L'Ingénue Libertine

Colette · Chapitre 1 sur 3 · partie 2/3

Pages du PDF

L'Ingénue Libertine

Colette

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Une casquette! Minne, tu as un grain, tu sais!

—Une casquette de cycliste oui... Et puis les cheveux... attends!

Elle détend ses jarrets comme une sauterelle, vient tomber à genoux contre lui et lui ôte son chapeau. Troublé, il ramène ses pieds sous lui et devient grossier:

—Vas-tu me fiche la paix, sacrée gosse!

Elle rit des lèvres, pendant que ses yeux sérieux reflètent, tout au fond, les petites montagnes, le ciel blanc de chaleur, une branche remuante du prunier... Elle peigne Antoine avec un petit démêloir de poche, manie son cousin sans plaisir, sans pudeur, comme un mannequin.

—Ne bouge donc pas! Là! comme ça les cheveux sur le front, et puis bien ramenés sur les côtés... Mais ils sont trop courts sur les côtés... C’est égal, c’est déjà mieux. Avec une casquette à carreaux noirs et violets...

Ces derniers mots ont évoqué trop vivement le languissant dormeur des fortifs,—elle se tait, laisse son mannequin et s’assied sans mot dire. «Encore une lune!» songe Antoine.

Lui non plus ne dit rien, remué de rancune et d’envie confuse. Cette Minne si près de lui—il aurait compté ses cils!—ces petites mains maigres, froides comme des souris, les doigts pointus courant sur les tempes, dans les oreilles... Le grand nez d’Antoine palpite, pour rassembler ce qui flotte encore du parfum de verveine citronnelle... Assis, humble et mécontent, il attend quelque reprise des hostilités. Mais elle rêve, les mains croisées, le regard vague devant elle, inattentive à la gêne d’Antoine, à sa laideur don-quichottesque: grand nez osseux et bon, grands yeux cernés d’adolescent, grande bouche généreuse aux dents carrées et solides, teint inégal, enflammé au menton de quelques rougeurs...

Soudain, Minne s’éveille serre les lèvres, tend un doigt pointu:

—Là-bas! dit-elle.

—Quoi?

—Tu le vois?

Antoine rabat en visière son chapeau sur ses yeux, regarde, et bâille avec indifférence:

—Oui, je vois. C’est le père Corne. Qu’est-ce qui te prend?

—Oui, c’est lui, chuchote Minne profondément.

Elle se dresse sur ses pieds fins, jette en avant des bras de Furie:

—Je le déteste!

Antoine sent venir encore une «lune». Il prend un visage neutre, où la méfiance combat l’apitoiement:

—Qu’est-ce qu’il t’a fait?

—Il m’a fait?... Il m’a fait qu’il est laid, que l’oncle Paul lui a prêté un morceau de verger pour planter des légumes, que je ne peux plus venir ici sans rencontrer le père Corne, qui ressemble à un crapaud, qui pleure jaune, qui sent mauvais, qui plante des poireaux, qui... qui... Dieu! que je souffre!

Elle se tord les bras comme une petite fille qui jouerait Phèdre. Antoine craint tout de cette Ménade. Mais elle change de visage, se rassied sur la roche plate, tire sa robe sur ses souliers. Ses yeux présagent le potin et le mystère...

—Et puis, tu sais, Antoine...

—Quoi?

—C’est un vilain homme, le père Corne.

—Oh! la, la!

—Il n’y a pas de «oh! la, la!» dit Minne vexée. Tu ferais mieux de me croire et de remonter tes chaussettes. Tout le monde n’a pas besoin de savoir que tu portes des caleçons mauves.

Ce genre d’observations plonge Antoine dans une irritation pudique dont Minne se délecte.

—Et puis, il joue du flageolet dans son lit, le dimanche matin!

Antoine se roule le dos dans l’herbe, comme un âne:

—Du flageolet! Non, Minne, tu es tordante! Il ne sait pas!

—Je n’ai pas dit qu’il savait en jouer. Je te dis qu’il en joue. Célénie l’a vu. Il est couché, en tricot marron, avec sa tête abominable, il pleure jaune, ses draps sont sales, et il joue du flageolet... Oh!

Un frisson d’horreur secoue Minne de la tête aux pieds... «Les filles, c’est toujours un peu maboul», philosophe tout bas Antoine, qui connaît depuis quinze ans le père Corne, un vieil expéditionnaire aux yeux malades, geignard et malpropre, dont le seul aspect suscite chez Minne une sorte de frénésie répulsive...

—Qu’est-ce qu’on pourrait bien lui faire, Antoine?

—À qui?

—Au père Corne.

—Je ne sais pas, moi...

—Tu ne sais jamais, toi! As-tu un couteau?

Il pose instinctivement la main sur la poche de son pantalon.

—Si! affirme Minne péremptoire. Prête-le!

Il ricane, gauche comme un ours devant une chatte...

—Dépêche-toi, Antoine!

Elle se jette sur lui, plonge une main hardie dans la poche défendue et s’empare d’un couteau à manche de buis... Antoine, les oreilles violettes, ne dit mot.

—Tu vois, menteur! Il est joli, ton couteau! il te ressemble... Viens, le père Corne est parti. On va jouer, Antoine! on va jouer dans le potager du père Corne! Les poireaux sont les ennemis, les potirons sont les forteresses: c’est l’armée du père Corne!

Elle brandit, comme une petite fée redoutable, le couteau ouvert; elle divague tout haut et piétine les laitues:

—Han! aïe donc! nous traînerons leurs cadavres et nous les violerons!

—Hein!

—Nous les violerons, je dis! Dieu, que j’ai chaud!

Elle se jette à plat ventre sur une planche de persil. Antoine, médusé, regarde cette enfant blonde, qui vient de proférer quelque chose de scandaleux:

—J’entends bien... Tu sais ce que ça veut dire?

—Probable.

—Ah?

Il ôte son chapeau, le remet, gratte du talon la terre fendillée de sécheresse...

—Que tu es bête, Antoine! Tu espères toujours à m’en remonter. C’est Maman qui m’a expliqué ce que ça signifie.

—C’est... ma tante qui...

—Un jour, dans une leçon, je lisais: «Et leurs sépultures furent violées.» Alors, je demande à Maman: «Qu’est-ce que c’est violer une sépulture?» Maman dit: «C’est l’ouvrir sans permission...» Eh bien, violer un cadavre, c’est l’ouvrir sans permission. Tu bisques?... Écoute la cloche du déjeuner! tu viens?...

À table, Antoine s’essuie le front avec sa serviette, boit de grands verres d’eau...

—Tu as bien chaud, mon pauvre loup? lui demande Maman.

—Oui, ma tante, nous avons couru; alors...

—Qu’est-ce que tu racontes? crie du bout de la table cette diablesse de Minne. On n’a pas couru du tout. On a regardé le père Corne qui jardinait!

L’oncle Paul hausse les épaules:

—Il est congestionné ce gamin-là. Mon garçon, tu me feras le plaisir de te remettre à boire de la gentiane: ça te fera passer tes boutons.

 

—Ce melon a du mal à descendre, soupire l’oncle Paul, affalé dans un fauteuil de canne.

—C’est l’estomac que vous avez faible, décrète le père Luzeau. Moi, je prends du Combier avant et après mes repas, et je peux manger autant de melon et de haricots rouges que ça me convient.

Le père Luzeau, droit et raide dans un complet de chasse en toile kaki, fume sa pipe, l’œil embusqué sous des poils roussâtres. Ce solide débris est une faiblesse de l’oncle Paul qui se résigne, une fois la semaine, à héberger sa stupidité solennelle de vieux chasseur. Le père Luzeau «pipe» avec bruit, fleure le cabaret et le sang de lièvre, et Minne ne l’aime pas.

—Il a l’air d’un reître, se dit-elle. On prétend que c’est un brave homme, mais il cache son jeu. Cet œil! il doit enlever des petits enfants et les donner aux porcs.

Une soirée immobile pèse sur la campagne. Après dîner, pour fuir les lampes cernées de moustiques, de bombyx bruns coiffés d’antennes méphistophéliques, de petits sphinx aux yeux d’oiseaux, fourrés de duvet, l’oncle Paul et son convive, Minne et Antoine sont venus s’asseoir sur la terrasse.

Le feu de la cuisine, la lampe de la salle à manger dardent sur le jardin deux pinceaux de lumière orangée. Les cigales crient comme en plein jour, et la maison, qui a bu le soleil par tous les pores de sa pierre grise, restera tiède jusqu’à minuit.

Minne et Antoine, assis, jambes pendantes, sur le mur bas de la terrasse, ne disent mot. Antoine cherche dans l’obscurité à distinguer les yeux de Minne; mais la nuit est si dense... Il a chaud, il est mal à l’aise dans sa peau, et supporte patiemment cette sensation trop familière.

Minne, immobile, regarde devant elle. Elle écoute les pas de la nuit froisser le sable du jardin et crée dans l’ombre des figures épouvantables qui la font frémir d’aise. Cette heure apaisée et lourde l’emplit d’impatience, et, devant tant de beauté calme, elle évoque le Peuple aimé que gouvernent ses songes...

Nuit accablée, où les mains cherchent le froid de la pierre! Elle sera, le long des fortifications, emplie de fièvre et de meurtre, traversée de sifflements aigus... Minne se tourne, brusque, vers son cousin:

—Siffle, Antoine!

—Siffle quoi?

—Siffle un grand coup, aussi fort que tu pourras... Plus fort!... Plus fort... Assez! tu n’y connais rien!

Elle joint ses mains, fait craquer toutes ses phalanges et bâille au ciel comme une chatte.

—Quelle heure est-il? Il ne va pas s’en aller, ce père Luzeau?

—Pourquoi? Il n’est pas tard. Tu as sommeil?

Une moue de mépris: sommeil!

—Il m’agace, ce vieux!

—Tout t’agace aussi! C’est un brave homme, un peu bassin...

Elle hausse les épaules et parle droit devant elle dans le noir.

—Tout le monde est un brave homme, avec toi! Tu n’as donc pas vu ses yeux? Va, je sais ce que je sais!

—Tu sais peau de balle.

—Sois convenable, je te prie! À qui crois-tu parler?... Le père Luzeau est un vétéran du crime.

—Un vétéran du crime, lui! Minne, s’il t’entendait!...

—S’il m’entendait, il n’oserait plus revenir ici! Dans sa petite cabane de chasseur, il attire des fillettes et puis il abuse d’elles, et il les étrangle! C’est comme ça que la petite Quener a disparu.

—Oh!

—Oui.

Antoine sent sa cervelle fumer. Il éclate à voix basse, prudemment:

—Mais c’est pas vrai! Tu sais bien que ses parents ont dit qu’elle était partie pour Paris en compagnie d’un...

—D’un commis-voyageur, je sais. Le père Luzeau les a payés pour ne pas raconter la vérité. Ces gens-là, ça fait tout pour l’argent.

Antoine demeure écrasé une minute, puis son bon sens se révolte. Il s’enhardît jusqu’à saisir, dans ses mains rudes, les poignets de Minne:

—Écoute, Minne, on n’avance pas des horreurs comme ça sans en être sûre! Qui t’a dit tout ça?

Le halo argenté, autour de la figure invisible de Minne, tremble aux secousses de son rire:

—Ah! ah! penses-tu que je serais assez bête pour te dire qui?

Elle dégage ses poignets, reprend sa raideur d’infante:

—J’en sais bien d’autres, monsieur! Mais je n’ai pas assez confiance en vous!

Le grand garçon tendre et gauche se sent tout de suite envie de pleurer, et prend un ton rogue:

—Pas confiance! est-ce que j’ai jamais rapporté quelque chose? Encore ce matin, quand le père Corne est venu se plaindre pour ses légumes abîmés, est-ce que j’ai bavardé?

—Il ne manquerait plus que ça! C’est l’enfance de l’art.

—Alors?... supplie Antoine.

—Alors quoi?

—Tu me diras encore?...

Il a renoncé à toute parade de dédain, il penche sa longue taille vers cette petite reine indifférente, qui abrite tant de secrets sous ses cheveux de poudre blonde...

—Je verrai, dit-elle.

—Je peux entrer, Antoine? crie la voix aiguë de Minne derrière la porte.

Antoine, effaré comme une vierge surprise, court de côté et d’autre en criant: «Non! non!» et cherche éperdument sa cravate. Un petit grattement d’impatience et Minne ouvre la porte:

—Comment «non, non»? Parce que tu es en bras de chemise? Ah! mon pauvre garçon, si tu crois que ça me gêne!

Minne, en bleu de lin, les cheveux lisses sous le ruban blanc, s’arrête devant son cousin, qui noue d’une main nerveuse sa cravate enfin retrouvée. Elle le dévisage de ses profonds yeux noirs, où tremble et se mire l’herbe fine des cils. Devant ces yeux-là, Antoine admire et se détourne. Ils ont la candeur sévère qu’on voit aux yeux des bébés très jeunes, ceux qui sont si sérieux parce qu’ils ne parlent pas encore. Leur eau sombre boit les images, et, pour s’y être miré un instant, Antoine, gêné en manches de chemise comme un guerrier sans cuirasse, perd toute assurance...

—Pourquoi mets-tu de l’eau sur tes cheveux? questionne Minne agressive.

—Pour que ma raie tienne, donc!

—Ce n’est pas joli, ça te fait des cheveux plaqués de Peau-Rouge.

—Si c’est pour me dire ça que tu viens me voir quand je suis en chemise!

Minne hausse les épaules. Elle tourne dans la chambre, joue à la dame en visite, se penche sur une boîte vitrée, pointe un index:

—Qu’est-ce que c’est que ce papillon-là?

Il se penche, chatouillé par les cheveux fins de Minne.

—C’est un vulcain.

—Ah!

Saisi d’un grand courage, Antoine a pris Minne par la taille. Il ne sait pas du tout ce qu’il va faire ensuite... Un parfum de citronnelle, blond comme les cheveux de Minne, lui met sous la langue une eau acide et claire...

—Minne, pourquoi ne m’embrasses-tu plus en me disant bonjour?

Réveillée, elle se dégage, reprend son air pur et grave:

—Parce que ce n’est pas convenable.

—Mais quand il n’y a personne? comme maintenant?

Minne réfléchit, les mains pendantes sur sa robe:

—C’est vrai, il n’y a personne. Mais ça ne me ferait aucun plaisir.

—Qu’en sais-tu?

Ayant parlé, il s’effraie de son audace. Minne ne répond rien... Il se remémore, le sang aux joues, un après-midi de lectures vilaines qui l’ont laissé, comme en ce moment, vibrant, les oreilles chaudes et les mains gelées... Minne semble se décider tout à coup:

—Eh bien, embrasse-moi. Mais il faut que je ferme les yeux.

—Tu me trouves si laid?

Point touchée du cri humble et sincère, elle hoche la tête, secoue ses boucles brillantes:

—Non. Mais c’est à prendre ou laisser.

Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement dévoilés, lui crient sans paroles:

«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas lui!»

 

Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines... L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La petite porte d’en bas?—Elle est fromée.—La lucarne du grenier?—On l’ouvre jamais. —Ce n’est pas une raison... J’y vais moi-même...»

Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu bleu qui fendent les volets.

Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène. Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.

Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais voir aussi les arbres tendre le dos...»

Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et Minne croit qu’elle meurt...

La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un ennemi invisible et innombrable...

«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante relie tour à tour au ciel tragique.

Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu d’amour...

Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse apaisante...

Il n’a pas peur, non,—pas positivement. Mais c’est plus fort que lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle doit mourir de peur!...»

L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan: a-t-on idée d’un héros en bannière?

Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile bienfaisante de la lâcheté...

Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché de ses prunelles...

Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts, mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et Didon, qui fut reine de Carthage...

 

Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre.

Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin... Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie:

—Fichu temps!

Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif:

—Qu’est-ce que tu as à me regarder, avec un air de savoir quelque chose de mal sur mon compte?

Elle soupire, sa tartine mordue au bout des doigts:

—Je n’ai pas faim.

—Mâtin! il est pourtant fameux, le raisiné de Célénie!

Minne fronce un nez distingué:

—Il y paraît! Tu manges comme un maçon.

—Et toi comme une petite chipoteuse!

—Je n’ai pas faim pour du raisiné aujourd’hui.

—Pour quoi as-tu faim? du beurre frais sur du pain chaud? du fromage blanc?

—Non. Je voudrais une pipe en sucre rouge.

—Ma tante ne voudra pas, observe Antoine sans autre étonnement. Et puis, ce n’est pas bon.

—Si, c’est bon! une pipe en sucre rouge pas trop fraîche, quand le dessus est blanc et un peu mou, et qu’il n’y a plus au milieu qu’un petit tuyau de sucre dur qui craque comme du verre... Porte ma tartine sur le buffet: elle m’agace.

Il obéit et revient s’asseoir aux pieds de Minne, sur une chaise basse.

—Parle-moi, Antoine. Tu es mon ami, distrais-moi!

C’est bien ce qu’il craignait. La dignité d’ami confère à Antoine une gêne extraordinaire. Quand Minne raconte des histoires d’assassinat ou d’outrage aux mœurs, ça va bien; mais parler tout seul, il s’en déclare incapable...

—Et puis, tu comprends, Minne, un jeune homme comme moi, ça n’a pas un répertoire d’anecdotes pour jeunes filles!

—Eh bien, et moi donc! riposte Minne blessée. Te figures-tu que je pourrais te raconter tout ce qui se passe à mon cours? Va, la moitié de ces chipies qui viennent au cours en automobile en remontreraient au père Luzeau!

—Non?

—Si! Et la preuve c’est qu’il y en a cinq ou six qui ont des amants!

—Oh! Tu blagues! leurs familles le sauraient.

—Pas du tout, monsieur. Elles sont trop malignes!

—Et toi, comment le sais-tu?

—J’ai des yeux peut-être!

Ah! oui, elle a des yeux! Des yeux terriblement sérieux qu’elle penche sur Antoine à lui donner le vertige...

—Tu as des yeux, oui... Mais leurs parents aussi! Où se rencontreraient-elles, tes copines, avec leurs amants?

—À la sortie des cours, tiens! réplique Minne indémontable. Ils échangent des lettres.

—Ah! ben vrai! s’ils n’échangent que des lettres!...

—Qu’est-ce que tu as à rire?

—Eh bien, elles ne courent pas le risque d’écoper un enfant, tes amies!

Minne bat des cils et se méfie de sa science incomplète:

—Je ne dis que ce que je veux dire. Penses-tu que je vais livrer à... à la honte... l’élite de la société parisienne?

—Minne, tu parles comme un feuilleton!

—Et toi, comme un voyou!

—Minne, tu as un sale caractère!

—C’est comme ça? je m’en vais.

—Eh bien, va-t’en!

Elle se détourne, très digne, et va quitter la chambre, lorsqu’un brusque rayon, jailli d’entre les nuées, provoque chez les deux enfants le même «ah!» de surprise: le soleil! quel bonheur! L’ombre digitée des feuilles de marronnier danse à leurs pieds sur le parquet...

—Viens, Antoine! courons!

Elle court au jardin, qui pleure encore, suivie d’Antoine qui traîne ses semelles avec mauvaise grâce. Elle longe les allées encore trempées, contemple le jardin rajeuni. Au loin, l’échine des montagnes fume comme celle d’un cheval surmené et la terre finit de boire dans un silence fourmillant.

Devant l’arbre à perruque, Minne s’arrête, éblouie. Il est pomponné, vaporeux et rose comme un ciel Trianon: de sa chevelure en nuages pommelés, diamantée d’eau, ne va-t-on pas voir s’envoler des Amours nus, de ceux qui tiennent des banderoles bleu tendre et qui ont trop de vermillon aux joues et au derrière?...

L’espalier ruisselle, mais les pêches en forme de citrons, qu’on nomme tétons-de-Vénus, sont demeurées sèches et chaudes sous leur velours imperméable et fardé... Pour secouer les roses lourdes de pluie, Minne a relevé ses manches et montre des bras d’ivoire fluets, irisés d’un duvet encore plus pâle que ses cheveux; et Antoine, morose, se mord les lèvres en pensant qu’il pourrait baiser ces bras, caresser sa bouche à ce duvet d’argent...

La voilà accroupie au-dessus d’une limace rouge, et le fin bout de ses boucles trempe dans une flaque d’eau:

—Regarde, Antoine, comme elle est rouge et grenue! On dirait qu’elle est en «sac de voyage»!

Il ne daigne pas pencher son grand nez qui boude.

—Antoine, s’il te plaît, retourne-la: je voudrais savoir s’il fera beau demain.

—Comment?

—C’est Célénie qui m’a appris: si les limaces ont de la terre au bout du nez, c’est signe de beau temps.

—Retourne-la, toi!

—Non, ça me dégoûte.

En grognant, pour sauvegarder sa dignité, Antoine retourne, d’un brin de bois, la limace qui bave et se crispe. Minne est très attentive:

—À quel bout est son nez, dis?

Accroupi près d’elle, Antoine ne peut défendre à son regard de glisser vers les chevilles de Minne, sous le jupon blanc à feston, jusqu’aux dents brodées du petit pantalon... Le vilain animal, en lui, tressaille: il songe qu’un geste brusque renverserait Minne dans l’allée humide... Mais elle se lève d’un bond:

—Viens, Antoine! nous allons ramasser des courgelles sous le cornouiller!

Rose d’animation, elle l’entraîne vers le potager lavé et reconnaissant. La tôle gondolée des choux déborde de pierreries, et les arbres fins qui portent la graine des asperges balancent un givre rutilant...

—Minne! un escargot rayé! Regarde: on dirait un berlingot.

Escargot

Manigot,

Montre-moi tes cornes!

Si tu m’ les montres pas,

J’ te ferai prendre

Par ton père,

Par ta mère,

Par le roi de France!

 

Minne chante la vieille ronde de sa voix haute et pure, puis s’interrompt soudain:

—Un escargot double, Antoine!

—Comment double?

Il se baisse et reste penaud, n’osant toucher les deux escargots accolés, ni regarder Minne qui se penche:

—N’y touche pas, Minne! c’est sale!

—Pourquoi sale? Pas plus sale qu’une amande ou une noisette... C’est un escargot philippine!

 

Après cette grande pluie, la chaleur est revenue brutale, à peine supportable, et la Maison Sèche a refermé ses persiennes.

Comme le dit Maman, dolente dans ses percales claires: «La vie n’est plus possible!» L’oncle Paul tue dans sa chambre les lentes heures du jour, et la salle à manger sombre, pleine d’échos et de craquements, abrite de nouveau Minne alanguie, Antoine bienheureux... Il est assis en face de sa cousine et dispose mollement les treize paquets de cartes d’une patience. Il est ravi d’avoir devant lui Minne changée, qui a relevé hardiment ses cheveux en chignon haut «pour avoir frais». Elle découvre, en tournant la tête, une nuque blanche, bleutée comme un lis dans l’ombre, où des cheveux impalpables, échappés du chignon, se recroquevillent avec une grâce végétale.

Sous cette coiffure qui la déguise en «dame», Minne parade d’un air aisé et tranchant, qui relègue loin Antoine et ses essais d’élégance: pantalon de coutil blanc, chemise en tussor, ceinture haute bien sanglée... Sans qu’il s’en doute, avec sa chemise de soie rouge, ses cheveux noirs et son teint hâlé, il ressemble terriblement à un cow-boy du Nouveau-Cirque. Pour la première fois, Antoine éprouve l’indigence des moyens de plaire, et qu’un amoureux ne saurait être beau, s’il n’est aimé...

Minne se lève, brouille les cartes:

—Assez! il fait trop chaud!

Elle s’en va aux volets clos, applique son œil au trou rond qu’y fora un taret, et assiste à la chaleur comme à un cataclysme:

—Si tu voyais! Il n’y a pas une feuille qui bouge... Et le chat de la cuisine! il est fou, cet animal, de se cuire comme ça! Il attrapera une insolation, il est déjà tout plat... Tu peux me croire, je sens la chaleur qui me vient dans l’œil par le trou du volet!

Elle revient en agitant les bras «pour faire de l’air» et demande:

—Qu’est-ce qu’on va faire, nous?

—Je ne sais pas... Lisons...

—Non, ça tient chaud.

Antoine enveloppe du regard Minne, si mince dans sa robe transparente:

—Ça ne pèse pas lourd, une robe comme ça!

—Encore trop! Et pourtant je n’ai rien mis dessous, presque: tiens...

Elle pince et lève un peu l’ourlet de sa robe, comme une danseuse excentrique. Antoine entrevoit les bas de fil havane, ajourés sur la cheville nacrée, le petit pantalon dentelé, serré au-dessus des genoux... Les cartes à patience, échappées de ses mains tremblantes, glissent à terre...

—Je ne serai pas si bête que la dernière fois, songe-t-il, affolé.

Il avale un grand coup de salive et réussit à feindre l’indifférence:

—Ça, c’est pour en bas... Mais tu as peut-être chaud par en haut, dans ton corsage?

—Mon corsage? J’ai juste ma brassière et ma chemise en dessous... tâte!

Elle s’offre de dos, la tête tournée vers lui, cambrée et les coudes levés. Il tend des mains rapides, cherche la place plate des petits seins... Minne, qu’il a effleurée à peine, saute loin de lui, avec un cri de souris, et éclate d’un rire secoué qui lui emplit les yeux de larmes:

—Bête! bête! Oh! ça, c’est défendu! ne me touche jamais sous les bras! je crois que j’aurais une attaque de nerfs!

Elle est énervée, il la croit provocante, et d’ailleurs il a frôlé, sous les bras moites de la fillette, un tel parfum... Toucher la peau de Minne, la peau secrète qui ne voit jamais le jour, feuilleter les dessous blancs de Minne comme on force une rose—oh! sans lui faire de mal, pour voir... Il s’efforce à la douceur, en se sentant des mains singulièrement maladroites et puissantes...

—Ne ris pas si haut! chuchote-t-il en avançant sur elle.

Elle se remet lentement, rit encore en frissonnant des épaules, et s’essuie les yeux du bout des doigts:

—Tiens, tu es bon, toi! je ne peux pas m’en empêcher! ne recommence pas, surtout!... Non, Antoine, ou je crie!

—Ne crie pas! prie-t-il très bas.

Mais, comme il continue d’avancer, Minne recule, les coudes serrés à la taille pour garantir la place chatouilleuse. Bientôt bloquée contre la porte, elle s’y arcboute, tend des mains qui menacent et supplient... Antoine saisit ses poignets fins, écarte ses bras peureux et songe alors que deux autres mains lui seraient en ce moment bien utiles... Il n’ose pas lâcher les poignets de Minne incertaine, silencieuse, dont il voit bouger les yeux comme une eau remuée...

Des cheveux envolés frôlent le menton d’Antoine, y suscitent une démangeaison enragée qui se propage sur tout son corps en flamme courante... Pour l’apaiser, sans lâcher les poignets de Minne, il écarte davantage les bras, se plaque contre elle et s’y frotte à la manière d’un chien jeune, ignorant et excité...

Une ondulation de couleuvre le repousse, les poignets fins se tordent dans ses doigts comme des cous de cygnes étranglés:

—Brutal! Brutal! Lâche-moi!

Il recule d’un saut contre la fenêtre, et Minne reste contre la porte où elle semble clouée, mouette blanche aux yeux noirs et mobiles... Elle n’a pas bien compris. Elle s’est sentie en danger. Tout ce corps de garçon appuyé au sien, si fort qu’elle en sent encore les muscles durs, les os blessants... Une colère tardive la soulève, elle veut parler, injurier, et éclate en grosses larmes chaudes, cachée dans son tablier relevé...

—Minne!

Antoine, stupéfait, la regarde pleurer, tourmenté de chagrin, de remords, et de la crainte aussi que Maman revienne...

Minne, je t’en supplie!

—Oui, sanglote-t-elle, je dirai... je dirai...

Antoine jette son mouchoir à terre, d’un mouvement rageur:

—Naturellement! «Je le dirai à Maman!» Les filles sont toutes les mêmes, elles ne savent que rapporter! Tu ne vaux pas mieux que les autres!

Instantanément, Minne découvre un visage offensé où les cheveux et les larmes ruissellent ensemble.

—Oui, tu crois ça? Ah! je ne suis bonne qu’à rapporter? Ah! je ne sais pas garder de secrets? Il y a des filles, monsieur, qu’on brutalise et qu’on insulte...

—Minne!

—...Et qui en ont plus lourd sur le cœur que tous les collégiens du monde!

Ce vocable innocent de «collégien» pique Antoine à l’endroit sensible. Collégien! cela dit tout: l’âge pénible, les manches trop courtes, la moustache pas assez longue, le cœur qui gonfle pour un parfum, pour un murmure de jupe, les années d’attente mélancolique et fiévreuse... La colère brusque qui échauffe Antoine le délivre de sa trouble ivresse: Maman peut entrer, elle trouvera cousin et cousine debout l’un devant l’autre, qui se mesurent avec ce geste du cou familier aux coqs et aux enfants rageurs. Minne s’ébouriffe, comme une poule blanche, le chignon en bataille, mousselines froissées; Antoine, en nage, relève ses manches de soie rouge de la manière la moins chevaleresque... Et Maman paraît, arbitre en percale claire, portant sur ses mains ouvertes deux assiettes de prunes blondes...

 

Ce soir-là, Minne rêve dans sa chambre avant de se déshabiller. Autour d’un ruban blanc, elle roule lentement la dernière boucle de sa chevelure et demeure immobile, debout, les yeux ouverts et aveugles sur la flamme de la petite lampe. Tous ses cheveux roulés, liés de rubans blancs, la coiffent bizarrement de six escargots d’or, deux sur le front, deux sur les oreilles, deux sur la nuque, et lui donnent un air de villageoise frisonne...

Les volets clos enferment l’air pesant, et l’on entend distinctement, dans l’épaisseur de leur bois, le précieux travail du ver. Si l’on ouvrait, les moustiques se rueraient vers la lampe, chanteraient aux oreilles de Minne, qui bondirait comme une chèvre, et marbreraient ses joues délicates de piqûres roses et boursouflées...

Minne rêve, au lieu de se déshabiller, bouche pensive, yeux fixes et noirs où se mire, toute petite, l’image de la lampe, beaux yeux somnambuliques sous les sourcils de velours blond, dont la courbe noble prête tant de sérieux à cette figure enfantine...

Minne pense à Antoine, à l’affolement qui le rendit soudain si brutal et si tremblant. Elle ne sait guère jusqu’où fût allée la lutte, mais elle voue au collégien une sourde rancune de ce qu’il fut, à cet instant-là, Antoine et non un autre. Elle en souffre, seule devant elle-même, comme pour un inconnu qu’elle eût embrassé par méprise dans l’obscurité. Point d’indulgence, même physique, pour le pauvre petit mâle ardent et maladroit: Minne proteste, de tout son être, contre une erreur sur la personne. Car, si le nonchalant dormeur du boulevard Berthier fût sorti, au passage de Minne, de son menaçant sommeil, si les mains fines et moites eussent saisi les poignets de la petite fille et qu’un corps trop souple, fleurant la paresse et le sable chaud, se fût étiré contre le sien, Minne frémit à pressentir qu’un tel assaut, renforcé de gestes doux, de regards insultants, l’eût trouvée soumise, à peine étonnée...

«Il faut attendre, attendre encore», songe-t-elle obstinément. «Il s’évadera de sa prison et reviendra m’attendre au coin de l’avenue Gourgaud. Alors je partirai avec lui. Il m’imposera à son peuple, il m’embrassera—sur la bouche—devant tous, pendant qu’ils gronderont d’envie... Notre amour croîtra dans le péril quotidien...»

La Maison Sèche craque. Aussi léger qu’une robe traînante, un vent chaud balaie, dehors, les fleurs tombées du jasmin de Virginie...

 

«On aurait vu des choses plus ridicules!» conclut Antoine en lui-même. Il pointille à l’encre le bois de son pupitre, mord son porte-plume en merisier odorant. Le thème latin l’écœure presque physiquement; il éprouve prématurément cette défaillance de la rentrée, qui blêmit les collégiens au matin du premier octobre... À mesure que septembre s’écoule, l’âme d’Antoine se tourne désespérément vers Minne, Minne blanche aux reflets dorés, Minne, image rafraîchissante d’un juillet libre, d’un beau mois neuf et brillant comme une monnaie vierge, Minne fuyante, insaisissable autant que l’heure même, Minne et les vacances!... Oh! garder Minne, s’affiner peu à peu au contact de sa duplicité voilée de candeur! Il y a bien une solution, un arrangement, une conclusion lumineuse et naturelle... «On a vu, se répète-t-il pour la vingtième fois, des choses plus ridicules que des fiançailles à longue échéance entre un garçon de dix-huit ans et une jeune fille de quinze... Dans les familles princières, par exemple...» Mais à quoi bon argumenter? Minne voudra ou ne voudra pas, voilà tout. Le hochement de tête d’une petite fille aux cheveux d’or peut suffire à changer le monde...

Onze heures sonnent. Antoine s’est levé, tragique, comme si cette pendule Louis-Philippe sonnait son heure dernière... La glace de la cheminée lui renvoie l’image résolue d’un grand diable au nez aventureux, dont les yeux, sous l’abri touffu des sourcils, disent «Vaincre ou mourir!» Il franchit le corridor, frappe chez Minne d’un doigt assuré... Elle est toute seule, assise, et fronce un peu les sourcils parce qu’Antoine a claqué la porte.

—Minne?

—Quoi?

Elle n’a dit qu’un mot. Mais ce mot, mais cette voix signifient tant de méchantes choses sèches, de défiance, de politesse exagérée... Le vaillant Antoine ne faiblit pas:

—Minne! Minne... m’aimes-tu?

Habituée aux façons incohérentes de ce sauvage, elle le regarde de profil, sans tourner la tête. Il répète:

—Minne, m’aimes-tu?

Une intraduisible expression d’ironie, de pitié négligente, d’inquiétude, anime cet œil noir, coulé en coin entre les cils blonds; un sourire fugitif étire la bouche nerveuse... En une seconde, Minne a revêtu ses armes.

—Si je t’aime? Bien sûr que je t’aime!

—Je ne te demande pas si c’est bien sûr; je te demande si tu m’aimes?

L’œil noir s’est détourné. Minne regarde la fenêtre et ne montre qu’un profil presque irréel de fragilité, aux lignes fondues dans la lumière dorée...

—Fais attention, Minne. C’est une chose très grave que je veux te dire. C’est aussi une chose très grave que tu vas répondre... Minne, est-ce que tu m’aimerais assez pour m’épouser plus tard?

Cette fois, elle a bougé! Antoine voit, en face de lui, une sorte d’ange têtu, dont les yeux menaçants parlaient déjà avant que sa voix eût répondu:

—Non.

Il ne ressent pas, d’abord, la douleur physique prévue, la douleur espérée qui l’eût empêché de penser. Il a seulement l’impression que son tympan crevé laisse sa cervelle s’emplir d’eau, mais il fait bonne figure.

—Ah?

Minne juge superflue une seconde réponse. Elle guette Antoine en dessous, la tête penchée. L’un de ses pieds, avancé, bat le parquet imperceptiblement.

—Est-ce indiscret, Minne, de te demander les raisons de ton refus?

Elle soupire, d’un long souffle qui soulève, comme des plumes, les cheveux égarés sur ses joues. Elle mord, pensive, l’ongle de son petit doigt, considère amicalement le malheureux Antoine qui, raide comme à la parade, laisse stoïquement la sueur rouler le long de ses tempes, et daigne enfin répondre:

—C’est que je suis fiancée.

Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre, Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...

Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument. Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux: «La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela», pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable qu’il gardera contre tous...

Continuer : partie 3 sur 3