L'homme à l'oreille cassée

Edmond About · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/3

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L'homme à l'oreille cassée

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

— Oh! oui, répondit-elle, le ruban rouge de la Légion d'honneur! Vous avez remarqué? Le pauvre colonel en a encore un lambeau sur son uniforme, mais la croix n'y est plus. Ces mauvais Allemands la lui auront arrachée lorsqu'ils l'ont fait prisonnier!

— C'est bien possible, dit Léon.

Comme on était arrivé devant la maison de Mlle Sambucco, il fallut se quitter. Clémentine tendit la main à Léon, qui aurait mieux aimé la joue.

Le père et le fils retournèrent chez eux, bras-dessus, bras-dessous, au petit pas, en se livrant à des conjectures sans fin sur les émotions bizarres de Clémentine.

Mme Renault attendait son fils pour le coucher: vieille et touchante habitude que les mères ne perdent pas aisément. Elle lui montra le bel appartement qu'on avait construit pour son futur ménage, au-dessus du salon et de l'atelier de Mr Renault.

— Tu seras là dedans comme un petit coq en pâte, dit-elle en montrant une chambre à coucher merveilleuse de confort. Tous les meubles sont moelleux, arrondis, sans aucun angle: un aveugle s'y promènerait sans craindre de se blesser. Voilà comme je comprends le bien-être intérieur; que chaque fauteuil soit un ami. Cela te coûte un peu cher; les frères Penon sont venus de Paris tout exprès. Mais il faut qu'un homme se trouve bien chez lui, pour qu'il n'ait pas la tentation d'en sortir.

Ce doux bavardage maternel se prolongea deux bonnes heures, et il fut longuement parlé de Clémentine, vous vous en doutez bien. Léon la trouvait plus jolie qu'il ne l'avait rêvée dans ses plus doux songes, mais moins aimante.

«Diable m'emporte! dit-il en soufflant sa bougie; on croirait que ce maudit colonel empaillé est venu se fourrer entre nous!»

V — Rêves d'amour et autre.

Léon apprit à ses dépens qu'il ne suffit pas d'une bonne conscience et d'un bon lit pour nous procurer un bon somme. Il était couché comme un sybarite, innocent comme un berger d'Arcadie, et, par surcroît, fatigué comme un soldat qui a doublé l'étape: cependant une lourde insomnie pesa sur lui jusqu'au matin. C'est en vain qu'il se tourna et retourna dans tous les sens, comme pour rejeter le fardeau d'une épaule sur l'autre. Il ne ferma les yeux qu'après avoir vu les premières lueurs de l'aube argenter les fentes de ses volets.

Il s'endormit en pensant à Clémentine; un rêve complaisant ne tarda pas à lui montrer la figure de celle qu'il aimait. Il la vit en toilette de mariée dans la chapelle du château impérial. Elle s'appuyait sur le bras de Mr Renault père, qui avait mis des éperons pour la cérémonie. Léon suivait, donnant la main à Mlle Sambucco; la vieille demoiselle était décorée de la Légion d'honneur. En approchant de l'autel, le marié s'aperçut que les jambes de son père étaient minces comme des baguettes, et, comme il allait exprimer son étonnement, Mr Renault se retourna et lui dit: «Elles sont minces parce qu'elles sont sèches; mais elles ne sont pas déformées.» Tandis qu'il donnait cette explication son visage s'altéra, ses traits changèrent, il lui poussa des moustaches noires, et il ressembla terriblement au colonel. La cérémonie commença. Le fond du choeur était rempli de tardigrades et de rotifères grands comme des hommes et vêtus comme des chantres: ils entonnèrent en faux bourdon un hymne du compositeur allemand Meiser, qui commençait ainsi:

Le principe vital Est une hypothèse gratuite!

La poésie et la musique parurent admirables à Léon; il s'efforçait de les graver dans sa mémoire, lorsque l'officiant s'avança vers lui avec deux anneaux d'or sur un plat d'argent. Ce prêtre était un colonel de cuirassiers en grand uniforme. Léon se demanda où et quand il l'avait rencontré: c'était la veille au soir, devant la porte de Clémentine. Le cuirassier murmura ces mots: «La race des colonels a bien dégénéré depuis 1813!» Il poussa un profond soupir, et la nef de la chapelle, qui était un vaisseau de ligne, fut entraînée sur les eaux avec une vitesse de quatorze noeuds. Léon prit tranquillement le petit anneau d'or et s'apprêta à le passer au doigt de Clémentine, mais il s'aperçut que la main de sa fiancée était sèche; les ongles seuls avaient conservé leur fraîcheur naturelle. Il eut peur et s'enfuit à travers l'église, qu'il trouva pleine de colonels de tout âge et toute arme. La foule était si compacte qu'il lui fallut des efforts inouïs pour la percer. Il s'échappe enfin, mais il entend derrière lui le pas précipité d'un homme qui veut l'atteindre. Il redouble de vitesse, il se jette à quatre pattes, il galope, il hennit, les arbres de la route semblent fuir derrière lui, il ne touche plus le sol. Mais l'ennemi s'approche aussi rapide que le vent; on entend le bruit de ses pas; ses éperons résonnent; il a rejoint Léon, il le saisit par la crinière et s'élance d'un bond sur sa croupe en labourant ses flancs de l'éperon. Léon se cabre; le cavalier se penche à son oreille et lui dit en le caressant de la cravache: «Je ne suis pas lourd à porter; trente livres de colonel!»Le malheureux fiancé de Mlle Clémentine fait un effort violent, il se jette de côté; le colonel tombe et tire l'épée. Léon n'hésite pas; il se met en garde, il se bat, il sent presque aussitôt l'épée du colonel entrer dans son coeur jusqu'à la garde. Le froid de la lame s'étend, s'étend encore et finit par glacer Léon de la tête aux pieds. Le colonel s'approche et dit en souriant: «Le ressort est cassé; la petite bête est morte.» Il dépose le corps dans la boîte de noyer, qui est trop courte et trop étroite. Serré de tous côtés, Léon lutte, se démène, s'éveille enfin, moulu de fatigue et à demi-étouffé dans la ruelle du lit.

Comme il sauta vivement dans ses pantoufles! Avec quel empressement il ouvrit les fenêtres et poussa les volets! «Il fit la lumière et il vit que cela était bon» comme dit l'autre. Brroum! Il secoua les souvenirs de son rêve comme un chien mouillé secoue les gouttes d'eau. Le fameux chronomètre de Londres lui apprit qu'il était neuf heures; une tasse de chocolat servie par Gothon ne contribua pas médiocrement à débrouiller ses idées. En procédant à sa toilette dans un cabinet bien clair, bien riant, bien commode, il se réconcilia avec la vie réelle. «Tout bien pesé, se disait-il en peignant sa barbe blonde, il ne m'est rien arrivé que d'heureux. Me voici dans ma patrie, dans ma famille et dans une jolie maison qui est à nous. Mon père et ma mère sont bien portants, moi-même je jouis de la santé la plus florissante. Notre fortune est modeste, mais nos goûts le sont aussi et nous ne manquerons jamais de rien. Nos amis m'ont reçu hier à bras ouverts; nous n'avons pas d'ennemis. La plus jolie personne de Fontainebleau consent à devenir ma femme; je peux l'épouser avant trois semaines, s'il me plaît de hâter un peu les événements. Clémentine ne m'a pas abordé comme un indifférent; il s'en faut. Ses beaux yeux me souriaient hier soir avec la grâce la plus tendre. Il est vrai qu'elle a pleuré à la fin, c'est trop sûr. Voilà mon seul chagrin, ma seule préoccupation, la cause unique du sot rêve que j'ai fait cette nuit. Elle a pleuré, mais pourquoi? Parce que j'avais été assez bête pour la régaler d'une dissertation et d'une momie. Eh bien! je ferai enterrer la momie, je rengainerai mes dissertations, et rien au monde ne viendra plus troubler notre bonheur!

Il descendit au rez-de-chaussée en fredonnant un air des Nozze. Mr et Mme Renault, qui n'avaient pas l'habitude de se coucher après minuit, dormaient encore. En entrant dans le laboratoire, il vit que la triple caisse du colonel était refermée. Gothon avait posé sur le couvercle une petite croix de bois noir et une branche de buis béni. «Faites donc des collections!» murmura-t-il entre ses dents, avec un sourire tant soit peu sceptique. Au même instant, il s'aperçut que Clémentine, dans son trouble, avait oublié les présents qu'il avait apportés pour elle. Il en fit un paquet, regarda sa montre et jugea qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à pousser une pointe jusqu'à la maison de Mlle Sambucco.

En effet, la respectable tante, matinale comme on l'est en province, était déjà sortie pour aller à l'église, et Clémentine jardinait auprès de la maison. Elle courut au-devant de son fiancé, sans penser à jeter le petit râteau qu'elle tenait à la main; elle lui tendit avec le plus joli sourire du monde ses belles joues rosés, un peu moites, animées par la douce chaleur du plaisir et du travail.

— Vous ne m'en voulez pas? lui dit-elle. J'ai été bien ridicule hier soir; aussi ma tante m'a grondée! Et j'ai oublié de prendre les belles choses que vous m'aviez rapportées de chez les sauvages! Ce n'est pas par mépris au moins. Je suis si heureuse de voir que vous avez toujours pensé à moi comme je pensais à vous! J'aurais pu les envoyer chercher aujourd'hui, mais je m'en suis bien gardée. Mon coeur me disait que vous viendriez vous- même.

— Votre coeur me connaît, ma chère Clémentine.

— Ce serait assez malheureux, si l'on ne connaissait pas son propriétaire.

— Que vous êtes bonne, et que je vous aime!

— Oh! moi aussi, mon cher Léon, je vous aime bien!

Elle appuya le râteau contre un arbre et se pendit au bras de son futur mari avec cette grâce souple et langoureuse dont les créoles ont le secret.

— Venez par là, dit-elle, que je vous montre tous les embellissements que nous avons faits dans le jardin.

Léon admira tout ce qu'elle voulut. Le fait est qu'il n'avait d'yeux que pour elle. La grotte de Polyphonie et l'antre de Cacus lui auraient semblé plus riants que les jardins d'Armide si le petit peignoir rose de Clémentine s'était promené par là.

Il lui demanda si elle n'aurait point de regret à quitter une retraite si charmante et qu'elle avait embellie avec tant de soins.

— Pourquoi? répondit-elle sans rougir. Nous n'irions pas bien loin, et, d'ailleurs, ne viendrons-nous pas ici tous les jours?

Ce prochain mariage était une chose si bien décidée qu'on n'en avait pas même parlé la veille. Il ne restait plus qu'à publier les bans et à fixer la date. Clémentine, coeur simple et droit, s'exprimait sans embarras et sans fausse pudeur sur un événement si prévu, si naturel et si agréable. Elle avait donné son avis à Mme Renault sur la distribution du nouvel appartement, et choisi les tentures elle-même; elle ne fit pas plus de façons pour causer avec son mari de cette bonne vie en commun qui allait commencer pour eux, des témoins qu'on inviterait au mariage, des visites de noce qu'on ferait ensuite, du jour qui serait consacré aux réceptions, du temps qu'on réserverait pour l'intimité et pour le travail. Elle s'enquit des occupations que Léon voulait se créer et des heures qu'il donnait de préférence à l'étude. Cette excellente petite femme aurait été honteuse de porter le nom d'un oisif, et malheureuse de passer ses jours auprès d'un désoeuvré. Elle promettait d'avance à Léon de respecter son travail comme une chose sainte. De son côté, elle comptait bien aussi mettre le temps à profit et ne pas vivre les bras croisés. Dès le début, elle prendrait soin du ménage, sous la direction de Mme Renault qui commençait à trouver la maison un peu lourde. Et puis, n'aurait-elle pas bientôt des enfants à nourrir, à élever, à instruire? C'était un noble et utile plaisir qu'elle ne voudrait pas partager avec personne. Elle enverrait pourtant ses fils au collège pour les former à la vie en commun et leur apprendre de bonne heure les principes de justice et d'égalité qui sont le fond de tout homme de bien. Léon la laissait dire ou l'interrompait pour lui donner raison, car ces deux jeunes gens, élevés l'un pour l'autre et nourris des mêmes idées, voyaient tout avec les mêmes yeux. L'éducation, avant l'amour, avait créé cette douce harmonie.

— Savez-vous, dit Clémentine, que j'ai senti hier une palpitation terrible au moment d'entrer chez vous?

— Si vous croyez que mon coeur battait moins fort que le vôtre!…

— Oh! mais moi, c'est autre chose: j'avais peur.

— Et de quoi?

— J'avais peur de ne pas vous retrouver tel que je vous voyais dans ma pensée. Songez donc qu'il y avait plus de trois ans que nous nous étions dit adieu! Je me souvenais fort bien de ce que vous étiez au départ, et l'imagination aidant un peu à la mémoire, je reconstruisais mon Léon tout entier. Mais si vous n'aviez plus été ressemblant! Que serrais-je devenue en présence d'un nouveau Léon, moi qui avais pris la douce habitude d'aimer l'autre?

— Vous me faites frémir. Mais votre premier abord m'a rassuré d'avance.

— Chut! monsieur. Ne parlons pas de ce premier abord. Vous me forceriez à rougir une seconde fois. Parlons plutôt du pauvre colonel qui m'a fait répandre tant de larmes. Comment va-t-il ce matin?

— J'ai oublié de lui demander de ses nouvelles, mais si vous en désirez…

— C'est inutile. Vous pouvez lui annoncer ma visite pour aujourd'hui. Il faut absolument que je le revoie au grand jour.

— Vous seriez bien aimable de renoncer à cette fantaisie. Pourquoi vous exposer encore à des émotions pénibles?

— C'est plus fort que moi. Sérieusement, mon cher Léon, ce vieillard m'attire.

— Pourquoi vieillard? Il a l'air d'un homme qui est mort entre vingt-cinq et trente ans.

— Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort? J'ai dit vieillard, à cause d'un rêve que j'ai fait cette nuit.

— Ah! vous aussi?

— Oui. Vous vous rappelez comme j'étais agitée en vous quittant. Et puis, j'avais été grondée par ma tante. Et puis, je me rappelais des spectacles terribles, ma pauvre mère couchée sur son lit de mort… Enfin, j'avais l'esprit frappé.

— Pauvre cher petit coeur!

— Cependant, comme je ne voulais plus penser à rien, je me couchai bien vite et je fermai les yeux de toutes mes forces, si bien que je m'endormis. Je ne tardai pas à revoir le colonel. Il était couché comme je l'avais vu, dans son triple cercueil, mais il avait de longs cheveux blancs et la figure la plus douce et la plus vénérable. Il nous priait de le mettre en terre sainte, et nous le portions, vous et moi, au cimetière de Fontainebleau. Arrivés devant la tombe de ma mère, nous vîmes que le marbre était déplacé. Ma mère, en robe blanche, au fond du caveau, s'était rangée pour faire une place à côté d'elle et elle semblait attendre le colonel. Mais toutes les fois que nous essayions de le descendre, son cercueil nous échappait des mains et restait suspendu dans l'air, comme s'il n'eût rien pesé. Je distinguais les traits du pauvre vieillard, car sa triple caisse était devenue aussi transparente que la lampe d'albâtre qui brûle au plafond de ma chambre. Il était triste, et son oreille brisée saignait abondamment. Tout à coup il s'échappa de nos mains, le cercueil s'évanouit, je ne vis plus que lui, pâle comme une statue et grand comme les plus hauts chênes du bas Bréau. Ses épaulettes d'or s'allongèrent et devinrent des ailes, et il s'éleva dans le ciel en nous bénissant des deux mains. Je m'éveillai, tout en larmes, mais je n'ai pas conté ce rêve à ma tante, elle m'aurait encore grondée.

— Il ne faut gronder que moi, ma chère Clémentine. C'est ma faute si votre doux sommeil est troublé par des visions de l'autre monde. Mais tout cela finira bientôt: dès aujourd'hui je vais m'enquérir d'un logement définitif à l'usage du colonel.

VI — Un caprice de jeune fille.

Clémentine avait le coeur très neuf. Avant de connaître Léon, elle n'avait aimé qu'une seule personne: sa mère. Ni cousins, ni cousines, ni oncles, mi tantes, ni grands-pères, ni grand-mères n'avaient éparpillé, en le partageant, ce petit trésor d'affection que les enfants bien nés apportent au monde. Sa grand-mère, Clémentine Pichon, mariée à Nancy en janvier 1814, était morte trois mois plus tard dans la banlieue de Toulon, à la suite de ses premières couches. Son grand-père, Mr Langevin, sous-intendant militaire de première classe, resté veuf avec une fille au berceau, s'était consacré à l'éducation de cette enfant. Il l'avait donnée en 1835 à un homme estimable et charmant, Mr Sambucco, Italien d'origine, né en France et procureur du roi près le tribunal de Marseille. En 1838, Mr Sambucco, qui avait un peu d'indépendance parce qu'il avait un peu d'aisance, encourut très honorablement la disgrâce du garde des sceaux. Il fut nommé avocat général à la Martinique, et après quelques jours d'hésitation, il accepta ce déplacement au long cours. Mais le vieux Langevin ne se consola pas si facilement du départ de sa fille: il mourut deux ans plus tard, sans avoir embrassé la petite Clémentine, à qui il devait servir de parrain. Mr Sambucco, son gendre, périt en 1843, dans un tremblement de terre; les journaux de la colonie et de la métropole ont raconté alors comment il avait été victime de son dévouement. À la suite de cet affreux malheur, la jeune veuve se hâta de repasser les mers avec sa fille. Elle s'établit à Fontainebleau, pour que l'enfant vécût en bon air: Fontainebleau est une des villes les plus saines de la France. Si Mme Sambucco avait été aussi bon administrateur qu'elle était bonne mère, elle eût laissé à Clémentine une fortune respectable, mais elle géra mal ses affaires et se mit dans de grands embarras. Un notaire du pays lui emporta une somme assez ronde; deux fermes qu'elle avait payées cher ne rendaient presque rien. Bref, elle ne savait plus où elle en était et elle commençait à perdre la tête, lorsqu'une soeur de son mari, vieille fille dévote et pincée, témoigna le désir de vivre avec elle et de mettre tout en commun. L'arrivée de cette haridelle aux dents longues effraya singulièrement la petite Clémentine, qui se cachait sous tous les meubles ou se cramponnait aux jupons de sa mère; mais ce fut le salut de la maison. Mlle Sambucco n'était pas des plus spirituelles ni des plus fondantes, mais c'était l'ordre incarné. Elle réduisit les dépenses, toucha elle-même les revenus, vendit les deux fermes en 1847, acheta du trois pour cent en 1848, et établit un équilibre stable dans le budget. Grâce aux talents et à l'activité de cet intendant femelle, la douce et imprévoyante veuve n'eut plus qu'à choyer son enfant. Clémentine apprit à honorer les vertus de sa tante, mais elle adora sa mère. Lorsqu'elle eut le malheur de la perdre, elle se vit seule au monde, appuyée sur Mlle Sambucco, comme une jeune plante sur un tuteur de bois sec. Ce fut alors que son amitié pour Léon se colora d'une vague lueur d'amour; le fils de Mr Renault profita du besoin d'expansion qui remplissait cette jeune âme.

Durant les trois longues années que Léon passa loin d'elle, Clémentine sentit à peine qu'elle était seule. Elle aimait, elle se savait aimée, elle avait foi dans l'avenir; elle vivait de tendresse intérieure et de discrète espérance, et ce coeur noble et délicat ne demandait rien de plus.

Mais ce qui étonna bien son fiancé, sa tante et elle-même, ce qui déroute singulièrement toutes les théories les plus accréditées sur le coeur féminin, ce que la raison se refuserait à croire si les faits n'étaient pas là, c'est que le jour où elle avait revu le mari de son choix, une heure après s'être jetée dans les bras de Léon avec une grâce si étourdie, Clémentine se sentit brusquement envahie par un sentiment nouveau qui n'était ni l'amour, ni l'amitié, ni la crainte, mais qui dominait tout cela et parlait en maître dans son coeur,

Depuis l'instant où Léon lui avait montré la figure du colonel, elle s'était éprise d'une vraie passion pour cette momie anonyme. Ce n'était rien de semblable à ce qu'elle éprouvait pour le fils de Mr Renault, mais c'était un mélange d'intérêt, de compassion et de respectueuse sympathie,

Si on lui avait conté quelque beau fait d'armes, une histoire romanesque dont le colonel eût été le héros, cette impression se fût légitimée ou du moins expliquée. Mais non; elle ne savait rien de lui, sinon qu'il avait été condamné comme espion par un conseil de guerre, et pourtant c'est de lui qu'elle rêva, la nuit même qui suivit le retour de Léon.

Cette incroyable préoccupation se manifesta d'abord sous une forme religieuse. Elle fit dire une messe pour le repos de l'âme du colonel; elle pressa Léon de préparer ses funérailles, elle choisit elle-même le terrain où il devait être enseveli. Ces soins divers ne lui firent jamais oublier sa visite quotidienne à la boîte de noyer, ni la génuflexion respectueuse auprès du mort, ni le baiser fraternel ou filial qu'elle déposait régulièrement sur son front. La famille Renault finit par s'inquiéter de symptômes si bizarres; elle hâta l'enterrement du bel inconnu, pour s'en débarrasser au plus tôt. Mais la veille du jour fixé pour la cérémonie, Clémentine changea d'avis. «De quel droit allait-on emprisonner dans la tombe un homme qui n'était peut-être pas mort? Les théories du savant docteur Meiser n'étaient pas de celles qu'on peut rejeter sans examen. La chose valait au moins quelques jours de réflexion. N'était-il pas possible de soumettre le corps du colonel à quelques expériences? Le professeur Hirtz, de Berlin, avait promis d'envoyer à Léon des documents précieux sur la vie et la mort de ce malheureux officier; on ne pouvait rien entreprendre avant de les avoir reçus; on devait écrire à Berlin pour hâter l'envoi de ces pièces.» Léon soupira, mais il obéit docilement, à ce nouveau caprice. Il écrivit à Mr Hirtz.

Clémentine trouva un allié dans cette seconde campagne: c'était Mr le docteur Martout. Médecin assez médiocre dans la pratique et beaucoup trop dédaigneux de la clientèle, Mr Martout ne manquait pas d'instruction. Il étudiait depuis longtemps cinq ou six grandes questions de physiologie, comme les reviviscences, les générations spontanées et tout ce qui s'ensuit. Une correspondance régulière le tenait au courant de toutes les découvertes modernes; il était l'ami de Mr Pouchet, de Rouen; il connaissait le célèbre Karl Nibor qui a porté si haut et si loin l'usage du microscope. Mr Martout avait desséché et ressuscité des milliers d'anguillules, de rotifères et de tardigrades; il pensait que la vie n'est autre chose que l'organisation en action, et que l'idée de faire revivre un homme desséché n'a rien d'absurde en elle-même. Il se livra à de longues méditations, lorsque Mr Hirtz envoya de Berlin la pièce suivante, dont l'original est classé dans les manuscrits de la collection Humboldt.

VII — Testament du professeur Meiser en faveur du colonel desséché.

Aujourd'hui 20 janvier 1824, épuisé par une cruelle maladie et sentant approcher le jour où ma personne s'absorbera dans le grand tout.

J'ai écrit de ma main ce testament, qui est l'acte de ma dernière volonté.

J'institue en qualité d'exécuteur testamentaire, mon neveu, Nicolas Meiser, riche brasseur en cette ville de Dantzig.

Je lègue mes livres, papiers et collections généralement quelconques, sauf la pièce 3712, à mon très estimable et très savant ami, Mr de Humboldt.

Je lègue la totalité de mes autres biens, meubles et immeubles, évalués à 100 000 thalers de Prusse ou 375 000 francs, à Mr le colonel Pierre-Victor Fougas, actuellement desséché, mais vivant, et inscrit dans mon catalogue sous le n° 3712 (Zoologie).

Puisse-t-il agréer ce faible dédommagement des épreuves qu'il a subies dans mon cabinet, et du service qu'il a rendu à la science.

Afin que mon neveu Nicolas Meiser se rende un compte exact des devoirs que je lui laisse à remplir, j'ai résolu de consigner ici l'histoire détaillée de la dessiccation de Mr le colonel Fougas, mon légataire universel.

C'est le 11 novembre de la malheureuse année 1813 que mes relations avec ce brave jeune homme ont commencé. J'avais quitté depuis longtemps la ville de Dantzig, où le bruit du canon et le danger des bombes rendaient tout travail impossible, et je m'étais retiré avec mes instruments et mes livres sous la protection des armées alliées, dans le village fortifié de Liebenfeld. Les garnisons françaises de Dantzig, de Stettin, de Custrin, de Glogau, de Hambourg et de plusieurs autres villes allemandes ne pouvaient communiquer entre elles ni avec leur patrie; cependant le général Rapp se défendait obstinément contre la flotte anglaise et l'armée russe. Mr le colonel Fougas fut pris par un détachement du corps Barclay de Tolly, comme il cherchait à passer la Vistule sur la glace, en se dirigeant vers Dantzig. On l'amena prisonnier à Liebenfeld le 11 novembre, à l'heure de mon souper, et le bas officier Garok, qui commandait le village, me fit requérir de force pour assister à l'interrogatoire et servir d'interprète.

La figure ouverte, la voix mâle, la résolution fière et la belle attitude de cet infortuné me gagnèrent le coeur. Il avait fait le sacrifice de sa vie. Son seul regret, disait-il, était d'échouer au port, après avoir traversé quatre armées, et de ne pouvoir exécuter les ordres de l'empereur. Il paraissait animé de ce fanatisme français qui a fait tant de mal à notre chère Allemagne, et pourtant je ne sus pas m'empêcher de le défendre, et je traduisis ses paroles moins en interprète qu'en avocat. Malheureusement on avait trouvé sur lui une lettre de Napoléon au général Rapp, dont j'ai conservé copie:

«Abandonnez Dantzig, forcez le blocus, réunissez-vous aux garnisons de Stettin, de Gustrin et de Glogau, marchez sur l'Elbe, entendez-vous avec Saint-Cyr et Davoust pour concentrer les forces éparses à Dresde, Torgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg; faites la boule de neige; traversez la Westphalie qui est libre et venez défendre la ligne du Rhin avec une armée de 170 000 Français que vous sauvez!»

«NAPOLÉON.»

Cette lettre fut envoyée à l'état-major de l'armée russe, tandis qu'une demi-douzaine de militaires illettrés, ivres de joie et de brandevin, condamnaient le brave colonel du 23ème de ligne à la mort des espions et des traîtres. L'exécution fut fixée au lendemain 12, et Mr Pierre-Victor Fougas, après m'avoir remercié et embrassé avec la sensibilité la plus touchante (il est époux et père), se vit enfermer dans la petite tour crénelée de Liebenfeld, où le vent soufflait terriblement par toutes les meurtrières.

La nuit du 11 au 12 novembre fut une des plus rigoureuses de ce terrible hiver. Mon thermomètre à minima, suspendu hors de ma fenêtre à l'exposition sud-est, indiquait 19 degrés centigrades au-dessous de zéro. Je sortis au petit jour pour dire un dernier adieu à Mr le colonel, et je rencontrai le bas officier Garok qui me dit en mauvais allemand:

— Nous n'aurons pas besoin de tuer le frantzouski, il est gelé.

Je courus à la prison. Mr le colonel était couché sur le dos, et roide. Mais je reconnus après quelques minutes d'examen que la roideur de ce corps n'était pas celle de la mort. Les articulations, sans avoir leur souplesse ordinaire, se laissaient fléchir et ramener à l'extension sans un effort trop violent. Les membres, la face, la poitrine donnaient à ma main une sensation de froid, mais bien différente de celle que j'avais souvent perçue au contact des cadavres.

Sachant qu'il avait passé plusieurs nuits sans dormir et supporté des fatigues extraordinaires, je ne doutais point qu'il ne se fût laissé prendre de ce sommeil profond et léthargique qu'entraîne un froid intense, et qui, trop prolongé, ralentit la respiration et la circulation au point que les moyens les plus délicats de l'observation médicale sont nécessaires pour constater la persistance de la vie. Le pouls était insensible, ou tout au moins mes doigts engourdis par le froid ne le sentaient pas. La dureté de mon ouïe (j'étais alors dans ma soixante-neuvième année) m'empêcha de constater par l'auscultation si les bruits du coeur révélaient encore ces battements faibles, mais prolongés, que l'oreille peut encore entendre lorsque la main ne les perçoit déjà plus.

Mr le colonel se trouvait à cette période de l'engourdissement causé par le froid, où pour réveiller un homme sans le faire mourir, des soins nombreux et délicats deviennent nécessaires. Quelques heures encore, et la congélation allait survenir, et avec elle l'impossibilité du retour à la vie.

J'étais dans la plus grande perplexité. D'un côté, je le sentais mourir par congélation entre mes mains; de l'autre, je ne pouvais pas à moi seul l'entourer de tous les soins indispensables. Si je lui appliquais des excitants sans lui faire frictionner à la fois le tronc et les membres par trois ou, quatre aides vigoureux, je ne le réveillais que pour le voir mourir. J'avais encore sous les yeux le spectacle de cette belle jeune fille asphyxiée dans un incendie, que je parvins à ranimer en lui promenant des charbons ardents sous les clavicules, mais qui ne put qu'appeler sa mère et mourut presque aussitôt malgré l'emploi des excitants à l'intérieur et de l'électricité pour déterminer les contractions du diaphragme et du coeur.

Et quand même je serais parvenu à lui rendre la force et la santé, n'était-il pas condamné par le conseil de guerre? L'humanité ne me défendait-elle pas de l'arracher à ce repos voisin de la mort pour le livrer aux horreurs du supplice?

Je dois avouer aussi qu'en présence de cet organisme où la vie était suspendue, mes idées sur la résurrection prirent sur moi comme un nouvel empire. J'avais si souvent desséché et fait revivre des êtres assez élevés dans la série animale, que je ne doutais pas du succès de l'opération, même sur un homme. À moi seul, je ne pouvais ranimer et sauver Mr le colonel; mais j'avais dans mon laboratoire tous les instruments nécessaires pour le dessécher sans aide.

En résumé, trois partis s'offraient à moi: 1° laisser Mr le colonel dans la tour crénelée, où il aurait péri le jour même par congélation; 2° le ranimer par des excitants, au risque de le tuer, et pourquoi? pour le livrer, en cas de succès, à un supplice inévitable; 3° le dessécher dans mon laboratoire avec la quasi certitude de le ressusciter après la paix. Tous les amis de l'humanité comprendront sans doute que je ne pouvais pas hésiter longtemps.

Je fis appeler le bas officier Garok, et je le priai de me vendre le corps du colonel. Ce n'était pas la première fois que j'achetais un cadavre pour le disséquer, et ma demande n'excita aucun soupçon. Marché conclu, je donnai quatre bouteilles de Kirschen-Wasser, et bientôt deux soldats russes m'apportèrent sur un brancard Mr le colonel Fougas.

Dès que je fus seul avec lui, je lui piquai le doigt: la pression fit sortir une goutte de sang. La placer sous un microscope, entre deux lamelles de verre, fut pour moi l'affaire d'une minute. Ô bonheur! la fibrine n'était pas coagulée! Les globules rouges se montraient nettement circulaires, aplatis, biconcaves, sans crénelures, ni dentelures, ni gonflement sphéroïdal. Les globules blancs se déformaient et reprenaient alternativement la forme sphérique, pour se déformer encore lentement par de délicates expansions. Je ne m'étais donc pas trompé, c'était bien un homme engourdi que j'avais sous les yeux et non un cadavre!

Je le portai sur une balance. Il pesait cent quarante livres, ses vêtements compris. Je n'eus garde de le déshabiller, car j'avais reconnu que les animaux desséchés directement au contact de l'air mouraient plus souvent que ceux qui étaient restés couverts de mousse et d'autres objets mous pendant l'épreuve de la dessiccation.

Ma grande machine pneumatique, son immense plateau, son énorme cloche ovale en fer battu qu'une crémaillère glissant sur une poulie attachée solidement au plafond élevait et abaissait sans peine grâce à son treuil, tous ces mille et un mécanismes que j'avais si laborieusement préparés nonobstant les railleries de mes envieux, et que je me désolais de voir inutiles, allaient donc trouver leur emploi. Des circonstances inattendues venaient enfin de me procurer un sujet d'expériences tel que j'avais vainement essayé d'en obtenir en cherchant à engourdir des chiens, des lapins, des moutons et d'autres mammifères à l'aide de mélanges réfrigérants. Depuis longtemps, sans doute, ces résultats auraient été obtenus si j'avais été aidé de ceux qui m'entouraient, au lieu d'être l'objet de leurs railleries; si nos ministres m'avaient appuyé de leur autorité au lieu de me traiter comme un esprit subversif.

Je m'enfermai en tête-à-tête avec le colonel, et je défendis même à la vieille Gretchen, ma gouvernante, aujourd'hui défunte, de me troubler dans mon travail. J'avais remplacé le pénible levier des anciennes machines pneumatiques par une roue munie d'un excentrique qui transformait le mouvement circulaire de l'axe en mouvement rectiligne appliqué aux pistons: la roue, l'excentrique, la bielle, le genou de l'appareil fonctionnaient admirablement et me permettaient de tout faire par moi-même. Le froid ne gênait pas le jeu de la machine et les huiles n'étaient pas figées: je les avais purifiées moi-même par un procédé nouveau fondé sur les découvertes alors récentes du savant français Mr Chevreul.

Après avoir étendu le corps sur le plateau de la machine pneumatique, abaissé la cloche et luté les bords, j'entrepris de le soumettre graduellement à l'action du vide sec et à froid. Des capsules remplies de chlorure de calcium étaient placées autour de Mr le colonel pour absorber l'eau qui allait s'évaporer de son corps, et hâter la dessiccation.

Certes, je me trouvais dans la meilleure situation possible pour amener le corps humain à un état de dessèchement graduel sans cessation brusque des fonctions, sans désorganisation des tissus ou des humeurs. Rarement mes expériences sur les rotifères et les tardigrades avaient été entourées de pareilles chances de succès, et elles avaient toujours réussi. Mais la nature particulière du sujet et les scrupules spéciaux qu'il imposait à ma conscience, m'obligeaient de remplir un certain nombre de conditions nouvelles, que j'avais d'ailleurs prévues depuis longtemps. J'avais eu soin de ménager une ouverture aux deux bouts de ma cloche ovale et d'y sceller une épaisse glace, qui me permettait de suivre de l'oeil les effets du vide sur Mr le colonel. Je m'étais bien gardé de fermer les fenêtres de mon laboratoire, de peur qu'une température trop élevée ne fît cesser la léthargie du sujet ou ne déterminât quelque altération des humeurs. Si le dégel était survenu, c'en était fait de mon expérience. Mais le thermomètre se maintint durant plusieurs jours entre 6 et 8 degrés au-dessous de zéro, et je fus assez heureux pour voir le sommeil léthargique se prolonger, sans avoir à craindre la congélation des tissus.

Je commençai par pratiquer le vide avec une extrême lenteur, de crainte que les gaz dissous dans le sang, devenus libres par la différence de leur tension avec celle de l'air raréfié, ne vinssent à se dégager dans les vaisseaux et à déterminer la mort immédiate. Je surveillais en outre à chaque instant les effets du vide sur les gaz de l'intestin, car en se dilatant intérieurement à mesure que la pression de l'air diminuait autour du corps, ils auraient pu amener des désordres graves. La longue conservation des tissus n'en eût pas été affectée, mais il suffisait d'une lésion intérieure pour déterminer la mort après quelques heures de reviviscence. C'est ce qu'on observe assez souvent chez les animaux desséchés sans précaution.

À plusieurs reprises, un gonflement trop rapide de l'abdomen vint me mettre en garde contre le danger que je redoutais et je fus obligé de laisser rentrer un peu d'air sous la cloche. Enfin la cessation de tous les phénomènes de cet ordre me prouva que les gaz avaient disparu par exosmose ou avaient été expulsés par la contraction spontanée des viscères. Ce ne fut qu'à la fin du premier jour que je pus renoncer à ces précautions minutieuses et porter le vide un peu plus loin.

Le lendemain 13, je poussai le vide à ce point que le baromètre descendit à cinq millimètres. Comme il n'était survenu aucun changement dans la position du corps ni des membres, j'étais sûr que nulle convulsion ne s'était produite. Mr le colonel arrivait à se dessécher, à devenir immobile, à cesser de pouvoir exécuter les actes de la vie sans que la mort fût survenue ni que la possibilité du retour de l'action eût cessé. Sa vie était suspendue, non éteinte!

Je pompais chaque fois qu'un excédant de vapeur d'eau faisait monter le baromètre. Dans la journée du 14, la porte de mon laboratoire fut littéralement enfoncée par Mr le général russe comte Trollohub, envoyé du quartier général. Cet honorable officier était accouru en toute hâte pour empêcher l'exécution de Mr le colonel et le conduire en présence du commandant en chef. Je lui confessai loyalement ce que j'avais fait sous l'inspiration de ma conscience; je lui montrai le corps à travers un des oeils-de- boeuf de la machine pneumatique; je lui dis que j'étais heureux d'avoir conservé un homme qui pouvait fournir des renseignements utiles aux libérateurs de mon pays, et j'offris de le ressusciter à mes frais si l'on me promettait de respecter sa vie et sa liberté. Mr le général comte Trollohub, homme distingué sans contredit, mais d'une instruction exclusivement militaire, crut que je ne parlais pas sérieusement. Il sortit en me jetant la porte au nez et en me traitant de vieux fou.

Je me remis à pomper et je maintins le vide à une pression de 3 à 5 millimètres pendant l'espace de trois mois. Je savais par expérience que les animaux peuvent revivre après avoir été soumis au vide sec et à froid pendant quatre-vingts jours.

Le 12 février 1814, ayant observé que, depuis un mois, il n'était survenu aucune modification dans l'affaissement des chairs, je résolus de soumettre Mr le colonel à une autre série d'épreuves, afin d'assurer une conservation plus parfaite par une complète dessiccation. Je laissai rentrer l'air par le robinet destiné à cet usage, puis ayant enlevé la cloche, je procédai à la suite de mon expérience.

Le corps ne pesait plus que quarante-six livres; je l'avais donc presque réduit au tiers de son poids primitif. Il faut tenir compte de ce que les vêtements n'avaient pas perdu autant d'eau que les autres parties. Or le corps de l'homme renferme presque les quatre cinquièmes de son poids d'eau, comme le démontre une dessiccation bien faite à l'étuve chimique.

Je plaçai donc Mr le colonel sur un plateau, et, après l'avoir glissé dans ma grande étuve, j'élevai graduellement la température à 75 degrés centigrades. Je n'osai dépasser ce chiffre, de peur d'altérer l'albumine, de la rendre insoluble, et d'ôter aux tissus la faculté de reprendre l'eau nécessaire au retour de leurs fonctions.

J'avais eu soin de disposer un appareil convenable pour que l'étuve fût constamment traversée par un courant d'air sec. Cet air s'était desséché en traversant une série de flacons remplis d'acide sulfurique, de chaux vive et de chlorure de calcium.

Après une semaine passée dans l'étuve, l'aspect général du corps n'avait pas changé, mais son poids s'était réduit à 40 livres, vêtements compris. Huit autres jours n'amenèrent aucune déperdition nouvelle. J'en conclus que la dessiccation était suffisante. Je savais bien que les cadavres momifiés dans les caveaux d'église depuis un siècle ou plus finissent par ne peser qu'une dizaine de livres; mais ils ne deviennent pas si légers sans une notable altération de leurs tissus.

Le 27 février, je plaçai moi-même Mr le colonel dans les boîtes que j'avais fait faire à son usage. Depuis cette époque, c'est-à- dire pendant un espace de neuf ans et onze mois, nous ne nous sommes jamais quittés. Je l'ai transporté avec moi à Dantzig, il habite ma maison. Je ne l'ai pas rangé à son numéro d'ordre dans ma collection de zoologie; il repose à part, dans la chambre d'honneur. Je ne confie à personne le plaisir de renouveler son chlorure de calcium. Je prendrai soin de vous jusqu'à ma dernière heure, ô monsieur le colonel Fougas, cher et malheureux ami! Mais je n'aurai pas la joie de contempler votre résurrection. Je ne partagerai point les douces émotions du guerrier qui revient à la vie. Vos glandes lacrymales, inertes aujourd'hui, ranimées dans quelques jours, ne répandront pas sur le sein de votre vieux bienfaiteur la douce rosée de la reconnaissance. Car vous ne rentrerez en possession de votre être que le jour où je ne vivrai plus!

Peut-être serez-vous étonné que, vous aimant comme je vous aime, j'aie tardé si longtemps à vous tirer de ce profond sommeil. Qui sait si un reproche amer ne viendra pas corrompre la douceur des premières actions de grâces que vous apporterez sur ma tombe? Oui, j'ai prolongé sans profit pour vous une expérience d'intérêt général. J'aurais dû rester fidèle à ma première pensée et vous rendre la vie aussitôt après la signature de la paix. Mais quoi! fallait-il donc vous renvoyer en France quand le sol de votre patrie était couvert de nos soldats et de nos alliés? Je vous ai épargné ce spectacle si douloureux pour une âme comme la vôtre. Sans doute vous auriez eu la consolation de revoir, en mars 1815, l'homme fatal à qui vous aviez consacré votre dévouement; mais êtes-vous bien sûr que vous n'eussiez pas été englouti avec sa fortune dans le naufrage de Waterloo?

Depuis cinq ou six ans, ce n'est plus ni votre intérêt, ni même l'intérêt de la science qui m'a empêché de vous ranimer, c'est… pardonnez-le-moi, monsieur le colonel, c'est un lâche attachement à la vie. Le mal dont je souffre, et qui m'emportera bientôt, est une hypertrophie du coeur; les émotions violentes me sont interdites. Si j'entreprenais moi-même cette grande opération, dont j'ai tracé la marche dans un programme annexé à ce testament, je succomberais sans nul doute avant de l'avoir terminée; ma mort serait un accident fâcheux qui pourrait troubler mes aides et faire manquer votre résurrection.

Rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps. Et, d'ailleurs, que perdez-vous à attendre? Vous ne vieillissez pas, vous avez toujours vingt-quatre ans, vos enfants grandissent; vous serez presque leur contemporain lorsque vous renaîtrez! Vous êtes venu pauvre à Liebenfeld, pauvre vous êtes dans ma maison de Dantzig, et mon testament vous fait riche. Soyez heureux, c'est mon voeu le plus cher.

J'ordonne que, dès le lendemain de ma mort, mon neveu, Nicolas Meiser, réunisse par lettre de convocation les dix plus illustres médecins du royaume de Prusse, qu'il leur donne lecture de mon testament et du mémoire y annexé, et qu'il fasse procéder sans retard, dans mon propre laboratoire, à la résurrection de Mr le colonel Fougas. Les frais de voyage, de séjour, etc., etc., seront prélevés sur l'actif de ma succession. Une somme de deux mille thalers sera consacrée à la publication des glorieux résultats de l'expérience, en allemand, en français et en latin. Un exemplaire de cette brochure devra être adressé à chacune des sociétés savantes qui existeront alors en Europe.

Dans le cas tout à fait imprévu où les efforts de la science ne parviendraient pas à ranimer Mr le colonel, tous mes biens retourneraient à Nicolas Meiser, seul parent qui me reste.

«JEAN MEISER, D. M.»

VIII — Comment Nicolas Meiser, neveu de Jean Meiser, avait exécuté le testament de son oncle.

Le docteur Hirtz de Berlin, qui avait copié ce testament lui-même, s'excusa fort obligeamment de ne l'avoir pas envoyé plus tôt. Ses affaires l'avaient contraint de voyager loin de la capitale. En passant par Dantzig, il s'était donné le plaisir de visiter Mr Nicolas Meiser, ancien brasseur, richissime propriétaire et gros rentier, actuellement âgé de soixante-six ans. Ce vieillard se rappelait fort bien la mort et le testament de son oncle, le savant; mais il n'en parlait pas sans une certaine répugnance. Il affirmait d'ailleurs qu'aussitôt après le décès de Jean Meiser, il avait rassemblé dix médecins de Dantzig autour de la momie du colonel; il montrait même une déclaration unanime de ces messieurs, attestant qu'un homme desséché à l'étuve ne peut en aucune façon ni par aucun moyen renaître à la vie. Ce certificat, rédigé par les adversaires et les ennemis du défunt, ne faisait nulle mention du mémoire annexé au testament. Nicolas Meiser jurait ses grands dieux (mais non sans rougir visiblement) que cet écrit concernant les procédés à suivre pour ressusciter le colonel, n'avait jamais été connu de lui ni de sa femme. Interrogé sur les raisons qui avaient pu le porter à se dessaisir d'un dépôt aussi précieux que le corps de Mr Fougas, il disait l'avoir conservé quinze ans dans sa maison avec tous les respects et tous les soins imaginables; mais au bout de ce temps, obsédé de visions et réveillé presque toutes les nuits par le fantôme du colonel qui venait lui tirer les pieds, il s'était décidé à le vendre pour vingt écus à un amateur de Berlin. Depuis qu'il était débarrassé de ce triste voisinage, il dormait beaucoup mieux, mais pas encore tout à fait bien, car il lui avait été impossible d'oublier la figure du colonel.

À ces renseignements, Mr Hirtz, médecin de S.A.R. le prince régent de Prusse, ajouta quelques mots en son nom personnel. Il ne croyait pas que la résurrection d'un homme sain et desséché avec précaution fût impossible en théorie; il pensait même que le procédé de dessiccation indiqué par l'illustre Jean Meiser était le meilleur à suivre. Mais dans le cas présent, il ne lui paraissait pas vraisemblable que le colonel Fougas pût être rappelé à la vie: les influences atmosphériques et les variations de température qu'il avait subies durant un espace de quarante-six ans devaient avoir altéré les humeurs et les tissus. C'était aussi le sentiment de Mr Renault et de son fils. Pour calmer un peu l'exaltation de Clémentine, ils lui lurent les derniers paragraphes de la lettre de Mr Hirtz. On lui cacha le testament de Jean Meiser, qui n'aurait pu que lui échauffer la tête. Mais cette petite imagination fermentait sans relâche, quoi qu'on fît pour l'assoupir. Clémentine recherchait maintenant la compagnie du docteur Martout; elle discutait avec lui, elle voulait voir des expériences sur la résurrection des rotifères. Rentrée chez elle, elle pensait un peu à Léon et beaucoup au colonel. Le projet de mariage tenait toujours, mais personne n'osait parler de la publication des bans. Aux tendresses les plus touchantes de son futur, la jeune fiancée répondait par des discussions sur le principe vital. Ses visites dans la maison Renault ne s'adressaient pas aux vivants, mais au mort. Tous les raisonnements qu'on mit en oeuvre pour la guérir d'un fol espoir ne servirent qu'à la jeter dans une mélancolie profonde. Ses belles couleurs pâlirent, l'éclat de son regard s'éteignit. Minée par un mal secret, elle perdit cette aimable vivacité qui était comme le pétillement de la jeunesse et de la joie.

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