Madame Angeloso

François Vallejo · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/8

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Madame Angeloso

Madame Angeloso

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

FRANÇOIS VALLEJO

 

MADAME

ANGELOSO

 

VIVIANE HAMY

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© Éditions Viviane Hamy, août 2001

Conception graphique : Pierre Dusser

Distorsion no 7. Ministère de la Culture, France.

ISBN 978-2-87858-652-7

Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB par Isako

www.isako.com à partir de l'édition papier du même ouvrage

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Un barouf du tonnerre, oui, ça a dû faire un barouf du tonnerre, a pensé Angelino, le dimanche soir, juste après le départ du jeune et petit brigadier de gendarmerie.

C’est vraiment con, un gendarme débarque chez toi, un dimanche, pour t’annoncer que ta mère a été écrabouillée sous un train, le seul truc qui te passe par la tête, c’est : il est vraiment minus, ce cogne, je croyais qu’on les recalait en dessous d’une certaine taille, ils doivent en manquer. Faut dire, m’envoyer un gendarme aussi minus pour m’annoncer l’accident, la mort de ma mère, une bonne femme vraiment pas minus, question taille, question poids surtout, sacrée idée. Il a dû se demander pourquoi je me marrais, lui sinistre, la tronche en travers, pénétré de sa mission délicate, c’est sûr, il faut du doigté dans ce genre de circonstances.

Il en avait pris des précautions pour arriver au but, gendarmerie du zigzag, ils ne connaissent pas la ligne droite. Pourtant une histoire de train, de rails, ça devrait couler tout seul, pas de chichi, ma mère emplafonnée par une locomotive, ça devrait se dire sec. Pas du tout, préparation du terrain, déminage, progression lente, couper l’effet de surprise, il s’y connaissait le gendarme minus. À la fin, c’est sorti, un peu mélangé :

– Votre maman… identifiée… confirmation…

Assis, le brigadier : le fils se marre. Va lui dire que tu te marres parce qu’il est minuscule et qu’il te parle d’une femme énorme, ta mère, passée sous un train. Il était bien plus surpris que moi.

Est-ce qu’elle m’étonnait beaucoup, moi, sa nouvelle ? Tu n’as plus croisé ta mère, toi, le petit Angelino, depuis une grosse paye, on te la ramène, on te la fourre sous le nez, pour te dire qu’elle n’est plus là. Où est le changement ? Vraiment, elle se cache où, la surprise ?

Il a voulu me donner des détails, le minus, je me marrais trop, je ne sais même plus ce qu’il a dit exactement. Si, il a parlé d’un passage à niveau, c’est ça, un passage à niveau, la voiture en travers. Je la reconnais bien, ma mère, pour se mettre en travers, elle était un peu là, aucun doute, s’ils veulent des preuves de son identité, imparable. Les bâtons dans les roues, c’est toute sa vie, mais là, elle m’épate, les roues d’un express…

Il causait, le minus, il causait, moi, j’étais bien embêté avec mon verre de whisky, un single malt que je venais de me servir, et un gendarme te dérange. Il avait les yeux à hauteur de mon verre, tellement il était petit, ça aussi, ça me faisait marrer, les yeux du gendarme qui suivaient les mouvements de mon verre.

Bien emmerdé, on t’annonce une calamité au milieu d’un bon whisky, qu’est-ce que tu dois faire ? Le jeter dans l’évier ? Tu gaspilles. Le déguster à petites lampées ? Tu as l’air de te foutre des calamités, le type te regarde d’un sale œil. Interdit de profiter pendant le malheur, la règle. Interdit de déguster, ma mère m’a toujours interdit de déguster quoi que ce soit. En plein whisky, c’était bien le moment de m’annoncer une nouvelle pareille. Il aurait fallu le poser quelque part ? Rien sous la main, tu es sur le pas de ta porte avec un gendarme modèle réduit, qui fixe ton verre, pour se donner un air. Alors, je me suis dit, il faut le garder à la main et attendre, comme un abruti. Elle aurait été bien contente, ma mère, de me voir coincé comme ça, à me demander quelle contenance prendre pour son deuil. Et l’autre qui regardait mon verre pour ne pas me regarder en face et qui devait se dire : est-ce qu’il va le boire ou le balancer, son whisky ? Alors, j’ai levé un peu mon verre, comme si j’allais dire : à la santé de ma mère ! Et j’ai regardé le gendarme à travers l’ambre de mon single malt. Ça change tout, voir une tronche de gendarme à travers un single malt, apprécier une catastrophe derrière un verre de whisky, c’est déformé, c’est tout de suite plus marrant. Je me suis marré encore plus qu’au début. Et j’ai fait tourner le whisky dans le verre… La tête du gendarme derrière ! Qui tourne ! L’accident de train derrière ! Qui tourne aussi ! Et les détails ? Aucun souvenir. Qu’est-ce qu’il a bien pu me donner comme détails, le gendarme minus ? Plus rien, je ne me souviens plus de rien, il a battu en retraite, le bon petit soldat, armée défensive, ça promet, il recule devant la rigolade.

J’aurais mieux fait de me la fermer, attendre qu’il soit sorti, mais je n’ai jamais su me la fermer. Alors, j’ai continué à rigoler et à faire tourner mon whisky, de plus en plus vite, dans le verre. Le képi bredouillait derrière. Oui, qu’est-ce qu’il a bien pu me raconter, à ce moment-là ? Tant pis, je me passerai des circonstances, ce qui compte, après tout, c’est que le train a envoyé la voiture de ma mère en l’air, c’est l’instant du choc. Avant, après, quelle importance ?

Je me suis marré encore un grand coup, mais le type avait déguerpi, j’ai avalé mon whisky cul sec. Voilà, j’avais réglé la question. Pas toutes les questions, malheureusement. Mais je vois mieux, maintenant, au calme, ce que ça représente, ma mère contre un train, la plus belle rencontre de son existence : un barouf du tonnerre, une explosion à te faire éclater le tympan, et, juste après, un poil plus tard, tout saute, c’est fini, le soulagement.

Le soulagement, c’est ça, c’est con, un gendarme poids plume vient t’annoncer un truc pareil, alors que tu n’as pas vu ta mère depuis quinze ans, et tu te sens soulagé. Et tu avales ton verre. Et tu te marres.

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Si je m’attendais, s’est répété Coquemar, toute la journée du lundi, si je m’attendais : son nom dans les journaux, imprimé dix ou vingt fois, madame Angeloso, seule victime de l’accident du Paris-Varsovie. Je les ai tous achetés, journaux du matin, journaux du soir, régionaux, nationaux, tous ils parlaient de madame Angeloso. Je suis même allé jusqu’à découper les articles, pour les disposer sur des fiches cartonnées et les coller, avec le plus grand soin, selon mon habitude. C’est tout moi, net, propre, ne pas ajouter une bavure de colle au sang de madame Angeloso.

J’ai bien douté plusieurs fois, au début de la matinée : ce n’était peut-être pas ma madame Angeloso. Un homonyme fracassé dans sa voiture, dans un accident ferroviaire, c’est de l’ordre du possible. L’existence des homonymes, c’est dérangeant. C’est rassurant, aussi : des homonymes meurent tous les jours à votre place. Combien de Coquemar, aujourd’hui, dans les avis de décès, alors que je suis bien vivant ?

La Voix du Nord, en page intérieure, donnait l’identité complète de la victime : « Madame Constance Angeloso, soixante-cinq ans, sans domicile connu. » Cette fois, c’est forcément elle, mon Angeloso, réduite à rien, une femme si imposante, toute sa vie, qui ne passait pas inaperçue, forte femme, qu’on entendait de loin, et traînée hier sur soixante-dix mètres, le long de la voie ferrée. C’est écrit en toutes lettres : soixante-dix mètres de glissade sur les rails.

Je me demande bien ce qu’elle a pu sentir, à un moment pareil. Pendant des années, je me suis soucié de savoir ce qu’elle ressentait, je m’en suis voulu de ne pas y parvenir. Elle était changeante, c’est vrai, quand je croyais la tenir, elle s’échappait, volatile. Encore une fois, elle disparaît à toute allure, à l’allure d’un express bien lancé. Combien de temps faut-il à une voiture poussée par un train pour couvrir soixante-dix mètres ? Combien de temps faut-il à une femme pour nous échapper complètement ?

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Il est vraiment surprenant qu’Angelino ait eu l’idée de m’appeler pour m’apprendre la mort de Madame, a songé Danuta dans son lit. Évidemment, il n’avait pas l’air trop affecté, rien n’affectait jamais Angelino, un brutal, un nuisible.

Ou alors ce n’est justement pas surprenant :

– Je sais que tu l’aimais beaucoup, je voulais que tu saches.

Oui, c’est bien l’Angelino authentique, celui-là, un garçon capable de passer sa soirée de dimanche, alors qu’il vient d’apprendre la mort de sa mère, à chercher mon adresse et mon téléphone sur Internet. Il était heureux de m’avoir retrouvée à Bruxelles, a-t-il dit.

– Je voulais que tu sois la première à l’apprendre.

Oui, oui, il voulait que je sois la première à souffrir. Il m’a écoutée suffoquer au téléphone, une grande joie pour lui, je le vois nettement à présent. Comment ai-je pu être assez imbécile pour le remercier de son attention, de son empressement à me tenir au courant ? Il avait seulement envie de me faire du mal, comme il a fait du mal à sa mère.

– Ça te fait quelque chose, qu’elle ait claqué comme ça, hein, Danuta ?

Sur le moment, cette insistance, je ne l’ai pas mal prise, j’étais trop secouée, perdue, mais maintenant, à trois heures du matin, tout prend un relief stéréoscopique, comme les voix des conférenciers dans mes écouteurs, quand je fais de la traduction simultanée. Je comprends qu’Angelino n’a pas changé ; il a toujours cette curiosité maladive, ce plaisir de tortionnaire qui attend de ses victimes qu’elles lui décrivent leurs souffrances. Pauvre idiote, il t’a fallu quatre heures pour comprendre une évidence pareille, toi, une spécialiste de la traduction simultanée dans les instances européennes.

Encore heureux que je n’aie pas trouvé la force de lui répondre : j’aurais pu lui fournir sa dose de jouissance malsaine, si je lui avais dit à quoi je pensais à ce moment-là. Je pensais que le Paris-Varsovie est un des trains que j’emprunte le plus, depuis longtemps. Il m’arrive de le prendre pour mon travail, Londres, Paris, Bruxelles, Varsovie, je suis ici ou là-bas, tout le temps. Je serai peut-être obligée d’y monter une nouvelle fois dans huit ou quinze jours. Non, non, je ne veux plus jamais circuler sur cette ligne, ma vie, notre vie, sa mort.

Dire que j’aurais pu être à bord de ce Paris-Varsovie, tout à l’heure, encore une fois à bord du train qui file tranquille vers Madame, enfoncée dans mon fauteuil, compartiment non-fumeurs.

J’y suis, demi-sommeil, j’y suis, on a passé les travaux sur la voie, au pas sur deux kilomètres. Et la machine se relance, direction Jeumont, la frontière belge, l’accélération me réveille, puis me rendort, j’y suis, j’y suis encore.

Madame s’est déjà mise en travers des rails, la barrière s’est abaissée, elle a quelques secondes pour sortir sa grande carcasse de sa voiture. C’est trop dur, son embonpoint la gêne, comme autrefois, l’âge en plus, le manque de souplesse.

Les roues se bloquent, maintenant, ça glisse, ça crisse, nous sommes lancées l’une vers l’autre, sans le savoir. J’ai ouvert les yeux, tout le compartiment se tait, nous avons compris, une force écrasante nous tire en arrière, puis une force fracassante nous pousse, c’est le contrecoup, je sens la ferraille plier. J’y suis, j’y suis toujours.

Je vous aimais bien, Madame, j’ai deux mille raisons de vous aimer. J’aurais pu être là, j’aurais dû être là, au moment de votre mort, être dans le Paris-Varsovie qui freine pour vous éviter, qui ne vous a pas évitée.

Je ne pouvais pas raconter des choses pareilles à Angelino, il aurait été trop content. Il est déjà bien trop content.

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C’était bien une fouteuse de merde, ma mère, s’est dit Angelino, le lundi matin, en écoutant la radio, au petit déjeuner. Toute sa vie, elle l’a foutue, sa merde, et pour claquer, elle trouve le moyen de la foutre encore. Même qu’ils en parlent sur toutes les stations, la bonne femme qui grille un train, qui bloque une ligne une journée entière.

En plus, elle a interrompu le voyage d’une célébrité mondiale ! Il ne m’avait pas dit ça, le gendarme minus. Remarque, il n’a pas eu le temps, je me marrais trop. Dommage qu’il n’ait pas pensé à me raconter un truc pareil, ça m’aurait fait encore plus marrer ! Ma mère qui fout en l’air l’emploi du temps de « Sa Sainteté le quatorzième dalaï-lama », comme ils disent tous à la radio, « en visite privée en Europe ». Privée et discrète, la visite. Tu parles, avec cette fouteuse de merde, discrétion assurée, il n’y en a plus que pour lui.

D’ailleurs, ils nous emmerdent avec ce toréador pacifiste. Est-ce à lui qu’il est arrivé quelque chose ? « Le dalaï-lama sort indemne d’un accident. » D’accord, c’est lui la célébrité, mais pourquoi en faire une grosse nouvelle ? De toute façon, qu’est-ce qu’il craignait ? Un type assuré de sa réincarnation ! Alors, ils me font marrer, avec toutes leurs pleurnicheries. Ah ! un petit mot sur elle : « On déplore une seule victime… »

Elle y est allée fort, quand même, un saint homme, un bouddhiste, un mec en robe ! En robe safran ! Et elle, est-ce qu’elle va se réincarner ? Pas trop vite, j’espère, mais telle que je la connais, elle en serait bien capable, après une histoire pareille. C’est couru d’avance, radical ! Je la vois bien se réincarner en clebs, le genre chien de berger, gros berger belge, si tu vois ce que je veux dire, qui viendrait me bouffer les mollets, en aboyant fort. Il faut que je me prépare, elle était vraiment capable de tout.

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Au fond, elle a toujours frôlé l’histoire, a songé Coquemar, au début de l’après-midi, seulement frôlé, mais je la retrouve toujours aux petits et aux grands croisements de l’histoire. Une partie de notre entente reposait sur ce goût commun : nous étions tous les deux des amateurs d’histoire, de grandes perspectives ou de petites anecdotes historiques. Une nouvelle fois dans sa vie, je la retrouve touchée par le petit doigt de l’histoire, comme elle le disait elle-même.

C’est vraiment une trouvaille digne de mon amie, une trouvaille historique, un tour de force qui ne m’étonne pas d’elle, mourir dans un accident ferroviaire impliquant le dalaï-lama en personne. Qui pouvait croiser, pour mourir, un personnage déjà historique, sinon madame Angeloso ?

J’apprécie en connaisseur une fin à sa mesure : écrasée sous un train anonyme, elle obtenait cinq lignes en bas de colonne, un faire-part discret, après un fait divers banal. Je n’en aurais jamais rien su. Mais là, je la retrouve à sa place préférée, à la une, presque à la même hauteur que le chef du bouddhisme tibétain. Qu’est-ce que ce serait si elle avait provoqué sa mort ? Elle changeait l’histoire, elle était accusée d’être l’agent du régime chinois. Un rôle un peu trop grand pour elle, pour être honnête, me semble-t-il.

Restons-en là, il vaut mieux qu’elle soit à tout jamais l’unique victime d’un accident ferroviaire historique, pas une criminelle, même involontaire. Il est toujours préférable de demeurer dans le camp des victimes. Le plus beau de tout, selon moi, c’est qu’elle a eu droit, privilège inattendu, à quelques mots de compassion de l’illustre personnage, un monsieur vraiment humain, vraiment divin. Je l’imagine se pencher sur la carcasse de la voiture, dans sa robe de lama, et bénir la carcasse de madame Angeloso. Comment bénit un dignitaire bouddhiste, avec quels gestes, quelles phrases sacrées ? Je n’en reviens pas : voir madame Angeloso dans une telle situation. Je me demande si elle n’aurait pas rêvé d’une oraison funèbre prononcée par un personnage de cette envergure.

Précisément, Le Monde nous rappelle certains de ses titres officiels : Avalokiteshvara, Incarnation de la Compassion, Incarnation du Grand Véhicule Bouddhique. Madame Angeloso accordait la plus grande importance à toutes les affaires religieuses, aux superstitions même. Alors, être percutée, traînée sur des rails par le Grand Véhicule Bouddhique, ce doit être ce qu’on appelle un bonheur posthume.

Voyons ce que disent les autres : voir en pages intérieures. Incroyable, Le Figaro cite un autre de ses titres : le Passeur des âmes. Difficile de mieux tomber, de mieux mourir. Une grande figure spirituelle vous accompagne dans la mort, ce n’est pas donné à tout le monde, seule madame Angeloso pouvait s’offrir une sortie pareille. J’y trouve moi-même une consolation surprenante, j’en oublierais presque ma peine.

Le seul point regrettable, selon moi, c’est que l’on mette si obstinément en cause madame Angeloso elle-même et sa voiture défaillante, une vieille R5, celle que je lui ai connue, probablement. Elle aurait calé au passage à niveau. Je veux bien. Mais le système d’alarme du Paris-Varsovie a-t-il fonctionné ? Le conducteur du train a-t-il réagi comme il le fallait ? J’ai passé l’essentiel de ma vie à vérifier la sécurité des navires, je peux dire que je m’y connais. Les journaux se taisent là-dessus. Plutôt monter en épingle les désagréments de ce malheureux dalaï-lama. Certains articles sont indignes : on finirait par croire que la vraie victime, c’est lui. Un peu d’honnêteté, messieurs, n’oubliez pas madame Angeloso, au lieu de faire la nécrologie d’un rescapé, parlez-moi d’elle.

Évidemment, ils ont peu d’informations sur son existence. Et puis, un leader politique et religieux, c’est plus vendeur. Mais la morte, messieurs, vaut bien tous les dalaï-lamas de la planète. C’est lui-même qui l’a dit, dans sa grande compassion, avec une modestie plus grande encore.

Ce doit être l’émotion, j’en viens à me raccrocher à des images fugitives et guère solides, probablement, mais je suis frappé par leurs ressemblances, à tous les deux, le dalaï-lama et madame Angeloso, celui qui était dans le train et celle qui était devant, comme si leur rencontre paraissait inévitable. C’est stupide à dire, mais ce que je sais d’elle et ce que j’apprends de lui me dit que leur collision a été longuement préparée.

Je ne devrais pas me laisser aller à des réflexions de ce genre, un homme comme moi, un ancien vérificateur exact ; exact autrefois ; j’ai fait le tour de l’exactitude et de son inutilité. Et puis, comme à chaque fois, une mort toute fraîche transforme les survivants.

L’article de La Croix (collons-le bien droit – un reste d’exactitude – au milieu de la fiche cartonnée) est le plus étonnant, selon moi : il rappelle que le dalaï-lama, jeune étudiant de cinq ou six ans, à Lhassa, après des heures consacrées aux enseignements traditionnels, avait pour distraction favorite le train électrique. N’est-ce pas émouvant, ces petits moines tibétains, appelés dès leur plus jeune âge aux plus hautes fonctions, capables d’atteindre à la plus haute élévation spirituelle et cependant si enfantins, passionnés de trains électriques ? Et soixante ans plus tard, son train électrique percute la voiture de madame Angeloso.

Tout était prêt. Elle ? Elle m’a raconté un soir, dans son hôtel, qu’elle était née dans la guimbarde de son père, en 1935, si je me souviens bien. Tiens, la même année que le dalaï-lama, ce n’est pas une blague, c’est écrit dans La Croix . Elle est née dans une Renault, déjà une Renault, au bord de la route. C’est une de ses plus anciennes confidences, ce qu’elle appelait elle-même l’aventure de sa naissance. Je l’avais mise en doute, à l’époque, l’art de bonimenteuse de madame Angeloso me faisait sourire autant qu’il me séduisait, mais, aujourd’hui, je vois bien qu’elle disait la stricte vérité : une route entre Arras et Dunkerque, un dimanche ; la mère prise de contractions plus tôt que prévu ; la perte des eaux ; trop tard pour rentrer à la maison ; pas d’hôpital à proximité ; voilà la grosse fille qui tombe du ventre de sa mère ; le père, affolé, tire la tête, un bras, le reste vient, une glissade facile. On déplore une banquette arrière ensanglantée.

Cette naissance avait été signalée dans les journaux de l’époque et madame Angeloso m’avait promis de me montrer une coupure de presse, promesse jamais tenue, malheureusement. La voiture, le sang, la presse, elle naît et tout est déjà en place pour mourir. Voici maintenant la R5 rouillée, le même sang, d’autres journaux, le train du dalaï-lama en sus.

Je n’invente rien : nés tous les deux en 1935, les voitures de madame Angeloso, les trains de la Grande Figure Spirituelle. Cet homme a la phobie de l’avion, paraît-il, son premier voyage, il l’a fait dans un train de luxe affrété par Mao. Voilà sa vie : des trains qui le conduisent petit à petit jusqu’à madame Angeloso, après une vie d’exil et d’errance. La propre errance de mon amie, je la découvre dans le journal : « La victime semble n’avoir eu, depuis de nombreuses années, d’autre domicile que son véhicule. »

Je la retrouve, après avoir perdu toute trace d’elle, quinze ans plus tard, écrasée sur une voie ferrée. Comment imaginer qu’elle a vécu des années sur les routes, à plus de cinquante, soixante ans ? Elle, si imposante, dans sa si petite voiture, mener une vie pareille, une vie impossible, un véritable exil de moine tibétain ? C’est bien ce que je disais : deux êtres faits pour se rencontrer. Et elle en est morte. Il n’y a pas de rencontre sans mort. Il y a trop de violence dans n’importe quelle rencontre ; l’un des deux, au moins, doit y perdre la vie, j’en sais quelque chose ; et puis, l’histoire nous le dit : regardez Cléopâtre, Lady Diana. Je perds la tête ? J’exagère ? Je n’y peux rien, la mort de madame Angeloso provoque de fameuses collisions dans mon propre cerveau.

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« Tu as toujours refusé de me parler de ta mère, je n’ai pas compris pourquoi, tu vas être bien obligé maintenant », m’a dit Caro, a pensé Angelino, dans la matinée de lundi, en se préparant pour les formalités.

C’est vrai, trois mois qu’on est mariés, huit qu’on se connaît, je me suis défilé chaque fois que la conversation est tombée sur père et mère. Surtout pas se lancer sur un sujet pareil ! Le désastre, elle me remballait illico. J’avais bien été obligé d’en parler un peu plus, pour le mariage, juste pour dire que ça ne valait pas la peine d’en parler, qu’à trente-quatre ans, je n’avais pas besoin de leur autorisation, que ce serait trop dur de leur mettre la main dessus, depuis le temps que je ne les avais pas vus. Ils étaient un peu étonnés, ses parents, un type avec une famille et sans famille, mais personne n’avait osé insister trop longtemps. Et voilà que Caro revient à la charge, elle profite de la situation, elle écoute les gendarmes et la radio, elle en apprend de drôles, ça la titille, ma mère en balade sur les routes depuis des années. Surprenant, sûrement, tout le monde ne se découvre pas une belle-mère clodo réduite en miettes par une espèce de pape en couleurs. Elle ne me lâche plus, Caro, mais je ne lui répondrai pas plus qu’avant. Je me défilerai, tant que je pourrai.

Je n’ai rien à en dire, de ma mère, pas de souvenirs, je ne veux même pas avoir de souvenirs. C’est quoi, des souvenirs ? Que dalle. On te bassine avec les gentils souvenirs obligatoires, nananère, le mignon petit garçon, sa maman, qu’est-ce que ça signifie ? Tu commences, neuf mois dans le noir. Après, trois ou quatre ans qui finissent en bouillie, pas ça à te rappeler. Ou alors des trucs qu’on te raconte.

Elle racontait des trucs, ma mère, elle gardait les souvenirs à ma place. J’espère que le train les a bien écrasés, mes souvenirs. Une belle loco comme ça, des tonnes de ferraille, ça ne doit pas te laisser un seul souvenir debout.

Un qu’elle racontait toujours, une saloperie de souvenir, une histoire de foudre : elle en avait deux versions. Ça rime à quoi, franchement, un souvenir en deux versions ? Une connerie pure et simple. Première version, devant tout le monde, son cinéma habituel, à l’hôtel d’Ostende et encore plus, après, à l’hôtel de Dunkerque :

– Imaginez, messieurs dames, surpris par un orage, mon petit garçon et moi, la foudre nous tombe dessus, ou plutôt autour de nous. Un miracle, messieurs dames, imaginez le sol grillé autour de nous, calciné comme par un incendie, et un cercle de deux mètres de diamètre épargné, nous au milieu.

Ils avalaient ça, les crétins, sans dire ouf.

Deuxième version, pour moi tout seul, balancée à chaque gueulante, autant dire tous les jours : c’est moi qui m’étais sauvé, trouillard, il paraît, trouille de l’orage, il fallait courir derrière moi, me rattraper sur la dune, à Ostende, et là, bien entendu, il ne faut jamais courir sous l’orage, la foudre nous catapulte, à deux poils près, les cheveux grillés, les odeurs de soufre. À cause de mon idiotie, j’avais attiré le tonnerre, il paraît, les emmerdements, tout. Coup de foudre avec ma mère, tu parles.

Va vérifier, elle disait que j’avais quatre ans. Que des craques, elle ne racontait jamais rien de vrai, ma mère, j’en suis sûr. Ce qu’elle a pu raconter sur mon père… Encore des versions un et deux. Je lui ai dit à Caro, la seule personne à qui je ne pouvais pas faire confiance, c’était ma mère. Enfin, c’était son boulot, le baratin, le cinéma devant les clients, dans tous ses hôtels, quinze ans à Ostende, dix à Dunkerque. Que du faux, du faux, du faux, pas la peine d’en parler. Je lui ai dit à Caro, comment veux-tu avoir des souvenirs d’une menteuse langue de pute ? Tu as perdu d’avance.

Je voudrais ne plus penser du tout à ces histoires. J’avais fini d’y penser et la voilà qui se fait emballer sous le train de l’autre emplumé à lunettes. Toujours le même cinéma. Tout pour les autres, les clients d’hôtel, les journalistes, le gratin, les rupins, elle faisait son numéro pour eux. Ça continue, son numéro avec le dalaï-lama : regardez bien, messieurs dames, comment je m’y prends bien pour me faire écraser. Rien n’a changé. Autrefois : imaginez, messieurs dames, mon petit garçon et moi, épargnés par la foudre. Toujours les mêmes salades, elle vivait pour les messieurs dames, pas pour toi. Elle aimait les histoires des autres, celles de ses clients, celles des célébrités, des grands hommes. Elle en connaissait des tonnes, des anecdotes pour faire rigoler le client. Tout pour la façade. Mes histoires à moi, elle s’en tapait. Trop petit homme.

Elle ne veut pas me croire, Caro. Pour la plupart des mères, j’ai l’impression, le seul grand homme de leur vie, c’est leur fils. Raté pour moi. Surtout après l’histoire avec mon père. Avant, pas possible de m’en souvenir, après, je ne veux pas m’en souvenir. Pas la peine que Caro apprenne ça. Déjà que sa famille trouvait bizarre que je ne connaisse pas la mienne. Ils aiment la famille, sa famille. Avec moi, ils ont tiré un drôle de lot. Pour une fois que j’avais réussi à me marier sans trop d’histoires, je ne vais pas me griller.

Alors, n’en parlons plus. Comment je vais faire pour ne plus en parler, ne plus y penser ? Ils me convoquent tous les uns après les autres. Il faut faire face à ses obligations, état civil, pompes funèbres, obligatoire, elle a trouvé le moyen de me mettre des obligations sur le dos, pour me faire penser à elle ? Encore une entourloupe pour me forcer à la suivre ?

Elle va nous mettre derrière elle, comme d’habitude. Elle voulait toujours être devant, moi, moi, moi, écoutez-moi, mes histoires, mon hôtel, mon théâtre, ma façade, n’allez surtout pas regarder derrière, le sale fils, je le cache, le sale fils, le sale mari, je le cache encore plus, dans sa cage, avec de beaux verrous. Rien dans les manches, regardez-moi bien, moi, moi, moi.

Et elle trouve encore le moyen d’être au premier rang. On lui préparera un beau convoi, elle devant et nous à la file, elle va nous faire trottiner, pendant qu’elle se prélassera, comme toujours.

Et Caro me reproche de ne pas lui parler d’elle. Si je parle d’elle, elle a gagné, je m’écrase encore une fois, je m’efface, comme elle a voulu m’effacer, comme elle a voulu tous nous effacer. Est-ce qu’elle s’est souciée de moi, pendant toutes ces années ? Et avant ? Pas plus, à condition que je me taise, que je ne dérange pas son petit théâtre. Ma seule satisfaction, c’est que je l’ai dérangé, son théâtre, plus qu’elle ne l’aurait imaginé, j’ai foutu ma merde autant qu’elle a foutu la sienne. Et maintenant il lui faudrait un beau convoi, bien organisé. Ils me convoquent tous pour préparer un convoi sans bavure. On va voir ça, les bavures, ça me connaît.

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Un train, il y en aura toujours eu un entre Madame et moi, a pensé Danuta, au terme de sa nuit (je n’irai pas au Conseil, ce matin, je me ferai excuser, ce sera la première fois), presque le même train. Aujourd’hui, c’est le Paris-Varsovie. Voilà dix-huit ans, c’était le Varsovie-Paris, une toute petite différence, une différence qui compte, toutefois.

Elle m’attendait à la Gare du Nord. J’allais faire sa connaissance. J’ai connu deux « Madame », la première à mon arrivée, en 1983, l’autre plus tard, quand j’ai été la seule à pouvoir la rencontrer, quand elle ne voulait plus voir personne.

J’ai du mal à mettre ensemble ces deux images de Madame, à six heures du matin, sans une seule minute de sommeil derrière moi. Je ne réussirai pas à traduire ce qu’a été Madame pour moi. Je veux bien traduire un ministre ou un haut fonctionnaire polonais, c’est facile, technique, ces affaires d’adhésion de la Pologne à l’Union européenne, mais traduire Madame, c’est une phrase trop compliquée, je ne sais pas par quel bout la prendre.

Je ne sais même plus quel lien de parenté nous avions, trop éloigné sans doute pour que nous puissions le définir d’un seul mot. Elle avait un degré de cousinage, inconnu de moi, avec une tante par alliance.

Elles s’étaient peu rencontrées dans leur vie, mais ma tante me parlait souvent de sa cousine de France, avec une admiration de pauvre pour un riche. Je n’ai pas connu deux « Madame », mais trois. La première, c’est une image idéale, fabriquée par ma malheureuse tante de Gdansk, en plein milieu de la crise polonaise des années quatre-vingt. Chez nous, c’était l’état de guerre du général Jaruzelski. Là-bas, c’était la vie heureuse, l’Occident, l’argent, disait ma tante qui avait voyagé une fois, grâce à Madame. Elle n’avait pas eu d’enfant, elle m’aimait bien, elle rêvait pour moi d’Occident.

L’Occident, pour elle, c’était Madame, pas moins. Elle avait appris que des filières catholiques s’étaient mises en place pour venir en aide à des familles et faire sortir des jeunes filles de Pologne. Un moyen de survie rêvé, pour ma tante, loin de Gdansk. Elle était trop âgée pour devenir fille au pair, domestique dans des familles aisées ou serveuse. Elle a convaincu mes parents de me lâcher : je reviendrais riche, polyglotte, mariée peut-être. Elle a organisé mon départ pendant des semaines. Je suivais l’histoire de loin, sans y croire. Elle m’a expédiée, au tout début de 1983, le jour de mes seize ans, au paradis.

Elle m’a déposée dans un premier train, en direction de Varsovie. J’étais tout intimidée, je me demande si j’avais jamais voyagé auparavant. Il m’a fallu changer de train, un exploit, pour moi, passer des frontières, toute seule, très impressionnant. Aujourd’hui, je les passe sans m’en apercevoir ; elles n’existent plus tout à fait. À ce moment-là, passer une frontière, pour une fille de seize ans qui venait de l’Est, c’était comme quitter le système solaire. J’ai cahoté, de train en train, à travers les galaxies, direction Paris, la ville miraculeuse, selon ma tante de Gdansk, un jour et une nuit de voyage, pas mal d’arrêts, quelques contrôles de billet, d’identité.

– Une filière sûre, avait dit ma tante, tes papiers sont en règle, tu trouveras Konstancja à Paris, Gare du Nord, si Dieu et la Vierge noire le veulent.

C’était long, j’ai pensé n’arriver nulle part, ma tante m’avait embarquée dans une de ses fantaisies, j’ai pleuré toute la nuit dans mon compartiment. Je pleurais déjà des nuits entières. À la gare, cette dame imposante qui m’a embrassée, comme si elle me revoyait, alors qu’elle me connaissait encore moins que je ne la connaissais, je n’ai pas pu l’appeler autrement que Madame, bien qu’elle m’ait demandé de l’appeler Constance.

Elle m’impressionnait trop pour que j’ose utiliser son prénom, surtout qu’elle a changé le mien :

– Nadejda ? Nadejda, je n’aime pas ce prénom, tu seras Danuta. Autrefois, je voulais m’appeler Danuta.

Ce doit être une de ses premières phrases, sur le quai de la gare, un accueil qui m’a donné envie de remonter dans le train. Si c’était le rêve de ma tante qui se réalisait, une grande et grosse dame qui m’embrassait brutalement en m’appelant Danuta… Je n’aimais pas Danuta. Aujourd’hui, je suis Danuta, rien d’autre que Danuta. Et Madame est restée Madame, malgré tout ce qui lui est arrivé, tout ce que j’ai appris sur elle. Et Madame, dans l’hôtellerie, ça faisait mieux, plus sérieux. Sur le quai, je ne savais pas encore ce qui m’attendait. Je croyais voir Paris, comprendre ce qui enthousiasmait ma tante. Madame ne m’en a pas laissé le temps. Il a fallu monter dans un nouveau train, entendre de nouveaux noms, Arras, Béthune, Hazebrouck, Dunkerque. J’étais rassurée, les noms ressemblaient presque aux nôtres. Et Madame parlait couramment le polonais. Un moment, je me suis dit : c’est tout simple. Mais nous arrivions dans une gare, un haut-parleur déversait un charabia inquiétant.

J’ai pris mon service le lendemain de mon arrivée, sans connaître plus de trois mots de français. Je faisais des lits, je nettoyais des sanitaires, je servais en salle.

Madame m’avait présenté son fils le soir même, presque aussi impressionnant qu’elle par la taille et le poids. Je me souviens de ses mots d’accueil à lui, en français, des mots incompréhensibles à cette époque, immédiatement traduits par Madame :

– Encore un coup de ma mère !

Il en avait dit beaucoup plus, elle n’a traduit que le plus aimable, puis elle a ri, avant de m’embrasser encore :

– Ne t’en fais pas, avec lui, tu en entendras d’autres.

J’en ai entendu beaucoup plus, elle avait raison, des mots odieux, torturants. J’ai eu du mal à être heureuse, ma pauvre tante, pour mes premiers jours au paradis. Je mettais les pieds dans un drôle d’endroit, avec de drôles de gens.

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J’attache le plus grand prix aux circonstances dans lesquelles se sont nouées nos relations, s’est dit Coquemar, en déjeunant tout seul, comme tous les jours, dans son studio parisien, emblématiques, selon moi, de tout ce qui a pu nous rapprocher durant des années, cinq années importantes de mon existence, entre 1981 et 1986, pour être exact.

Tous les souvenirs de ce temps sont en relief dans mon existence plate. Depuis quinze ans, j’ai tenté, trop paresseusement, sans doute, de retrouver des traces de madame Angeloso ; il a fallu attendre les journaux de ce matin.

Comment retrouver le plaisir de ce temps-là ? Un deuil, ce ne devrait être qu’un moment de plaisir. Je voudrais que sa famille décide de n’enterrer madame Angeloso que dans cinq ans, pour me laisser le temps de revivre chacun des moments de cette époque-là, pas à pas, puis, on l’enfouirait, ce serait vraiment fini. Donnez-moi cinq ans, un peu plus même, si je veux retrouver les heures qui ont précédé notre rencontre, parmi les plus précieuses, à présent, à mes yeux.

Je ne sais pas s’il faut parler de hasard, un mot haï de madame Angeloso : elle croyait à la prédestination, elle s’en remettait à l’ordre inévitable du monde. Je me demande si je me suis inscrit dans l’ordre inévitable du monde, le 21 mai 1981, le premier jour de ma première mission à Dunkerque. La Ciotat, Saint-Nazaire, Le Havre, les grands chantiers navals, les ports, je les connaissais tous, j’y avais exercé des années, comme vérificateur de la sécurité sur les navires. Moi non plus, je ne laissais rien au hasard, je vérifiais, jour après jour, la conformité des systèmes, j’évaluais les risques, je rédigeais des rapports d’expertise. J’avais grimpé dans la hiérarchie et, le 21 mai, dans l’après-midi, je débarquais à Dunkerque, la veille de ma prise de fonction effective.

J’aimais arriver la veille, le temps de jauger l’endroit, l’atmosphère. La date est restée dans ma mémoire : outre que j’aime les dates en général, les dates historiques en particulier, ce 21 mai, un nouveau président de la République prenait lui aussi ses fonctions. Je crois même que c’était son jour de gloire. Encore un petit croisement de l’histoire, sans aucun doute, pour madame Angeloso, pour moi, tout autant.

Je marchais droit, dans des avenues rectilignes, à Dunkerque, cet après-midi-là. Il me semble que la ville était déserte, on suivait l’événement en cours. Des télés, aux devantures de certains magasins ou au fond des cafés, retransmettaient la remontée du cortège présidentiel, boulevard Saint-Michel. Un moment, en passant, j’ai vu sur un écran le virage de la rue Soufflot, triomphal, avec les cris de la foule, la musique de Beethoven, les commentaires des journalistes. J’ai repris ma promenade, les rues s’incurvaient doucement, j’avais mal aux chevilles, les pieds gonflés, à cause de la chaleur orageuse. Je me souviens m’être dit : peut-être que Mitterrand a mal aux pieds, lui aussi, et il faut qu’il agite les bras, qu’il salue le public avec sa rose, qu’il tienne jusqu’au bout, jusqu’au Panthéon, pour son rendez-vous avec la Patrie reconnaissante.

Moi, sans le savoir, avec mon mal aux pieds, j’allais à la rencontre de madame Angeloso, par des voies de moins en moins rectilignes. Je me suis retrouvé sur une place, près de l’avant-port, entourée de cafés, la place du Minck. J’avais chaud, mal aux pieds, j’ai eu envie de boire une bière du Nord.

J’étais tout seul, sur la place, à cet instant, et tout seul, dans le premier café que j’ai choisi. Je ne compte pas le serveur, un employé désagréable : pour lui, j’étais le gêneur, le client malvenu qui l’empêchait de suivre la cérémonie du Panthéon sur son petit écran noir et blanc, au fond du bar.

Mitterrand venait de pénétrer dans le monument, il allait déposer sa rose. Petit à petit, tout autour de la place, devant les bouis-bouis, des femmes s’installaient, sortaient des chaises, des tabourets, dans la chaleur de ce 21 mai. Je me suis dit : elles ont besoin d’air ; le chaud du Nord paraît tout de suite plus chaud que le chaud du Sud. Elles descendaient des étages, de plus en plus nombreuses, s’adossaient à un coin de porte ou posaient un pied botté de blanc sur un tabouret de formica. Je les ai regardées comme des apparitions légères ; légères, mais pas séraphiques ; et pas très habillées non plus, s’il faut dire la vérité : shorts en jean effrangés, moulants, jupes bien courtes, serrées, vraiment des tenues de saison ; les seins comprimés, à moitié expulsés de leurs bustiers. Mitterrand s’apprêtait à ressortir du Panthéon. J’ai compris que j’étais tombé, sans le savoir, sur la place un peu chaude du coin. Le nom du café a voleté un moment devant mes yeux, s’est imposé à moi comme une piqûre de guêpe fulgurante : Aux Dames du Minck.

Elles se tenaient tout près de moi, des dames nonchalantes, en fin d’après-midi ; leur journée de travail commençait doucement ; elles étaient écrasées, comme moi, par le temps lourd, désœuvrées, bavardes, par groupes de trois ou quatre prostituées vrombissantes. Sur l’écran noir et blanc, la foule gueulait, dansait, sous l’orage, rue Soufflot. Une des filles, à cheval sur une chaise, devant le café, les jambes bien ouvertes, a fini par m’interpeller, le seul homme visible :

– T’as l’air gentil, mon bonhomme…

J’étais bien embêté : à quarante-cinq ans, je finissais huit années de veuvage, huit années et dix-neuf jours, pour être exact, avec le sentiment non moins certain que j’étais arrivé au bout d’un cycle, qu’il était temps d’en finir.

En finir ? Je m’étais convaincu que ma première mission à Dunkerque serait la dernière. J’honorerais mon contrat, ma réputation de vérificateur scrupuleux, et j’irais me noyer tout simplement. Je n’étais pas encore bien décidé sur la méthode à suivre, mais l’idée, elle, était bien nette, après huit ans et dix-neuf jours de solitude complète.

Je ne sais pas ce qui m’a pris : la chaleur orageuse ? L’impression d’être au bout de l’existence, au bout de la terre, dans un désert rempli de femmes charnues, à moitié déshabillées ? Elles écrasent leur chair dans des vêtements trop serrés, ai-je pensé, pour mieux vous l’envoyer à la figure. Des images du « décès » me sont revenues. À l’époque, je disais le « décès », pas « ma femme ». Alors je me suis dit : oublie le « décès », et comme la fille me relançait :

– Ça se passe où ?

J’essayais d’avoir l’air à l’aise. Au premier étage, j’ai trouvé un matelas à ressorts, un lavabo, pas bien nets, et pas d’érection. Je manquais d’habitude, toutes ces années sans faire l’amour, ce dégoût de tout. La fille était patiente, j’avais de la chance, une des plus jeunes et des moins avachies de la place. Elle m’a rassuré :

– Ça va venir. La première fois que tu montes ?

– Oui, oui, la première fois, depuis le « décès ».

– Combien de temps ?

– Huit ans.

– Un bail, dis donc. Et toujours fidèle ? Il est temps de t’y remettre. À ton âge, personne t’en voudra.

C’est revenu, un petit peu, l’érection.

– Ah ! Tu vois ! Quarante-cinq ans, tout de même…

J’ai encore pensé : le « décès », et impossible de pénétrer la fille.

– Quarante-cinq ans, bon sang !

Elle savait me parler, alors je me suis relancé, le miracle s’est produit, un miracle brouillon, mais réel, une véritable ascension, j’allais oublier d’en finir. Le plaisir est venu, peut-être pas aussi miraculeux que promis, un plaisir demi-deuil, c’était toujours ça.

La fille m’a fait la conversation pendant le rhabillage :

– Tu cherches un hôtel pour la nuit ? Reste pas dans le coin, c’est pas vraiment pour toi, par ici. Va plutôt chez la mère Angeloso, un cœur comme ça, elle m’a tirée d’une histoire, une fois. Tu viendras me dire merci plus tard, si tu en as envie, si ça tourne mieux dans ta tête.

Je suis redescendu au café pour finir ma bière, suivre la fin de la retransmission, en noir et blanc, au milieu des dames du Minck. On repassait les moments forts de la journée : la longue marche dans les rues, sous la chaleur montante ; la rencontre avec le peuple en attente, après des années de patience ; plus de huit ans de patience, ai-je pensé ; j’ai revu le franchissement du seuil, difficile, à cause de l’émotion, trop forte ; enfin, j’avais réussi, c’était fait, plus ou moins bien, mais fait.

Je n’en revenais pas de mon culot inexplicable, inhabituel chez moi : suivre la première venue, sans réfléchir, attraper une maladie, peut-être, ou une nouvelle vie. Je me souviens d’avoir demandé l’annuaire. Sur mon plan, j’ai identifié le carré E8 où devait se dresser l’hôtel de cette madame Angeloso. J’ai hésité longtemps, homme prudent, raisonnable : où pouvaient me mener les conseils d’une prostituée de la place du Minck ? Oui, s’il faut dire la vérité, madame Angeloso, j’ai été amené à la rencontrer sur les conseils d’une petite pute un peu rouquine. Je lui ai raconté l’histoire, longtemps après, nous avons ri ensemble :

– Comment vous connaissait-elle ? lui ai-je demandé à ce moment-là.

– Tout le monde me connaît, mon cher Coquemar, m’a répondu madame Angeloso. Je ne sais pas si c’est un bien ou un mal, mais, de près ou de loin, tout le monde me connaît.

Quand j’ai franchi, pour la première fois, vers vingt heures, vingt heures dix, pour être exact, le seuil de l’hôtel, la patronne venait de me précéder :

– Donnez-moi quelques minutes, j’arrive de voyage. Avec cette chaleur, les orages, on ne respire plus, on transpire. Laissez-moi me rafraîchir et je suis à vous.

Elle venait de quitter sa R5, la même R5, j’imagine, que sur la voie ferrée, hier. Le sort des objets me paraît aussi émouvant, à présent, que le sort des personnes. Je m’en veux de n’avoir glissé qu’un œil négligent sur cette R5 jaune moutarde. On devrait se pencher avec intérêt, avec passion aussi, sur les objets même utilitaires, chercher leur profondeur : certains d’entre eux ont un destin. L’histoire de cette R5 jaune moutarde a pris une valeur soudaine à mes yeux, la moindre de ses pannes est une étape sur la route qui la mène vers un certain passage à niveau.

– Figurez-vous que j’étais à Paris, a continué madame Angeloso, je ne voulais pas manquer l’événement, vous savez bien, le nouveau président… Difficile de s’absenter, quand on dirige un hôtel, mais je me suis fait remplacer par mon fils. Je ne sais pas quels dégâts il a provoqués, mais tant pis, c’est plus fort que moi, je suis toujours là pour les grands événements. Mon père m’a présentée à Léon Blum en 1936, je ne m’en souviens pas, naturellement, mais le fait est là. Puis il m’a emmenée voir de Gaulle, à la Libération. L’Arc de Triomphe, les Champs-Élysées, c’était quelque chose… Alors le Panthéon, je voulais en être aussi. Ce n’est pas que je sois pour ce monsieur Mitterrand, pas contre non plus d’ailleurs. (Une vraie commerçante, madame Angeloso, prudente avec la clientèle.) Mais un président qui organise un défilé pareil…

C’est bien ce que je dis, avec madame Angeloso, on était tout de suite de plain-pied avec les personnages historiques. Je suis resté attaché à ce premier moment, à cette conversation immédiatement heureuse entre nous.

– Figurez-vous, ai-je repris, que j’ai suivi une partie de la cérémonie à la télévision.

Elle a aussitôt crié :

– Alors, vous m’avez sûrement vue : j’étais en plein milieu de la rue Soufflot, trottoir de droite, en remontant vers le Panthéon.

– Il y avait du monde, me suis-je excusé, et je ne vous connaissais pas encore.

– N’empêche que vous m’avez vue. Pas besoin de me connaître pour me voir.

Une allusion à son volume, ai-je supposé. Je n’ai pas voulu avoir l’air de comprendre, encore moins d’insister.

– Vous êtes probablement passée devant mes yeux… Comme ça, les présentations sont plus vite faites. Disons que je suis content de vous revoir. André Coquemar, vérificateur de la sécurité sur les navires, en mission dans votre ville.

– On ne voit jamais ce qu’on voit, a dit madame Angeloso.

J’entendais pour la première fois cette phrase, une de ses favorites, une des plus énigmatiques, pour moi, au début, qu’elle prononçait toujours avec un air entendu, pour nous demander de prêter attention aux signes multiples.

Alors, qu’avais-je vu ? J’avais cru voir un président de la République marcher vers le Panthéon, c’était l’événement admis, répertorié dans les annales. Mais le véritable événement, peut-être le seul, c’était la présence invisible de madame Angeloso, au même endroit, au même moment. Mon regard s’est posé, à plusieurs reprises, sur des écrans de télévision, tout au long de ma promenade en ville, le 21 mai 1981, jusqu’à la place du Minck. Si je devais suivre madame Angeloso, j’accomplissais une marche triomphale vers elle.

On ne voit jamais ce qu’on voit, j’ai eu du mal à me faire à cette idée, mais on dirait que mon amie s’acharne, par-dessus les années, à m’en convaincre : tout le monde pense qu’il s’est produit un événement, les journaux parlent de l’accident ferroviaire du dalaï-lama, alors qu’en dessous, juste en dessous, le plus important, c’est la mort de madame Angeloso.

De la même manière, je pensais passer quelques nuits dans un hôtel, avant d’en finir, alors qu’en vérité je m’apprêtais, grâce à la présence d’une femme, à renoncer à un suicide longuement réfléchi. La prise de fonction du premier président de gauche de la Cinquième République reste pour moi un moment exceptionnel : j’ai moi-même renoué, ce jour-là, avec la fonction sexuelle et, sinon avec le bonheur, du moins avec son apprentissage. À quarante-cinq ans, c’était une entreprise curieuse, qui m’a pris au moins deux années.

Continuer : partie 2 sur 8