Mâadith
Justification du Tirage
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Elle revoyait le commencement de l’exode de ses compagnes, les adieux au couvent, à quelques vieilles religieuses qui pouvaient y demeurer, les voitures de louage dévalant les routes et les boulevards en pente jusqu’au môle où s’amarrait le paquebot… Il y avait une foule, des amis, des curieux, des désœuvrés, des habitués du départ des navires. Sœur Cécile, tout à coup, se détourna du groupe des partantes, glissa dans la houle vivante des quais, prit la fuite, se retrouva miraculeusement dans le jardin des cyprès… Et Kralouk fut encore devant elle. Alors, elle se fit hautaine et le chassa, un peu surprise qu’il obéît. Cependant, il lui avait dit ce qu’il comptait faire dans le temps qui devait suivre et quelle serait la ville qu’il habiterait. Elle croyait ne pas l’avoir écouté, mais elle se rappela plus tard toutes ses paroles…
Seule, elle avait fixé la mer, avidement. Elle vit le paquebot disparaître au large de la baie, et, spontanément, elle sentit qu’elle était une créature nouvelle. Un esprit de souveraineté balayait les derniers vestiges de son esprit de zèle et d’obéissance. Elle releva sa tête si doucement inclinée, si passionnément soumise. Mère Augusta disparue, toute loi disparaissait avec elle et les visages de vieillesse et d’austérité qui restaient dans la communauté faisaient s’évanouir ce charme qui captait la sensibilité de Mâadith-Cécile. Elle ne vit plus que laideur et rêva l’évasion…
Elle avait sollicité de Madame S… un moyen de vivre à Constantine. Elle ne savait pas bien si c’était parce que ce Kralouk, mari de sa cousine Louinissa, lui avait dit qu’il y habiterait…
Le soleil éclaira une paroi de rocher et encadra de lumière l’ouverture d’une grotte, celle qu’on disait avoir été le gîte de l’Homme sauvage, un être dont nul n’avait su le véritable nom, qui ne parlait jamais, se nourrissait d’herbes, et, aux heures consacrées, priait tourné vers la Mekke; c’est ce qu’affirmaient les gens. Un hiver, les eaux du torrent l’avaient noyé.
Au fond de la caverne, une voix connue chanta et le djaouak de Kralouk sollicita les échos du Rhumel. Mâadith-Cécile tressaillit en joignant les mains. Bientôt, le musicien apparut, sortant de la grotte. Il tenait à la main ses sandales jaunes et venait droit à la solitaire, de pierre en pierre, traversant le courant au bord de la cascade. Il mouillait à peine ses pieds nus. Dans la vive lumière, il semblait marcher miraculeusement sur les eaux. Il aborda sur le sentier.
—Tu n’es pas avec les femmes, ô Mâadith la tourmentée? Je voulais leur faire entendre de loin la chanson du djaouak, mais je préfère rester près de toi et je te conterai l’histoire de Lella Cheurfa. Écoute:—«A la saison où les cigognes cherchent des grenouilles dans les marais, Lella Cheurfa, la vieille derouïcha, allait de campements en campements. Dans la forêt, elle cueillit du chèvrefeuille blanc, jaune et rouge, des arbouses et des baies de myrte. Elle enfila les baies sur un brin d’alfa et en fit un collier. Elle donna le chèvrefeuille à un aveugle rencontré sur sa route:—«Échange ces fleurs contre du pain et nourris-toi, dit-elle.»—«Elle donna les arbouses à un enfant en répétant: «—Nourris-toi.»—Elle traversa un champ où une jeune fille gardait des chèvres et lui donna le collier:—«Nourris-toi.»—Et la jeune fille devint folle à cause de l’odeur du myrte. Un homme qui passa ne continua pas son chemin…»—Mâadith, quelle derouïcha te donnera le collier de myrte?
—Tais-toi, mon cousin, tu m’offenses et c’est mal agir.
—Tu as raison. Ne prétendrais-tu pas devenir «derouïcha» toi-même?
Devenir derouïcha? En vérité, c’était une autre manière de dominer la foule; mais au sein de l’indigence et d’une foi purement islamique. Mâadith-Cécile éprouvait un vertige à cause de ses souvenirs et de la présence de Kralouk. Il lui sembla que l’eau du torrent entraînait tout son être à la suite de son regard et la précipitait avec la cascade. Elle se releva et s’enfuit pareille à une bête épouvantée. Le long du sentier, le djaouak roucoulait éperdument.
Il y avait autrefois, dans Constantine arabe et turque, une mosquée parfaitement belle, somptueuse de couleur et de sculptures, riche de marbres et de bois précieux. Son sanctuaire, embaumé de benjoin, abritait une foi farouche et une poésie magnifique. Des nattes blondes s’étendaient sur la fraîcheur des faïences du sol. La chaire se profilait dans le clair-obscur avec élégance, piédestal pour ceux dont la parole éloquente exaltait le théisme de l’Islam. Le cintre du mihrab encadrait souverainement le geste rituel des mains ouvertes pour la prière koranique.
La France conquérante, afin de châtier le peuple et la ville sanglante d’alors, prit la mosquée, la désaffecta, en fit une cathédrale. Dans ce sanctuaire, le passé et le présent se combattent, avec l’hostilité flagrante et implacable des choses. Les statues des saints sont mal à l’aise contre les murailles faites pour rester vides. Les ex-voto offensent les colonnes. Le mihrab inutilisé défie l’encombrement des autels. Les délicates faïences s’émiettent au heurt des chaises et des bancs. Les prières latines s’accrochent aux arabesques du stuc. Cela rend cette église déconcertante, et lui compose une atmosphère qui trouble et inquiète plus qu’elle ne rassure et apaise.
Mâadith-Cécile allait souvent à la cathédrale. Elle appréhendait, puis elle redouta, la double impression qui s’en dégageait, les comparaisons qui s’y imposaient à son esprit ne sachant plus où se fixer et dont les réflexes violents la poussaient vers l’excès des conclusions. Les premiers temps, elle suivait les offices par pieuse fidélité à son devoir religieux. Elle y conduisait les deux enfants dont elle était la gouvernante. Lorsqu’elle devint la commensale du logis de Kralouk et de Louinissa, elle fréquenta l’église davantage encore. C’était pour échapper à l’influence dissolvante du logis, hospitalier, mais bizarre, où Louinissa régnait comme une figure de la Tradition, dans l’heureux et inconscient esclavage, la perpétuation du rite primitif. C’était pour s’arracher à l’ambiance et se purifier des parfums de la cité arabe où l’Homme au djaouak s’offrait tel un prêtre de la Volupté, du seul plaisir humain, qu’il chantait et exaltait sous toutes ses formes. C’était aussi par orgueil, pour s’affirmer et témoigner à autrui qu’elle ne cessait pas de posséder la vérité, pour défier l’hostilité de Lella Rouhoum et de ses pareilles. Alors, sous les gestes de l’officiant, prosternée sur les carreaux de faïence, sœur Cécile s’écrasait repentante, s’humiliait frénétiquement, croyait raffermir ainsi ce qui vacillait en elle au souffle de l’Islam charnel.
Brusquement, elle renonça à la confession, dont elle avait usé de plus en plus rarement. Elle ressentit la fatigue et l’impuissance de s’analyser pour pouvoir décharger toute sa conscience; et ses demi-aveux, ses confidences sans sincérité, où le confesseur discernait les réticences, ne lui valaient pas l’allègement de l’absolution. Son éloignement du confessionnal devint une sorte de répulsion.
Aujourd’hui, Mâadith-Cécile s’est précipitée dans la cathédrale, comme se jette dans un port une barque lassée de tempêtes. Elle ne prie point; elle se repose et elle échappe à Kralouk qui la hante à la manière d’un mauvais génie. Elle se sent une proie qu’il guette avec une redoutable patience, et elle dépend de lui matériellement. Où irait-elle pour trouver le pain quotidien? Chez des Européens? Elle sait déjà qu’elle fut obligée de s’en séparer. Elle sait qu’elle inspirait aux uns de la méfiance parce que religieuse laïcisée, aux autres un peu de mépris à cause de son origine. Que croiraient-ils et que penseraient-ils maintenant de ce qu’elle pourrait leur livrer concernant son étrange et complexe histoire depuis l’abandon du couvent? Implorerait-elle le pardon de Mère Augusta et tenterait-elle de la rejoindre? Il déplaisait à sa fierté de jouer ce rôle d’enfant prodigue. En réalité, il lui semblait que la supérieure avait disparu de ce monde et elle n’en éprouvait pas de regret. Ce qu’elle a essayé d’un vague apostolat et comme moyen de salut a épuisé la tolérance des foyers arabes qui l’accueillaient. Et voici qu’aujourd’hui, ayant frappé selon sa coutume à la porte de Bouhadad, la négresse portière lui a dit qu’il était inutile d’entrer, que les femmes se trouvaient au hammam. Elle insistait, surprise, lorsque la voix de l’aïeule cria, du fond de la cour inviolable:—«Empoisonneuse et folle, cache ta face! La mouche qui harcelait les brebis ne rencontrera plus le troupeau et les oreilles seront à l’abri de la langue dangereuse!»—Dans un autre logis, son élève implora: «—Par Allah! ne reviens plus. Je ne sais quelles choses ont rendu mon mari fou à cause de toi; il ne peut même supporter d’entendre ton nom et s’il te savait encore ici, il me frapperait jusqu’à la mort.»—Enfin, tout à l’heure, le visage sombre, la voix confuse, Louinissa a balbutié:—«O Mâadith, les filles de Lafsi ne veulent plus broder avec toi. Pour les femmes des Smadja, leurs pères et leurs maris ont fait des échanges de blé et d’argent avec les gens du Sud: ils deviennent riches, les femmes ne doivent pas travailler.»—«Est-ce toute la raison?» interrogeait la missionnaire. Louinissa hésitait, puis, bravement:—«Tu parles trop, ma fille, tu parles trop sur des choses inutiles ou défendues!»
Il a suffi d’une seule famille musulmane, décidée à la bannir, pour que l’exemple soit immédiatement suivi, sans aucune exception, dans la ville indigène: cela d’autant mieux que Mâadith-Cécile représente un élément d’inquiétude contre lequel l’inimitié va grandissant. On la châtie, par cette sorte d’excommunication, d’avoir troublé l’eau où s’abreuve le cœur islamique. Dans la citerne des maisons fermées, elle essaya de projeter un rayon de lumière qui surprenait fâcheusement la somnolence satisfaite de l’inertie, et, jaloux de leur repos, les maîtres de la citerne disent:—«Assez. Nous ne permettrons point que tu changes le goût de notre breuvage.»
Sœur Cécile s’enfonçait dans la déception: mais elle oublia de se signer quand Kralouk, mystérieusement joyeux, prononça:
—Vraiment, il est bon que Mâadith devienne enfin une femme, maîtresse de la paresse comme de la beauté. Puisse bientôt l’amour mettre des colliers autour de son cou!
Que fera-t-elle maintenant? Elle peut être garde-malade encore, passer des nuits au chevet de gens difficiles ou moribonds: mais pour cela aussi, on se fie moins à elle qu’à une infirmière européenne ou à quelque religieuse de saint Vincent de Paul. On hésite à aller la chercher au fond de la cité indigène. On lui demande si rarement ses services, la rémunération est si minime, et sa jeunesse, et la séduction de son visage lui créent tant de difficultés et d’ennuis, de suspicion ou d’offenses, que ce dévouement-là ne lui permettra pas de vivre.
—Je suis à la merci de Kralouk et de Louinissa, murmure-t-elle. S’ils me chassaient de leur maison ou si je les quittais, je devrais mourir.
Mais elle sait qu’elle n’aura ni le courage ni le désir de se donner la mort.
Mâadith-Cécile se rappelle qu’elle est dans le temple du Dieu de toutes les miséricordes, de tous les secours et de toutes les pitiés. Dans une silhouette inclinée devant l’autel de la Vierge, elle retrouve une ressemblance de sœur Bénigne. Mais un sortilège est dans son esprit qui transpose sa vision; la ressemblance de la religieuse semble se préciser soudain avec les contours de Louinissa priant sur la haute terrasse de sa petite maison, au tintement barbare de ses lourds bijoux.
Sœur Cécile veut se défendre. Elle fixe la statue sainte; elle l’adjure de la délivrer d’un envoûtement maudit. Elle formule les mots touchants et sacrés des litanies à l’Immaculée, et, dans sa tête, ce sont les litanies de Kralouk à la beauté qui chantent:
Les roses s’épanouissent sur ses joues, ses lèvres sourient. Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Nulle splendeur ne t’égale, ô âme des âmes, toi dont le nom est illustre, étoile du matin! Ton visage est semblable à la pleine lune resplendissante. Je n’ai pas vu ton égale dans la création, ô rameau tendre! Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Un grain de beauté est sur ta joue, Tes cils sont comme la nuit ourdissant ses ténèbres. Tu fais rompre le jeûne et la trêve du plaisir. Salut, bonheur des bonheurs! que ta joie soit éternelle!
Sœur Cécile sortit de l’église aussi hâtivement qu’elle y était entrée. Elle ne réagissait plus. Elle allait sans réfléchir, puisque ses misérables réflexions ne résolvaient rien, vers des lendemains dont elle ne prévoyait ni la valeur des maux ni la qualité des bienfaits. Si elle avait pu se dispenser d’accepter l’hospitalité de ses hôtes, peut-être se serait-elle exorcisée de Kralouk et de l’obsédante tentation de goûter la vie, comme les autres. Mais, échappée à la communauté, elle se sentait incapable d’exister seule; la petite chèvre, créée pour le troupeau, redoutait la solitude à l’égal de la mort.
Elle suivit une rue encombrée, traversa le Rhumel sur la passerelle de Sidi-Rached et s’assit sous les pins du Mansourah. Une lassitude sans amertume, étrangement langoureuse, l’envahissait. Elle s’abandonnait. Qu’elle était donc différente de cette sœur Cécile qui, il y avait peu de mois encore, s’asseyait à cette même place avec deux enfants français auxquels elle faisait réciter leur catéchisme. Pourquoi restait-elle si jolie dans sa rigide robe brune, sous son chapeau de pensionnaire?…
Entre les pins, elle apercevait une grille où croulaient des cascades de roses et les murs blancs de la villa qu’elle avait habitée. Elle y arriva un soir, ahurie du long voyage, apeurée par l’inconnu, troublée de souvenirs et d’appréhensions, gênée par ce costume inaccoutumé que la prévoyante Madame S… lui avait fait endosser. L’ordonnance l’introduisait dans le salon, une pièce charmante et familière où les enfants s’ébattaient autour des parents, la mère, gracieuse et fragile devant le piano, dont ses doigts caressaient le clavier, le père fumant une cigarette, étendu sur un divan. Il prenait une pose correcte et saluait l’arrivante, tandis que la jeune femme, déconcertée par la jeunesse et la tenue de la novice, disait d’un peu loin:
—C’est vous, ma sœ…, Mademoiselle?
Il avait été convenu qu’on l’appellerait mademoiselle Cécile. Et, dès le premier instant, elle fut offensée par le regard de suspicion et de déception que la femme attacha sur elle et par le regard de surprise séduite dont l’homme la suivait. Les enfants étaient câlins et doux, mais espiègles. Ils répétaient des mots surpris entre leurs parents ou exprimaient des idées personnelles. Le tatouage de leur gouvernante les déconcertait.
—Si vous vous laviez bien fort, est-ce que cela ne partirait pas, mademoiselle?
—Les Arabes ne sont jamais chrétiens; si vous êtes arabe pourquoi venez-vous à l’église?
—Mademoiselle, puisque vous étiez religieuse, c’est pour pouvoir vous marier que vous ne l’êtes plus? On a dit que vous finiriez avec un Bédouin? Qu’est-ce que c’est, «finir avec un Bédouin?»
Propos d’enfant qui avaient d’abord indigné plus que peiné sœur Cécile, qu’elle s’efforçait d’expliquer pour en combattre sinon en détruire les tendances, puis qui l’obsédèrent et épuisèrent sa bonne volonté. Elle le sentait trop; elle était en marge et resterait en marge, paria de deux races, la sienne à cause de son reniement, et celle de l’adoption à cause de son origine. Ses gestes inspiraient l’étonnement et la défiance. Kralouk l’avait prophétisé; elle marchait au côté gauche, dans le malheur et dans l’isolement. Alors, elle éprouva un ressentiment profond contre Mère Augusta, sœur Bénigne et toutes les religieuses; puis elle les effaça de sa mémoire, mieux que sœur Cécile ne l’avait fait de Mâadith. Elle se rendait compte qu’on était bon et correct vis-à-vis d’elle; mais qu’on ne l’adoptait pas parce qu’elle n’appartenait pas à la même espèce humaine. On la blessait constamment. Devant les expressions de ferveur et de piété qu’elle conservait, on ne raillait pas, mais on souriait avec indulgence, trouvant la chose jolie sans lui faire crédit de gravité ni de profondeur. Pourquoi était-elle une si particulière exception? Pourquoi était-elle une indigène marquée d’un tatouage au front, dont on ne prenait guère la conversion au sérieux, dont on supputait toutes les chances de retour aux sentiments héréditaires? Et c’est de tout cela que provenait l’attitude presque involontaire, irréfléchie plus que coupable, de l’homme qui, père et mari parfait selon la morale mondaine, se permettait d’exprimer des yeux et de la voix le désir que provoquait en lui la beauté de Mâadith-Cécile.
Kralouk s’en était aperçu quand elle-même éprouvait déjà une révolte sauvage, suivie d’une impression de malaise et de faiblesse désespérée. Le reproche de Kralouk l’atteignit comme un avertissement. Elle ne put que s’enfuir dans la nuit, sans savoir où, possédée d’épouvante. Kralouk était encore là… Elle voulait le fuir lui aussi et, tout à coup, elle comprenait qu’elle était perdue sur la vaste terre, qu’il n’y avait point de salut possible puisque son couvent n’existait plus pour elle, puisque les situations honorables qu’on lui procurerait de nouveau ressembleraient à celle dont elle se sauvait…
Le torrent roulait en sanglotant sur les rochers au fond des abîmes du Rhumel… Elle s’élança pour arracher sœur Cécile à la perdition terrestre en la précipitant dans l’anéantissement…
Soudain, Mâadith-Cécile s’attendrissait. C’étaient la voix et la main de Kralouk qui l’empêchèrent de commettre l’impardonnable faute. Alors, elle l’avait suivi, se laissant emporter plutôt, la tête vide et les jambes fauchées, accrochée comme à une épave à cette figure de sa destinée. Louinissa accueillait tendrement la naufragée… Et Mâadith découvre qu’elle doit à ce couple plus de gratitude qu’à nul autre en ce monde, sauf, peut-être aux Sœurs Blanches qui la délivrèrent du servage et de l’aveugle Amar.
Des gens passent, des Arabes. Ils regardent cette créature solitaire au vêtement trop modeste, au visage d’amour. Ils échangent des paroles hardies, des réflexions audacieuses, dans une langue qu’elle comprend. Une flamme court sur sa face, ses paupières se ferment. Elle ne répond pas: elle reste immobile, mais son cœur palpite et ce n’est pas que de crainte ou d’indignation. Les passants s’éloignent indécis.
Des gamins vagabonds se sont approchés. Parce qu’elle ne les chasse point, ils se couchent à ses pieds. Ils la contemplent, car les enfants d’Allah sont les plus sensibles à la beauté des femmes. Ils distinguent le signe tatoué sur le front lisse et étroit. Ils s’exclament, joyeux, l’appelant leur sœur. Et elle leur sourit, et elle bavarde comme le fit autrefois Mâadith, l’enfant kabyle. Avec des joncs cueillis près des eaux du torrent, ils tressent une ceinture et exigent que leur nouvelle amie en ceigne sa taille dont la raideur gauche les amuse.
—Pourquoi portes-tu le corset des Françaises? demandent-ils. Cela n’est bon que pour les grosses Juives; mais toi, tu serais comme les roseaux de M’cid si tu enlevais cette chose. Et mets un foulard en soie sur tes cheveux. En te voyant, les gens diront: «Voici la lune qui marche sur la terre.»
Mâadith songe que son frère Ouali dut être comme ces gamins dont quelques-uns, fils de Kabyles pauvres et industrieux, portent la boîte à cirer et guettent les chaussures ayant besoin de leurs brosses. Qu’est devenu Ouali? Est-il riche, marié, dans la montagne, dans le Tell ou près des côtes? Mais nul ne l’a revu de ceux qui le connurent. Sans doute s’est-il engagé comme tant d’autres dans la troupe des tirailleurs presque anonymes…
Les paroles des enfants sont comme un présage; Mâadith entrevoit la couleur du foulard de soie qu’elle mettra sur ses cheveux. Tout à coup son cœur crève de douleur, un frisson d’angoisse la secoue encore: les larmes jaillissent de ses yeux terrifiés. Elle regarde droit devant elle, hallucinée, et elle voit un fantôme, sœur Cécile, qui, du haut de la passerelle de Sidi-Rached, se précipite dans l’abîme. Elle voit nettement ce double d’elle-même, cette forme qui lui est si familière et qui tournoie lamentablement avant de disparaître. Elle n’a pas un geste pour la retenir. Cela aussi, ce soir, est une chose écrite parmi les décrets du destin. Sœur Cécile ne reparaîtra plus jamais.
Et Mâadith pleure parce que sœur Cécile vient de mourir…
Ses larmes cessent. Un grand apaisement et un vivifiant orgueil leur succèdent, épanouis telles des fleurs à la faveur d’un orage.
Mâadith regarde la ville avec un cœur paisible et la tête libre. Elle se sent comme libérée d’une présence réprobatrice, qui était l’ombre même de son corps et l’éternel écho de sa pensée. Elle monte allègrement l’escalier de la maison de Kralouk.
Sur l’étroite terrasse où il pleut déjà des étoiles, où, tout à l’heure, l’Homme au djaouak étendra sa natte pour dormir la nuit d’été sous le ciel libre, on attend le retour de Mâadith. Le kanoun d’argile, plein de braises, réchauffe la marmite pansue où la plus savante alchimie culinaire confond pour des fins savoureuses les verts poivrons et le rouge piment, la viande de mouton, les communs légumes et les abricots secs. Louinissa, la pacifique et l’heureuse, surveille le mets substantiel du repas. La galette, patiemment pétrie par les mains adroites de la bonne hôtesse et cuite à la flamme, reste fumante aux plis d’un châle de laine rouge, sur le large plat creusé dans un tronc d’olivier. Nerveusement, sifflotant un refrain favori ou le fredonnant d’une voix de tête qui traîne en plainte éloignée et douce, le musicien guette le rythme des pas et l’apparition de l’attendue. La voici.
—Bienvenue, ô lune tardive, dit Kralouk. Tu as tort d’être dehors à cette heure. Allah permet aux djenoun de la mauvaise aventure d’errer dans les rues et dans les chemins dès le coucher du soleil.
Il l’observe, le front plissé, le regard glissant.
—Tu as raison, mon cousin, répond-elle; mais j’ai voulu promener loin ma tristesse et mon tourment afin de les perdre et de ne pas les ramener dans ta maison.
Il tressaille imperceptiblement; ses yeux verdâtres luisent aigus entre les paupières mi-closes.
—As-tu réussi, ô fille de bonne volonté? Et qu’en as-tu fait pour être certaine de ne pas les retrouver?
—Je les ai jetés dans le Rhumel!
Elle crie cela d’un accent de délivrance. Ses narines frémissent, les boucles de ses cheveux tremblent au souffle du soir et son visage est resplendissant.
Les traits de Kralouk s’altèrent. Il exhale un soupir profond. Il enveloppe Mâadith d’un regard infini, puis ferme les yeux. Et la chèvre kabyle assise tout contre Louinissa se laisse bercer par les tendres bras et caresser par les doigts bagués d’argent…
Cette nuit-là le djaouak de Kralouk ne dormit point dans sa gaine de cuir filali. Il tint les pigeons sauvages réveillés aux creux des roches. Il enchanta les rudes échos du gouffre, qui gardait l’ombre de sœur Cécile sacrifiée pour délivrer Mâadith des tristes pensers. Les gens qui l’entendirent affirmèrent qu’il était possédé d’un esprit divin.
Kralouk ne s’endormit qu’après la prière de l’aube et s’éveilla pour saluer le soleil matinal en même temps qu’une autre merveille. Le voile de la porte soulevé laissait apercevoir Mâadith debout, les lèvres entr’ouvertes d’un sourire à la fois timide et hardi.
Elle avait quitté sa robe de bure baleinée et sombre, qui lui faisait un corps de poupée rigide. Elle était vêtue d’une seule gandourah, couleur de safran, empruntée à sa cousine. Un foulard de soie rose lamé d’argent retenait ses cheveux floconnant autour de son visage avec des reflets d’acajou. La gandourah de couleur brûlante, une couleur qui appartenait au soleil et au feu, exaltait la beauté de Mâadith, révélait ses seins jeunes et durs de fille berbère, suivait la ligne de la taille ferme, des hanches étroites et des jambes minces, s’arrêtait à la perfection des pieds nus.
Mâadith semblait avoir profité de cette nuit pour dépouiller sa chrysalide. Elle apparaissait telle une nouvelle créature n’ayant rien conservé des pensées ni des expressions de celle de la veille. Ses yeux s’emplissaient mystérieusement de réminiscences profondes, resurgies du fond des temps et de longues hérédités. Sur le front ambré bleuissait le tatouage de la croix sarrasine. En revêtant la robe de flamme et de soleil, Mâadith retrouvait l’âme et les traits de ses aïeules.
Sur la terrasse, Kralouk frémissait dans sa chair et dans son esprit. La beauté de Mâadith dépassait les prévisions de son imagination ardente et de sa prédilection d’artiste. Dans l’humble chambre, où les nattes et les coussins posaient sur le sol leur note archaïque, elle s’érigeait avec la splendeur d’une idole. Et Louinissa, sanglotante de plaisir, comme prosternée, lubrifiait d’essence de rose les pieds nus de la Kabyle reconquise.
La robe brune gisait dans un angle, ployée, pareille à un linceul jeté sur le seuil d’un tombeau.
—Et maintenant, il faut que les autres, toutes les autres, te reconnaissent, décréta Louinissa.
Elle n’avait jamais apporté tant de soins précieux à parer une fiancée qu’elle en mit à embaumer et à vêtir Mâadith. Elle l’enveloppa jalousement dans une large pièce de haïk de soie blanche, qui devint la ferachia de la nouvelle voilée, et elle l’emmena doucement au dédale des ruelles.
Mâadith respirait la tiédeur et les parfums de ses tuniques. Elle se laissait conduire comme un enfant, se réjouissant de passer inviolable à travers la foule, forme anonyme, visage inconnu.
La maison de Bouhadad s’est ouverte toute grande. Bienvenue à celle qui en fut bannie hier; bienvenue à celle qui revient après le temps de la folie et de l’erreur; bienvenue pour la paix et pour la joie! Cela frissonne dans le clapotis du jet d’eau, l’odeur des jasmins, le reflet des faïences et des marbres, les radieux sourires des femmes. Lella Rouhoum baisa Mâadith sur la bouche, trois fois, sans aucune réflexion indiscrète, mais en prononçant seulement:
—Sois reçue avec un cœur clair dans la demeure des vrais croyants, ô fille selon ma tête et selon mon âme.
Les servantes poussaient des hululements d’allégresse et Louinissa exultait.
Mâadith défit lentement sa ferachia et dénoua le voile de lin blanc qui dérobait son visage. Elle reparut dans sa jaune et lumineuse tunique à laquelle s’ajoutaient les larges manches en tulle brodé de ses vêtements de dessous.
—Oh! tu es belle! proclama l’aréopage féminin avec ce sentiment, survivance d’un rite antique et d’un culte immortel, qui émeut de sensuelle extase et d’admiration absolue toutes les femmes musulmanes devant la beauté de l’une des leurs; car cette beauté qu’elles discernent, leur assure la seule domination possible sur ceux qui sont les seigneurs suivant la nature et la loi: c’est la certitude du pouvoir de l’esclave sur le maître, ambition d’orgueil que la perfection du corps réalise autant que l’habileté de l’esprit.
Les jeunes filles accablaient leur visiteuse de caresses:
—Tu n’es pas une Kabyle, s’écriaient-elles. Tu es la maîtresse de la beauté! Quelles chansons Kralouk fera-t-il sur toi? Nous demanderons à notre père de le payer cher pour qu’il vienne les chanter ici devant le rideau qui nous cachera. Tu seras avec nous; il n’en saura rien; tu jugeras alors de sa sincérité. O Mâadith, deviendras-tu la seconde épouse du goual? On dit que c’est un grand amoureux et il est généreux aussi puisque tu as déjà tant de bijoux. Mais plusieurs te désireront et garde-toi plutôt pour un agha. Demain, de Constantine à la mer et du Tell au Sahara, tous les gens parleront de ta beauté.
Tu n’es pas une Kabyle!… Ce cri des vaniteuses citadines déterminait le prestige de cette beauté, qui plaçait Mâadith au-dessus d’elles et l’égalait aux filles des nobles et des princes.
Sous le petit cône de velours et de broderies dorées, coiffure des Constantinoises, Mâadith incline sa fine tête de statuette aux yeux éblouissants… Elle revoit Kralouk, quelques heures après l’événement de sa réincarnation, surgissant sur la terrasse, haletant avec un soupir de triomphe. D’un petit coffre enluminé, dont la serrure faisait entendre une sonnerie argentine à chaque tour de clef, il tirait une paire d’anneaux de chevilles, non les «khelkhal» berbères hauts et lourds, mais deux cercles en forme de serpents tels que les portent les filles nobles des Nomades et qui tintent divinement sur leurs talons. Il y joignait deux paires de «m’saïs» d’or pur, ciselés par les Juifs orfèvres, et qui sont légers aux bras délicats. Il les répandait sur les genoux de Mâadith avec quelques bagues, deux larges boucles d’oreilles, un collier de sultanis, une double chaîne pour maintenir la coiffure.
—Mon cousin, mon cousin, quel trésor de sultan as-tu pillé!
—Le coffre des marchands est toujours ouvert pour l’Homme au djaouak. O Mâadith, si tu sortais avec Louinissa sans que le bruit de tes parures accompagnât ta marche, ce serait en vérité comme si tu n’étais point vêtue.
A se parer ainsi pour la première fois de sa vie, elle avait éprouvé le plaisir puéril de toutes les femmes de sa race, comme elle avait spontanément retrouvé les gestes eurythmiques et les nonchalantes attitudes de ses grand’mères au temps de la jeunesse. Et quand elle disparut sous son voile et les plis de la ferachia, le regard inquiet de Kralouk s’éclaircit, puisqu’il était impossible aux yeux étrangers de distinguer sa silhouette. Dehors, au long de ces voies étroites et populeuses où elle avait dû si souvent passer en rasant les murs, le cou dans les épaules, la sueur aux tempes, offensée par les sourires et les paroles équivoques, se défilant semblable à une bête traquée, elle sentit son cœur se dilater, son corps s’épanouir dans la sécurité sous le voile parfumé de jasmin et de girofle, qui la défendait contre toutes les curiosités et devant lequel le respect des convenances musulmanes faisait s’écarter tous les hommes, de l’ânier au cadi.
Quand Louinissa, sachant quelle considération en rejaillirait sur elle, lui proposa de renouer avec les riches familles en allant simplement visiter, dans son nouveau costume, ses anciennes élèves, Mâadith ne fit point d’objection. Elle embrassa calmement celle qui lui était une mère adoptive:
—Conduis-moi selon ta sagesse et ta volonté.
Elle abdiquait toute initiative personnelle.
Elle confiait à Kralouk et à Louinissa le soin de penser désormais pour elle et d’inspirer ses actions. Elle commençait à savourer le suprême repos de l’inertie volontaire. Elle éprouvait la béatitude de la plus facile soumission telle qu’elle ne l’avait plus ressentie depuis son départ du couvent. Fataliste maintenant et superstitieuse comme toujours, il ne lui déplaisait pas d’affronter le nouvel accueil de ces maisons de sévère tradition qui, si férocement, s’étaient fermées pour sœur Cécile, la disparue, et pour l’indépendante missionnaire dont le règne et la personnalité se trouvèrent abolis du même coup.
—Si quelqu’un osait t’offenser, dis-le-moi, conseilla Kralouk, retroussant des lèvres de félin sur ses dents blanches.
Louinissa sourit. Elle ne redoutait pas d’incident, car, en femme avisée, sachant que la rentrée en grâce ne s’accomplirait que par une grande victoire de Mâadith, elle avait préparé le terrain en faisant annoncer, dès le matin, que sa cousine était délivrée des djenoun. Cependant elle ignorait si Mâadith cesserait d’invoquer le Dieu des chrétiens pour revenir aux cinq prières rituelles d’Allah: mais le miracle était déjà si éclatant qu’il ne pourrait rester incomplet.
Au moment où les deux cousines vont quitter la maison de Bouhadad, Lella Rouhoum retient Mâadith. Elle a donné un ordre à une petite servante qui revient portant un coffret de santal.
—Tu connais la coutume, dit-elle. Quiconque entre pour la première fois dans une maison musulmane, ne doit pas en sortir sans avoir reçu un cadeau. Nous considérons que c’est vraiment la première fois que tu entres ici, ô Mâadith.
Elle ouvre le coffret dans lequel reposent, enveloppés de soie, un précieux chapelet de grains d’ambre et un collier de perles. Un instant, elle hésite entre les deux objets: ses doigts effleurent d’abord le chapelet, puis elle secoue la tête, sourit d’un sourire discret plein de finesse, tel que Cécile n’en vit jamais passer sur ces lèvres grondeuses, et elle choisit le collier qu’elle agrafe au cou de Mâadith.
C’est le même accueil chez Lafsi, chez les Smadja, dédaigneux et enrichis, et dans tous les autres logis. Nul ne se soucie de discuter la sincérité ou les mobiles de ce retour de la petite chèvre au bercail; il suffit de savoir que, non seulement elle a cessé d’être un danger moral, mais qu’elle est redevenue semblable aux autres femmes, ses sœurs de race ou de cité. Et le charme et la séduction de cette montagnarde sont tels que nul ne songe à la considérer comme étant d’une essence inférieure, puisque ses avantages physiques lui confèrent l’unique supériorité et que, demain, si le choix d’un homme en décide ainsi, elle deviendra reine d’un harem arabe.
—Ah! gazouillent les femmes des Smadja, écrasées sous le poids de bijoux innombrables, aveugle celui qui ne te choisira pas!
Elles chuchotent déjà les noms de certains membres masculins de leur famille.
—Il faut te hâter, insistent-elles, mi-graves, mi-rieuses; car maintenant, chaque heure de ta vie qui passe est une heure de perdue pour l’amour.
Mâadith se défend un peu et se trouble. Elle réplique aux femmes joyeuses; elle réplique, en vérité, comme si jamais elle n’avait vécu d’une autre vie que celle de la brousse ou du harem. Et Louinissa s’abandonne à un rêve ambitieux: Mâadith mariée dans une abondante et riche demeure, Kralouk vagabondant à son ordinaire et elle, Louinissa, jouant un rôle d’aïeule, veillant sur les fils de sa fille d’adoption et commandant aux servantes. Sans doute, Kralouk désire Mâadith et depuis longtemps; mais comment ne lui a-t-il pas encore exprimé ce désir? Attendait-il qu’elle redevînt musulmane? Sait-on ce qui naît et disparaît dans la pensée active du goual! Mais Mâadith se donnera-t-elle à lui?… Louinissa poursuit son rêve.
—Je voudrais la voiture et aller avec Mâadith jusqu’au djebel Ouach, dit soudain l’une des Smadja, avec un clignement d’yeux à ses sœurs et belles-sœurs.
Elles chuchotent entre elles: elles rient en caressant leur ancien petit professeur devenu spontanément l’amie favorite. Et les voici allant demander l’autorisation et l’escorte de la vieille mère, du chef de la famille, tandis que les servantes courent, affairées, à la recherche des serviteurs chargés de l’équipage.
Les deux chevaux traînent lentement le vaste break, aux rideaux baissés, où les femmes s’entassent échangeant des rires et des plaisanteries. La voiture roule vers le sommet du djebel Ouach,—la montagne sauvage. La route domine le paysage, les larges ondulations des coteaux se succédant jusqu’aux horizons. Sur leurs flancs de terre noire et grasse, d’argile rouge ou ocreuse, les labours mettent des traînées de velours sombre ou des égratignures sanglantes,—labours profonds de colons aux charrues luisantes, labours effleurant le sol des fellahin à l’araire primitive et émoussée. On distingue l’effort des attelages de bœufs, qui comptent plusieurs couples, et celui des mules maigres, les muscles tendus à rompre pour remonter les pentes. La route s’élève et le paysage livre un plus vaste espace aux couleurs chaudes et nettes. Les sommets chevauchent vers d’autres sommets jusqu’aux limites où la vue peut atteindre dans une sensation de vertige.
A la cime du djebel Ouach, sous des frênes et des bouleaux légers, des étangs étalent leurs eaux douces et mates. Dans la solitude du lieu, les femmes s’ébattent un moment.
Mâadith souhaiterait là le djaouak de Kralouk, être ensorcelée à la fois de son roucoulement et des parfums qui imprègnent la blanche ferachia. Elle se sent un peu ivre, la tête pleine de fumée odorante. Elle rit, d’un rire aussi naïf, avec un esprit aussi enfantin que celui de ses compagnes. Elle jouit infiniment de cette idolâtrie féminine qui environne sa beauté. Elle songe à l’amour: seule préoccupation de ces femmes. Le sentiment charnel, qui fut la joie de ses grand’mères, prend possession de son être délivré. Elle se sent une puissance de plaisir et de domination; elle règne, elle dont l’orgueil souhaitait de régner, elle règne en dehors de tout renoncement douloureux, de toute énergie vainement dépensée. Elle se laisse aller dans les bras de la tradition avec un grand soupir heureux…
—Mâadith, tes petits pieds nus sont deux pigeons au nid de tes babouches! Mets-les un instant dans l’eau de l’étang, ma petite beauté; les djenoun viendront chercher leur trace cette nuit.
Mâadith obéit à la fantaisie de la coquette. Ses pieds sont charmants et leurs ongles teints de henné brillent comme des pierres polies.
—Qui prendra ces deux oiseaux dans ses mains, contre son cœur, contre sa bouche? Qui donnera sa tente et son troupeau, sa paix et sa maison, pour posséder ces deux oiseaux de l’amour? rythment les femmes joyeuses, au battement cadencé de leurs mains.
Tendrement, en des gestes qui sont des caresses admiratives, Louinissa essuie les pieds de la petite beauté. Et celle-ci sourit, abandonnée, l’esprit et le corps flottant au sein d’une voluptueuse béatitude…
La voiture rentrait en ville et suivait au pas l’une des grandes rues montantes. Les jeunes femmes, écartant d’un doigt les rideaux après avoir plus étroitement serré les voiles de leur visage, guettaient la foule mêlée cherchant à y reconnaître les silhouettes des hommes de leur maison. Tout à coup, Mâadith fut prévenue par sa voisine:
—Regarde, vite, vite, ce café, devant la porte, l’homme qui est assis à côté de mon mari!
Mâadith vit un djïied du Sud, un Nomade noble, d’un port hautain et de figure nostalgique, drapé aux plis de triples burnous. Son turban élevé, ses mains de race et son menton sans graisse, ses traits secs et bronzés, la majesté de son attitude et la fierté de son regard le signalaient parmi les citadins qui l’entouraient. Et les femmes gazouillèrent, tandis que leur duègne grondait avec indulgence et berçait Mâadith sur son épaule.
—Tu l’as vu, tu l’as vu! Louange à Dieu! C’est tout ce que nous désirions. Nous ne sommes sorties que pour cela. Écoute. Cet homme, beau comme un émir, c’est El Mensi, le magnifique et le favorisé. Il est riche et noble; il est à Constantine pour vendre sa récolte d’orge et de dattes à notre père; il a dit qu’il voulait mettre dans son harem une fille du Tell. O Mâadith, ô Mâadith, qui choisiras-tu, de Kralouk, de l’un de nos frères ou de celui-ci?
Louinissa riait comme les autres et Mâadith s’enivrait du bruit des voix, des mots et des choses qu’ils évoquaient.
Le djaouak et la voix de Kralouk effilaient leur chant dans le soir verdâtre et doré, au bord de la terrasse haute. C’était une chanson de berger bédouin:
Où poserai-je le nid du bonheur?…
Suivant le jeu du roseau et l’inspiration du chanteur, la mélopée au rythme dolent s’alanguissait encore. A la dernière strophe, elle se précipita, ailée, gonflée de certitude:
Je laisserai la mer aux marins insolents, et l’oasis au nègre stupide, et la montagne à l’homme rude et grossier! Je poserai le nid du bonheur sous la tente nomade.
La chanson s’éteignit dans un long soupir heureux.
—Ah! Mâadith!
Elle est venue s’accouder sur la terrasse. Ses bras souples sont nus sous les manches de mousseline relevées et sa gandourah est taillée dans une étrange robe fleurie de corolles argentées sur un fond pourpre.
—Ah! Mâadith.
La voix flexible et nuancée de Kralouk est la seule à savoir prononcer ce nom.
Mâadith, voilà le nid du bonheur! Considérez la montagne élevée, ô les hommes chétifs! Elle est fière de la forêt verte et de l’arbouse rouge; Il est une autre chevelure et un autre fruit.
Mâadith, voilà le nid du bonheur! Louez la route aride et l’eau des puits, ô les gens nobles! Certes! l’oasis est pareille au baiser après la privation, mais vous ignorez celle à cause de qui la pleine lune refuse l’espace du ciel.
Mâadith, voilà le nid du bonheur! Parce qu’elle a marché, les chemins ont fleuri, parce qu’elle a parlé, nous avons entendu couler les sources. Si l’amour frappe la vierge au visage ensoleillé, alors, nous saurons ce que vaut l’amour…
Veux-tu la beauté, voici Mâadith, et voilà le nid du bonheur!
Tendre d’abord, le djaouak de Kralouk s’exaspérait. Il se tut et le musicien contempla silencieusement Mâadith qui ne répondait pas à sa chanson.
Il remit le djaouak dans sa gaine de cuir. Mâadith cessa de considérer l’abîme, palpitant d’ailes de ramiers et de corbeaux rentrant au gîte, et dit lentement:
—O mon cousin, je désirerais travailler un peu comme autrefois, ne pas rester chez toi tel un enfant incapable duquel ne vient aucun profit. Je voudrais gagner au moins le miel de la maison. Je suis redevenue l’amie des logis; je retrouverai mes élèves.
Le sourire de Kralouk s’accentua:
—Tu veux recommencer un labeur inutile; car les femmes ne travailleront pas et passeront leur temps à te raconter ta beauté et les hommes ne sortiront plus à cause de toi. O semeuse de trouble, désires-tu ce désordre?
Mâadith demeurait songeuse sentant que Kralouk pouvait avoir raison. Cependant, elle insistait. Mais il reprit:
—Il y aura toujours du miel dans la maison de l’Homme au djaouak. Quant à toi, tu ne dois apporter que la félicité de ta présence. Et Mâadith ne peut pas travailler. Je le lui défends.
Mâadith se redressa, cabrée:
—Je suis libre et je ne veux pas devoir toutes choses à ta pitié ou à ta générosité trop grande. J’agirai donc selon ma pensée, avec sagesse et prudence, mais j’agirai.
—Je le défends, répéta doucement Kralouk.
—De quel droit?
—Du droit de l’homme sur la femme.
—Cela est bon pour Louinissa, peut-être, mais moi, je suis libre, te dis-je!
—Non, car tu es dans ma maison, fit-il plus doucement encore.
Mâadith recula sans réplique. Son orgueil ne s’insurgea pas devant cette affirmation de possession dominatrice. Elle baissa des yeux soumis sous le regard aigu du musicien. Déjà lasse de cette velléité d’initiative née de son désœuvrement inaccoutumé, elle consentait, satisfaite de consentir et de ne plus avoir à se poser la question qui l’avait rendue perplexe.
Louinissa rentra du dehors, ôta ses voiles et, s’adressant à son mari:
—O mon seigneur, veux-tu gagner beaucoup d’argent?
—Si c’est avec mon djaouak, je le veux.
—Va donc demain chez Smadja, le riche. Il fête El Mensi, le djïied, et te promet d’être généreux.
Kralouk vit tressaillir légèrement Mâadith au nom d’El Mensi:
—J’irai, certes, et le Saharien se souviendra de moi.
Le lendemain soir, la cour de marbre noir et blanc, la colonnade aux arcades découpées en dentelle dans le stuc et qui était l’un des luxes de la maison opulente des Smadja, s’illuminaient de flambeaux. Les tapis somptueux, épais de plusieurs toisons, les étroits matelas, à la fois sièges et lits et qu’on recouvre de couvertures de brocart ouaté, jonchaient le sol. Sur la galerie du premier étage, un rideau de soie rouge frissonnait incessamment des gestes des femmes qu’il dérobait aux regards. Mais, elles, à travers la trame distinguaient tous les visages, suivaient tous les mouvements, entendaient tous les propos des nombreux invités masculins qui se pressaient dans la cour. De la poussière de benjoin fumait dans les larges braseros de cuivre où rougeoyaient les braises. L’arome et la vapeur chaude et parfumée du café turc se mêlaient aux fumées odorantes, aux scintillements des lumières. Et les serviteurs qui circulaient y ajoutaient la senteur subtile et pénétrante des bouquets de jasmin qu’ils portaient à l’oreille.
Mâadith et Louinissa arrivèrent avant la foule.
—Tu vois, s’écriaient les femmes, nous obtenons de nos seigneurs ce que nous voulons! Ainsi tu seras. El Mensi va venir; Kralouk viendra, et tu verras deux de nos frères. Petite beauté, petite beauté, voici bientôt pour toi l’heure de l’amour!
—Taisez-vous, les tapageuses, taisez-vous! je suis sous vos paroles comme l’herbe sous le vent. Vraiment je ne sais si elles doivent m’offenser ou me faire sourire.
—Ah! louange à Dieu! tu n’es plus celle qui nous jurait que l’enfer et les supplices s’achètent au prix d’un baiser et qui se courrouçait quand nous répliquions que l’amour seul vaut le paradis. Regarde! voici notre frère Messaoud.
Mâadith regardait le jeune homme qui traversait nonchalamment la cour, s’assurant que tout était comme il convenait, puis, adossé à une colonne roulait une cigarette entre ses doigts lents et lourds. Mâadith observait le fils des Smadja, l’œil sagace du commerçant avisé, la figure replète du bon vivant. Ce citadin n’était pas fait pour émouvoir ses sens ni enchanter son esprit.
—Le choisis-tu pour ton «frère du démon»? questionna l’une de ses amies.
Elle se taisait, mécontente, et discernant mal la valeur de ses sentiments.
—Messaoud est trop gras pour cette gazelle, plaisanta la sœur du jeune homme.
Les autres femmes se mirent à rire et échangèrent des propos licencieux.
—Voici l’antilope qui lui convient mieux, reprit la première.
El Mensi, le Nomade, entrait entouré d’un groupe. Il entrait d’une allure mesurée, sans hésitation ni paresse, imprégnée d’aisance hautaine, accoutumée à trouver le chemin libre. La face bronzée et dure avait des lignes pleines de noblesse. Les yeux nostalgiques et dominateurs regardaient droit et au-dessus des têtes des autres hommes. On le sentait chef de race et de tradition. Mâadith le contempla avec un incoercible et voluptueux plaisir. Elle le comparait à un aigle égaré parmi les pesants corbeaux. Elle eut un visage à ce point ébloui de flamme intérieure que les femmes se réjouirent frénétiquement.
—O fiancée, ô la promise pour la joie! Dès ce soir une vieille ira raconter ta beauté au Nomade et, demain, Kralouk et Louinissa recevront la dot et les présents. Il y aura tous les trésors du Sahara dans le coffre que t’enverra ce seigneur des tentes.
L’impulsive et passionnée nature de Mâadith se laissa griser par les mots et par les caresses dont on l’enveloppait. Cela ressemblait aux contes du goual; mais cela allait advenir. La destinée ferait Mâadith reine d’un peuple nomade. C’était écrit, puisqu’elle avait toujours éprouvé cet ardent désir d’une souveraineté entre ses crises mystiques de soumission.
Dans la cour, des Soudanais avaient exécuté la danse du sabre et la chasse de la panthère, en contorsions féroces, en bondissements démoniaques, en souplesses de grands félins. Soudain, une clameur se propageait en saluts de bienvenue.
—L’Homme au djaouak! Et sur lui le profit, et la reconnaissance, et la bénédiction!
Kralouk parut, leste et vif.
Derrière le rideau de soie rouge, les invisibles hululèrent pour l’applaudir. L’œil du musicien, actif sans répit sous la paupière mi-fermée, inventoriait la foule. Il découvrit le haut turban rigide d’El Mensi. Les deux Sahariens se dévisagèrent. Le Nomade lança une pièce d’or aux pieds de Kralouk, qui ne la ramassa pas. Il s’installait sur un tapis, face au rideau mouvant dont la soie semblait briller de l’éclat de toutes les prunelles cachées. Et le djaouak roucoula les nombreuses chansons, depuis celle de Salah-bey jusqu’à celle composée en l’honneur du fauconnier Ali, et celle des Henancha qui dit les vertus d’Euldjïa la blanche, celle des Oulad-Soltan, et celle qui commémora la grande bataille du Hodna entre les Français et les Oulad-Amer. La voix du musicien alternait les chants avec une ardeur singulière, une force concentrée, qui ne les avaient jamais aussi bien soulignés et fait pénétrer dans l’âme de son auditoire. C’étaient des strophes mélancoliques, tendres ou violentes, entremêlées comme les grains d’ambre et de corail d’un chapelet:
O cavalier, il faut près de moi t’arrêter; Ton cheval vient de loin. Combien mémorable fut la journée des Oulad-Amer. Ils sellèrent leurs chevaux et même les maigres juments. Ils présentèrent au choc leurs poitrines.
Il scandait ces vers gravement, puis son accent plaintif psalmodiait ceux-ci:
J’ai voulu dormir, mais j’ai perdu le sommeil et la tristesse est descendue en moi. Les réflexions égarent la tête et troublent le cœur.
Il martelait les autres comme d’un battement du puissant tambour de guerre:
O montagne de l’indépendance, Contre toi s’élancent les assaillants. L’Islam est affligé. Montagnes de la révolte, qu’êtes-vous devenues? O mes frères, nos belles journées sont effacées.
Il mettait des larmes aux yeux de l’assistance, en sanglotant ces mots:
O mon troupeau, mon troupeau, mes pleurs et les tiens vont faire fondre et trembler la terre.
Il faisait passer dans le chant suivant toute la nostalgie d’un désert médiéval et somptueux:
Les faucons que j’aime s’appellent bourni. Au galop de ma jument, je leur dis des chants mélancoliques. La veille de la chasse, je ne les laissai pas dormir; Leur colère est retombée sur le gibier. O Dieu, fais-moi savoir qui je suis: Il n’est pas de cavalier semblable à moi!
Les pièces d’or et d’argent pleuvaient dans la gandourah de Kralouk, car le maître de la maison donnait l’exemple de la satisfaction et de la générosité. Mais les femmes s’impatientèrent:
—Il doit maintenant chanter pour l’amour et pour Mâadith.
Et elles dépêchèrent une vieille servante afin de transmettre leur désir. L’Homme au djaouak reçut le message, regarda discrètement le rideau rouge qui frémissait et modula quelques strophes de la chanson de Ben Abdallah:
Oiseau de race aux ailes bleues, reviens avec une réponse. O mon pigeon, sent-on encore dans le Sahara Souffler le vent de l’amour? Y sont-elles encore ces jeunes filles qui laissent flotter leurs ceintures, qui se gardent le secret entre elles, le secret dont un jeune homme a sa part? Elles sont des minarets sur une ville, des minarets de marbre blanc. Le plus distrait, venu de loin, les regarde avec des yeux humides.
Soudain, Kralouk, le goual, fixait impérieusement El Mensi, le seigneur. Son chant se modifia. On sentit qu’il s’abandonnait à son inspiration personnelle:
Tu es venu de loin pour labourer ma terre. Ton domaine est-il à ce point stérile? Laboureur du sable! Tu es venu de loin.
Tu es venu la nuit pour vendanger ma vigne. Tes treilles ne portent donc point de raisin? O voleur de grappes! Tu es venu de loin.
Tu es venu pour prendre la maîtresse du harem. Le tien ne compte-t-il que des esclaves? Retourne d’où tu viens!
Tu es venu comme un aigle s’abat, mais tu rencontreras le faucon, le faucon qui sait le mieux chasser la chrétienne[1].
[1] Dans le parler des Sahariens, l’outarde est souvent nommée chrétienne et c’était le gibier favori des fauconniers.
Et, sans saluer ni l’hôte ni les conviés, surpris de cette boutade dont ils saisissaient mal les allusions, l’Homme au djaouak s’en alla.
Au seuil de la chambre étroite, à l’ombre du mur, Louinissa est savamment affairée.
Dans un mortier de cuivre, sous le poids d’un lourd pilon de cuivre aussi, elle broie un mélange d’antimoine, d’alun et de girofle. Elle y ajoute le noir de fumée précieusement recueilli contre un vase d’argile n’ayant pas encore servi. Elle y mêle une poudre plus précieuse faite de corail et de perles pulvérisées, parfumées de benjoin. Cela compose le kehoul dont s’avivera le regard de Mâadith et dont s’alanguiront ses paupières bistrées. Elle ouvre par son extrémité supérieure un superbe citron mûr et odorant; elle l’emplit de sucre et l’expose un moment à la chaleur des braises d’un kanoun; quand l’intérieur du fruit est en ébullition, elle en exprime le jus tamisé à travers un morceau de mousseline. Cela sera le fard qui doit donner à l’épiderme de Mâadith la finesse et l’aspect lustré du satin. Dans un vase de terre vernissée, elle pétrit légèrement des feuilles de henné pilées avec un peu de vinaigre et de l’essence de jasmin. Cela remettra aux cheveux de Mâadith des reflets d’acajou plus vifs et rendra ses ongles, la paume de ses mains et les talons de ses pieds charmants, couleur d’orange sanguine.
Pour la bonne matrone, comme pour toute femme indigène que gagne la vieillesse, il y a une volupté secrète et profonde à faire revivre la coquetterie de sa jeunesse dans le soin tendre, et sensuel un peu, qu’elle prend de la coquetterie d’une autre femme jeune. Près d’elle, Mâadith, le visage fermé, le geste lent et distrait, sème de paillettes d’argent le tissu velouté d’une serviette de hammam.
Louinissa s’inquiète de son silence prolongé. Elle voudrait la voir souriante, car son sourire est tel le lever du soleil sur les montagnes. Elle plaisante, non sans souhaiter que sa plaisanterie prophétise:
—O Mâadith, ô Mâadith, voici toutes ces choses préparées pour ta beauté, pour la beauté de la fiancée d’El Mensi peut-être!
—Il y manque le souak, dit Kralouk surgissant à l’improviste.
Sur les genoux de la brodeuse, il jette le petit paquet de brins d’écorce de noyer, que les femmes mâchonnent jusqu’à ce que leurs gencives soient brunes et leurs dents éclatantes. Mâadith a sursauté; ses yeux rencontrent le défi de ceux du musicien. Elle détache un brin d’écorce et le glisse doucement entre ses lèvres.
—Attends! fait vivement Kralouk. Chacun de tes gestes ne vaut-il pas une chanson? Je te chante celle-ci, plus vieille que toutes les autres:
Sois la bien accueillie, branche de souak, dans sa bouche, Mais n’as-tu pas peur, branche de souak, que je te voie, Un autre que toi, branche de souak, je l’aurais tué; Et nul autre que toi ne pourra se flatter d’avoir fui ce destin.
—O mes sœurs, reprend-il, soyez muettes le temps de tresser une chevelure, car ma matinée fut laborieuse et je cherche le sommeil.
Il pénétra dans la petite pièce dont le rideau retomba dernière lui.
Les deux femmes se turent un long moment. Mâadith était troublée. Des sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle refoulait avec autant de dépit que de fierté. En reniant inconsciemment la foi de ses pères musulmans, elle avait trouvé du bonheur et de la sérénité dans la foi catholique du couvent. A présent elle était encore tourmentée. Sœur Cécile avait eu beau mourir du second reniement, conscient et volontaire, elle revenait parfois comme un fantôme lugubre et doux. Elle revenait plaintive et ravissante, avec son visage d’extase et d’adoration, le front pur sous le pur bandeau de la coiffe blanche serrée,—un front lisse et brillant jusqu’à rendre imperceptible, effacée presque, la marque tatouée de la croix sarrasine. Sœur Cécile ne reprochait rien à la parjure, mais elle était un regret,—ce mal que connaissent les civilisés, sentiment cruel, le seul peut-être dont restent imprégnés ceux que l’on civilise et qui finissent par échapper à la civilisation. Sœur Cécile ne désirait pas ressusciter; elle oubliait son passé sur lequel avait soufflé le vent des modifications profondes; mais Mâadith ne se sentait pas heureuse.