L'oeuvre de John Cleland: Mémoires de Fanny Hill, femme de plaisir / Introduction, essai bibliographique par Guillaume Apollinaire

Lettre Deuxième

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

M ,

 

Si j'ai différé la suite de mon histoire, ç'a été simplement pour me

permettre de respirer un peu: j'espérais aussi, je l'avoue, qu'au lieu de me presser, vous m'auriez plutôt dispensée de poursuivre une confession au cours de laquelle mon amour-propre a tant de blessures à souffrir.

Je m'imaginais, en vérité, que vous auriez été rassasiée et

fatiguée de l'uniformité d'aventures et d'expressions inséparable d'un sujet de cette sorte, dont le fond, dans la nature des choses est éternellement le même: quelle que puisse être, en effet, la variété de formes et de modes dont les situations sont susceptibles, il est impossible d'éviter entièrement la répétition des mêmes images, des mêmes figures, des mêmes expressions. Au dégoût qui en résulte s'ajoute encore cet inconvénient, que les mots de jouissance, ardeur, transport, extase et le reste de ces termes pathétiques si utilisés dans la pratique du plaisir, s'affadissent et perdent beaucoup de leur saveur et de leur énergie par leur emploi fréquent, indispensable dans un récit dont cette pratique forme à elle seule la base tout entière. Je dois, en conséquence, m'en rapporter à votre indulgence, pour le désavantage que j'ai forcément sous ce rapport, et à votre imagination, à votre sensibilité, pour l'agréable tâche d'y porter remède là où mes descriptions faiblissent ou manquent de coloris: l'une vous mettra instantanément sous les yeux les tableaux que je vous présente, l'autre donnera de la vie aux couleurs ternes ou affaiblies par un trop fréquent usage.

Ce que vous me dites, par manière d'encouragement, de

l'extrême difficulté d'écrire un si long récit dans un style tempéré avec goût, aussi éloigné du cynisme d'expressions grossières et vulgaires que du ridicule de métaphores affectées et de circonlocutions alambiquées est non moins raisonnable que bienveillant: vous justifiez ainsi, dans une grande mesure, ma complaisance pour une curiosité qui ne saurait être satisfaite qu'à mes dépens.

Je reviens maintenant au point où j'en étais en terminant ma

précédente lettre. La soirée était assez avancée lorsque j'arrivai à mon nouveau logement, et Mme Cole, après m'avoir aidée à ranger mes affaires, passa tout le reste du temps avec moi dans mon appartement où nous soupâmes ensemble. Elle me donna alors d'excellents avis et instructions concernant cette nouvelle phase de ma profession où j'entrais maintenant: de prêtresse privée de Vénus, j'allais devenir publique; il fallait me perfectionner en conséquence et m'entourer de tout ce qui pouvait faire valoir ma personne, soit pour l'intérêt soit pour le plaisir, soit pour les deux ensemble. «Mais alors,» ajouta-t-elle, «comme j'étais une nouvelle figure dans la ville, c'était une règle établie, un secret du commerce, de me faire passer pour une pucelle et de me présenter comme telle à la première bonne occasion, sans préjudice, bien entendu, des distractions que je pourrais rencontrer dans l'intérim, car il n'y avait personne qui détestât plus qu'elle de perdre du temps. Elle ferait de son mieux pour me trouver le client et se chargerait de diriger cette délicate entreprise, si je voulais bien accepter son aide et ses avis; et je n'aurais qu'à m'en féliciter puisque, en perdant un pucelage fictif, j'en recueillerais autant d'avantages que s'il s'agissait d'un véritable.»

Une excessive délicatesse de sentiments n'étant pas, à cette

époque, le trait distinctif de mon caractère, j'avoue à ma honte que j'acceptai un peu trop vite cette proposition; elle répugnait sans doute à ma candeur et mon ingénuité; mais pas assez pour me faire contrarier les intentions d'une personne à qui j'avais entièrement laissé le soin de ma conduite. Mme Cole, en effet, je ne sais comment, peut-être par une de ces inexplicables et invincibles sympathies qui n'en forment pas moins les liens les plus solides, surtout entre femmes, avait pris de moi pleine et entière possession. De son côté, elle affectait de trouver dans mes traits une ressemblance frappante avec une fille unique qu'elle avait perdue à mon âge et c'était, disait-elle, son premier motif pour me porter une si vive affection. C'était possible: il existe ainsi de frivoles motifs d'attachement qui, se fortifiant par l'habitude, font souvent des amitiés plus solides et plus durables que si elles étaient fondées sur de sérieuses raisons. Mais je sais une chose: c'est que, sans avoir eu avec elle d'autres relations que lors de ses visites, quand je vivais avec M. H..., à propos de menus objets de toilette qu'elle voulait me vendre, elle avait si bien gagné ma confiance que je m'étais aveuglément mise dans ses mains et en étais venue à la respecter, à l'aimer, à lui obéir en tout; et, pour lui rendre justice, je ne trouvai jamais chez elle qu'une sincère tendresse et un soin de mes intérêts extraordinairement rares chez les personnes de sa profession. Nous nous séparâmes ce soir-là parfaitement d'accord sur tous les points et, le lendemain matin, Mme Cole vint me prendre et m'emmena chez elle pour la première fois.

Ici, à première vue, je trouvai partout un air de décence, de

modestie et d'ordre.

Dans le salon de devant ou, pour mieux dire, dans la boutique

étaient assises trois jeunes femmes, tranquillement occupées à des ouvrages de mode qui couvraient un trafic de choses plus précieuses. Mais il était difficile de voir trois plus belles créatures: deux d'entre elles étaient extrêmement blondes, la plus âgée ayant à peine dix-neuf ans; la troisième, à peu près de cet âge, était une brune piquante dont les yeux noirs et brillants, les traits et la taille en parfaite harmonie ne lui laissaient rien à envier à ses blondes compagnes; leurs toilettes étaient d'autant plus recherchées qu'elles paraissaient moins l'être, grâce à leur cachet de propreté correcte et d'élégante simplicité. Telles étaient les filles composant le petit troupeau domestique que Mme Cole régissait avec un ordre et une habileté surprenants, étant donnée la légèreté naturelle de jeunes personnes qui ont jeté leurs bonnets par-dessus les moulins. Mais aussi elle n'en gardait dans sa maison aucune qui, après un certain noviciat, se montrât intraitable, et refusât d'en observer les règles. Elle avait ainsi formé peu à peu une petite famille d'amour dont les membres trouvaient si bien leur compte dans une rare alliance de plaisir et d'intérêt d'une part et de décence extérieure de l'autre, avec une liberté secrète illimitée que Mme Cole, qui les avaient choisies autant pour leur caractère que pour leur beauté, les gouvernait sans peine à son propre contentement et au leur.

Elle me présenta donc à ces élèves de choix, qu'elle avait

d'ailleurs prévenues, comme une nouvelle pensionnaire qui allait être immédiatement admise dans toutes les intimités de la maison; sur quoi ces charmantes filles m'accueillirent à bras ouverts, laissant voir que mon extérieur leur plaisait parfaitement. Ceci devait m'étonner et je ne m'y serais guère attendue de personnes de mon sexe, mais elles étaient réellement dressées à sacrifier toute jalousie, toute compétition de charmes, dans l'intérêt commun; elles me considéraient comme une associée qui apportait un bon stock de marchandises dans le commerce de la maison. Elles s'empressèrent autour de moi, m'examinèrent de toutes parts, et, comme mon admission dans cette joyeuse troupe était l'occasion d'une petite fête, on laissa de côté l'ouvrage de parade. Mme Cole, après quelques recommandations spéciales, m'abandonna à leurs caresses et sortit pour ses affaires.

La parité de sexe, d'âge, de profession et de vues créa bientôt

entre nous une familiarité et une intimité aussi grandes que si nous nous connaissions depuis des années. Elles me firent voir la maison, leurs appartements respectifs remplis de meubles confortables et luxueux et, surtout, un spacieux salon où une société joyeuse et choisie se réunissait d'ordinaire en parties de plaisir: les filles y soupaient avec leurs galants, laissant libre carrière à leur licence; la crainte, la modestie, la jalousie leur étaient formellement interdites; c'était, en effet, un des principes de la société que ce qui pouvait manquer en fait de plaisir de sentiment fût compensé, dans une large mesure, pour les sens, par une variété piquante et par tous les charmes de la volupté. Les auteurs et les soutiens de cette secrète institution pouvaient à bon droit, dans leur enthousiasme, se proclamer les restaurateurs de l'âge d'or et de sa simplicité de plaisir, plutôt que de voir leur innocence si injustement flétrie des mots de crime et de honte.

Le soir venu et les volets de la boutique fermés, l'académie fit

son ouverture. Toutes les filles, jetant leur masque de fausse modestie, se livrèrent à leurs galants respectifs pour le plaisir ou l'intérêt, et il convient d'observer que tout représentant du sexe mâle n'était pas indistinctement admis, mais seulement ceux dont Mme Cole avait éprouvé d'avance le caractère et la discrétion. Bref, c'était la maison galante de la ville la plus sûre, la mieux tenue et, en même temps, la plus confortable; tout y était conduit de telle sorte que la décence ne gênât en rien les plaisirs les plus libertins, et, dans la pratique de ces plaisirs, les familiers de la maison d'élite avaient trouvé le secret si rare et si difficile de concilier les raffinements du goût et de la délicatesse avec les exercices de la sensualité la plus franche et la plus prononcée.

Le lendemain, après une matinée consacrée aux caresses et aux

leçons de mes compagnes, nous nous mîmes à table pour dîner, et alors Mme Cole, qui présidait, me donna la première idée de son adresse à diriger ces filles et à leur inspirer pour elle-même de si vifs sentiments d'amour et de respect. Il n'y avait, dans ce petit monde, ni raideur, ni réserve, ni airs de pique, ni jalousies: tout y était gai sans affectation, joyeux et libre.

Après le dîner, Mme Cole, avec l'assistance des jeunes

demoiselles, me prévint qu'il y aurait ce soir même un chapitre à tenir en forme, pour la cérémonie de ma réception dans la confrérie: sous réserve de mon pucelage qui devait, à la première occasion, être servi tout chaud à un amateur, il me fallait subir un cérémonial d'initiation qui, elles en étaient sûres, ne me déplairait pas.

Lancée comme je l'étais et, de plus, captivée par la séduction de

mes compagnes, j'étais trop bien disposée en faveur d'une proposition quelconque qu'elles me pouvaient faire, pour hésiter à

accueillir celle-ci. Je leur donnai, en conséquence, carte blanche[16], et je reçus d'elles toutes force baisers et compliments pour ma docilité et mon bon caractère: «J'étais une aimable fille... je prenais les choses de bonne grâce... je n'étais pas bégueule... je serais la perle de la maison...», etc.

[16] En français dans le texte.

 

Ce point arrêté, les jeunes femmes laissèrent Mme Cole me

parler et m'expliquer les choses. Elle m'apprit alors que «je serais présentée, ce soir même, à quatre de ses meilleurs amis, l'un desquels, suivant les coutumes de la maison, aurait le privilège de m'engager dans la première partie de plaisir»; elle m'assurait, en même temps, que «c'étaient tous de jeunes gentlemen, agréables de leur personne et irréprochables sous tous les rapports; qu'unis d'amitié et liés ensemble par la communauté des plaisirs, ils formaient le principal soutien de sa maison et se montraient fort libéraux envers les filles qui leur plaisaient et les amusaient: de sorte qu'à vrai dire, ils étaient les fondateurs et les patrons de ce petit sérail. Elle avait sans doute, en certaines occasions, d'autres clients avec lesquels elle mettait moins de formes; mais avec ceux-là, par exemple, il n'y avait pas moyen de me faire passer pour pucelle: ils étaient d'abord trop connaisseurs, trop au fait de la ville pour mordre à un tel hameçon; puis ils étaient si généreux pour elle qu'elle eût été impardonnable de vouloir les tromper».

Malgré la joie et l'émotion que cette promesse de plaisir, car c'est

ainsi que je la prenais, excitait en moi, je restai assez femme pour affecter un peu de répugnance, de façon à me donner le mérite de céder à la pression de ma patronne. En outre, je crus devoir observer que je ferais peut-être bien d'aller chez moi m'habiller, pour produire au début une meilleure impression.

Mais Mme Cole, s'y opposant, m'assura «que les gentlemen

auxquels je devais être présentée étaient, par leur éducation et leur goût, fort loin d'être sensibles à cet apparat de toilettes et de parures dont certaines femmes peu sensées écrasent leur beauté, croyant la faire ressortir; que ces voluptueux expérimentés les tenaient dans le plus profond mépris, eux pour qui les charmes naturels avaient seuls du prix et qui seraient toujours prêts à planter là une duchesse pâle, mollasse et fardée, pour une paysanne colorée, saine et ferme en chair; que, pour ma part, la nature avait assez fait en ma faveur pour me dispenser de ne rien demander à l'art». Enfin elle concluait que, dans la présente occasion, la meilleure toilette était de n'en pas avoir.

Ma gouvernante me semblait trop bon juge en ces matières pour

ne pas m'imposer son opinion. Elle me prêcha ensuite, en termes très énergiques, la doctrine de l'obéissance passive et de la complaisance pour tous ces goûts arbitraires de plaisir, que les uns appellent des raffinements et les autres des dépravations; en décider n'était pas l'affaire d'une simple fille, intéressée à plaire: elle n'avait qu'à s'y conformer.

Tandis que je m'édifiais à écouter ces excellentes leçons, on

servait le thé, et les jeunes personnes revinrent nous tenir compagnie.

Après une conversation pleine d'entrain et de gaîté, l'une d'elles,

observant que l'heure de l'assemblée était encore assez éloignée, proposa que chacune de nous fît à la compagnie l'historique de cette période critique de sa vie où elle était, pour la première fois, de fille devenue femme.

Mme Cole approuva l'idée, à condition qu'on m'en dispensât à

cause de ma prétendue virginité et aussi qu'on l'excusât elle-même à cause de son âge. La chose ainsi réglée, on pria Émily de commencer. C'était une fille blonde à l'excès et dont les membres étaient, si c'est possible, trop bien faits, car leur plénitude charnue préjudiciait plutôt à cette délicatesse de forme requise par les meilleurs juges de la beauté; ses yeux étaient bleus, d'une inexprimable douceur, et il n'y avait rien de plus joli que sa bouche et ses lèvres qui se fermaient sur des dents parfaitement blanches et égales.

«Ma naissance et mes aventures, dit-elle, ne sont point assez

considérables pour que vous imputiez à la vanité, de ma part, l'envie de vous faire mon histoire. Mon père et ma mère étaient et sont encore, je crois, fermiers à quarante milles de Londres. Leur aveugle tendresse pour un frère et leur barbarie à mon égard me firent prendre le parti de déserter la maison à l'âge de quinze ans. Tout mon fonds était de deux guinées, que je tenais de ma grand'mère, de quelques schellings, d'une paire de boucles de souliers en argent et d'un dé de même métal. Les hardes que j'avais sur le corps composaient mon équipage. Je rencontrai, chemin faisant, un jeune blond, vigoureux, sain et rougeaud de carnation, d'environ seize ou dix-sept ans, qui allait aussi chercher fortune à la ville. Il trottait en sifflant derrière moi, avec un paquet au bout d'un bâton. Nous marchâmes quelque temps à la queue l'un de l'autre sans nous rien dire. Enfin nous nous joignîmes et convînmes de faire la route ensemble. Quand la nuit approcha, il fallut songer à nous mettre à couvert quelque part. L'embarras fut de savoir ce que nous répondrions en cas qu'on vînt nous questionner. Le jeune homme leva la difficulté, en me proposant de passer pour sa femme. Ce prudent accord fait, nous nous arrêtâmes à une auberge borgne où l'on logeait à pied. Mon compagnon de voyage fit apprêter ce qui se trouva et nous soupâmes en tête à tête. Mais quand ce fut l'heure de nous retirer, nous n'eûmes ni l'un ni l'autre le courage de détromper les gens de la maison, et ce qu'il y avait de comique, c'est que le gars paraissait plus intrigué que moi pour trouver le moyen de coucher seul.

«Cependant l'hôtesse, une chandelle à la main, nous conduisit

au bout d'une longue cour, à un appartement séparé du corps de logis. Nous la suivîmes sans souffler mot, et elle nous laissa dans un misérable bouge, où il n'y avait pour tout meuble qu'un grand vilain grabat et une chaise de bois toute démantibulée. J'étais alors si innocente que je ne pensais pas faire plus de mal en couchant avec un garçon qu'avec une de nos servantes, et peut-être n'avait-il pas eu lui-même d'autres idées, jusqu'à ce que l'occasion lui en inspirât de différentes. Quoi qu'il en soit, il éteignit la lumière avant que nous fussions entièrement déshabillés. Lorsque j'entrai dans le lit, mon acolyte y était déjà et la chaleur de son corps me fit d'autant plus de plaisir que la saison commençait à être froide. Mais que l'instinct de la nature est admirable! Le jeune homme me passant un bras sous les reins se serra contre moi, comme si c'eût été seulement à dessein d'avoir plus chaud. Je sentis fermenter, pour la première fois, dans mes veines un feu que je n'avais jamais connu. Encouragé, je le pense, par ma docilité, il se hasarda de me donner un baiser, que je lui rendis innocemment, sans penser que cela tirât à conséquence. Bientôt ses doigts agirent et il me fit toucher ce que je ne connaissais point. Je lui demandai, avec surprise, ce que c'était: il me dit que je le saurais si je voulais; et n'attendant point ma réponse, il monta immédiatement sur moi. Je me trouvai alors tellement entraînée par un pouvoir dont j'ignorais la cause que je le laissai faire en paix jusqu'à ce qu'il m'arrachât les hauts cris; mais il n'y avait plus à reculer, le maquignon était trop bien en selle pour le désarçonner; au contraire, les efforts que je fis ne lui servirent que mieux. Le chemin une fois frayé, nous veillâmes le plus agréablement du monde jusqu'au jour. Il serait inutile de vous ennuyer par un plus long récit; c'est assez que vous sachiez que nous vécûmes ensemble tant que la misère nous sépara et me fit embrasser la profession.»

Suivant l'ordre de la situation, c'était à Harriett à nous faire son

histoire. Parmi les beautés de son sexe que j'avais vues avant et depuis elle, il en est bien peu qui puissent se flatter d'égaler les siennes: elles n'étaient pas délicates, mais la délicatesse même incarnée, tant avaient de symétrie ses membres petits, mais exactement proportionnés. Sa complexion, blonde comme elle l'était, paraissait encore plus blonde grâce à deux yeux noirs dont l'éclat donnait à son visage plus de vivacité que n'en comportait sa couleur; un léger coloris animait ses joues pâles et diminuait insensiblement pour se fondre dans la blancheur générale. Ses traits d'une finesse de miniature achevaient de lui donner un air de douceur que ne démentait pas son caractère, porté à l'indolence, à la langueur et aux plaisirs de l'amour. Pressée de parler, Harriett sourit, rougit et commença en ces termes:

«Mon père, qui fut meunier près de la ville de York, ayant perdu

ma mère peu de temps après ma naissance, confia mon éducation à une de mes tantes, vieille veuve sans enfants et qui était alors gouvernante ou ménagère chez mylord N..., à sa campagne de ..., où elle m'éleva avec toute la tendresse possible.

«Ayant déjà passé de deux années cet âge que trois lustres

accomplissent, plusieurs bons partis s'empressaient de me prouver leur amour, en me procurant des plaisirs frivoles. J'ignorais encore ceux qui tiennent à l'union des cœurs, quand la nature et la liberté, d'accord avec le penchant, les voient éclore. Si le tempérament me laissa méconnaître ses vives impressions jusqu'à ce terme, bientôt il me dédommagea avec profusion de ce que j'avais ignoré. Heureux moments!

«Deux ans se sont écoulés depuis que, endoctrinée par l'amour,

je perdis, plus tôt qu'on ne devait s'y attendre, ce joyau si difficile à garder, et voici comment: j'étais accoutumée, lorsque ma bonne tante faisait sa méridienne, de m'aller récréer en travaillant sous un berceau que côtoyait une petite rivière, qui rendait ce lieu fort agréable pendant les chaleurs de l'été. Une après-midi que, suivant mon habitude, je m'étais placée sur une couche de roseau, que j'avais fait mettre à ce dessein dans le cabinet, la tranquillité de l'air, l'ardeur assoupissante du soleil, et, plus que tout cela peut-être, le danger qui m'attendait, me livrèrent aux douceurs du sommeil; un panier sous ma tête me servait d'oreiller; la jeunesse et le besoin méprisent les commodités du luxe.

Il y avait au plus un quart d'heure que je dormais, quand un bruit

assez fort, qui se faisait dans la rivière dont j'ai parlé plus haut, dérangea mon sommeil et m'éveilla en sursaut. Imaginez-vous ma surprise lorsque j'aperçus un beau jeune homme, nu comme la main, qui se baignait dans l'onde qui coulait à mes pieds. Ce jeune Adonis était, comme je l'ai su depuis, le fils d'un gentleman du voisinage, qui m'était inconnu jusqu'alors.

«Les premières émotions que me causa la vue de ce jeune

homme tout nu furent la crainte et la surprise; et je vous assure que je me serais esquivée, si une modestie fatale n'eût retenu mes pas; car je ne pouvais gagner la maison sans être vue du jeune drôle. Je demeurai donc agitée par la crainte et la modestie, quoique la porte du cabinet où je me trouvais étant fermée, je n'avais nulle insulte à appréhender. La curiosité anima cependant à la fin mes regards; je me mis à contempler par un trou de la cloison le beau garçon qui s'ébattait dans l'onde. La blancheur de sa peau frappa d'abord mes yeux, et parcourant insensiblement tout son corps, je parvins à discerner une certaine place couverte d'une mousse noire et luisante au milieu de laquelle je voyais un objet rond et souple, qui m'était inconnu et se jouait en tous sens au moindre mouvement de l'eau; mais malgré ma modestie je ne pus détourner mes regards. Enfin toutes mes craintes firent place à des désirs et à des transports, qui semblaient me ravir. Le feu de la nature, qui avait été caché si longtemps, commença à développer son germe; et je connus pour la première fois que j'étais fille.

«Cependant le jeune homme avait changé de position. Il nageait

maintenant sur le ventre, fendant l'eau de ses jambes et de ses bras, du modelé le plus parfait qui se pût imaginer; ses cheveux noirs et flottants se jouaient sur son cou et ses épaules, dont ils rehaussaient délicieusement la blancheur. Enfin le riche renflement de chair, qui, de la chute des reins, s'étendait en double coupole jusqu'à l'endroit où les cuisses prennent naissance, formait, sous la transparence de l'eau ensoleillée, un tableau tout à fait éblouissant.

«Pendant que je résumais en moi-même les sentiments qui

agitaient mon jeune cœur, la vue toujours fixée sur l'aimable baigneur, je le vis se plonger au fond de l'eau aussi rapidement qu'une pierre. Comme j'avais souvent entendu parler de la crampe et des autres accidents que les nageurs ont à craindre, je m'imaginai qu'une telle cause avait occasionné sa chute. Pleine de cette idée et l'âme remplie de l'amour le plus vif, je volai, sans faire la moindre réflexion sur ma démarche, vers le lieu où je crus que mon secours pouvait être nécessaire. Mais ne voyant plus nulle trace du jeune homme, je tombai dans une faiblesse qui doit avoir duré longtemps, car je ne revins à moi que par une douleur aiguë qui ranima mes esprits vitaux et ne m'éveilla que pour me voir, non seulement entre les bras de l'objet de mes craintes, mais tellement prise, qu'il avait complètement pénétré au-dedans de moi-même, si bien que je n'eus ni la force de me dégager ni le courage de crier au secours. Il acheva donc de triompher de ma virginité. Immobile, sans parler, couverte du sang que mon séducteur venait de faire couler et prête à m'évanouir de nouveau, par l'idée de ce qui venait de m'arriver, le jeune gentleman voyant l'état pitoyable où il m'avait réduite, se jeta à mes genoux, les yeux remplis de larmes, en me priant de lui pardonner et en me promettant de me donner toute la réparation qu'il serait en son pouvoir de me faire. Il est certain que si mes forces l'avaient permis dans cet instant, je me serais portée à la vengeance la plus sanglante, tant me parut affreuse la manière dont il avait récompensé mon ardeur à le sauver; quoique à la vérité il ignorât ma bonne volonté à cet égard.

«Mais avec quelle rapidité l'homme ne passe-t-il point d'un

sentiment à un autre? Je ne pus voir sans émotion mon aimable criminel fixé à mes pieds et mouiller de larmes une main que je lui avais abandonnée et qu'il couvrait de mille tendres baisers. Il était toujours nu, mais ma modestie avait reçu un outrage trop cruel pour redouter désormais la contemplation du plus beau corps qu'on puisse voir, et ma colère s'était tellement apaisée que je crus accélérer mon bonheur en lui pardonnant. Cependant je ne pus m'empêcher de lui faire des reproches; mais ils étaient si doux! J'avais tant de soin de lui épargner l'amertume et mes yeux exprimaient si bien cette langueur délicieuse de l'amour qu'il ne put douter longtemps de son pardon; cependant il ne voulut jamais se lever que je ne lui eus promis d'oublier son forfait; il obtint facilement sa demande et scella son pardon d'un baiser qu'il prit sur mes lèvres et que je n'eus pas la force de lui refuser.

«Après nous être réconciliés de la sorte, il me conta le mystère

de mon désastre. M'ayant trouvée, lorsqu'il ressortait de l'eau, couchée sur le gazon, il crut que je pouvais m'être endormie là, sans quelque dessein prémédité. S'étant donc approché de moi et restant en suspens de ce qu'il devait croire, de cette aventure, il me prit à tout hasard entre ses bras pour me porter sur le lit de joncs qui se trouvait dans le cabinet, dont la porte était entr'ouverte. Là, il essaya, selon qu'il me le protesta, tous les moyens possibles pour me rappeler à moi-même, mais sans le moindre succès. Enfin, enflammé par la vue et l'attouchement de tous mes charmes, il ne put retenir l'ardeur dont il brûlait, et les tentations plus qu'humaines que la solitude et la sécurité ne faisaient qu'accroître l'animant de plus en plus, il me plaça alors selon son gré et disposa de moi à sa fantaisie jusqu'à ce que, tirée de mon assoupissement par la douleur qu'il me causait, je vis moi-même le reste de son triomphe. Mon vainqueur, ayant fini son discours et découvrant dans mes yeux les symptômes de la réconciliation la plus sincère, me pressa tendrement contre sa poitrine en me donnant les consolations les plus flatteuses et l'espérance des plaisirs les plus sensibles. Pendant ce temps, mes yeux ne manquaient pas d'entrevoir l'instrument du forfait, et son possesseur employa tant de précautions tendres, il procéda d'une façon si séduisante que, succombant, les feux du désir se ranimèrent dans mon cœur; une seconde fois, je goûtai pleinement les délices de cet instant fortuné.

«Quoique, selon notre accord, je doive ici mettre fin à mon

discours, je ne puis cependant m'empêcher d'ajouter que je jouis encore quelque temps des transports de mon amant, jusqu'à ce que des raisons de famille l'éloignèrent de moi et que je me vis obligée de me jeter dans la vie publique. J'ai donc fini.»

Louise, la brunette piquante et dont je crois inutile de retracer ici

les charmes, se mit alors en devoir de satisfaire la compagnie:

«Selon mes louables maximes, dit-elle, je ne vous, révélerai point

la noblesse de ma famille, puisque je ne dois la vie qu'à l'amour le plus tendre, sans que les liens du mariage eussent jamais joint les auteurs de mes jours. Je fus la rare production du premier coup d'essai d'un garçon ébéniste avec la servante de son maître dont les suites furent un ventre en tambour et la perte de sa condition. Mon père, quoique fort pauvre, me mit cependant en nourrice chez une campagnarde jusqu'à ce que ma mère, qui s'était retirée à Londres, s'y mariât à un pâtissier et me fît venir comme l'enfant d'un premier époux qu'elle disait avoir perdu quelques mois après son mariage. Sur ce pied je fus admise dans la maison et n'eus pas atteint l'âge de six ans que je perdis ce père adoptif, qui laissa ma mère dans un état honnête et sans enfant de sa façon. Pour ce qui regarde mon père naturel, il avait pris le parti de s'embarquer pour les Indes, où il était mort fort pauvre, ne s'étant engagé que comme simple matelot. Je croissais donc sous les yeux de ma mère, qui semblait craindre pour moi le faux pas qu'elle avait fait, tant elle avait soin de m'éloigner de tout ce qui pouvait y donner lieu. Mais je crois qu'il est aussi impossible de changer les passions de son cœur que les traits de son visage.

«Quant à moi, l'attrait du plaisir défendu agissait si fortement sur

mes sens qu'il me fut impossible de ne point suivre les lois de la nature. Je cherchai donc à tromper la vigilante précaution de ma mère. J'avais à peine douze ans que cette partie dont elle s'étudiait tant à me faire ignorer l'usage me fit sentir son impatience. Cette ouverture merveilleuse avait même déjà donné des signes de sa précocité par la pousse d'un tendre duvet, qui, si j'ose le dire, avait pris sa croissance sous ma main et sous mes yeux. Ces sensations délicates et les chatouillements que je sentais souvent m'avaient fait assez comprendre que c'était là le centre du vrai bonheur, sentiment qui me faisait languir avec impatience après un compagnon de plaisir et qui me faisait fuir toute société où je ne croyais pas rencontrer l'objet de mes vœux, pour m'enfermer dans ma chambre, afin d'y goûter, du moins en idées, les délices après lesquelles je soupirais.

«Mais toutes ces méditations ne faisaient qu'accroître mon

tourment et augmenter le feu qui me consumait. C'était bien pis encore lorsque, cédant aux irritations insupportables qui me tourmentaient, je tentais de les guérir. Quelquefois, dans la furieuse véhémence du désir, je me jetais sur le lit et semblais y attendre le soulagement désiré, jusqu'à ce que, convaincue de mon illusion, je me laissais aller aux consolations misérables de la solitude. Enfin, la cause de mes désirs, par ses impétueux trémoussements et ses chatouillements internes, ne me laissait nuit et jour aucun repos. Je croyais cependant avoir beaucoup gagné lorsque, me figurant qu'un de mes doigts ressemblait à mon souhait, je m'en servis avec une agitation délicieuse entremêlée de douleur, car je me déflorais autant qu'il était en mon pouvoir, et j'y allais de si bon cœur que je me trouvais souvent étendue sur mon lit, dans une véritable pâmoison amoureuse.

«Mais l'homme, comme je l'avais bien conçu, possédait seul ce

qui pouvait me guérir de cette maladie; cependant, gardée à vue de la manière que je l'étais, comment tromper la vigilance de ma mère et comment me procurer le plaisir de satisfaire ma curiosité et de goûter une volupté délicieuse et inconnue jusqu'alors à mes sens?

«A la fin, un accident singulier me procura ce que j'avais désiré si

longtemps sans fruit. Un jour que nous dînions chez une voisine, avec une dame qui occupait notre premier, ma mère fut obligée d'aller à Greenwich. La partie étant faite, je feignis, je ne sais comment, un mal de tête que je n'avais pas; ce qui fit que ma mère me confia à une vieille servante de boutique, car nous n'avions aucun homme dans la maison.

«Lorsque ma mère fut partie, je dis à la servante que j'allais me

reposer sur le lit de la dame qui logeait chez nous, le mien n'étant pas dressé, et que, n'ayant besoin que d'un peu de repos pour me remettre, je la priais de ne point venir m'interrompre. Lorsque je fus dans la chambre, je me délaçai et me jetai à moitié nue sur le lit. Là je me livrai de nouveau à mes vieilles et insipides coutumes; la force de mon tempérament m'excitant, je cherchai partout des secours que je ne pouvais trouver; j'aurais mordu mes doigts de rage, de ce qu'ils représentaient si mal la seule chose qui pût me satisfaire, jusqu'à ce que, assoupie par mes agitations, je m'endormis légèrement pour jouir d'un rêve qui, sans doute, devait m'avoir fait prendre les positions les plus séduisantes.

«A mon réveil, je trouvai avec surprise ma main dans celle d'un

jeune homme qui se tenait à genoux devant mon lit et qui me demandait pardon de sa hardiesse. Il me dit qu'il était le fils de la dame qui occupait la chambre; qu'il était monté sans avoir été aperçu par la servante, et que, m'ayant trouvée endormie, sa première résolution avait été de retourner sur ses pas, mais qu'il avait été retenu par un pouvoir irrésistible.

«Que vous dirai-je? Les émotions, la surprise et la crainte furent

d'abord chassées par les idées du plaisir que j'attendais de cette aventure. Il me sembla qu'un ange était descendu du ciel à dessein; car il était jeune et bien tourné, ce qui était plus que je n'en demandais; l'homme était ce que mon cœur désirait de connaître. Je crus ne devoir ménager ni mes yeux, ni ma voix, ni aucune avance pour l'encourager à répondre à mes désirs. Je levai donc la tête, pour lui dire que sa mère ne pouvant revenir que vers la nuit, nous ne devions rien craindre de sa part; mais je vis bientôt que je n'avais pas besoin de l'encourager et qu'il n'était pas si novice que je le croyais, car il me dit que si j'avais connu ses dispositions, j'aurais eu plus à espérer de sa violence qu'à craindre de son respect.

«Voyant que les baisers qu'il imprimait sur ma main n'étaient pas

dédaignés, il se leva, et collant sa bouche sur mes lèvres brûlantes, il me remplit d'un feu si vif que je tombai doucement à la renverse et lui avec moi. Les moments étaient trop précieux pour les perdre en vaines simagrées; mon jeune garçon procéda d'abord à l'affaire principale, pendant qu'étendue sur mon lit je désirais l'instant de l'attaque, avec une ardeur peu commune à mon âge. Il leva mes jupes et ma chemise. Cependant, mes désirs augmentant à mesure que je voyais les obstacles s'évanouir, je n'écoutai ni pudeur, ni modestie, et chassant au loin la timide innocence, je ne respirai plus que les feux de la jouissance; une rougeur vive colorait mon visage, mais insensible à la honte, je ne connaissais que l'impatience de voir combler mes désirs.

«Jusqu'alors je m'étais servie de tous les moyens qui m'avaient

paru propres à soulager mes tourments; mais quelle différence de ces attouchements à mon insipide manuélisation!

«Enfin, après s'être amusé quelque temps avec ma petite fente,

qui palpitait d'impatience, il déboutonne son gilet et son haut-de-chausse, et montre à mes regards avides l'objet de tous mes soupirs, de tous mes rêves et de tout mon amour. Je le parcours des yeux avec délices... mais bientôt je l'accueillis avec ravissement.

«Rien ne me paraissait préférable à la jouissance que j'allais

goûter, de sorte que, craignant que la douleur n'empêchât le plaisir, je joignis mes secousses à celles de mon athlète. A peine poussai-je quelques tendres plaintes.

«Extasiée, je me livrai à ses transports corps et âme, puis je

restai quelque temps accablée par la fatigue et le plaisir.

«C'est ainsi que je vis s'accomplir mes plus violents désirs et que

je perdis cette babiole dont la garde est semée de tant d'épines; un accident heureux et inopiné me procura cette occasion, car ce jeune gentleman arrivait à l'instant du collège et venait familièrement dans la chambre de sa mère, dont il connaissait la situation pour y avoir été souvent autrefois, quoique je ne l'eusse jamais vu et que nous ne nous connussions que d'ouï-dire.

«Les précautions du jeune athlète, cette fois et plusieurs autres,

que j'eus le plaisir de le voir, m'épargnèrent le désagrément d'être surprise dans mes fréquents exercices. Mais la force d'un tempérament que je ne pouvais réprimer, et qui me rendait les plaisirs de la jouissance préférables à ceux d'exister, m'ayant souvent trahie par des indiscrétions fatales à ma fortune, je tombai à la fin dans la nécessité d'être le partage du public, ce qui, sans doute, eût causé ma perte, si la fortune ne m'eût fait rencontré ce tranquille et agréable refuge.»

A peine Louisa avait-elle cessé de parler qu'on nous avertit que

la compagnie était réunie et nous attendait.

Là-dessus, Mme Cole, me prenant par la main, avec un sourire

d'encouragement, me conduisit en haut précédée de Louisa qui nous éclairait avec deux bougies, une dans chaque main.

Sur le palier du premier étage, nous rencontrâmes un jeune

gentleman, extrêmement bien mis et d'une jolie figure: c'était lui qui devait le premier m'initier aux plaisirs de la maison. Il me salua avec beaucoup de courtoisie et, me prenant par la main, m'introduisit dans le salon, dont le parquet était couvert d'un tapis de Turquie et le mobilier voluptueusement approprié à toutes les exigences de la luxure la plus raffinée; de nombreuses lumières l'emplissaient d'une clarté à peine inférieure, mais peut-être plus favorable au plaisir que celle du grand jour.

A mon entrée dans la salle, j'eus le plaisir d'entendre un murmure

d'approbation courir dans toute la compagnie, qui se composait maintenant de quatre gentlemen, y compris mon particulier (c'était le terme usité dans la maison pour désigner le galant temporaire de telle ou telle fille), les trois jeunes femmes, en simple déshabillé, la maîtresse de l'académie et moi-même. Je fus accueillie et saluée par des baisers tout à la ronde; mais je n'avais pas de peine à sentir, dans la chaleur plus intense de ceux des hommes, la distinction des sexes.

Émue et confuse comme je l'étais à me voir entourée, caressée

et courtisée par tant d'étrangers, je ne pus sur-le-champ m'approprier cet air joyeux et de belle humeur qui dictait leurs compliments et animait leurs caresses.

Ils m'assurèrent que j'étais parfaitement de leur goût, si ce n'est

que j'avais un défaut, facile d'ailleurs à corriger: ma modestie. Cela pouvait passer pour un attrait de plus, si l'on avait besoin de ce piment; mais pour eux, c'était une impertinente mixture qui empoisonnait la coupe du plaisir. En conséquence, ils considéraient la pudeur comme leur ennemie mortelle et ne lui faisaient aucun quartier lorsqu'ils la rencontraient. Ce prologue n'était pas indigne des débats qui suivirent.

Au milieu des badinages auxquels se livrait cette joyeuse bande,

on servit un élégant souper; mon galant du jour s'assit à côté de moi, et les autres couples se placèrent sans ordre ni cérémonie. La bonne chère et les vins généreux ayant bientôt banni toute réserve, la conversation devint aussi libre qu'on pouvait le désirer, sans tomber toutefois dans la grossièreté: ces professeurs de plaisir étaient trop avisés pour en compromettre l'impression et la laisser évaporer avec des mots, avant d'en venir à l'action. Des baisers toutefois, étaient pris de temps en temps et si un mouchoir autour du cou interposait sa faible barrière, il n'était pas scrupuleusement respecté; les mains des hommes se mettaient à l'œuvre avec leur pétulance ordinaire. Enfin, les provocations des deux côtés en vinrent à ce point que mon particulier ayant proposé de commencer les danses villageoises, l'assentiment fut immédiat et unanime: il présumait, ajouta-t-il en riant, que les instruments étaient bien au ton. C'était le signal de se préparer: sur quoi la complaisante Mme Cole, qui comprenait la vie, prit sur elle de disparaître; n'étant plus apte au service personnel et satisfaite d'avoir réglé l'ordre de bataille, elle nous laissait le champ libre pour y combattre à discrétion.

Aussitôt son départ, on transporta la table du milieu de la salle

sur l'un des côtés et l'on mit à sa place un sopha. Mon particulier, à qui j'en demandai le motif, m'expliqua que, «cette soirée étant spécialement donnée en mon honneur, les associés se proposaient à la fois de satisfaire leur goût pour les plaisirs variés et, en me rendant témoin de leurs exercices, de me voir dépouiller cet air de réserve et de modestie qui, à leur sens, empoisonnait la gaieté; bien qu'à l'occasion ils prêchassent le plaisir et vécussent conformément à leurs principes, ils ne voulaient pas se poser systématiquement en missionnaires: et il leur suffisait d'entreprendre l'instruction pratique de toutes les jolies femmes qui leur plaisaient assez pour motiver leur genre et qui montraient du goût pour cette instruction. Mais comme une telle ouverture pouvait être violente, trop choquante pour une jeune novice, les anciens devaient donner l'exemple, et il espérait que je le suivrais volontiers, puisque c'était à lui que j'étais dévolue pour la première expérience. Toutefois, j'étais parfaitement libre de refuser: c'était, dans son essence, une partie de plaisir qui supposait l'exclusion de toute violence et de toute contrainte».

Ma contenance exprimait sans doute ma surprise, et mon silence

mon acquiescement. J'étais embarquée désormais et parfaitement décidée à suivre la compagnie dans n'importe quelle aventure:

Les premiers qui ouvrirent le bal furent un jeune guidon des

gardes à cheval et cette perle des beautés olivâtres, la voluptueuse Louisa. Notre cavalier la poussa sur le sopha, où il la fit tomber à la renverse et s'y étendit avec un air de vigueur qui annonçait une amoureuse impatience. Louisa s'était placée le plus avantageusement possible; sa tête, mollement appuyée sur un oreiller, était fixée vis-à-vis de son amant et notre présence paraissait être le moindre de ses soucis. Ses jupes et sa chemise levées nous découvrirent les jambes les mieux tournées qu'on pût voir et nous pouvions contempler à notre aise l'avenue la plus engageante bordée et surmontée d'une agréable toison qui se séparait sur les côtés. Le galant était débarrassé de ses habits de dentelles et nous montrait sa virilité à son maximum de puissance et prête à combattre; mais, sans nous donner le temps de jouir de cette agréable vue, il se jeta sur son aimable antagoniste, qui le reçut en véritable héroïne. Il est vrai que jamais fille n'eut comme elle une constitution plus heureuse pour l'amour et une vérité plus grande dans l'expression de ce qu'elle ressentait. Nous remarquâmes alors le feu du plaisir briller dans ses yeux, surtout lorsqu'elle fut aiguillonnée par l'instrument plénipotentiaire. Enfin, les irritations redoublèrent avec tant d'effervescence qu'elle perdit toute autre connaissance que celle de la jouissance qu'elle éprouvait. Alors elle s'agita avec une fureur si étrange qu'elle remuait avec une violence extraordinaire, entremêlant des soupirs enflammés à la cadence de ses mouvements et aux baisers de tourterelles, aux pénétrantes et inoffensives morsures qu'elle échangeait avec son amant, dans une frénésie de délices. Enfin, ils arrivèrent l'un et l'autre à la période délectable. Louisa, tremblante et hors d'haleine, criait par mots entrecoupés:

«Ah! monsieur, mon cher monsieur..., je vous... je vous prie... ne

m'épar... gnez... ne m'épargnez pas... ah!... ah!...»

Ses yeux se fermèrent langoureusement à la suite de ce

monologue et l'ivresse la fit mourir pour renaître plus tôt sans doute qu'elle n'aurait voulu.

Lorsqu'il se trouva désarçonné, Louisa se leva, vint à moi, me

donna un baiser et me tira près de la table, où l'on me fit boire un verre de vin, accompagné d'un toast honnêtement facétieux de l'invention de Louisa.

Cependant, le second couple s'apprêtait à entrer en lice; c'étaient

un jeune baronnet et la tendre Harriett. Mon gentil écuyer vint m'en avertir et me conduisit vers le lieu de la scène.

Harriett fut donc menée sur la couche vacante. Rougissant

lorsqu'elle me vit, elle semblait vouloir se justifier de l'action qu'elle allait commettre et qu'elle ne pouvait éviter.

Son amant (car il l'était véritablement) la mit sur le pied du sopha

et, passant ses bras autour de son cou, préluda par lui donner des baisers savoureusement appliqués sur ses belles lèvres, jusqu'à ce qu'il la fît tomber doucement sur un coussin disposé pour la recevoir, et se coucha sur elle. Mais, comme s'il avait su notre idée, il ôta son mouchoir et lui découvrit la poitrine. Quels délicieux manuels de dévotion amoureuse! Quel fin et inimitable modelé! petits, ronds, fermes et d'une éclatante blancheur, le grain de la peau si doux, si agréable au toucher et leurs tétins, qui les couronnaient, de véritables boutons de rose! Après avoir régalé ses yeux de ce charmant spectacle, régalé ses lèvres de baisers savoureux imprimés sur chacun de ces délicieux jumeaux, il se mit en devoir de descendre plus bas.

Il leva peu à peu ses jupes et exposa à notre vue la plus belle

parade que l'indulgente nature ait accordée à notre sexe. Toute la compagnie qui, moi seule exceptée, avait eu souvent le spectacle de ces charmes, ne put s'empêcher d'applaudir à la ravissante symétrie de cette partie de l'aimable Harriett, tant il est vrai que ces beautés admirables étaient dignes de jouir d'une éternelle nouveauté. Ses jambes étaient si délicieusement façonnées qu'avec un peu plus ou un peu moins de chair, elles eussent dévié de ce point de perfection qu'on leur voyait. Et le gentil sillon central était chez cette fille en égale symétrie de délicatesse et de miniature avec le reste de son corps. Non, la nature ne pouvait rien offrir de plus merveilleusement ciselé. Enfin un ombrage épais répandait sur ce point du paysage un air de fini que les mots seraient impuissants à rendre et la pensée même à se figurer.

Son cher amant, qui était resté absorbé par la vue de ces

beautés, s'adressa enfin au maître de ces ébats et nous le montra qui par sa taille méritait le titre de héros aux yeux d'une femme. Il se plaça et nous aperçûmes toutes les gradations du plaisir; les yeux humides et perlés de la belle Harriett, le feu de ses joues annoncèrent le bonheur auquel elle était près d'atteindre. Elle resta quelque temps immobile, jusqu'à ce que, les aiguillons du plaisir se dirigeant vers le point central, elle ne pût retenir davantage ses transports; ses mouvements, d'accord avec ceux de son vainqueur, ne faisaient que s'accroître; les clignotements de leurs yeux, l'ouverture involontaire de leurs bouches et la molle extension de tous les membres firent enfin connaître à l'assemblée contemplative l'extase suprême.

L'aimable couple garda dans le silence cette dernière situation,

jusqu'à ce qu'enfin un baiser langoureux donné et repris marqua le triomphe et la joie du héros qui venait de vaincre.

Dès qu'Harriett fut délivrée, je volai vers elle et me plaçai à son

côté, lui soulevant la tête, ce qu'elle refusa en reposant son visage sur mon sein, pour cacher la honte que lui donnait la scène passée, jusqu'à ce qu'elle eût repris peu à peu sa hardiesse et qu'elle se fût restaurée par un verre de vin, que mon galant lui présenta pendant que le sien rajustait ses affaires.

Continuer : partie 2 sur 3