L'homme sauvage et Julius Pingouin

Frédéric Boutet · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/6

Pages du PDF

L'homme sauvage et Julius Pingouin

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Suspendu comme je suis, je me trouve à peu près au milieu de l’espace total. Des corniches dorées, bien que sales et envahies par la verdure, m’indiquent que j’occupe la place du lustre du salon… Le lustre du salon!!!... Je crois rêver!!! Un lustre au sein même de la nature la plus sauvage, là où des oiseaux voltigent, ou des moustiques bourdonnent et piquent, où des plantes grimpent déjà le long de mes membres et où j’entends le clapotis de l’eau sous le ventre de l’hippopotame!—Car il me faut remarquer qu’un espace relativement vaste a été transformé en piscine à l’usage de l’un de ces pachydermes—jeune encore, il est vrai—et de ceux des naturels qui aiment la natation. C’est l’une des chambres sans doute que l’on aura revêtue de feuilles métalliques. Le ruisselet provenant des sources l’alimente et l’évier de la cuisine—de ce qui a été la cuisine—en reçoit le trop plein.

Cette pièce d’eau est vaseuse, profonde, fertile en plantes et en roseaux. Des animaux aquatiques: rats, serpents, tortues, loutres, l’habitent; sans parler des salamandres, tritons, vers de vase et autre vermine de tous genres.

A ma droite est la porte qui donne du salon (le salon!) sur l’antichambre—laquelle antichambre est la seule pièce de l’appartement qui ait gardé son aspect premier et par laquelle nous avons été capturés. La porte qui y donne a été coupée à la moitié de sa hauteur, comme il est d’usage dans les étables pour aérer les animaux, sans qu’ils puissent sortir, mais ici c’est la partie haute qui sert de passage, le bas retient la terre… Tels sont les lieux où nous vivons depuis hier, si l’on peut appeler cela vivre…

Il me faut arriver maintenant au sujet le plus odieux, qui est la population même de l’appartement et le sort fait à chacun de nous—misérables captifs de monstres sans nom, aussi insolents que brutaux, aussi dénués de délicatesse que bien pourvus d’ingéniosité cruelle, estimables pourtant lorsqu’on envisage leur chef, l’Homme sauvage lui-même.

Et ici, qu’on me permette une remarque très importante: étant donné les faits monstrueux dont il ne craint pas d’assumer la responsabilité, l’on pourrait croire que ce sieur est aliéné. Il faut bannir cette idée: L’Homme sauvage n’est pas fou—je le proclame hautement. Il suffit de le voir, de l’entendre pour en être convaincu. Il suffit d’être en sa présence pour reconnaître dès le premier abord qu’il jouit d’une parfaite certitude d’esprit, d’une intelligence nette et effroyable.

Il n’est pas fou, il est impitoyable seulement; il ne peut être fléchi et, devant lui, il faut laisser toute espérance. L’on conçoit facilement que plusieurs d’entre nous, dès les premiers instants, l’ont supplié de nous rendre la liberté. Des prières lui furent adressées qui auraient ému un tigre rugissant et des larmes coulèrent qui auraient amolli un roc—ce fut en vain.

L’Homme sauvage, sans mot dire, étendit sa main et nous montra, clouée au tronc d’un baobab, une planchette analogue à celle qui fut trouvée chez M. Méandre. Une pointe rougie avait tracé: Défense de parler, sans quoi l’on mange de la vase. Et comme M. Truie insistait, évoquant avec majesté les justes représailles d’une société si cruellement offensée en nos personnes, l’Homme sauvage fit un geste et l’une des brutes qui sont ses esclaves, dans la bouche ouverte du vénérable sénateur, tassa brusquement une poignée gluante, verdâtre, fétide. Je compris alors ce qui nous avait bâillonnés lors de notre capture… Mais je reviens à mon récit.

L’Homme sauvage, ai-je dit, n’est pas fou. Actuellement que j’écris ces lignes je le vois au travers du feuillage, à une faible distance. Il est assis au bord de la source. Il est maigre, barbu, musculeux, sardonique et calme. Il fume sa pipe. Son vêtement est simple. Rarement il parle. Parfois il lit des livres. A ses pieds est sa chèvre favorite. Une très jeune, très jolie, très caressante et très capricieuse chèvre qui ne le quitte que bien peu et pour laquelle il paraît avoir, sans doute pour imiter Robinson, une tendresse excessive…

Les autres membres de ce pandémonium sont:

1º Trois ou quatre créatures de formes vaguement humaines. Parfois bipèdes, le plus souvent quadrupèdes ou quadrumanes. Ils sont noirs, chevelus, velus, barbus et muets. Leur vigueur, leur agilité et leur adresse sont sans bornes. Ils servent de tout leur cœur l’Homme sauvage et semblent le vénérer et l’aimer au delà de l’expression. Il y en a un qui s’appelle Zéphirin, un autre quelque chose comme Venceslas; les autres je ne sais pas encore. Ce sont peut-être des nègres; mais plus probablement des gorilles.

2º D’un babouin de forte taille, aussi méchant que vicieux. L’être le plus haïssable que je connaisse.

3º D’une ourse brune et énorme, cachant sous une apparence bonasse un penchant féroce à la farce la plus cruelle.

4º Du tamanoir Samuel Clarke, grosse bête poilue et formidablement onglée qui a une grande queue traînante et une dégoûtante langue pareille à un ver noir qui se promènerait.

5º De l’hippopotame déjà signalé, peu existant en dehors de sa baignoire.

6º D’un kanguroo sauteur et dément, qui me cause des angoisses mortelles et des maux de cœur épouvantables par la façon qu’il a de s’élancer tout à coup d’un bout à l’autre de l’espace en me heurtant exprès pour me faire osciller, ce qui l’amuse.

7º De la chèvre qui s’appelle Angèle.

8º D’un boa constrictor qui est ma croix personnelle et sur lequel je reviendrai tout à l’heure.

9º D’un tatou, espèce de petit cochon à écailles et sans pattes qui, parfois, sort spasmodiquement d’une crevasse de rochers et y rentre tout de suite.

10º D’un vautour gypaète, hideux monstre à l’œil bleu pâle couvert d’une taie, et au col chauve et pelé.

Il y a en plus de ces principaux habitants du domaine une foule d’autres créatures moindres, soit comestibles et domestiques—lapins, cochons d’Inde, poules, pigeons, etc., soit sauvages—oiseaux-mouches, colibris, flamands, lézards, et insectes de toutes sortes, parmi lesquels je citerai une nuée de moustiques stridents et enragés qui piquent par les deux bouts et ne contribuent pas peu à nous rendre la vie intolérable.

Je ferai aussi mention des lucioles qui sont des manières de gros vers luisants ailés scintillant partout dans la nuit comme des étoiles. Ça, c’est joli et inoffensif.

Toute cette population grouillante, vivace, turbulente, existe fort naturellement dans la forêt, se livrant en toute liberté à ses besoins et à ses passions sans s’inquiéter de nous… ou plutôt, hélas! en s’en inquiétant trop, car nous servons de jouets… Chacun de nous est la proie de l’un des monstres qui, s’occupant de lui plus particulièrement, lui rend, par tous les moyens, plus pénibles les pénibles heures de la captivité—à des degrés différents, cependant.

Pour mon compte personnel, je suis le jouet du boa constrictor. Cet ophidien ne me fait aucun mal, mais dès la première minute où nous fûmes en présence, il m’a voué une immense affection et ne peut souffrir d’être séparé de moi un instant. Toujours il est enlacé à une portion de mon individu et son poids, son contact, sa vue, sa présence me sont plus odieux que je ne saurais le dire. Quand je le repousse, avec un doux entêtement, avec l’air de reproche d’un dévouement méconnu, il se rapproche davantage, me fixant de ses yeux huileux et langoureux qui me donnent le vertige.—Et je n’ose insister car il me fait peur.

Plus spécialement horrible est le sort de M. le sénateur Truie. Il est près de moi, en manches de chemise, sans gilet ni chapeau et lié par le ventre au tronc d’un baobab. Le babouin est son maître et semble prendre à tâche de lui faire de la vie un fleuve constant de honte et de douleurs par des tourments raffinés, d’une nature si dégoûtante, si cruelle et si satanique que je ne peux m’y arrêter même une seconde. Croirait-on que le monstre a été jusqu’à dépouiller sa victime de sa cravate de commandeur de la Légion d’honneur pour s’en parer lui-même, la mettant à l’envers et que, en ce moment même, à cheval sur le corps de M. Truie renversé et fumant un des cigares qu’il lui a ravis, il s’exerce à produire des sons musicaux en frappant avec deux os son ventre comme un tambour… Je ne puis retenir mes larmes en voyant cela et en songeant que c’est un homme riche et considéré—un sénateur qui fut ministre et qui eût pu le redevenir à brève échéance que cette brute sans nom tourmente et avilit ainsi… Et lorsque je songe que ceci a lieu sous les yeux et avec le consentement d’un autre homme—d’un citoyen qui fut gouverné par celui-là même qu’il laisse outrager jusqu’à la mort—lorsque, dis-je, je songe à cela, une fureur sans limites me saisit et, bien que je sois d’une nature religieuse et débonnaire, je voudrais de mes propres ongles arracher de leurs orbites les yeux de l’Homme sauvage…

De M. Barnabé Cruchot le sort est cruel aussi. A l’aube, ce matin, l’un des esclaves gorilles l’amena devant l’Homme sauvage. Celui-ci tenait à la main un numéro du Plein Jour, daté du 12 juin, et contenant l’article qui fit tant de bruit. Il présenta avec un sourire sardonique ce journal déployé à M. Barnabé Cruchot dont j’entendais claquer les dents.

—Mange! dit l’Homme sauvage.

Et sa voix ne souffrait pas que l’on hésitât. M. Barnabé Cruchot, la mort sur le visage, reçut le journal et en mangea les huit pages. Depuis, il semble fort malade et le kanguroo s’est emparé de lui, le tirant par les cheveux à sa suite dans ses courses furieuses et ses bonds prodigieux.

M. le docteur Volière, vice-président du comité d’hygiène, fut livré au tamanoir. Cette brute peu inventive s’est contentée de creuser un trou dans la terre et d’y enfouir sa victime dont la tête chauve dépasse seule. Parfois le vautour vient et la couve.

La destinée de M. Églantine est relativement meilleure. L’ourse brune lui accorde une liberté relative, se contentant de le tenir en laisse avec sa propre écharpe et de se faire, deux fois par jour, épucer soigneusement.

Du serrurier Panaris je n’ai rien à dire car je ne l’ai pas encore revu. Je tremble en songeant au sort qui a dû être réservé à ce malheureux prolétaire—soupçonné sans doute de trahison pour l’affaire de la porte et dont la vie n’est pas protégée comme la nôtre par l’importance des fonctions que nous occupons dans la société—chose qui, malgré tout, j’en suis sûr, impressionne l’Homme sauvage et l’empêche seule peut-être de nous immoler.

De la femme Armandine Cane, concierge, je ne dirai rien… rien… rien… Cette malheureuse n’a plus d’honneur, tout le monde le lui a ravi par tous les moyens possibles—qu’on ne m’en demande pas davantage… Je rougis déjà en écrivant ces lignes.

Il me faut enregistrer encore la position déplorable de l’inspecteur de police Andréas. Il a été immergé dans la piscine en punition, à ce que j’ai compris, de la résistance désespérée qu’il a opposée au moment de sa capture et au cours de laquelle il a tiré trois coups de revolver sur l’esclave gorille Venceslas. Les balles tuèrent seulement un cochon d’Inde, et Andréas, qui est doué pourtant d’une vigueur fameuse, fut terrassé en moins de rien par son adversaire dont la puissance musculaire semble réellement ne point connaître de limites. Andréas ensuite fut lié et mis à tremper sous la surveillance de l’hippopotame qui s’appelle Jocko.

Notre nourriture se compose de viande à peu près crue (il fait, paraît-il, trop chaud pour prendre le temps de tout cuire) et de quelques œufs nature. Ce matin on m’a permis de brouter une salade. Ceux d’entre nous qui sont privés de l’usage de leurs mains, sont emboqués deux fois le jour par les monstres qui s’occupent d’eux. Pour mon compte, le sieur Zéphirin, à l’aide d’une perche, me fourre dans la bouche les odieux comestibles. Quelle nourriture pour un homme qui a un mauvais estomac!... Une eau saumâtre est notre boisson…

Je m’arrête pour aujourd’hui. Il est tard et la lumière du soleil décline. Je suis fatigué d’avoir écrit aussi longtemps mais je remercie le Seigneur de m’avoir donné de tous temps le goût des belles lettres, ce qui me permet de trouver un dérivatif à mes souffrances de toute nature. Je continuerai ce journal tant que durera—ce sera bref, je pense—notre incarcération. Mon carnet est épais et neuf. Je tirerai de ces pages une grande consolation et plus tard, je l’espère, quelque gloire par leur mise au jour.

* * * * *

Mercredi, 15 juin.—Je ne sais comment je trouve la force d’écrire. Le plus horrible, le plus inhumain, le plus insensé péril est suspendu sur nos têtes depuis ce matin. Réellement, ceux qui désirent nous délivrer et qui, dans ce but, adoptent les moyens les plus extrêmes devraient peser un peu plus leurs déterminations et songer aux effroyables résultats qu’elles peuvent avoir pour nous, lamentables victimes.

Je ne sais quel est l’esprit funeste qui a imaginé d’établir un embargo sur les provisions de bouche qui devaient ravitailler cette place. Celui-là a agi comme notre pire ennemi. Il a fait de notre position, qui était déjà cruelle, un gril où nous brûlons des plus intolérables angoisses.

C’est aujourd’hui, mercredi 15 juin, que la chose eut lieu. Pendant toute la soirée d’hier quelques petits bruits, semblant provenir de l’escalier, nous avaient donné quelque espérance, mais ils cessèrent sans résultat1.

[1] Les quelques petits bruits dont parle maître Cormoran étaient les rugissements et les coups terribles du bélier à vapeur, à l’aide duquel l’on essaya, sans succès, d’enfoncer la porte. Cette tentative, on le sait, fut la première qui fut faite pour la libération des prisonniers, dont la capture et le sort inconnu causaient une horreur et une curiosité si universelles. L’insuccès amena M. le ministre de l’Intérieur à essayer de la famine, malgré l’opposition des fournisseurs, lesquels, appuyés par les membres de l’extrême gauche (le leader de l’opposition Ganglion prononça à ce sujet un discours fameux), protestaient contre ce qu’ils appelaient une «atteinte à la liberté du travail». Les effets désastreux qui faillirent suivre, et qu’on verra plus loin, amenèrent la chute du ministère. Il fut remplacé au pouvoir par la combinaison connue sous le nom de «ministère de combat» parce que c’est sous son règne que les moyens violents furent employés—et parce qu’elle fut présidée par M. le général Crampon, ministre de la guerre.

Ce matin, lorsque l’heure approcha de recevoir les provisions, le nègre gorille Zéphirin qui était alors de service alla comme d’habitude ouvrir d’abord la grille, puis la porte matelassée, puis le petit guichet en haut à gauche de la porte extérieure. Alors il passa le clairon. Bientôt cet instrument produisit une fanfare inhabituelle. L’air joué était:

Ouvre-toi, porte fatale…

qui fit connaître au prudent monstre que ce n’était point là le souffle sans péril de l’un des fournisseurs. N’ouvrant pas le grand guichet, il retira le clairon et observa l’extérieur. Un homme s’approcha alors et une forte voix retentit qui cria, au nom de la loi, des choses que je ne pus entendre entièrement mais où se discernait suffisamment cette communication que la venue des nourritures serait suspendue jusqu’à la fin de la rébellion ou tout au moins jusqu’à la libération des prisonniers.

Déjà mon cœur bondissait d’espoir; mais un coup sourd interrompit la voix. C’était Zéphirin qui, à travers le petit guichet, en haut, à gauche, frappait le messager du gouvernement avec son poing2.

[2] Celui que frappa le monstre Zéphirin fut l’honorable M. Druide, sous-chef de la sûreté. Ce fonctionnaire tomba mort, victime de son devoir, sous le coup terrible qui lui fit éclater le crâne et jaillir la cervelle. L’on se souvient de l’émotion immense que souleva ce meurtre sans nom, et des splendides funérailles, auxquelles s’associa la population tout entière, qui furent faites à la victime.

Puis, tout fut refermé, et deux minutes après l’Homme sauvage se dressa sous moi, taciturne et fumant sa pipe. Il me fixait de son œil froid. Je ne savais ce qui allait se passer. Allait-il, curieux de ma littérature, m’enlever mon carnet, le lire, se blesser des quelques expressions un peu vives qui m’ont été dictées par la mauvaise humeur…? Des gouttes de sueur coulaient de mon front sur la terre.

L’Homme sauvage se recula un peu pour éviter d’en être mouillé. Il ôta sa pipe de sa bouche.

—Huissier, écris, me dit-il. Et le calme délibéré de sa voix incisive me glaça de terreur comme dans l’attente de nouveaux et plus effroyables malheurs, prêts à fondre sur nos têtes.

Je brandis mon crayon en manifestation d’obéissance. Il est le maître après tout et peut-être, dans son intellectualité supérieure—car on ne peut nier qu’il soit d’une intellectualité supérieure—agit-il dans un but hautement humain et philanthropique…

L’Homme sauvage donc voulut bien me dicter ce qui suit:

ULTIMATUM.

«Si dès demain matin—mets la date, me dit l’Homme sauvage, et j’obéis—16 juin 19… n’est pas levé l’embargo qui pèse sur les vivres—lesquels devront arriver comme de coutume—l’on commencera à manger les prisonniers. (Je tremblais violemment, le crayon faillit tomber de mes doigts. Je continuai, fasciné par l’œil de l’Homme.) Sera mangé d’abord le sieur…

L’Homme sauvage jeta un regard investigateur sur nous.

—Comment s’appelle ce gros-là? me demanda-t-il en désignant M. le commissaire de police qui écoutait, béant.

—Églantine, dis-je.

L’Homme sauvage reprit sa dictée.

—Sera mangé d’abord le sieur Églantine parce que jeune encore, gras et bien en point. Ensuite, Andréas, qui macère. Après, Truie, sénateur (en entendant ce nom, le babouin sauta sur sa victime qui sanglotait, et la secoua en grinçant des dents); et les autres ainsi de suite.

Et j’écrivis cette atrocité, pouvant à peine en concevoir la réalité. Et des gémissements, bientôt étouffés, s’élevèrent de divers côtés, car mes malheureux compagnons avaient entendu. M. Églantine, à la veille d’un sort si affreux, s’était trouvé mal; mais l’ourse, mécontente, le rappela à la vie en le griffant.

—Signe, me dit l’Homme sauvage.

Et je mis:

«_Signé_: L’HOMME SAUVAGE. Pour écriture conforme à la dictée: CORMORAN, greffier-huissier.

Et je ne pus m’empêcher d’ajouter en dessous de ma signature:

«Pour l’amour de Dieu, que l’on rétablisse les approvisionnements. Il le ferait comme il le dit. C.»[3]

[3] L’effet produit au dehors par cet ultimatum—ainsi rédigé et ainsi signé, avec la touchante requête additionnelle—fut quelque chose qui atteignit à la démence. Le ministère en fut jeté par terre du coup. Tous les gouvernements s’en sentirent ébranlés; et tous les partis s’en emparèrent, dans tous les pays, pour s’en faire une arme contre leurs adversaires. Le monde entier en délira et, de partout, s’organisèrent des caravanes qui marchèrent sur le quartier du Raisin-Sec, tandis que, de tous les points du globe, des trains de plaisir et des bateaux, frétés exprès, arrivaient à toute vapeur, avec d’innombrables catastrophes, pour déverser des foules bigarrées, aux langages inconnus, soucieuses d’apercevoir, du lointain, la célèbre maison que gardait jour et nuit un corps d’armée… La Presse, en cette occasion, montra ce qu’elle pouvait être, mue par quelque chose qui en valait la peine… Elle atteignit alors à l’apogée de sa puissance, et ses reporters firent des prodiges de valeur, car sans nombre furent les nouvelles sensationnelles qu’ils inventèrent pour enfler le volume des faits réels—en faisant une salade si parfaite qu’il faut renoncer à distinguer les uns des autres. Cependant que sans cesse, comme une mer en furie, de jour en jour et de plus en plus, montait et se multipliait le tirage des journaux… Mais, ô M. Barnabé Cruchot, vous, le plus illustre et le premier père d’une si belle affaire, vous n’étiez plus là pour recueillir le fruit de vos labeurs et tant de gloire fut perdue pour vous!...

Puis je fondis en larmes.

* * * * *

Ce billet passa de mes mains dans celles du sieur Venceslas qui l’alla jeter à travers le petit guichet en haut à gauche. Nous en verrons l’effet demain matin… Aujourd’hui, des lapins et des poules apaisent notre faim, mais après… Devrai-je voir se consommer sur M. Églantine avec qui, si souvent, j’ai joué à la manille à notre petit café du «Bock Rafraîchissant», le plus odieux des attentats? Devrai-je participer à un repas composé de ses membres palpitants, de sa viande crue?... Horreur!... Devrai-je moi-même plus tard… Ho! superlatif de l’horreur!... Mon tour viendra-t-il? En dernier sans doute… Je suis si maigre et déjà âgé… Et puis je sers de scribe… Et je n’ai jamais offensé personne ici, si je suis venu, c’est que mon ministère m’y forçait… L’Homme sauvage, dans sa magnanimité, ne voudra pas…

Hélas! je sens bien au fond de moi-même qu’il voudra, qu’un moment viendra où, immolé, dépecé, ce qui fut Cormoran, le maître de mon étude, connaîtra comme illicite tombeau…

Je frissonne, je brûle, je sens une sueur glacée qui bout sur ma peau ardente… Une immense angoisse, pire que la mort tenaille mon âme… mon âme immortelle!... Elle est immortelle, mon âme! C’est entendu, je m’en fous!... Et mon corps? mon corps mortel, charnu, comestible… Ha!... Ha!... Ha!... une joie de damné m’hallucine! Je me vois rôti, bouilli, farci, en pâté, en daube, en cervelas!... mais non, l’on me mangera tout cru!!!...

* * * * *

Je sors d’un long évanouissement. Je reprends mes sens pour retomber dans une horreur indescriptible. Je ne puis détacher ma pensée, qui y trouve je ne sais quels âcres délices, des exquis mirotons que me cuisinait ma servante Pulchérie. Je caresse le boa avec égarement pour m’attirer sa bienveillance. Je me sens prêt à demeurer ainsi pendu pendant plusieurs années. Je ferai tout ce qu’on voudra… mais je ne veux pas mourir! je ne veux pas mourir!...

D’affreuses images m’enveloppent de cauchemars délirants si, brisé de fatigue, je m’endors un moment… Quelle angoisse… quelle angoisse! Une peur frénétique assiège mon pauvre esprit. Je prie éperdument le Bon Dieu… J’ai blasphémé, je me suis révolté tout à l’heure. A quoi bon?... Ne sommes-nous pas tous dans la main de celui qui est le Maître des Maîtres, qui est le Fort des Forts, qui est le Bon des Bons!... Dans notre infortune, Seigneur, ayez pitié de nous, ne nous rejetez pas loin de votre bouche, comme un vomissement! Du fond de notre détresse, nous crions vers l’Agneau pour que l’Agneau nous sauve!

* * * * *

Jeudi 16.—L’Agneau nous a sauvés! Il y a quelques instants—ô son trois fois adorable et adoré, ô musique plus délicieuse que celle par quoi les sirènes charmèrent Ulysse—il y a quelques instants, le clairon a retenti jouant:

Toréador en garde!...

Et c’était le boucher et la viande. Les autres fournisseurs suivirent.

Les premiers moments furent d’une joie délirante. Par la suite pourtant je ne pus me garder d’une pensée d’amertume. Du dehors ne faisait-on donc rien pour nous et une soumission si complète et si parfaite aux ordres de l’Homme sauvage n’indiquait-elle pas à quel point l’on était peu certain de nous délivrer avant un terme fort long4.

[4] C’est ce jour-là même que le conseil des ministres, réuni en séance extraordinaire, décida, sur la proposition de M. le général Crampon, d’attaquer la place de bas en haut par une perforation faite dans l’un des plafonds de M. Méandre… C’est vers cette époque aussi que fut fondée, à Chicago, avec la commandite de Jonathan Carnyby, le milliardaire connu sous le nom de «Roi de l’Esturgeon», la grande agence de paris qui, durant toute la durée de l’affaire, tint à la cote la plus haute toutes les sommes que l’on voulut engager contre l’Homme sauvage, M. Carnyby se déclarant intimement persuadé que l’Homme sauvage tiendrait jusqu’au bout.

Enfin je chasse cette mauvaise pensée. Nous sommes saufs. Je ne mangerai pas de M. Églantine et l’on ne me mangera pas. C’est là le principal…

* * * * *

10 heures 1/2, même jour.—L’on vient de nous faire pâturer. La brute Sylvain—l’un des gorilles—à l’aide d’une perche, m’a emboqué ma portion avec tant de hâte que j’ai failli étouffer et suis resté pendant un temps à deux doigts de la mort, avec un morceau de veau cru dans chaque main et un autre dans la bouche—lequel était si gros que je ne pouvais ressaisir mon souffle.

Le babouin s’amuse à faire sauter M. le sénateur Truie après chaque bouchée. Il lui a lié les mains derrière le dos et, posté lui-même sur une branche, il laisse pendiller au bout d’une ficelle les morceaux que l’infortuné sénateur doit saisir au vol avec les dents. Le monstre en même temps se gorge d’éclairs au café dont il a importé une cargaison sur son arbre. Le spectacle est déchirant; mais j’éprouve une grande joie en songeant que nous ne serons pas mangés.

Le boa pourtant m’ennuie considérablement car, prenant les attentions que dans mon angoisse je lui ai prodiguées pour les marques d’une affection sincère, il ne me laisse plus une minute de repos.

* * * * *

Vendredi 17.—J’ai vu aujourd’hui, pour la première fois depuis le commencement de notre captivité, le sieur Panaris, serrurier. Il était libre, vêtu seulement d’un caleçon et de son tablier de cuir. Il paraissait en fort bons termes avec les nègres gorilles qui faisaient avec lui une partie de saut de mouton.

Quelque temps après, comme il passait, seul et fumant sa pipe, sous moi, je lui demandai à demi-voix s’il travaillait à notre délivrance. Mais, ayant ôté sa pipe infâme de sa bouche et salivé sur le visage de M. le sénateur Truie qui était prostré par l’effet d’une digestion pénible, cet être que je me refuse à appeler humain, me répondit brutalement:

—Fous-moi la paix, espèce d’andouille! On est très bien ici. Et puis, pour forcer la porte, c’est macache. Faudrait d’z’éléphants. C’est moi que je l’a bardée.

Il me semblait ivre. Il alla s’asseoir au bord du ruisseau et se mit à pêcher à la ligne en fredonnant des refrains orduriers.

Je n’insistai pas, me réservant de flétrir hautement une si révoltante conduite et de dénoncer un tel monstre à l’abomination de tout ce qui est civilisé sur la terre.

* * * * *

P. S. Le détestable serpent ne cesse de m’abreuver de ses attentions qui me rendent le repos impossible. Enlacé à moi, il me lèche maintenant avec sa petite langue froide, visqueuse et bifide, et ses yeux vernis, métalliques et langoureux me fixent, implorant passionnément je ne sais quoi.

Quelle vie!

* * * * *

Samedi 18.—La nuit dernière, comme un silence solennel régnait, troublé seulement comme d’habitude par des gémissements, vers deux heures du matin, je crois, un rugissement de douleur, tout à coup, jaillit de la baignoire de l’hippopotame où Andréas, l’inspecteur de police, est toujours immergé. C’était ce malheureux qui le poussait. A la lueur tremblante des lucioles accourues, deux des nègres-gorilles le retirèrent et l’on s’aperçut qu’il était grièvement blessé au pied droit.

Un vague bruit d’eau s’écoulant retentit alors et le niveau du petit lac baissa brusquement. Au bout d’un quart d’heure environ, le bruit cessa, et les eaux, renouvelées par le ruisseau, reprirent peu à peu leur niveau. Andréas fut pansé par l’Homme sauvage lui-même et on le coucha par terre; mais il entra au bout de peu de temps dans le délire et je crains qu’il ne succombe malgré les soins que lui prodigue M. le docteur Volière, déterré pour la circonstance. Je ne puis comprendre ce qui s’est passé5.

[5] Ce que maître Cormoran ne pouvait savoir c’est la tentative qui fut faite par le plafond de M. Méandre, et dont nous avons parlé plus haut. Par malheur, le forage eut lieu précisément au centre du plafond situé au-dessous de la chambre piscine. L’on sait que M. l’ingénieur en chef des ponts et chaussées et M. le colonel des pompiers, qui dirigeaient conjointement l’opération, furent noyés sur place, avec quatorze de leurs hommes, par le déluge vaseux qui se fit jour avec une prodigieuse impétuosité, et que l’on eut beaucoup de peine à arrêter en rebouchant le trou pour éviter de plus grands malheurs. L’on n’osa persister, ne sachant si tout l’appartement d’au-dessus n’était pas un lac… C’est le lendemain soir que l’on reçut télégraphiquement la proposition du mathématicien suédois, qui demandait à entrer par le toit avec des scaphandriers… L’inexplicable opposition de la société protectrice des animaux, qui déclara que son immeuble était assez dégradé comme cela et qu’elle se refusait à le laisser abîmer davantage, dut faire rejeter cette tentative. C’est alors que l’on pensa, en désespoir de cause, à une dernière et furieuse attaque contre la porte avec des pièces d’artillerie de montagne.

Il est maintenant trois heures de l’après-midi environ, le temps au dehors est fort beau…

Que je voudrais être dans ma petite propriété de la banlieue, coiffé d’un panama et regardant passer le chemin de fer. De telles délices ne sont plus pour moi, hélas! mais rien que de les rêver m’est doux…

Un spectacle sans nom me ramène cependant à la réalité. Le sénateur Truie, toujours la proie de l’injurieux babouin, souffre des tourments à nuls autres seconds. Je ne puis qualifier ce que je vois. L’on ne saurait imaginer jusqu’où va, dans le mal, l’infernal génie de ce quadrumane. Croirait-on qu’il a, secondé par l’infernal serrurier, étendu sur le dos sa malheureuse victime en lui liant les membres à quatre piquets, et que monté maintenant sur une haute branche il s’exerce, j’ose à peine l’écrire, à lui souffler sur la figure des boulettes de papier mâché. Pendant ce temps, l’infâme Panaris, fumant son éternelle pipe, reproche à M. Truie ses millions, son ventre, ses ouvriers mourant de faim dans les mines, de soi-disant concussions et d’immondes débauches tout à fait imaginaires, j’en suis sûr, qu’il peint avec les termes les plus crus. Il entremêle le tout de raisonnements philosophiques sur l’inégalité des conditions et boit de grands coups à même une bouteille de cognac qu’il a déterrée, je ne sais où. M. le commissaire de police Églantine est assis à peu de distance, occupé à tuer des puces dans la fourrure épaisse de l’ourse qui sommeille à ses pieds.

Les yeux du magistrat se lèvent parfois vers le spectacle odieux que je viens de décrire et des pleurs de pitié et d’impuissante rage coulent sur sa figure amaigrie comme ils coulent en ce moment même sur la mienne. Le serrurier odieux les voit, ces larmes sur mes joues, et il feint une violente compassion. Par une pantomime grotesque il s’accuse de ma douleur et, mettant un genou en terre, il se frappe la poitrine et se prosterne, semblant implorer son pardon.

Puis, comme illuminé par une révélation, il bondit, appelle du geste Venceslas qui se gratte au bord de la source et, se faisant faire la courte échelle, parvient jusqu’à ma hauteur. Alors, entre mes dents, il fourre le goulot de la bouteille qu’il n’a pas lâchée et me force à ingurgiter une forte dose. Quelle brute infâme!...

L’alcool, sur mon organisme débilité et déshabitué, produit un effet aussi prompt qu’intense. Je me sens nébuleux… La tête me tourne… Je suis content… Nous sortirons bientôt… Comme il fait beau… Comme on est bien sur l’herbe avec une petite amie… A la requête du sieur Méandre… Ah! ah! je vois la concierge… C’est une belle femme… Moi aussi… Tout tourne… tout tourne… J’ai mal au cœur… Oh! là, là! L’Homme sauvage… J’ai rien bu… Le boa… Il est saoûl… Liberté, Égalité… Je m’en fous!... A boire!!![6]

[6] Ces dernières phrases avaient été effacées par maître Cormoran lui-même; mais comme on a pu lire, malgré les barres au crayon, on a cru bon de les publier, afin de montrer à quel point un homme honorable, dans une position si affreuse et sous certaines influences, pouvait sortir de son caractère! La provenance de l’alcool s’explique par ce fait que plusieurs bouteilles en avaient été jointes aux approvisionnements—avec l’espoir que l’ivresse favoriserait l’entrée de la place. Cela n’eut pas de succès. Une méthode d’empoisonnement général, proposée par M. le Dr Bain, professeur de philanthropie comparée à Strasbourg, fut repoussée, eu égard à la haute situation sociale de quelques-uns des prisonniers. Fut aussi repoussée, pour la même raison, la proposition faite par M. le capitaine Souffle de torpiller la maison. * * * * *

Dimanche 19.—J’ai dormi mal et longtemps, perturbé par l’alcool que le détestable Panaris m’avait forcé d’absorber et ainsi je n’ai pu, dès le matin du saint jour, élever mon âme vers le Seigneur Dieu… Que sa miséricorde ne se détourne pas de moi cependant. J’en ai plus besoin que jamais.

L’infortuné Andréas est mort à l’aube dans les convulsions horribles du tétanos et malgré les soins empressés que lui a prodigués M. le docteur Volière qui, je dois le remarquer, semble supporter nos épreuves avec une singulière constance. Il n’oppose qu’un calme serein à tous les malheurs qui nous accablent et, après la mort d’Andréas, il se laissa réensevelir sans mot dire par le tamanoir.

Suivant les ordres de l’Homme sauvage, j’écrivis sur un papier ces mots:

«L’ON VOUS REND VOTRE ŒUVRE.»

Et ce papier fut fixé sur la poitrine de l’inspecteur de police décédé. Ensuite, sans même permettre à M. Églantine d’adresser un dernier adieu à son brave et malheureux subordonné, on poussa le corps sur le palier par le grand guichet, en bas, à droite… Que les hommes lui donnent une sépulture glorieuse et chrétienne. Que son âme renaisse pour la vie éternelle à la lumière de l’Agneau!...

Et encore une fois que le Seigneur Dieu étende sur nous tous qui vivons encore sa main protectrice car nos semblables paraissent nous abandonner…

* * * * *

Même jour, 5 heures.—Je viens de comprendre, après des jours et des jours de supplications à moi adressées et tout à fait hiéroglyphiques, ce que me veut le boa constrictor. Il veut que je lui gratte la tête et le cou avec mes ongles. C’est insensé, mais c’est ainsi. Sa mimique, d’abord persuasive, puis furibonde, ne m’a pas laissé d’alternative et je le gratte. Moi, Cormoran, huissier assermenté, créature faite à l’image de Dieu, je pends par la boucle de mon pantalon et je gratte un boa dans le cou!...

* * * * *

Lundi 20.—Je suis malade. La viande crue que je mange me cause des perturbations intérieures. Dans ma position, c’est terrible. Que le ciel me pardonne, mais je commence à souhaiter la mort…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

M. le sénateur Truie vient de se révolter contre son bourreau. Il tenta de le gifler, se roula par terre et rua. Il l’insultait en même temps.

—Babouin! crapule! concussionnaire! sénateur! criait-il.

Le quadrumane vexé le mordit cruellement.

* * * * *

Mardi 21.—L’obstiné constrictor pend toujours à mon cou. Excédé par son poids, la chaleur intense et mes souffrances, j’ai à peine la force d’écrire. D’étranges visions traversent une veille encauchemardée. Le vautour vient de se poser sur ma tête. Il battit des ailes, me lança un jet de guano dans le cou, me donna un bon coup de bec sur l’oreille gauche et me dit:

—Tu es un rigolo, toi, c’est pour ça que je t’aime!

Puis il s’envola. Je n’ai pas la force de méditer sur ce bizarre incident. Je dors, je rêve, je veille, je souffre. Je ne vois plus mes compagnons d’infortune. C’est à peine si je suis vivant.

* * * * *

Même jour, 6 heures.—Un espoir me redonne quelques forces. Un bruit léger me parvient de l’escalier. Serait-ce une nouvelle tentative faite pour nous délivrer? Il en est temps. M. le sénateur Truie n’a plus qu’un souffle de vie. M. Églantine, tenu en laisse par l’ourse, vient de passer sous moi en me disant:

—Maître Cormoran, je vous dis adieu… Je sens que je vais mourir.

Les larmes là-dessus me sont jaillies des yeux… Au reste je n’en puis plus.

Le pesant boa dort sur mon dos et digère un lapin que je sens descendre le long de son tube digestif. Quelle vie, Seigneur!

* * * * *

Mercredi 22.—Encore un espoir déçu. Les bruits entendus hier étaient bien les préludes d’une désespérée tentative faite pour nous délivrer. Hélas! déjouée par le génie de l’Homme sauvage, elle n’a même pu être commencée—avortant misérablement sans nous donner un espoir et nous laissant plus faibles et plus découragés, avec une conscience plus nette et plus forte que jamais, de la puissance immense de notre maître… Je la raconte.

Ce matin, comme le boucher venait de passer de la viande, quelqu’un d’inconnu, au travers du petit guichet en haut, à gauche, qui n’était pas encore refermé, cria vers nous dans un porte-voix:

—Deux pièces de montagne sont en batterie sur le palier. Dans cinq minutes elles tireront7.

[7] On sait que cette tentative, que maître Cormoran qualifie justement de désespérée, ne fut faite qu’à la dernière extrémité et pour satisfaire l’opinion publique que la restitution, par l’Homme sauvage, du cadavre d’Andréas avait rendue enragée. La maison tout entière avait été préalablement évacuée.

La sensation fut assez générale. Le babouin cessa pour un moment de vernir à la cire le crâne de M. Truie gisant et, du lointain de l’espace, le serrurier Panaris accourut au petit trot.

—Ça n’a pas d’importance, grommelait d’une voix pâteuse cet être ivre. La porte, elle s’en fout. C’est moi que je l’a bardée…

Cependant l’Homme sauvage était dressé sous moi, toujours calme et le visage plissé en un sourire sardonique.

—Huissier, commanda-t-il, écris.

Et il dicta:

«Il y a, derrière la porte, soixante et onze bombes à la mélinite. Si le canon tire, tout sautera.

Signé: L’HOMME SAUVAGE. Pour écriture conforme à la dictée, CORMORAN, huissier-greffier.»

Je ne voyais aucune bombe pourtant, et personne n’en apportait. Quand même, droits et frétillants sur mon crâne étaient mes cheveux et ma langue toute sèche dans ma bouche.

Le papier passa dans les mains de l’Homme sauvage et il le présenta au sénateur Truie que l’on releva pour la circonstance.

—Certifie, commanda l’Homme sauvage.

Le pauvre M. Truie, à qui l’excès de sa terreur rendait quelques forces, regarda éperdument autour de lui.

—Où, où… sont-elles? balbutia-t-il.

—Quoi? demanda froidement l’Homme sauvage, le fascinant de son œil.

—Les… les… bombes? gémit la victime.

—Ça, c’est pas ton affaire, espèce de boîte à crottin, hurla Panaris intervenant. Y en a, j’les ai vues!... Et pis, si y en a pas, y en a tout de même!

Et M. Truie, ahuri par cette argumentation singulière, écrivit d’une main tremblante:

«C’est vrai. Il y a soixante et onze bombes à la mélinite. Par pitié que l’on pense à nous et à toute la ville.

Signé: TRUIE, sénateur.»

Et il se mit à pleurer.

—Quel porc, murmura avec mépris le nauséabond serrurier, pendant que le babouin sautait sur sa victime.

Le billet fut jeté à travers le petit guichet, en haut, à gauche. Et, immédiatement, tous ceux qui étaient au dehors dégringolèrent l’escalier, en un moment, je suppose, vu le bruit.

Mais le guichet se referma et toute communication cessa avec l’extérieur. Nous n’entendîmes plus parler du canon et demeurâmes seuls avec nos douleurs, avec nos bourreaux. Et nous sommes plus désespérés que jamais8.

[8] C’est à la suite de cette tentative et du douloureux post-scriptum de M. Truie que le leader de l’opposition, Ganglion, posa, à M. le général Crampon, président du Conseil, une question qui fut transformée en interpellation. Dans son discours, des plus violents, il alla jusqu’à accuser le gouvernement d’être complice de l’Homme sauvage et de vouloir, avec son aide, se débarrasser définitivement de M. le sénateur Truie et des secrets compromettants que ce personnage était censé posséder. Le ministère fut mis en minorité par 517 voix contre 7 (les siennes). La combinaison qui lui succéda au pouvoir fut composée et présidée par M. Sorgue, ministre de l’Intérieur. Il reçut des Chambres le mandat impératif d’en finir, dans les quarante-huit heures, avec l’Homme sauvage. * * * * *

Jeudi 23.—Une chaleur accablante règne depuis ce matin et ne contribue pas peu à augmenter nos souffrances. La moitié des habitants de l’appartement passe son temps dans la piscine. J’ai supplié dans les termes les plus touchants l’Homme sauvage de me rendre à la vie civilisée, mais il ne m’a répondu que par un signe négatif de la tête, et le serrurier abominable qui est notre plus cruel ennemi et qui circule maintenant complètement nu à travers la forêt, m’a indiqué la planchette portant la phrase prohibitive:

Défense de parler, sans quoi l’on mangera de la vase.

En même temps, il brandissait une pleine poignée de boue horrible mêlée de fumier.

Je me suis tu, la rage dans le cœur, et le sieur Venceslas a bien voulu me jeter dessus un plein seau d’eau. Il faut croire que tout sentiment de pitié n’est pas mort en lui.

* * * * *

Dans la nuit du même jour.—Je ne sais pas l’heure. L’obscurité est profonde.

J’écris vaguement à la lueur d’une mouche à feu qui est posée sur mon papier. Un fait vient de se passer qui me remplit d’une immense émotion, qui m’agite de sentiments si contraires que je ne puis attendre pour le confier à ce carnet, mon meilleur, mon seul ami; comme si, en l’écrivant, j’en déchargeais mon âme que torturent de poignantes alternatives de doute, de terreur et de délirante joie… Tout à l’heure, suffoqué par le boa qui, ayant glissé, me strangulait, je me suis réveillé en sursaut d’un sommeil plein comme d’habitude de cauchemars et de visions affreuses. Alors, j’ai entendu des voix et j’ai, dans l’ombre, entrevu l’Homme sauvage assis près de la source et causant, dans une langue étrangère, avec un personnage installé à ses côtés. Ce personnage n’était aucun des habitants de l’appartement.—_C’était un homme venu du dehors._—Un homme assez gros, vêtu de gris et coiffé d’un chapeau de paille. Son visage était large, rasé, résolu. Il fumait un gros cigare qui, à chaque aspiration, l’éclairait d’un reflet rouge, et il en avait offert un autre à l’Homme sauvage. Ils paraissaient tous deux parfaitement d’accord. Je fus stupéfié. Je crus d’abord à une hallucination, à la continuation d’un rêve… mais non, je sentais l’odeur du tabac de la Havane, je me pinçais vigoureusement et cela me faisait mal… Je ne rêvais donc pas… Qu’était, que pouvait être celui-là qui parlait avec l’Homme sauvage? Que n’aurais-je pas donné pour comprendre ce qu’ils disaient… Incarnait-il la délivrance? Mais alors pourquoi ce mystère?... Ne représentait-il pas bien plutôt quelque épouvantable et nouveau péril… Comment était-il entré? Qu’allait-il nous faire?... N’allait-il pas nous?... La traite des blancs m’a traversé l’esprit… Est-ce un marchand d’hommes… ou plutôt… O Dieu, serait-ce possible!... Non, pas cela!... Tout… mais pas cela!... Ce serait trop horrible!... Et, l’angoisse me suffoquant à cette dernière pensée, je pendis évanoui… Il y a peu d’instants que j’ai repris mes sens, toujours en pleine ténèbre. Tout a disparu maintenant et je ne vois plus le visiteur inconnu—pourtant je sens encore l’odeur de son tabac de la Havane, et, comme je l’ai dit, j’écris ceci pour m’en décharger l’âme… A présent je vais tâcher de me rendormir et de n’y plus penser—c’est trop horrible, et à la fois si plein d’une espérance radieuse9.

[9] L’incident, auquel se rapportent ces lignes de Maître Cormoran, n’est pas l’un des moins singuliers de cette extraordinaire affaire. Dans l’après-midi du jeudi 24 juin, un monsieur se présenta aux autorités compétentes, et demanda à entrer en pourparlers avec l’Homme sauvage. Quand, le prenant pour un fou, vu cette demande, on se fut contenté de lui répondre que la chose ne pouvait pas se faire, il déclara qu’il s’appelait Jonathan Carnyby, était le milliardaire américain connu sous le nom de Roi de l’Esturgeon, et que—_pour lui_—rien n’était impossible! Il voulait offrir à l’Homme sauvage de lui céder une ou deux de ses îles, dans le Pacifique, avec le transport gratuit pour lui et ses compagnons, en échange de son installation, telle qu’elle était. Il avait l’intention, lui, Carnyby, après avoir acheté l’immeuble, d’en faire une maison-réclame pour ses conserves d’esturgeon. L’on ne répondit que par le rire à cette extraordinaire proposition, que l’on prit pour celle d’un mystificateur ou d’un aliéné, bien que M. Jonathan Carnyby ait donné toutes les preuves désirables de son identité. Ce gentleman, irrité, déclara alors qu’il se rendait de ce pas chez l’Homme sauvage (?) et qu’une fois qu’il aurait son consentement on verrait bien! Il revint le lendemain, disant qu’il avait parlé à l’Homme sauvage, et que celui-ci, qui était un homme parfait sous tous les rapports, consentait. Naturellement, l’on n’en crut rien, et l’on pria M. Jonathan Carnyby (en admettant que la personne à qui l’on parlait fût ce gentleman) d’aller porter ses mystifications ailleurs. M. Carnyby s’en fut alors, en proie à une colère violente, et en traitant M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur de «gros ventre bas sur pattes» (allusion blessante à la conformation de ce monsieur), «d’ensanglanté cochon» et «d’esturgeon avarié dans une boîte à conserves». Il se rendit alors à Londres où, dans le journal «_Liberty enlightening the World_» il publia un récit circonstancié de sa tentative, avec cette appréciation, que la seule personne raisonnable et courtoise qu’il ait rencontrée au cours de son voyage était l’Homme sauvage, qu’il s’honorait d’appeler son ami. Cela fut, généralement, pris pour un tissu de mensonges; mais il est curieux de constater que ce récit s’accorde tout à fait avec le carnet de Maître Cormoran, et que ce dernier a fait un portrait exact de M. Carnyby, et place sa visite à la date où ce gentleman prétend l’avoir faite. M. Carnyby aurait-il donc réellement pénétré chez l’Homme sauvage? * * * * *

Vendredi 24.—La chaleur ne connaît plus de bornes et nos souffrances sont intolérables. Les débris de ma redingote, pour mes épaules, sont plus pesants qu’un manteau de plomb; ma sueur ruisselle sur le sol et l’inexorable boa, sans trêve ni merci, exige que je le gratte. J’ai commencé ce matin à 5 heures 35 et à 11 heures 10 je grattais encore.

En grattant, je me rappelais, avec des sentiments frénétiques, ce que j’ai vu cette nuit. Mais je n’ose m’appesantir là-dessus…

Une bataille éclate au-dessous de moi. M. le journaliste Barnabé Cruchot, las d’être traîné par les cheveux à la suite du kanguroo bondissant, s’est arraché de ses pattes. Alors, ayant extrait de sa poche son portefeuille et de son portefeuille un coupe-file, il le mit sous les yeux du marsupial en exigeant, au nom de la presse du monde entier, qu’on lui ouvrît la porte afin qu’il allât faire sa copie. Son adversaire le jeta par terre, lui ravit son portefeuille pour le mettre dans sa poche abdominale et sa chaîne de montre pour s’en faire un tour de cou. Puis, ressaisissant sa victime par les cheveux, d’un puissant bond il s’élança dans les airs pour retomber au centre même de l’étang où tous deux disparurent dans un rejaillissement vaseux.

Le boa, en même temps, sortait du bain, tout gluant et visqueux. Il remonte maintenant jusqu’à moi, en grande hâte, pour être gratté, et je reprends cette tâche ridicule…

* * * * *

Deux heures ont passé et maintenant il dort. Je vais en faire autant. Je voudrais boire un grand bock de bière bien fraîche et sans faux-col…

* * * * *

Même jour, six heures du soir.—Encore une tentative faite du dehors. En vain naturellement. L’on voulut, avec d’immenses échelles, opérer, à ce que j’ai compris, une descente par les fenêtres. Aussitôt que l’Homme sauvage en fut averti par Panaris l’immonde, en vigie sous la vérandah, il vint vers moi.

—Cormoran, dit-il, écris.

Et il dicta:

«Il y a toujours soixante et onze bombes à la mélinite; que l’on ne l’oublie pas. Si l’on insistait tout pourrait bien sauter.

Signé: L’HOMME SAUVAGE. Pour écriture conforme à la dictée: CORMORAN, huissier-greffier.»

Ce papier me fut pris et Panaris, l’ayant attaché à la montre de M. Truie pour le lester, le jeta par une fenêtre aux pieds d’un groupe de personnages que le détestable serrurier déclara avoir reconnu pour des ministres «à leurs sales gueules».

Ainsi s’exprima cet irrespectueux sacripant et, presque tout de suite, les échelles disparurent de l’horizon qu’elles occupaient. Avec ce moyen de défense, l’Homme sauvage est à l’abri de toute atteinte et il n’y a pas d’espoir que la place soit jamais prise de force. Ce qui est le plus affreux c’est que je crois fermement qu’il n’y a jamais eu de bombes et que c’est un procédé d’intimidation imaginé et appliqué avec le plus grand succès pour terrifier le dehors et nous-mêmes… Car, après tout… on ne sait pas… elles y sont peut-être ces bombes—et quelle catastrophe![10]

[10] Cette tentative, faite au moyen d’échelles flottantes que manœuvraient des grues électriques, fut le dernier effort tenté pour entrer de vive force dans la place. La nouvelle annonce des soixante et onze bombes à la mélinite produisit un surnaturel et subit effet de terreur—tellement que tous les citoyens, dans le rayon d’un kilomètre, désertèrent leurs habitations. Chose étrange! pourtant, le nombre des curieux qui se pressaient autour du périlleux immeuble crût, dans des proportions notables, attiré sans doute qu’était le monde par l’espoir de voir la catastrophe annoncée! C’est le lendemain, 26 juin, que le Parlement jeta par terre le ministère présidé par M. Sorgue. La combinaison suivante, avec M. Caressé, président du Conseil et ministre de la Justice, reçut le mandat de traiter immédiatement et se mit à en étudier les moyens—regrettant amèrement l’absence de M. Jonathan Carnyby, à qui des télégrammes pleins d’offres et d’excuses furent adressés, signés de M. le secrétaire général du ministère de l’Intérieur. * * * * *

Samedi 25.—M. Églantine a disparu. Je viens de l’apprendre, me réveillant après quelques heures d’un pénible sommeil plus épuisant que l’insomnie. Ce matin, l’ourse n’a plus trouvé à son côté le commissaire de police qui s’y trouvait la veille.

Continuer : partie 3 sur 6