L'homme sauvage et Julius Pingouin

Frédéric Boutet · Chapitre 1 sur 1 · partie 5/6

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L'homme sauvage et Julius Pingouin

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

Ainsi s’accomplit anonymement la grande œuvre de reproduction qui, seule, peut excuser ces pratiques. Je n’ai pas besoin de te dire, citoyen, qu’il y a une série de numéros hommes et une série de numéros femmes.

—Oui, les confusions pourraient amener des résultats fâcheux, dit le docteur.

—Ainsi, poursuivit l’autre, tout est pour le mieux. La chose a lieu dans la maison de reproduction que vous voyez là, à droite. Les deux numéros correspondants vont évidemment, chaque fois, à des personnes différentes. Les femmes passent plus souvent que les hommes, car il y en a moins. Nous n’avons pu remédier à cette petite inégalité entre les sexes, mais elle est bien légère. Il est naturellement interdit de céder ou de changer son numéro. Ainsi se trouve établi un roulement…

—Oh! dit le pudibond pompier Zafolin, en s’écartant.

—Admirable! fit le docteur. Et les enfants?

—Les enfants? Évidemment, ils sont délivrés de l’abusive autorité paternelle. Les enfants sont élevés tous ensemble sans connaître leurs parents qui ne les connaissent pas. Ils ne connaissent que le devoir civique. Ils sont fils de la société. Chaque femme les surveille à son tour. On évite ainsi la tendance fâcheuse à l’individualisme que fait naître la famille.

On coupe aussi dans son pied ce sentiment ignoble qui pousse l’homme à dépouiller son semblable pour enrichir son enfant. Son enfant! Encore la propriété!

—Ah! oui, dit le docteur. A qui donc appartiennent la terre, les moissons, les instruments, les provisions, tout enfin?

—A tous, naturellement, répondit l’Homme 29, avec orgueil.

—Et de quoi peut disposer chacun?

—De rien, puisque tout est à tous.

—Précieux pour chacun… Et lequel d’entre vous fut l’architecte de ces monuments… intéressants?...

Le docteur désignait les maisons de boue.

—Tu veux railler, citoyen, répondit le 29, avec dignité et mépris. Je vois que tu en es encore aux vains préjugés du luxe et de la décoration. Ces maisons sont faites pour nous abriter du froid et de la pluie; elles remplissent suffisamment cet office; on ne peut rien demander de plus. Les recherches de l’élégance sont le fait des sociétés gâtées par le capitalisme et roulant sur la pente des décadences. Nous, nous formons un monde nouveau, dénué de préjugés, dénué de faiblesses, dénué de raffinements. L’art, le luxe—de l’inutilité, voilà ce que c’est; de l’injustice, puisque tout le monde n’en possède pas autant—de la supériorité pour quelques-uns, puisque l’on exalte l’inégale beauté que nous arriverons à faire disparaître par une parfaite communauté de vie et un mélange constant des individus pour la reproduction… Nous ne voulons plus rien qui rappelle la tyrannie, le despotisme, le passé odieux de souffrance, de misère, d’oppression. Avant nous, il n’y avait rien. Telle est notre volonté. Nous nous refusons à recueillir les vestiges des âges disparus dans leur fange.

Après un naufrage, une caisse de tableaux échoua sur notre rivage. Ils étaient d’une magnificence ignoble. Peut-on se nourrir d’un tableau? Je te le demande, citoyen? Alors la colonie, réunie en Assemblée parlementaire solennelle, décida de consacrer ces odieux produits des civilisations corrompues à la proclamation de la Vérité et de la Justice. Ces tableaux, regarde-les, ils composent, cousus ensemble, la bande sur laquelle notre déclaration de principes recouvre les immoraux sujets qu’un détestable inutile avait passé des années à parfaire, au lieu de travailler pour ses semblables.

—Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

—Les cadres, on les brûla. Cela t’explique, continua l’Homme 29, en parlant au docteur, la simplicité vertueuse de ces constructions que tu raillais. Elles sont belles puisqu’elles sont utiles.

—Moi, je les trouve pas mal, murmurait le naïf Zafolin, a ressemblent à des casernes.

L’insulaire entendit et bondit.

—Des casernes! Des casernes!... Malheureux, serais-tu un vil partisan de la tyrannie prétorienne! Des casernes! mais cela implique une armée! une armée, comprends-tu?—une armée.—Des hommes éduqués pour tuer leurs semblables, l’abomination de la barbarie!...

—Ben oui, murmurait Zafolin intimidé, nonobstant que si vous aviez la guerre…

—La guerre! L’Homme 29 rit superbement—la guerre ici?... Elle serait bien impossible, puisque nous n’avons pas d’armée, puisque nous n’en voulons à aucun prix, puisque nous n’en aurons jamais…

Il triomphait. Le pompier ahuri par ce raisonnement bilatéral se retira de la conversation mais il murmurait:

—Nonobstant qu’il a d’drôles d’idées, le particulier, des fois qu’on supprimerait les pompiers, ça n’empêcherait pas les incendies.

Cependant, le docteur questionnait:

—Et vous n’avez jamais eu de criminels dans votre âge d’or?

—Malheureusement si. La figure de l’Homme 29 s’altéra. Cinq d’entre nous ont dû être condamnés aux travaux forcés.

—Ben, vous y êtes tous, remarqua Binaire, en aparté.

L’Homme continua sans entendre:

—Deux sont galériens sur la chaloupe qui nous sert à traverser une petite baie, qui est à l’Ouest. Les autres…

—Eh bien? dit le docteur.

—Il y a un homme et deux femmes. L’une des femmes s’est enfuie avec l’homme qui était déjà son complice. Ils sont dans les bois. L’homme est bûcheron et pêcheur. Il nous fournit du bois et du poisson en échange d’autres choses.

—Et qu’avait-elle fait cette femme? interrogea le docteur.

—Oh! c’était une grande coupable. Elle avait refusé de participer aux bons de jouissance et à leurs conséquences. Elle avait refusé d’entrer avec son numéro dans la maison de reproduction, disant qu’elle aimait ce jeune homme qui est avec elle.

Lui, ne voulait pas être de notre avis… il était insurgé contre la liberté… et voulait faire ce qui lui plaisait. Il était dangereux et intelligent. L’intelligence, c’est la mort de l’Égalité. Il a défendu la jeune femme et nous a menacés de sa hache. Alors, on les a laissés tranquilles, mais ils sont privés de leurs droits de citoyens et ne peuvent plus faire partie du Parlement, ce qui est affreux.

—Je le crois, dit le docteur. Et l’autre femme?

—Elle avait un enfant et voulait le garder. On le lui a pris, naturellement, car il faut faire du bien aux gens malgré eux. Pour détruire ses mauvais sentiments on l’a condamnée au bout de quelque temps à soigner tous les enfants de la colonie. Nous espérions anéantir par ce moyen son affection égoïste en la dispersant. Par malheur, au bout de trois jours, elle a cru reconnaître son fils et elle s’est sauvée en l’emportant. Après, elle est revenue, disant qu’elle croyait s’être trompée et qu’elle voulait prendre son vrai enfant. Elle était très, très excitée et menaçait de nous tuer tous. On a eu de la peine à la chasser. Le bûcheron l’a recueillie, elle rôdait toujours par ici, criant pour avoir son enfant que personne ne pouvait reconnaître. Elle était devenue folle furieuse et elle est morte.

—Tonnerre de Dieu! dit Pingouin.

—Parlons des galériens de la chaloupe, dit le docteur.

—L’un est un infâme réactionnaire. Il a demandé une culotte plus large que la sienne, sous prétexte qu’il était très gras. Naturellement, on ne la lui a pas donnée. Tous nos vêtements sont taillés sur un modèle moyen. Il n’y a pas de raison pour que les uns usent plus d’étoffe que les autres, puisque tout le monde en fabrique la même quantité.

Je ne pus m’empêcher d’interrompre l’insulaire 29.

—Mais, dis-je, en travaillant plus n’a-t-on pas le droit…?

Il me regarda avec mépris.

—On ne peut pas travailler plus, dit-il. Ce serait injuste, puisque tous les hommes sont égaux. Ce misérable le savait bien et sa demande de culotte n’avait pas d’autre but que de susciter un soulèvement et l’avènement d’une restauration monarchique.

—Naturellement, puisqu’y veut pas ête sans culotte, c’est un royalisse. (Réflexion du Rempart.)

—Quant au quatrième—la voix de l’Homme s’altéra—je ne puis en parler qu’en pleurant. C’était un apôtre quand nous le connûmes. C’est lui qui nous a appris à penser et à parler.

«Vous êtes mes égaux, disait-il, le hasard m’a permis d’en apprendre plus que vous, je veux vous inculquer mon savoir.»

Et il nous enseigna les principes de la Justice, de la Dignité, de la Vérité. Il nous fit ce que nous sommes.

Avant, nous étions un ramassis sans frein ni liberté. Maintenant… Voyez vous-même. C’est lui qui nous a appris la valeur intégrale de ce grand mot: Égalité. Eh bien, cet esprit tout rayonnant de Lumière et de Vérité a succombé dans les plus funestes erreurs. Il a voulu trahir ses frères. Il s’est refusé à les suivre dans la voie du progrès. Quels désirs insensés le poursuivaient, rêvait-il la dictature?... Je ne sais. Un jour maudit vint où, en pleine Assemblée parlementaire, il dit que nous allions trop loin, que nous devenions des tyrans les uns pour les autres, qu’il n’y avait pas d’égalité absolue et que la liberté était de faire ce qu’on voulait, sans entraver la liberté du voisin. Il s’est frappé la poitrine en s’accusant d’avoir fait notre malheur et de nous avoir rendus stupides. Nous avons été si indignés,—surtout qu’il parlait plus longtemps que son nombre de minutes, premier pas vers la tyrannie,—que nous avons sauté sur lui pour le faire taire. Il criait encore en nous demandant pardon et en se disant prêt au martyre.

Nous avons dû l’envoyer aux galères sur la chaloupe.

—Bien fait, dit Pingouin, c’est lui l’auteur responsable.

—Nous avons voulu plusieurs fois les amnistier tous, continuait l’Homme 29, et leur rendre, s’ils voulaient se soumettre, leur place au Parlement, et le délicieux exercice de leurs droits civiques.

Mais ils sont endurcis dans le crime. Le bûcheron menace de nous tuer avec sa hache si on parle, à la jeune femme qui vit avec lui, des bons de jouissance et de la Maison de reproduction. Le réactionnaire veut bien rentrer dans le sein de la société; mais il ne cesse de réclamer une culotte de plus en plus large. Quant à l’autre, il se refuse à nous voir et sans doute il est devenu fou, car il répète constamment: «Que la première des libertés est la liberté de ne pas être libre.» Ce qui est incompréhensible.

—Faut-il être gourde, dit le Rempart.

—Personne n’est gourde, dit l’Homme, tous les hommes sont égaux.

—Tonnerre de Dieu, dit Pingouin, tu es plus bête que nature! Va me chercher un encrier ou je te tue.

Le Rempart saisit, de sa main de fer, le bras du 29 tout stupéfait.

—T’es mon égal, s’écria-t-il, ça n’empêche pas qu’y faut obéir à m’sieur Pingouin ou que j’t’aplatis comme un pou!

On eut l’encrier, Coco, grimpant sur un des mâts, avait descendu la bande à l’inscription, et, sur les ordres du capitaine, je la modifiai en mettant:

TOUS LES HOMMES NAISSENT ET DEMEURENT INÉGAUX.

On la remonta.

—Maintenant, dit Pingouin à l’Homme, dis-moi ton vrai nom. Ton numéro me dégoûte.

—Du… Durand, répondit l’autre, claquant des dents.

—Ah! Eh bien, Durand, appelle tes imbéciles de compagnons.

Le sieur Durand, plein de terreur, souffla trois fois dans une espèce de cor de chasse et en tira les sons épouvantables que nous avions déjà entendus. Bientôt, nous vîmes venir les insulaires.

—Va au-devant d’eux; fais-les ranger devant moi et qu’ils se taisent ou je les fusille, ordonna Pingouin.

Durand 29 obéit. Les autres aussi. Ils étaient plutôt laids et sales. Une apparence uniforme d’abrutissement leur donnait une sorte d’air de famille.

Leurs habits étaient en bure brune. Les petits maigres y flottaient comme des goujons dans un baquet, les grands gros avaient l’air d’être en costume de natation.

Épouvantés par nos fusils, frappés d’étonnement par la carrure du Rempart, qui jonglait avec sa bielle, domptés en un instant par le regard de Julius Pingouin, ils se tassèrent silencieusement devant nous.

Pingouin monta sur une pierre et parla:

—Imbéciles, dit-il, voyez cette inscription. Je l’ai modifiée selon la Vérité. Méditez-la, telle qu’elle est, si vos cervelles d’idiots sont encore capables de méditer quelque chose.

Je pourrais vous faire assommer ou fusiller; mais vous êtes plus à plaindre qu’à blâmer. Ce qu’il faudrait changer, c’est bien moins les conditions de la vie que vos cœurs envieux, fourbes, vicieux et lâches. Je vous conseille de couper la tête, malgré son repentir, à celui qui vous a insufflé les sornettes sur lesquelles vous avez basé votre règlement de vie. Je vous conseille de vous faire diriger par le bûcheron qui me semble raisonnable. Il faut cesser les obscénités de votre Maison de reproduction et laisser les enfants aux parents, et chacun à la place qui lui convient. Il faudrait surtout vous aimer les uns les autres, mais cela c’est impossible…

Je m’en vais, je vous ai assez vus. J’en ai dit suffisamment pour vous ramener à la vie et à la liberté, si c’est encore faisable. Il vous faudrait quelqu’un pour vous gouverner à coups de botte—Coco par exemple.

—Bon massa, moi pas vouloir! dit Coco avec terreur.

—Mais il ne veut pas et puis j’aime mieux le garder avec moi, poursuivit Pingouin. Je m’en vais. Je repasserai dans quelques mois. Si cela ne va pas mieux, j’en fusillerai un sur deux.

Nous partîmes en bon ordre, laissant la consternation. Coco était tout gris de frayeur.

Nous retrouvâmes l’_Argonaute_; et maintenant, neuf heures du soir, nous voguons librement vers l’Avenir, l’Espérance et la Toison d’Or.

* * * * *

4 décembre.—Temps splendide. Bonne marche.

Rien de neuf. Coco seulement nous a tenus en éveil la moitié de la nuit par les hurlements affreux qu’il a jetés au cours d’un cauchemar.

Il se croyait roi des gens de l’île. Il se débattait en criant:

—Bon massa, bon massa, moi préfère aller guillotine. Moi bon nèg’e! pas vouloir bagage là.

On l’a calmé, non sans peine, avec de l’eau sucrée à la fleur d’oranger dont il a bu un litre. Ce matin, il est encore tout triste.

* * * * *

5 décembre.—Rien.

* * * * *

6 décembre.—Scène violente aujourd’hui. Il paraîtrait que le sieur Flaum s’est attiré l’inimitié du chauffeur Cristallin. Celui-ci, vers midi, jaillissant de la chambre de chauffe, se précipita dans la cuisine. Il s’arma d’un couteau, en jeta un autre aux pieds du gros Suisse et lui cria:

—Misérable! j’ai assez souffert! L’heure de l’action est venue. Défends ta vie et disputons-nous, en braves, l’amour de Zoé Nèfle.

Cet homme, jusque-là rangé, aurait conçu, durant les heures de son labeur ardent, une furieuse passion pour la brave marchande des quatre saisons. Celle-ci, n’ayant pas répondu à sa flamme, il avait cru trouver les raisons de cette insensibilité dans son amour pour le cuisinier. Ce dernier était épouvanté.

—Monsié, monsié, criait-il, en trottant de ci de là, autant que le lui permettait sa corpulence, et poursuivi par le chauffeur ivre de rage. Vous êdes vou! J’ai bas ti dout fait la gour, à badame Dèfle. J’ai des bœurs bures!...

Mais déjà Cristallin l’avait saisi; le Rempart, heureusement accouru, l’enleva à bras tendus et évita un malheur. Zoé Nèfle, en même temps, intervenait énergiquement.

—Mon garçon, dit-elle à Cristallin, faudrait voir à museler tes sentiments; tu vas me faire le plaisir de redescendre à tes fourneaux, et plus vite que ça. C’est toi qui l’es, le fourneau. On n’est pas jaloux d’un magot comme ça, et puis on ne compromet pas une honnête femme quand on n’a pas de droits sur elle. Si tu crois que c’est le moyen de me plaire davantage, tu te trompes. Faudrait pas recommencer, parce que j’en parlerais au capitaine. A-t-on jamais vu!...

Et elle s’éloigna, digne, laissant le calme amené par le nom respecté du capitaine Pingouin.

—Je crois qu’elle a z’évu pour moi, un tendre sentiment, me confia, ivre-mort, le croque-mort Binaire, à l’oreille. C’est une digne et belle phâme!

Puis, il se retourna vers Zafolin et lui glissa sans doute quelques détails légers car le pudibond pompier s’écarta en rougissant.

L’incident prit fin, et personne n’en parla à Julius Pingouin car il ne plaisante pas sur les querelles intestines.

* * * * *

7 décembre.—Fâcheuse nouvelle.—Nous manquons d’eau. On s’en est aperçu ce matin. Selon toutes probabilités, elle a dû s’écouler pendant la tempête, il y a cinq jours. Il est inconcevable que le cuisinier, dont c’est la fonction, ne s’en soit pas rendu compte plus tôt. Le capitaine l’a sévèrement admonesté. Le Suisse prétend qu’il a inspecté plusieurs fois et que tout était bien. C’est assez probable, car il est très régulier dans son service et on n’a qu’à se louer de lui.

Toujours est-il qu’il nous faut maintenant aborder quelque part pour renouveler notre provision. Nous ne devons pas être fort éloignés de la terre et c’est heureux, car ce qui reste d’eau suffit à peine pour deux ou trois jours. Bouture prétend que nous pourrons débarquer demain. Il connaît fort bien ces parages où il a déjà navigué.

* * * * *

Même jour, 6 heures.—Coco signale la côte. Bouture affirme la connaître parfaitement. Il nous dirige vers une petite baie bien abritée. Un lac d’eau douce est, paraît-il, à quelques milles vers l’ouest, dans les terres, et sert fréquemment à renouveler la provision des baleiniers qui passent par ici. C’est ainsi que notre pilote a pu connaître sa situation. Il est un homme précieux et je crois que nos préventions contre lui étaient mal fondées.

* * * * *

8 décembre.—Nous sommes à l’ancre, en face d’une côte verdoyante. Des collines s’élèvent à une assez faible distance. Le lac est dans leur vallée, à deux heures de marche, droit à l’ouest. Le lieu est désert et se trouve à un immense éloignement de tout endroit habité.

Les deux chaloupes sont mises à l’eau, chargées de tonneaux vides et d’une claie à roues pour les transporter. Neuf d’entre nous y prennent place, bien armés. Savoir:

Julius Pingouin, moi le Homard, le Révérend, le Docteur, Coco, le Pompier, Binaire, le Rempart, Bayados. Ces deux derniers discutent politique à voix basse.

Bouture, Flaum, Cristallin et Zoé Nèfle gardent le navire.

* * * * *

Même date, 9 heures du soir.—Nous revenons—ceux qui reviennent. Jamais je n’oublierai cette journée.

En débarquant, le matin, sur la côte où Bouture nous avait conduits, la joie de vivre nous emplissait le cœur. La terre était belle et fertile. Entre de hauts et magnifiques arbres qui nous abritaient des rayons du soleil, un chemin presque tracé menait vers l’ouest. Nous nous y engageâmes, remorquant gaiement notre claie chargée des barriques vides et de quelques provisions.

La marche n’était pas fatigante et quand nous fûmes au lac, vers onze heures du matin, nous pûmes admirer un site enchanteur. Nous étions dans une vallée tout entourée de collines verdoyantes et dont la seule issue était le chemin que nous venions de parcourir. Une cascade descendait à l’est et tombait dans le lac d’où s’échappait une petite rivière qui serpentait vers la côte. Le lac était d’une grande pureté. Des oiseaux s’envolaient au-dessus et de grands arbres l’entouraient.

Coco semblait dans l’enthousiasme.

—Cocotiers semblables à cocotiers natals, s’écriait-il. Ça pays à Coco. Coco content!

—Les travaillages du Providence ils est confortables admirativement, constata le pasteur Tantsticktor; et il prit sa clarinette.

Nous avions rempli nos tonneaux, nous avions déjeuné, il faisait chaud.

—On peut dormir, dit Pingouin, mais il faut une sentinelle.

—Coco veillera, proposa le nègre avec empressement.

Pour notre malheur, nous acceptâmes. Cinq minutes après, nous étions dans l’herbe, à dormir très bien. Une piqûre sur le nez, tout à coup m’éveilla. C’était un moustique. Je regardais vaguement autour de moi, prêt à me rendormir, mais en un instant je fus sur pieds.

—Aux armes! hurlai-je.

Je voyais une troupe nombreuse de douaniers, traversant silencieusement la rivière pour nous barrer la route.

Coco avait disparu, emporté sans doute par sa passion pour les cocotiers.

Mes compagnons, en un instant, furent debout.

Pingouin examina d’un coup d’œil la situation. Elle n’était pas brillante. En arrière, nous avions le lac; à droite la forêt, presque impénétrable; à gauche, la colline; en avant, la liberté, et les douaniers barrant la route.

—C’est grave, dit Pingouin. Tant pis, il faut lâcher les barriques. A la forêt!...

Nous allions nous précipiter. Inutile. Les uniformes verts se montraient aussi à droite, nous enveloppant.

—Nous sommes perdus, dit Pingouin. Ils sont au moins cent cinquante.

—C’est ç’chinois de Bouture, dit le Rempart. Y nous a amenés ici et les aura prévenus avec ses sales étoiles. Si je l’tenais! Coco nous a plaqués; j’aurais pas cru ça. Heureusement que j’ai ma bielle!

Et il brandit sa barre de fer dont il ne se sépare jamais.

Cependant, les douaniers avaient fait halte. Nous étions en peloton serré, le fusil à l’épaule. Un parlementaire—un officier—sortit des rangs ennemis. Il agitait un drapeau blanc.

—Il faut voir ce qu’ils veulent, dit Pingouin—mais écoute, le Homard,—il baissa la voix—j’ai le plan cousu dans un étui de cuir et pendu à mon cou, sous ma vareuse. Si je meurs et que tu t’en tires, tu tâcheras de le prendre et d’arriver sans moi.

—Sans vous! ah bien non, par exemple! répondis-je, tout bouleversé.

—Si. Il faut y aller. Tâche de réussir. Il faut trouver la Toison d’Or, n’importe comment… Tonnerre de Dieu, j’aurais aimé y aller, tout de même! Enfin, pense au plan. J’ai eu tort de le prendre; j’aurais dû le laisser au navire…

Cependant, le parlementaire de la douane se mit à nous haranguer.

Il prononça un discours sur le devoir, l’horreur de la rébellion, la miséricorde du gouvernement.

Il nous fit remarquer qu’il ne fallait pas songer à nous défendre. Il finit, en nous disant que nous étions tous au ban du monde entier et condamnés à mort, mais qu’il nous proposait, pour éviter l’effusion du sang, de nous laisser libres si nous consentions à lui livrer notre capitaine, Julius Pingouin.

—Sacré nom! hurlai-je.

—Chinois! grogna le Rempart, si je te tenais…

Pingouin réfléchit un instant, puis nous dit:

—Je n’ai pas le droit de vous faire tous tuer pour moi, je vais me livrer…

—J’irai avec vous. J’aime mieux crever que de vous lâcher, m’sieur Pingouin, riposta le Rempart.

—Je casse la tête au premier qui bouge, déclarai-je.

—Voyons, Pingouin, ça n’est pas sérieux, dit le docteur, avec reproche.

—On d’mande pas ça à des hommes comme nous, déclara Binaire.

Et tous les autres étaient du même avis.

—Nous refusons, enfant de macaque, espèce de flic aquatique! hurla le Rempart—et, si tu étais plus près, je t’apprendrais à insulter les personnes, avec des crachats sur ta sale figure!

—Très bien, dit l’officier, rouge de colère, nous allons en finir.

Mais alors, nous écarta et se montra en avant de nous, le pasteur norwégien Gustav J. K. S. Heysbergch Tantsticktor. Il agitait son mouchoir. Il marchait la tête nue, calme, en plein soleil. Ses vêtements noirs pendaient autour de lui et ses cheveux blonds étaient rejetés en arrière. Il s’arrêta et parla aux douaniers.

—Militaires très honorifiques, dit-il, il ne faut pas, car cela n’est pas le juste. Voilà que vous êtes en nombre de cent et beaucoup plus, et eux, huit en tout. Ils n’ont rien fait avant que le premier attaquement jadis, les excite. Et, maintenant, celui-là que vous voulez être livré, est un qui mesure les plus antiques.

Songez que le saignement reviendra contre vos descendances et que vous serez une journée devant le grand Dieu qui est terrible dans son furie. Et, devant Lui, il n’y aura ni galonnement, ni honneurs, ni mensonges, ni prévariquements, ni excuses, mais rien que les âmes à vous, toutes sans habits et dans le nudité véritable. Donc, je vous dis fortement: Retirez-vous et laissez eux rejoindre son occupation sans qu’il y ait massacrage…

Ainsi, il parlait. Mais alors, dans les rangs des douaniers, je ne sais quelle brute qui aurait mérité qu’on la brûlât toute vive fit feu sur le pasteur Tantsticktor et l’atteignit en pleine poitrine. Le pasteur tourna sur lui-même et tomba en criant:

—Seigneur grand Dieu, je suis mourru! Il fit un soubresaut encore et expira.

—Assassins! hurla le Rempart, en déchargeant son fusil.

—Baissez-vous, commanda Pingouin, et puis feu! et en avant, à l’arme blanche!

La décharge générale des douaniers passa par-dessus nous; mais déjà nous avions fait feu et nous étions sur eux. Sous notre furieuse poussée, leur troupe s’ouvrit pour se refermer en nous enveloppant.

On entendait des coups sourds avec les râles des morts et des mourants. Les hommes de la douane, autour de nous, s’abattaient comme des feuilles. J’en tuai vingt pour ma part. Le Rempart pouvait dénombrer ses victimes par dizaines et Binaire, le croque-mort, excessivement gai, semblait un tigre au carnage. Bayados et le pompier étaient méthodiques dans la destruction et le docteur demeurait calme et terrible avec sa haute taille, ses cheveux gris et son fusil qui tournoyait sans relâche, massue meurtrière. Quant à Pingouin, ce n’était plus un homme, les rangs des douaniers s’effondraient sous son assaut comme les épis d’un champ sous la charge d’un sanglier.

—En avant! hurlait-il, on passera!

Nous passions, en effet. Déjà, entre nous et la route libératrice, il n’y avait plus que quelques hommes prêts à fuir. Le reste de la troupe, en arrière, ne pouvait nous joindre tant notre mouvement était rapide, et aucun des nôtres n’était tombé encore. Mais voici que dans cette route même parut, accourant au pas gymnastique, une nouvelle troupe ennemie, forte d’au moins cent hommes. Ils furent sur nous en un instant. Alors nous ne vîmes plus devant nous que la mort. Nous y marchâmes en combattant, voulant à chaque pas accroître, de nouveaux cadavres, le cortège de nos funérailles. Le carnage que nous fîmes est innombrable. Chacun de nous était une machine à tuer. Pingouin ne peut se décrire. Je sentais en mon bras la force d’une multitude. Le Rempart, couvert de sang, établi au plus fort des douaniers, combattait avec la puissance d’un élément. Sa barre de fer, dans sa main effroyable, avec un râle sinistre, tourbillonnait autour de lui, semant la mort. Mais il y avait toujours de nouveaux adversaires.

—Quand y en a plus, y en a encore, me dit le brave garçon, avec des pleurs de rage, à un moment où, derrière un monceau de cadavres et couvrant le docteur renversé, nous voyions fondre sur nous, un nouveau détachement d’adversaires. Il ajouta:

—C’que j’regrette, c’est de ne pas pouvoir servir Bouture avant de crever… Et aïe donc!

Et la barre de fer en tua trois d’un coup.

Cependant, le brave Binaire, ayant fait une immense hécatombe, s’abattait frappé à mort sur le corps du pompier Zafolin percé de coups. Pingouin était tombé trois fois, et, trois fois, s’était relevé; le sang coulait de son front. Je reçus un coup de sabre dans l’épaule. Nous commencions à nous fatiguer. Les troupes ennemies se renouvelaient toujours.

—Ils sont trop, dit Julius Pingouin, c’est la fin…

Mais voici que, tout à coup, s’éleva des bois un épouvantable hurlement. Et une nuée de démons noirs, armés de massues, jaillit en bondissant.

A leur tête se ruait Coco. Ils attaquaient avec furie nos adversaires, les massacrant en grande joie. Les douaniers, surpris, débordés, terrifiés, hésitèrent, se débandèrent, voulurent fuir, mais les nègres les enveloppaient, les tassaient, les abattaient. Et nous, installés au cœur même de leur troupe, nous avions des forces nouvelles. Alors le carnage eut lieu.

—Grâce! pitié! hurlaient les vaincus, en jetant leurs armes. Mais nous n’avions pas de pitié et nous travaillions sans mot dire. Quand il n’y en eut plus, nous nous arrêtâmes, las et sanglants.

Coco, tout content, vint près de Pingouin.

—Bon massa, dit-il, toi satisfait. Moi touvé z’amis dans gands bois et avoi amené eux pour défende bon massa et gagné butin. Eux, sales bêtes—il désignait les douaniers étendus—avoi’ voulu foufouille Coco.

Cependant, nous nous lavions dans le lac. Les eaux étaient rouges de sang. Le docteur, remis du coup qui l’avait étourdi, pansait nos blessures qui étaient légères.

Les nègres, pendant ce temps, avaient dépouillé les morts et les blessés. Les gémissements de ceux-ci se mêlaient au bruit de la brise dans le feuillage. Ils étaient nus, sanglants, et leurs vainqueurs les crucifiaient.

—Non, dit Pingouin à Coco, ne les faites pas souffrir inutilement.

Alors, les nègres se contentèrent de leur couper la tête.

—Nèg’es très obéissants, me dit Coco, et bien baves gens. Moi leu avoi dit bon massa Pingouin ête Bon Dieu et vous gands saints…

Le capitaine nous rassemblait, en hâte de quitter ces lieux si beaux, devenus semblables à quelque boucherie. On reconnut alors l’absence du mécanicien Bayados. Après des recherches, on le découvrit, respirant à peine, sous un monceau de morts. Le docteur sonda les plaies, avec une grimace de mauvais augure.

—Eh bien? dit Pingouin.

—Fini, répliqua seulement le docteur.

Nous étions prêts à partir, mais Coco ne se montra pas disposé à nous accompagner.

—Bon massa, dit-il à Pingouin, bons z’amis nèg’s avoi’ nommé Coco empé’eu pour génie militaire. Li va fondé belle dynastie avec petites femmes qu’a touvées. Li aime bien mieux ça qu’êt’e empé’eu blancs idiots, dans île. Et pis, Coco se fiche Toison d’Oo. Li connaît pas ça. Li aime bien mieux vadouille dans cocotiés.

—Alors, tu vas nous quitter?

—Voui, dit Coco. Coco aime bien bon massa; mais li peut pas désespéré z’amis, en étant pas empé’eu’ et li veut pas être empé’eu’ blancs idiots. Et pis, aime bien beaucoup vadouille dans cocotiés. Coco va donné, à bon massa, six nèg’es pou’ traîné voiture à eau, porté massa Bayados et ramé chaloupe et aller chéché Toison d’Oo à sa place. Eux, faut coups de botte pour tavaillé, un peu ivrognes, mais bons nèg’es.

Nous lui dîmes adieu, nous partîmes. Trois des nègres donnés par Coco tiraient la claie chargée des tonneaux d’eau.

—On va retrouver Bouture, me dit, avec un sourire féroce, le Rempart qui avait la joue enveloppée… eh bien, m’sieu le Homard, est-ce que vous êtes convaincu que c’est bien un espion des Juifs?

—Non, des Jésuites, murmura Bayados agonisant porté par des nègres.

—Ça ne fait rien, dit le Rempart… Y a un compte à régler. J’suis défiguré, moi, faut que ça se paie.

Pingouin demeurait sombre.

Nous atteignîmes la chaloupe. Bientôt, nous fûmes à l’_Argonaute_. Là, un spectacle inattendu nous était préparé, car le pilote Bouture était étendu, garrotté sur un banc. Le vieux Cristallin le surveillait, tout en jouant aux cartes avec Zoé Nèfle. Le chauffeur nous apprit que, peu après notre départ, le pilote lui avait ordonné de se préparer à mener le bateau ailleurs, prétendant que c’était l’ordre du capitaine. Sur le refus du chauffeur, il avait insisté et avait tenté finalement de le corrompre avec des offres d’argent. Alors, Cristallin, aidé par Zoé Nèfle, l’avait terrassé et attaché.

Quand le traître nous revit, sur sa face il y eut de la rage et de l’épouvante mais il demeura calme.

Le jour tombait. Nous étions tous sur le pont, sauf le vieux Bayados qui se mourait dans la cabine. Il n’y avait pas de vent, la mer était tranquille et son râle montait jusqu’à nous.

Julius Pingouin fit délier le pilote.

—Pilote Bouture, dit-il, tu as trahi.

—J’ai trahi, dit Bouture, tue-moi.

—Oui, dit Pingouin, il y a des morts. Tu dois mourir.

—Ça m’est égal, dit Bouture; cinquante fois j’ai risqué ma vie pour le quart de ce qu’on m’offrait pour te livrer. Je regrette que le coup soit raté, voilà tout; mais un autre que moi réussira. Vous n’arriverez jamais. Le monde entier est contre vous. Vous crèverez tous, c’est mon plaisir.

Le capitaine prit son revolver.

—Es-tu prêt? demanda-t-il.

—Pingouin! dit le docteur, en lui saisissant le bras.

—Laisse-moi, dit le capitaine. Il faut ce qu’il faut. Cet homme a trahi.

Et il lui cassa la tête.

—Par-dessus bord, dit Julius Pingouin, en poussant du pied le cadavre.

Il descendit dans sa cabine.

Nous obéîmes. Les requins, qui tournaient autour du navire, se partagèrent le corps.

* * * * *

Maintenant, il est dix heures du soir. Je suis à la barre et seul sur le pont. La nuit est nuageuse et livide. Le navire marche à toute allure et j’entends encore le râle du vieux Bayados qui achève de mourir. Ma blessure me brûle. Je crois que j’ai la fièvre. Je regarde la mer. Les requins alléchés nagent dans notre sillage. Il y a une houle courte et chaque vague semble un sépulcre ouvert d’où sort un spectre qui s’élève un moment et se rejette en arrière sous la dalle qui retombe. Jamais encore je n’ai vu cela et je me souviens que de vieux matelots m’ont dit que c’était signe de mort. Je pense aux dernières paroles de Bouture: «Jamais vous n’arriverez, vous crèverez tous, c’est mon plaisir.» Je pense à tous ceux d’entre nous qui sont disparus. A l’Homme en Jaune surtout, qui a péri dans le mystère, et qui a son tombeau quelque part dans l’Océan. Par-dessus tout, je suis obsédé par l’idée de ce qui est en bas, près du moribond, tirant son âme par le bras pour l’emmener je ne sais où… Voilà que j’ai peur à être seul ainsi. Je me cramponne, mes dents claquent, j’ai la sueur de l’agonie sur le front, et j’aimerais mieux n’importe quoi que la terreur désespérée qui me tord le cœur et m’enlève jusqu’à la force de bouger… Mais, tout à coup, à mon côté, se trouve Jules Pingouin. Il pose sa main sur mon épaule et il me dit:

—Je suis là. Il faut être fort. Il faut espérer et avoir confiance. Il y a un Dieu pour tout le monde.

En bas, le râle cesse. L’homme est mort.

* * * * *

9 décembre.—Nous sommes tous dispos et pleins de courage, ce matin. L’effroyable journée d’hier, loin de nous abattre, nous a donné de nouvelles forces, par la grandeur des périls vaincus et la façon presque miraculeuse dont nous avons triomphé. Je dois, certes, mon énergie présente à Julius Pingouin. Il en est peut-être de même pour mes compagnons. Nous sommes pourtant terriblement diminués. De dix-sept que nous étions au départ, nous restons sept seulement.

Savoir: Julius Pingouin, capitaine; moi, le Homard, lieutenant; le docteur Saturnin Glair; Hippolyte, dit le Rempart du Quartier Rouge; le chauffeur Cristallin; Flaum, le cuisinier; et la brave Zoé Nèfle qui nous aime tous comme ses enfants et qui est vraiment de premier ordre. J’ajoute les six nègres, don de Coco; ceux-ci, malheureusement, ne peuvent pas encore beaucoup nous servir. Nous les employons comme chauffeurs, rameurs à l’occasion, et l’un d’eux tient le gouvernail. Pingouin ou moi, le relayons quand il faut. Ils sont bons garçons et joyeux, mais, comme dit Coco, plutôt feignants et un peu goinfres.

Il est à craindre aussi, je dois le dire, que nous ne conservions pas longtemps, parmi nous, le cuisinier Flaum. Ce pauvre gros homme est très malade. Il vomit et étouffe que c’en est attristant. L’autre jour, au moment où le traître Bouture a expié, il s’est évanoui de faiblesse et d’émotion. Ce matin, comme il passait à mon côté, tout jaune et traînant son ventre affaissé:

—Eh bien, ça ne va donc pas? lui ai-je demandé.

—Non, monsié le Hobard, m’a-t-il dit mélancoliquement. Je suis pien balade, j’irai bas chusqu’au pout. Che vais bourrir, je grois… Quel balheur! Chaurais dant voulu drouver avec fous et le gabidaine Bingouin la Doison t’Or!

—Allons, allons, du courage, lui dis-je.

—Ui, j’en ai, mais c’êdre la fie qui s’en fa!...

Et le pauvre gros homme redescendit.

* * * * *

10 décembre.—Nous avons, vers midi, croisé un grand navire qui nous a fait des signaux. Pingouin a répondu. Ils avaient à nous donner deux nouvelles qui révolutionnent le monde et qu’ils pensaient être ignorées de nous, ce qui était vrai.

Nous lûmes:

I.—«Nouveau champion cycliste du monde est Mémorin. A battu Croisillon trente centimètres dans course vingt-cinq jours.»

II.—«Président République assassiné coup de marteau par charcutier républicain.»

—Je m’en fous, dit Pingouin, en refermant sa lunette.

—Merci, fit-il signaler, tout va bien à bord.

Nous poursuivîmes notre route. L’_Argonaute_ va bien. Le temps est beau; mais nos provisions commencent à baisser singulièrement et il nous faudra songer à nous ravitailler. Le Port International extrême est à quatre jours de mer à peu près. Nous y toucherons avec les précautions convenables et nous y acquerrons ce qu’il nous faut. Alors, il n’y aura plus qu’à aller de l’avant. Nous quitterons les confins du monde habité pour entrer dans l’inconnu; mais nous avons Julius Pingouin et un plan.

A ce sujet, le capitaine m’a fait venir aujourd’hui dans sa cabine.

—Le Homard, m’a-t-il dit, je me suis résolu après l’histoire de l’autre jour, à laisser le plan ici.

L’avoir sur moi, c’est dangereux. Je l’ai mis dans le petit coffre-fort qui est là, scellé dans la paroi. Il est en sûreté. Pour l’avoir, il faudrait démolir le navire; et puis il n’y a que toi et le docteur pour le savoir. S’il m’arrive malheur, vous pourrez le retrouver. Il ne faut pas qu’une chose comme ça disparaisse avec un homme. Le chiffre pour ouvrir la serrure est 318, le numéro que nous avions aux bateaux-mouches… Le ressort est en dessous à gauche.

Maintenant, parlons d’autre chose. Tu sais qu’il nous faut absolument des provisions. J’ai réfléchi: C’est très joli de toucher au Port International mais on nous sait par ici, après le dernier combat.

Il doit y avoir une police de tous les diables pour les navires…

Il vaudrait peut-être mieux attaquer un bateau de commerce et prendre ce qu’il nous faut…

Je sais bien que cela n’est pas très régulier; mais ma foi, quand on a un but… As-tu une idée?

Ici, la voix du docteur nous appela en haut. Il venait de capturer un pigeon voyageur qui s’était abattu, fatigué, sur le pont de l’_Argonaute_. Le pigeon portait la lettre suivante, écrite en clair sur papier pelure.

Le commandant du croiseur Destruction, à Son Excellence, le Gouverneur du Port International.

«Selon les ordres de Votre Excellence, nous avons fait route vers la côte, dans les eaux de laquelle devait se trouver, avec son navire, le pirate Julius Pingouin. Débarquant sans avoir rien pu découvrir d’anormal, nous avons appris de la bouche même de l’empereur nègre Coco premier, souverain des naturels du pays, la destruction récente et complète de la troupe de Julius Pingouin et la mort du pirate lui-même, tué par la main de Coco premier, qui l’avait attaqué avec ses nègres. Nous avons pu voir, décorant le palais du souverain, selon la coutume du pays, la tête des principaux complices de Julius Pingouin et la sienne propre que nous avons identifiée à l’aide du signalement à nous remis.

«Le potentat noir nous déclara avoir incendié le navire-pirate l’_Argonaute_. Les hommes restés à bord y avaient péri, sauf deux, échappés par miracle, et qui furent remis entre nos mains. En vertu du code maritime, et en dépit des subterfuges qu’ils employaient, se prétendant soldats des douanes et seuls survivants d’une troupe envoyée contre le pirate et détruite par lui, nous les fîmes pendre à notre vergue.

«Nous n’avons pu, malgré toutes nos recherches, apprendre quoi que ce soit au sujet du plan que devait posséder Pingouin. Ou bien ce document a disparu avec le navire, ou bien il n’a jamais existé et l’expédition n’aurait été, ce qui est probable, qu’une simple entreprise de piraterie.

«Dans ces conditions, nous avons cru devoir remettre à Coco premier la somme de vingt-cinq mille francs en or, promise à celui qui amènerait la perte du fameux pirate et de son expédition; somme dont le monarque nous a délivré un reçu régulier.

«Nous demeurons, de Votre Excellence, le dévoué serviteur.

Signé: commandant WALRUS.»

—Très, très curieux, dit le docteur; ce commandant Walrus me paraît doué d’une perspicacité peu commune et d’un esprit critique des plus éclairés. Son opinion au sujet du plan qui n’a jamais existé est spécialement ingénieuse.

—C’est Coco, qui l’est, ingénieur, remarqua le Rempart… Quelle vieille ficelle… Li bon nèg’e, li avoi’ bonne tête su z’épaules…

—Il nous sauve à peu près la vie, dit Pingouin. Maintenant, on peut aborder au port en toute sûreté.

On va laisser reposer le pigeon; demain matin, on le lâchera; il arrivera un jour et demi avant nous; c’est ce qu’il faut. Il n’y aura qu’à coller une bande à l’arrière, pour changer le nom du navire.

Le Homard deviendra le capitaine Litière, commandant l’_Albatros_; c’est l’ancien nom de l’_Argonaute_ et j’ai retrouvé les papiers…

—Et puis, ni vu, ni connu. On fait peau neuve puisqu’on est mort, s’exclama le Rempart. Cré nom! c’est pas mal inventé ça.

Cependant, le capitaine redescendit avec le docteur, vers sa cabine.

—Ça, me dit le Rempart, c’est le roi des hommes; on se ferait hacher pour lui; y en a pas deux pareils.

Y sait toujours ce qu’y faut faire… Y connaît tout… Y l’est plus fort que Christophe Colomb qu’a découvert l’Amérique en faisant tenir un œuf sur sa pointe…

* * * * *

11 décembre.—Tout va bien à bord. Rien de particulier si ce n’est que le pauvre Flaum va plus mal chaque jour… Ce matin encore, on l’a trouvé évanoui la tête dans une casserole. Le docteur le remonte de son mieux, mais il ne peut pas arriver à comprendre la maladie qu’il a, et croit que l’air de la mer lui est pernicieux.

* * * * *

12 décembre, 9 heures du matin.—Nous lâchons le pigeon voyageur. Il monte et file immédiatement dans la direction du Port International. L’_Argonaute_ est devenu l’_Albatros_. Le capitaine l’a fait laver du haut en bas par les nègres et on a peint à neuf les boiseries du pont. Il ne se ressemble plus. Les papiers du bord sont prêts. Officiellement, je suis Arsène Litière, commandant l’_Albatros_. Nous verrons la terre, sans doute, demain dans la matinée.

* * * * *

Même jour, 6 heures.—Nous venons de croiser un grand navire de commerce avec qui nous avons échangé des signaux. Rien appris de particulier.

* * * * *

13 décembre.—Il y a un mois juste que nous sommes en route. Pour fêter cet anniversaire, nous avons soupé un peu plus somptueusement que de coutume. Au dessert, le docteur Saturnin a porté la santé de Julius Pingouin. A son tour, Julius Pingouin a porté la santé de l’équipage de l’_Argonaute_.

—Camarades, a-t-il dit, je lève mon verre pour vous. Vous êtes des braves. La mort en a pris beaucoup parmi nous. Je les salue, et surtout le pasteur Tantsticktor, qui nous a montré un exemple sublime. Ceux qui sont morts connaissent le repos, on peut le croire; mais pour nous qui vivons, il faut lutter. Le plus dur est à faire, car, après notre escale, ce ne sera plus des hommes qu’il faudra combattre, mais l’inconnu… Ça ne fait rien, nous arriverons, soyez-en sûrs, et ce sera le triomphe. J’ai confiance en vous, ayez confiance en moi.

* * * * *

14 décembre.—Nous pensions être en vue du port avant le soir; mais il est maintenant neuf heures et il n’y a rien de nouveau.

* * * * *

15 décembre, 5 heures du matin.—Nous venons de jeter l’ancre dans le Port International. Je passe sur les rasoirs administratifs, sanitaires et autres, avec lesquels on entrave la liberté de tout le monde d’aller quelque part. Il n’y a pas eu d’accrocs.

A huit heures, Pingouin part dans la petite chaloupe pour s’occuper des approvisionnements. Il emmène le Rempart, et deux nègres rament. Pingouin voudrait en avoir fini aujourd’hui même, pour repartir demain.

* * * * *

11 heures 1/2 du matin, même jour.—Je ne sais plus où j’en suis. Peu après le départ de Pingouin, comme nous étions tranquillement à nos affaires, un individu amené par une barque où ramaient deux Malais, a fait irruption à notre bord. Il est tombé sur le docteur, qui lisait un journal, et, en un clin d’œil, l’a contraint à l’écouter.

—Illustre monsieur, lui a-t-il dit, savant voyageur, enviable propriétaire de ce séduisant yacht de plaisance, dont je salue aussi le vaillant capitaine (ça, c’était pour moi), permettez, à votre humble serviteur, de déposer ses hommages à vos pieds.

Un instant, il regarda fixement le docteur; puis continua, sans qu’on pût l’en empêcher.

—Vous êtes de mon pays, homme magnanime.

Oui, j’en suis sûr, je le sens, mon instinct me le révèle et mon instinct ne me trompe pas…

Ah! malheureux et coupables sont ceux qui, exilés loin des leurs par la destinée, sur cette terre, trop étroite pour les âmes avides d’infini,—malheureux et coupables sont ceux qui peuvent rencontrer un enfant de cette mère commune qu’est la patrie, sans que leur œil s’humecte, que leur cœur batte, que leurs bras s’ouvrent, et que leur voix profère, en balbutiant de tendresse, les plus doux noms! Moi, je n’en suis pas, de ces cœurs de pierre (il se frappa la poitrine), et je vous ai deviné! Béni soit ce jour qui me donne une si douce joie…

Mais, je veux abréger mon discours, monsieur et cher compatriote, il ne me faut pas abuser de vos moments précieux. Je vais être bref… J’ai, à votre service, à ce titre si glorieux de compatriote… Trois ans déjà, monsieur, que j’ai quitté la mère-patrie; trois ans que je n’ai revu son ciel azuré, entendu prononcer par toutes les bouches sa douce langue, fertile en génies si variés, connu les joies de l’amitié, de l’amour,—car on ne peut aimer loin du pays qui est le vôtre, surtout quand on a laissé son cœur en fermage auprès d’une tendre beauté… Ah! je m’émeus, pardonnez!

Si vous avez aimé, si vous aimez encore, si vous avez laissé, au loin, celle qui… Si son mouchoir trempé de larmes, agité sur la jetée… Mais que vous dis-je? Vous l’avez emmenée peut-être? Elle est là, sans doute, dans un de ces délicieux wigwams maritimes… Mais, pardonnez de nouveau… Je me sens indiscret… C’est la joie de revoir quelqu’un de mon pays, d’entendre sa voix très chère. O jours de la jeunesse, du calme et de l’innocence, souvenirs patriarcaux et enfantins, que vous êtes doux ensemble et cruels, au cœur de l’exilé!

Ainsi, il discourait sans souffler, et songer à l’arrêter eût été de la folie. Cela dura une heure vingt. J’étais dans un demi-sommeil. Le docteur, tout à coup, se leva:

—Assez! cria-t-il de toutes ses forces. En voilà assez! Vous vendez quelque chose? Quoi? Je veux le savoir. Proposez vos saletés et que ce soit fini!

—Illustre protecteur du négoce exportateur, répondit l’autre avec bienveillance, j’ai hâte de vous satisfaire.

J’ai l’honneur de représenter, dans ce centre international, l’une des plus importantes maisons de la métropole. Cette maison saura vous fournir, par mon entremise, dans les meilleures conditions, à titre de publicité, car avec un compatriote, je ne voudrais pas faire une affaire, les plus réputées et les plus authentiques marques de ce produit, glorieux entre tous, qui a contribué à répandre à l’égal des plus brillants succès militaires, politiques, artistiques, scientifiques ou commerciaux, le nom et la considération de notre cher pays sur toute la surface du globe. J’ai nommé le vin. Le vin, ce nom, monsieur, doit être prononcé le front nu, avec recueillement et respect, avec douceur et passion…

Il allait toujours, victorieux et inébranlable. Après le vin, il parla des ronds de serviettes; il en vendait aussi. Puis des tuyaux d’arrosage; c’était sa gloire.

Il célébra alors les baleines de parapluies démontables, susceptibles de devenir cure-dents, chaînes de montre ou porte-plume; seul, il en était dépositaire. Il avait tout dans sa barque…

Une heure passa encore, il fallait prendre un parti.

Le docteur se pencha vers moi.

—Il faut réagir, me dit-il d’une voix faible, ou nous sommes perdus. Appelez Cristallin. Il pourra peut-être nous défaire de lui.

Secouant la torpeur mortelle qui m’accablait, j’appelai Cristallin. Il monta de la machine, tout sale et noirâtre. En lui était notre espérance. Mais, à peine l’aperçut-il, que l’homme vint à sa rencontre avec un doux sourire.

—Honorable travailleur, lui dit-il, vous qui, semblable à Vulcain, régnez aux lieux ardents où le feu combat l’élément humide et engendre la puissante vapeur, votre labeur est bien salissant. Cette circonstance, combien je la bénis, qui me permet de vous porter un appui désintéressé, car je ne veux pas faire une affaire avec un compatriote et agirai avec vous à titre de publicité.

Je suis seul représentant de notre plus importante maison pour la fabrication du savon. Ce produit extra, gloire de notre grand port commercial, je vous le fournirai dans les meilleures conditions d’excellence et de prix, car, je ne saurais trop le répéter, le soin des affaires s’oblitère chez moi, lorsque je suis en rapport avec un des fils de notre beau pays, de notre pays, qui…

Mais, Cristallin en avait assez et dégringola, plus vite qu’il ne l’avait monté, l’escalier de la machine, nous laissant seuls et sans ressources. Alors, le docteur, animé par la grandeur du péril et la résolution du furieux désespoir, se leva.

—Monsieur, dit-il, plus un mot. Vous vendez du vin? Très bien. Donnez-m’en huit paniers… Là—posez-les là… Des ronds de serviettes? On ne peut mieux.—J’en prends deux douzaines—à côté du vin. Des tuyaux d’arrosage? six mètres—avec une lance. Des baleines de parapluies démontables, cure-dents, cure-oreilles? etc.—Parfait.—Mettez-en quinze.—Le savon?—Un pain.—Est-ce tout…?

Continuer : partie 6 sur 6