉRITÉ, la faire jouer, en faire parade:

Mais la princesse a voulu égayer sa dextérité, et de son dard, qu’elle lui a lancé un peu mal à propos…. etc.

(_Am. magn._ V. 1.)

 

ÉLEVER SES PAROLES, élever la voix:

Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.

(_Fâcheux._ I. 1.)

 

ÉLISION.

OUI, ne faisant pas élision:

Et son cœur est épris des grâces d’Henriette. —Quoi! de ma fille? —Oui, Clitandre en est charmé.

(_Fem. sav._ II. 3.)

L’hiatus n’est pas en cet endroit plus choquant que dans cet autre, où la règle du moins n’a pas à se plaindre:

Ces gens vous aiment?—Oui, de toute leur puissance.

(Ibid. II. 3.)

Le repos fortement marqué fait disparaître l’hiatus. Quand ce repos est moindre, Molière ne manque pas d’élider:

Notre sœur est folle, oui!—Cela croît tous les jours.

(_Fem. sav._ II. 4.)

Sans élision:

Moi, ma mère?—Oui, vous. Faites la sotte un peu!

(Ibid. III. 6.)

OUAIS:

Hé non! mon père.—Ouais! qu’est-ce donc que ceci?

(Ibid. V. 2.)

L’hiatus dans ces passages est moins sensible à l’oreille que dans une foule d’autres, où il est plus réel, quoique dissimulé à l’œil par l’orthographe. Ainsi:

Aucun, hors moi, dans la maison N’a droit de commander.—Oui, vous avez raison.

(Ibid. V. 2.)

Cela est très-légitime; mais on interdirait: il m’a commandé, oui….., qui est pour l’oreille absolument la même chose. Un des pires inconvénients de la versification moderne, c’est que les règles en ont été faites pour le plaisir des yeux, sans égard de celui de l’oreille. C’était précisément le contraire dans l’ancienne poésie française. Aussi les vers modernes, avec leur apparence de politesse et de rigidité, sont-ils remplis d’hiatus et de fautes contre la mesure. C’est ce que j’ai essayé de développer dans mon essai sur les variations du langage français, p. 177.

 

ELLÉBORE, raison, bon sens:

Vous le voyez, sans moi vous y seriez encore; Et vous aviez besoin de mon peu d’_ellébore_.

(_Sgan._ 22.)

Sur cette expression mon peu d’ellébore, voyez PEU pour un peu.

 

ELLIPSE:

—D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, et qui, répété, serait aux mêmes temps, nombre et personne que devant:

Hé bien! vous le pouvez, et prendre votre temps.

(_Fâcheux._ III. 2.)

Et vous pouvez prendre votre temps.

Oui, toute mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.

(_Mis._ III. 7.)

Toute mon amie qu’elle est, elle est, etc….

Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie!

(_Tart._ V. 4.)

Et confondre celui, etc. Confondre toi et celui…

—D’UN VERBE DÉJA EXPRIMÉ, qui, répété, serait à une autre personne, à un autre nombre ou à un autre temps:

Vous vous moquez de moi, Léandre, ou lui de vous.

(_L’Ét._ III. 4.)

Ou lui se moque de vous.

Ah! vous ne pouvez pas trop tôt me l’accorder (le pardon), Ni moi sur cette peur trop tôt le demander.

(_Dép. am._ IV. 3.)

Ni moi je ne peux…..

Il parle d’Isabelle, et vous de Léonor.

(_Éc. des mar._ III. 10.)

Et vous parlez de Léonor.

Je ne veux point ici faire le capitan, Mais on m’a vu soldat avant que courtisan.

(_Fâcheux._ I. 10.)

Avant que de me voir courtisan.

Vous attendez un frère, et Léon son vrai maître.

(_D. Garcie._ V. 5.)

Vous attendez un frère, et le royaume de Léon attend son vrai maître.

Je suis le misérable, et toi le fortuné.

(_Mis._ III. 1.)

Tu es le fortuné.

Puisque vous n’êtes pas en des liens si doux Pour trouver tout en moi, comme moi tout en vous…

(Ibid. V. 7.)

Comme je trouve tout en vous.

Et comme ses lumières sont fort petites, et son sens le plus borné du monde…..

(_Pourc._ III. 1.)

Et que son sens est le plus borné du monde.

Ces sortes d’ellipses sont très-favorables à la rapidité du langage, mais la grammaire les repousse. Bossuet en use fréquemment:

«Au point du jour, lorsque l’esprit est le plus net et les pensées le plus pures, ils lisoient, etc.»

(Hist. un. IIIe p. § III.)

Et que les pensées sont le plus pures.

«Le roi de Babylone fut tué, et les Assyriens mis en déroute.»

(Ibid. § iv.)

Et les Assyriens furent mis en déroute.

«M. Arnauld mériteroit l’approbation de la Sorbonne, et moi, la censure de l’Académie.»

(PASCAL, 3e Prov.)

Et moi je mériterais.

—D’UN VERBE NON EXPRIMÉ, mais que la pensée supplée facilement:

……. Ton maître t’a chargé De me saluer?—Oui.—Je lui suis obligé: Va, que je lui souhaite une joie infinie.

(_Dép. am._ III. 2.)

Va, dis-lui que, etc.

Non, mon père m’en parle, et qu’il est revenu, Comme s’il devoit m’être entièrement connu.

(_Éc. des fem._ I. 6.)

Et me dit qu’il est revenu.

«Ils ont demandé avec instance que s’il y avoit quelque docteur qui les y eût vues (les cinq propositions), il voulût les montrer: que c’étoit une chose si facile, qu’elle ne pouvoit être refusée.»

(PASCAL, 1re Prov.)

—D’UN SUBSTANTIF OU D’UN ADJECTIF:

Et sur lui, quoiqu’aux yeux il montrât beau semblant, Petit Jean de Gaveau ne montoit qu’en tremblant.

(_Fâcheux._ II. 7.)

Gaveau était le nom du marchand de chevaux, petit Jean était son fils ou son valet: le petit Jean de chez Gaveau, comme dans la Comtesse d’Escarbagnas:—Voilà Jeannot de monsieur le conseiller qui vous demande, madame. (Sc. 12.)

Comme à de mes amis, il faut que je le chante Certain air que j’ai fait de petite courante.

(_Fâcheux._ I. 5.)

Comme à l’un de mes amis.

Ressouvenez-vous que, hors d’ici, je ne dois plus qu’à mon honneur.

(_Don Juan._ III. 5.)

Je ne dois plus rien qu’à mon honneur.

—D’UN PRONOM PERSONNEL:

C’est donc ainsi qu’absent vous m’avez obéi?

(_Éc. des fem._ II. 2.)

Moi absent, tandis que j’étais absent, me absente.

La tournure en elle-même n’a rien de blâmable; au contraire, elle s’accorde bien avec la passion qui transporte Arnolphe; seulement il est fâcheux que le mot absent soit placé, de manière à faire équivoque: d’après les règles et les usages de la grammaire, le sens serait, vous absent, tandis que vous étiez absent; et c’est moi absent, en mon absence. Il faut que l’intelligence de l’auditeur supplée à l’inexactitude de l’expression.

 

ÉLUDER QUELQU’UN DE…., c’est-à-dire, à l’aide, au moyen de:

J’éludois un chacun d’un deuil si vraisemblable, Que les plus clairvoyants l’auroient cru véritable.

(_L’Ét._ II. 7.)

Cet exemple se rapporte à DE, employé pour marquer la cause ou la manière.

 

EMBÉGUINÉ, coiffé, métaphoriquement:

Ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!

(B. gent. III. 3.)

Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?

(_Mal. im._ III. 3.)

 

EMBUCHE; METTRE EN EMBUCHE, en embuscade:

Va-t’en faire venir ceux que je viens de dire, Pour les mettre en embûche au lieu que je désire.

(_Fâcheux._ III. 5.)

Je ferai remarquer qu’on prononce aujourd’hui embûche et embusquer; Nicot ne donne que embuscher. La racine est bois, «car, dit Nicot, les embusches et telles surprinses se font communement dedans le bois.»

Regnard s’est servi de rembûcher, pour dire faire rentrer dans sa cachette:

MERLIN.

«…….. Qu’il vous souvienne «Qu’un jour, étant chez vous, par malheur la garenne «S’ouvrit, et qu’aussitôt on vit tous vos garçons «S’armer habilement de broches, de bâtons; «Et qu’ils eurent grand’peine, avec cet air si brave, «A faire rembûcher au fond de votre cave «Et dans votre grenier tous les lapins fuyards, «Qu’on voyoit dans la rue abondamment épars.»

(_Le Bal._ 2.)

 

EMMAIGRIR:

Moi, jaloux! Dieu m’en garde, et d’être assez badin Pour m’aller emmaigrir avec un tel chagrin!

(_Dép. am._ I. 2.)

Emmaigrir et non amaigrir, comme portent les éditions modernes. Emmegrir est dans l’édition faite sous les yeux de Molière.

Et c’est la forme primitive du mot:

«E dist al bacheler: Qu’espelt (_quid spectat_) que tu es si deshaitez e si emmegriz?»

(_Rois._ p. 162.)

«Et dit au jeune homme: D’où vient que tu es si défait et si amaigri?»

Nos pères ont composé avec en quantité de verbes, entre autres ceux qui marquent le passage progressif d’un état dans un autre: embellir, enlaidir, emmaladir[51], engraisser, emmaigrir, etc., c’est-à-dire, devenir de plus en plus beau, laid, gras, maigre; tomber malade.

[51] «Le enfançunet que David out engendred de la femme Urie, enmaladid e fut desesperez. (Rois, 160.) Si l’amad tant forment qu’il enmaladid (Rois, 162.) Mes sires me guerpi, pur co que ier e avant ier enmaladi. (Rois 115.)»

Mais comme la notation en sonnait an, d’où vient qu’on a écrit et prononcé anemi, fame, solanel, les mots figurés, ennemi, femme, solennel, on a de même prononcé, et par suite écrit, amaigrir, agrandir, pour emmaigrir, engrandir; certains mots ont conservé leur syllabe initiale en; d’autres ont totalement péri, par exemple, emmaladir, au lieu de quoi il nous faut dire tomber malade; d’autres enfin ont conservé la double forme, comme ennoblir et anoblir, à chacune desquelles les grammairiens sont parvenus à fixer une nuance particulière, d’abord toute de fantaisie, puis adoptée, et maintenant consacrée par l’usage.

Les grammairiens obtiendront peut-être un jour ce résultat pour maigrir et amaigrir. Déjà, dans un Traité des synonymes, je lis sur ces deux verbes: «Nul doute que la particule initiale du second ne vienne du latin ad……… Maigrir est toujours neutre et intransitif; au contraire, amaigrir se prend d’ordinaire dans le sens actif; au lieu d’énoncer simplement le fait, il le fait comprendre davantage, il le montre s’accomplissant dans un objet, etc.»[52].

[52] Traité des Synonymes, par M. B. Lafaye. Mon dessein n’est nullement de faire de la peine à l’auteur de ce travail consciencieux. Je désire montrer seulement combien il est utile de connaître l’ancienne langue pour étudier la langue moderne. S’il eût consulté la vieille langue, M. B. L. n’eût point dit que amaigrir renfermait la préposition ad, et l’erreur du point de départ ne se fût pas répandue sur toute la route.

J’avoue que je ne saisis pas la distinction que l’auteur s’évertue à établir. Le résumé le plus clair de ce long paragraphe, c’est que maigrir est intransitif, et amaigrir, représentatif. Sunt verba et voces. Les faiseurs de synonymes sont les premiers hommes du monde pour trouver un mot à des énigmes qui n’en ont pas.

Je reviens à la distinction d’anoblir et ennoblir, dont on veut que le premier soit pour le sens propre, et le second pour le sens métaphorique. C’est là, dis-je, une distinction toute chimérique. Montaigne se sert d’anoblir au figuré:

«Les lois prennent leur auctorité de la possession et de l’usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance[53]; elles grossissent et s’_anoblissent_ en roulant, comme nos rivières.»

(MONTAIGNE. II. 12.)

[53] Les lois civiles et politiques, s’entend; car quant aux lois de la grammaire et du langage, on ne saurait trop en examiner et maintenir l’origine.

Nicot ne connaît pas anoblir, mais seulement ennoblir. Il n’y avait qu’une prononciation; on l’a notée par deux orthographes; puis les gens qui font gloire et métier de raffiner sur les mots, ont voulu assigner à chaque orthographe sa valeur à part.

Le plus simple bon sens indique que toujours l’acception figurée est venue à la suite de l’acception propre: pourquoi donc où l’origine est commune voulez-vous prescrire des formes différentes?

L’étymologie d’ennoblir est in et nobilitare, sans conteste. Et anoblir, d’où viendra-t-il? De ad et nobilitare, sans doute, parce que ad est plus métaphorique que in? Belles finesses!

Dufresny, au contraire, se sert d’ennoblir dans le sens propre:

«Mais ici j’ai de plus un grade que j’ai pris «Avec feu mon mari, doyen de ce bailliage. «C’est ainsi que je vins m’ennoblir au village; «Bonne noblesse au fond, etc.»

(_La Coquette de village._ I. 1.)

La distinction d’anoblir et ennoblir est toute récente. Le Dictionnaire de l’Académie, de 1718, ne donnait encore qu’ennoblir, avec cette définition: «Rendre plus considérable, plus noble, plus illustre.» Trévoux (1740) met les deux formes, mais seulement comme différence d’orthographe, et en attribuant à chacune les deux valeurs:—«ANOBLIR se dit figurément en parlant du langage: Anoblir son style. (_D’Ablancourt._)»

Et au mot ENNOBLIR:—«On distingue ordinairement trois degrés de noblesse: l’_ennobli_, qui acquiert le premier la noblesse; le noble, qui naît de l’_ennobli_; l’écuyer ou le gentilhomme, qui est au troisième degré. (_Le P. Menestrier._)»

 

ÉMOUVOIR UN DÉBAT:

Souffrez qu’on vous appelle Pour être entre nous deux juge d’une querelle, D’un débat qu’ont ému nos divers sentiments Sur ce qui peut marquer les plus parfaits amants.

(_Fâcheux._ II. 4.)

 

EMPAUMER L’ESPRIT:

Je vois qu’il a, le traître, empaumé son esprit.

(_Éc. des fem._ III. 5.)

Métaphore prise du jeu de paume. Empaumer la balle, c’est la saisir bien juste au milieu de la paume de la main, ou de la raquette qui remplace la main; ce qui donne moyen de la renvoyer avec le plus de puissance et d’avantage possible.

La racine est palma, syncope du grec παλάμη, paume de la main. Nos pères, ne voulant jamais articuler deux consonnes consécutives, changeaient al en au. Cette règle primitive de formation ou de transformation fut oubliée dès le XVIe siècle; aussi avons-nous aujourd’hui les mots palme, palmé, palmipède.

Nos pères avaient fait le verbe paumoier, que nous avons laissé perdre, et que manier remplace bien faiblement.

 

EMPÊCHER absolument, dans le sens d’arrêter, embarrasser:

Oui, j’ai juré sa mort; rien ne peut m’empêcher.

(_Sgan._ 21.)

Mais aux hommes par trop vous êtes accrochées, Et vous seriez, ma foi, toutes bien empêchées Si le diable les prenait tous.

(_Amph._ II. 5.)

Dis-lui que je suis empêché, et qu’il revienne une autre fois.

(_L’Av._ III. 13)

«Je suis bien empêché: la vérité me presse, «Le crime est avéré; lui-même le confesse.»

(RACINE. Les Plaideurs. III. 3.)

Les Latins employaient de même impeditus au figuré.

—EMPÊCHER QUE sans ne. (voyez à NE supprimé.)

 

EMPLOIS; FAIRE SES EMPLOIS DE QUELQUE CHOSE, en faire son occupation favorite:

Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois.

(_Pr. d’Él._ I. 3.)

 

EMPLOYÉ; C’EST BIEN EMPLOYÉ, espèce d’adage:

Poussez, c’est moi qui vous le dis; ce sera bien employé!

(_G. D._ I. 7.)

Ce sera un effort bien employé, ce sera bien fait.

 

EMPORTER, au sens figuré:

Monsieur, cette dernière (abomination) m’emporte, et je ne puis m’empêcher de parler.

(_D. Juan._ V. 2.)

Métaphore tirée de la balance, quand un plateau emporte l’autre.

 

EN, archaïsme de prononciation pour on:

MARTINE.

Hélas! l’en dit bien vrai: Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage.

…. Ce que j’ai? —Oui.—J’ai que l’en me donne aujourd’hui mon congé.

(_Fem. sav._ II. 5.)

Cette confusion de formes, occasionnée par l’analogie des sons, était originairement permanente dans le meilleur langage.

«Et tenoit l’en que le dit arcevesque avoit ung dyable privé qu’il appeloit Toret, par lequel il disoit toutes choses que l’en lui demandoit…… Maugier cheit en la mer, et si se noya que l’en ne le peut sauver.»

(_Chr. de Norm._, dans le Recueil des historiens des Gaules. XI. 338.)

Les exemples en sont trop communs pour s’arrêter à les recueillir; mais il est intéressant d’observer que cette forme, aujourd’hui reléguée chez le peuple, était encore, au XVIe siècle, en usage à la cour et chez les mieux parlants. Dans l’aînée de toutes les grammaires françaises, celle que Palsgrave écrivit en anglais pour la sœur de Henri VIII (1530), on voit constamment l’en figurer à côté de l’on:

«Au singulier, dit Palsgrave, le pronom personnel a huit formes: je, tu, il, elle, l’en, l’on ou on, et se. Exemple: l’en, l’on ou on parlera, etc.» (Fol. 34 verso.) «Annotations pour savoir quand on doit employer l’en, l’on ou on….. L’en, l’on ou on, peult estre bien joyeux.» (Fol. 102 verso.)

J’ai eu ailleurs l’occasion de montrer que François Ier disait et écrivait: j’avons, j’allons. D’où l’on voit que ces formes, considérées comme des vices de la rusticité, sont nées au Louvre, et sont descendues de la bouche des rois dans celle des paysans.

—EN, préposition, représentant par syllepse le pluriel d’un substantif qui n’a figuré dans la phrase qu’au singulier:

Comme l’amour ici ne m’offre aucun plaisir, Je m’en veux faire au moins qui soient d’autre nature; Et je vais égayer mon sérieux loisir…..

(_Amph._ III. 2.)

Je veux me faire des plaisirs qui soient…..

—EN sans rapport grammatical:

Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau. J’en veux rompre le cours.

(_Éc. des fem._ III. 1.)

Rompre le cours de quoi? Des yeux du damoiseau? Des yeux n’ont point de cours. Cet en figure par syllepse avec l’idée d’_intrigue_, qu’ont fait naître les premiers vers.

—EN pour avec, de: ASSAISONNER EN:

Il n’y a rien qu’on ne fasse avaler, lorsqu’on l’assaisonne en louanges.

(_L’Av._ I. 1.)

—EN pour à; S’ALLIER EN:

J’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m’allier en bonne et franche paysannerie.

(_G. D._ I. 1.)

—EN, comme, en qualité de:

Autrement qu’_en tuteur_ sa personne me touche.

(_Éc. des mar._ II. 3.)

Et je puis sans rougir faire un aveu si doux A celui que déjà je regarde en époux.

(Ibid. 14.)

Je la regarde en femme, aux termes qu’elle en est.

(_Éc. des fem._ III. 1.)

Je la regarde comme ma femme.

Touchez à monsieur dans la main, Et le considérez désormais, dans votre âme, En homme dont je veux que vous soyez la femme.

(_Fem. sav._ III. 3.)

Cette locution n’a de remarquable que la façon dont Molière l’a placée. Clitandre agit en homme qui vous aime; c’est la manière de parler toute naturelle: en homme se rapporte au sujet Clitandre. Le sens et la grammaire sont d’accord.

Mais: ma fille, considérez monsieur en homme dont….., en homme ne se rapporte plus du tout au sujet, et semble prêter à une équivoque, comme si l’on disait: Madame, considérez ce malheur en homme courageux, c’est-à-dire, comme si vous étiez un homme courageux.

Cette équivoque est ici impossible, et le sens saute aux yeux; mais enfin j’ai cru qu’il y avait matière à une observation, par rapport à la rigueur de l’exactitude grammaticale.

—EN, à la manière de: EN DIABLE, voyez DIABLE.

—EN surabondant; EN ÊTRE DE MÊME:

Il est très-naturel, et j’_en suis bien de même_.

(_Dép. am._ I. 3.)

Hé oui, la qualité! la raison en est belle!

(_D. Juan._ I. 1.)

Ah! ah! tu t’en avises, Traître, de l’approcher de nous!

(_Amph._ II. 2.)

Mais de vous, cher compère, il en est autrement.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

De vous, dans ce dernier exemple, est pour quant à vous, de te: quant à vous, il en est autrement. On ne peut donc pas dire que en y fasse un double emploi réel.

Quels inconvénients auroient pu s’en ensuivre!

(_Amph._ II. 3.)

Molière suivait ici la règle et l’usage de son temps.

Le grammairien la Touche, dans son Art de bien parler français, dit, à l’article du verbe s’ensuivre: «Dans les temps composés, on met toujours la particule en devant l’auxiliaire être:—Ce qui s’en est ensuivi; les procédures qui s’en étaient ensuivies.» (T. II, p. 204.)

Nos pères composaient avec en tous les verbes qui expriment une idée de mouvement, soit progrès, dérangement, métamorphose:—_S’ensauver_, s’enpartir, s’endormir, s’entourner, s’enaller, s’enrepentir, etc., etc. On disait de même activement, enoindre, enamer, enappeler, ensuivre, etc., dont les simples sont aujourd’hui seuls usités:

«Je n’ignore pas les lois de la nostre (politesse); j’aime à les ensuivre.»

(MONTAIGNE.)

Ces verbes se construisaient encore avec la préposition en, même au commencement du 18e siècle. Fontenelle, dans l’_Histoire des oracles_: «Voyons ce qui s’en est ensuivi;» et l’abbé d’Olivet, dans sa Prosodie: «_De là_ il s’ensuit…;» ce que M. Landais, avec sa confiance intrépide et accoutumée, ne manque pas d’appeler un solécisme, à cause, dit-il, de la répétition vicieuse des deux en.

Il n’y a pas là de répétition vicieuse, ni de solécisme, non plus que lorsque nous disons d’un homme épris d’une femme: il en est enflammé; il en est ensorcelé;—vous avez ouvert la cage de ces oiseaux; il s’en est envolé deux.

Ensuivre, traduction d’_insequi_, comme poursuivre de persequi, est dans Nicot et dans Trévoux. Le dimanche ensuivant, pour le dimanche suivant, est du style de procédure.

«Le lendemain, ne fut tenu, pour cause, «Aucun chapitre; et le jour ensuivant, «Tout aussi peu.»

(LA FONTAINE. Le Psautier.)

(Voyez EMMAIGRIR.)

—EN supprimé:

Tu n’es pas où tu crois. En vain tu files doux.

(_Amph._ II. 3.)

Je vous montrerai bien…. Qu’on n’est pas où l’on croit, en me faisant injure.

(_Tart._ IV. 7.)

Sosie croit être dans le palais d’Amphitryon, Orgon croit être chez soi; et ni l’un ni l’autre ne s’abuse par cette croyance. Mais il s’agit ici d’un point moral, et non du lieu physique: c’est pourquoi je pense qu’il n’est pas permis de supprimer cet en, qui marque la différence des deux locutions être quelque part et en être à…..

—EN, relatif à un nom de personne:

C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.

(_L’Ét._ I. 2.)

De faire que Célie soit ma conquête.

Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mon amour, n’en étant point aimé.

(_Dép. am._ I. 3.)

C’est-à-dire, si je n’en étais pas aimé.

(Voyez PARTICIPE PRÉSENT, pour si suivi d’un conditionnel.)

Arnolphe dit d’Agnès:

Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance.

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

L’espérance d’Agnès, c’est-à-dire que donnait Agnès.

Ce n’est là qu’une ébauche du personnage; et, pour en achever le portrait, il faudroit bien d’autres coups de pinceau….

(_D. Juan._ I. 1.)

Mes justes soupçons chaque jour avoient beau me parler, j’en rejetois la voix qui vous rendoit criminel.

(Ibid. I. 3.)

Allons, cédons au sort dans mon affliction; Suivons-en aujourd’hui l’aveugle fantaisie.

(_Amph._ III. 7.)

Le sort est personnifié dans cet exemple, comme les soupçons dans le précédent.

Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines Amphitryon son époux Commande aux troupes thébaines, Il en a pris la forme.

(Ibid. prol.)

Jupiter a pris la forme d’Amphitryon.

—EN, construit avec un verbe, avec ALLER:

Il faut que ce soit elle, avec une parole Qui trouve le moyen de les faire en aller.

(_D. Garcie._ IV. 6.)

Vous ne voulez pas faire en aller cet homme-là?

(_Impromptu._ 2.)

L’usage est fort ancien de supprimer le pronom réfléchi:

(Voyez ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.)

Ne devrait-on pas écrire tout d’un mot enaller, comme enflammer, s’envoler, s’enfuir, et tous les composés avec en?

Pourquoi la tmèse estelle prescrite au participe passé de ce verbe, tandis qu’elle est défendue dans les analogues? Pourquoi faut-il absolument dire il s’en est allé, et ne peut-on dire il s’en est volé, il s’en est flammé?

Le peuple dit toujours: il s’est enallé.

Le livre des Rois tantôt fait la tmèse, et tantôt non.

Ce qui a placé ce verbe dans une catégorie particulière, c’est peut-être l’irrégularité de ses formes à certains temps.

On trouve, dès l’origine de la langue, en aller avec ou sans le pronom réfléchi:

«A tant Samuel s’enturnad, e en Gabaa Benjamin s’enalad, e li altre enalerent od Saul.»

(_Rois._ p. 44.)

On rencontre, à l’impératif, en va, sans le pronom, et va-t-en, avec le pronom:

«Pur co, enva e oci e destrui Amalech.»

(Ibid. p. 53.)

«Truvad Cisnee, ki cusins fu Moysi, e bonement li dist: Vat en d’ici.»

(_Ibidem._)

—EN (S’) ALLER, pour aller simplement. Molière affectionne la première forme:

Oui, notaire royal.—De plus, homme d’honneur. —Cela s’en va sans dire.

(_Éc. des mar._ III. 5.)

Le commissaire viendra bientôt, et l’on s’en va vous mettre en lieu où l’on me répondra de vous.

(_Méd. m. lui._ III. 10.)

Mais son valet m’a dit qu’il s’en alloit descendre.

(_Tart._ III. 1.)

—Avec devoir; EN DEVOIR A QUELQU’UN:

Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.

(_Princ. d’Él._ III. 5.)

—Avec donner et jouer; EN DONNER D’UNE, et EN JOUER D’UNE AUTRE:

Bon, bon! tu voudrois bien ici m’en donner d’une.

(_Dép. am._ III. 7.)

Pour toi premièrement, puis pour ce bon apôtre, Qui veut m’en donner d’une, et m’en jouer d’une autre.

(_L’Ét._ IV. 7.)

Le mot de l’ellipse paraît être le substantif bourde ou plutôt bourle.

(Voyez BOURLE.)

—Avec être; EN ÊTRE JUSQU’A (un infinitif):

Pour moi, j’en suis souvent jusqu’à verser des larmes.

(Psyché, I. 1.)

—Avec payer:

Non, en conscience, vous en payerez cela.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

—Avec planter; EN PLANTER A QUELQU’UN:

Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont, pour nous en planter, savent user les femmes.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

En figure ici le mot cornes, qu’on laisse de côté par bienséance et discrétion.

—Avec pouvoir; N’EN POUVOIR MAIS:

…. Ayant de la manière Sur ce qui n’en peut mais déchargé sa colère…..

(_Éc. des fem._ IV. 6.)

Est-ce que j’en puis mais? Lui seul en est la cause.

(Ibid. V. 4.)

Mais est le latin magis, qu’on prononçait, dans l’origine, en deux syllabes: ma-his, l’aspiration remplaçant le g du latin. Mais signifie donc plus, davantage; et je n’en puis mais, non possum magis, c’est-à-dire, je n’en puis rien, pas plus que vous ne voyez.

—EN POUVOIR QUE DIRE, locution elliptique:

Beaucoup d’honnêtes gens en pourroient bien que dire.

(_Éc. des fem._ III. 3.)

Pourraient bien avoir ou savoir que dire de cela.

Que représente ici quod, comme dans cette locution: faire que sage; c’est faire ce que fait le sage.

—EN, construit avec un substantif ou un adverbe; EN ALGER:

Il va vous emmener votre fils en Alger.—On t’emmène esclave en Alger!

(_Scapin._ II. 11.)

Cette façon de parler est née de l’horreur de nos pères pour l’hiatus, même en prose. A Alger, leur paraissait intolérable. En pareil cas, ils appelaient à leur secours les consonnes euphoniques, dont l’n était une des principales, et disaient: Aller A(n) Alger. L’identité de prononciation a fait écrire par e, en Alger.

«Je serai marié, si l’on veut, en Alger.»

(CORNEILLE. Le Ment.)

Aujourd’hui, que l’euphonie de notre langue a été détruite par l’intrusion des habitudes étrangères, tous les journaux écrivent, et l’on prononce, à Alger. Cela s’appelle un perfectionnement logique.

—EN-BAS, EN-HAUT, considérés comme substantifs, et recevant encore devant eux la préposition en:

Qu’est ceci? vous avez mis les fleurs en en-bas?—Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en en-haut.

(B. gent. II. 8.)

Nicot écrit d’un seul mot embas, enhault. Perrault, parlant de la feuille d’arbre:

«Lorsque l’hiver répand sa neige et ses frimas, «Elle quitte sa tige, et descend en en-bas.»

«Ce mot, en de certaines occasions, doit être regardé comme substantif, car on lui donne une préposition.»

(TRÉVOUX.)

—EN DÉPIT QUE….. Voyez DÉPIT.

—EN LA PLACE DE:

Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau, Ne voudrait être en votre place!

(_Mélicerte._ I. 5.)

 

ENCANAILLER (S’), néologisme en 1663:

CLIMÈNE (précieuse).—….. Le siècle s’encanaille furieusement!

ÉLISE.—Celui-là est joli encore, s’encanaille! Est-ce vous qui l’avez inventé, madame?

CLIMÈNE.—Hé!

ÉLISE.—Je m’en suis bien doutée.

(_Crit. de l’Éc. des f._ 7.)

Il paraît que ce mot fit un établissement rapide, car il est dans Furetière (1684), et sans observation.

S’enducailler, que Chamfort avait fait par représailles, n’a pas eu le même bonheur, sans doute parce qu’il était moins nécessaire.

 

ENCENS, au pluriel; DES ENCENS, des hommages, des louanges:

Cet empire, que tient la raison sur les sens, Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens.

(_Fem. sav._ I. 1.)

Aux encens qu’elle donne à son héros d’esprit.

(Ibid. I. 3.)

Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu’un auteur qui partout va gueuser des encens.

(Ibid. III. 5.)

 

ENCHÈRE; PORTER LA FOLLE ENCHÈRE DE QUELQU’UN:

Vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres, et vous n’avez point de père gentilhomme.

(_G. D._ I. 6.)

Porter la folle enchère, c’est couvrir à soi seul les mises de tous les autres enchérisseurs, demeurer seul responsable et payer pour tout le monde, et un peu encore au delà.

 

ENCLOUURE:

De l’argent, dites-vous: ah! voilà l’enclouure!

(_L’Ét._ II. 5.)

On a deviné l’_enclouure_.

(B. gent. III. 10.)

L’_enclouure_ est, au propre, la plaie secrète d’un cheval que le maréchal a piqué jusqu’au vif en le ferrant, et qui fait boîter la bête. Comme il est très-difficile de reconnaître au dehors lequel des clous perce trop avant, on est quelquefois obligé de dessoler entièrement le cheval.

De là, le sens figuré de cette expression: deviner l’enclouure.

Nicot ne donne que enclouer, d’où il paraîtrait que le substantif est plus moderne; mais on le rencontre dès le XIIIe siècle:

«Li rois qui payens asseure «Panse bien cette encloeure (enclouvéure).»

(_Complainte de Constantinoble_, p. 29.)

 

ENCORE QUE, quoique:

Encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour….

(_Éc. des f._ III. 4.)

Les Italiens disent de même ancora che.

«_Encore qu’_ils soient fort opposés à ceux qui commettent des crimes…»

(PASCAL. 8e Prov.)

La Fontaine affectionne cette expression; elle revient très-souvent aussi dans les Provinciales.

Encore que, pour la construction, est autre que quoique. Quoi n’est pas un adverbe, c’est un pronom neutre à l’accusatif; on ne devrait donc, à la rigueur, l’employer que devant un verbe dont il pût recevoir l’action: quoi que vous disiez; quoi qu’il fasse. Ainsi l’on ne devrait pas dire: quoi qu’ils soient opposés, parce que rien ici ne gouverne quoi. En latin: quod cumque agas, et quamvis sint oppositi. Il faut, en français, prendre l’autre expression, encore que. C’est par abus et par oubli de la valeur des mots qu’on a laissé quoique passer pour adverbe, et en cette qualité usurper indistinctement toutes les positions, au point d’étouffer comme inutile l’autre forme.

 

ENDIABLER (S’) A (un infinitif):

Chacun s’est endiablé à me croire médecin.

(_Méd. m. lui._ III. 1.)

 

ENFLÉ D’UNE NOUVELLE:

Et quand je puis venir, enflé d’une nouvelle, Donner à son repos une atteinte mortelle, C’est lors que plus il m’aime.

(_D. Garcie._ II. 1.)

 

ENFONCÉ, par métaphore comme plongé: ENFONCÉ DANS LA COUR:

Il est fort enfoncé dans la cour; c’est tout dit.

(_Fem. sav._ IV. 3.)

 

ENGAGÉ DE PAROLE AVEC QUELQU’UN:

J’étois, par les doux nœuds d’une amour mutuelle, Engagé de parole avecque cette belle.

(_Éc. des fem._ V. 9.)

 

ENGAGEMENT, condition d’être engagé:

L’engagement ne compatit point avec mon humeur.

(_D. Juan._ III. 6.)

 

ENGENDRER la MÉLANCOLIE:

Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

—ENGENDRER (S’), se donner un gendre:

Ma foi, je m’engendrois d’une belle manière!

(_L’Ét._ II. 6.)

Que vous serez bien engendré!

(_Mal. im._ II. 5.)

Remarquez que dans gendre, engendrer, le d est euphonique, attiré entre l’n et l’r, qui se trouvent rapprochés après la syncope du mot latin: gen(era)re, gen(e)rum. C’est ainsi que Vendres représente Veneris, dans le nom de Port-Vendres, portus Ven(e)ris. Les Grecs disaient de même ἀνδρός pour ἀνρός, syncope d’ἀνερός.

Nr attirait le d intermédiaire; ml attirait le b. De humilem, on fit d’abord humele, qui se lit dans les plus anciens textes; puis, par syncope, humle; et enfin humble.

Les lois de l’euphonie sont les mêmes en tout temps comme en tous lieux; seulement elles sont mieux obéies par les peuples naissants que par les peuples vieillis. Il semble que, chez les derniers, la langue soit devenue plus souple à proportion que l’oreille devenait plus dure.

 

ENGER. Voyez ANGER.

 

ENGLOUTIR LE CŒUR:

Pouas! vous m’engloutissez le cœur!

(_G. D._ III. 11.)

 

ENGROSSER:

N’a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire?

(_D. Juan._ III. 1.)

Ce mot ne serait plus souffert sur la scène, à cause du progrès des mœurs.

 

ENNUYER (S’); JE M’ENNUIE, IL M’ENNUIE, absolument, sans complément; et IL M’ENNUIE DE:

Lorsque j’étois aux champs, n’a-t-il point fait de pluie? —Non.—_Vous ennuyoit-il?_—Jamais je ne m’ennuie.

(_Éc. des fem._ II. 6.)

Il vous ennuyoit d’être maître chez vous.

(_G. D._ I. 3.)

Molière, pour ce verbe, a mis en présence l’ancienne locution et la nouvelle; l’ancienne, qui est la seule logique: il m’ennuie, comme tædet, pœnitet; et la moderne, aujourd’hui seule usitée: je m’ennuie, comme je me repens, quoique la forme réfléchie n’ait ici aucun sens, puisque l’on n’ennuie ni ne repent soi-même. Mais l’usage!…

Il faut, au surplus, observer que se repentir était usité dès le XIIe siècle:

«Deu se repenti que ont fait rei Saul.»

(_Rois._ p. 54.)

Et la glose marginale:

«Deu ne se puet pas repentir de chose qu’il face.»

«Il n’est pas huem ki se repente.»

(Ibid. p. 57.)

On trouve à côté de cette forme réfléchie la forme impersonnelle.

«Ore, dit Dieu, ore m’enrepent que fait ai Saul rei sur Israel.»

(Ibid. p. 54.)

Il m’enrepent, me pœnitet.

 

ENQUÊTER (S’) DE, s’enquérir:

Ils ne s’enquêtent point de cela.

(_Pourc._ III. 2.)

Quester, par syncope de quæs(i)tare. Quærere a donné querir.

 

ENRAGER QUE, à cause que:

J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait étudier dans toutes les sciences, quand j’étois jeune.

(_Bourg. gent._ II. 6.)

 

ENROUILLÉ. Voyez SAVOIR ENROUILLÉ.

 

ENSEVELIR (S’) DANS UNE PASSION:

La belle chose que de….. s’ensevelir pour toujours dans une passion!

(_D. Juan._ I. 2.)

Molière a dit de même s’enterrer dans un mari.

(Voyez ENTERRER.)

 

ENSUITE DE…

Il voudroit vous prier ensuite de l’instance D’excuser de tantôt son trop de violence.

(_L’Ét._ II. 3.)

On devrait écrire séparément en suite de, par suite de.

—«_En suite des_ premiers compliments.—_En suite de_ tant de veilles.»

(PASCAL. Pensées. p. 370 et 377.)

….. «Une réponse exacte, en suite de laquelle je crois que vous n’aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusation.

(Id. 11e Prov.)

«Filiutius n’avoit garde de laisser les confesseurs dans cette peine: c’est pourquoi, en suite de ces paroles, il leur donne cette méthode facile pour en sortir.»

(Id. 10e Prov.)

Cette locution est très-fréquente dans Pascal.

 

ENTENDRE (L’), mis absolument, comme on dirait s’y entendre:

Je pensois faire bien.—Oui! c’étoit fort l’entendre.

(_L’Ét._ I. 5.)

Le français, surtout celui du XVIIe siècle, a une foule de locutions où l’article s’emploie ainsi sans relation grammaticale, et par rapport à un substantif sous-entendu, dont l’idée, bien que vague, est assez claire.

 

ENTERRER, figurément; S’ENTERRER DANS UN MARI:

Mon dessein n’est pas….. de m’enterrer toute vive dans un mari.

(_G. D._ II. 4.)

S’enterrer dans un mari, comme s’ensevelir dans une passion. (Voyez ENSEVELIR.)

 

ENTÊTEMENT, en bonne part, passion obstinée:

J’aime la poésie avec entêtement.

(_Fem. sav._ III. 2.)

 

ENTHOUSIASME, à peu près dans le sens de frénésie:

Mais voyez quel diable d’_enthousiasme_ il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme cela!

(_Prol. de la Pr. d’Él._ 2.)

 

ENTICHÉ:

Vous en êtes un peu dans votre âme entiché.

(_Tart._ I. 6.)

Ce mot remonte à l’origine de la langue.

«Sathanas se elevad encuntre Israel, e enticha David que il feist anumbrer ces de Israel e ces de Juda.»

(_Rois._ p. 215.)

Taxa, taxare aliquem. D’où teche, techer, ou tache, tacher. Entacher, enticher, tacher, tasser et taxer, ont la même origine: taxare. Mais la date relative de leur naissance se révèle par leur forme matérielle.

 

ENTRECOUPER (S’) DE QUESTIONS:

Ensuite, s’il vous plaît?—_Nous nous entrecoupâmes De mille questions_ qui nous pouvoient toucher.

(_Amph._ II. 2.)

 

ENTREMETTRE (S’) DE….:

Ah, ah! c’est toi, Frosine? Que viens-tu faire ici?—Ce que je fais partout ailleurs: m’entremettre d’affaires, me rendre serviable aux gens.

(_L’Av._ II. 5.)

Locution qui remonte à l’origine de la langue:

«Saül aveit osted de la terre ces ki s’entremeteient d’enchantement e de sorcerie.»

(_Rois._ p. 108.)

 

ENTRER, construit avec divers substantifs. ENTRER DEDANS L’ÉTONNEMENT:

N’entrez pas tout à fait dedans l’étonnement.

(_Dép. am._ II. 1.)

—ENTRER DANS LES MOUVEMENTS D’UN CŒUR, s’y associer:

C’est que tu n’entres point dans tous les mouvements D’un cœur, hélas! rempli de tendres sentiments.

(_Mélicerte._ II. 1.)

—ENTRER EN DÉSESPOIR:

Et l’accord que son père a conclu pour ce soir La fait à tous moments entrer en désespoir.

(_Tart._ IV. 2.)

—EN UNE HUMEUR:

J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.

(_Mis._ I. 1.)

«_J’entre en une vénération_ qui me transit de respect envers ceux qu’il (Dieu) me semble avoir choisis pour ses élus.»

(PASCAL. Pensées. p. 344.)

«Colette entra dans des peurs nonpareilles.»

(LA FONTAINE. Le Berceau.)

«Car, mes pères, puisque vous m’obligez d’_entrer dans ce discours_…»

(PASCAL, 11e Prov.)

—ENTRER SOUS DES LIENS, se marier:

Ce n’est pas à mon cœur qu’il faut que je défère Pour entrer sous de tels liens.

(Psyché. I. 3.)

 

ENTRIGUET. Voyez INTRIGUET.

 

ENTRIPAILLÉ:

Un roi, morbleu, qui soit entripaillé comme il faut.

(_Impromptu._ 1.)

 

ENVERS, préposition, construite avec un verbe:

Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir.

(_Tart._ III. 7.)

(Voyez VERS.)

 

ENVERS DU BON SENS, substantivement:

Un envers du bon sens, un jugement à gauche.

(_L’Ét._ II. 14.)

 

ENVIES, au pluriel:

J’en avois pour moi toutes les envies du monde.

(_D. Juan._ V. 3.)

 

ENVOYER A QUELQU’UN, l’envoyer chercher:

Armande, prenez soin d’envoyer au notaire.

(_Fem. sav._ IV. 5.)

Pour dresser le contrat elle envoie au notaire.

(_Ib._ IV. 7.)

 

ÉPARGNE DE BOUCHE, pour sobriété:

Premièrement, elle est nourrie et élevée dans une grande épargne de bouche.

(_L’Av._ II. 6.)

 

ÉPAULER DE SES LOUANGES:

C’est bien la moindre chose que nous devions faire que d’_épauler de nos louanges_ le vengeur de nos intérêts.

(_Impromptu._ 3.)

 

ÉPÉE DE CHEVET, métaphoriquement:

Toujours parler d’argent! voilà leur épée de chevet, de l’argent!

(_L’Av._ III. 5.)

L’épée accrochée au chevet du lit est l’arme sur laquelle on saute tout d’abord, pour se défendre d’une surprise nocturne.

 

ÉPIDERME, féminin:

La beauté du visage est un frêle ornement, Une fleur passagère, un éclat d’un moment, Et qui n’est attaché qu’_à la simple épiderme_.

(_Fem. sav._ III. 6.)

L’Académie fait ce mot masculin. Il est vrai que δέρμα est neutre en grec, et que nos médecins ont fait derme masculin. Mais derme est un terme scientifique récent; épiderme est ancien, et du commun usage; et comme il réveille l’idée de la peau, il paraissait plus naturel qu’il fût aussi féminin.

 

ÉPINES; AVOIR L’ESPRIT SUR DES ÉPINES:

N’ayez point pour ce fait l’esprit sur des épines.

(_L’Ét._ I. 10.)

On ne comprend pas que des épines matérielles puissent piquer l’esprit, qui est immatériel.

 

ÉPOUSE:

DON JUAN.

Comment se porte madame Dimanche, votre épouse?…. C’est une brave femme.

(_D. Juan._ IV. 3.)

Il est vraisemblable que don Juan emploie ici ce mot épouse par moquerie des gens d’état, comme M. Dimanche, qui trouvent ma femme une expression trop basse, et croient mon épouse un terme bien plus digne et relevé.

Et, comme pour mieux faire ressortir cette emphase ironique, don Juan, en homme sûr de son aristocratie, ajoute tout de suite cette expression familière: C’est une brave femme.

Madame Jacob, revendeuse à la toilette et sœur de M. Turcaret, parlant à une baronne, n’a garde non plus de dire mon mari:

«Il fait bien pis, le dénaturé qu’il est! il m’a défendu l’entrée de sa maison, et il n’a pas le cœur d’employer mon époux!»

(_Turcaret._ IV. 12.)

 

ÉPOUSER LES INQUIÉTUDES DE QUELQU’UN:

Le mien (mon maître) me fait ici épouser ses inquiétudes.

(_Sicilien._ 1.)

Molière dit, dans le même sens, prendre la vengeance, le courroux de quelqu’un. (Voyez PRENDRE.)

 

ÉPOUSTER:

Oui-dà, très-volontiers, je l’épousterai bien.

(_L’Ét._ IV. 7.)

Molière a contracté par licence le futur d’_épousseter_, consultant la prononciation plutôt que la grammaire.

 

ÉPURÉ DU COMMERCE DES SENS:

Il n’a laissé dans mon cœur, pour vous, qu’_une flamme épurée de tout le commerce des sens_.

(_D. Juan._ IV. 9.)

 

ESCAMPATIVOS, mot espagnol ou de forme espagnole, des échappées:

Ah! je vous y prends donc, madame ma femme! et vous faites des escampativos pendant que je dors!

(_G. D._ III. 8.)

 

ESCOFFION, bonnet de femme, cornette:

D’abord leurs escoffions ont volé par la place.

(_L’Ét._ V. 14.)

La racine est l’italien scuffia, devant lequel on ajoute l’é, comme dans éponge, esprit, et tous les mots qui commencent par ces deux consonnes st, sp, sq, pour éviter d’articuler la première.

Au XVIe siècle, la reine de Navarre écrit, ou plutôt ses éditeurs lui font écrire, scofion:

«Un lit de toile fort desliée… et la dame seule dedans, avec son scofion et chemise, etc.»

(Heptaméron, nouv. 14.)

 

ESPÉRANCE (L’) DE QUELQU’UN, l’espérance ou les espérances qu’il donne:

Je l’aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j’en aurai chéri la plus tendre espérance…

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

Je me serai complu dans les espérances que donnait Agnès. Cette expression est embarrassée et peu claire.

 

ESPÉRER A, espérer dans:

Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi.

(_Tart._ II. 4.)

«J’espère dans les bontés.» (Voyez AU, AUX.)

 

ESPRIT CHAUSSÉ A REBOURS:

Tout ce que vous avez été durant vos jours, C’est-à-dire un esprit chaussé tout à rebours.

(_L’Ét._ II. 14.)

—FAIRE ÉCLATER UN ESPRIT:

Je ne suis point d’humeur à vouloir contre vous Faire éclater, madame, un esprit fort jaloux.

(_Sgan._ 22.)

 

ESSAYER A, suivi d’un infinitif:

Est-ce donc que par là vous voulez essayer A réparer l’accueil dont je vous ai fait plainte?

(_Amph._ II. 2.)

Et j’ose maintenant vous conjurer, madame, De ne point essayer à rappeler un cœur Résolu de mourir dans cette douce ardeur.

(_Fem. sav._ I. 2.)

 

ESSUYER, subir; ESSUYER LA BARBARIE:

C’est un supplice assez fâcheux que de se produire à des sots, que d’essuyer sur des compositions la barbarie d’un stupide.

(B. gent. I. 1.)

—LA CERVELLE:

On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle.

Continuer : partie 3 sur 3