L'infiltrée: roman lesbien (French Edition)
Chapitre XXXVI
Clara
Le nuage de buée qui se propage sur la vitre gelée m’empêche de voir nettement le visage de Jessy, mais peut-être est-ce mieux de cette façon. Je n’ai pas besoin de poser mes yeux sur elle pour sentir sa détresse, je la partage. Quand le train s’éloigne du quai, je me laisse tomber sur le fauteuil le plus proche. Mes jambes sont incapables de me porter plus loin et j’ai la sensation que mon cœur cesse de battre. C’est comme si Jessy avait emporté une partie de mon âme avec elle, laissant ma vie vide de sens. Je ne sais pas ce que je vais devenir, mais la simple idée d’envisager la suite sans elle est une torture. Pourtant, il faut que je me rende à l’évidence. Nos échanges à la gare étaient les derniers. Mes larmes ne cessent de couler le long de mes joues et l’intense lumière des spots du wagon me brûle les yeux, mais à chaque fois que je les ferme, le visage désespéré de Jessy me revient en mémoire. Je sais qu’elle est aussi atterrée que je le suis. À bout de nerfs, mon poing vient s’écraser dans le siège placé devant moi et je m’excuse d’un signe de la main lorsque la vieille femme se redresse pour me toiser du regard. Salopard de Jensen !
Les heures passent et le train avance lentement, effectuant un arrêt dans chaque gare que nous croisons. J’en profite pour fermer les yeux quelques instants, mais à chaque fois que je m’assoupis, c’est comme si la voix de Jessy s’infiltrait dans ma tête pour me murmurer à quel point elle m’aime. Je me redresse d’un bond, surprise par le toucher délicat d’une main sur mon épaule.
— Jessy ! hurlé-je.
Le jeune homme reste immobile une seconde avant de dire :
— Je suis désolé, vous êtes assise à ma place.
Je suis à peine capable de le voir tant mes paupières sont gonflées. Je me déplace sans lui adresser le moindre mot et m’assois un peu plus loin. Mes yeux se perdent dans la vide, fixant le paysage qui défile à toute vitesse. L’océan qui se profile à l’horizon n’est pas sans me rappeler les moments merveilleux passés avec Jessy. C’est à croire que tout me ramène à elle. Peut-être qu’aller vivre à Miami n’est pas une bonne idée, finalement. Je ne sais pas comment je vais pouvoir l’oublier. J’en profite pour fouiller l’enveloppe qu’elle m’a remise. Réfléchir à la façon dont je vais pouvoir dépenser cet argent m’occupera l’esprit pour un bon moment. À ma grande surprise, la liasse de billets n’est pas la seule chose que contient le courrier. Je déplie le papier et entreprends la lecture du manuscrit :
« J’aurais aimé pouvoir te suivre, jusqu’au bout du monde s’il avait fallu, mais je ne peux pas. Voyage, profite, vis. Sois assurée que mon cœur t’accompagnera, peu importe à quel endroit du globe tu te trouveras. Prends les plus belles photos et écris les plus percutants articles. Tu y arriveras, c’est certain. Tu n’as pas idée d’à quel point tu es douée. J’espère que tu seras aussi heureuse que je l’aie été durant notre courte idylle. La vie sans toi va me paraître bien morne. Je t’aime et t’aimerai jusqu’à la fin des temps. »
Et le flot de larmes fait de nouveau son apparition sur mon visage. Comment suis-je censée refaire ma vie après elle ? Elle a fait sauter toutes mes barrières, m’a transcendée, révélée. Les derniers événements l’ont prouvé. Même si je m’apprêtais à fuir face à un tel déchaînement de violence, j’ai fini par la suivre aveuglément. Jensen révèle ce qui a de plus sombre chez elle, mais lorsque nous sommes toutes les deux, c’est une autre personne. Étions, devrais-je dire. Cette lettre est la confirmation que nous ne nous reverrons plus et mon cœur se brise un petit peu plus à chaque minute. Je la relis une seconde fois, mais les mots n’ont pas changé. C’est bien un adieu. Je suis anéantie et laisse la colère m’envahir. Pourquoi la vie nous a-t-elle réunies si ce n’est pas pour nous accorder une fin heureuse ? Tergiverser est inutile, je sais qui est le responsable, c’est ce salopard de Jensen. Sans lui, notre relation aurait perduré. Je me surprends à ressentir des envies de meurtre, moi qui n’ai jamais été violente. Et dire que j’ai laissé sa petite manipulation faire effet sur moi, me persuadant que Jessy était une tueuse sanguinaire sans cœur. Comment ai-je pu être aussi stupide ? Je suis fatiguée de réfléchir. Fatiguée de me battre inutilement dans le vide. Fatiguée de ne pas trouver de solution pour que nous puissions vivre ensemble. Je sors mon téléphone de ma poche et mon âme se meurtrit un peu plus lorsque je vois qu’elle n’a pas essayé de me joindre. La photo en fond d’écran me rappelle ce à côté de quoi je suis en train de passer et j’essuie les larmes qui glissent le long de mes joues. J’ignorais que mon corps contenait encore assez d’eau pour pleurer, comme je viens de passer les dernières heures à le faire. Cette image de nous deux plaquée contre ma poitrine, je m’apaise quelque peu et parviens à trouver le sommeil.
Comme si j’avais besoin de ça, la voix criarde du conducteur retentit dans tout le wagon et me sort de mon moment d’apaisement. Je râle, mais finalement son appel est une bonne chose, sans quoi j’aurai loupé mon arrêt. Le panneau m’indiquant que le train en partance pour Miami a une heure de retard. Je ne suis pas prête d’arriver à destination. Cela confirme mes pensées, je n’aurais jamais dû choisir cette ville. J’aurais dû m’enterrer dans un petit village perdu au milieu des champs, ayant pour seule compagnie un cheptel de bœufs et un chien. Merde, même Jack me manque. La gare de Jacksonville n’a pas l’air très étendue et je trouve la sortie sans peine. La petite boulangerie française située de l’autre côté de la rue regorge de pâtisseries en tout genre, dont je n’en connais même pas la moitié. Quelle bonne idée que de noyer mon chagrin dans la nourriture. Je tente d’expérimenter un gâteau marron en forme de bagel, parsemé d’amandes croquantes. Le petit paquet dans les mains, je m’assois sur un banc en dégustant une épaisse couche de crème au praliné. Cette petite chose est capable de guérir tous mes maux en une fraction de seconde, c’est délicieux. Mais la réalité de ma sombre existence revient me frapper en plein cœur quand je croise un couple âgé se promenant main dans la main. Le sourire tendre que l’homme pose sur sa femme me fait fondre et me détruit à la fois. Je détourne le regard, jusqu’à atterrir sur un petit garçonnet en pleine crise de colère, accompagné de sa mère qui ne parvient pas à le calmer. Je souris bêtement. Au moins, ça ne risque pas de m’arriver.
L’heure tourne rapidement et heureusement. Je ne suis pas d’humeur à me lier à la foule, aujourd’hui. Jessy envahit toujours mes pensées et plutôt que de réfléchir sans cesse, je préfère dormir. Je saute presque dans le train lorsqu’il arrive en gare. Non pas que je sois pressée d’arriver à Miami, quand j’y serai, c’est une tout autre partie qui commencera. La première étape sera de trouver un endroit où vivre, mais sans emploi, ce ne sera pas évident. Des centaines de questions m’assaillent et mon cœur continue de saigner pendant que mon cerveau s’agite sans répit. Le léger soubresaut du train qui poursuit sa route me fait sursauter. J’en profite pour scruter chaque passager du wagon, envahie d’une peur soudaine. Ce ne serait pas surprenant de la part de ce psychopathe de Jensen d’avoir envoyé des hommes à ma poursuite. Non, non, Jessy me protège certainement. Bordel, je deviens complètement folle. Sans elle à mes côtés, je suis comme une petite fille, à la merci du moindre prédateur. Entre la fatigue et la tristesse, ma tête ne sait plus comment raisonner de manière rationnelle. Détendue après avoir compris que nous n’étions que trois passagers dans le wagon en partance pour Miami, je me laisse sombrer.
— Jessy ! crié-je en me redressant du fauteuil.
Adieu les rêves apaisants, c’est un homme en costume bleu qui se trouve devant moi.
— C’est le terminus, Mademoiselle, m’indique-t-il.
Effectivement, je constate que je suis la seule passagère restante. Je récupère mon téléphone tombé sur le siège et le suis.
Dans le hall de la gare, de nombreux voyageurs vont et viennent et je ne sais pas où donner de la tête. Quelques épaules me bousculent par inadvertance puis reprennent leur chemin. Je passe la grande baie vitrée, qui me rappelle sans peine l’entrée du casino, et atterris dehors. Un grand parvis magnifiquement décoré m’accueille. Alors que je me dirige vers les places de stationnement réservées aux taxis, quelqu’un m’interpelle :
— Vous êtes perdue, belle demoiselle ?
Je me liquéfie sur place. J’ai la sensation que mon sang ne circule plus dans mes entrailles et mes mains tremblent d’elles-mêmes. Je me retourne, non sans difficulté. Cette fois-ci, ce n’est plus un rêve. Elle est bien là, devant moi, à des milliers de kilomètres de San Diego. Je me frotte les yeux pour m’assurer qu’il ne s’agit pas d’un songe, mais quand elle me serre dans ses bras, l’odeur de son parfum me ramène à la réalité.
— Qu’est-ce que tu fais là ? murmuré-je, le visage niché dans son cou.
— Je ne pouvais pas te laisser partir sans moi, avoue-t-elle.
J’hésite entre la regarder et prolonger cet instant de réconfort, mais lorsque je retire mes bras de son dos, les siens sont fermement accrochés à mon corps. Mes mains caressent chacune de ses joues en scrutant ses yeux humides. Elle est aussi troublée que moi, et ce n’est pas pour me déplaire. Nous restons comme cela pendant de longues minutes, silencieuses. J’ai l’impression que cela fait des années que nous ne nous sommes pas vues. Ses paupières semblent lourdes et son maquillage a légèrement coulé. Je ne sais pas ce qu’elle vient de traverser, mais quelque chose me dit que sa journée n’a pas été de tout repos. Je n’arrive toujours pas à croire que Jessy a fait tout ce chemin, mais quand mes lèvres viennent se poser délicatement sur les siennes, tout devient limpide. Elle me rend mon baiser, y ajoutant la passion et la fougue qui font tout son charme. Nos langues se chevauchent pendant que nos doigts se lient. Je ne rêve pas, elle est bien là. Nos bouches se séparent, mais nos corps ne s’éloignent pas pour autant. Le sourire inscrit sur son visage réveille mon âme et mon souffle reprend son cours régulier.
— Je n’arrive pas à croire que tu sois là, avoué-je.
— Je ne pouvais pas t’accompagner sans passer prendre Jack et récupérer tes affaires dans la voiture de Maddy.
— Pourtant, ta lettre était claire, tu ne voulais pas venir, tu…
Je me tais quand elle lève les yeux au ciel en poussant un soupire.
— Tu préfères que je reparte ?
Son sourire espiègle me donne envie de lui frapper doucement l’épaule et je ne me prive pas. Nous rions aux éclats comme deux enfants avant de prendre la route jusqu’à sa voiture. Jack me saute dessus et me gratifie d’un coup de langue sur le visage. En temps normal, j’aurai râlé, mais je suis incapable de ressentir autre chose que de la joie. Je m’installe sur le siège côté passager, ayant l’honneur de me faire conduire par le plus beau chauffeur de la Terre. Comment a-t-elle pu échapper à Jensen ? Qu’a-t-elle traversé pour y parvenir ? Je n’en ai aucune idée, mais les réponses viendront plus tard. À cet instant, tout ce qui compte, c’est qu’elle démarre le moteur et enclenche la première, la main posée sur ma cuisse.
FIN
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Marine Matisse
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