L'imposture
A un signe de Pernichon, il rougit…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
L’homme qui voit se relever dans l’âge mûr, ou la vieillesse, la brutale adolescence, sait du moins à quelle sorte d’ennemi il a affaire, et quelle est sa force. Au lieu que le misérable prêtre ne rencontrait rien devant lui qui pût être saisi à bras-le-corps, et terrassé. A vrai dire, il n’avait été jusqu’alors nullement tenté, ou sa tentation avait le vague et l’indéterminé des curiosités de l’enfance. Cette part si sensible de notre être, si découverte, la première touchée, et dont les réactions profondes, si toutefois notre raison osait en tirer parti, nous mettraient le plus souvent en garde contre les entreprises plus poussées et plus perfides du mal, la chair restait chez lui froide, indifférente. On sait que son immense orgueil, plus encore que sa vie laborieuse, avait depuis longtemps comme frappé de stupeur, engourdi sa sensualité. Elle se réveillait pourtant. Et le premier signe de ce réveil fut aussi peu aisé à interpréter, non moins obscur. Alors qu’il s’était si souvent flatté jadis de ne laisser jamais ses plus hautes facultés sans exercice, toujours argumentant et méditant, même au cours de ses promenades solitaires, il se surprenait maintenant à laisser traîner sur tant de choses étrangères du dehors, jadis méprisées, un regard avide ou sournois. Il cherchait parfois, avec une sorte de nostalgie, un attendrissement indéfinissable, cela qui, jadis, ne lui eût assurément inspiré que mépris ou dégoût, par exemple le tumulte heureux des faubourgs, à midi, leur coudoiement brutal, la vie grossière et fraternelle qui a son flux et son reflux. Il souhaitait par moments se perdre en elle, puis il l’affrontait, il la défiait avec de sombres délices. Car il avait jadis redouté la foule et le bruit, et cette crainte absurde à surmonter était un des éléments de son capricieux plaisir. Tel regard méfiant d’un compagnon, telle injure entendue sans sourciller, jaillie d’une gargote, le rire d’une fille ou son timide appel, les mille petites aventures de la rue l’agitaient extraordinairement. Jamais il ne sentait mieux qu’alors sa solitude, jamais il ne souhaitait plus ardemment d’y échapper, de rompre le cercle enchanté à n’importe quel prix, de se rendre à discrétion, corps et âme. C’était comme un de ces coups de vent brusques qui volent le souffle jusqu’au creux de la poitrine et vous font plier les genoux. Il avait envie de crier à ces gens heureux, ou qu’il croyait naïvement tels: «—Recevez-moi! Délivrez-moi! ou du moins insultez-moi…» Car tout menteur a connu ce besoin de provoquer l’injure, qui ne va pas à lui, mais à ce qu’il paraît, aux apparences dont il est devenu l’esclave, à son masque.
… … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … …
—Non, monsieur, dit le pauvre bougre, j’ai ma claque. C’est surtout à cause de mon nerf forcé: il me tire comme le tonnerre de Dieu… Vous aimez la blague, j’en suis pas ennemi—mais permettez! sans charre! Il n’y a pas d’humanité chrétienne à me faire trotter comme un pur sang, avec une jambe pareille. Je connais le truc: c’est une balade histoire de rire, pour la rigolade de la chose à raconter à des copains. J’en peux plus, patron.
Sa misérable voix tremblait, non de colère, mais de fatigue. Le dos appuyé au mur, sa jambe malade repliée sous lui, pareil à un oiseau maléfique, enveloppé tout entier dans la grande ombre de l’abbé Cénabre, il le regardait humblement.
—Vous êtes fou, mon ami, répondit rudement le prêtre. Je ne me moque jamais des pauvres. J’ai d’ailleurs agi moi-même sans réflexion: vous deviez m’arrêter plus tôt, voilà tout.
—Il n’y a pas d’offense, dit l’homme. Vous m’avez toujours répondu gentiment, faut être juste. Oui, je connais le truc de la chose: le prêtre, c’est éduqué, c’est poli, ça sait le mal qu’on se donne. Je voudrais vous avoir fait mieux rigoler, mais je n’ai qu’à moitié le cœur à la rigolade, une déveine! Ordinairement, il n’y a pas plus carnaval que moi. Les gens me tombent dessus, rien qu’à voir ma bobine sous un bec de gaz. Tenez, hier encore, rue Richer, en face des Folies-Bergère, j’ai fait comme ça deux Américains, saouls comme deux vaches…
—Allez-vous vous taire! s’écria l’abbé Cénabre. Je vous défends de penser…
Il se ressaisit aussitôt et ajouta simplement:
—Je vous plains de me croire capable, mon ami, d’une telle cruauté. J’ai eu tort de vous imposer par étourderie une fatigue inutile, et aussi de vous laisser jouer cette absurde comédie comme si j’en étais dupe ou complice.
—Dupe ou complice! Dupe ou complice! répéta docilement le pauvre diable, avec un sourire idiot… Vous allez chercher! Dupe ou complice! Si on peut dire!
—Fichez-moi la paix, hein? cria l’abbé Cénabre hors de lui. Si vous continuez, je ne vous donne pas un sou, avez-vous compris? Voilà trois grands quarts d’heure que j’essaie de tirer de vous une parole raisonnable, sincère, et vous ne m’avez raconté que des mensonges qui ne tromperaient pas un enfant, ou d’abjectes plaisanteries. Je sais ce que je désirais savoir.
Il tira son portefeuille, y prit un billet de cent francs, le froissa du bout des doigts.
—J’ai pas de monnaie… dit le voyou, incorrigible.
Il fit le geste de rattraper sa plaisanterie au vol, comme une mouche. Mais quand il vit substituer au papier désirable une simple coupure de dix francs, il regarda le prêtre, fixement.
Ce n’était pourtant qu’un de ces regards de mendiant, après une longue attente, net de toute ruse, cynique. Le cœur de l’abbé Cénabre sauta néanmoins dans sa poitrine. Ce ne fut pas la peur, ce fut cela qui précède la peur, comparable à un coup de gong en pleine nuit.
*
—Vous n’aurez rien! hurla-t-il. Je ne vous dois rien! Et il lui tourna le dos, pour la seconde fois.
Il gagna presque courant la rue de la Harpe. Il fonça dans l’ombre comme un furieux. La nuit était si douce que dans un marronnier, derrière un mur, un oiseau réveillé fit entendre une espèce de chant. Déjà la pente assez raide contraignait le prêtre à ralentir le pas. Il pencha légèrement la tête. A la hauteur de la rue de Luynes son inoffensif ennemi se hâtait d’un trot inégal. Puis, sans doute dans l’excès de son désespoir, il prit une sorte de galop fourbu.
L’abbé Cénabre eût pu fuir. Il ne lui en eût coûté qu’un petit effort. Il ralentit au contraire, attentif seulement comme la première fois à ne pas se laisser rejoindre trop tôt. Sa colère n’était point tombée, mais il y sentait aussi la déception d’une curiosité impitoyable. Autour de ce vagabond hideux s’étaient pour un moment comme rassemblées, fixées, les images éparses de son angoisse, et par un phénomène plus inexplicable encore, il semblait qu’il eût reconnu quelques-unes de ses pensées les plus secrètes, informulées, dans la confidence ignominieuse. Ce flot de boue l’avait soulagé, comme s’il sortait de lui. Il souhaitait qu’il coulât encore, qu’il achevât d’entraîner avec lui d’autres aveux, d’autres mensonges, impossibles à atteindre jusqu’alors au fond ténébreux de sa propre conscience. Sans qu’il osât l’avouer, sans le savoir peut-être, il avait touché avec un affreux plaisir la vie abjecte qui venait de se découvrir à lui; il l’avait maniée, soupesée, avec l’expérience et l’aplomb d’un connaisseur, et au travers des fanfaronnades ou des vantardises imbéciles, il en avait senti les mobiles et les intentions, la grossière malice. Il la désirait de nouveau.
Au traînement des semelles sur l’asphalte, il mesurait l’épuisement du malheureux, il entendait dans le silence son halètement rageur, obstiné. Puis il ne l’entendit plus. Alors, tournant la tête, il vit la silhouette grotesque, au ras du trottoir, dans un pan d’ombre, immobile. Et il revint doucement vers elle à petits pas.
—Voilà ce qu’on gagne à faire le sot, dit-il. Je voudrais que la leçon, du moins, vous servît. Il ne vous en aura coûté qu’une petite course inutile. Ce n’est pas acheter trop cher le conseil d’être désormais moins bavard, moins empressé de prendre, et plus poli… Êtes-vous vraiment si essoufflé?
—Oui, patron, fit le voyou (d’ailleurs sans l’ombre de rancune). Seulement le coffre est bon (il frappa sa maigre poitrine). C’est mon nerf, toujours mon nerf! Il me tire jusque sur le cœur, cet animal-là. Bon Dieu de bon Dieu!—Ah! patron!
Il prit le billet de cent francs entre les doigts de l’abbé Cénabre et le glissa sous sa chemise, à même sa peau. Puis il rassembla les talons, fit le salut militaire, et cria: «Fixe!»
—Je vous devais cette sorte d’indemnité, dit le prêtre. Me voilà quitte. Vous ne recevrez pas un sou de plus de moi, sous aucun prétexte, retenez-le bien. Inutile de m’accoster désormais: je vous remettrais sans discussion entre les mains du premier sergent de ville venu. Avez-vous compris?
—On sait vivre, répondit mélancoliquement le vieux pitre. Il accompagna cette déclaration résignée d’une grimace inexprimable.
—Un mot encore, continua l’abbé Cénabre, un seul mot. Tâchez de répondre sans mentir, une fois dans votre vie. Pourquoi jouez-vous ce rôle inepte? Pourquoi vous avilissez-vous?
—Je ne m’avilisse pas, dit l’homme. Je montre mon polichinelle.
—Trêve de bêtises! Vous recommencerez demain la comédie avec un autre, tant que vous voudrez, peu m’importe! Essayez seulement de retrouver, de retrouver une petite minute votre conscience, si vous en avez une. Regardez-moi bien en face. Nous avons passé plus d’une heure ensemble, je vous ai écouté patiemment, je vous ai même interrogé parfois. Vous n’avez pas prononcé une seule parole—entendez-vous: une seule!—capable d’inspirer un peu de compassion pour votre misère. Vous ne cherchez qu’à dégoûter. Hé bien, quoi!
—Je vois ce que c’est, fit l’homme après un silence. Vous allez me reprendre mes cent balles.
—J’en donnerais plutôt cent autres pour tirer de vous une parole qui ne soit pas abjection pure.
—Abjection, objection, projection, dit l’idiot.
Et il eut un petit rire à décourager tout autre que le prêtre furieux, emporté malgré lui à la recherche de cette âme comme à la poursuite d’un ennemi. Et pourtant, il souhaitait ne la trouver jamais. Il souhaitait de toutes ses forces n’avoir devant lui que ce tas sordide, ce cadavre.
—Vous mériteriez, dit-il, une paire de gifles.
—Ça se peut, remarqua l’homme, avec une grande douceur. Comment pourrais-je bien savoir ce que vous me voulez? Vous êtes un client pas commode. Il y en a de commodes, et il y en a de pas commodes. Ma petite affaire, c’est de ne pas vous priver de votre contentement: je ne sors pas de là. Mais, je vous demande, est-ce qu’on peut forcer son tempérament? c’est de naissance! A ça près, il n’y a pas plus facile que moi, plus docile. J’ai toujours fait rigoler: c’est ma nature. Une nuit, à Montmartre, ils m’ont entonné mon litre de rhum—une, deux—le temps de compter six. Puis j’ai encore fait le tour de la table sur les mains, les jambes en l’air, avec une soucoupe dans les dents, rapport à la quête, un truc que j’ai. Seulement, j’étais pas nourri à l’époque, vide comme ma poche, creux comme un ballon du Louvre: on m’aurait fait claquer en me marchant dessus, un dedans de poisson, pareil. Alors j’ai failli crever. D’accord et de bien entendu, ce n’est pas des choses à faire. Hé bien, là ou ailleurs, personne n’a jamais vu se dégonfler Framboise. Je suis un homme tranquille. Les marles, les femelles, la police, très peu pour moi: je suis habitué à la société, je connais la politesse, je m’exprime bien. J’aime obéir. Voilà le fait. On me paie, ça va. Une supposition qu’on me propose cent coups de pied au cul, cent sous par coup de pompe, une affaire: je baisse mon froc, et je fais le mort. Tenez! j’ai servi de passe-boule, moi qui vous parle, un petit matin de l’été dernier, près de la porte Dauphine, en plein bois—un type et ses deux poules—des balles de tennis qu’ils disent—pif, paf, dans la gueule—ohé maman! Vous aureriez ri! J’avais les yeux plus gros que des pommes, je saignais du nez, de partout. «Ça va!» dit le type. (Il était mûr comme de juste.) «Encore! Encore!… qu’elles faisaient les poules.—Tu lui donneras cinquante balles! Tu lui donneras cent balles!» Il y en avait une—bon Dieu de bon Dieu quel oiseau!—un fondant rose, patron! toute jeunette, et frisée, une gosse, quoi! Elle venait m’essuyer avec son petit mouchoir de soie et puis, vlan! vlan!… c’est elle qui tapait le plus fort, et juste. Elle disait encore que je ressemblais à défunt son papa les jours qu’il s’était bu, après s’être assommé avec les copains. Mais où vous allez rigoler…
—Vous mentez, dit l’abbé Cénabre, de sa voix lente et basse. Je pourrais vous dire à quelle seconde exactement vous avez recommencé de mentir. Je lis votre mensonge à mesure, entendez-vous! je le vois dans votre ignoble cœur, imbécile! Gardez vos sales histoires pour un autre que moi. Mais attendez! je n’en ai pas fini avec vous. S’il y a encore quelque chose là-dedans—il poussa son doigt si fort au creux de la poitrine encore haletante que le misérable ne put se retenir de geindre—je l’en tirerai.
Il sentait sous sa main frémir le pauvre corps sans défense, et il n’avait aucune pitié. Il fixait son regard dans les yeux pâles qui n’osaient même pas se détourner, se livraient tels quels, ainsi que d’un chien rossé, impatient d’obéir, et qui ne comprend pas. La stupidité du vieil ivrogne, son atroce candeur, ne lui apparaissaient même plus: il n’était sensible qu’à cette dégradation, cette forme réelle et vivante d’une abjection qu’il n’avait jamais connue, à peine devinée ou pressentie, enfin découverte, et dont il subissait l’effrayant prestige. Que pesaient, que devaient peser, devant un tel spectacle, les calculs, les ingénieuses hypothèses de l’historien psychologue si fier de ses travaux de laboratoire? La même impatience, la même avidité de connaître, de pénétrer et de posséder la part réservée des âmes, cette même passion qui l’avait jadis tant de fois agité alors qu’au dernier terme de ses admirables déductions il interrogeait en vain ses saints et ses saintes, aussi impuissant à les condamner qu’à les justifier, le bouleversait de nouveau. Mais cette fois la proie convoitée n’était pas hors de lui, hors de sa portée: il la voyait comme au fond de lui-même, elle le fascinait, ainsi qu’un reflet dans l’eau noire.
*
—Hé là! Ouille là là! Pouce… Pouce, que je vous dis! Une supposition que j’ai menti: l’histoire du passe-boules, tout de même, sans charre, voyons! c’est une bonne histoire, une histoire crevante. Quand je n’ai rien à faire, aucune combine, je me la raconte à moi seul, elle me fait rigoler. Moi, je suis un pauvre homme, un homme innocent: j’ai pas de malice. Mon affaire (que je vous répète) c’est d’obéir. Vas-y, Framboise. Avec le riche, mon prince, faut être mou. Mais quoi, quand même, patron: soyez juste. Je ne peux pas m’ouvrir en deux pour vous faire plaisir?
Il se mit à geindre, avec les profonds soupirs et les hoquets d’un enfant. Et il tâtait aussi, d’une main prudente, le précieux papier sous sa chemise.
—Ne faites pas de grimaces, dit l’abbé Cénabre. Vous savez très bien ce que je vous demande: répondez aux questions que je vais poser, sans mentir. Et d’abord, pourquoi pleurez-vous?
—C’est… c’est… dit enfin le vieux voyou en sanglotant… c’est… que je ne peux pas… ah! nom de Dieu de nom de Dieu!… que je ne peux pas… ah! sacrée bête que je suis!… que je ne peux plus…
—Quoi?
—Je sens que je vais mentir, fit-il d’une voix impayable. Ça sort tout seul. Ça coule comme une source: c’est pas à retenir. Vous pourreriez me casser la gueule. Vous reprendriez vos cent balles, je vous dirais la même chose. Je suis un malheureux, patron, un pauvre petit malheureux. Un autre—parole d’honneur!—un autre comme moi, vous n’en trouveriez pas dans tout Paris… Un autre comme moi!
Il avait l’air de prendre l’immense ville à témoin, et les yeux pâles qui fuyaient ceux de l’abbé Cénabre étaient sans doute en ce moment pleins de ces perspectives de pierre, de ces routes innombrables où il avait tout perdu, jusqu’à sa vérité, jusqu’à son nom.
—Je m’en vais vous aider un peu, fit le prêtre (sa voix, tout de même, trembla). Enfin, mon garçon! Vous avez été jeune. Vous avez été un enfant.
—Nature! répondit l’homme avec un accent terrible.
Il tendit la tête en avant, remonta les épaules, et parut réfléchir profondément.
—Hé bien, continua le prêtre, impitoyable, vous n’avez pas toujours dormi sur les trottoirs, mangé dans les poubelles, ni servi la nuit de jouet à des femmes ivres?
—On m’a déjà observé quelque chose comme ça, un jour, finit par dire le malheureux après un long silence. Et tandis qu’il paraissait rassembler ses souvenirs avec une peine infinie, d’un geste si vif et si précis que l’abbé Cénabre le devina plutôt qu’il ne le vit, sa maigre main de singe, sa patte noire, avait déjà fait passer le billet du creux de son giron dans la tige de sa chaussure, qu’il continua de tenir un moment du bout des doigts, d’un air d’indifférence et de distraction. A peine entendit-on l’imperceptible froissement du papier.
—Vous venez de prendre là une précaution bien inutile, dit tranquillement l’abbé Cénabre: je ne reprends jamais ce que j’ai donné. Mais écoutez-moi: vous en aurez peut-être un autre semblable, pourvu que vous consentiez à parler comme un homme et non comme une bête.
—C’est juste, fit l’homme (une espèce de rougeur inattendue, effrayante, parut et disparut presque aussitôt sur ses joues et sur son front). Puis il se remit à geindre, d’abord doucement, de plus en plus fort, et tout à coup si bruyamment que, pour le faire taire, l’abbé Cénabre dut le frapper rudement sur l’épaule. Le vieux corps était agité d’un tremblement convulsif, sans doute à demi volontaire, car une extraordinaire grimace exprimait autant la ruse que la douleur ou l’effroi.
—Je ne suis pas nourri, gémit-il. Ça n’est pas du travail pour un homme pas nourri. Des questions pareilles!… Et qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte sur ma jeunesse, bon Dieu! Je m’aurai tourné les sangs avant de vous avoir trouvé une histoire, comme ça, en cinq secs… A-t-on idée! D’abord et d’une, défunte ma mère était une…
—Vous allez mentir encore, lui dit l’abbé Cénabre, de sa voix calme.
—Que je sois!… commença le voyou en levant solennellement la main pour un serment, mais il n’acheva pas: sa vieille face s’éclaira d’une surprise sincère. Il laissa retomber son bras.
—C’est bien possible, dit-il. Il faudra que je réfléchisse à ça…
Il renifla encore bruyamment, cracha par terre ses dernières larmes, et reprit, comme délivré d’un poids immense.
—J’ai eu tort de pleurer, je suis trop sensible. Tout ce qui n’est pas dans mon truc, vous comprenez, patron? Ça me casse la tête.
Il soupira de nouveau, d’un air de soulagement indicible.
—J’ai vu des types, j’en ai vu… Mais vous!… Ah! vous… Vous, bon Dieu de bon Dieu! Vous m’avez arraché ça comme avec la main. Je suis un autre homme, je suis comme neuf.
—Qu’est-ce que c’est que cette comédie? demanda l’abbé Cénabre. Arraché quoi?
—L’histoire de moman, dit le vagabond, avec un sourire énorme. C’est une blague. Pour de vrai, je ne sais pas si elle était putain ou non: elle est morte. A l’époque je tétais encore mon pouce, ainsi! Seulement j’ai raconté la même blague des fois et des fois: c’est toujours mon sacré polichinelle, une misère. Le vrai, le faux, voyez-vous patron, on mêle tout. Un bachelier ne s’y reconnaîtrait pas… Mais vous!… ah! vous… Vous l’avez arrachée comme une molaire.
Il se tut un moment, passa la langue sur ses lèvres avec gourmandise, et faisant probablement pour comprendre le suprême effort de sa vie, il conclut:
—Vous n’êtes pas plus curé que ma pomme, voilà mon idée. Les curés, c’est tous des croquants.
—Une minute encore, demanda l’abbé Cénabre. Vous ne me ferez pas croire que vous avez tellement oublié le passé que vous n’y distinguez plus le vrai du faux: Oui, oui: vous entendez très bien ce que je vous dis! Hein?
—Bien sûr, oh! la la! répondit l’autre, vaguement.
*
D’ailleurs son visage avait repris aussitôt son expression habituelle de malice stupide, et il tirait doucement la manche de l’abbé Cénabre, pour s’en aller.
—Répondez-moi, répéta le prêtre. Répondez-moi doucement, gentiment. Je ne veux pas vous faire du mal. Si vous me donnez satisfaction, si vous parlez bien franchement, comme à un ami, je ne m’en tiendrai pas là, je m’occuperai de vous, hein? Vous aurez à manger, à boire, un lit, pas une fois, pas deux fois, tous les jours.
—Pensez-vous! dit le vieux pitre.
Il caressait néanmoins son front et sa nuque d’une main tremblante. La grimace singulière qui semblait faire converger vers la racine du nez les mille rides de ses joues s’effaça lentement. Jamais, depuis des années sans doute, la face obscure n’avait reflété un tel souci. Il parut comme hésiter au bord du passé sordide, puis s’y laissa glisser ainsi qu’on coule à pic. L’abbé Cénabre crut voir se refermer sur la carcasse famélique—si légère!—une eau polie et sombre couleur de plomb.
—Vous allez comprendre, disait le malheureux. Je dois vous faire l’effet d’un ballot. Ça n’est pas mauvais vouloir: de nature, je serais plutôt finaud, mais je ne suis pas nourri, voilà le malheur. J’ai de l’air dans le ventre, et les boyaux en papier de soie… Pour la mémoire, notez bien, je crains personne. Seulement j’ai tant roulé, tant roulé!… On n’a plus sa couleur véritable, comme vous diriez mon paletot. Avec ça…
—Quel âge avez-vous? dit l’abbé Cénabre.
—C’est sur mon certificat: cinquante-huit ans.
Il parut tout à coup stupéfait de l’énormité du chiffre, regarda ses dix doigts étendus avec une sorte d’épouvante, puis secouant la tête, il prononça gravement ces paroles peu compréhensibles:
—Vous êtes vache, sans offense… j’y avais pas réfléchi.
—Savez-vous lire? demanda encore le prêtre, brusquement.
Il hésita.
—Des fois, finit-il par dire prudemment. Comme ça. Pour être juste, c’est l’occasion qui manque.
L’abbé Cénabre haussa les épaules.
—Allons donc! On sait ou on ne sait pas, ne racontez pas d’histoires! Et si vous savez lire, mon ami, vous avez été à l’école—oui—vous avez été à l’école—vous avez été un enfant comme les autres. Il n’y a pas de sauvages à Paris!
—Des sauvages, cette blague!… dit le voyou.
Il s’écarta un peu en chancelant, les mains replongées dans ses poches, la tête basse, le dos arrondi, les épaules jetées en avant, extraordinairement mince, pareil à une ombre sans épaisseur, faisant ce premier pas dans un passé mystérieux ainsi qu’il avançait, depuis tant d’années, à travers les rues sans commencement ni fin, pleines d’embûches de la ville au bruit souterrain.
—Je sais ce que c’est, reprit-il d’une voix sinistre: je ne suis pas si bête. Vous êtes un type à me voler mon polichinelle. Qu’est-ce que ça peut vous foutre que j’aie été jeune ou non? Et vous me le prendrez, nom de Dieu! J’ai pas de défense, je ne suis pas un homme. Pour dire le mot de la chose, je… je…
Il frissonna comme si un coup de vent glacé l’eût souffleté des profondeurs. Et ni l’abbé Cénabre, ni personne, ne connut jamais le mot de la chose.
—A l’école—vous parlez—une belle saleté. J’étais pas nourri non plus à l’époque mais je savais déjà y faire. Sans me vanter, j’aime à être maltraité, c’est dans le sang. Je ne veux pas qu’on me respecte: leur respect, je l’ai où je veux dire. Ils me font rigoler. Est-ce que je me respecte, moi? Des nèfles. Une supposition que je me respecte, je pourrais crever. Et ce n’est pas seulement pour la chose de ne pas crever, c’est pour l’agrément, quoi? hein? ça me plaît. Hein, patron? Toujours à l’école, que vous dites, des gars comme moi, des pauvres gars mal foutus, ça se garait, ça vous filochait entre les jambes pareils à des rats, tout pareils, les deux mains sur leur petit der rapport aux coups de pompe, ah! les vaches. Moi, je me collais aux grands, aux marles, aux rigolos—il y a toujours à prendre, il y a toujours profit, faut savoir, faut être mou. Une paire de claques, vous ne m’auriez pas seulement entendu renifler. C’était leur plaisir. Et puis après, des douceurs—vous comprenez, patron? Une bille par-ci, une croûte par-là, autre chose encore. Ils m’avaient donné un nom de fille, et un surnom que je peux pas vous répéter, sans offense. Il y avait aussi un nommé Poitrine, Poitrine Amédée, le fils d’un marchand de viande de la rue Haxo, un vrai marle. J’y portais ses commissions à l’école des filles, et il me cognait la tête par terre quand la môme le faisait poser. Autrement, gracieux comme tout: il chipait à son vieux des bouts de barbaque que je mangeais crus, c’est plus meublant. Un vrai marle, je vous dis. Un gars qu’on se serait fait marcher dessus. Une fois, vous ne croirez pas, il m’a fait boire de l’encre, des blagues!—j’avais le dedans de la bouche comme un roquet, et les boyaux sens dessus dessous. L’instituteur a fait des boniments, pour me défendre, soi-disant, de quoi je me mêle? La pitié, je vas vous l’exposer tel que je le pense, patron: c’est un truc à seule fin de marmiter les pauvres bougres, voilà mon idée.
Et il cracha par terre avec dégoût.
L’extraordinaire parole retentit dans le silence et s’y enfonça la dernière, comme à regret. La curiosité dévorante, le désir aride et sans merci qui avait précipité l’abbé Cénabre au-devant du terrible et grotesque passant eut cette fois un fléchissement non de pitié sans doute, mais assurément de surprise et peut-être d’effroi. Car ce qu’il écoutait depuis une heure, la confidence ridicule ou détestable pour tout autre, avait un sens pour lui plus caché, une vérité plus urgente et plus profonde. Il ne reconnaissait pas encore quelque chose de sa propre misère dans l’insurmontable infortune de ce malheureux dépossédé de lui-même, bien que la soudaine révélation en eût néanmoins bouleversé une certaine part de son âme jusqu’alors calme et préservée. Telle quelle, sa propre angoisse s’en emparait à mesure, l’épousait étroitement, la prolongeait à l’infini. Elle lui imposait sa forme et son rythme. Mais la dernière parole parut avoir rompu net cet accord fondamental.
—Enfin, c’était votre ami? demanda-t-il doucement.
L’homme errant pencha de côté la tête, releva et abaissa deux fois les sourcils, et dit enfin, avec un rire confidentiel:
—Un ami? Pensez-vous!
Et il plongea de nouveau dans son rêve.
C’était maintenant l’abbé Cénabre qui le suivait, car il s’éloignait à petits pas, traînant derrière lui sa jambe infirme, vacillant et trébuchant sans bruit ainsi qu’une ombre. Avec une immense amertume, le prêtre contemplait la proie misérable, débuchée entre mille, désormais sans défense, si pareille à une bête épuisée, lorsque à la limite de leur effort la victime et son bourreau trottent et soufflent côte à côte à travers la plaine interminable où la nuit tombe, dans une espèce de poursuite lente et solennelle.
—Patron, disait-il, comme vous, comme vous voilà, j’en ai jamais vu. Je suis fatigué, patron. Hein? d’où ça vient que je suis cuit? Cinquante-huit ans, des pommes! A bien raisonner, c’est bougrement long. Cinquante-huit tournées sur le comptoir, une paille. Hein, patron? Mais voilà, elles ont filé droit aux boyaux, je les ai même pas senties.
—Racontez-moi du moins ce que vous savez, dit l’abbé Cénabre. Vous avez raison: je ne suis pas un homme comme un autre. Cela m’intéresse. Cela m’intéresse énormément. Et d’ailleurs…
Il posa un moment sa main sur la maigre épaule qu’il sentait frémir et plier sous ses doigts.
—Et d’ailleurs, cela vous soulagera, mon ami.
—Possible, dit l’homme.
Il avança encore du même pas craintif, avec de grands soupirs, les yeux fixés au sol, peut-être pour continuer d’y chercher dans la poussière quelques-uns des débris épars du passé si curieusement aboli, anéanti, perdu comme un navire… Puis il s’arrêta découragé.
—Ça voudrait venir, dit-il, mais ça ne peut pas.
L’abbé Cénabre joua la surprise.
—Sans charre, reprit le malheureux, je ne peux pas remonter la côte, c’est trop dur. Faut croire que je l’ai descendue d’un seul coup, sur le derrière. Vous rigolez? Une supposition que j’aye tué ou volé, je me souviendrais, ça ferait corps. Mais je n’ai jamais eu la santé à faire le mariolle. Mes occases, à moi, je les cherche dans les poubelles. Et pour les combines, ah! nom de Dieu, voilà le hic! Je fais ce qu’on veut, je dis ce qu’on demande, on me tripote pareil une poupée en mastic, je change de peau. Vous pensez que je raconte encore des blagues? J’ai rien à moi, parole d’honneur! Dès qu’on n’a pas la force, faut être malin, faut se laisser manger. Il y a des ballots qui veulent faire pitié: c’est un truc qui ne rend pas, c’est un mauvais truc. Je ne m’en ressens pas pour m’asseoir dans les courants d’air et poser au joseph, à seule fin qu’une vieille pie me refile un rond en sortant de la messe. Le pauvre d’abord—je vous parle et réitère,—ça ne se caresse pas, ça se mange. Rien pour rien. Comprenez-vous?
—Je commence, fit l’abbé Cénabre, mais vous pouvez continuer: je comprendrai mieux tout à l’heure.
—J’observe le riche, reprit l’homme errant. Moi, je le vois au grand air: je sors que la nuit. On ne peut se faire une opinion du monde que la nuit. C’est la nuit que le riche mange le pauvre, voilà mon idée.
—Mange le pauvre? dit l’abbé Cénabre.
Le vieux le regarda de côté, avec méfiance. Puis il rit à petits coups, incrédule.
—Des fois? Elle est bonne! Et qu’est-ce que vous faites, patron? Il y en a qui se contentent avec mon polichinelle. Vous, il vous faut le vrai, il vous faut l’homme. Qui êtes-vous? D’où venez-vous? Que faites-vous?… Notez qu’il n’y a pas d’offense: je voudrais vous contenter. Seulement j’ai pas l’habitude, c’est dur, ça me fout le cafard, bon Dieu! Je peux pas arriver à me tirer de ma coquille. Au lieu que d’ordinaire, je vas vous expliquer…
Instantanément sa face rayonna d’une joie terrible.
—C’est la première fois que je m’emballe sur un type dans votre genre: vous m’avez fait peur. Je préfère les rigolos. Je dors le jour du côté de l’Observatoire. Je me mets en route sur les minuit. Autrefois, je grimpais tout doucement vers Montmartre, à présent je descends plutôt vers la Concorde, ou ailleurs, n’importe où: je ne fais pas de plan, j’ai du flair. D’abord, patron, je repère mes types. Les types à poules, préféremment. Quand ils sont noirs, tant mieux! Ça sort du dancinge, c’est échauffé. La difficulté de la chose, patron, c’est de les accrocher; à première vue, j’ôte l’appétit. Mais au petit jour, voyez-vous, le type a marre de la musique, des soyes, des dorures, et de l’odeur à cent balles la bouteille: ça finit par lui tourner sur l’estomac. Au lieu qu’un vrai pauvre, ça a du montant, ça remet le cœur. On est content que le bon Dieu vous ait pas fait la peau trop courte, et d’être si à l’aise dedans. Vaut mieux dégoûter que faire pitié, d’accord. Et puis, il y a le coup de la surprise. «Ho! mon chéri (qui disent, les poules) quel sale bonhomme! Y sent mauvais. Quelle horreur!» Alors je me mets à rigoler: c’est le moment. Quand je leur ai montré mon polichinelle, laissez faire! elles ne s’en vont plus, elles en redemandent.
—Vous parlez sans cesse de votre polichinelle, demanda l’abbé Cénabre. Qu’est-ce que c’est?
Il leva les épaules avec dédain.
—Ça n’est pas une idée, c’est de nature. Je trouve des mots, des histoires, je suis jamais à court, je vois ce qu’on veut dans les yeux. Des mensonges, vous ne croiriez pas! A se cracher dessus, patron! Mais dans ma combine, pas moyen d’y regarder. Faut la salir!
Il étendit devant lui sa main noire, comme pour un pacte ténébreux.
—Voilà le boulot!
Et il se tut, émerveillé.
Un moment l’abbé Cénabre le contempla sans désirer rompre le silence. En dépit de l’inavouable fierté du regard, l’homme errant laissait reparaître depuis quelques instants une inquiétude, une sorte d’impatience maladroite et fébrile, comparable à l’agitation, à la vague terreur des bêtes devant un danger inconnu ou la mort. Visiblement, pour la première fois sans doute, cet animal humain dégradé, ainsi qu’une épave monte à la surface avant de s’engloutir à jamais, s’interrogeait sans se comprendre.
Mais le prêtre n’y put tenir. La sauvage détresse l’avait saisi à la gorge. Il dit, en articulant chaque mot, ainsi qu’on parle à un sourd ou à un fou:
—Vous m’aviez promis de me raconter…
Il ne put achever. L’affreux vieil homme se mit à trembler de tous ses membres et le visage contre celui de son bourreau, ses yeux pâles agrandis par une souffrance à laquelle il n’aurait su donner un nom, il cria:
—Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise! Je ne sais rien. Je suis un honnête homme, entendez-vous! J’étais paré, j’étais tranquille. Oui, mossieur! j’aurais crevé tranquille! Vous raconter quoi? J’ai le droit pour moi. J’ai le droit d’être ce que je veux, et mon polichinelle, et tout, c’est la loi. Un pauvre bougre, comme vous voyez moi, ça n’a pas d’histoire. Pourquoi voulez-vous m’en donner une, eh? face de cadavre! Là-dedans (il entr’ouvrit le drap de son paletot sur sa peau ridée) ça remue—c’est que des mensonges. Où voulez-vous que j’aille démêler ça? C’est trop vieux, ça ne fait qu’un tout ensemble, ça bloque, bon Dieu!… Cinquante-huit ans!
Il se cramponna les deux mains à la soutane de l’abbé Cénabre, il lui hurlait dans la figure:
—Je devrais vous faire coffrer, entendez-vous!
Le reste se perdit sur ses lèvres dans une mousse épaisse. Déjà sans doute l’épilepsie lui nouait autour des reins ses mains de marbre. Les prunelles s’agrandirent encore, devinrent fixes, puis tournèrent lentement sur elles-mêmes. Et, à sa grande stupeur, le prêtre y vit paraître et disparaître, ainsi que dans un remous de l’eau profonde, l’âme traquée, forcée enfin.
Il reçut entre les bras le corps léger. La tête était appuyée sur son épaule, le dos reposait sur sa main ouverte, et il ne sentit qu’un instant contre son mollet le frémissement des jambes qui se roidirent à leur tour, les pieds reposant sur leurs talons avec, au trottoir vide et blême, leur double ombre décroissante. Une longue minute le prêtre n’osa bouger, prêta l’oreille. Le faible râle, presque enfantin, se ralentit puis cessa brusquement. Il n’entendait plus que l’imperceptible frémissement de la salive, l’éclatement des petites bulles d’air entre les dents serrées… Deux passants qui les avaient devancés une minute plus tôt avaient disparu: la rue était déserte. Au fond du jardin des Plantes, très loin, un animal inconnu poussait par intervalles un cri ridicule. L’abbé Cénabre jeta un dernier regard alentour, puis ayant hissé sur son dos la chose légère, il descendit lentement.
*
Lorsque l’abbé Cénabre rentra chez lui à trois heures du matin sans avoir vu M. Guirou, il trouva une enveloppe soigneusement pliée dans un papier sur lequel sa femme de ménage avait écrit au crayon:
Aporté à Monsieur par un Comisionaire, à 8 (huit) heures. Praissé.
Il retourna d’abord la lettre entre ses doigts. C’était une de ces enveloppes telles qu’on en trouve dans les buvards des cafés pauvres, et elle était scellée de deux petits carrés de papier gommé. Il lut au verso, d’une écriture hâtive: Extrêmement urgent, à remettre en mains propres. Pernichon, 98, rue Vaneau. Paris. Il haussa les épaules, et jeta la lettre sur la table.
Il ne souffrait plus. Depuis longtemps même, il ne s’était senti si dispos, si impatient de s’examiner, de calculer ses chances. La rencontre de la nuit, ses épisodes cruels et absurdes, leur enchaînement détestable, tout, jusqu’au dénouement, l’avait prodigieusement délivré. La lutte soutenue contre l’homme errant, le débat furieux, inexplicable, poussé à fond, avec une atroce sincérité, une rage terrible à ne rien laisser dans l’ombre, lui semblait à présent comme une victoire remportée sur lui-même. En déposant, au milieu des rires du corps de garde, entre les mains d’un sergent de ville, le tas léger de haillons d’où sortait un gémissement enfantin, il avait senti une joie terrible, et telle qu’il n’en avait jamais rêvé. Le secrétaire du commissaire, retenu là par une affaire urgente, les yeux gonflés de sommeil et d’ennui, ayant reconnu le prêtre célèbre avant qu’il ne se fût nommé, cachait mal sa stupeur dans un flot de paroles banales, déplorant qu’un tel vagabond, gibier familier de toute la police parisienne, eût détourné de son chemin un homme éminent, qui avait mieux à faire. «Une épave, monsieur, une véritable épave… Nous le ramassons deux jours sur trois. Le dépôt n’en veut plus. Notez qu’il nous donne un mal de chien: il a perdu ses papiers, il n’a plus d’état civil, comprenez ça? Votre profession… oui… enfin, je veux dire votre ministère… a ses devoirs pénibles, la nôtre est plus dure encore. Et on semble prendre à tâche de la compliquer. C’est à ne pas croire.»
Sans l’entendre, l’abbé Cénabre couvait du regard le tas de haillons toujours vagissant, jeté sur la planche, entre un ceinturon-baïonnette et une boîte vide de camembert. Il attendait qu’il en sortît on ne sait quoi, un gémissement plus aigu, peut-être, un cri de douleur intelligible. Il l’épiait, prunelles mi-closes, avec une sollicitude tragique. Il eût voulu le reprendre, le tenir de nouveau entre ses fortes mains, l’interroger encore, comme si le misérable eût caché tout au fond de sa honte, exprès, ainsi qu’un effroyable espiègle, la part la plus utile, la plus rare, de leur commun secret, sa part magique. Et, dans le même moment, il sentait que sa crainte était vaine, que l’occasion manquée ne se retrouverait plus, à supposer qu’elle eût jamais été. Il ne garderait que la joie amère, détestable, connue de lui seul, incommunicable, d’avoir touché le fond de sa propre conscience, d’avoir prodigieusement abusé de son âme… Le regard qu’il jeta du seuil, une dernière fois, à son compagnon fantastique, était moins de haine ou de pitié, que de volupté assouvie.
*