L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir / Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire
Mémoires D'une Femme de Plaisir
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
MÉMOIRES D'UNE FEMME DE
PLAISIR
LETTRE PREMIÈRE
M ,
Je vais vous donner une preuve indubitable de ma complaisance
à satisfaire vos désirs et, quelque mortifiante que puisse être la tâche que vous m'imposez, je me ferai un devoir de détailler avec fidélité les périodes scandaleuses d'une vie débordée, dont je me suis enfin tirée heureusement, pour jouir de toute la félicité que peuvent procurer l'amour, la santé et une fortune honnête; étant d'ailleurs encore assez jeune pour en goûter le prix et pour cultiver un esprit qui naturellement n'était pas dépravé, qui, même parmi les dissipations où je me vis entraînée, ne laissa point de former des observations sur les mœurs et sur les caractères des hommes, observations peu communes aux personnes de l'état où j'ai vécu, lesquelles, ennemies de toute réflexion, les bannissent pour jamais, afin d'éviter les remords qu'un retour sur elles-mêmes ferait naître dans leurs cœurs.
Haïssant aussi mortellement que je le fais toute préface inutile, je
ne vous ferai point languir par un exorde ennuyeux; je dois seulement vous avertir que je retracerai toutes mes actions avec la même liberté que je les ai commises.
La vérité, la vérité toute nue guidera ma plume. Je ne prendrai
même pas la peine de couvrir de la plus légère gaze mes crayons; je peindrai les choses d'après nature, sans crainte de violer les lois de la décence, qui ne sont pas faites pour des personnes aussi intimement amies que nous. D'ailleurs, vous avez une connaissance trop consommée des plaisirs réels pour que leur peinture vous scandalise. Vous n'ignorez pas que les gens d'esprit et de goût ne se font nul scrupule de décorer leurs cabinets de nudités de toute espèce, quoique, par la crainte qu'ils ont de blesser l'œil et les préjugés du vulgaire, ils n'aient garde de les exposer dans leurs salons.
Passons à mon histoire. On m'appelait, étant enfant, Frances
Hill[10]. Je suis née de parents pauvres, dans un petit village près de Liverpool, dans le Lancashire, de parents extrêmement pauvres et, je le crois pieusement, très honnêtes.
[10] Frances, Françoise; le diminutif de Frances est Fanny,
c'est-à-dire Fanchonon, Fanchonette; Hill signifie colline, et l'édition de 1756 de la traduction abrégée par Lambert des Memoirs of a woman of pleasure est intitulée Apologie de la fine galanterie de M lle Françoise de la Montagne. Mais les traducteurs ne francisent plus les noms propres.
Mon père, qu'une infirmité empêchait de travailler aux gros
ouvrages de la campagne, gagnait, à faire des filets, une très médiocre subsistance, que ma mère n'augmentait guère en tenant une petite école de filles dans le voisinage. Ils avaient eu plusieurs enfants dont j'étais restée seule en vie.
Mon éducation, jusqu'à l'âge de quatorze ans passés, avait été
des plus communes. Lire ou plutôt épeler, griffonner et coudre assez mal, faisait tout mon savoir. A l'égard de mes principes de vertu, ils consistaient dans une parfaite ignorance du vice et dans une sorte de retenue et de timidité naturelles à notre sexe, dans la première période de la vie, où les objets vous effrayent surtout par leur nouveauté; mais alors nous ne guérissons de la peur que trop tôt aux dépens de notre innocence, lorsque nous nous habituons peu à peu à ne plus voir, dans l'homme, une bête féroce prête à nous dévorer.
Ma pauvre mère avait toujours été tellement occupée de son
école et des petits embarras du ménage qu'elle n'avait employé que bien peu de temps à m'instruire. Au reste, elle était trop ignorante du mal pour être en état de me donner des leçons qui pussent m'en garantir.
J'étais entrée dans ma quinzième année, lorsque les chers et
regrettables auteurs de ma vie moururent de la petite vérole, à quelques jours l'un de l'autre. Mon père mourut le premier, entraînant ma mère dans la tombe. Je me trouvai, par leur mort, une malheureuse orpheline sans ressources et sans amis, car mon père, qui était du comté de Kent, s'était établi par hasard dans le village. Je fus aussi attaquée de cette contagieuse maladie, mais fort légèrement; je fus bientôt hors de danger et (avantage dont j'ignorais alors la valeur) sans qu'il m'en restât aucune marque. Je passe sur le chagrin, la véritable affliction où cette perte me plongea. Le temps et l'humeur volage de la jeunesse n'en effacèrent que trop tôt de ma mémoire la triste et précieuse époque. Mais ce qui contribua surtout à me la faire oublier, ce fut l'idée, qu'on me mit tout à coup dans la tête, d'aller à Londres chercher une place. Une jeune femme, nommée Esther Davis, alors dans notre village, devait retourner incessamment à Londres, où elle était en service; elle me proposa de l'y suivre, m'assurant de m'aider de ses avis et de son crédit pour me faire placer.
Comme il n'y avait personne au monde qui se mît en peine de ce
que je deviendrais et que la femme qui avait pris soin de moi après la mort de mes parents m'encourageait plutôt dans mon nouveau dessein, j'acceptai sans hésiter l'offre qu'on me faisait, résolue d'aller à Londres et d'y tenter fortune; tentative qui, soit dit en passant, est plus funeste qu'avantageuse aux aventuriers de l'un et l'autre sexe, émigrés de leur province.
J'étais enchantée des merveilles qu'Esther Davis me contait de
Londres; il me tardait d'y être pour voir les Lions de la Tour, le Roi, la Famille royale, les mausolées de Westminster, la Comédie, l'Opéra, enfin toutes les jolies choses dont elle piquait ma curiosité par ses agréables récits et dont le tableau détaillé me tourna complètement la tête.
Je ne puis non plus me rappeler sans rire la naïve admiration,
mêlée d'une pointe d'envie, avec laquelle nous autres pauvres filles, dont les habits du dimanche étaient tout au plus des chemises de grosse toile et des robes d'indienne, nous regardions Esther avec ses robes de satin luisant, ses chapeaux bordés d'un pouce de dentelle, ses rubans aux vives couleurs brochés d'argent; toutes choses qui, pensions-nous, poussaient, naturellement à Londres et qui entrèrent pour beaucoup dans ma détermination d'y aller afin d'en prendre ma part.
Quant à Esther, son seul et unique motif pour se charger de moi
pendant le voyage était d'avoir en route la société d'une compatriote. Nous allions dans une ville où, comme elle me disait dans son langage et avec ses gestes:
«Nombre de pauvres campagnardes ont trouvé moyen, par leur
bonne conduite, de s'enrichir elles et les leurs. Bien des filles vartueuses ont épousé leurs maîtres, qui les font aujourd'hui rouler en carrosse. On en connaît même quelques-unes qui sont devenues duchesses. La chance fait tout et nous y pouvons prétendre aussi bien que les autres.»
Et un tas de propos pareils qui me faisaient griller d'envie
d'entreprendre cet heureux voyage. Que devais-je quitter d'ailleurs? un village où j'étais née, il est vrai, mais où je n'avais personne à regretter; un endroit qui m'était devenu insupportable, depuis qu'à des témoignages de tendresse avaient succédé des airs froids de charité, dans la maison même de l'unique amie dont je pouvais attendre soins et protection. Cette femme, toutefois, se conduisit honnêtement. Elle fit argent des petites choses qui me restaient et me remit, les dettes et les frais d'enterrement acquittés, toute ma fortune, à savoir: huit guinées et dix-sept schellings. J'empaquetai ma modeste garde-robe dans une boîte à perruque et mis mon argent dans une boîte à ressort. Je n'avais jamais vu tant de richesse et ne pouvais concevoir qu'il fût possible de la dépenser; ma joie de posséder un tel trésor était si réelle que je fis très peu d'attention à une infinité de bons avis qui me furent donnés, par surcroît.
Nous partîmes par la voiture de Chester. Je laisse de côté la
petite scène des adieux, où je versai quelques larmes de chagrin et de joie. Ma conductrice me servit de mère pendant la route, en considération de quoi elle jugea à propos de me faire payer son écot jusqu'à Londres. Elle fit, à la vérité, les choses en conscience et ménagea ma bourse comme si c'eût été la sienne. Je ne m'arrêterai pas au détail insignifiant de ce qui m'arriva en route, comme, par exemple, les regards que d'un œil humide de liqueur me lançait le postillon, le manège de tel ou tel des voyageurs à mon adresse, déjoué par la vigilance de ma protectrice Esther.
Ce ne fut qu'assez tard, un soir d'été, que nous arrivâmes à la
ville, dans notre pesant équipage traîné cependant par deux forts chevaux. Comme nous passions par les grandes rues qui menaient à notre auberge, le bruit des voitures, le tumulte, la cohue des piétons, bref, tout ce nouveau spectacle des boutiques et des maisons me plaisait et m'étonnait à la fois.
Lorsque nous fûmes arrivées à l'auberge et que nos bagages
furent descendus, Esther Davis, sur la protection de qui je comptais plus que jamais, me pétrifia par une froide harangue dont voici la substance:
«Loué soit Dieu, nous avons fait un bon voyage. Ça, je m'en vais
vite dans ma place; songez à vous mettre en service le plus tôt que vous pourrez; n'appréhendez pas que les places vous manquent; il y en a ici plus que de paroisses. Je vous conseille d'aller au bureau de placement. Pour moi, si j'entends parler de quelque chose, je vous en donnerai avis. Vous ferez bien, en attendant, de prendre une chambre. Je vous souhaite beaucoup de bonheur... J'espère que vous serez toujours brave fille et ne ferez point tort à vos parents.»
Après cette belle exhortation, elle me fit une courte révérence et
prit congé de moi, me laissant pour ainsi dire confiée à moi-même, aussi légèrement que je lui avais été confiée.
Je sentis avec une amertume inexprimable la cruauté de son
procédé. Elle n'eut pas les talons tournés que je fondis en larmes, ce qui me soulagea un peu, mais point assez pour me tranquilliser l'esprit sur l'embarras où je me trouvais. Un des garçons de l'hôtellerie vint mettre le comble à mes inquiétudes en me demandant si je n'avais besoin de rien. Je lui répondis naïvement que non, mais que je le priais de me faire avoir un logement pour cette nuit. L'hôtesse parut et me dit sèchement, sans être touchée de l'état où elle me voyait, que j'aurais un lit pour un schelling, et que ne doutant pas que je n'eusse des amis dans la ville (ce qui me fit, hélas! pousser un grand soupir), je pourrais me pourvoir le lendemain matin.
Dès que je me vis assurée d'un lit, je repris courage et résolus
d'aller, le jour suivant, au bureau de placement dont Esther m'avait donné l'adresse sur le revers d'une chanson.
J'espérais trouver dans ce bureau l'indication d'une place
convenable pour une campagnarde telle que moi et qui me permettrait d'épargner le peu que je possédais. Quant à un certificat de bonne conduite, Esther m'avait souvent répété qu'elle se chargeait de m'en procurer un; or, si affectée que je fusse de son abandon, je n'avais pas cessé de compter sur elle. En bonne fille que j'étais, je commençais à croire qu'elle avait agi tout naturellement et que si j'en avais mal jugé d'abord, c'était par ignorance de la vie.
L'impatience où j'étais de mettre mon projet à exécution me
rendit matinale. Je mis à la hâte mes plus beaux atours de village, et laissant l'hôtesse dépositaire de ma petite malle, je m'en fus droit au bureau qui me fut indiqué.
Une vieille matrone tenait cette maison. Elle était assise devant
une table avec un gros registre, où paraissait griffonné par ordre alphabétique un nombre infini d'adresses.
J'approchai de cette vénérable personne les yeux
respectueusement baissés, passant à travers une foule prodigieuse de peuple, tous rassemblés pour la même cause. Je lui lis une demi-douzaine de révérences niaises, en lui bégayant ma très humble requête.
Elle me donna audience avec toute la dignité et le sérieux d'un
petit ministre d'État, et m'ayant toisée de l'œil, elle me répondit, après m'avoir fait au préalable lâcher un schelling, que les conditions pour femmes étaient fort rares, et surtout pour moi qui ne paraissais guère propre aux ouvrages de fatigue; mais qu'elle verrait pourtant sur son livre s'il y avait quelque chose qui me convînt, quand elle aurait expédié quelques-unes de ses pratiques.
Je me retirai tristement en arrière, presque désespérée de la
réponse de cette vieille médaille. Néanmoins, pour me distraire, je hasardai de promener mes regards sur l'honorable cohue dont je faisais partie, et parmi laquelle j'aperçus une lady (car, dans mon extrême ignorance, je la crus telle): c'était une grosse dame à trogne bourgeonnée, d'environ cinquante ans, vêtue d'un manteau de velours au cœur de l'été, tête nue. Elle avait les yeux fixés avidement sur moi, comme si elle eût voulu me dévorer. Je me trouvai d'abord un peu déconcertée et je rougis, mais un sentiment secret d'amour-propre me faisait interpréter la chose en ma faveur; je me rengorgeai de mon mieux et tâchai de paraître le plus à mon avantage qu'il me fût possible. Enfin, après m'avoir bien examinée tout son saoul, elle s'approcha d'un air extrêmement composé et me demanda si je voulais entrer en service. A quoi je répondis que oui, avec une profonde révérence.
«Vraiment, dit-elle, j'étais venue ici à dessein de chercher une
fille... Je crois que vous pourrez faire mon affaire, votre physionomie n'a pas besoin de répondant... Au moins, ma chère enfant, il faut bien prendre garde; Londres est un abominable séjour... Ce que je vous recommande, c'est de la soumission à mes avis et d'éviter surtout la mauvaise compagnie.» Elle ajouta à ce discours mainte autre phrase plus que persuasive pour enjôler une innocente campagnarde, qui se croyait trop heureuse de trouver une telle condition, car je me figurais avoir affaire à une dame fort respectable.
Cependant, la vieille teneuse de livre, à la vue de qui notre
accord s'était passé, me souriait de façon que je m'imaginai sottement qu'elle me congratulait sur ma bonne chance: mais j'ai découvert depuis que les deux gueuses s'entendaient comme larrons en foire et que cette honnête maison était un magasin d'où Mistress Brown, ma maîtresse, tirait souvent des provisions neuves pour accommoder ses chalands. Elle était si contente que, de peur que je lui échappasse, elle me jeta immédiatement dans un carrosse, et ayant été retirer ma boîte de mon auberge, nous fûmes à une boutique dans Saint-Paul's-Churchyard, où elle acheta une paire de gants qu'elle me donna; puis elle nous fit conduire et descendre droit à son logis, dans ... Street!
Elle m'avait, durant la route, amusée par toutes sortes d'histoires
plus croyables les unes que les autres, sans laisser échapper une syllabe d'où je pusse rien conclure, sinon que, par le plus heureux des hasards, j'étais tombée dans les mains de la meilleure maîtresse, pour ne pas dire la meilleure amie, qu'il me fût possible de trouver en ce bas monde. En conséquence, je franchis le seuil toute confiante et joyeuse, me promettant, aussitôt installée, d'informer Esther Davis de ma rare bonne fortune.
L'apparence du lieu, le goût et la propreté des meubles ne
diminuèrent rien de la bonne opinion que j'avais conçue de ma place. Le salon où je fus introduite me parut magnifiquement meublé; car, en fait de salon, je ne connaissais encore que les salles d'auberge où j'avais passé sur ma route; il y avait deux trumeaux dorés et un buffet garni de quelques pièces d'argent bien en évidence qui m'éblouirent. Je ne doutai pas que je ne fusse dans une maison des mieux famées.
Aussitôt mon installation faite, ma maîtresse débuta par me dire
que son dessein était que nous vécussions familièrement ensemble, qu'elle m'avait prise moins pour la servir que pour lui tenir compagnie et que, si je voulais être bonne fille, elle ferait plus pour moi qu'une véritable mère. A quoi je répondis niaisement en faisant deux ou trois ridicules révérences:
«Oui, oh! que si, bien obligée, votre servante.»
Un moment après elle sonna et une grande dégingandée de fille
parut:
«Martha, lui dit Mistress Brown, je viens d'arrêter cette jeune
personne pour prendre soin de mon linge; allez, montrez-lui sa chambre. Je vous ordonne surtout de la regarder comme une autre moi-même; car je vous avoue que sa figure me plaît à un point que je ne sais pas ce que je serais capable de faire pour elle.»
Martha, qui était une rusée coquine des mieux stylées au métier,
me salua respectueusement et me conduisit au second étage, dans une chambre sur le derrière, où il y avait un fort bon lit, que je devais partager, à ce qu'elle m'apprit, avec une jeune dame, une cousine de Mistress Brown. Après quoi elle me fit le panégyrique de sa bonne et chère maîtresse, m'assurant que j'étais fort heureuse d'être si bien tombée; qu'il n'était pas possible de mieux rencontrer; qu'il fallait que je fusse née coiffée; que je pouvais me vanter d'avoir fait un excellent hasard. En un mot, elle me dit cent autres platitudes de cette espèce, capables de me faire ouvrir les yeux si j'avais eu la moindre expérience.
On sonna une seconde fois; nous descendîmes et je fus
introduite dans une salle où la table était dressée pour trois. Ma maîtresse avait alors avec elle sa prétendue parente, sur qui les affaires de la maison roulaient. Mon éducation devait être confiée à ses soins, et, suivant ce plan, on était convenu que nous coucherions ensemble.
Ici je subis un nouvel examen de la part de Miss Phœbe Ayres,
ma tutrice, qui eut la bonté de me trouver aussi de son goût. J'eus l'honneur de dîner entre ces deux dames, dont les attentions et les empressements alternatifs me ravissaient l'âme, et, simple que j'étais, je ne cessais d'appeler Mistress Brown Sa Seigneurie.
Il fut arrêté que je garderais la chambre pendant qu'on me ferait
des habits convenables à l'état que je devais tenir auprès de ma maîtresse; mais ce n'était qu'un prétexte. Mistress Brown ne voulait pas que personne de ses clients ou de ses biches, comme elle appelait les filles de sa maison, me vît jusqu'à ce qu'elle eût trouvé acheteur pour ma virginité, trésor que, selon toute apparence, j'avais apporté au service de Sa Seigneurie.
Depuis le dîner jusqu'au soir, il ne se passa rien qui mérite d'être
rapporté. Après souper, l'heure de la retraite étant arrivée, nous montâmes chacune à notre appartement. Miss Phœbe, qui s'aperçut que j'avais de la honte à me déshabiller en sa présence, m'enleva dans la minute mouchoir de cou, robe et cotillons. Alors, rougissant de me voir ainsi nue, je me fourrai comme un éclair entre les draps, où la commère ne tarda pas à me suivre en riant aux éclats. Phœbe avait environ vingt-cinq ans et en paraissait dix de plus par ses longs et fatigants services et l'usage des eaux chaudes; ce qui l'avait réduite au métier d'appareilleuse avant le temps.
L'égrillarde ne fut pas plus tôt à mon côté qu'elle m'embrassa
avec une ardeur incroyable. Je trouvai ce manège aussi nouveau que bizarre; mais l'imputant à la seule amitié, je lui rendis de la meilleure foi et le plus innocemment du monde baisers pour baisers. Encouragée par ce petit succès, elle promena ses mains sur mon corps et ses attouchements m'émurent et me surprirent davantage qu'ils me scandalisèrent.
Les éloges flatteurs dont elle assaisonnait ses caresses
contribuèrent à me gagner; ne connaissant point le mal, je n'en craignais aucun, d'autant plus qu'elle m'avait démontré qu'elle était femme en portant mes mains sur une paire de seins flasques et pendants dont le volume était plus que suffisant pour faire la distinction des deux sexes, surtout pour moi qui n'en connaissais point d'autre.
Je demeurai donc aussi docile qu'elle put le désirer, ses
privautés ne faisant naître dans mon cœur que l'émotion d'un plaisir, d'autant plus vif et plus pénétrant que je l'avais ignoré jusqu'alors. Un feu subtil se glissa dans mes veines et m'embrasa pour ainsi dire jusqu'à l'âme. Ma gorge naissante, ferme et polie, irritant de plus en plus ses désirs, l'amusèrent un moment, puis Phœbe porta la main sur cette imperceptible trace, ce jeune et soyeux duvet éclos depuis quelques mois et qui promettait d'ombrager un jour le doux siège des plus délicieuses sensations, mais qui jusqu'alors avait été le séjour de la plus insensible innocence. Ses doigts en se jouant s'exerçaient à tresser les tendres scions de cette charmante mousse, que la nature a fait croître autant pour l'ornement que pour l'utilité.
Mais, non contente de ces préludes, Phœbe tenta le point
principal, en insinuant par gradations son index jusqu'au vif, ce qui m'aurait sans doute fait sauter hors du lit et crier au secours si elle ne s'y était pas prise aussi doucement qu'elle le fit.
Ses attouchements avaient allumé dans tout mon corps un feu
nouveau, qui s'était principalement concentré dans le point central, où des mains étrangères s'égarèrent pour la première fois, tantôt me pinçant, tantôt me caressant, jusqu'à ce qu'un hélas! profond eût fait connaître à Phœbe qu'elle touchait à ce passage étroit et inviolé, qui lui refusait une entrée plus libre.
Enfin cette libertine triompha. Je restai entre ses bras dans une
espèce d'anéantissement si délectable que j'aurais souhaité qu'il ne cessât jamais.
«Ah! s'écriait-elle en me tenant toujours serrée, que tu es une
aimable enfant!... quel sera le mortel assez heureux pour te rendre femme!... Dieu! que ne suis-je homme!...»
Elle interrompait ces expressions entrecoupées par les baisers
les plus brûlants et les plus lascifs que j'aie reçus de ma vie...
J'étais si transportée, mes sens étaient tellement confondus, que
je serais peut-être expirée si des larmes délicieuses, qui m'échappèrent dans la vivacité du plaisir, n'eussent en quelque manière calmé le feu dont je me sentais dévorée.
Phœbe, l'impudique Phœbe, à qui tous les genres et toutes les
formes de plaisirs étaient connus, avait pris, selon toute apparence ce goût bizarre en éduquant de jeunes filles. Ce n'était pas néanmoins qu'elle eût de l'aversion pour les hommes, qu'elle ne les préférât à notre sexe, mais un penchant insupportable pour les plaisirs les lui faisait prendre indistinctement, de quelque façon qu'ils se présentassent. Rien, en un mot, n'étant capable de la rassasier, elle jeta tout à coup le drap au pied du lit et je me trouvai la chemise au-dessus des épaules, sans que j'eusse la force de me dérober à ses regards. Il faut dire que ma brûlante rougeur provenait plutôt du désir que de la modestie. Cependant la chandelle brûlant encore, à coup sûr, non sans dessein, jetait sa pleine lumière sur tout mon corps.
«Non, me disait-elle, ma chère poulette, il ne faut pas songer à
me dérober tous ces trésors. Il faut que je satisfasse ma vue aussi bien que le toucher... je veux dévorer des yeux cette gorge naissante... Laisse-la-moi baiser... Je ne l'ai point assez considérée... Que je la baise encore une fois!... Ciel! quelle chair douce et ferme! quelle blancheur!... Quels contours délicats!... Oh! le charmant duvet!... De grâce, souffre que je voie tout. C'en est trop... je n'en puis plus... Il faut, il faut...»
Ici elle se saisit de ma main et la porta à l'endroit que l'on sait.
Mais que les mêmes choses sont quelquefois différentes! Une épaisse et forte toison couvrait une énorme solution de continuité. Je crus que je m'y perdrais tout entière. Cependant, après s'être bien démenée, son ardeur se ralentit: elle soupira profondément, et, me tenant toujours étroitement serrée entre ses bras, elle semblait, par ses baisers redoublés, attirer nos âmes sur nos lèvres brûlantes et collées ensemble. Ensuite, elle lâcha mollement prise, se remit à mon côté, éteignit la chandelle et retira sur nous la couverture.
J'ignore le plaisir dont elle jouit; mais je sais bien que je goûtai
cette nuit, pour la première fois, les transports de la nature; que les premières idées de la corruption s'emparèrent de mon cœur et que j'éprouvai, en outre, que la mauvaise compagnie d'une femme n'est pas moins fatale à l'innocence que la séduction des hommes. Mais, continuons... Lorsque la passion de Phœbe fut assouvie et qu'elle goûtait un calme dont je me trouvais bien éloignée, elle me sonda artificieusement sur tous les points qu'elle crut de l'intérêt de sa vertueuse maîtresse et conçut, par mes réponses, par mon ignorance et par la chaleur de mon tempérament, les espérances les plus flatteuses.
Après un dialogue assez long, ma compagne de lit me laissa à
moi-même; si bien que, fatiguée par les violentes émotions que j'avais souffertes, je m'endormis sur-le-champ, et, dans un de ces songes lubriques que les feux du plaisir font naître, je réalisai mes transports à peine inférieurs pour la jouissance à ceux de l'acte réel dans l'état de veille.
Je m'éveillai le matin à dix heures, très gaie et parfaitement
reposée. Phœbe, debout avant moi, eut soin de ne faire aucune allusion aux scènes de la nuit. A ce moment, la servante apporta le thé et je m'empressai de m'habiller. Quand Mistress Brown entra en se dandinant, je tremblais qu'elle ne me grondât de m'être levée si tard; mais tout au contraire, elle me mangea de caresses et me dit les choses du monde les plus flatteuses. Nous déjeunâmes, et le thé à peine desservi, on se mit à m'équiper promptement pour me faire paraître avec décence devant un des chalands de la maison, qui attendait déjà que je fusse visible. Imaginez combien mon cœur dut s'enfler de joie à la vue d'un taffetas blanc broché d'argent, qui avait, à la vérité, subi un nettoyage, d'un chapeau en dentelle de Bruxelles, de bottines brodées, et le reste à l'avenant. Je puis dire sans vanité que, malgré tous les soins que l'on prit à me parer, la nature faisait mon plus grand ornement. J'étais d'une taille avantageuse et faite au tour; j'avais les cheveux blonds cendrés luisants, qui flottaient sur mon cou en boucles naturelles; la peau était d'un blanc à éblouir, les traits du visage un peu trop coloré avaient de la délicatesse et de la régularité; j'avais de grands yeux noirs pleins de langueur plutôt que de feu, si ce n'est en de certaines occasions où, disait-on, ils lançaient des éclairs. J'avais au menton une fossette qui était loin de produire un effet désagréable; mes dents, desquelles j'avais toujours eu grand soin, étaient petites, égales et blanches; ma poitrine était haute et bien attachée, on pouvait y voir la promesse plutôt que la réalité de ces seins ronds et fermes qui, avant peu, devaient justifier cette promesse. En un mot, toutes les conditions le plus généralement requises pour la beauté, je les possédais, ou, du moins, ma vanité m'empêchait de contredire la décision de nos souverains juges, les hommes qui tous, à ma connaissance, se prononçaient hautement en ma faveur. Dans mon sexe même, je rencontrai des femmes d'un caractère trop élevé pour me refuser cette justice, tandis que d'autres me louaient encore bien plus sûrement en essayant de m'enlever ce que j'avais de mieux dans ma personne et sur mon visage... En voilà trop, je l'avoue, beaucoup trop, en fait d'éloge de moi-même; mais je serais ingrate envers la nature, envers une beauté à laquelle je dois de si extraordinaires avantages, en tant que plaisirs et fortune, si j'omettais, par fausse modestie, de mentionner des biens si précieux.
Aussitôt ma toilette achevée, nous descendîmes et Mistress
Brown me présenta à un vieux cousin de sa propre création, un gentleman, qui, après m'avoir saluée, m'appuya sur la bouche un baiser dont je l'aurais volontiers dispensé. En effet, on ne pouvait guère voir une plus désagréable figure. Que l'on se représente un homme de soixante ans passés, petit et contrefait, de couleur de cadavre, avec de gros yeux de bœuf, une bouche fendue jusqu'aux oreilles, garnie de deux ou trois défenses au lieu de dents, une haleine pestilentielle, enfin un monstre dont le seul aspect faisait horreur.
C'était là le gentleman à qui ma bienfaitrice, son ancienne
pourvoyeuse, me destinait. Suivant ce beau projet, elle me fit tenir droite devant lui, me tourna tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, et, détachant mon mouchoir, lui fit remarquer les mouvements, la forme et la blancheur de ma gorge.
Quand on crut le bouc suffisamment prévenu par cet échantillon
de mes charmes, Phœbe me reconduisit à ma chambre, et, ayant fermé la porte, elle me demanda mystérieusement si je ne serais pas bien aise d'avoir un aussi beau gentleman pour mari. (Je suppose qu'on lui donnait le titre de beau parce qu'il était chamarré de dentelles.) Je répondis naïvement que je ne songeais point au mariage, mais que si jamais j'avais un choix à faire ce serait parmi les gens de ma sorte, me figurant que tous les beaux gentlemen étaient faits sur le modèle de ce hideux animal.
Tandis que Phœbe employait sa rhétorique à me persuader en
sa faveur, Mistress Brown, ainsi que j'ai ouï dire depuis, l'avait taxé à cinquante guinées pour la seule permission d'avoir un entretien préliminaire avec moi, et à cent de plus au cas qu'il obtînt l'accomplissement de ses désirs, le laissant maître de me récompenser comme il le jugerait à propos. Le marché fut à peine conclu qu'il prétendit qu'on lui livrât la marchandise sur-le-champ. On eut beau lui représenter que je n'étais pas encore préparée à une pareille attaque, qu'il fallait tâcher de m'apprivoiser avant de brusquer les choses; que, timide et jeune comme je l'étais, on risquerait de m'effaroucher et de me rebuter par trop de précipitation. Discours inutiles; tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il patienterait jusqu'au soir.
Pendant le dîner, mes deux embaucheuses ne cessèrent
d'exalter le merveilleux cousin:
«J'avais eu le bonheur de le rendre sensible dès la première
vue... il me ferait ma fortune si je voulais être bonne fille et ne point écouter mes caprices... que je pouvais compter sur son honneur... que je serais au niveau des plus grandes dames... j'aurais un carrosse pour me promener...»
Elles ajoutèrent à ces fastidieux propos maintes autres bêtises
capables de tourner la tête d'une pauvre innocente telle que moi, si l'aversion insurmontable que j'avais pour lui n'eût rendu leur babil sans effet. La bouteille aussi allait grand train, afin, je suppose, de trouver un auxiliaire dans la chaleur de mon tempérament pour l'assaut qui se préparait.
La séance fut si longue qu'il était environ sept heures quand
nous sortîmes de table. Je montai à ma chambre; le thé fut bientôt servi; notre vénérable maîtresse entra, escortée de mon effroyable satyre. L'introduction faite, on prit le thé, puis lorsqu'il fut desservi elle me dit qu'une affaire de la dernière importance la forçait de nous quitter, que je l'obligerais sensiblement de vouloir bien tenir compagnie à son cher cousin jusqu'à son retour.
«Pour vous, monsieur, ajouta-t-elle, songez, par vos attentions et
vos bonnes manières, à vous rendre digne de l'affection de cette aimable enfant. Adieu, ne vous ennuyez point.»
En proférant ces derniers mots, la perfide était déjà presque au
bas de l'escalier. Je m'attendais si peu à ce départ précipité, que je tombai sur le canapé comme pétrifiée. Le monstre se mit aussitôt près de moi et voulut m'embrasser; son haleine infecte me fit évanouir. Alors, profitant de l'état où j'étais, il me découvrit brusquement la gorge, qu'il profana de ses regards et de ses attouchements impurs. Encouragé par cet heureux début, l'infâme m'étendit de mon long et eut l'audace de glisser une de ses mains sous mes jupes; cette outrageante tentative me rappela à la vie. Je me relevai avec promptitude et le suppliai, fondant en larmes, de ne me faire aucune insulte.
«—Qui, moi, ma chère? dit-il, vous faire insulte! Ce n'est pas
mon intention; est-ce que la vieille madame ne vous a pas appris que je vous aime? que je suis dans le dessein de...»
«—Je sais cela, monsieur, interrompis-je; mais je ne saurais vous
aimer, sincèrement je ne le puis... De grâce, laissez-moi... Oui, je vous aimerai de tout mon cœur si vous voulez me laisser et vous en aller.»
C'était parler en l'air. Mes pleurs ne servirent qu'à l'enflammer
davantage; il m'étendit de nouveau sur le canapé et après avoir jeté mes jupes par-dessus la tête, le vilain fit, en soufflant et mugissant comme un taureau, des efforts qui se terminèrent par une libation involontaire. Ce bel exploit achevé, il me vomit, dans sa rage, toutes les horreurs imaginables, disant «qu'il ne me ferait pas l'honneur de s'occuper davantage de moi; que la vieille maquerelle pouvait chercher un autre pigeon..., qu'il ne serait plus ainsi dupé par une bégueule de campagnarde...; qu'il pensait bien que j'avais donné mon pucelage à quelque manant de mon pays et que je venais vendre mon petit lait à la ville». J'écoutai toutes ces insultes avec d'autant plus d'indifférence que je me flattais de n'avoir rien à redouter de ses brutales entreprises.
Cependant, les pleurs qui coulaient de mes yeux, mes cheveux
épais (mon bonnet était tombé dans la lutte), ma gorge nue, en un mot, le désordre attendrissant où j'étais, ranimèrent sa luxure. Il radoucit le ton et me dit que si je voulais me prêter de bonne grâce avant que la vieille revînt, il me rendrait son affection; en même temps il se mit en devoir de m'embrasser et de porter la main à mon sein; mais, la crainte et la haine me tenant lieu de force, je le repoussai avec une violence extrême, et m'étant saisie de la sonnette, je la secouai tant que la servante monta voir ce qu'il y avait, si le gentleman demandait quelque chose.
Quoique Martha fût accoutumée dès longtemps aux scènes de
cette espèce, elle ne put me voir ensanglantée et chiffonnée comme je l'étais sans émotion. De sorte qu'elle le pria immédiatement de descendre et de me laisser reprendre mes sens, lui promettant que Mistress Brown et Phœbe rajusteraient les choses à leur retour... qu'il n'y aurait rien de perdu pour laisser respirer un peu la pauvre petite... qu'en son particulier elle ne savait que penser de tout ceci, mais qu'elle ne me quitterait pas que sa maîtresse ne fût rentrée. Le vieux singe, voyant qu'il serait inutile de persister, sortit de la chambre, plein de rage, et me délivra de son abominable figure.
Après son départ, Martha jugea, au pitoyable état où j'étais, que
j'avais besoin de repos et m'offrit en conséquence quelques gouttes d'ammoniaque et de me mettre au lit; ce que je refusai par la crainte que me donnait le retour du monstre qui venait de me quitter. Cependant, Martha me persuada si bien que je me couchai, en proie au plus vif chagrin et agitée par la cruelle inquiétude d'avoir déplu à Mistress Brown, dont je redoutais la vue, tant était grande ma simplicité, car ni la vertu ni la modestie n'avaient eu aucune part dans la défense que j'avais faite: elle provenait uniquement de l'aversion que m'avait inspirée la brutalité de l'horrible séducteur de mon innocence.
Les deux appareilleuses rentrèrent à onze heures du soir, et sur
le récit que ma libératrice leur fit des procédés brutaux du faux cousin à mon égard, les perfides employèrent tous les soins imaginables pour me rassurer et me tranquilliser l'esprit. Cependant elles se flattaient que ce n'était que partie remise, et que je leur ferais gagner tôt ou tard le restant du marché; mais heureusement je n'eus que la peur. Le lendemain au soir j'appris, avec une joie extrême, que l'homme en question, nommé Mr Crofts, et qui était un marchand des plus considérables, venait d'être arrêté par ordre du roi, sous l'inculpation de s'être indûment approprié près de quarante mille livres par des opérations de contrebande. Ses affaires étaient, disait-on, si désespérées que, en eût-il encore le goût, il n'avait plus le moyen de poursuivre ses vues sur moi, car on venait de le jeter en prison et il n'était pas probable qu'il en sortirait de sitôt. Mistress Brown, persuadée par le mauvais succès de cette première épreuve qu'il fallait, avant de faire de nouvelles tentatives, essayer d'adoucir mon humeur sauvage, crut que le plus sûr moyen était de me livrer aux instructions d'une troupe de filles qu'elle entretenait à la maison. Conformément à ce beau projet, elles eurent toute liberté de me voir.
En effet, l'air délibéré de ces folles créatures, leur gaieté, leur
étourderie, me gagnèrent tellement le cœur, qu'il me tardait d'être agrégée parmi elles. La timide retenue, la modestie, la pureté de mœurs que j'avais apportées de mon village se dissipèrent en leur compagnie comme la rosée du matin disparaît aux rayons du soleil.
Mistress Brown me gardait pourtant toujours sous ses yeux
jusqu'à l'arrivée de lord B... de Bath, avec qui elle devait trafiquer de ce joyau frivole qu'on prise tant et que j'aurais donné pour rien au premier crocheteur qui aurait voulu m'en débarrasser; car dans le court espace que j'avais été livrée à mes compagnes, j'étais devenue si bonne théoricienne qu'il ne me manquait plus que l'occasion pour mettre leurs leçons en pratique. Jusque-là je n'avais encore entendu que des discours; je brûlais de voir des choses; le hasard me satisfit sur cet article lorsque je m'y attendais le moins.
Un jour, vers midi, que j'étais dans une petite garde-robe
obscure, séparée de la chambre de Mistress Brown par une porte vitrée, j'entendis je ne sais quel bruit qui excita ma curiosité. Je me glissai doucement et je me postai de telle façon que je pouvais tout voir sans être vue. C'était notre Révérende Mère Prieure elle-même, suivie d'un jeune grenadier à cheval, grand, bien découplé, et, selon les apparences, un héros dans les joyeux ébats.
Je n'osais faire le moindre mouvement, ni respirer, de peur de
manquer, par mon imprudence, l'occasion d'un spectacle fort intéressant; mais la paillarde avait l'imagination trop pleine de son objet présent pour que toute autre chose fût capable de la distraire. Elle s'était assise sur le pied du lit, vis-à-vis de la garde-robe, d'où je ne perdis pas un coup d'œil de ses monstrueux et flasques appas. Son champion avait l'air d'un vivant de bon appétit et expéditif. En effet, il posa sans cérémonie ses larges mains sur les effroyables mamelles, ou plutôt sur les longues et pesantes calebasses de la mère Brown. Après les avoir patinées quelques instants avec autant d'ardeur que si elles en avaient valu la peine, il la jeta brusquement à la renverse et couvrit de ses cotillons sa face bourgeonnée par le brandy. Tandis que le drôle se débraillait, mes yeux eurent le loisir de faire la revue des plus énormes choses qu'il soit possible de voir et qu'il n'est pas aisé de définir. Qu'on se représente une paire de cuisses courtes et grosses, d'un volume inconcevable, terminée en haut par une horrible échancrure, hérissée d'un buisson épais de crin noir et blanc, on n'en aura encore qu'une idée imparfaite.
Mais voici ce qui occupa toute mon attention. Le héros produisit
au grand jour cette merveilleuse et superbe pièce qui m'avait été inconnue jusqu'alors et dont le coup d'œil sympathique me fit sentir des chatouillements presque aussi délectables que si j'eusse dû réellement en jouir. Puis le drille se laissa tomber sur la dame. Aussitôt les secousses du lit, le bruit des rideaux, leurs soupirs mutuels m'annoncèrent qu'il avait donné dans le but.
La vue d'une scène si touchante porta le coup de mort à mon
innocence.
Pendant la chaleur de l'action, glissant ma main sous ma
chemise, j'enflammai le point central de ma sensibilité et je tombai tout à coup dans cette délicieuse extase où la nature, accablée de plaisir, semble se confondre et s'anéantir.
Quand j'eus assez repris mes sens pour être attentive au reste
de la fête, j'aperçus la vieille dame embrassant comme une forcenée son grenadier qui paraissait en cet instant plus rebuté que touché de ses caresses. Mais une rasade d'un cordial qu'elle lui fit avaler et certain mouvement officieux lui rendirent bientôt son premier état. Alors j'eus tout le loisir de remarquer le mécanisme admirable de cette partie essentielle de l'homme. Le sommet écarlate de l'instrument, ses dimensions, un buisson qui en ombrageait la racine, joint au vaste gousset qui l'accompagnait, tout fixa mon attention et augmenta mes transports, qui ne firent que s'accroître par l'aspect des plaisirs d'un second combat, que ma position me fit voir distinctement.
Avant de congédier son gars, Mistress Brown lui mit trois ou
quatre pièces de monnaie dans la main.
Le drôle était non seulement son favori, mais celui de toute la
maison.
Elle avait eu grand soin de me tenir cachée, de crainte qu'il n'eût
pas la patience d'attendre l'arrivée du lord à qui mes prémices étaient destinées, car on ne se serait point avisé de lui disputer son droit d'aubaine.
Aussitôt qu'ils furent descendus, je volai à ma chambre, où,
m'étant enfermée, je me livrai intérieurement aux douces émotions qu'avait fait naître en mon cœur le spectacle dont je venais d'être témoin. Je me jetai sur mon lit dans une agitation insupportable, et ne pouvant résister au feu qui me dévorait, j'eus recours à la triste ressource du manuel des solitaires; mais malgré mon impatience, la douleur causée par l'attouchement intérieur m'empêcha de poursuivre jusqu'à ce que Phœbe m'eût donné là-dessus de plus amples instructions.
Quand nous fûmes ensemble, je la mis sur cette voie en faisant
un récit fidèle de ce que j'avais vu.
Elle me demanda quel effet cela avait produit sur moi. Je lui
avouai naïvement que j'avais ressenti les désirs les plus violents, mais qu'une chose m'embarrassait beaucoup.
«Et qu'est-ce que c'est, dit-elle, que cette chose?
«Eh! mais, répondis-je, cette terrible machine. Comment est-il
possible qu'elle puisse entrer sans me faire mourir de douleur, puisque vous savez bien que je ne saurais y souffrir que le petit doigt?... A l'égard du bijou de ma maîtresse et du vôtre, je conçois aisément, par leurs dimensions, que vous ne risquez rien. Enfin, quelque délectable qu'en soit le plaisir, je crains d'en faire l'essai.»
Phœbe me dit en riant qu'elle n'avait pas encore ouï personne se
plaindre qu'un semblable instrument eût jamais fait de blessures mortelles en ces endroits-là et qu'elle en connaissait d'aussi jeunes et d'aussi délicates que moi qui n'en étaient pas mortes... qu'à la vérité nos bijoux n'étaient pas tous de la même mesure; mais qu'à un certain âge, après un certain temps d'exercice, cela prêtait comme un gant; qu'au reste, si celui-là me faisait peur, elle m'en procurerait un d'une taille moins monstrueuse.
«Vous connaissez, poursuivit-elle, Polly Philips; un jeune
marchand génois l'entretient ici. L'oncle du jeune homme est immensément riche et très bon pour lui. Il l'a envoyé ici en compagnie d'un marchand anglais, son ami, sous le prétexte de régler des comptes, mais en réalité pour complaire au désir qu'il avait de voyager et de voir le monde. Il a rencontré Polly par hasard dans une société, en est devenu amoureux, et il la traite assez bien pour mériter qu'elle s'attache à lui. Il vient la voir deux ou trois fois par semaine. Elle le reçoit dans le cabinet clair du premier étage; on l'attend demain. Je veux vous faire voir ce qui se passe entre eux, d'une place qui n'est connue que de Mistress Brown et de moi.»
Le jour suivant, Phœbe, ponctuelle à remplir sa promesse, me
conduisit par l'escalier dérobé dans un réduit obscur où l'on mettait en réserve de vieux meubles et quelques caisses de liqueurs et d'où nous pouvions voir sans être vues. Les acteurs parurent bientôt, et après de mutuelles embrassades de part et d'autre, il la conduisit jusqu'au lit de repos, en face de nous; tous deux s'y assirent, et le jeune Génois servit du vin avec des biscuits de Naples sur un plateau; puis, après quelques questions qu'il fit en mauvais anglais, il la déshabilla jusqu'à la chemise; Polly, à son exemple, en fit autant avec toute la diligence possible. Alors, comme s'il eût été jaloux du linge qui la couvrait encore, il la mit en un clin d'œil toute nue et exposa à nos regards les membres les mieux proportionnés et les plus beaux qu'il fût possible de voir. La jeune fille, qui était, je le suppose, très habituée à ce procédé, rougit, il est vrai, mais pas autant que moi-même lorsque je pus la contempler debout et toute nue, avec sa chevelure noire dénouée et flottante sur un cou et des épaules d'une blancheur éblouissante, tandis que la carnation plus foncée de ses joues prenait graduellement un ton de neige glacée; car telles étaient les teintes variées et le poli de sa peau.