L'Illustration, No. 3732, 5 Septembre 1914
Les Deux Fantomes
[Deco]
Chaque armée a sur elle un fantôme
qui plane,
Un grand fantôme ailé, muet et
diaphane;
Même alors qu'il échappe au rayon
visuel
Il est là cependant, formidable,--et réel!
*
* *
Sur eux plane un fantôme aux yeux
d'inquiétude,
Autour de qui la haine a fait la
solitude...
Il ment s'il se prétend champion des
penseurs:
Il n'est que le démon des peuples
agresseurs,
Qui depuis dix mille ans incite à la
curée
Les peuples éperdus doutant de leur
durée!
C'est le blême éclaireur des peuples
conquérants,
Qui leur suggère: «Tue!» et qui leur
souffle: «Prends!»
C'est la Furie affreuse et la Bellone
antique
De la horde pillarde ou du roi
fanatique!
Au service à présent d'un empereur
uhlan,
C'est le fantôme noir qui suivait
Tamerlan!
C'est le même fantôme, entendez-
vous, le même!
Claquant des dents déjà de l'énorme
anathème,
Et de voir de là-haut, resserrant
l'horizon,
Les peuples justiciers commencer sa
prison!
Fantôme épouvanté des effroyables
causes,
Des succès sans lauriers, et des
retours sans roses,
C'est le même fantôme auquel un Attila
Reprochait dans ses nuits d'avoir osé
cela!
*
* *
Le fantôme qui plane sur vous,
invisible,
Peuples coalisés, est un Titan
paisible...
Il a glissé la foi dans chaque
combattant,
Et, dominant le champ de bataille, il
attend!
Il est tranquille, étant la force
imprescriptible, Quelles que puissent être les alternatives de la lutte où la France, avec le monde civilisé derrière elle, est engagée, L'Illustration, confiante, comme le pays tout entier, dans le triomphe final, est résolue à ne pas interrompre sa publication.