L'Ingénue Libertine

Colette · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/4

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L'Ingénue Libertine

Deuxième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

—Qui est-ce qui parle? ils sont partis?

—Qui? dis-moi qui? ceux qui t’ont fait du mal?

—Oui... le père Corne... et l’autre?

Maman soulève Minne, l’assied contre son cœur. Antoine reconnaît à présent la tête pâle sous ses cheveux blonds, tout gris de boue séchée. Ces cheveux qui ont changé de couleur, cette souillure qui a l’air d’un vieillissement soudain... Antoine éclate en sanglots pressés qui font mal à mourir...

—Chut! dit Maman...

Au bruit des sanglots, les paupières fermées de Minne toutes bleues dans son visage de cire se soulèvent... Beaux yeux profonds sous le noble sourcil, égarés de ce qu’ils ont vu, ce sont bien les yeux de Minne! Ils roulent vers le plafond, puis s’abaissent vers Antoine, qui pleure debout et sans mouchoir... Un rose brûlant enflamme ses joues pâles; elle semble faire un effort terrible, s’accroche à Maman, tend vers Antoine ses mains fragiles et maculées...

—Tu sais, Antoine, ce n’était pas vrai! ce n’est pas vrai! rien n’était vrai! N’est-ce pas, tu ne crois pas que c’était vrai?

D’un grand hochement de tête, il fait «non, non» en reniflant ses larmes... Ce qu’il croit, effondré, c’est que cette enfant charmante a servi de jouet consentant, de poupée vicieuse, puis épouvantée, puis brutalisée, à un, à plusieurs misérables peut-être?

Il pleure sur Minne, il pleure aussi sur lui-même, puisqu’elle est perdue, avilie, marquée à jamais d’un sceau immonde...

 

DEUXIÈME PARTIE

«Je vais coucher avec Minne!»

Le petit baron Couderc énonça cette résolution d’une voix distincte et concentrée, puis rougit violemment et releva son col de fourrure. La canne au port d’armes, il parut vouloir conquérir cette steppe vaste et morne où l’on plonge au sortir de l’aveuglante rue Royale, en de fumeuses ténèbres. On ne vit plus de lui qu’un peu de nuque court tondue blonde, et un nez insolent de petite gouape distinguée. Sous les arbres de l’avenue Gabriel, il osa répéter, défiant un dos frileux de sergent de ville: «Je vais coucher avec Minne!... C’est drôle, à part l’Anglaise de mon petit frère, la première de toutes, jamais une femme ne m’a impressionné comme ça... Minne n’est pas une femme comme les autres...»

En approchant de la rue Christophe-Colomb, il ne pensa plus qu’aux gâteaux à disposer, à la bouilloire électrique, au déshabillage, surtout, qu’il souhaitait rapide, aisé, qu’il eût voulu escamoter. Sa grande jeunesse commença de le gêner. On est le petit baron Couderc, que les dames de chez Maxim’s traitent tendrement de «petite frappe»; on a un nez qui oblige à l’insolence, des yeux bleus moqueurs, myopes, une bouche faubourienne et fraîche; mais... on ne peut pas toujours oublier qu’on n’a que vingt-deux ans...

—Monsieur le baron, cette dame est là, lui murmura le valet de chambre.

—Bon Dieu! elle est déjà là! Et les gâteaux! et les fleurs! et tout!... Ça va être fichu comme quatre sous... Pourvu que le feu marche au moins!

Elle était là comme chez elle, son chapeau enlevé, assise devant le feu. Sa robe simple couvrait ses pieds; ses cheveux blonds en casque, électrisés par la gelée, la nimbaient d’argent une jeune fille des gravures anglaises, ses mains croisées sur les genoux... Et quelle gravité enfantine sur ces traits d’une finesse presque trop précise! Antoine, son mari, lui disait souvent: «Minne, pourquoi as-tu l’air si petite quand tu es triste?»

Elle leva les yeux sur le blondin qui entrait, et lui sourit. Son sourire lui faisait une figure de femme. Elle souriait avec une expression à la fois hautaine et prête à tout, qui donnait aux hommes l’envie d’essayer n’importe quoi...

—Oh! Minne! comment me faire pardonner?... Est-ce que je suis réellement en retard?

Minne se leva et lui tendit sa main étroite, déjà dégantée:

—Non, c’est moi qui suis en avance.

Ils parlaient presque de la même voix, lui avec une manière parisienne de hausser le ton, elle d’un soprano posé et ralenti...

Il s’assit près d’elle, démoralisé par leur solitude. Plus d’amis en galerie malveillante, plus de mari,—inattentif, le mari, c’est vrai, mais on pouvait au moins se donner en sa présence des joies d’écoliers malicieux: les mains qu’on effleure sous la soucoupe à thé, la moue du baiser qu’on échange derrière le dos d’Antoine... Hier encore, le petit baron Jacques pouvait se dire: «Je les roule, ils n’y voient tous que du feu!» Aujourd’hui, il est seul avec Minne, cette Minne qui arrive, tranquille, au premier rendez-vous, en avance!

Il lui baisa les mains, en l’examinant furtivement. Elle pencha la tête et sourit de son sourire orgueilleux et équivoque... Alors, il se jeta goulûment vers la bouche de Minne et la but sans rien dire, mi-agenouillé, si ardent tout à coup que l’un de ses genoux trépida, d’une danse inconsciente...

Elle suffoquait un peu, la tête en arrière. Son casque blond pesait sur les épingles, près de couler en flot lisse...

—Attendez! murmura-t-elle.

Il desserra les bras et se mit debout. La lampe éclaira en dessous son visage changé, les narines pâlies, la bouche mordue et vive, le menton frais et tremblant, tous les traits enfantins encore, vieillis par le désir qui délabre et ennoblit.

Minne, restée assise, le regardait, obéissante et anxieuse... Comme elle affermissait son chignon, son ami lui prit les poignets:

—Oh! ne te recoiffe pas, Minne!

Sous le tutoiement, elle rougit un peu, offusquée et contente, et baissa ses cils plus foncés que ses cheveux.

«Peut-être que je l’aime?» songea-t-elle secrètement.

Il s’agenouilla, les mains tendues vers le corsage de Minne, vers la complication évidente de ses agrafes, les doubles boutonnières de son col droit glacé d’empois. Elle vit, à la hauteur de ses lèvres, la bouche entrouverte de Jacques, une bouche d’enfant haletant que la soif d’embrasser séchait. Les bras au cou de son ami agenouillé, elle baisa de bon cœur cette bouche, gentiment, en sœur trop tendre, en fiancée qu’enhardit l’innocence; il gémit et la repoussa, les mains fiévreuses et maladroites:

—Attendez! répéta-t-elle.

Debout, elle commença posément de défaire le col blanc, la chemisette de soie, la jupe plissée qui tomba tout de suite. Elle sourit, à demi tournée vers Jacques:

—Croyez-vous que c’est lourd, ces jupes plissées!

Il s’empressait pour ramasser la robe.

—Non, laissez! je quitte mon jupon et ma jupe ensemble, l’un dans l’autre: c’est plus facile à remettre, vous voyez?

Il fit signe, de la tête, qu’il voyait en effet. Il voyait Minne en pantalon, qui continuait son déshabillage tranquille. Pas assez de croupe pour évoquer la p’tite femme de Villette, pas assez de gorge non plus. Jeune fille, toujours, à cause de la simplicité des gestes, de la raideur élégante, et aussi à cause du pantalon à jarretière qui méprisait la mode, un pantalon étroit précisant le genou sec et fin.

—Jambes de page! des merveilles! jeta-t-il tout haut, et la palpitation de son cœur rendait ses amygdales grosses et douloureuses.

Minne fit la moue, puis sourit. Une subite pudeur sembla l’oppresser, quand elle dut dénouer ses quatre jarretelles; mais, une fois en chemise, elle reconquit son calme et rangea méthodiquement, sur le velours de la cheminée, ses deux bagues et le bouton de rubis qui fixait son col à sa chemisette.

Elle se vit dans la glace, pâle, jeune, nue sous la chemise fine; et, comme son casque d’argent à reflets d’or chancelait d’une oreille à l’autre, elle défit et aligna ses épingles d’écaille. Une mèche bouffante demeura en auvent au-dessus de son front, et elle dit:

—Quand j’étais petite, maman me coiffait comme ça...

Son ami l’entendit à peine, bouleversé de voir Minne à peu près nue, et soulevé, noyé d’une immense, d’une amère vague d’amour, d’amour vrai, furieux, jaloux, vindicatif.

—Minne!

Saisie de l’accent nouveau, elle s’approcha, voilée de cheveux blonds, les mains en coquilles sur ses seins si petits.

—Quoi donc?

Elle était contre lui, tiède d’avoir quitté sa robe lourde, et son parfum aigu de verveine citronnelle faisait penser à l’été, à la soif, à l’ombre fraîche...

—O Minne, sanglota-t-il, jure-le-moi! Jamais, pour personne...

—Pour personne?

—Pour personne, devant personne, tu n’as rangé ainsi tes épingles et tes bagues, jamais tu n’as dit que ta mère te coiffait comme ça, jamais tu n’as, enfin, tu n’as...

Il la tenait dans ses bras, si fort qu’elle plia en arrière comme une gerbe qu’on lie trop serré, et ses cheveux frôlèrent le tapis.

—Vous jurer que je n’ai jamais... Oh! que vous êtes bête!

Il la garda contre lui, ravi du mot. Toute renversée sur son bras, il la contempla de près, curieux du grain de la peau, des veines des tempes, vertes comme des fleuves, des yeux noirs où danse la lumière... Il se souvint d’avoir regardé avec la même passion la nacre bleue, les antennes plumeuses, toutes les merveilles d’un beau papillon vivant, capturé un jour de vacances... mais Minne se laissait déchiffrer sans battre des ailes...

Une pendule sonna, et ils tressaillirent ensemble.

—Déjà cinq heures! soupira Minne. Il faut nous dépêcher.

Les deux bras de Jacques descendirent, caressèrent les hanches fuyantes de Minne, et l’égoïsme vaniteux de son âge faillit se trahir tout dans un mot:

—Oh! moi, je...

Il allait dire, jeune coq fanfaron: «Moi, j’aurai toujours le temps!» Mais il se reprit, honteux devant cette enfant qui lui apprenait à la fois, en quelques minutes, la jalousie, le doute de soi-même, une petite convulsion du cœur inconnue, et cette paternité délicate qui peut éclore, chez un homme de vingt ans, devant la nudité confiante d’un être fragile, que l’étreinte fera peut-être crier...

Minne ne cria pas. Jacques vit seulement, sous ses lèvres, un extraordinaire et pur visage d’illuminée, des yeux noirs, agrandis, qui regardaient loin, plus loin que la pudeur, plus loin que lui-même, avec l’expression ardente et déçue de sœur Anne en haut de la tour. Minne, terrassée sur le lit, subit son amant en martyre avide qu’exaltent les tortures, et chercha, d’une cambrure fréquente et rythmée de sirène, le choc de sa fougue... Mais elle ne cria pas, ni de douleur, ni de plaisir, et, quand il retomba le long d’elle, les yeux fermés, les narines pincées et pâles, avec un souffle sanglotant, elle pencha seulement, pour le mieux voir, sa tête qui versait hors du lit un flot tiède et argenté de cheveux blonds...

 

...Ils durent se quitter, encore que Jacques la caressât avec une folie d’amant qui va mourir, et qu’il baisât sans fin ce corps effilé qu’elle ne défendait guère; tantôt, étonné, il en suivait les contours lentement, d’un index précautionneux qui dessine, tantôt il serrait entre ses genoux les genoux de Minne, jusqu’à la meurtrir; ou bien il jouait, cruel et affolé, à effacer sous ses paumes la saillie faible des seins... Il la mordit à l’épaule, tandis qu’elle se rhabillait; elle gronda tout bas et vira vers lui d’un fauve mouvement... Puis elle rit tout à coup, et s’écria:

—Oh! ces yeux! ces drôles d’yeux que vous avez!

Dans la glace, il se trouva une drôle de figure, en effet les orbites creuses, la bouche gonflée et rouge, les cheveux en mèches sur les sourcils—un air, enfin, de noce triste, avec quelque chose en plus, quelque chose de brûlant et d’éreinté, qu’on ne peut pas dire...

—Méchante, va! Laisse-moi voir les tiens?

Il la prit par les poignets; mais elle se dégagea, et le menaça d’un sévère petit doigt tendu.

—Si vous ne me laissez pas partir, je ne reviens plus!... Dieu! ça va être affreux, dehors, après ce bon dodo chaud, et ce feu, et cette lampe rose...

—Et moi, Minne? me ferez-vous la grâce de me regretter, après la lampe rose?

—Ça dépend! dit-elle en coiffant sa toque piquée de camélias blancs. Oui, si vous me trouvez un fiacre tout de suite.

—La station est tout près, soupira Jacques en brossant ses cheveux au petit bonheur. Zut! il n’y a plus d’eau chaude!

—C’est bien rare qu’il y ait assez d’eau chaude... murmura Minne, distraite.

Il la regarda, les sourcils hauts, reprenant peu à peu, avec ses habits, sa figure de «petit baron Couderc»:

—Ma chère amie, vous dites quelquefois des choses, des choses... qui me feraient douter de vous, ou de mes oreilles!

Minne ne jugea pas nécessaire de répondre. Elle se tenait sur le seuil, fine et modeste dans sa robe sombre, les yeux absents, déjà partie.

 

«Encore un!» songe Minne crûment.

D’une épaule rageuse, elle s’accote au drap décoloré du fiacre et renverse la tête, non par crainte d’être vue, mais par horreur de tout ce qui passe dehors.

«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès. C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...»

Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre les poings dans son manchon.

«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire: «Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce qu’il y a de mieux!»

«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux... Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...»

Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me fausser quelque chose de délicat.»

«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et le mastic—et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine... Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour aujourd’hui.

 

* * * * *

Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche: la nuit de ses noces.

Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort, des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe.

Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de dorlotements fraternels... il était bien temps!

Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa douleur—il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables—mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir épousé cette espèce de frère...

«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume... L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...» Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres, n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...»

Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer ses méditations par «Autrefois...»

Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre. Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...»

«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!»

Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci: je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où j’en suis.»

—Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose?

Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond:

—Bon Dieu! et les Chaulieu?

—Ah! dit Minne.

Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage vite, les yeux refroidis:

—C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers!

Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres plissées d’une moue:

—Tu y tiens, toi, à ce dîner?

Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie avant qu’il ait parlé:

—Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un barbytos pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te dis! Dans dix minutes, je serai prête!

«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?»

L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle et lui, que ce besoin—«cette manie» dit Minne—d’être sincère et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine, a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien pour intriguer...»

Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière absolue, sans nuances, pour toujours.

«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la sienne: «Je ne t’aime pas!»

Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle le savait?» Il bouscule, en passant, le barbytos qu’il a fait construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse: «Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.

Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la reconstitution du barbytos me vaudra peut-être un bout de ruban rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine tressaille.

—J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde ta montre!

—C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, Minne!

Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et, au-dessous de son collier— des perles pas plus grosses que des grains de riz,—deux toutes petites salières si attendrissantes...

—Viens vite, ma poupée!...

 

Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah! ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme? le biceps va?»

Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie, soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci: «Madame Chaulieu est un peu bossue.»

Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante femme de Paris...»

Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale.

Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!»

Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles tourmentent sans cesse.

Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent, et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une mare, de son beau regard brutal et malveillant.

Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager l’avenir.

—Ah! les voilà enfin!

Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la toilette de Minne...

—C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard?

Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué jusque dans l’enthousiasme:

—Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried et de Brünnhild!

—Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée.

—Ni moi, ni personne, chère enfant: des accidents déplorables, survenus dans sa famille, empêchèrent qu’elle vît la lumière.

Irène rompt le dialogue tétralogique comme elle infligerait un pensum:

—Minne, notre ami Maschaing désire vous connaître.

Cette fois, Minne semble s’éveiller de son indifférence: Maschaing l’académicien, le Maschaing de Spectre d’Orient et des Désabusées, Maschaing lui-même!... «En voilà un qui doit s’y connaître en voluptés!» se dit Minne... Elle se penche, très attentive, vers un petit homme agile qui la salue... «Ah! je l’aurais cru plus jeune! Et puis il ne me regarde pas assez... c’est dommage!...»

Irène Chaulieu se lève, traînant deux mètres de guipure poussiéreuse, et s’empare du bras de Maschaing. Sa tête royale et busquée, son petit corps raidi sur des talons périlleux proclament l’orgueil d’une chasse fructueuse: «Enfin, je l’ai, leur académicien!»

—Maugis, jette-t-elle par-dessus l’épaule, vous offrez le bras à Minne...

Minne suit, sa main gantée sur la manche de Maugis, qu’elle n’a jamais vu de si près. «Il est drôle, mon voisin. Il a des yeux d’escargot. Mais j’aime assez cette moustache militaire. Et puis il a un nez trop court qui m’amuse. En voilà un qui passe pour la mener joyeuse, comme ils disent? Irène Chaulieu affirme qu’on peut faire beaucoup de fond sur ces hommes de la génération précédente... En somme, dépouillé de son borde-plats, il perd le trait le plus caractéristique de sa physionomie... J’ai mal aux reins, pourquoi?... Tiens! je n’y pensais plus! mais c’est ce petit Couderc, aujourd’hui...» Elle sourit froidement à son souvenir, et refuse le potage.

À sa gauche, Chaulieu boit de l’eau de Vichy, prudent et résigné, car: «Il n’y a pas de maison, dit-il, où l’on mange plus mal que chez moi.» À sa droite, Maugis l’épie de son œil saillant. En face d’elle, Irène Chaulieu, superbe, très grande dès qu’elle est assise, expédie sa bisque, y trempe un bout d’écharpe—qui, d’ailleurs, en a vu bien d’autres—et «fait du plat» à Maschaing, avec cette brutalité dans la louange, ce cynisme dans l’admiration qui subjuguent parfois leur objet et l’amènent, passif, heureux, jusqu’aux lèvres buveuses et bien ciselées d’Irène, jusqu’entre ses bras musclés de dompteuse...

Antoine sourit à sa femme. Elle lui rend le sourire en renversant la tête, pour que Maugis suive le mouvement du cou, note l’éclair des yeux entre les cils blonds... «On ne sait jamais» se dit-elle.

Aux deux bouts de la table, des gens vagues, cousines pauvres d’Irène, jeunes prodiges de la littérature, pas encore bacheliers, mais qui traitent Mallarmé de rétrograde; une Américaine, qu’on nomme «la belle Suzie» sans la désigner davantage, et son flirt de la semaine; un marchand de pierres israélite, sur qui l’hôtesse, qui convoite un saphir étoilé, essaiera vainement tout à l’heure ses regards les plus explicites et son cynisme fraternel: «Nous deux, qui sommes de bonnes crapules...» Un blond pianiste beethovenien est annoncé pour onze heures...

Minne regarde tous ces gens-là et rit: «Ce pauvre Antoine, il a encore écopé la tante Rachel! Ça ne rate jamais. Comme il n’y a guère que lui de poli, ici, on lui repasse toutes les vieilles parentes...»

—Vous ne buvez pas, madame?

«Ah! Ah! Il se décide, ce gros Maugis? Quelles moustaches, tout de même! Je ne peux pas m’habituer à entendre sortir de ces broussailles sa voix de jeune fille un peu enrhumée...»

—Mais si, monsieur! je bois du champagne et de l’eau.

—Et comme vous avez raison! Le champagne est le seul vin tolérable de cette maison. Chaulieu est chargé de la publicité du Roederer—heureusement pour vous!

 

—Je ne savais pas. Si Irène vous entendait!

—Pas de danger! Elle s’éreinte en effets de corsage pour Maschaing...

—C’est ce qui vous trompe, mon petit Maugis, j’entends toujours tout!

Le regard et la phrase tombent raide sur l’imprudent, qui plie le dos et tend les mains jointes:

—Pardon! ferai plus! gémit-il.

Mais on ne désarme pas si vite Irène Chaulieu, fille d’une race qui mutilait les Amalécites vaincus:

—Ne vous mettez pas mal avec moi, mon petit Maugis: ça pourrait vous coûter cher!

Blessé d’être menacé devant Minne, l’homme aux grosses moustaches devient insolent:

—Cher? Ma pauvre amie, je suis bien tranquille: les femmes ne m’ont jamais rien coûté, et ce n’est fichtre pas pour vous que je changerai mes habitudes!

Irène Chaulieu flaire le vent en cavale de sang, et va répondre... Déjà tous les convives se taisent et se penchent comme au théâtre... La voix douce et lasse de Chaulieu détourne—quel dommage!—la tempête:

—Je l’avais bien dit, que la timbale serait ratée!...

Bien que l’assertion soit rigoureusement exacte, les convives jettent à ce martyr des regards féroces: Chaulieu leur fait manquer un de ces attrapages soignés, la spécialité de la maison, et puis, comme dit Maugis, pendant ce temps-là, on n’aurait pas pensé à ce qu’on mange! N’empêche que Minne jette à son voisin, ce brave, une œillade singulièrement flatteuse. «Ses moustaches ne mentent pas: c’est un héros!» Le héros sent venir, d’elle à lui, cette sympathie d’ordre inférieur, penchant de la petite femme du monde pour le lutteur qui vient de «tomber» un adversaire... Il est prêt à en profiter, séduit par l’inquiétante beauté de Minne, son charme de bibelot hors commerce...

 

Le dîner se dégèle. Irène Chaulieu flambe d’entrain, grisée par sa première escarmouche. Elle ne mange plus, parle comme on délire, et comble de calomnies inédites l’oreille tendue de l’académicien qui prend des notes. Antoine l’entend, épouvanté, défendre une amie de fraîche date:

—Non, mon cher maître, vous ne vous ferez pas l’écho de pareilles infamies! Madame Barney est une honnête femme, qui n’a jamais eu avec Claude les relations que l’on dit! Madame Barney a des amants...

—Ah! comment? elle a des amants?

—Parfaitement, elle a des amants! Et c’est son droit, d’avoir des amants! C’est le droit de toute femme trompée par la vie! Et je n’admettrai jamais qu’on parle d’elle, devant moi, en des termes équivoques!

«Bon Dieu! soupire Antoine, assommé. Si jamais cette mégère-là prenait Minne en grippe, nous serions frais! Ma petite Minne si pure! Comme elle rit des fumisteries de ce gros journaliste!... Rien de tout cela ne l’effleure...»

Minne rit, en effet, la tête en arrière, et on voit le rire descendre en ondes sous la peau nacrée du cou, jusqu’aux deux petites salières attendrissantes... Elle rit pour s’embellir et pour éviter de répondre à Maugis emballé, qui lui dépeint son état d’âme en termes vigoureux:

—...et vous verriez quel bath aimoir, avec quels divans!

—Des divans! répète Minne, tout à coup très réservée... Vous entendez, monsieur Chaulieu, ce que me dit mon voisin?

—J’entends bien, répond Chaulieu... mais je faisais, par discrétion, le monsieur qui savoure sa salade Femina. Et, bon Dieu! qu’elle est mauvaise! avec quoi peut-on bien fabriquer l’huile d’olive, chez moi?

Minne le tire par la manche, gamine:

—Mais, monsieur Chaulieu, défendez-moi! il me dit des choses horribles!

Chaulieu tourne vers Minne sa figure camuse:

—Comment? ma pauvre enfant, vous en êtes déjà à me demander secours? Dans ce cas, il y a...

—Il y a?... insiste Minne, très coquette.

Chaulieu, du menton, désigne Antoine:

—Mais... celui-là, de qui les biceps me semblent compter... Hé! Maugis, qu’est-ce que tu en dis?

Maugis, embêté au fond, ricane, pose lourdement ses coudes sur la table, exagère la vigueur de son large dos:

—Mon vieux, pourvu qu’une femme ait des faiblesses, la force du mari, moi, je m’en fiche!

—C’est une opinion.

—Dites donc, petite madame blonde, il a l’air occupé votre mari?

—Très occupé! Irène Chaulieu, dès qu’elle a vu le jeu de Maugis, a résolument tourné le dos à l’Immortel et s’est jetée sur Antoine, sur le mari, sur l’ennemi... Elle lui masque tout un côté de la table, de son chignon gonflé et lâche, de son éventail ouvert, de son épaule évadée du corsage... Elle l’ahurit de paroles, se découvre un intérêt récent et passionné pour le barbytos.

—Mais, mon cher, c’est une révolution dans la musique!

—Oh! c’est beaucoup dire! hasarde loyalement Antoine.

—Laissez donc, laissez donc, vous êtes trop modeste! Ah! si j’étais homme! À nous deux, nous remuerions le monde!... Quand on a votre force, votre jeunesse, votre...

Le beau regard oriental d’Irène s’appuie sur celui d’Antoine; ses cils, lourds de mascara, battent paresseusement comme l’aile d’un papillon pose... Il cligne, gêné, fatigué aussi par l’électricité crue qui tombe sur la nappe brodée et rejaillit blafarde jusqu’aux visages. Un coup de timbre lointain met fin à son supplice, et Chaulieu avertit sa femme d’un petit claquement de langue:

—Hep, Irène!

Elle se lève à regret, enroule son écharpe, accroche et entraîne des pelures de bananes, en disant tout haut:

—Déjà les cure-dents qui rappliquent! Je vais encore trouver au salon des têtes à quarante-cinq degrés. Tant pis, je n’y peux rien! Tout le monde voudrait dîner ici... Minne, vous ferez la jeune fille au salon, pour le café et les liqueurs.

 

Minne ne déteste pas cet office délicat qui consiste à manier, dans un salon encombré, des tasses fragiles, une cafetière, une pince à sucre... Elle y apporte des mains soigneuses, une application de fausse ingénue qui attendrit les dîneurs bien remplis.

—Quel trésor, mon cher, qu’une petite femme comme ça! Elle vous a une frimousse à repriser des chaussettes, tu ne trouves pas?

L’emballement de Maugis n’a plus de bornes. Il vient de se confier à un jeune poète, trop jeune pour n’être pas blasé sur la beauté des femmes...

—Quel petit cou à étrangler! Et ces cheveux! et ces yeux! et ces...

Irène Chaulieu survient, chétive et excitée.

—Là, là, Maugis, un peu de calme! Convenez au moins que je suis une bonne amie? À table, pour vous laisser le champ libre, j’ai occupé le mari!

—C’est vrai, je vous revaudrai ça. Elle est rudement gentille, l’enfant! Je vous fous mon billet que si je la rencontrais dans une île déserte... ou même dans ma chambre à coucher...

—Mon pauvre Maugis, vous me faites pitié! Il n’y a rien à faire avec Minne.

L’homme de lettres lève ses lourdes épaules:

—Elle est honnête? raison de plus! une femme qui a pas marché se méfie moins.

—Ça dépend, objecte Irène nonchalante, les cils couchés en abat-jour. Il y a celles à qui les hommes ne disent rien...

Maugis lance, pour mieux écouter, sa cigarette dans un vase de roses.

—Non? vrai? elle?... Racontez-moi tout! On est des vieux copains, nous deux, pas, Irène?

—Oui, à présent! jette-t-elle, moqueuse. Vous êtes trop chineur, mon gros, vous ne saurez rien.

 

Tranquille, sûre d’avoir semé de la bonne graine de mensonge, elle s’en va vers les couples qui arrivent. Rares, les couples: le célibataire abonde, et l’homme marié venu tout seul. Elle sourit, tend ses mains aux ongles brillants. Le grand salon glacial se peuple enfin, perd sa sonorité d’appartement à louer. Irène permet le cigare, et Minne verse les liqueurs, si sage dans sa robe bleue...

—Un peu de curaçao sec, monsieur?

Elle dit cela d’une voix distinguée, une voix qui s’ennuie poliment...

—Un peu de curaçao sec, monsieur?

Pas de réponse. Minne lève les yeux et se trouve devant le petit baron Couderc qui vient d’entrer... Il n’en revient pas. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit qu’il la verrait ce soir? Et pourquoi n’a-t-elle pas l’air émue? Car, enfin, il y a cinq heures à peine que, là-bas, rue Christophe-Colomb, elle détachait ses jarretelles avec une pudeur si charmante et si drôlement placée... À ce souvenir, il suffoque un peu, et son teint d’enfant frais s’empourpre d’un seul flot.

—Mais, murmure-t-il, vous êtes donc ici?

—On le dit... raille-t-elle en lui souriant des yeux.

Elle lui laisse aux doigts un verre plein, et s’en va, Hébé indifférente, servir Antoine.

—Irène Chaulieu a vu... Maugis aussi...

—Mon Dieu! Irène, qu’est-ce qu’il a pris, le gosse, souffle Maugis, intéressé violemment. Vous avez vu ce qu’il a tiqué?

—Ça vous étonne? Pas moi! Vous ne savez donc pas? Ce petit Couderc est fou d’elle, mais elle ne veut rien savoir. Elle a dû le remiser encore une fois, et sec; il fera bien de ne plus se retrouver devant elle!

—Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait pitié!

—Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent!

Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout armé...

Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant précoce.

Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler et rire.

«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis! je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!»

Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre pas avec des gigolos!

—Monsieur...

—Cher monsieur...

Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.

—Vous avez vu ma femme?

—Oui... c’est-à-dire... elle causait avec M. Maugis: alors, je n’ai pas cru devoir...

—Vous ne connaissez pas Maugis?

—À peine... C’est un de vos amis personnels?

—Non, pas du tout. Je le rencontre ici, et ailleurs. Il amuse Minne.

Jacques jette sur Antoine un regard furieux:

—Charmant garçon, d’ailleurs. Un peu bohème, mais quand on est célibataire, n’est-ce pas?...

—Je ne vous le fais pas dire!

—Mais je ne le dis pas non plus! se récrie imprudemment Jacques, rouge d’une pudeur insolite. Je sais bien qu’on a la rage de dire que je mène une vie de bâton de chaise, mais c’est très, très exagéré. Dans tous les cas, je n’ai pas, comme Maugis, la fâcheuse réputation de coucher avec des vieilles dames, moi!

Antoine lève les sourcils et regarde du côté de Maugis, toujours assis auprès de Minne.

—Comment? il couche avec des vieilles dames?

—Des vieilles dames, c’est beaucoup dire... avec une vieille dame, une blonde teinte, hors d’âge... Et Dieu sait pourquoi! car il aime plutôt les petites personnes très jeunes...

—Vrai? c’est épatant, déclare Antoine.

Son accent révèle une si vive admiration que le petit Couderc s’indigne.

—Ça ne vous dégoûte pas plus que ça?

—Moi? mais je trouve ça merveilleux, cher monsieur! Vous pourriez me mettre dans un lit avec une femme d’âge pendant sept ans... je resterais comme... comme... je ne peux pas dire quoi, moi!

Le baron Couderc se lève, déçu.

—Vous permettez, cher monsieur? Je crois que madame Minne me fait signe...

Ce n’est pas un signe, mais un froncement têtu des sourcils. Minne voit, Minne sent un commencement de danger contre lequel se dresse son âme brave et rusée. Elle regarde venir Jacques avec défiance... Il est gentil pourtant cet enfant, et si bien habillé!

«Le pantalon de Maugis visse, pense-t-elle, et puis je n’aime pas les revers de moire... Mais, décidément, Jacques est trop jeune. Cette surprise, cette rougeur en me trouvant ici!... Je n’aurais jamais dû compter sur un garçon si jeune pour faire de moi une femme comme les autres... Quand je pense à ce que disait Marthe Payet, l’autre jour: «Moi, je suis comme Bilitis; quand je suis avec mon amant, le plafond tomberait sans changer le fil de mes idées!» Jacques aussi, il est comme Bilitis... Oh! je le battrai!...»

Elle se tourne un peu du côté de Maugis, dont le souffle caresse son épaule: «Celui-ci... on ne peut pas lui reprocher d’être trop jeune, au contraire. Il n’est pas beau... Mais son assurance, sa voix de jeune fille, sa câlinerie blessante, et ce ... je ne sais quoi... Ah! oui! s’interrompt-elle résignée, le je ne sais quoi des hommes qu’on ne connaît pas beaucoup!»

Jacques est revenu à Minne, qui lui tend sa main dégantée. Il l’effleure des lèvres, et attend pour Maugis une présentation qui ne vient pas. Maugis fume, suave et vague, les yeux vers l’azur pommelé du plafond... Minne se lève enfin, déplisse sa robe et marche vers la table qui porte des rafraîchissements, pour que son amant l’y suive...

—Un verre d’orangeade, chère madame?... Minne, supplie-t-il tout bas, vous saviez que vous veniez ici ce soir, et vous ne me l’avez pas dit...

—C’est vrai, avoue-t-elle. Je n’y ai pas pensé...

Elle lui parle de profil une coupe aux doigts, inondée de lumière crue. Ses cils retroussés semblent la flèche que lancent ses yeux aux aguets; le peu de champagne qu’elle a bu rosit sa petite oreille compliquée...

—Minne, poursuit-il, enragé de tant de grâce, jure-moi que tu ne voulais pas cacher ton flirt avec cet ignoble individu!

Elle tressaille, mais ne se tourne pas vers Jacques.

—Connais-je d’ignobles individus? Et osez-vous aujourd’hui, aujourd’hui, me parler ainsi?

Il jette à travers la table son sandwich mordu qui tombe dans les cerises déguisées.

—Eh! c’est d’aujourd’hui seulement que je puis vous parler ainsi, parce que c’est d’aujourd’hui que je souffre, d’aujourd’hui que je t’aime!

Minne s’est retournée, brusque; elle plonge dans les yeux défiants et tristes de son amant son grave regard.

—D’aujourd’hui? Parce que vous m’avez eue? Réellement?... Oh! expliquez-moi comment il se peut que l’amour vienne d’une pareille chose?... Dites-moi: vous m’aimez davantage parce que, cet après-midi...?

Continuer : partie 2 sur 4