L'infiltrée: roman lesbien (French Edition)
Chapitre XXIII
Jessy
Les pompiers s’affairent dans le casino pendant que nous attendons à l’extérieur, il n’y a rien d’autre à faire. Notre collègue brûlé a été pris en charge rapidement. D’après l’un des soldats du feu, ses blessures guériront avec le temps. L’un d’entre eux s’occupe de panser mon bras. L’adrénaline m’a empêché de souffrir, mais j’ai été brûlée par la boule de feu. Je lui aurai bien dit d’aller voir ailleurs, mais Clara a insisté pour qu’il soigne ma blessure et je me retrouve assise sur un brancard alors que je vais parfaitement bien. À l’exception près de ma respiration toujours saccadée, aidée par le masque à oxygène que je suis obligée de porter.
Ma main n’a pas lâché celle de Clara depuis que nous sommes sorties de ce brasier, et je ne sais plus quoi penser. Il est clair que je lui ai avoué des sentiments inexistants uniquement pour la motiver à sortir du casino et que je compte toujours la dénoncer à Jensen lorsqu’il rentrera, mais la voir aussi apeurée a réveillé quelque chose en moi que je ne peux expliquer. À mesure que l’adrénaline se dissipe dans mon corps, je prends conscience de ce que nous venons de traverser ensemble et mes mains se mettent à trembler.
Cela fait maintenant plus de deux heures que nous sommes devant le bâtiment et le chef des pompiers s’avance vers moi. Je suis bien gardée par Jack qui n’a pas bougé de mes pieds depuis que je suis sortie, mais pour une fois, il ne jappe pas sur l’inconnu. En l’absence de Jensen, je suis la personne la mieux placée pour répondre à ses questions. Je l’accompagne à l’intérieur en traînant ma bouteille d’oxygène et constate l’étendue des dégâts. Pour m’être retrouvée au milieu de l’incendie, je pensais que les dommages seraient plus nombreux. Je pense même que l’eau qui a servi à l’éteindre a provoqué plus de ravages que le feu. L’ascenseur doré est hors d’usage et les quelques pièces qui se trouvaient près de la cuisine sont méconnaissables. Lorsque je me retrouve devant les toilettes réservées au personnel, mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Tout est calciné. Si Maddy ne m’avait pas avertie de la présence de Clara, elle ne serait plus de ce monde. Mes mains s’agitent de nouveau et je suis obligée de les glisser dans mes poches pour les dissimuler. Il est hors de question que quelqu’un me voit dans cet état, j’ai trop longtemps laissé mes faiblesses prendre le dessus, c’est terminé.
Je ramasse ce qui ressemble aux restes d’un téléphone portable et suis le pompier jusqu’aux cuisines. Même avec le masque à oxygène, je peux encore sentir l’odeur nauséabonde de la fumée et j’ai l’impression de me retrouver une nouvelle fois au cœur du brasier. Je recule d’un pas. Bordel, je suis incapable d’entrer là-dedans.
— Trois cuisiniers sont morts, me dit le chef. On pense que l’incendie a été déclenché par l’explosion de la friteuse.
— D’accord, merci.
Je rebrousse chemin jusqu’à la porte vitrée et prends une grande respiration en ouvrant la porte. Je me rapproche de Clara et dépose le téléphone dans sa main en disant :
— Désolée, tu ne pourras pas prendre de photos de ton œuvre.
— Mon œuvre ?
Je l’ignore et continue de m’éloigner, mais elle me rattrape. Sa main n’a jamais été aussi ferme sur mon bras et je me retourne, prête à en découdre.
— Tu crois sérieusement que je suis responsable de cet incendie ?
— Je découvre ton petit secret et le jour où tu es de retour ici, le casino prend feu. Et tu voudrais me faire croire que tu n’y es pour rien ?
— Non, mais tu entends ce que tu dis ?
Je ne sais pas laquelle des deux hurle le plus, mais on ressemble à deux charognards prêts à bondir sur notre proie. Heureusement, nous sommes interrompues par l’arrivée d’un pompier qui m’interpelle. Je fais un pas vers lui, me détournant de cette femme que je méprise. Elle me rend dingue, dans tous les sens du terme. Il m’avertit que l’un des cuisiniers rescapés demande à me voir avant d’être transféré à l’hôpital et je le suis jusqu’à l’ambulance. Son bras est entièrement calciné et je grimace machinalement en posant les yeux sur ses blessures.
— Matterson buvait un verre d’eau. Peters l’a bousculé sans faire attention. J’ai rien pu faire.
Chacune de ses phrases est hachée, entrecoupée par sa respiration difficile dans le masque à oxygène.
— Garde tes forces, Pearce. Tu n’y es pour rien.
J’ai à peine fermé la porte de l’ambulance qu’elle démarre en trombes. Lorsque je me retourne, je me retrouve nez à nez avec Clara. À l’air qui se dessine sur son visage, je peux en déduire qu’elle vient d’entendre notre conversation.
— Tu me dois des excuses, dit-elle avec aplomb.
— Moi, je te dois des excuses ? Tu plaisantes ?
Je vais exploser tout autant que la friteuse.
— Je t’ai menti sur la raison de ma présence ici, mais je n’ai jamais fait semblant avec toi !
— Jamais fait semblant avec moi ? Comme quand tu m’as raconté ta remise de diplôme en école de photographie ?
— Bordel, Jessy, qu’est-ce que j’étais censée te dire ? Tu m’aurais balancée à Jensen et il m’aurait virée ! Je me serais retrouvée sans boulot et sans article à publier !
Je ris intérieurement. Si elle savait à quoi s’attendre quand j’aurai parlé à Jensen, elle préférerait être licenciée. Je me rapproche d’elle en plongeant mes yeux dans les siens. Elle est obligée de lever légèrement la tête pour me regarder et je jubile.
— Dans ce cas, t’as plutôt intérêt de dégager avant qu’il revienne, parce que je ne compte pas te faire de cadeau et quand il l’aura appris…
— Quand il aura appris quoi ?
Je me retourne, surprise d’entendre la voix de mon patron derrière moi. Il attend une réponse, le buste penché en avant, prêt à écouter ce que j’ai à lui dire. Je me retourne vers Clara et note son regard désespéré. Elle me supplie en silence de me taire, mais c’est mal me connaître. J’ai bien envie de laisser se déverser ma colère sur elle, et je suis assurée qu’il m’ordonnera de la tuer si je lui dis la vérité. Elle s’est jouée de moi trop longtemps, et l’heure de la revanche a sonné. Je me tourne vers Jensen et prends une grande inspiration avant de retirer mon masque à oxygène et lui dit :
— Clara… Euh, le…
Je détourne les yeux jusqu’à Clara. Ses yeux sont humides et aussi tristes que le seraient ceux d’un chien battu. Je ne supporte pas qu’elle me regarde de cette façon, je préférais de loin nos jeux de regards sur la plage. Nous rions comme des enfants insouciants, ignorant les conséquences de ce flirt supposé être innocent. Je ferme les yeux pour vider mon esprit de tout souvenir joyeux à son sujet et tourne la tête vers Jensen en ajoutant :
— La… Le… Il y a…
Mais bordel, Jessy, secoue-toi ! Je pose de nouveau mes yeux sur Clara. Je n’avais jamais remarqué la petite tache de naissance sur son cou. Je remonte le long de sa nuque et fixe sa bouche. Le souvenir de notre premier baiser me revient en un éclair et la chaleur se propage à mes joues. Je secoue la tête et me tourne vers mon patron.
— C’est quand tu veux, Jessy, insiste Jensen.
Allez, cette fois-ci, c’est la bonne. Je vais enfin pouvoir me débarrasser d’elle. Il faut que toute cette mascarade cesse. Je ne suis pas amoureuse d’elle et elle n’est pas amoureuse de moi. Tout ceci n’était qu’un jeu malsain auquel nous avons pris goût, mais cela s’arrête aujourd’hui. Je tourne la tête jusqu’à Clara et remarque que ses mains remuent nerveusement. J’ai l’impression de nous revoir en discothèque et je suis certaine de sentir ses doigts caresser ma nuque. Je secoue la tête, refusant de me laisser distraire une minute de plus par cette tentatrice. Je suis enfin prête à me lancer dans les explications. Je me tourne vers Jensen et lui annonce :
— La friteuse a pris feu.
Putain, je suis aussi lâche que l’est Clara.
— Dis au chef qu’il est viré, m’ordonne-t-il.
— Il est mort.
— Tant mieux.
Il s’éloigne sans ajouter un mot de plus, nous laissant seules, à l’abri des oreilles indiscrètes.
— Merci, chuchote-t-elle en me souriant.
— Je ne l’ai pas fait pour toi. Le casino a perdu trop d’employés aujourd’hui, inutile de se priver d’une barmaid.
Je pense qu’il s’agit du plus misérable mensonge que j’ai prononcé de toute ma vie et je doute qu’elle réussisse à me croire. À sa place, je n’y croirais pas non plus, à vrai dire.
— D’accord, ajoute-t-elle.
Je la regarde s’en aller et je meurs d’envie de la retenir. Je me frappe le front de toutes mes forces. Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ? Je viens de mentir à mon plus fidèle ami, mon père, l’homme que je respecte le plus au monde, et tout ça pour quoi ? Pour une fille qui m’a dupé pour glaner des informations ? Même si elle n’en a pas conscience, je viens de lui éviter une fin prématurée, et c’est la seule satisfaction que je vais en tirer. Je m’étais juré de ne jamais mentir à Jensen, et cette fille a mis à mal tous mes principes. Je lui tourne le dos, c’est la seule solution que j’ai trouvée pour m’empêcher de courir vers elle. En y songeant, vu l’état dans lequel se trouve le casino, je doute qu’il puisse rouvrir ses portes avant un bon moment. C’est parfait, d’ici là, je suis certaine d’être guérie de Clara. Lorsque je la reverrai, cette fille n’aura plus aucun effet sur moi.
OceanofPDF.com