L'Ingénue Libertine

Colette · Chapitre 2 sur 3 · partie 2/4

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L'Ingénue Libertine

Deuxième Partie

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Il croit comprendre, et se trompe; il croit que Minne veut ranimer son imagination au feu d’un souvenir tout proche, qu’elle veut goûter, devant tous, l’outrage exquis d’une évocation précise... Son teint d’enfant sanguin s’embrase et pâlit tour à tour: le voici de nouveau changé, sans défense, comme elle l’a vu tout à l’heure rue Christophe-Colomb...

—Oh! Minne, quand tu t’es penchée pour dénouer tes jarretelles...

Il délire et tremble, son genou gauche trépide, comme là-bas... Elle l’écoute, très sérieuse, sans baisser les yeux, sans frémir aux mots brûlants, et quand il s’arrête, honteux et enivré, elle n’a qu’une exclamation, à peine prononcée, de découragement:

—C’est inconcevable!

 

Minne se lève tôt, pour une Parisienne qui sort souvent le soir. À neuf heures, elle a pris son bain, et mange ses rôties sans langueur, très éveillée, dans son cabinet de toilette blanc. À chaque étage de la maison neuve, il y a le même cabinet de toilette blanc, le même petit salon gris perle à fausses boiseries, le même grand salon à baies vitrées... Cela désole l’imagination; mais Minne n’y pense pas.

Ensachée dans sa robe de moinillon blanc, la tresse en corde d’or dansant sur les reins, elle savoure ce matin, pas encore blasée, l’exquise solitude où la laisse le départ quotidien de son mari.

Jusqu’à midi, elle sera seule, seule à lisser en arrière, tout aplatis, ses cheveux polis par la brosse, ce qui lui fait une figure d’enfant japonais; seule à regarder la couleur du temps, à vérifier, d’un index pointu, le balayage des petits coins; seule à camper sur un chapeau le paradis qu’éparpille son souffle et qui se couche comme une graminée des prés; seule à rêver, à écrire, à lire, à jouir de l’enivrante solitude qui, depuis toujours, a conseillé Minne.

C’est par un matin d’hiver, clair et sonore comme celui-ci, qu’elle a couru chez Diligenti, vague compositeur italien. Elle l’a trouvé à son piano, flatté, embêté, irrésolu... Pour la punir de le déranger à cette heure-là, il a, rageur, possédé Minne déçue...

Mais, aujourd’hui, Minne se sent une âme de ménagère raisonnable. Sa déconvenue d’hier—la quatrième—lui donne à réfléchir, et elle réfléchit, en effet, devant une tasse vide.

«Il faut aviser. Parfaitement, il faut aviser. Je ne sais pas encore comment. Mais ça ne peut plus durer. Je ne peux pas m’en aller, de lit en lit, pour faire plaisir à MM. Chose et Machin, pour l’unique satisfaction d’avoir un peu mal partout et mon chignon à refaire, sans compter les chaussures qu’on remet toutes froides et quelquefois mouillées... De quoi est-ce que j’ai l’air? Irène Chaulieu dit qu’il faut se ménager, si on ne veut paraître tout de suite cinquante ans, et elle assure que, pourvu qu’on crie ah! ah! qu’on serre les poings et qu’on fasse semblant de suffoquer, ça leur suffit parfaitement. Ça leur suffit peut-être, aux hommes, mais pas à moi!...»

L’arrivée d’un pneumatique interrompt l’amère rêverie de Minne.

«C’est de Jacques. Déjà!...»

Minne chérie, Minne rêvée, Minne terriblement aimée, je

t’attends aujourd’hui chez nous. Je ne peux pas te dire, ma chère

petite reine, tout ce que tu apportes dans ma vie, mais je sais

depuis hier, je sais d’une manière absolue que, si je n’arrive pas à

te voir autant que je veux, tout croulera! Ne ris pas, Minne, je ne

mets pas d’orgueil à t’avouer que je n’aurais jamais soupçonné ce

qui m’arrive là. Es-tu l’amour? Es-tu une maladie de mon cerveau?

À coup sûr tu n’es pas le bonheur, Minne chérie...

JACQUES

Elle déchire le papier en tout petits morceaux, avec une application vindicative.

«Et lui, est-il le bonheur pour moi? Cet égoïsme! Il ne parle que de lui! Ce n’est pas en ce petit si jeune que je pourrai jamais me réfugier, ce n’est pas à lui que je pourrai m’avouer, supplier: «Guérissez-moi! Donnez-moi ce qui me manque, ce que j’appelle si humblement, qui me ravalera au rang des autres femmes!...» Toutes les femmes que je connais parlent de ça dès qu’elles sont seules ensemble, avec des paroles et des regards qui salissent l’amour... Tous les livres aussi! Et il y en a qui sont d’un formel! Celui d’hier encore...»

Elle ouvre un volume tout moite d’encre fraîche et relit:

«Leur étreinte fut à la fois une assomption et un paroxysme.

Alida rugissante enfonça ses ongles aux épaules de l’homme, et

leurs regards exacerbés se croisèrent comme deux poignards

empennés de volupté... Dans un spasme suprême, il sentit sa

force se dissoudre en elle, tandis qu’elle, les paupières révulsées,

dépassait d’un envol les sommets inconnus où le Rêve se confond

avec la sensation...»

«C’est péremptoire, ça! conclut Minne en refermant le livre. Je me demande quelquefois ce qu’Antoine a bien pu faire de son célibat pour être aussi... ignorant!» Minne pense peu à Antoine, d’habitude. Il lui arrive de l’oublier; il lui arrive aussi de l’accueillir joyeusement, comme s’il était encore le fraternel cousin d’autrefois... Mais, aujourd’hui, lorsqu’il rentre affamé, fleurant le palissandre et le vernis, son bavardage heureux échoue devant le mutisme de Minne, un mutisme à petite bouche pincée, à sourcils excédés...

—Qu’est-ce que tu as?

—Rien.

Elle n’a rien. Elle en veut à Antoine du rendez-vous que lui donne Jacques cet après-midi. Ce petit tient de la place, il supplie, il s’impose, il écrit... C’est le baron Couderc, évidemment, mais... «La belle avance!» songe Minne. «Ça m’amuserait si je le volais à quelqu’un, ou si je pouvais le dire à Irène Chaulieu. Mais, pour moi, qu’il soit le baron Couderc ou le charbonnier d’en face, le résultat ne diffère pas!»

Elle ira pourtant rue Christophe-Colomb. Elle ira parce qu’elle ne recule jamais devant rien, même devant une corvée, et puis c’est encore si nouveau, leur aventure d’amour...

Dans la salle à manger, où il entre tant de lumière qu’on en a froid, Antoine dévore du veau marengo et son journal; puis il contemple avec extase sa femme qui, serrée dans une robe foncée, tout unie, ressemble à une vendeuse très distinguée. Il tâche, en bavardant, d’adoucir l’expression distante de ces yeux noirs, tourment de toute sa jeunesse, de cette bouche qui mentit autrefois si follement, si artistement...

—J’ai bien déjeuné, ma Minne. C’est toi qui as fait le menu?

—Mais oui, comme tous les jours.

—C’est épatant! Ma tante ne t’avait pourtant guère appris.

Minne se rengorge.

—J’ai appris toute seule. Les sauces sont démodées, les entremets compliqués n’ont plus de succès, les légumes manquent en cette saison, et, si je ne me donne pas un peu de peine, on mangera aussi mal ici que chez les Chaulieu.

Elle joue à la madame, croise ses mains, et professe sur les denrées d’hiver. Antoine l’admire et jubile, à demi caché derrière son Figaro... Minne perçoit le tremblement insolite du journal et proteste:

—C’est trop fort! pourquoi ris-tu?

—Pour rien, ma poupée. Je t’aime trop.

Il se lève et vient baiser tendrement les beaux cheveux brillants, où serpente et se perd un étroit velours noir... Minne appuie un instant sa tête au flanc de son mari, d’un air las:

—Tu sens le piano, Antoine.

—Je le sais bien. C’est très sain, tu sais. Ça chasse les mites, cette odeur de vernis et de bois neuf. Si nous enfermions un piano à queue dans chacune de tes armoires robes?

Minne daigne rire, ce qui le remplit d’allégresse.

—Hop! viens me verser mon café, chérie! il faut que je file de bonne heure!

Il l’enlève dans ses bras et la porte dans le salon blanc à bouquets, qui conserve une odeur banale de tentures neuves, car Minne n’y reçoit guère et habite plus volontiers sa chambre à coucher, et surtout son cabinet de toilette.

—Qu’est-ce que tu fais, mignonne, cet après-midi?

Le visage de Minne se durcit un peu, non qu’elle redoute un soupçon, mais ce second rendez-vous, au lendemain du premier, menace son repos...

—Des courses embêtantes. Mais je rentrerai de bonne heure.

—Oui, je sais ce que ça veut dire! Tu vas m’arriver à sept heures et demie avec un air de tomber de la lune, en t’écriant: «Comment? moi qui croyais qu’il était cinq heures!»

Minne secoue la tête, sans gaieté:

—Ça m’étonnerait bien.

 

Dans le petit rez-de-chaussée de la rue Christophe-Colomb, elle trouve le thé bouillant, le feu qui croule en braises roses, et, dans tous les vases, des chrysanthèmes échevelés, larges comme des pieds de chicorée... Les sandwiches au caviar, déballés trop tôt, se recroquevillent comme des photographies mal collées... Jacques est là depuis deux heures, plus grave qu’hier, et Minne le trouve changé; il a quelque chose de sincère et de sérieux qui ne lui va pas du tout. «C’est bien ma veine!» soupire-t-elle. Et elle cache sa mauvaise humeur sous un sourire mondain:

—Comment? vous êtes déjà là, cher ami?

Le «cher ami» fait signe que oui, qu’il est déjà là, et lui serre les doigts très fort. «On jurerait, se dit Minne, qu’il a envie de pleurer... Un homme qui pleure, ah! non! ah! non!...»

—Qu’est-ce que vous avez contre moi? je suis en retard?

—Oui, mais ça ne fait rien.

Il l’aide à retirer sa fourrure, reçoit dans ses mains dévotes le petit tricorne piqué de camélias, et pâlit de lui voir la même robe qu’hier, un col strict où scintille le même bouton de rubis... Il se sent navré et perdu:

«Mon Dieu! songe-t-il, que je l’aime déjà! C’est terrible, je ne le savais pas... Hier, ça allait encore; mais, aujourd’hui, je suis au-dessous de tout, je ne suis bon qu’à pleurer et à coucher avec elle jusqu’à en mourir... Elle va me prendre pour un goujat...»

Elle se tourne vers lui, agacée de son silence:

—Dites donc, Jacques, laissez-moi placer un mot!

Il sourit, d’un sourire qui a délaissé toute son heureuse insolence:

—Ne vous moquez pas de moi, Minne, je ne suis pas dans mon assiette.

Elle s’approche, empressée, caresse les doux cheveux du blondin assis devant elle:

—Mais il fallait le dire! C’était si simple de remettre à un autre jour!... Un pneu aurait suffi...

Cette fausse sollicitude rallume dans les yeux de Jacques une inquiétante lumière. Il se lève et parle presque durement:

—Remettre!... un pneu!... Suis-je un invalide? Il ne s’agit pas d’une grippe ou d’une migraine. Croyez-vous que je puisse me passer de vous?

Il n’a pas su se contenir, il s’explique maladroitement, et Minne se cabre:

—Alors, quand vous ne pourrez pas vous passer de moi, il faudra que je vienne ici à n’importe quelle heure?

Elle n’a pas haussé le ton, mais sa bouche nerveuse blanchit et elle regarde son amant de bas en haut, en bête faible et menaçante. Il s’effraie et saisit les froides petites mains dégantées:

—Dieu! Minne, que nous sommes fous! Qu’est-ce que j’ai? qu’est-ce que je dis? Pardonne-moi... C’est que je t’aime: tout le mal vient de là; c’est que je me fais un mal infini en pensant à toi, à toi telle que tu étais hier, telle que tu vas être... Dis, dis, n’est-ce pas? telle que tu étais hier, toute pâle dans tes cheveux, et puis toute fatiguée sur le lit, avec tes pieds pointus et joints...

Il parle, et déshabille Minne. Ses baisers, l’accolement de son jeune corps vigoureux et rose, qui sent la blonde, l’éclair de beauté mystérieuse qui le visite à cette minute-là, raniment au fond des yeux sombres de Minne, encore une fois, l’espoir du miracle attendu... Mais, encore une fois, il succombe seul, et Minne, à le contempler si près d’elle immobile, mal ressuscité d’une bienheureuse mort, déchiffre au plus secret d’elle-même les motifs d’une haine naissante: elle envie férocement l’extase de cet enfant fougueux, la pâmoison qu’il ne sait pas lui donner: «Ce plaisir-là, il me le vole! C’est à moi, à moi, ce foudroiement divin qui le terrasse sur moi! je le veux! ou bien, qu’il cesse de le connaître par moi!...»

—Minne!

L’enfant, apaisé, soupire ce nom, et rouvre les yeux dans l’ombre colorée des rideaux. Il n’est plus méchant, il n’est plus jaloux, il est heureux et câlin, il cherche Minne à travers le grand lit...

—Minne, tu reviens? Tu es longue!...

Comme elle ne revient pas, il se soulève, s’assied, et demeure béant à constater que Minne, corsetée, renoue dans ses cheveux l’étroit ruban de velours noir.

—Tu es folle! tu t’en vas?

—Mais oui.

—Où?

—Chez moi.

—Tu ne m’avais pas dit que ton mari...

—Antoine ne rentre qu’à sept heures.

—Alors?

—Je n’ai plus envie de rester.

Il saute du lit, nu comme Narcisse, bute sur des bottines éparses.

—Minne!... Qu’est-ce que j’ai fait pour que tu me quittes? Je t’ai fait mal? peut-être que je t’ai fait un peu mal?...

Elle va parler, répondre: «Même pas!» revendiquer sa part de joies, dire sa longue recherche, ses chutes infructueuses... Une pudeur spéciale la retient: que ce secret-là, avec les divagations d’autrefois, soit du moins son triste lot, le trésor de Minne...

—Non, je n’ai rien... Je m’en vais. Je n’ai plus envie de rester, voilà tout. J’en ai assez.

—Assez de quoi? De moi?

—Si vous voulez. Je ne vous aime pas suffisamment...

Elle lui assène ça comme un madrigal, en enfilant ses deux bagues. Pour lui, tout cela est un cauchemar, ou une mystification, qui sait?

—Minne chérie, vous en avez de bonnes! On ne s’ennuie pas une minute avec vous!

Il rit, toujours tout nu... Minne, les mains dans son manchon, le dévisage. Elle le hait. Elle en est certaine, à présent. Elle scrute cruellement, sans honte, les détails de cette figure d’enfant vanné, le dessous des yeux mauves, la bouche molle et rougie, la poitrine où mousse une toison blonde, les cuisses maigres et musclées... Elle le hait. Elle se penche davantage et lui dit doucement:

—Je ne vous aime pas assez pour revenir. Hier, je n’en étais pas sûre. Avant-hier, je n’en savais rien. Vous ne saviez pas, hier, que vous m’aimiez. Nous avons fait, tous deux, des découvertes.

Puis, elle glisse vivement vers la porte, pour qu’il n’ait pas le temps de lui faire du mal.

 

Antoine, qui revient à pied du quartier Rochechouart, se sent morne pour deux raisons: d’abord parce qu’il dégèle et que, du pavé gras, fume une vapeur à goût de torchon mouillé; ensuite, parce que son chef agacé, l’a traité de «luthier pour momies...».

En proie à des pensers navrants, Antoine est rentré sans tumulte, n’a pas chanté dans l’antichambre, n’a pas fait choir les parapluies suspendus aux patères de l’entrée... Il pousse la porte du salon avant que rien l’y ait annoncé et s’arrête, surpris: Minne est là, endormie sur le canapé blanc à bouquets...

Endormie? pourquoi endormie? Elle a posé son chapeau sur la table, jeté ses gants dans une jardinière, et son manchon, roulé à ses pieds, semble un chat accroupi dans l’ombre...

Endormie... cela ressemble si peu à Minne ce désordre insolite, ce sommeil de vaincue!... Il s’approche davantage: elle dort, la tête appuyée au dossier sec, et le pur métal de ses cheveux a coulé un peu sur son épaule... il se penche, le cœur battant, ému d’être là, vaguement pénétré de crainte et de honte, comme s’il ouvrait une lettre volée... Cette enfant qu’il adore, comme elle sommeille tristement! Les sourcils se plissent, la bouche détendue s’abaisse aux coins, et les narines délicates, dilatées, respirent tout à coup plus fort... Ce navré visage aveugle va-t-il fondre en larmes?

«Qu’a-t-elle de changé? songe Antoine avec angoisse! ce n’est plus la même Minne... D’où vient-elle, si fatiguée et si triste? Son sommeil est désolé, et je ne l’ai jamais sentie si loin de moi. Est-ce qu’elle va recommencer à mentir?...»

C’est un mensonge déjà, que cet assoupissement harassé, cet autre visage qu’elle ne lui montre jamais... Il recule d’un pas. Minne a remué. Ses mains tressaillent faiblement, comme les pattes des chiens qui courent en rêve, et elle s’assied en sursaut, effarée:

—C’est vous? quoi donc? c’est vous?

Antoine la regarde profondément:

—C’est moi, Minne. Je rentre à l’instant. Tu dormais... Pourquoi me dis-tu vous?

Minne, si pâle, s’empourpre jusqu’aux cheveux et aspire l’air, un grand coup:

—Ah! c’est toi! quel mauvais rêve!...

Antoine s’assied près d’elle encore étreint de doute et de malaise:

—Raconte ton mauvais rêve?

Elle sourit, de son féminin et audacieux sourire, en secouant sa mèche blonde défaite:

—Merci! pour me faire peur!

—Je te rassurerai, ma Minne, dit Antoine, en la prenant toute dans son grand bras.

Mais elle rit et s’échappe, frissonnante, et danse pour se réchauffer, pour s’éveiller, pour oublier la menaçante image que faisait, dans son rêve, un corps d’adolescent, nu et blond, étendu sans vie sur un tapis rouge...

Aujourd’hui, c’est dimanche, un jour qui détraque la semaine, différent des autres jours. Le dimanche, Antoine—qui croit aimer la musique depuis qu’il reconstitue des barbytos—emmène Minne au concert.

Minne ne saurait pas dire, vraiment, pourquoi elle est plus frileuse le dimanche. Elle arrive au concert, claquant des dents, et la musique ne la réchauffe guère, parce qu’elle l’écoute trop. Elle l’écoute, penchée, les mains jointes dans son manchon, attentive à regarder le chef d’orchestre, comme si le geste de Chevillard ou de Colonne allait enfin lever le rideau d’un spectacle mystérieux qu’on devine derrière la musique, et qu’on ne voit jamais... «Mon Dieu, soupire Minne, pourquoi rien n’est-il jamais parfait? On attend, on attend, c’est comme une envie de pleurer qu’on a par tout le corps, et... rien n’arrive!...»

Pour ce gris dimanche de dégel, Minne se pare d’une robe grise, en velours couleur d’argent terni, et d’une étole de renard noir. Sous le chapeau couronné de plumes sombres, ses cheveux rayonnent, emboîtant la nuque d’un casque serré en or poli. Debout dans le cabinet de toilette, multipliée par la glace d’un miroir Brot, Minne s’avoue satisfaite:

«Je réalise assez bien l’idée qu’on se fait de la femme du monde.»

Puis, elle s’en va taquiner son mari, car sa propre perfection la rend volontiers autoritaire. Il s’habille dans une petite pièce, installée à la diable à côté de son bureau-fumoir: Minne ne tolère pas auprès d’elle des «affaires d’homme» qui sont noires, rudes à toucher, ni des dessous masculins. «Si, au moins, dit-elle, on pouvait mettre des rubans aux caleçons et aux gilets de flanelle, pour que ça fasse joli quand on ouvre une armoire!...»

Antoine est en train de s’habiller, formé par le collège à une célérité silencieuse.

—Allons, Antoine, allons! gronde la petite fée en argent.

Il tourne vers elle une figure barbue et préoccupée, des yeux noirs et blancs de bon rastaquouère:

—Tiens, Minne, mets-moi donc le bouton de ma manchette gauche.

—Je ne peux pas, j’ai mes gants.

—Tu pourrais en ôter un...

Il n’insiste pas davantage, mais la même préoccupation revient peser sur ses sourcils. Minne s’admire dans le miroir incliné d’une vieille psyché reléguée dans ce coin, et qu’elle ne consulte jamais: il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre dans une glace inconnue...

Elle chante soudain, de sa voix de petite fille, aiguë et pure:

 

J’ai du di,

J’ai du bon,

J’ai du dénédinogé,

J’ai du zon, zon, zon,

J’ai du tradéridera;

J’ai du ver-t-et-jaune,

J’ai du vi-o-let,

J’ai du bleu teindu,

J’ai de l’orangé!

 

Antoine s’est retourné, saisi:

—Qu’est-ce que c’est que ça?

—Ça? c’est une chanson.

—Où l’as-tu apprise?

Elle cherche, un doigt sur la tempe et se rappelle tout à coup que son premier amant, l’interne des hôpitaux, chantait cette paysannerie sur un pas d’obscène fantasia. Le souvenir l’amuse, et elle éclate de rire:

—Je ne sais pas. Quand j’étais petite... Peut-être dans la cuisine, avec Célénie?

—Ça m’étonne, dit Antoine avec plus de sérieux que n’en comporte l’incident. Je l’ai connue autant que toi, Célénie...

Minne lève une main insouciante:

—Possible... Tu sais qu’il va être deux heures, et que c’est terrible pour avoir une voiture, le dimanche?

 

Dans le fiacre, Antoine ne parle guère, froncé d’un malaise qu’il n’explique pas, et Minne s’avise de le réconforter, de le conseiller:

—Mon pauvre garçon, si tu as besoin de deux jours pour te remettre, chaque fois qu’on blaguera ton... chose... barbytos... qu’est-ce que tu feras dans la vie? Il faut bien que quelque chose cloche, va! et si tu n’as jamais d’autres catastrophes dans ton existence!...

Elle soupire, si comiquement et maternellement désabusée que la morose humeur d’Antoine se fond en chaude tendresse et qu’il a recouvré, en gravissant l’escalier du Châtelet, l’agressif orgueil de tout homme qui promène à son bras une très jolie créature.

 

—Regarde, Antoine, Irène Chaulieu... là, dans une loge, avec son mari...

—Et avec Maugis. Est-ce qu’il lui ferait la cour?

—La belle affaire! dit Minne impertinente. Il me la fait aussi, à moi!

—Non?

—Parfaitement! L’autre soir, chez les Chaulieu, si j’avais voulu...

—Pas si haut, donc! Tu as une façon de parler bas!... Alors, Maugis a osé te... te...

—Oh! Antoine, je t’en supplie, pas de scène conjugale ici, surtout à cause de Maugis! ça n’en vaut pas assez la peine... Et puis, tais-toi, voilà Pugno qui s’installe.

Il se tait. Au fond il s’en fiche, de Maugis. Son malaise, récent, dépend de Minne, de Minne seule. Il pense bien, mon Dieu, il est sûr que Minne ne fait pas de bêtises; il a peur seulement qu’elle ne recommence à mentir pour le plaisir de mentir, qu’elle ne cultive de nouveau ce jardin pervers, féerique, mal connu, où erra toute son enfance de fillette mystérieuse...

—Tiens! le petit Couderc, remarque-t-il distraitement.

L’œil seul de Minne a bougé:

—Où donc?

—Il vient d’entrer dans la loge de madame Chaulieu. Ce qu’ils jabotent, dans cette loge. On les entend d’ici!

Effectivement, Irène Chaulieu jase comme à l’Opéra, posée de trois quarts contre la tenture rouge, et ses paupières à l’orientale battent pour exprimer la lassitude, le désir, la défaite voluptueuse. Des dentelles authentiques et défraîchies chargent ses épaules, pendent à ses manches.

—C’est pourtant vrai, souffle Minne, qu’elle a toujours l’air de s’habiller chez les revendeuses de la rue de Provence!

Elle feint d’éplucher la toilette d’Irène, pour pouvoir épier Jacques Couderc. Qu’il a mauvaise mine, ce petit! Et l’une de ses mains fait danser fébrilement son chapeau... Minne le méprise:

«Je déteste ces gens nerveux, qui ne savent pas cacher leurs émotions! L’autre jour, c’était son genou qui avait la danse de Saint-Guy; aujourd’hui, c’est son bras! tout ça c’est des tics de dégénéré!»

Elle se venge tout bas du bref frisson qui vient d’effleurer sa nuque... Puis, le menton tendu, attentive, elle paraît se livrer toute à Schéhérazade.

Sa taille se balance au rythme des flots—trombones déchaînés que crête un coup de cymbales—un sourire pâlot étire les coins de ses lèvres, quand Rimsky-Korsakov la traîne de vaisseau en harem, de naufrages en fêtes à Bagdad; quand, au sortir du prestigieux vacarme d’un combat de géants, il la plonge jusqu’aux lèvres dans la confiture orientale—pistaches, pétales de roses qu’engluent le sucre et l’huile de sésame—d’un dialogue entre le prince et la jeune princesse... Cette musique excessive va-t-elle livrer à Minne le secret d’elle-même?

Trop de douceur, par instants, ou bien les violons impudiques, l’irrésistible tournoiement, qu’on devine, d’une beauté voilée d’écharpes, entrouvrent çà et là des bouches sur un «ah!» extatique et un peu honteux...

 

Dans la loge d’Irène Chaulieu, un malheureux enfant cherche à comprendre ce qui lui arrive. La musique l’éparpille et il lui faut beaucoup de courage, quand les violons chantent à l’aigu, pour ne pas hurler, comme un chien près d’un orgue de Barbarie... La présence de Minne le bouleverse. Elle l’a abandonné, nu et faible, elle l’a abandonné encore ivre d’elle, avec des mots si secs et si mesurés, des yeux si noirs, si sauvagement résolus... Hélas! l’histoire de leurs amours tient en trois lignes: il l’a vue... elle l’a séduit, parce qu’elle ne ressemble à personne... et puis elle s’est donnée tout de suite, en silence...

—Quelle chaleur dans cette salle! soupire Irène Chaulieu.

Son éventail porte jusqu’à Jacques Couderc un parfum poisseux et lourd, et il se sent mal à l’aise... Ah! comme une goutte de verveine citronnelle évaporée rajeunirait l’air poussiéreux! Citrons écorchés, feuilles qu’on froisse pour qu’elles vous livrent leur verte odeur, jeunesse de l’été commençant, paille de seigle à peine blondi —le parfum de Minne, les cheveux de Minne, la peau de Minne, et ses yeux, source noire où viennent boire et se mirer les songes! «Se peut-il que j’aie eu tout cela? et comment l’ai-je mérité? et comment l’ai-je perdu?»

—Dites donc, mon petit Jacques, vous avez une fichue mine! La noce, la pâle noce? les coupables voluptés? Qu’est-ce que vous vous êtes fait faire? Ça m’amuserait de le savoir, sinon de le voir!

Il sourit à Irène, avec l’envie de la tuer, exagère sa myopie insolente:

—Si jeune, et déjà voyeuse?

Elle lève son nez de peseuse d’or:

—Mon petit, vous avez les préjugés d’un bourgeois du Marais. Et si ça m’amuse, moi, de doubler mon plaisir par la vue du plaisir d’autrui? Vous me faites rire, tous, avec vos prétentions d’assigner à la volupté des limites convenables! Mon âme à moi demeure assez orientale, Dieu merci, pour concevoir et embrasser la sensualité de tous les siècles...

Elle continue, à travers les chut! indignés, et n’entend même pas Maugis qui ronchonne, tout haut:

—Qu’est-ce qu’elle a encore lu depuis hier, la bougresse?

Jacques Couderc se tait, découragé, et l’entracte vient à propos lui permettre de sortir, de remuer, de promener son mal... Un court instant, il médite d’attendre Antoine et de saluer Minne, de l’effrayer; mais une espèce de torpeur morale l’en empêche. Tout ce qu’il veut préparer, préciser, se dissout à mesure et il descend, lâchement, le grand escalier.

 

Cette fuite honteuse donne à Minne, les jours suivants, une grande sûreté de soi, la conscience d’être, cette fois, la plus forte... La semaine du jour de l’an, qui trouble même les calmes abords de la place Pereire, maintient d’ailleurs Minne, de force, parmi les soucis de bonbons, de visites, de cartes et de cadeaux. Son esprit, sournois et fantasque, jamais léger, se détache de la brève et méchante aventure d’amour... Elle s’affaire comme une demoiselle de chez Boissier, rédige des listes de visites, glisse des Christmas-Cards dans des enveloppes, et reprend un air soucieux de fillette qui joue à la dame. Elle accueille Antoine, dès qu’il rentre, par des questions précises et malveillantes:

—Et les d’Hauville? c’est comme ça que tu as pensé à leur petit garçon?

—C’est vrai, je l’ai oublié!

—J’en étais sûre!

—Et cette vieille sorcière de mère Poulestin?

—Oh! zut! encore une!

Il baisse un nez mélancolique.

—Enfin, mon ami, s’il faut que je sois seule pour penser à tout, vraiment, ce n’est pas un métier!...

Et puis, est-ce «un métier», je vous le demande, d’aller voir demain l’oncle Paul, ce malade hostile qu’elle devra embrasser— embrasser!—sur son front couleur de buis? Horreur!... Elle s’énerve d’avance, et ravage à deux mains sa chevelure:

—À quelle heure, demain, Antoine?

—À quelle heure quoi?

—L’oncle Paul, voyons!

—Je ne sais pas, moi. À deux heures. Ou à trois heures. On a toute la journée.

—Tu me combles! Bonsoir, je vais me coucher, je ne tiens plus debout.

Elle s’étire, bâille éperdument, s’ennuie soudain, son ardeur rageuse tout à coup tombée, et vient offrir un coin de joue, de chignon et d’oreille au baiser de son mari.

—Tu vas te coucher, ma poupée?... Dis donc, je...

—Quoi?

—J’y vais aussi.

Elle le regarde félinement de côté... Il n’y a pas de doute: Antoine la suivra dans sa chambre, dans son lit... Elle hésite: «Suis-je malade? Faut-il faire une scène et bouder? ou m’endormir?... Ce sera difficile...»

Difficile à coup sûr, car Antoine rôde autour d’elle, respire dans toute la pièce le clair parfum de Minne... Elle le suit des yeux. Il est grand, plutôt trop. Gauche lorsqu’il est habillé, la nudité le met à l’aise, comme la plupart des hommes bien bâtis. Un nez bossu au milieu, des yeux de charbonnier amoureux... «Voilà, c’est mon mari. Il n’est pas plus mal qu’un autre, mais... c’est mon mari. En somme, pour ce soir, j’aurai la paix plus tôt, si je consens...» Sur cette conclusion, qui contient toute une philosophie d’esclave, elle va lentement à sa chambre, et retire en marchant les épingles de ses cheveux.

 

L’oncle Paul est affreux à voir. Sa tête en buis durci fait peur, cette tête de missionnaire qu’on a un peu scalpé, un peu brûlé, un peu laissé mourir de faim dans une cage au soleil. Ratatiné dans un fauteuil, il joue à cache-cache avec la mort, au milieu d’une chambre peinte à la chaux, gardé par une infirmière qui a l’air d’une vache blonde. Il accueille ses enfants sans parler, tend une main desséchée et attire exprès Minne vers son crâne nu, heureux de la sentir raide et prête à crier.

Ils se comprennent admirablement, elle et lui, par-dessus Antoine. Minne, par ses yeux noirs, fixes et grands, lui souhaite la mort; lui, la maudit à toute minute, silencieusement, l’accuse en toute injustice d’avoir fait mourir Maman de chagrin et de rendre son fils très malheureux...

Elle lui demande de ses nouvelles, d’une voix ralentie. Il trouve un souffle pour la complimenter de sa robe gris d’argent. S’ils vivaient dans la même maison, on ne sait pas ce qui pourrait se passer.

Aujourd’hui l’oncle Paul s’amuse à retenir Minne longtemps.

—Ce n’est pas tous les jours le premier janvier, articule-t-il en suffoquant.

Il provoque et prolonge, en respirant très fort, une quinte de toux, dont les nausées finales font blanchir et frémir les joues de Minne. Quand il a repris haleine, il donne des détails minutieux sur ses fonctions naturelles, et surprend avec bonheur le regard révolté de sa belle-fille. Puis il rassemble ses forces et commence lentement à parler de la mort de sa sœur...

Cette fois, c’est un vain gaspillage d’énergie: Minne, qui se sent tout à fait innocente du trépas de Maman, écoute sans remords, se détend peu à peu, trouve un mot, un sourire triste et tendre... «Elle est bien forte!» se dit le moribond, indigné. Et, lassé du jeu, il met fin à la visite.

Dehors, sous la nuit piquante et glacée, Minne a envie de danser. Elle donne un nickel à un pauvre, prend le bras d’Antoine, et pense, généreuse en sa joie d’évadée: «Si Jacques Couderc était là, ma parole, je l’embrasserais!»

Toute la soirée, elle remue, bavarde, rit toute seule. L’eau noire de ses yeux bouge et scintille, une fièvre charmante anime son teint, Antoine la contemple, mélancolique et attentif. Un moment, elle s’arrête de rire pour sourire, et son visage change. Oh! ce sourire de Minne! ce provocant et délicieux sourire qui remonte les pommettes, transforme l’arc de la bouche et tire les coins des paupières!... Pour la seconde fois, Antoine s’efforce de découvrir, sur la figure de Minne, un autre visage, un masque qu’y pose légèrement le sourire... Il se sent le cœur flottant et mal à l’aise, comme le jour où il l’a vue dormir sur le canapé... Dans ce sommeil soucieux qui la trahissait, comme dans ce secret sourire voluptueux où apparaît une autre femme, Minne lui échappe... Cette fois, ce n’est qu’un éclair; car Minne bâille en chatte, crispe ses griffes sur le vide, et annonce qu’elle va se coucher.

Minne ne peut pas se coucher tout de suite. Enveloppée dans sa robe blanche de moine, elle ouvre sa fenêtre pour «voir le froid».

Elle lève la tête, et le halètement des étoiles la surprend. Comme elles tremblent! Cette grosse, là, au-dessus de la maison, elle va sûrement s’éteindre: on l’aura accrochée dans un courant d’air...

Ayant assez joué à goûter le froid, Minne ferme la fenêtre et se tient debout contre la vitre, trop légère, trop délicatement exaltée ce soir pour se coucher, reprise par l’absurde et ardente certitude que le bonheur peut encore fondre sur sa vie comme une catastrophe merveilleuse, comme une brusque fortune, qu’elle le mérite, qu’on le lui doit. L’homme qui fera d’elle une femme ne porte point de signes mystérieux, sans doute, et si elle le trouve, ce sera par hasard. Le hasard jadis s’appelait miracle... L’effort d’un carrier, plus d’une fois, creva d’un coup de pic aveugle la prison où dormait une source...

 

Irène Chaulieu a donné rendez-vous à Minne, au Palais de Glace, vers cinq heures.

Son «jour» ne suffit pas à la petite Israélite infatigable, qui considère le désœuvrement et la solitude comme des maladies. Tous les jours, elle rassemble en quelque thé des amis, des ennemis, d’anciens amants restés dociles... La longue galerie du Fritz connaît ses traînes de dentelles, ourlées de zibeline. L’Empyrée-Palace et l’Asturie résonnent de sa voix coupante, qui glapit quand elle croit chuchoter. Le Palombin vieux jeu, le discret Afternoon de la place Vendôme, tous perdent le repos, les jours où Irène Chaulieu y retient sa table. Aujourd’hui, c’est le Palais de Glace. Minne, qui y pénètre pour la première fois, a revêtu une toilette sombre d’honnête femme à son premier rendez-vous, et les ramages d’une voilette d’application tatouent de blanc son fin visage invisible: deux trous d’ombre impénétrable, une fleur rose voilée décèlent seulement les yeux et la bouche.

—Ah! Voilà sainte Minne! D’où sortez-vous sous cette muselière? Maugis, donnez votre place à cette enfant. Antoine va bien? Prenez donc un grog bouillant: on respire la mort ici. Et puis, faut être adéquat aux ambiances, comme disait feu la Revue Héliotrope. Moi, je bois du thé en Angleterre, du chocolat en Espagne, de la bière à Munich...

—Je ne savais pas que vous aviez tant voyagé! glisse la voix suave de Maugis.

—Une femme intelligente a toujours beaucoup voyagé, vieil alcoolique!

Maugis, gilet clair, jabot en avant comme une poule grasse, plastronne pour Minne, qui semble n’en rien voir. Elle regarde autour d’elle, déçue, après avoir pesé de l’œil les «ombres» de ce five-o’clock. Pas brillante, la bande, aujourd’hui! Irène a amené sa sœur, un monstre batracien sans jambes, gibbeux, impossible à marier, qu’elle nourrit, terrorise, et contraint à une muette complicité. Les habitués du salon Chaulieu ont donné à cette duègne tératologique le nom significatif de «Ma sœur Alibi».

À côté de Maugis, un vague bas-bleu sirote un cocktail très foncé. L’Américaine, la «belle Suzie», s’absorbe en un duo chuchoté avec son voisin, un sculpteur andalou à barbe de Christ: on ne voit d’elle qu’une nuque courte et solide, des épaules carrées, un nez court et velouté de bête sensuelle... Il y a, enfin, Irène, mal ficelée et de mauvaise humeur. Minne détaille avec un calme plaisir le maquillage voyant des joues et des lèvres, l’excès de bijoux au col et aux mains nues...

Minne attend que Maugis, debout derrière elle, reprenne leur flirt. Il la couve d’un regard dont l’alcool a terni le bleu naïf, et se tait, cherchant à retrouver, sous la robe tailleur, la ligne tombante des épaules, les bras pâles et veinés, les deux petites salières attendrissantes... Patiente, Minne s’occupe au tournoiement des patineurs. Cela, du moins, est nouveau, un peu étourdissant à regarder et de minute en minute plus captivant. Elle se surprend à suivre, d’une inclinaison du buste, l’élan qui courbe tous les patineurs comme des épis sous le vent... La lumière haute cache les visages sous l’ombre des chapeaux, un reflet de neige monte de la piste écorchée, poudrée de glace moulue. Les patins ronronnent et, sous leur effort, la glace crie comme une vitre qu’on coupe. L’air sent la cave, l’alcool, le cigare... une molle valse conduit la ronde.

Des femmes très parées frôlent le coude de Minne: ce sont celles-là qu’elle voudrait voir patiner, toutes plumes tournoyantes, les jupes élargies en toupie... Mais celles-là, justement, ne descendent pas sur la piste...

—Minne, vous avez vu Polaire?

—Non; comment est-elle?

—Ça, c’est bien vous, par exemple! Vous resterez, dans mon esprit, la femme qui ne connaît pas Polaire! Là, tenez: elle passe.

Deux silhouettes valsantes: l’une mince, étranglée à la taille, épanouie à la jupe, semble moins une femme qu’une de ces apparences de vases créées par la giration d’un fil d’archal incurvé... Minne n’a pas vu le visage de la valseuse,—une tache pâle, renversée dans des cheveux noirs,—ni de pieds—un éclair d’acier, le coup de queue d’un poisson au soleil... mais elle demeure charmée, attendant que repasse le couple de patineurs enlacés... Cette fois, elle a senti le souffle des jupes étendues, distingué l’extase du pâle visage renversé...

«La seule ivresse du tournoiement, la vitesse des pieds ailés peut donc suffire à peindre sur un visage cette mort bienheureuse? Je voudrais, moi aussi... Si je pouvais apprendre! Tourner, tourner à en mourir, renversée, les yeux fermés...»

Son nom, prononcé à demi-voix, l’éveille...

—Madame Minne a l’air bien absorbée, vient de dire Maugis.

—Elle pense à son flirt, réplique Irène Chaulieu.

—Quel flirt? consent à demander Minne.

Irène Chaulieu se penche par-dessus la table, traînant dans les tasses les queues de sa zibeline; sa bouche fardée se gonfle du besoin de parler, de mentir, de calomnier, de tout savoir...

—Mais le plus malheureux d’entre tous, le petit Couderc! On ne parle que de ça, ma chère, on sait comment vous l’avez reçu!

Les yeux de Minne rient derrière la dentelle: «C’est plutôt lui, jusqu’à présent, qui m’a reçue!...»

—...On voit sa petite gueule démolie depuis le jour où vous l’avez envoyé... aimer ailleurs, on le rencontre dans des tripots, il perd tout ce qu’il veut à la Ferme,—enfin, quoi! on parlerait moins de vous deux, si vous aviez couché ensemble!

—C’est un conseil? demande la douce petite voix de Minne.

—Un conseil, moi? ah! ma chère amie, ce n’est pas parce que Maugis est là, mais ce n’est pas moi qui irais prôner à mes amies des gigolos de vingt-trois ans! Ça n’est bon qu’à vous engrosser, ou ça vous demande de l’argent, ou bien ça se cramponne, et vous parle de menaces, de suicides, de revolvers et de tous les scandales!

Minne fronce les sourcils... Où donc a-t-elle vu sur un tapis rouge un gracieux corps d’adolescent, nu et blanc, étendu... Ah! oui, ce mauvais rêve!... Elle frissonne sous l’étole de renard noir, et Maugis, qui la regarde avec une gourmandise dévote, suit, de la nuque aux reins, le sillage du frisson...

—Allons, Maugis, ne vous excitez pas! conseille Irène. La glace vous fait un drôle d’effet aujourd’hui!

—C’est mon heure, bouffonne le journaliste. On ne peut pas s’imaginer ce que je suis brillant, entre cinq et sept!

L’éclat de rire d’Irène couvre le ronron des patins, coupe le duo extasié de la belle Suzie et du sculpteur andalou, qui rapprochent leurs visages ébahis d’amants qu’on éveille. Seul, le monstre batracien, accroupi en idole hindoue, n’a pas souri.

—Moi, affirme crânement Irène, je serais plutôt du matin. Quoique, pourtant, l’après-midi... ou le soir, très tard...

Maugis joint des mains admiratives:

—O riche nature! est-il vrai que l’abondance rend généreux?

Elle l’écarte, du bout de ses doigts aux ongles polis:

—Attendez! Minne n’a rien dit... Minne, c’est votre tour. J’attends vos impressions d’alcôve. Vous m’agacez, à rester là, les mains dans votre manchon!

Minne hésite, avance un menton câlin, et fait l’enfant:

—Moi, je ne sais pas: je suis trop petite! Je parlerai après tout le monde!

Elle désigne le couple hispano-américain, assis genou à genou. L’Américaine, d’ailleurs, n’y met pas de façons:

—Moi, ça dépend de qui, avoue-t-elle. Mais toutes les heures sont aussi bien.

—Bravo! crie Irène. Vous y allez bravement de votre «petite mort», vous, au moins!

La belle Suzie rit lentement, fronce un mufle frais et félin:

—Petite mort? Non, ce n’est pas... C’est plutôt comme quand la balançoire va trop haut, vous savez? Ça coupe en deux, on retombe et on crie: «Ha!»

—Ou bien: «Maman!»

—Taisez-vous, monsieur Maugis! Et on recommence.

—Ah! on recommence? Mes compliments à monsieur votre... escarpolette!

Irène Chaulieu mordille une rose et réfléchit, les yeux droit devant elle... De courtes émotions passent sur sa belle figure de Salomé...

—Moi, commence-t-elle, je trouve que vous êtes tous des égoïstes. Vous ne parlez que de votre plaisir, de votre sensation, comme si celle de... l’autre n’était pas d’importance. Le plaisir que je donne vaut quelquefois plus que le mien...

—Tant y a que la façon de... donner, interrompt Maugis.

—Zut, vous! Et puis, l’escarpolette... non, c’est pas ça du tout. Moi, c’est le plafond qui crève, un coup de gong dans les oreilles, une sorte de... d’apothéose qui m’est due, l’avènement de mon règne sur le monde... et puis, je t’en fiche! ça ne dure pas!

Emballée, Irène Chaulieu semble goûter quelque mélancolie sincère...

Quasi déserte, écorchée, dépolie, la piste de glace jette aux visages un blafard reflet. Un long gaillard, vêtu de drap vert collant, le polo sur l’oreille, fend la piste d’un élan oblique de nageur...

—Il n’est pas mal, celui-là... murmure Irène... Dites donc, vous, la Minne, j’attends toujours votre mot de la fin?

—Oui, insiste Maugis, vous nous devez le terminal cul-de-lampe, si j’ose dire, de ce mémorable plébiscite!

Minne se lève, et tend sa voilette sur son menton, en avançant une petite bouche de carpe:

—Oh! moi, je ne sais pas... Vous comprenez, je n’ai jamais eu qu’Antoine...

Son succès de rire l’interloque un peu... Dans le cirque vide, les rires se doublent en écho. Des femmes se retournent vers le groupe. L’homme au collant retraverse la piste en danseuse, un pied levé... Suivi du monstre bossu, Irène trottine vers la sortie, l’œil sur le patineur vert:

—Il n’est pas mal, ce garçon, décidément; hein, Minne?

—Oui...

—Il a quelque chose de Boni de Castellane, en plus robuste. Ah! si on ne se tenait pas!... Mais on se tient. Ils sont gâtés par les grues à béguins, et, quand on a une faiblesse pour eux, tout Paris le sait le lendemain!

Elle secoue, d’un haussement d’épaules, toutes ses queues de zibeline, et congédie le bas-bleu miséreux. Puis, comme Maugis s’attarde, elle grince:

—Allons! gros plein d’alcool, quand vous aurez fini de lécher les gants de Minne!

L’Américaine et le sculpteur andalou ont disparu, on ne sait où ni comment. De plus en plus grincheuse, Irène déclare, pendant qu’un chasseur hèle son automobile, que «la belle Suzie s’est encore fait lever» et que «bientôt pas une femme honnête ne voudra se montrer avec elle»!

Minne sent ses ailes pousser.

Depuis huit jours, à deux heures, le métropolitain l’emmène, court-vêtue, au Palais de Glace. Les premières séances ont été dures: Minne, horrifiée de sentir fuir sous elle un sol savonneux, criait menu, d’une voix de souris prise, ou, muette, les yeux dilatés, cramponnait aux bras de son professeur de petites mains de noyée. La courbature aussi fut cruelle, et Minne, à son réveil, souffrait de «deux os nouveaux, très méchants», plantés le long de ses tibias.

Mais les ailes poussent... Un roulis harmonieux, à présent, balance Minne sur la glace, plus vite, encore plus vite... jusqu’à l’arrêt en pirouette. Minne quitte le bras de l’homme en vert, croise ses mains dans son manchon, s’élance, et glisse, droite, les pieds joints...

Mais ce qu’elle voudrait, c’est valser comme Polaire, perdre la notion de tout ce qui existe, pâlir, mourir, devenir la spirale de papier qui vire dans l’air chaud au-dessus d’une lampe, devenir la banderole de fumée qu’enroule à son poignet le fumeur absorbé...

Elle essaie de valser, et s’abandonne au bras du gaillard en polo, mais le charme n’opère pas: l’homme sent le cervelas et le whisky... Minne, écœurée, lui échappe et glisse seule, les bras tombés, relevant, d’un geste encore craintif, des mains de danseuse javanaise...

Continuer : partie 3 sur 4