Mâadith
Justification du Tirage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Le djaouak de Kralouk chante plus haut que le cri du corbeau; son chant vole au-dessus des pigeons bleus, dit le musicien avec emphase. Et, regarde, il n’y a qu’un aigle planant sur nous.
L’oiseau de proie étend ses ailes comme l’arc de deux sourcils contre la face du ciel.
D’une pièce donnant sur la terrasse, un appel vient à ma rencontre:
—Entre ici, ma fille.
Je soulève un rideau de cotonnade rayée. Une femme, toute bruissante de bijoux, quitte la natte où elle était assise pour me donner le baiser ami. C’est la femme de l’Homme au djaouak.
—Mon nom est Louinissa, dit-elle.
—Tu es avec la beauté.
—Non, mais plutôt avec la vieillesse.
—Pas encore. Tu n’as que l’âge de la paix; celui du renoncement est loin.
Elle sourit, gracieuse et touchée. Elle a le type berbère souligné de muscles fins, réguliers, mais moins distingué et sans les lignes voluptueuses et hautaines qui caractérisent la beauté arabe plus saisissante, moins familière. Les yeux sont gris sous l’arcade accusée des sourcils épais. Sa lourde coiffure en forme de turban, les larges plaques d’argent ciselées, émaillées, incrustées de corail et de verroteries de ses parures, indiquent sa nationalité kabyle. Elle est affectueuse et pondérée, immédiatement confiante en gestes et en paroles spontanés qui la font plus proche de ma qualité de Française, mais plus inaccessible aux nuances subtiles et nombreuses que j’apporte dans mes relations musulmanes, même avec mes plus anciens amis d’Islam. Obtiendrai-je d’elle quelque rapide éclaircissement?
—O Louinissa, quelle femme désirait me voir dans cette maison? Serait-ce toi?
—Non; elle sera bientôt ici.
—Qui est-elle?
—Une renégate; mais nous l’aimons et c’est une abandonnée qui était de ma famille.
Louinissa se préoccupe de faire du café. Sur les braises du kanoun, le précieux vase d’argile, elle fait bouillir la liqueur odorante et savoureuse. Kralouk raconte un épisode de sa vie, accroupi en face de nous dans l’embrasure de la porte où flotte le rideau rayé:
—Un jour d’entre les jours, je remontais vers le Djurdjura en compagnie de marchands du M’zab qui voulaient vendre et faire aussi métier d’usuriers en Kabylie. Les Kabyles sont bêtes comme des moutons et têtus comme les fourmis: il faut les bousculer et les tondre. Moi, je suis du Sahara; mais tous les pays m’appartiennent. Les Kabyles n’ont pas beaucoup d’argent: cependant ils aiment les récits et leurs montagnes sont bonnes pour y accrocher le nid d’une maison. Leurs femmes sont fidèles plus que celles des Arabes. J’ai vu Louinissa dans les jardins de Tessala. Elle ne voilait pas son visage et n’avait point l’impudeur d’une courtisane. Je l’ai voulue à cause de la couleur de ses yeux.
Il se tait soudain et se penche, l’oreille attentive à un pas léger, presque imperceptible, qui gravit les marches.
—_Hada hîa_,—c’est elle, murmure Louinissa.
D’un souple bond de chat, Kralouk s’est éloigné de la porte. Le rideau s’écarte lentement. Un corps féminin, raide et sombre, se découpe dans la lumière. Voici celle que nous attendions.
Elle ne m’est pas étrangère. Je la connais. Je l’ai vue dans un jardin de cyprès et de roses. Je l’ai revue dans l’ouvroir et dans le petit dispensaire d’une cité modeste où toutes les bouches redisaient le nom de sœur Cécile avec amour. Il n’y a pas une année de tout cela: mais tant d’événements se sont écoulés dans ce bref espace de temps que je suis moins surprise qu’il ne conviendrait, peut-être, en retrouvant sœur Cécile dans la maison de l’Homme au djaouak.
Le Père André est mort, dont le geste largement humain, divinement indulgent, régnait sur la colline où la basilique demeure, mais vide, me semble-t-il, du meilleur de ses saints. Comme en France, la laïcisation a frappé à leur tour les couvents et les communautés nord-africaines. Les religieuses ont essaimé tels des vols troublés d’abeilles diligentes chassées hors des ruches. Les plus âgées se sont réfugiées dans quelques maisons-mères tolérées; les plus actives se sont expatriées. Mère Augusta est en Italie. Je comprends maintenant pourquoi ses lettres n’ont jamais répondu à mes questions concernant la petite novice qui tenait une si large place dans son affection et sa pieuse fierté. Qu’est-il arrivé? A la suite de quelles péripéties, connues ou inconnues de la supérieure que sœur Cécile faisait profession de tant admirer et aimer, la convertie est-elle dans ce logis si peu canonique et si essentiellement musulman?
Oui, je vous reconnais bien, Mâadith-Cécile. Vous êtes encore très monastique sous un chapeau de paille noire, votre passionné visage auréolé de floconnants cheveux mordorés, votre corps mince pris implacablement dans une robe de drap brun, très laïque. Et vous êtes toujours étrangement, presque amoureusement jolie.
Elle ne me tend pas la main. Elle me regarde à peine, et, d’une voix impersonnelle, prononce, en ce français correct, avec cet accent précieux qui détonnent dans ce cadre et cette atmosphère:
—Je vous remercie d’être venue. Je savais par les Arabes que vous étiez à Constantine. Hier matin vous m’avez dépassée dans la rue sans prendre garde à moi. J’ai pensé que vous agissiez de la sorte par intention. Mon cousin Kralouk se trouvait là. Je l’ai prié de se mettre à votre recherche et d’obtenir que je puisse vous voir et vous parler. Je vous remercie…
—Ma sœur Cécile…—J’ai hésité un instant; mais, comprenant, elle fait un signe d’acquiescement pour cette appellation.—Ma sœur Cécile, je n’ai pas souvenir de notre fortuite rencontre. Si je vous avais reconnue, je n’aurais pas différé de vous entretenir… du passé et… de votre présent. Vous fûtes donc bien inspirée en me dépêchant Kralouk. J’ignorais votre parenté…
—Louinissa est une Kabyle du village d’Ighli, le village de Mâadith. Sa famille était alliée à ma famille disparue, de là notre cousinage et, par extension, ma parenté avec Kralouk.
Elle a repris, en dépit du costume, les attitudes de la novice au jardin des cyprès et, comme là-bas, j’ai l’impression d’un manque de sincérité.
Elle s’assied sur la natte, le buste rigide gêné par le corsage sévèrement baleiné de sa robe. Entre les boucles de ses cheveux, la petite croix sarrasine tatouée ressemble à une bizarre ferronnerie. Elle prend une tasse de café, s’assure que je suis servie et hume le fin breuvage maure, les yeux mi-clos, les narines voluptueuses, puis son visage revêt l’expression voulue, grave et factice. Elle parle:
—J’aurais beaucoup à vous dire. Vous saurez comment la Providence me fit découvrir ces braves gens. Ils sont tolérants et bons, déférents et affectueux, prodigues pour moi dans leur médiocrité. Cependant je vis des heures de profondes peines. J’ai gardé la foi; mais le milieu indigène, invariablement soupçonneux contre tout ce qui n’est pas lui-même, me rend difficile une existence toute selon Jésus. D’autre part je me sens en butte à la méfiance chrétienne à cause de mon origine et de mon entourage immédiat.
—Êtes-vous restée en communications avec Mère Augusta, sœur Cécile?
—Non.—Et elle détourne la tête.
—Oh! pourquoi?
—Il y a des choses que Mère Augusta ne pourrait concevoir, affirme-t-elle le visage subitement durci.
—Elle avait une grande intelligence et vous aimait infiniment. Certes, elle était capable de tout comprendre de ce qui vous concernait.
Le visage étroit reste dur et incrédule, empourpré d’une rougeur fugace à cause de mon accent de reproche. J’insiste:
—Ne lui avez-vous jamais écrit?
—Non.
—Savez-vous où elle est?
—Non.
L’intonation, plus encore que le mot bref, témoigne nettement d’une parfaite indifférence. Le règne de la supérieure est aboli dans son cœur. Je l’attaque sur un autre terrain:
—Le Père André vous eût été d’un bon conseil et d’un grand secours.
—Il est mort.
Elle jette cela les yeux clos, avec le même visage de volupté qu’elle avait tout à l’heure en buvant son café. Un instant, j’éprouve le vertige d’entrevoir un abîme qui est l’âme de Mâadith, ou de sœur Cécile, ou de leur double et nouvelle incarnation, la cousine de Kralouk et de Louinissa. Évidemment, la convertie garde rancune à l’aumônier des doutes qu’il nourrissait. D’une voix unie, elle ajoute:
—Il est mort pendant que je m’occupais encore du dispensaire, quelques mois avant l’époque où je devais prononcer mes vœux définitifs. La laïcisation survenue, empêcha cet aboutissement de ma conversion. En ce moment, je gagne ma vie par des leçons de broderie aux filles des riches musulmans. Je suis aussi appelée parfois comme garde-malade, la nuit.
Je la devine pleine de restrictions et du désir de se raconter davantage.
—Je reviendrai vous voir, sœur Cécile, à moins que vous préfériez affronter mon hôtel.
—Demain, si vous le permettez.
—Je vous attendrai.—Et, en arabe:—Louinissa, s’il te plaît d’accompagner Mâadith, tu seras la bienvenue.
La femme de Kralouk est sensible à l’attention, mais elle répond négativement:
—Dieu te le rende! Je ne pourrai pas; j’ai promis de «_passer le henné_» aux filles de Bouhadad; leur frère se marie dans six jours.
Elle ne saurait, en effet, manquer à la délicate opération, comme à la manipulation des fards, pour lesquelles son habileté doit être avérée. Dans six jours, les filles de Bouhadad pourront montrer aux coquettes invitées des noces de leur frère, les belles mains de fête, les fines mains peintes couleur de cuir filali et de corail. Sœur Cécile a baissé ses larges yeux, trop brillants de satisfaction devant la réponse de sa cousine. Que me dira-t-elle demain? Toute la vérité selon sa conscience religieuse ou quelque aventure alambiquée selon sa race, quelque conte où ne seront que reflets et apparences?
Je me lève pour partir; sœur Cécile me suit et Kralouk, qui n’a pas cessé de nous observer en silence, dit alors:
—Mâadith est mal habillée. Son vêtement est comme la peau d’un être difforme qui s’attache à son corps par maléfice. C’est parce que la robe européenne n’aime pas le corps de Mâadith la Kabyle. Regardez la différence entre elle et les autres femmes chrétiennes! Quand leurs époux les promènent ainsi, ils semblent crier à tous les hommes:—«Celle-ci est à moi; mais vos yeux peuvent la posséder comme si elle était dévêtue; cependant, n’y touchez pas autrement.»—Imbéciles! C’est avec les yeux qu’on commence à prendre.
Sœur Cécile fronce les sourcils.
—Ma petite sœur, j’ai l’intention d’écrire à Mère Augusta. Je lui dirai notre rencontre inattendue. Son grand cœur sensible en sera touché.
—Comme il vous plaira.
L’indifférence absolue s’accuse plus encore. Qu’importe qu’on écrive à la supérieure; ce n’est pas Mâadith qui écrira. Comme autrefois la novice ayant tout oublié de la petite chevrière, il y a là un chapitre du passé dont elle n’éprouve aucun besoin de se souvenir.
Le lendemain, dans ma chambre d’hôtel, elle me parut avoir l’allure plus ferme et le geste moins ambigu. Elle commença sans préambule:
—N’étiez-vous pas en visite chez nous, lorsque, pour la première fois, je vis et je soignai Kralouk au dispensaire, sans savoir quel rôle ma destinée lui réservait près de moi?
—Oui, et je me rappelle que, dans un besoin de confidence qui ne vous était pas habituel, vous m’avez un peu parlé de ce conteur blessé, des scrupules exagérés et des réminiscences provoqués en vous par son audacieux langage.
—Depuis ce temps, j’avais toujours eu de ses nouvelles, témoignage de reconnaissance pour mes soins, je suppose. Entre indigènes, les messages sont aisés et rapides. Il me faisait savoir par les uns ou par les autres quelles étaient ses aventures et ses lieux de résidence.
Un jour, j’appris qu’il était passé chez les Sœurs Blanches dont l’hôpital fut mon premier refuge. Ce chanteur errant avait facilement découvert toutes mes humbles traces. Une autre fois, il me fit demander le nom de mon village. Je répondis à son émissaire que c’était Ighli et que je souhaitais qu’il retrouvât les traces de mon frère Ouali.
—Ah! sœur Cécile, vous qui ne vouliez plus vous souvenir du passé!…
—Mon intention était louable; ses recherches, sa curiosité, la Providence, pouvaient lui fournir quelque indice. Si cruel qu’ait été mon frère, je lui pardonne, car les premiers enseignements de notre vie ne nous apprirent pas à discerner le mal du bien, et j’aurais aimé savoir ce que ce fils de mon père et de ma mère était devenu. Kralouk ne me transmit rien le concernant; mais bientôt, il m’annonça qu’il épousait une femme originaire d’Ighli et qui se trouvait être ma parente.
A ce moment du récit de sœur Cécile, la physionomie du musicien s’est imposée à mes yeux, avec une bizarre expression de victorieuse malice, puissante, obstinée, fanatique un peu…
—Ah! s’écrie la convertie, pourquoi ai-je dû quitter le dispensaire, ma compagne, notre chapelle! Pourquoi?… La loi nous a frappées comme un châtiment immérité. Que de larmes le jour où nous nous sommes séparées de nos enfants et de nos malades! Des tentatives en notre faveur, il ne m’est resté que cette copie de la pétition adressée au Ministre et au Gouverneur Général de l’Algérie par les notables indigènes de notre petite ville désolée. Lisez-la.
*
«Louange au Dieu unique.
«C’est de lui que nous implorons le secours.
«Nous adressons le salut, depuis le commencement jusqu’à la fin, à celui qui occupe une très haute situation, l’excellent, l’honoré, l’illustre, le pur, le parfait, le protégé de Dieu, le respecté, le glorieux, le puissant,—que son élévation et sa puissance soient durables!
«Nous, habitants indigènes de …, nous avons appris avec joie que dans le discours prononcé à Alger le 30 mai 1908, Monsieur le Gouverneur Général s’est exprimé en ces termes:
«—_Nos populations indigènes savent que notre ambition est de les rapprocher de plus en plus de la grande famille française, de les élever jusqu’à elle par le progrès de leur bien-être, par les bienfaits de l’enseignement et de l’assistance._
«Ces paroles ont fait épanouir nos cœurs. Nous avons constaté que la France n’a jamais failli aux engagements qu’elle a pris, aussi est-ce avec confiance que nous vous adressons la présente supplique.
«Il existe à …, au quartier des Oulad-Seultan, hors la porte Bab-es-Sebt, un établissement pour le bien du pauvre et du malade. Depuis longtemps, des religieuses s’y dévouent sans espoir d’autre rémunération que celle de Dieu.
«La fermeture de cet établissement nous plongerait dans la douleur: les enfants qui y trouvent un travail honorable retourneraient à la misère, les malades à tous leurs maux. Qu’il soit épargné!—Cette maison a aussi toute notre confiance parce que notre religion y est respectée.
«Nous avons révélé ce que recélaient nos cœurs, car nous avons un ferme espoir dans votre bonté.
«Puisse Dieu prolonger votre existence et vous prodiguer ses faveurs.»
*
Plus de deux cents noms arabes signaient la supplique.
—Et après cela, ma sœur Cécile?
Elle hésita longuement. Ses doigts s’allongeaient, puis se rétractaient sur ses genoux; ses ongles bombés griffaient la laine de sa robe.
—Après cela…, nous sommes revenues à la maison-mère, sœur Bénigne et moi. Quand notre supérieure a décidé de se réfugier en Italie, sœur Bénigne, malgré son âge, a voulu la suivre. Moi, je les suivais toutes les deux…
—De votre plein gré, n’est-ce pas?
Elle eut un sourire équivalant à un haussement d’épaules:
—Mâadith n’était qu’une chèvre perdue et sœur Cécile appartenait à la communauté…
Le jour se retirait de la chambre. Au dehors régnait déjà l’apaisement du crépuscule.
—Il faut que je m’en aille, dit brusquement la petite religieuse sans voile.
—Je vous accompagne. Nous rejoindrons Louinissa chez Bouhadad.
Je craignais, si je la rendais à elle-même et à son nouveau milieu, si une nuit et une journée peut-être nous séparaient, je craignais que ne s’émoussât son désir de se raconter à moi, et je n’apprendrais jamais la suite de son récit. Elle accepta ma proposition.
Nous descendîmes dans la rue étroite aux maisons hautes. Un minaret pointait vers un croissant de lune. Au seuil des cafés maures, les pots de basilics exhalaient leur senteur fraîche et amère. Sur les nattes et les bancs larges, des burnous drapaient des silhouettes affaissées et somnolentes; des faces extasiées de fumeurs de kif trouaient la pénombre; point de bavardages, mais les petits bruits réguliers des joueurs de dames et de dominos. Suivant le rythme de quelque mélopée, la tête des Arabes citadins dodelinait près de la raideur hiératique des nomades aux profils secs. A l’intérieur de ces lieux de réunion et de songeries tranquilles, toute une floraison naïve décorait les murs: fleurs rigides, imprévues et impossibles, parmi lesquelles s’ébattaient d’invraisemblables oiseaux. En caractères koraniques, peints de vermillon et alternant avec la main protectrice, les mots sacrés flamboyaient:
«_Au nom de Dieu le Clément et le Miséricordieux._»
—Sœur Cécile, dites-moi comment vous êtes partie avec vos deux mères, et comment vous êtes restée seule.
Elle se troubla infiniment, mais ce ne fut qu’une surprise; elle répondit d’un ton posé:
—J’ai manqué le bateau.
—Ah!…
Le voilà donc le mensonge, ou, tout au moins, voici qui n’est pas toute la vérité! Sous mon regard incrédule, elle garde des paupières closes dans un visage figé.
—J’ai quitté nos sœurs au moment où elles s’engageaient sur la passerelle du paquebot. C’était pour une commission oubliée. Je pensais avoir le temps; mais un incident m’a attardée. Quand je suis revenue sur les quais, le navire se trouvait déjà au milieu du port.
—Sœur Cécile, quel désespoir pour Mère Augusta, les autres!…
—Elles ne durent pas avoir tant d’inquiétudes sachant que je regagnerais le couvent avec les sœurs qui les avaient escortées.
—C’est ce que vous avez fait?
—Oui; mais je ne pouvais y demeurer toujours.
—Vous pouviez prendre le courrier suivant.
—Seule, je n’en ai pas eu le courage.
—Et maintenant, comment vous ai-je trouvé à Constantine?
Je la sens se cabrer tout à coup devant ma curiosité. Elle se détourne légèrement, sourit; l’Homme au djaouak nous rejoint. C’est fini, sœur Cécile ne parlera plus… Chez Bouhadad peut-être, si l’atmosphère ne l’influence pas.
—Tu nous suivais, Kralouk?
—Vous êtes passées devant le café où je jouais pour des gens de Sétif. Je leur ai dit:—«La ghesba d’un berger tellien peut vous suffire. Mes frères, vous avez assez entendu le djaouak de Kralouk.»—Ils m’ont jeté beaucoup d’argent. J’en ai laissé un peu à terre et j’ai suivi une double piste de gazelles pour vous rejoindre. Louange à Dieu!
Dans le logis de Bouhadad, une voix hargneuse répondit au coup du heurtoir de bronze:
—Qui est-ce?
—Une amie, puis Mâadith.
Un guichet s’ouvrit dans la porte épaisse et basse sous la voûte sculptée au couteau.
—Quel homme vous accompagne?
—L’homme s’en va.
—Entrez avec la santé.
La porte entrebâillée se referma vite, poussée par les lourdes mains de la négresse gardienne du seuil. La cour intérieure était éclairée de cierges. Des jasmins s’enroulaient autour des colonnes; légers et nombreux de fleurs et de feuilles délicates, ils montaient éperdûment vers les galeries et les terrasses, cherchant un espace plus bleu que la maison bleue. Et c’était la maison strictement close, jalouse de son paradis intérieur, la maison où l’art précieux des faïences s’offre en harmonie colorée, où la fraîcheur et la lumière exultent aux blancheurs azurées des murailles, où l’on ne souhaite rien sinon vivre tel ce citadin aux doigts bagués de diamants et de cornaline qui existe si lentement, parmi la grâce et les parfums des femmes, dans une béatitude enchantée.
Bouhadad l’heureux, gras et paisible, fumait allongé sur un tapis syrien. Par intervalles, il échangeait quelques mots avec les groupes féminins de ses deux épouses, de ses filles et de leurs servantes. Une aïeule sévère, assise près de lui, égrenait un chapelet, ayant sur les genoux son petit-fils, le dernier-né. Entre des cassolettes d’argent, des coupes de bois et des bassins de cuivre, des mortiers pleins de poudre de henné et de poussière de kehoul, des buires et des flacons d’essences, Louinissa officiait.
On nous accueillit avec la jolie affabilité de certains milieux indigènes des villes, d’hospitalité moins large, mais plus gracieuse que celle des gens de la steppe, nobles, hautains et volontiers silencieux. Cependant, cette affabilité se nuançait de restrictions à l’égard de sœur Cécile. La convertie,—dans ce lieu, il convenait de dire: la renégate,—le sentait; ses joues étaient enflammées, ses yeux plus noirs et plus éclatants. Elle souffrait, d’une souffrance qui n’attendrissait pas ses sensibilités intuitives, mais les révoltait un peu; elle souffrait dans un orgueil incoercible, trop fier pour abdiquer, trop vaniteux pour se modifier ou s’assouplir aux raisons d’autrui. Mâadith, qui dissimulait si bien tant de choses, ne dissimulait pas cette souffrance-là. Son regard, sous l’onction voulue des paroles de la religieuse, laissait percer l’esprit rebelle et combatif de la Berbère. Elle serrait ses lèvres amincies jusqu’à ressembler à une égratignure pourpre dans sa figure.
Elle me présenta deux adolescentes, ses élèves, qui m’assaillirent de questions:
—Pourquoi venir avec elle? Est-ce à cause de la nuit prochaine? Ne sais-tu pas qu’elle marche toujours seule dans la rue comme les pauvres et comme les Françaises? Où étiez-vous ensemble et qu’avez-vous dit?
—Des choses nombreuses que nous n’avons pas le temps de répéter.
—Cela est bien, remarque d’une voix sèche Lella Rouhoum, l’aïeule. Cela est bien si ce sont des choses dont on a déjà trop parlé ici.
Le visage de sœur Cécile flambe comme un feu de palmes sèches et ces deux femmes échangent un regard aigu. A mi-voix je demande à la petite nonne si elle n’a pas risqué quelque tentative de prosélytisme, s’aliénant ainsi les sympathies de la grand’mère traditionaliste.
—Non, mais elle m’en veut, et d’autres m’en veulent, de ne pas être revenue à l’Islam. Je me suis bornée parfois, sans faire de zèle, à parler au nom de la morale religieuse et d’un idéal à mettre dans la vie inférieure qu’elles vivent.
Lella Rouhoum échange un nouveau regard avec mon interlocutrice et, s’adressant à moi:
—Nous savons que l’esprit chrétien tourmente Mâadith. Pour moi, sa pensée m’est indifférente, car je suis vieille; mais son haleine est désagréable à cette maison. Elle parle et la tête des jeunes filles tremble sur leur cou mince; elles l’inclinent à gauche ou à droite, les yeux fermés par sortilège et ignorance; quand leurs yeux s’ouvrent, ils voient le chemin quitté et ils pleurent.
Ce n’est pas ici que sœur Cécile achèvera ses confidences ni rachètera ses péchés en sauvant des âmes.
Nous avons attendu que Louinissa eût terminé son importante besogne. Nous buvions du café et goûtions à des confitures de cerises parfumées au girofle et au jasmin. Bouhadad s’était inconsciemment endormi et, comme le petit enfant dormait aussi sur les genoux de l’aïeule, celle-ci le posa à côté du père. Attentive à tous les gestes et à toutes les paroles, elle acheva son chapelet; puis, s’isolant dans la pensée unique et rituelle, debout, agenouillée ou baisant le sol, elle pria, grave, inflexible et pieuse.
Il est tard. Bouhadad réveillé nous offre l’un de ses serviteurs pour nous ramener chacune jusqu’à notre logis. Nous sommes de nouveau dans les ruelles, éclairées surtout par les lampes brûlant au fond des échoppes. Le serviteur de Bouhadad, armé d’un lourd bâton qui signale son rôle et son importance, nous précède de quelques pas. J’ai désiré qu’on allât d’abord chez Louinissa. Je ralentis volontairement notre marche. J’hésite à interroger sœur Cécile pour reprendre notre conversation de l’après-midi; je redoute le sursaut rétractile et méfiant de Mâadith. Mais voici que sa petite main prend mon bras; elle paraît vouloir poursuivre son récit sous le charme d’un sincère abandon.
—A la suite de ma triste aventure du paquebot manqué, j’eus beaucoup de peine à reconquérir ma vaillance accoutumée, la sérénité dont sœur Bénigne m’avait donné l’exemple, la paix du cœur que Mère Augusta possédait à un si haut degré. La communauté me sembla vide de tout esprit fraternel et le couvent lugubre comme un désert. Je pleurais en parcourant les allées, entre les plates-bandes si tendrement cultivées jadis par ma vieille compagne. Je m’abstenais de porter des fleurs à la chapelle, me souvenant que le Père André m’avait dit que ce n’était pas un geste méritoire, parce que j’y prenais trop de plaisir. Je demeurais fervente, mais troublée; active, mais avec effort; dépaysée et possédée d’une vague détresse. Ardente à mes prières; mais accoutumée à surveiller scrupuleusement ma conscience, j’étais effrayée de me découvrir moins de résignation qu’un esprit de vindicative rancune contre la nouvelle destinée que me créaient les lois des hommes et que permettait la volonté de Dieu. Surtout, après la liberté du dispensaire et d’une vie monastique vécue seulement à deux, je souffrais de la vie en nombre, sous une discipline sévère, séparée des saintes femmes qui m’avaient appris à tout supporter et à tout aimer. Il y eut un nouveau départ de quelques-unes d’entre nous pour la Hollande et pour l’Italie. Le couvent ne devait abriter que de vieilles, de très vieilles religieuses, impotentes pour la plupart, et l’on ignorait combien de temps il leur serait permis d’y rester. Un instant, je fus tentée de rejoindre Mère Augusta; mais j’éprouvai une indomptable épouvante à la perspective de l’exil en pays inconnu. Certainement la Providence me réservait une autre mission…
Elle s’interrompt. Je risque discrètement:
—Comment avez-vous quitté le couvent?
Nous avons atteint la maison de l’Homme au djaouak. Sœur Cécile dit très vite, avec une attitude déjà différente et en s’éloignant de moi:
—Une ancienne élève de nos sœurs s’occupait de procurer des situations honorables aux religieuses laïcisées. Elle m’en offrit une ici. Il s’agissait de l’éducation de deux enfants dans une famille d’officier. J’acceptai… L’officier a changé de garnison… Il voulait m’emmener…—Elle sourit, d’un sourire énigmatique et délicieux.—J’ai refusé, car ce n’était pas une maison suffisamment chrétienne. Alors, dans la rue, j’ai rencontré Kralouk et Louinissa.
—Vous vous êtes reconnus?
—Le musicien et moi, oui.—«C’est toi qui m’as guéri! s’est-il écrié. C’est toi, Mâadith du village d’Ighli.»—Louinissa a écarté son voile et m’a saisie dans ses bras:—«O fille du fils de mon oncle, c’est toi que Ouali perdit, c’est toi que les chrétiens ont prise et que nul n’a réclamée; la maison de mon seigneur est à toi.»—C’était le refuge matériel; je me suis restituée en partie à ma famille musulmane. Il se peut que je l’amène à la connaissance du vrai Dieu.
De ce long récit, tout est vraisemblable et cependant… Qui me dira quelles sont les parts du mensonge et de la vérité dans les paroles de sœur Cécile? Je sonde ses admirables yeux posés sur moi comme pour deviner mon impression. Je vois uniquement leur beauté, rien au delà.
—Tu reviendras, un jour d’entre les jours, s’il plaît à Dieu, me dit affectueusement Louinissa. Tu reviendras et la maison sera heureuse.
Sœur Cécile guette ma réponse. Peut-être son orgueil inquiet l’appréhende-t-il un peu. Et je la laisse, doucement souriante et rassurée, parce que j’ai promis de revenir.
«Ma chère enfant,
«En réponse aux questions de votre lettre, je ne peux vous dire que ce que nous avons vu. A l’heure actuelle, vous en savez plus que nous touchant notre petite brebis égarée, sinon perdue.
«Lorsque nous accompagnâmes notre bonne Mère Augusta et nos vaillantes sœurs sur le quai d’embarquement, Cécile était au nombre de ces dernières. Nous remarquions son air préoccupé. Elle sursautait quand on lui adressait la parole. Elle pleura, puis son visage revêtit une expression dure que nous ne lui connaissions pas. Nous attribuâmes tout cela au chagrin causé par nos différentes épreuves et à l’émotion du départ. Il y avait foule, beaucoup de personnes ayant tenu à manifester leurs sentiments et leurs sympathies. Lorsque les religieuses montèrent à bord, Cécile n’était pas à côté de sœur Bénigne comme elle en avait l’habitude. Celle-ci s’aperçut de son absence et en fit part à Mère Augusta qui la crut attardée avec nous; mais nous la cherchâmes en vain. Le départ était imminent; le commandant accorda quelques minutes, puis le bateau s’éloigna sans que Cécile eût reparu. Nous la cherchâmes encore sans succès et nous reprîmes le chemin du couvent sans nous expliquer la conduite de cette enfant qui s’était toujours montrée parfaite. Nous la trouvâmes enfin dans la grande allée de cyprès du jardin. Elle considérait la mer avec cette expression hostile que nous devions lui revoir souvent. Pressée de questions, elle ne témoigna d’aucun regret, prit un air inspiré, croisa les mains sur sa poitrine de la même façon que la sainte Jeanne d’Arc de notre chapelle et nous répondit qu’un pressentiment, auquel elle ne pouvait pas ne pas obéir, l’avait avertie qu’elle ne devait pas partir. C’est pour éviter de céder à la tentation de suivre malgré tout celles qu’elle aimait d’une tendre affection qu’elle s’était, en hâte, éloignée du port. A partir de ce moment elle changea. Son esprit n’était plus parmi nous et son cœur se détacha de la communauté. Plusieurs fois, nous la découvrîmes causant avec un indigène dans les jardins, un homme d’un certain âge, dont la figure nous déplut. Elle nous dit que c’était un ancien malade du dispensaire qui avait voulu venir la voir. Elle devint péniblement indépendante, ne demandant ni ordres ni conseils à personne. Enfin, elle nous prévint brusquement que Madame S… lui proposait une situation et qu’elle voulait gagner sa vie en attendant des temps meilleurs. Nous ne pouvions pas la retenir. Nous n’avons plus jamais eu de ses nouvelles. Mère Augusta et sœur Bénigne lui ont écrit une fois, mais nous croyons savoir qu’elle ne leur a jamais répondu. Nous prions pour elle.»
Tels furent les renseignements que me fournit l’une des vieilles religieuses du couvent de sœur Cécile.
A l’heure où je savais celle-ci occupée hors du logis, j’allai voir Louinissa. Elle était sans défiance et accueillit facilement mes questions qui affectaient un air indifférent.
—«Une nuit, m’apprit-elle, Kralouk est rentré avec Mâadith. Elle était semblable à une morte ressuscitée. Kralouk m’avait révélé, avant cela, que ma cousine, Mâadith la renégate, travaillait ici chez un officier: mais je ne l’avais pas encore vue.—«Regarde bien cette fille, dit Kralouk: elle voulait mourir. Je lui enseignerai à attendre la permission du Prophète. Et comme c’est ta cousine, donne-lui la part de l’hôte dans la maison.»—J’ai obéi parce que je pensais que Kralouk la désirait et qu’elle deviendrait la seconde; mais il ne s’est pas approché d’elle; le cadi n’a point eu cette affaire à conclure et je n’ai point préparé de henné de noces. Mâadith ne peut songer à aucun homme, puisqu’elle affirme que devenir comme les autres femmes la précipiterait dans la géhenne.»
Et je voulais encore un dernier témoignage, le plus difficile à obtenir, mais le plus probant s’il consentait à me le donner, celui de Kralouk.
Dans un carrefour, il y a une mosquée toute petite, près d’un caravansérail modeste. La mosquée est peu fréquentée et le caravansérail n’abrite que deux dromadaires galeux dont on ne voit jamais les maîtres et quelques-uns de ces petits ânes exquis et pitoyables, aux croupes osseuses, cuisses pelées, épaules saignantes, naseaux fendus, queue rase s’agitant contre des essaims de mouches. La porte de la mosquée s’embellit d’une couleur d’émeraude; son encadrement simule des pierres taillées peintes de brun et de vermillon. Dans la clarté bleuâtre de son patio, tranchent crûment des colonnes vertes et rouges. C’est là que l’Homme au djaouak vient prier, de préférence à tout autre lieu. C’est sur le banc de maçonnerie au seuil de ce sanctuaire que je l’attendis.
En m’apercevant, il s’écria:
—Es-tu la gardienne de la mosquée, ô toi notre sœur? Parce que je te rencontre, ma prière sera courte, et longue sera la chanson qui dira le bien venu de toi.
Le rusé musicien, subtil comme les gens du Sahara, devinait-il ma préoccupation? Il parla le premier, prolixe selon son habitude:
—Le dromadaire et l’âne tranquilles sont plus intelligents que l’homme agité et la femme soucieuse. Vois Mâadith; elle travaille de son cœur et de sa tête comme elle travaillerait de ses pieds et de ses mains si elle devait porter les montagnes dans la mer. Elle est parfois semblable à un mauvais esprit qui prêcherait pour le compte du Lapidé: mais ceux qu’elle prêche ne l’écoutent pas. Il n’y a que trois choses à écouter: la parole du Koran, le djaouak de Kralouk et le cri du printemps. Si Mâadith comprend cela, elle deviendra heureuse. Et ne peut-elle conduire l’aiguille des brodeuses sans tourmenter leur pensée? Pourquoi se préoccuper du voisin? Voici des pierres et du soleil; que chacun s’asseye ou dorme sur sa pierre et soit couché dessous après la mort sans chercher lequel a la plus fraîche ou la plus chaude: elles sont égales de poids sur le tombeau et toutes se soulèveront au jour du jugement. Comment prouver qu’une pierre est préférable à l’autre? Et il ne faut pas changer de pierre si tu veux continuer à bien dormir. La nuit, Mâadith rêve; ce sont des songes tristes qui la font pleurer. Je lui ai déjà dit ces choses de la sagesse dans un jardin qui parfumait sa beauté. Elle était vêtue de noir. Un voile s’ouvrait et battait derrière elle comme des ailes de pigeon.
J’insinuai avec négligence:
—C’est à cause de cela qu’elle t’a suivi jusqu’ici, ô le sorcier?
Il haussa les épaules, puis, avec malice:
—Tu sais qu’elle ne m’a pas suivi: mais sa destinée l’a conduite. Je lui avais dit que je m’en irais à travers la Kabylie, que je retrouverais Louinissa chez son beau-frère, dans les vergers de Tessala, et que nous habiterions Constantine du printemps à l’hiver. Une fois, ici, je l’ai vue dans les pins de Mansourah. Elle conduisait deux enfants; un officier, le père de ces enfants, regardait la beauté de Mâadith. J’ai guetté jusqu’à ce que je l’aie rencontrée seule et je lui ait dit:—«O Mâadith, sois pour cet homme ou bien reviens parmi ceux de ta race et de ta religion et prends le voile des femmes de bien afin que ce chien ne te regarde plus.»—Elle a tremblé comme les arbres sous le sirocco. Elle s’est enfuie de moi; mais je suis resté près de la maison à cause de la destinée. Et, dans la nuit, elle est sortie. Elle était pareille à quelqu’un qui va partir en voyage. Je lui ai parlé encore. Elle me considérait avec une grande terreur: même elle me demanda si j’étais un prophète ou un démon. Je lui conseillai de venir dans ma demeure et d’y reposer en paix sur la natte aux côtés de Louinissa; mais sa terreur fut plus grande et elle courut vers le ravin pour mourir. Je l’ai saisie et jetée à terre:—«Folle qui quitte un péché pour choisir le péché pire!»—Elle s’est relevée et elle a touché son front. J’ai pris sa main; alors, elle m’a suivi.
—Dieu te récompense, ô Kralouk.
En l’écoutant, j’avais, avec lui, parcouru plusieurs ruelles. Au détour de l’une d’elles, sœur Cécile s’avança vers nous.
—Veux-tu de la beauté, voici Mâadith, murmura l’Homme au djaouak.
Les yeux de Mâadith-Cécile m’épièrent comme si, à son tour, elle eût pu deviner mon enquête et ses résultats. Je compris qu’elle était en garde, le bouclier de son orgueil levé, prête à l’attaque. Allais-je lui reprocher de ne pas m’avoir avoué la vérité exacte? Non, pas plus que je n’écrirais à Mère Augusta. Le moment n’était pas venu. J’avais encore trop à apprendre.
Et, dissimulant à mon tour, je m’informai banalement:
—Ma petite sœur, vos élèves vous furent-elles douces aujourd’hui?
TROISIÈME PARTIE
Certaines conversions sont définitives. Elles naissent d’une vision sur le chemin de Damas ou d’une lente évolution personnelle dans une volonté plénière et libre. Elles peuvent procéder de convictions indépendantes, s’accomplir et persister hors du temple; mais il leur faut une rare qualité de certitude et de résistance.
D’autres sont une moisson, en terre souple et propice, ensemencée par l’exemple. Elles sont plus consenties que voulues, ce qui ne les empêche pas d’être bonnes et de rendre un grain de froment multiplié. Mais elles sont inaptes à vivre d’elles-mêmes et d’elles seules. Elles naissent dans des atmosphères égales et sûres ou possédées de prosélytisme. Elles n’éprouvent ni le désir de réflexion ni le besoin de discussion. Elles croissent à l’abri des vents contraires, sans la nécessité d’acquérir des vertus de combat. Elles représentent un chiffre dont la valeur dépend des autres chiffres constituant le nombre. Si l’atmosphère change, si l’isolement se fait, la conviction vacille puis s’exaspère, se désespère ensuite, hésite enfin, doute parfois, succombe souvent. De telles conversions doivent tout à l’ambiance et ne résistent pas à la solitude.
Hors du couvent, séparée et détachée de ses compagnes, privée d’exemples, influencée par sa race et le nouveau milieu, sœur Cécile était à la dérive. Cependant, elle luttait contre le courant, soit qu’il fût celui d’un torrent hostile et sans merci, soit qu’il coulât imperceptiblement, avec une onde enlaçante, dans la voluptueuse facilité de la vie musulmane. Mais les croyances, dont elle se nourrissait jadis dans une ferveur passionnée, perdaient leur pouvoir absolu. Elle devint moins mystique, puis moins affirmative. Elle renonçait à un apostolat religieux dont elle ne trouvait plus en elle tous éléments de force et de persuasion. Elle avait toujours évité de me parler arabe comme si les précisions ou les métaphores de cette langue, qui peut être la plus concise et la plus enguirlandée, contenaient quelque occulte puissance ennemie de son repos moral: elle s’obstinait à employer le moins possible le langage de ses élèves et à leur faire entendre le français: grief de plus contre elle dans les foyers traditionalistes où on la tolérait par égard pour le talent de Kralouk et à cause du prestige dont il jouissait. Depuis son entrée à l’hôpital des Sœurs Blanches, elle n’avait jamais prononcé un mot de kabyle. Mais le lent travail d’oubli et de recul s’accomplissait insensiblement et invinciblement en elle. Elle n’écrivait pas et ne lisait plus. Un jour, voulant tracer l’adresse d’une lettre pour le musicien, elle ressentit une difficulté à rassembler dans sa mémoire les caractères qui devaient former les noms et à les coordonner sous sa plume. Vers la même époque, jetant les yeux sur un journal, au sujet duquel Kralouk l’interrogeait, elle crut voir des lettres inconnues et ne comprit pas le sens des phrases. Et l’Homme au djaouak se mit à rire silencieusement un soir où, rentrant dans la petite maison, il surprit Mâadith et Louinissa se querellant dans le parler de la montagne.
Les ambitions et les idées de la convertie changèrent d’orientation. Elle venait de découvrir qu’elle deviendrait une personnalité indépendante et vénérée à l’égal d’une sainte si, au lieu de chercher à l’insinuer par la douceur, elle imposait sa doctrine par la violence et les éclats d’une parole enflammée; mais déjà elle ne déterminait plus si cette doctrine relèverait strictement de la morale et de la foi chrétienne ou serait une manière d’évangile nouveau selon Mâadith-Cécile. Elle savait seulement, dans un orgueil grandissant en proportion de l’adversité, qu’elle voulait être écoutée, dominer ce peuple vers lequel elle se sentait revenir, modifier une ambiance dont elle avait peur encore et dans laquelle elle glissait sans recours. Alors, elle parla arabe pour se faire plus nettement entendre.
Elle entra résolument dans les maisons; mais le plus souvent, et sans raison apparente, elle garda le silence et ne dit rien du virulent discours dont elle avait rêvé. Elle n’eût pu expliquer pourquoi. Ses plus grandes hardiesses furent de condamner les vieilles coutumes. Cependant, elle ne savait exactement lesquelles proposer pour les remplacer. Elle vécut des heures inactives sur la haute terrasse au-dessus du Rhumel. Kralouk s’attardait près d’elle sous les yeux sans jalousie de Louinissa. Il l’ensorcelait de son djaouak; celle qui tremblait d’enthousiasme aux sons de l’harmonium de Mère Augusta restait d’une sensibilité profonde et frémissante à toute musique. Il l’enveloppait du réseau de ses contes et de ses bavardages.
—Mâadith, cervelle confuse et visage de lune, écoute ceci. Lorsque je suis né, mon père m’a fait namil en me plaçant une fourmi dans la main. Les gens affirment que cela rend avisé; mais cela n’est rien pour la félicité. Dans le Sahara, je fus un moula drâa (un homme d’action); mais cela n’est rien pour la félicité. Vois cet oiseau noir dont s’écartent les vols de pigeons; c’est un descendant de Sidi Mohammed le Corbeau. Tu ne connais pas l’histoire de ce saint? Salah-bey, seigneur de Constantine, le condamna comme imposteur. Le sabre du nègre bourreau trancha sa tête. La tête rebondit, vint se recoller sur le cou et le cadavre, devenant corbeau par miracle et témoignage, s’envola. Il se posa au faîte du palais du bey et les gens ouirent cette malédiction:—«Dieu taille la part du bey dans les supplices! Que la terre soit rendue égale sur lui!»—C’est pourquoi Salah-bey mourut étranglé. Mais être bey ou saint ne vaut rien pour la félicité. Pour la félicité, il n’y a que l’amour avec la beauté des femmes. L’amour est pour la perfection de la femme ce que la prière est pour la perfection du croyant. Il faut prier, il faut prier beaucoup.
Mâadith-Cécile ne fronçait plus les sourcils aux allusions hardies de Kralouk. Elle s’efforçait de manifester une suprême indifférence. Elle s’accoudait au mur bas, le regard perdu dans l’abîme, ne pensant à rien ou à des choses encore confuses qui émouvaient l’hérédité de sa chair plus que son esprit dépaysé. Vides de volonté, ses yeux s’en allaient, errant sur la double cité européenne et indigène qui juxtapose les uns aux autres leurs idéals et leurs industries sans les confondre. Cela avait été un bourg antique avant de devenir la ville de Constantin: ville capitale d’un riche et laborieux pays, citadelle imprenable que les zouaves de La Moricière prirent cependant, aire d’aigle ou repaire de petits rapaces, rassemblement dense et actif de toutes les traditions et de tous les sentiments précurseurs, caravansérail de races et d’individus. Au-delà s’étendait en âpres paysages la Numidie montagneuse, dont la pierre et le roc portaient la cité vers le ciel, dont le torrent formidable la défendait contre le viol de l’étranger. Pour la faire accessible, les Français, amis de tous les hommes, avaient jeté des ponts sur l’abîme, comme des bras tendus d’un élan de bienvenue. Là était passé Massinissa, le roi Berbère qui montait les étalons sans selle et qui, mourant à quatre-vingt-dix ans, réjouissait ses derniers instants aux balbutiements de son fils dernier-né. Là, Jugurtha avait assassiné son compétiteur et cousin et tenu victorieusement campagne contre les Romains desquels il apprenait l’art de résister et de vaincre. Là, l’empereur Constantin apporta l’Évangile et la Croix. Des Byzantins, des Arabes, des Turcs, avaient respiré cette atmosphère que respirait la Kabyle et songé devant les pentes nobles du djebel Ouach, le moutonnement des collines lourdes de céréales, les lignes bleuissantes des sommets lointains. Mais les grands maîtres et les plus anciens possesseurs de ces roches grises et de ces terres rouges avaient été les Berbères, ancêtres de Mâadith. Venus dans un exode initial dont on fixait mal le point de départ et les causes, ils régnèrent les premiers d’entre tous, orgueilleux, têtus et pourtant versatiles suivant ce qui pouvait servir leur orgueil, race dure, audacieuse et fière!…
Est-ce à cause de la douceur de la lumière sur la haute terrasse, à cause des contes ou du djaouak de Kralouk? Mâadith-Cécile ressent avec joie la jeunesse et la vigoureuse santé de son corps. Après avoir vécu pieusement contemplative ou exaltée de forces qui ne se définissaient point, elle prend conscience de ces forces dans leur énergique simplicité; la vie lui apparaît meilleure, plus tangible et plus vaste. Elle a la confuse impression d’un seul geste à faire pour saisir un univers délicieux et se reposer sur son cœur. Une route s’ouvre devant elle, merveilleusement envahie de sensations et de bonheurs inconnus. Elle s’élance comme sur une voie triomphale. Elle prend ces bonheurs comme des visages entre les paumes de ses petites mains et baise leur bouche de douleur ou de plaisir…
Elle haletait, sans discerner de quel émoi profond, et elle disait:
—Je te prie, ô mon cousin, cesse de parler et de jouer. Il y a un sortilège entre nous.
Et l’Homme au djaouak répliquait, dans un sourire de sa bouche spirituelle et sensible:
—Il n’y a que la sagesse et la vérité, ô Mâadith.
L’allégresse du matin chantait dans les herbes vivaces. Les fleurs des asphodèles s’élançaient en gestes d’offrande. Les cris des femmes glissant sur les pierres du sentier abrupt avaient des chants d’oiseaux pour réplique. Les anneaux des chevilles tintaient fort sur les cailloux. Les voiles sentaient bon l’anis, la rose et la cannelle.
Mâadith-Cécile, Louinissa, les filles de Bouhadad et d’autres, descendaient vers les piscines et les eaux chaudes de M’cid. Au bas de la pente raide, le sentier cessa sous des arbres poudrés de rosée par le tiède rejaillissement des eaux. D’un pli de la «ferachia» blanche, qui enveloppait et voilait son vieux corps aussi jalousement que celui d’une jeune femme, Lella Rouhoum tira une poule noire. Louinissa effila un couteau sur une pierre. La poule criait dans un battement éperdu de ses ailes aux reflets bleuâtres. Louinissa lui trancha la gorge. C’était un sacrifice pour préserver les femmes des esprits qui les rendent inquiètes, et Louinissa, complice bénévole des vieilles coutumes conservatrices, le consacrait surtout à Mâadith.
—Comme elles croient à ces sorcelleries! songeait la convertie.—Mais ces sortes de gestes de Lella Rouhoum, qui se posaient en adversaires méprisants et sûrs de son influence chrétienne, ne l’humiliaient plus comme auparavant.
Elle se mit à comparer. Les musulmanes croyaient aux poules noires comme les catholiques aux cierges allumés sur les tombes ou devant les chapelles. Le sacrifice pouvait avoir la valeur d’un ex-voto. Les scapulaires islamiques ne différaient des scapulaires chrétiens que par la formule: le principe restait le même.
Une phrase de Kralouk chanta dans la tête de Mâadith: «—Qu’elles jaillissent de l’argile ou du rocher, toutes les sources appartiennent à la terre et Dieu l’Unique peut seul les rendre abondantes ou les tarir.»—«Mais certaines se perdent stérilement dans le sable, alléguait sœur Cécile: tandis que la véritable source de foi et de vie féconde et vivifie les vergers.»—«Ignorante et obstinée! là où tu penses que l’eau se perd stérile, elle est secrètement laborieuse sous le sol et c’est par elle que les miraculeux pâturages sahariens, les «djelfs», verdissent pour les troupeaux nomades.»
Elle se détacha des femmes, qu’elle suivait pour éviter le tête-à-tête avec Kralouk dont elle subissait de plus en plus le pouvoir de domination étrange et volontaire. Dans l’influence du musicien sur elle, la façon dont son esprit se préoccupait de lui depuis leur première rencontre, il y avait de l’envoûtement. Elle chemina le long du sentier qui surplombait le vallon creux aux fraîcheurs nuancées où se décomposaient tous les tons de l’émeraude. Entre les jardins des maraîchers indigènes, le cours du torrent sinuait. Les roches déclives se veloutaient d’une végétation fragile. Le soleil s’élevait parmi l’encens des lavandes sauvages.
Elle atteignit la cascade et s’assit face aux voûtes du ravin, ce Rhumel magnifique. Hors de sa vue, dans la tiède piscine et sous les frênes pleureurs, retentissaient les bruits joyeux des femmes au bain, des rires puérils et des mots de courroux enfantin mêlés au clapotis des mains sur l’eau souple. Elles se baignaient nues, simples et licencieuses, avec des gestes et des sentiments hérités des antiques. Un reflet de l’éducation du couvent empêchait Cécile de se joindre à elles. Elle avait souhaité leur apprendre la pudeur; mais elle n’était pas écoutée. Ce peuple féminin l’effrayait. Elle sentait ce qu’il puisait de force dans l’habitude et sa soumission indéfectible à la coutume ancestrale. Elle ne s’avouait pas encore que l’ambiance agissait sur elle en menace et en tentation. Sœur Cécile luttait encore contre ce que Mâadith portait de mémoire et de désirs ataviques. Elle savait qu’en cessant de se présenter sous les espèces de sa conversion elle abolirait la défiance dressée contre ses actions et ses paroles; mais cette nouvelle apostasie n’empêcherait pas le dédain inévitable des citadines et des filles de race arabe pour la Berbère, la «djebelia»,—la montagnarde, qui, même en agissant et en croyant comme elles, serait toujours considérée tel un être d’essence grossière, fait pour la lutte et les travaux, non pour l’influence et la souveraineté. Cécile, qui avait plus d’orgueil religieux que d’humilité, puis Mâadith et sa fierté kabyle, souffraient de cela, tandis que Louinissa souriait, indifférente et accoutumée aux rôles subalternes.
—Certainement, Louinissa descend de quelque mercenaire; mais moi, je descends des rois, concluait Mâadith.
En visage de roc à chevelure d’herbes rares, le Rhumel offrait sa morne beauté. Des arcades massives s’ouvraient dans sa face aride, bouches obscures où passe le grondement des échos. Les souffles, qui circulaient dans leur ombre humide et chaude, avaient le goût du sommeil et de la mort. La rivière, qui éventra la montagne dans un torrentueux élan, en changeant brusquement de niveau créait les cascades de M’cid. Les battements d’ailes et le roucoulement des pigeons sauvages s’unissaient au bruit de la chute des eaux, s’amplifiaient en rumeur digne du formidable décor.
Sœur Cécile eut un frisson intérieur dans sa solitude. Oppressée par la grandeur des choses environnantes, elle se souvint du tendre refuge que lui avaient été sœur Bénigne et Mère Augusta.
Soudain, avec intensité, elle se remémorait toute cette phase de sa vie durant laquelle elle s’était montrée, pour les yeux purs et inquiets qui l’environnaient, si illogique, incohérente, avec d’inattendus sursauts de bête mal apprivoisée qui veut se reprendre, s’arracher, s’enfuir n’importe où. La surprise de la laïcisation l’avait d’abord accablée; puis elle avait retrouvé une sorte d’inconsciente sérénité parce que ce n’était pas à elle de prévoir, de chercher à parer à la détresse immédiate ni de prendre aucune décision. Elle se fiait aux supérieures desquelles le mot d’ordre viendrait; elle n’aurait plus qu’à obéir simplement selon la règle… Sœur Cécile revivait des impressions d’alors qu’elle retrouvait endormies dans sa mémoire… C’étaient les jours pleins de l’appréhension et de la perspective d’un départ en exil avec la plupart des membres de la communauté… Mais c’était surtout cette heure matinale, qu’elle avait choisie pour dire adieu aux roses du jardin, au parfum des cyprès, à la courbe bleue de l’horizon marin qui virent grandir et s’exalter sa foi, qui enchantèrent le mysticisme et la chasteté de sa vie rachetée… Et, dans ce lieu même, Kralouk surgissait brusquement devant elle. Lui, le porteur et le chercheur de nouvelles, savait quel jour devait être celui du départ des religieuses, sœurs et gardiennes de Mâadith-Cécile. Il prononça des mots, lentement. A l’oreille et dans la mémoire réveillée de celle qui les entendit comme malgré elle, ces mots retentirent à la manière des appels de bergers dans la brousse:
—«O Mâadith, tu ne partiras pas. Tu ne partiras pas, car tu es marquée pour ce pays-ci. Les gens des contrées d’au-delà la mer, en regardant ton front, s’écrieraient:—«Quelle est donc cette créature que nous ne pouvons reconnaître?»—Ils se détourneraient de toi et tu marcherais au côté gauche jusqu’à la mort, et ton agonie serait semblable à dix-mille supplices, car les esprits de ta terre natale n’aideraient pas ton âme à te quitter sans te faire de mal.»
Elle avait pâli, elle s’était défendue par un grand signe de croix, afin d’échapper au maléfice des images évoquées… Subitement, Kralouk disparut, bondissant par-dessus la muraille basse, clôture du pieux jardin; mais son djaouak se mit à roucouler avec un gémissement qui priait et qui ordonnait, qui menaçait et qui appelait, un gémissement qui avait envahi les buissons de roses, le dur et austère feuillage des cyprès et qui semblait venir de partout à la fois.
D’une allure hésitante et cassée, les jambes molles, la tête lourde et les yeux troubles, la petite novice était rentrée dans le couvent. Oh! le sortilège! elle avait eu l’impression de ne plus discerner les images, les êtres ni les lieux familiers. Son cœur tremblait dans sa poitrine. Elle n’entendait plus les voix des religieuses; elle entendait l’inoubliable accent de Kralouk…
Elle se réfugia dans la chapelle. C’était un sanctuaire d’adoration toute féminine et de culte aux expressions candides jusqu’à redevenir ou paraître enfantines. Les petits autels s’encombraient de dentelles médiocres et de nappes naïvement brodées, de fleurs artificielles et de guirlandes. Une infinité de cierges, pleurant de lourdes larmes blanches, ce jour-là étoilaient le clair-obscur. Une foi intime et victorieuse, une crédulité sans prix, habitaient la douceur de cette retraite. Sœur Cécile avait prié, agenouillée sur le sol, prosternée de tout son être. Elle formulait tour à tour les paroles de chaque prière: mais elle les découvrait vides de sens et ce fut comme si elle les prononçait dans une langue étrangère qu’elle ne comprenait pas. Elle les redit à voix haute pour que ce bruit étouffât le murmure imprévu qui montait contre elles des profondeurs de son cœur humain; mais elle perçut le roucoulement obsédant du djaouak de Kralouk et elle n’entendit plus que cela…
Elle sortit de la chapelle, pleine d’épouvante, enveloppée de ténèbres et d’un mystère dont elle ne pressentait pas encore le pouvoir; mais elle savait déjà, dans son âme, qu’elle ne consentait plus à partir et qu’elle ne partirait pas…