L'imposture

Georges Bernanos · Chapitre 3 sur 5 · partie 2/3

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L'imposture

A un signe de Pernichon, il rougit…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le néant est accepté le plus souvent comme l’unique hypothèse possible après la ruine de toutes les autres, possible parce que par définition invérifiable, hors de portée de la raison. On l’accepte avec désespoir, avec dégoût. Mais lui, il donnait vraiment au néant sa foi, sa force, sa vie. Il le voulait tel, ne voulait que lui. Dans ce choix extraordinaire, dans cette préférence surhumaine, il ne distinguait point la part d’une rancune accumulée par des années et des années de contrainte. Une telle découverte l’eût profondément humilié. Il se croyait sûr au contraire d’avoir agi sans violence, accepté virilement l’inévitable, et il mettait son honneur à ne se reconnaître aucune dette envers qui que ce fût, soit de haine, soit d’amour.

Néanmoins il se savait coupable d’une faiblesse, la seule, demeurée incompréhensible, l’appel à l’abbé Chevance. Désormais unique possesseur de lui-même, tirant de lui sa peine ou sa joie, dans une parfaite solitude, ce souvenir lui était insupportable. Tel un avare qui ne jouit plus de son trésor parce qu’on lui en a dérobé une parcelle, et dissipe sa rare et précieuse volupté à désirer ce qu’il n’a plus, M. Cénabre ne se consolait pas d’avoir laissé prendre, par mégarde, quelque chose de sa vie. Une brèche restait ouverte. Un certain pressentiment l’agaçait.

A cette inquiétude près, il se sentait sûr de lui, n’ayant jamais rien livré au hasard, ni commis aucune autre imprudence. A son retour d’Allemagne, afin de s’accorder quelques jours de réflexion, il avait consigné sa porte, et fait dire qu’il était malade. Mais alors même les rares intimes qui l’approchèrent n’eurent certainement pas de soupçons. Dès ce moment, d’ailleurs, sa décision était prise: il avait résolu de ne pas changer l’ordonnance extérieure de sa vie, de vivre et de mourir en prêtre.

Il peut sans doute paraître étrange qu’après avoir longtemps mordu son frein, l’occasion ne lui parût pas bonne de se libérer entièrement. Mais c’était de lui seul, c’était de lui-même qu’il avait prétendu se libérer, c’était devant lui-même qu’il prétendait ne plus rougir. Ayant consommé sa révolte, une dissimulation nécessaire, bien loin de diminuer la liberté reconquise, la lui rendait plus sensible, par un contraste matériel. On l’eût certes bien étonné en lui faisant connaître que la décision qu’il avait prise serait la cause de plusieurs événements tragiques que sa sagesse ne pouvait prévoir, dont son bon sens eût même écarté l’hypothèse. Il ne voyait pas le péril de cette dissimulation, il n’en sentait pas non plus la honte, depuis qu’il était en règle avec son orgueil. Au contraire, il s’acquittait de toutes les obligations de son état dans un vain zèle, mais ponctuellement, avec une dignité accrue, un sérieux, une tristesse même qui eût dérouté les plus perspicaces. Ainsi célébrait-il chaque matin le sacrifice de la messe à la chapelle des sœurs de Marie, et le vieux sacristain qui l’assistait depuis tant d’années ne l’avait jamais vu si recueilli.

Le cinquième tome des Mystiques florentins venait de paraître, et rien ne distinguait ce livre de ceux qui l’avaient précédé, sinon peut-être une méthode de critique plus prudente, une plus scrupuleuse objectivité. Un certain persiflage dans la discussion des points contestés, une veine comique un peu sombre, les impatiences et les insolences ne s’y retrouvaient pas. L’imprimatur avait été accordé dans le délai le plus court, et il avait néanmoins reçu, comme d’habitude, les félicitations d’un grand nombre de jeunes prêtres qu’enthousiasmait sa réputation de hardiesse et ce qu’ils appelaient dans un jargon naïf, et aussi par un détour habile, sa modernité. Le vrai est qu’il avait écrit les derniers chapitres en grande hâte, pressé seulement d’en finir. Son goût de la controverse avait disparu comme par enchantement, avec les derniers scrupules de sa conscience. Il formait le projet de s’en tenir désormais à son rôle d’historien, d’utiliser ses fiches. Il attendait.

Il attendait, mais non pas comme on pourrait croire, l’un de ces événements imprévus qui rétablissent tout à coup l’équilibre d’une vie bouleversée, mettent d’accord les apparences et la réalité, consacrent un mensonge. Non, il n’attendait rien de tel. Sa fierté était grande, au contraire, d’avoir réussi à renouer avec les habitudes anciennes sans rien briser de leur réseau délicat, de s’y retrouver tellement à l’aise, alors que tant d’autres auraient sans doute cédé au désir aveugle de tout rompre autour d’eux, de se venger ainsi de leurs angoisses, après les avoir surmontées. Au contraire, son destin était désormais fixé, et le cours de sa vie tracé jusqu’à la mort, qu’il ne souhaitait ni ne redoutait, car il en portait singulièrement l’image en lui-même; elle était déjà sa certitude et son repos. Ce qu’il attendait ne se définit pas aisément, ou du moins il était bien loin d’imaginer que l’entreprise était à peine commencée—que d’ailleurs elle était probablement de celles qui n’ont ni commencement ni fin. La découverte de la solitude où il était tombé l’avait d’abord enivré, rempli de confiance, de force, de mépris. C’en était assez de rompre si parfaitement avec le reste des hommes, de ne vivre que pour lui, et par lui, et il avait cru de bonne foi n’épuiser jamais une si âpre et si rare volupté. Mais voilà que déjà il devait la rechercher, l’éprouver sans cesse, et il ne tirait plus d’elle qu’une joie avare, lente à venir. Il commençait de sentir que le mépris ne se suffit pas à lui-même, qu’il doit se retremper, se renouveler dans un sentiment plus absolu—mais lequel? De ce sentiment, il n’était pas loin de deviner la nature, bien qu’il usât de ruses misérables pour ne pas prononcer son nom, car il sentait que le nouveau monstre, né en lui, ne voulait qu’être vu et caressé une fois pour croître affreusement, et rester seul, dans l’âme détruite, comme un chancre se moule parfaitement sur le membre qu’il a dissous, et en perpétue la forme hideuse. Sans doute il n’eût pas été capable encore de rendre clairement compte des craintes vagues, des pressentiments, de toutes ces choses aveugles et rampantes au fond de sa conscience, et il croyait simplement n’avoir qu’un dernier effort à faire pour se délivrer entièrement. Soit qu’il l’eût ainsi voulu, soit qu’il fût plus simplement arrivé au terme d’une lente mais incroyable dégradation, sa vie tout entière avait pris son appui sur l’orgueil, et il se flattait de lui avoir trouvé là une forte et sûre assise. Étrange erreur d’un homme qui ne savait point encore que l’orgueil n’a rien en propre, n’est que le nom donné à l’âme qui se dévore elle-même. Lorsque cette dégoûtante perversion de l’amour a donné son fruit, elle porte désormais un autre nom, plus riche de sens, substantiel: la haine.

Comme un amant s’avise tout à coup, avec épouvante, au creux même de ce qu’il appelle son extase, que le corps qu’il presse n’a plus rien à lui livrer de précieux, qu’il est vide et déjà délaissé, ainsi l’abbé Cénabre sentait parfois, et pour un instant, la précarité de son triomphe, l’inanité de sa possession. A de tels moments, le calme où il était tombé ne le rassurait pas assez, l’étonnait plutôt. Se regardant vivre, si pareil à ce qu’il était jadis, prêtre ponctuel, travailleur exact, visitant les mêmes amis, tenant sur toutes choses les mêmes propos, il sentait non pas le remords, mais la méfiance, et qu’une dissimulation si facile pouvait cacher un piège, n’était peut-être qu’une trêve. Il eût désiré ne pas avoir réussi d’emblée, apprendre avec peine et application son nouveau rôle, se faire violence. Au lieu qu’il s’y trouva d’abord à l’aise, et semblait n’avoir jamais connu rien d’autre. Ce bizarre scrupule n’était d’ailleurs généralement qu’une forme d’inquiétude vague, mais parfois aussi il jaillissait à la surface de la conscience, il se sentait atteint à l’un des points vifs de l’être. C’était, par exemple, à l’une de ces messes matinales qu’il célébrait d’ordinaire avec une indifférence absolue, attentif seulement aux gestes, aux paroles qu’il articulait soigneusement, même à voix basse, comme soucieux de ne pas s’abaisser à une ruse inutile, d’en donner aux auditeurs pour leur argent. Après avoir hésité quelques jours, il prononçait à présent la formule de la consécration non pas, à ce qu’il pensait du moins, par goût secret du sacrilège, mais parce qu’il lui semblait indigne de lui de duper, même par une inoffensive omission, les vieilles femmes qui, un instant plus tard, viendraient s’agenouiller à la Sainte Table… Et soudain ce point de souffrance aiguë l’arrêtait net, le clouait sur place pour une longue minute, parfois dans l’attitude la plus incommode, les bras levés présentant l’hostie à la croix, ou la main dressée pour bénir. Il sortait alors de lui comme on sort d’un songe, se regardait faire, non pas avec terreur mais seulement une immense curiosité. Curiosité impossible à définir, d’une nuance si pathétique à la fois et si délicate qu’on désespère d’en donner une analyse qui ne la trahisse point. Rien qui ressemblât moins à quelque repentir, même informe, à un mouvement de la grâce, ou simplement à la crainte. Bien au contraire il lui semblait alors que ce qui pouvait subsister en lui de douloureux ou de sensible se refermait brusquement et, dans la suspension d’une extraordinaire attente, il se sentait pétrifié. Attente est certes ici le mot qui convient, pourvu qu’on lui donne un sens absolu. A la fois acteur et témoin de ce phénomène étrange, il attendait quelque chose, il ne savait quoi, quelque chose qui allait peut-être naître de son orgueil exalté jusqu’au paroxysme, crispé ainsi qu’un muscle à la limite de son effort. Ainsi le prêtre révolté, face à son Dieu trahi, le regard fixe, attendait une nouvelle et imminente révélation, mais venue de lui-même, et non pas de cette figure de bronze, froide et muette, ou du petit disque blanc si frêle, à travers lequel il voyait danser la flamme des cierges… Quelle révélation? Pourquoi détestait-il à ce moment le calme inouï, l’indifférence lucide, dont il était ordinairement si fier, pourquoi s’emportait-il contre sa volonté, et que désirait-il enfin?… Quiconque eût alors observé attentivement son visage eût sans doute répondu.

Ces crises singulières, chaque fois plus violentes, étaient aussi chaque fois plus brusques et plus courtes. Si brusques et si courtes que la voix du prêtre, surpris parfois au milieu de la récitation d’un verset, accusait à peine un fléchissement. Et il les oubliait aussitôt, n’y pensait plus, jouissant inconsciemment de l’accablement qui les suivait, d’une bienheureuse fatigue dont tremblaient ses genoux sous la soutane. Et il regardait aussi sans comprendre la sueur ruisseler sur ses mains. Le sacristain qui, la messe dite, repliait l’aube avant de la glisser dans un tiroir, s’étonnait de la trouver trempée de sueur.

 

*

 

En traversant le Carrousel, il s’assit un instant sur l’un des bancs de pierre sculptés dans l’épaisseur même du mur, puis gêné par les passants, se remit en route presque aussitôt, mais plus lentement. Depuis six semaines il rassemblait des fiches, prenait des notes, travaillait péniblement, dressant chapitre par chapitre, avec sa minutie habituelle, le plan de son livre. La besogne lui apparaissait à présent fastidieuse, et il ne s’y accrochait plus qu’avec dégoût après en avoir espéré des mois de labeur paisible et un succès tranquille, si différent des anciens triomphes empoisonnés par la crainte d’un scandale, les discussions théologiques et les censures… Et voilà qu’il découvrait que cette crainte avait été une part de sa vie, une part de sa joie! Bien plus! La nécessité de ruser sans cesse, de calculer soigneusement ses chances, d’attaquer de biais, de rompre à temps une polémique où l’on va être entraîné à se découvrir dangereusement, les malices à la fois du chasseur et du chassé, tout cela lui avait été aussi cher que la gloire, et il le désirait de nouveau âprement. Et il avait en même temps la certitude que cela était détruit à jamais, et qu’il l’avait anéanti de ses propres mains.

Il avait encore pressé le pas, il courait presque le long du quai désert, il sentait monter le délire. Sa douloureuse impatience était celle d’un homme qui a longtemps cherché, presque à son insu, le chiffre ou le mot oublié, et qui s’aperçoit en même temps qu’il va surgir du fond de sa mémoire, et que de ce chiffre ou de ce mot dépend sa vie. Une foule d’idées, en nombre immense, se pressaient, s’affrontaient dans un désordre prodigieux et il croyait savoir, il savait maintenant que sitôt répondu à la question qu’il venait de poser cette confusion cesserait comme par enchantement. Presque à la même seconde une telle agitation lui fit honte, et par un de ces retours dont il était seul capable et où il se dépensait avec une violence étrange, il s’arrêta, se contraignit à rester un long temps immobile, les bras croisés sur le parapet, de l’air tranquille d’un passant qui regarde couler l’eau boueuse un soir d’été. Et pour tenter d’avoir raison de ce monstrueux rêve en l’amenant de force d’une zone obscure à une zone claire de la conscience, il essaya de l’exprimer en paroles intelligibles, il se mit à s’interroger et à répondre tour à tour, à voix basse, ainsi qu’il eût discuté avec un ami:

«C’est bien simple: j’abandonne décidément mon livre, je renonce à cette histoire, et pour commencer je brûle mes notes ce soir.—A quoi bon? Tu es bête!—Évidemment les sujets ne manquent pas, qui me sollicitaient encore il y a un mois. Je n’aurai que l’embarras de choisir.—Et pourquoi suis-je bête? Pourquoi n’aurais-je plus de cœur à l’ouvrage?—Je ne crois plus,—soit,—il est vrai. Je ne crois plus… Je ne crois plus à rien. Je ne crois plus à rien. Je ne crois plus à rien. Je ne…»

Il se surprit répétant machinalement la phrase stupide (combien de fois?) et à dix pas de lui un vieil homme, la tête penchée sur l’épaule, le regardait avec tristesse, et s’éloigna aussitôt, en rougissant.

Il cacha son visage dans ses mains, s’efforça de reprendre la discussion au point où il l’avait laissée, se faisant mille reproches à voix basse, puis s’encourageant par des exclamations puériles, des «Voyons! voyons!» retrouvant au fond de sa mémoire les ruses du bon écolier qui cherche à fixer son attention sur un texte difficile. Ah! que ne se vit-il alors tel quel, dans la profondeur de sa chute! «Voyons! voyons! Serrons la question de près! Ne restons pas en l’air. N’ai-je pas écrit tant de livres avec joie? Oui. Oui, oui, oui! Voilà donc un point acquis. Et pourquoi me suis-je cru forcé d’abandonner ces sujets, une matière si riche, inépuisable? Voilà. Attention!—Ceci est un autre point délicat. Voyons: à la prendre en elle-même—ou plutôt objectivement—à l’étudier du dehors, avec un désintéressement absolu—la sainteté, par exemple… Non! Non! mille fois non! s’écria-t-il cette fois à voix haute et en frappant du poing sur la terre. Il faut prendre parti! Je dois prendre parti!»

D’un regard furtif, jeté à droite et à gauche, il s’assura que personne ne l’avait entendu. Jusqu’au Pont-Neuf, le quai était désert. La sirène d’un remorqueur gémit doucement, puis haussa son cri funèbre, et la dernière note déchirante, en retombant, donna le signal du crépuscule.

 

*

 

Il fit un geste d’impuissance, et s’éveilla. Le ciel était pur et tout proche, cerné de l’orient à l’occident par une buée couleur de soufre. Les immenses platanes de la rive balançaient mollement leurs branches. Toutes à la fois, face au couchant, cent mille fenêtres allumèrent un fanal rouge, et qui sombra presque aussitôt. Alors seulement, le vent fraîchit.

Sa montre marquait dix heures, et il la remit brusquement dans sa poche, comme on supprime un témoin gênant. Déjà le débat qui venait de prendre fin, où il s’était engagé avec tant d’angoisse, n’était plus qu’un souvenir confus, s’effaçait comme un rêve, et il n’avait nettement conscience que du temps perdu. Bien qu’il en eût été ainsi, d’ailleurs, à chacune des crises précédentes, aucune d’elles ne l’avait encore si cruellement exercé, ni mené si avant à travers son dedans ténébreux. Et jamais non plus elle ne l’avait laissé si âprement tourmenté de colère, et si déçu.

Il traversa le pont des Arts, s’engagea dans la rue Bonaparte, prit à droite une rue déserte, puis une autre, et une autre encore. Son mauvais rêve était tout à fait dissipé, ne l’occupait plus. Il sentait seulement le besoin d’user par la fatigue l’agitation douloureuse dont il ne pouvait se rendre maître, et il choisissait au passage, pour sa promenade sans but, d’instinct, les ruelles plus étroites et plus noires. La dernière déboucha sur le boulevard Saint-Germain, déjà désert. Presque en même temps, il heurta de l’épaule un vieux pauvre, debout dans l’encoignure d’une porte, et sans doute endormi. La surprise le tint immobile un moment, puis il dit: «Que voulez-vous?»—avec colère, et d’un tel accent qu’il eut honte.

Mais l’autre, dès longtemps rompu sans doute à ce genre d’escrime, répondit avec l’admirable à-propos des mendiants, sans se troubler:

—C’est le bon Dieu qui vous envoie, monsieur le curé. Ave Maria! Dominus!

Il plongea sa main dans un trou de sa veste, en sortit un papier sordide.

—Voilà mon certificat. Et je vais vous dire. J’avais aussi un certificat du commissaire, avec mon billet de sortie de l’hôpital, épinglé dessus. Ah! malheur! Ah! nom de Dieu de nom de Dieu! Mais je les ai perdus, monsieur le curé. Voilà ma veine! Preuve que je suis un honnête homme. Y a de la chance que pour la canaille et le parasite, c’est mon idée.

Il replongea mollement sa main dans un autre trou, la retira vide, et dit avec amertume et résignation:

—Ça va. Je ne demande plus que dix sous.

L’abbé Cénabre vit les petits yeux gris luire, entre deux bourrelets de crasse, et son cœur se tordit de dégoût. Mais à sa grande surprise, il répondit comme malgré lui, sur un ton de douceur étrange:

—Avez-vous faim?

—Si j’ai faim! j’ai toujours faim! C’est de naissance. Ne me demandez pas si j’ai faim, ah, malheur! Si… j’ai… faim!

Il prit, levant le bras, et dépliant sa main noire, le ciel à témoin, d’une telle candeur, jouant l’amertume à merveille, mais toute sa vieille face éblouie d’une immense rigolade intérieure. «Un curé de croquants, se dit-il. Y a du bon.»

—Je voudrais faire quelque chose pour vous, reprit doucement l’abbé Cénabre. Donner dix sous, ou dix francs, à quoi bon? Vous n’en serez pas plus riche. Il faut que nous trouvions mieux, mon ami.

Le regard du pauvre diable n’exprima plus aussitôt qu’une méfiance infinie.

—Je dois travailler, essaya-t-il d’expliquer mollement. Seulement je devrai d’abord me requinquer. Faible comme un enfant, monsieur le curé. Plus de force, rasé. J’aime mieux crever.

Il glissa de nouveau dans l’encoignure, et y disparut. L’abbé Cénabre ne voyait plus que le bas du visage, éclairé en dessous. Et la mâchoire inférieure, si maigre, claquait de déception et de colère.

 

*

 

L’illustre historien fit le geste de désappointement d’un terrier qui rate sa proie. Une petite seconde encore il hésita, honteux de lui, impuissant à se dégager, cédant peu à peu à un entraînement irrésistible. De jour en jour, et presque à son insu, ces soudains fléchissements lui devenaient plus familiers, moins douloureux, inquiétaient moins sa raison. Il était fait à leur rythme singulier, toujours le même. Le premier choc, impossible à prévoir, ni à parer, de telle pensée tout à coup surgie, en apparence inoffensive, mais qui ne quittait plus le champ de la conscience, refusait de passer, arrêtait net le déroulement des idées et des images, ainsi qu’un corps étranger bloque un rouage délicat… Puis l’extrême attention de tout l’être, son absorption, comme d’un homme qui fixe stupidement l’angle d’un mur, et n’ose en détacher les yeux avant d’avoir retrouvé le mot perdu… Et enfin la délivrance, dans un accès de rage, une détente sauvage de l’âme humiliée.

«Petits accidents sans importance!» se disait-il à lui-même, dès que le calme était revenu. Car la simplicité, la régularité de sa tâche quotidienne, sa monotonie, voulue, délibérée, entretenait en lui l’illusion que ces désordres n’étaient que le reliquat, les derniers symptômes d’un mal déjà ancien. Mais ils étaient sa vie même, poursuivant son cours, implacable, cherchant sa voie et son issue, ainsi qu’une eau sous la terre. La méditation commencée dans l’angoisse, puis brusquement interrompue, chassée des hautes régions de l’âme mais non vaincue, se continuait dans les ténèbres et reparaissait tout à coup, comme si, tout autre détour interdit, refoulée dans les profondeurs du sensible, elle eût sournoisement tracé sa route à même la chair douloureuse, suivi les réseaux mystérieux de la moelle et des nerfs, pour prendre la volonté par surprise, et forcer enfin la conscience.

Cette fois encore le même entêtement stupide le tint un moment face au misérable dont il ne voyait pas les yeux, comme s’il eût attendu de lui quelque réponse décisive. Le vieil homme, inquiet de ce silence, s’étira doucement dans sa cachette, ramena ses mains contre ses cuisses, au fond de ses poches, et retint son haleine. «Le frère est tapé!» se dit-il, philosophe. Mais l’abbé Cénabre était si près de lui qu’il entendit battre son cœur… Alors, il allongea soudain la main, tâta la manche de drap raidie de crasse, referma les doigts, et sans effort, sans brusquerie, d’un geste au contraire lent et mesuré, il tira le bonhomme hors de sa cachette, et le regarda de nouveau, plus curieusement. Le vieux corps ne pesait pas plus qu’un sac de plume au bout de son bras tendu, et il sentait la peau glisser librement sur les os. Le regard, maintenant visible, à la fois narquois et terrifié, demandait humblement grâce, étrangement naïf et même enfantin. En même temps, les jambes esquissèrent un mouvement comique de défense impuissante, comme si elles eussent voulu prendre aussi leur part d’une excellente plaisanterie. «Pouce! je ne joue plus!» dit le cadavre, avec un affreux rire.

Le visage immobile de l’abbé Cénabre s’empourpra, il n’eût su dire si c’était de honte, de déception ou de colère. Mais la déception l’emportait sans doute. Il s’était surpris lui-même, dans cette espèce de frénésie à demi lucide où ses paroles, ses gestes, ses intentions mêmes avaient un sens double, comme ces textes dont la banalité apparente cache une signification plus haute et secrète, connue des seuls initiés. Toujours son bref délire se dissipait ainsi trop tôt, frôlant l’absurde sans y entrer, ne laissant après lui qu’un souvenir vague, confus, impossible à interpréter. Cette fois encore la raison, un temps défaillante et comme prise au dépourvu, s’efforçait de renouer la chaîne, construisait son hypothèse rassurante, ainsi qu’une araignée tisse sa toile autour d’une proie suspecte. Que ce mendiant eût troublé sa méditation, qu’il eût cédé à un mouvement d’impatience, ou même d’involontaire cruauté, quoi de plus naturel, de plus explicable? Ces sortes de distractions ne sont point rares, et tous les rêveurs les connaissent bien. Ainsi parlait une voix intérieure, mais qu’il sentait pourtant étrangère, qu’il méprisait en l’écoutant, dont il connaissait trop l’accent insincère… Il ne la croyait pas. Il ne feignait même pas d’y croire. Le courage lui manquait encore de reformer le pauvre mensonge qu’une autre expérience jetterait sans doute bientôt à bas. Que voulait-il à ce grotesque? Qu’attendait-il de lui? Il n’en avait certes aucune idée; il ne savait rien, sinon qu’il avait tiré de l’ombre ce vieux pantin, comme il eût voulu arracher de son misérable cœur l’angoisse vivante dont il se sentait mourir, et qu’il le contemplait maintenant du même regard avide qu’il eût regardé sa propre conscience. Et comme sa propre conscience, il eût voulu aussi le jeter hors de lui, revenir dessus, le piétiner, l’anéantir… Toute cette scène ne dura pas le temps d’un clin d’œil. Il desserra les doigts.

—Malheur! dit le cadavre. On fait pas mieux. Crédieu! quelle poigne!

Il soufflait par le nez un petit rire craintif, livrant humblement son regard d’affreux enfant quinquagénaire, ses prunelles pâles, dont l’abbé Cénabre ne put supporter l’appel. Il tourna le dos, et s’éloigna lentement, assez lentement pour se laisser rejoindre. Car il entendait derrière lui, d’abord hésitant, puis résolu, le pas de son ténébreux compagnon. Et soudain il vit à ses pieds, sur l’asphalte du trottoir, danser cocassement une ombre.

—Pas de blague, et mes dix sous! demanda l’ombre d’une voix qui s’efforçait d’être brave. Dix sous seulement, monsieur le curé, et je mets les voiles! Dix sous pour le vieux gosse qui comprend la rigolade. Et je vous plaque après, craignez rien! Je fais suisse.

—Suivez-moi, au contraire, dit l’abbé Cénabre. Je n’avais pas l’intention de vous renvoyer sans un secours. Nous conviendrons peut-être en marchant de quelque moyen de vous être utile. Je suis attendu moi-même, mon ami.

Il parlait avec douceur, et même il sourit au visage inquiet levé vers lui. La rue où ils s’enfonçaient descendait de biais vers la Seine, et ils n’y rencontrèrent qu’un sergent de ville somnolent dont la vue remplit d’amertume le vieux pitre qui, tout soufflant et boitillant,—car il tirait la jambe,—en était déjà aux confidences, expliquait son caractère, alignant des mensonges énormes, à la fois subtils et ingénus, scandés de: «Vous êtes un type à comprendre…»—«Je vais vous dire encore sans charre…»—«Avec vous, pas besoin de boniment…», etc. Il déplorait sur toutes choses que sa famille lui eût fait cette injustice de lui donner le nom d’Ambroise, cause de ses malheurs: «Un sale nom, monsieur le curé, un nom de salaud, qui fait rigoler, un nom de cocu! Pas moyen d’être seulement respecté avec un nom pareil. A l’école, ils m’appelaient Framboise, et l’instituteur ne pouvait pas m’encaisser, rapport aussi que je suis devenu orphelin. Au chantier, c’était le même tabac. Allez aux halles, vous ne pourriez pas l’ouvrir sur moi, sans faire tordre tous les copains. Mon père était un bon ouvrier, mais il manquait de jugement. Ma mère avait de l’intelligence, mais pas de conduite. Elle s’est ensauvée un jour avec un chef de la Garde, qui pour se débarrasser d’elle, l’a fait donner par les mœurs. Une belle vache!»

Il avait peine à suivre, car l’abbé Cénabre allongeait le pas sans répondre, ni même tourner la tête. «Je crois lui en fourrer plein la vue, mais c’est plutôt lui qui me fait poser!» pensait douloureusement le pauvre bougre, essayant courageusement d’échauffer sa sciatique, sans geindre. «Sale gueule de raie!» Mais il n’aurait, pour rien au monde, lâché prise avant d’avoir le cœur net, sans doute par un obscur souci du travail bien fait, une sorte de conscience professionnelle léguée à sa misère par les ancêtres inconnus, les tenaces paysans beaucerons—ces croquants qu’il croyait mépriser, en pantruchard affranchi.

Par quel instinct de vieil esclave, par quelle clairvoyance sinistre devinait-il aussi que ce prêtre si grave, dont il osait à peine soutenir le regard lourd, lui demandait secrètement, attendait de lui, cela même qu’un mendiant cache ordinairement à la clientèle, le fonds sordide, ce qu’il nommait terriblement son «guignol»? Car il avait laissé très vite le répertoire habituel des histoires attendrissantes, et il parlait à présent d’abondance, se dégradait comme à plaisir, avec une sorte de coquetterie obscure, un cynisme dont l’absurde et puéril mensonge eût crevé le cœur le plus dur.—«Le frère rigole en dedans», se disait-il pour s’encourager entre deux hoquets de son affreuse joie. Et il continuait à faire l’espiègle, recru de sommeil, cramponné à son rôle, ainsi qu’une fille exténuée joue les vicieuses.—«Ah! la rosse! pensait-il. Si je l’embête, je suis foutu! Il y a des types comme ça. J’en ai connu.»

D’ailleurs l’abbé Cénabre laissait paraître, sinon son plaisir, au moins quelque intérêt, l’encourageant parfois d’une réponse brève, d’un vague sourire furtif, dont le misérable se régalait. Ils descendaient les quais d’un pas un peu ralenti, vers la lointaine gare du P.-L.-M. et ils voyaient cligner dans le brouillard son œil énorme. L’aiguille avait déjà dépassé minuit, et l’auteur de la Vie de Tauler ne se décidait pas encore à rompre une fois pour toutes avec son singulier compère. Le hideux babil accompagnait, s’accordait non sans douceur à sa propre méditation, et il eût volontiers pris cette douceur pour de la pitié bien qu’il n’eût jamais été, à aucun autre moment de sa vie, moins capable de pitié. Mais la sévère contrainte qu’il exerçait depuis tant de jours contre lui-même venait de se relâcher à son insu; il goûtait ce que l’orgueil à la torture recherche avec avidité, le court et précaire rafraîchissement de la honte. Car l’humilité n’est point, ainsi que la définissent les sots, un bien seulement céleste, fait pour les hommes divins. La nature déchue qui la hait ne saurait néanmoins en tarir tout à fait la source, aux dernières profondeurs de l’être, sans se frapper de stérilité. Il en est d’elle comme de ces éléments de la matière vivante, dont l’analyse ne découvre parfois que des traces imperceptibles. On la croit déjà tarie, et elle reparaît tout à coup, inattendue, méconnaissable, ainsi qu’un mince filet d’eau perce le sol, et fait à la surface une petite nappe de boue où le misérable qui meurt de soif peut encore enfoncer sa bouche. La pleine conscience dans le mal n’est pas de ce monde. Le remords parfait, absolu, ferait jaillir l’enfer dans l’homme, et le consumerait sur place.

L’abbé Cénabre goûtait une certaine espèce de honte, et il n’en éprouvait aucune peine, il s’y délivrait doucement. Il la goûtait sans arrière-pensée, tout à la joie d’échapper pour un moment à son perpétuel tête-à-tête, la silencieuse et tragique confrontation. C’était la première fois, après tant d’années, qu’il rompait le pacte d’une sévère, d’une impitoyable discipline extérieure, et il s’étonnait à peine de son audace, il en avait à peine conscience. Il ne cherchait même plus les rues obscures, il entraînait son compagnon en pleine lumière, comme s’il eût répondu à un défi, et c’était à présent le pauvre diable qui s’effaçait de son mieux, rasait les murs, étouffait son rire, souhaitait d’en finir, dût-il même y sacrifier une ventrée hypothétique, dont l’espérance désertait peu à peu son cœur. Mais il eût été peu sage de penser affliger ou attendrir l’abbé Cénabre cette nuit-là.

Car elle lui rappelait une autre nuit, déjà enfoncée bien avant dans le passé, néanmoins inoubliable. Elle l’évoquait avec tant de force qu’elle s’y juxtaposait, pour ainsi dire, la recouvrait exactement, bien que les deux images ne s’en pussent confondre, comme ces dessins subtils qui, par un imperceptible déplacement des lignes, ou de leur rapport, font d’un même visage une copie tragique ou cocasse. Et fixant pardessus l’épaule son compagnon, il pensait à l’abbé Chevance, à ses yeux tristes, il le voyait rouler à terre, il ramassait son rabat troué. Alors il sentait gronder dans sa gorge le même rire furieux.

Insensiblement, l’espèce de curiosité anxieuse qui l’avait d’abord entraîné dans cette aventure singulière faisait place à un autre sentiment beaucoup plus profond dont il ne pouvait plus méconnaître l’entraînement irrésistible. Il touchait un nouveau but, il prenait sa revanche, il semblait qu’il se vengeât sur cette proie innocente d’avoir cru, de croire encore malgré lui, d’espérer toujours être le même homme qu’avant.—«Je n’ai perdu que Dieu, s’était-il répété cent fois déjà. Je n’ai donc rien perdu. Mais ma vie s’était constituée en fonction d’une telle hypothèse, tenait d’elle sa raison d’être, son sérieux. Dieu est nécessaire à mes habitudes, à mes travaux, à mon état. J’agirai donc comme s’il existait. C’est un parti à prendre une fois pour toutes.» Il l’avait pris; et, à sa grande stupéfaction, cette attitude si simplement prise, si aisément gardée, contre laquelle ne se révoltaient pourtant ni sa sensibilité ni sa raison, s’accompagnait d’un travail intérieur inexplicable, d’une lente et progressive transformation des plus secrètes puissances de l’être. Il était vidé de toute croyance, net de tout le passé, sans remords et sans regret, à l’un de ces lieux privilégiés de la vie mortelle où l’homme atteint, sinon au repos, du moins à l’immobilité, n’ayant plus rien à perdre, ses gains désormais prévus, escomptés jusqu’au dernier liard. Et pourtant, il sentait toujours en lui ce glissement indéfinissable, cet écoulement—ou du moins il en prenait conscience par la bizarre tension de sa volonté, ainsi qu’un marin dans les ténèbres connaît la force d’un courant ou le rafraîchissement de la brise au raidissement des chaînes de l’ancre. Dieu ne lui manquait pas, car il croyait bien n’avoir pas rejeté la foi: elle s’était brusquement détachée de lui. Alors, quoi?

Tout autre que lui n’eût sans doute attaché que peu d’importance à une promenade nocturne, aux côtés d’un vagabond, à travers un quartier de Paris déjà désert passé minuit. Quel prêtre n’a été ainsi abordé et suivi bien des fois? Mais l’abbé Cénabre, sous sa morgue, a toujours eu plus qu’une répugnance, la terreur des gens mal vêtus, commune à tant de savants qui voient dans chaque pauvre diable un animal d’une race inconnue, toujours prêt à brûler les bibliothèques, lacérer les fiches, et bouleverser les laboratoires à grands coups de souliers ferrés. Chez l’abbé Cénabre, ce préjugé du petit bourgeois studieux se double d’une tenace rancune envers un troupeau dégradé dont il croit n’être sorti que par un miracle d’intelligence et de volonté, et qu’il n’approche jamais sans une crainte puérile où revivent toutes les humiliations de sa misérable enfance, et comme la vague épouvante d’être reconnu tout à coup et nommé par son nom. Car l’orgueil, chez les plus grands, a de ces naïvetés déconcertantes.

Jamais l’homme qui, à douze ans, implorait la faveur de passer ses vacances au séminaire, inventant pour l’obtenir des mensonges ingénieux qui édifiaient grandement ses maîtres, simplement par dégoût de la maison paternelle dont il ne pouvait retrouver sans rougir jusqu’aux oreilles, dès le seuil franchi, l’humble odeur, inoubliable, de gros velours et de lard fondu, n’avait réellement connu le pauvre. Passé du petit séminaire au grand, puis de là en Sorbonne, après avoir échappé à la caserne, il avait vécu la vie d’un étudiant besogneux et fier, intimidé par ses compagnons riches, dédaigneux des autres (mais s’appliquant soigneusement à celer ses goûts et ses dégoûts pour ne faire sa société que des plus travailleurs et des mieux notés de ses rivaux, dont il avait suivi prudemment l’ascension), respecté, sinon aimé, jusqu’à ce qu’un premier rayon de gloire eût rallié les hésitants. Chacun de ses pas en avant avait été une rupture avec le passé, la famille où il ne comptait à présent que de rares cousins aux noms oubliés, la province, qu’il n’avait jamais traversée, même en chemin de fer, sans une douloureuse crispation du cœur, le diocèse qu’il avait fui, et dont le vieil évêque était l’un de ses plus fermes et plus dangereux censeurs. De jour en jour plus solidement retranché dans sa vie laborieuse et austère, il s’était appliqué à n’inspirer aucune envie, témoignant en toute conjoncture la même prudence et le goût très sûr qu’il avait montré en s’entourant peu à peu d’un luxe presque invisible, ce mobilier rare, ces admirables pièces appréciées d’un petit nombre d’amis raffinés, peu remarquées des autres. Tous les actes de l’abbé Cénabre avaient eu jusqu’alors le même caractère de ruse un peu grossière, mais patiente, appliquée, méthodique, qui finit par triompher à la longue de toutes les méfiances, ou du moins par les lasser. L’unique point faible d’une défense aussi savante avait été, pendant de longues années, la volontaire équivoque entretenue en lui-même, l’indifférence à Dieu chaque jour plus profonde, à laquelle il avait enfin osé donner son vrai nom. Désormais il savait ce qu’il était: un prêtre sans la foi. La certitude en était acquise, le débat clos. L’hypocrite est avant tout un malheureux qui convient imprudemment de son attitude envers autrui avant d’avoir eu le courage de se définir soi-même exactement, car il répugne à se voir tel qu’il est; il se cherche une sincérité, sacrifie à cette impossible gageure des avantages certains, et finit par se duper. Pour mentir utilement, avec efficace et sécurité plénière, il faut connaître son mensonge et s’exercer à l’aimer.

 

*

 

C’est ainsi que l’abbé Cénabre avait arraché avec une violence sauvage, cette part déchue de lui-même, dès longtemps condamnée, à présent morte. Son terrible, son féroce bon sens que nulle angoisse n’est assez forte pour détruire entièrement, lui avait inspiré de pousser l’expérience à fond, d’en finir une fois d’un seul coup. Ayant souvent médité sur le sort malheureux des renégats, même illustres, qui finissent dans une monotone et humiliante dispute, impuissants à se dégager tout à fait, et qui ont l’air, en l’injuriant, de traîner avec eux leur dieu outragé ainsi qu’un compagnon de chaîne, il s’était fait la solennelle promesse de rester jusqu’à la fin, jusqu’à la mort, impénétrable. Il pensait, non sans raison, que la maladresse de ces négateurs anxieux, bourrelés, est de n’avoir libéré que leurs cerveaux, tandis que la croyance n’en finit pas de se survivre et de se corrompre lentement aux replis les plus secrets, les moins faciles à atteindre, de leur sensibilité. Une telle contradiction, et si réservée, si profonde, les exerce d’autant plus cruellement qu’ils ne sauraient se faire d’elle une idée claire, ni l’exprimer, sinon par les vains et puérils bégaiements de la haine. Ils ne participent plus à une foi dont ils demeurent les esclaves écumants. Qu’importe s’ils pensent l’avoir tuée?—«Ils restent liés à un cadavre», disait d’eux, avec mépris, l’abbé Cénabre. Car il s’était flatté de croire qu’il n’aurait jamais, avec ces misérables déclassés, rien de commun, et pour échapper lui-même, en quelque mesure, au sentiment de sa propre solitude morale, il se rassurait en pensant que le nombre était sans doute grand dans l’Église de ceux qui lui ressemblaient, âmes vigilantes et fortes, capables de tenir un secret, inflexibles.

C’est alors que son orgueil avait reçu le coup le plus dur.

Chose étrange, incroyable! L’équivoque renaissait, mais plus subtile, plus perfide. En vain cherchait-il à se convaincre, par d’irréprochables arguments, qu’ayant décidément renoncé une certaine discipline intérieure, devenue inutile, son intérêt comme sa dignité lui commandaient d’y conformer néanmoins sa vie. La contrainte qui lui avait paru jusque-là si légère, en si parfait accord avec son goût de l’ordre, de la respectabilité, du travail, il l’endurait avec peine, il tentait d’y échapper sournoisement. Ç’avait été d’abord de ces petits manquements volontaires qui ressemblent à des distractions, et qui n’échappent jamais toutefois à l’œil d’un secrétaire ou d’une servante. L’abbé Cénabre laissait croître sa barbe, négligeait ses mains qu’il avait belles, prolongeait ses repas, sa sieste. Il lui arrivait de se jeter, tout habillé sur son lit, que sa gouvernante s’étonnait de retrouver le soir en désordre, la courtepointe en satin grenat souillée de boue, gardant la marque de ses gros souliers. «Mon maître (elle disait mon maître, avec l’accent limousin), mon maître devient sale, confiait-elle à ses amies. Un homme si soigneux!»

«A quoi bon?» pensait-il sans oser avouer que la sinistre parole, qui est au principe de tous les abandonnements, n’exprimait sans doute qu’à demi sa bizarre transformation. Le peuple dit, en son langage, d’un homme qui ne résiste plus à l’écœurement, qu’il se laisse aller, qu’il s’oublie. Or l’abbé Cénabre ne s’oubliait pas, il se désertait volontairement, ou du moins il désertait peu à peu cette image de lui si patiemment formée. Il s’essayait, encore timidement et non pas sans un confus plaisir, à ce désordre qu’il avait cru jadis haïr, moins dégoûté que curieux, ainsi qu’une fille chaste trébuche au seuil d’une mauvaise pensée, avant d’y entrer pour tout de bon… Une journée de paresse le laissait anxieux, irrité contre lui-même ou convulsé de mépris, avec le désir absurde de retrouver le lendemain les mêmes douloureux loisirs. D’ailleurs il eût pu noter d’autres symptômes plus singuliers. Par exemple, certaines éditions rares qu’il avait le plus aimées, lui étaient devenues odieuses tout à coup, inexplicablement, comme si le luxe et l’éclat des reliures, la blancheur des marges, la bonne odeur du papier net, intact, l’eussent défié. Un soir, il avait posé, stupidement, ainsi qu’on écrase une bête inoffensive, sur une page de garde d’un Hollande immaculé, son pouce gras. Puis tremblant de honte, avec un geste d’assassin, il avait couru jeter dans le poêle le livre souillé.

Ceux qui se nomment d’eux-mêmes, avec une admirable modestie, psychiatres, eussent vu là sans doute les signes précurseurs du grand trouble sexuel dont la menace pèse sur la cinquantaine, et conseillé selon le rite antique, un voyage en Italie. Mais nul autre voyage qu’au pays des ombres n’eût apporté à l’abbé Cénabre le silence et la paix. Il allait et venait à travers une sorte de rumeur confuse, que le sommeil même n’apaisait pas tout à fait, désormais trop familière pour l’inquiéter sérieusement, bien qu’elle contribuât à entretenir en lui une irritation sourde qui finissait par exploser en violences soudaines, et dont il se rendait maître, toujours trop tard, au prix d’un effort inouï. De tels accès apaisaient pour un moment l’infatigable murmure, puis il reprenait doucement, prudemment, ainsi qu’un chœur docile qui voit se lever le bâton du chef… Et pourquoi, d’ailleurs, appeler murmure ce qu’aucune oreille humaine ne peut entendre?

Car en s’appliquant à suivre d’aussi près, pas à pas, la lente et progressive dégradation d’une âme, sa chute oblique, on risque de paraître accorder une importance excessive à certains signes matériels qui passent inaperçus du patient, ou du moins ne le troublent qu’à demi. L’abbé Cénabre était alors tout à fait incapable de prêter à ces accidents divers une véritable attention, et ils se confondaient d’ordinaire en un même malaise, profond, mais supportable, plus supportable à mesure que la résistance faiblissait. On ne croit pas aisément à sa propre transformation, lorsque la volonté presque intacte commande encore aux muscles, et règle les gestes et l’attitude. Mais un autre piège, et que la plus extraordinaire malice n’eût pas réussi à déceler, car il était tendu au point le plus inaccessible et le plus délicat de son être même, et comme à la racine de sa vie, devait être fatal au malheureux. Il ne se transformait point, à vrai dire, il semblait plutôt qu’il reculât vers le passé, qu’il remontât vers sa source. Il ne découvrait pas un homme nouveau, il retrouvait l’ancien, il se retrouvait peu à peu. Telle avait été la conséquence inattendue, imprévisible, surnaturelle, de la pleinière, de la définitive acceptation du mensonge! La forte image qu’il avait formée, le personnage d’artifice et de fraude que tous—et lui-même—tenaient pour l’homme véritable et vivant, se désagrégeait petit à petit, se détachait de lui par lambeaux. Il semblait que cette laborieuse création de son industrie, amenée à son point de perfection, s’effondrât, comme si l’espèce d’âme qui l’avait animée jusqu’alors eût été justement ce rien de doute, ou du moins d’hésitation, l’équivoque détestable qu’il avait osé aborder de front et détruire. Ainsi qu’un soir d’émeute on voit surgir de toutes parts des hommes oubliés que les caves et les prisons dégorgent tout à coup sur la ville, éblouis par la lumière, prudents, furtifs, se hâtant vers la clameur et l’incendie d’un pas silencieux, ainsi l’abbé Cénabre eût pu reconnaître et nombrer, un par un, les mille visages de son enfance. Dans cette âme entre toutes prédestinée, l’orgueil et l’ambition avaient établi trop tôt leur empire, la volonté infléchissable avait moins vaincu que refoulé, rejeté dans l’ombre, les fantômes. Tous les coins obscurs grouillaient d’une vie féroce, embryonnaire—pensées, désirs, convoitises à peine évoluées, réduites à l’essentiel, au germe endormi mais vivant. Et ce petit peuple monstrueux, soudain tiré des limbes de la mémoire, s’avançait en chancelant au bord de la conscience, aussi difficile à reconnaître et à nommer que ces nains quinquagénaires, sans âge et sans sexe, obsession de peintres hantés.

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