Magie des eaux

Graham Masterton · Chapitre 2 sur 4 · partie 1/3

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Magie des eaux

- C'est simplement que... hum... je sais…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

- C'est simplement que... hum... je sais que vos méthodes d'enseignement tendent à insister sur le côté

émotionnel.

- Bien s˚r qu'elles insistent sur le ćôté émotionnel ª, répliqua Jim. J'apprends à ces jeunes à exprimer leurs sentiments. Je leur apprends à dire au monde ce qu'ils pensent vraiment. que voulez-vous que je fasse ?

que je retourne dans cette salle de classe et que je leur dise : ´ Bon, Dennis Pease est mort, les gars, on reprend le travail ª ?

Le Dr Friendly posa sa main sur l'épaule de Jim. Sa voix eut l'onctuosité de l'huile que l'on verse d'une boîte de sardines fraîchement ouverte.

- Vous savez ce que j'ai toujours apprécié chez vous, James ? Votre obstination. De nos jours, on ne rencontre plus de gens obstinés. Mais vous... vous portez à bout de bras cette classe de débiles comme s'ils allaient se présenter à Princeton. Comprenez-moi bien. Je ne deviens pas sentimental en ce moment.

Mais, en quelque sorte, vous me manquerez, lorsque vous serez parti. Ce sera comme de se réveiller un matin et de s'apercevoir qu'on n'est plus enrhumé.

- Vous voulez bien m'excuser ? dit Jim. J'ai une triste nouvelle à annoncer à mes débiles.

Le Dr Friendly hocha la tête, sourit, et dit :

- Bien s˚r. Et n'oubliez pas de leur dire que le DrEhrlichman et moi... nous sommes de tout cúur avec eux et partageons leur peine.

Jim hésita. Dans son esprit, il formula la réplique la plus cinglante à laquelle il pouvait penser, exprimée dans le genre de langage de la rue qu'il demandait toujours à Washington Freeman III de ne pas employer.

Puis il songea : Non, cela ne t'avancerait à rien. Et le Dr Friendly penserait simplement que tu es agressif et que tu ne te contrôles pas. qui plus est, ce serait une insulte envers Dennis, qui est mort.

- Je vous remercie, dit-il. J'ignore ce qu'on gravera sur la pierre tombale de Dennis, mais je sais ce qu'on gravera sur la vôtre.

- Allons, James. Soyez adulte !

- Bien s˚r. Vous avez raison. Mais il est bien dom-mage que Dennis n'ait pas eu la chance d'être adulte.

Le Dr Friendly le regarda en fronçant les sourcils. Il ouvrit la bouche puis la referma. Manifestement, il ne comprenait pas de quoi parlait Jim, et il n'avait pas envie de comprendre, non plus.

- Je vous verrai plus tard, dans la salle des professeurs, dit-il.

Et il s'éloigna. Ses chaussures à semelle de caout-chouc couinaient sur le linoléum impeccablement encaustiqué du couloir. Arrivé au coin, cependant, il fit halte et lança :

- Bon, allez-y... dites-moi. que gravera-t-on sur ma pierre tombale ?

-George Friendly... le Mal Nommé *1, répondit Jim, et il regagna la Spéciale II.

Jim était profondément affligé. Ses élèves demeurè-rent silencieux tandis qu'il leur apprenait la nouvelle, puis Stella Kopalski se mit à sangloter, ainsi que Laura Killmeyer, et même les garçons baissèrent la tête et des larmes tombèrent goutte à goutte sur leur Poètes américains du XXe siècle.

Jim s'avança lentement dans l'allée entre les tables.

Il posa sa main sur l'épaule de chacun, tour à tour.

- Dennis était un garçon réservé, dit-il. Il menait ses propres luttes, mais il luttait sans rel‚che, il n'aban-donnait jamais. Sa mère, comme vous le savez probablement, avait un problème avec l'alcool, et la plupart du temps elle faisait un enfer de la vie de Dennis. Mais Dennis ne disait jamais rien de désobligeant à son encontre. Il comprenait qu'elle était malade... et qu'elle était victime de sa maladie tout autant que lui.

´ Je crois que le plus triste, c'est que Dennis allait recevoir ses diplômes avec de très bonnes notes, et qu'il avait une chance de faire le travail qu'il aimait le plus, à

savoir s'occuper de personnes malades ou handicapées.

Et il n'était plus seul ou isolé. Il avait des amis... non seulement ici, en Spéciale II, mais également en dehors 1 Friendly amical, bienveillant. (N d T) du collège. C'est très difficile de comprendre pourquoi un garçon comme Dennis nous est enlevé. Nous lui reprochons presque de nous faire autant de peine. Mais essayons de penser à tous ces moments o˘ il nous faisait rire, et nous remontait le moral, simplement parce qu'il était vivant.

¿ ce moment, Nestor Fawkes se leva, son recueil de poèmes à la main, et dit, d'une voix hésitante :

- Ce poème que vous nous avez demandé de lire, monsieur Rook... il y a une strophe que j'aimerais lire à voix haute, pour Dennis.

Washington Freeman III poussa un gémissement, fit : Óh non, mec ! ª, et secoua la tête, mais Jim répondit :

- Entendu, Dennis. C'est une élégie, après tout.

Nestor s'éclaircit la gorge.

Áh l'amour les a suivis et les larmes l'attestent Ils étaient aussi sveltes que l'herbe, ils bougeaient comme des poissons

Dans les océans silencieux o˘ ils reposent Sombres comme le calmar. Tels les arbres ils ont conservé leur souhait

Toute une saison sur la branche, et ils ne peuvent périr. ª

Nestor parvint tout juste à lire le dernier vers parce que sa voix était entrecoupée de sanglots. Le chagrin qui avait envahi la salle était accablant, et Jim dit :

- ¿ présent, demeurons silencieux quelques instants, et pensons à Dennis. Mais ensuite, je pense que nous devrions évoquer quelques souvenirs, avant de nous séparer. Cela a été une manière très triste de terminer cette année, mais j'espère que vous partirez demain avec beaucoup d'espoir pour l'avenir, aussi bien qu'avec des regrets pour le passé.

Il s'assit à son bureau et observa la matinée s'écouler. Ses élèves parlaient à voix basse entre eux, et il entendait des bribes de leurs conversations. ´ Tu te rappelles la fois o˘ je portais le plateau de mon déjeuner, et Dennis qui m'a fait un croche-pied ? Mince, du corned-beef et de la purée de pommes de terre ont volé partout, et Dottie s'est retrouvée avec un diadème de brocoli !

C'était le premier truc antisocial qu'il ait jamais commis de toute sa vie. Je m'apprêtais à lui arracher la tête, mais il a dit : "Je suis vraiment désolé, mec, je sais pas pourquoi j'ai fait ça." Mais il avait fait ça parce qu'il voulait plus jamais avoir peur de quelqu'un. ª

Ét la fois o˘ il s'est amené au collège habillé en fille, avec une perruque blonde, des talons hauts et tout le reste, parce que Ray l'avait traité de pédé ? ª

Jim ferma les yeux. Il écoutait tous ces adolescents.

Lorsqu'ils étaient arrivés dans sa classe seulement un an plus tôt, ils étaient comme des enfants, tant sur le plan émotionnel que sur le plan de l'instruction. ¿ présent, ils étaient capables d'analyser le comportement d'autres personnes, et le leur, et d'exprimer ce qu'ils ressentaient. Il était fier d'eux, mais pour le moment il pouvait seulement penser qu'une autre précieuse lumière s'était éteinte, bien avant le matin.

Il traversait le parking lorsque le lieutenant Harris le héla. Il était bientôt midi et la température dépassait allègrement les trente degrés. Le lieutenant Harris portait sa veste havane sur le bras, et sa cravate à rayures jaunes était largement dénouée.

- Jim ! Je peux vous parler un moment ?

- Bien s˚r. Je rentrais chez moi.

- Vous avez annulé vos cours pour la journée ?

- J'ai d'abord parlé avec mes élèves... ensuite je leur ai dit de rentrer chez eux. Dennis Pease était un élève très populaire. Copain avec tout le monde, pauvre garçon.

- C'est précisément ce que je voulais vous demander. Est-ce qu'il avait des ennemis au collège ? Une querelle avec quelqu'un ? Peut-être pas dans votre classe, mais dans d'autres classes ?

Jim secoua la tête.

- Dennis était doux comme un agneau. Je ne me rappelle pas qu'il se soit jamais querellé avec quelqu'un.

Il marqua un temps, ôta ses lunettes de soleil, et demanda :

- Pourquoi cette question ?

- Il n'a jamais eu de problèmes avec des filles ? Ou avec une fille en particulier ?

- Certainement pas. Je pense qu'il est sorti avec une fille deux ou trois fois, mais rien de sérieux.

- Vous en êtes certain ?

- …coutez, lieutenant... je suis professeur d'anglais. Poésie, thé‚tre, littérature. J'apprends à mes élèves à exprimer avec des mots leurs sentiments les plus profonds. Lorsque l'un d'eux a des ennuis senti-mentaux, je suis le premier à le savoir, croyez-moi.

Le lieutenant Harris tira de sa poche un mouchoir froissé et essuya les rides rougies sur son front.

- Est-ce que je pourrais parler à quelqu'un d'autre ?

qui était son copain le plus proche ?

- Il y a quelque chose d'anormal, lieutenant ? Je croyais que Dennis s'était noyé alors qu'il faisait du surf.

- En effet. Si ce n'est que le médecin légiste m'a appris qu'il y avait des ecchymoses sur les chevilles de Dennis, ce qui amène à penser qu'on l'a tiré sous l'eau... et ce avec une force considérable.

- O˘ voulez-vous en venir ? Vous croyez que quelqu'un l'a assassiné ?

- Les marques laissées par les doigts semblent indiquer cette éventualité, oui. Pour causer des ecchymoses semblables sur la terre ferme, on aurait d˚ le traîner sur le ventre, ce qui aurait également occasionné des ecchymoses sur les coudes et les genoux, ce qui n'est pas le cas. Ou peut-être que quelqu'un l'a tiré violemment alors qu'il faisait des barres parallèles dans le gymnase du collège.

- Vous pouvez rayer cette éventualité de votre liste.

Dennis détestait au plus haut point les cours d'éducation physique.

Le lieutenant Harris parcourut du regard le campus ensoleillé avec ses drapeaux qui voletaient. Des élèves jouaient au basket ou bien étaient assis dans l'herbe. Il poussa un soupir.

- L'‚ge de l'insouciance, hein ?

- Oh ! ils ont tous leurs problèmes. Ést-ce que mes notes sont assez bonnes ? qu'est-ce que je vais faire lorsque je quitterai le collège ? Pourquoi le capitaine de l'équipe de football ne fait-il pas attention à

moi ? ª

- Je me demande quel était le problème de Dennis.

Et avec qui ?

- Avec qui ? Je n'en sais rien. Mais je trouve que c'est une façon foutrement difficile de tuer quelqu'un...

le saisir par les chevilles et le tirer au fond de l'océan.

Comment faites-vous ça, sans vous noyer vous-même ?

- Je suppose que c'est possible si vous prenez votre victime au dépourvu, de manière qu'elle aspire immédiatement de l'eau dans ses poumons. Ou si vous êtes capable de retenir votre respiration pendant plusieurs minutes. Ou si vous avez un scaphandre autonome.

- Et quelle sorte de personne recherchez-vous, lieutenant ?

- Cela ne fait aucun doute. Je pense que nous recherchons un nageur.

- Oh ! voyons, lieutenant, cela doit représenter 80 % de la population de Los Angeles.

- Ce nageur était très robuste. Et à en juger par les ecchymoses sur les chevilles de Dennis Pease, ce nageur était une femme.

Mervyn se faisait couler un bain. Après ses t‚ches quotidiennes du matin dans l'immeuble, et après avoir fait des courses chez Ralph's pour les résidents ‚gés, il était fin prêt pour un long et délicieux bain, tout en écoutant les plus grands succès de Cole Porter sur son lecteur de CD et en mangeant un énorme g‚teau aux framboises, format familial.

Le soir, il chantait des chansons satiriques au Slant Club. Son nom de scène était Chet Sideways. Mais l'après-midi, il aimait être sérieux, et seul avec lui-même. Très peu de gens savaient que ses vêtements extravagants et ses manières efféminées étaient son seul moyen de protéger sa vulnérabilité, de garder le vrai Mervyn en sécurité. Orphelin à l'‚ge de trois ans, il avait connu une enfance malheureuse auprès de parents nourriciers.

Il n'était même pas s˚r d'être gay, mais les seules personnes à l'avoir jamais accepté et à lui avoir montré

de l'affection étaient des homosexuels, et ses premiers contacts, dans son enfance, avec des femmes se limi-taient à des mères nourricières froides et autoritaires qui l'ignoraient lorsqu'il pleurait et ne l'embrassaient même pas en lui souhaitant bonne nuit.

Tandis que la baignoire se remplissait petit à petit, il alla jusqu'au miroir de la salle de bains et égalisa ses sourcils avec une pince à épiler. Il avait une prédilection pour les sourcils à la Joan Crawford. Il envoya un baiser à son reflet et dit : Éspèce de superbe petit démon ! ª, bien qu'il soit soucieux : de petites rides commençaient à apparaître autour de ses yeux, et les poils sur son menton grisonnaient.

Il était toujours occupé à s'épiler les sourcils lorsqu'il entendit un clapotement étrange dans la baignoire derrière lui. Il se retourna, intrigué. La surface de l'eau clapotait d'une extrémité à l'autre de la baignoire, comme si quelqu'un l'avait agitée de la main, mais c'était tout. C'était peut-être l'effet d'un petit tremblement de terre qu'il n'avait même pas remarqué. Ou bien des bulles d'air. Il finit de s'épiler les sourcils tout en fredonnant Night and Day.

Finalement, il dénoua la ceinture de son peignoir en satin brillant et le suspendit à la patère sur la porte. Il nota que la porte d'entrée était légèrement entrouverte, ce qui n'avait pas été le cas auparavant. Il ne prit pas la peine de la fermer. Il n'attendait personne.

Avant de se glisser dans la baignoire, il se pesa. Cent trente kilos, deux kilos de moins que la semaine dernière. Il fut très content de lui, et il se donna sur l'esto-mac une tape d'approbation. Plus que trente kilos à

perdre, et il aurait atteint le poids qu'il voulait.

Attention les yeux, Rupert Everett !

Il plaça son g‚teau aux framboises sur une assiette à côté de ses flacons d'huile pour le bain et de crème hydratante pour la peau. Puis il s'abaissa lentement dans l'eau en poussant un grognement de satisfaction et de soulagement. C'était la seule heure de la journée o˘

il pouvait se détendre et rêver. Il n'avait pas à se préoccuper de son travail, ou de ses courses, ou à nettoyer le vomi parfumé à la dinde que le pékinois de Mme Laksa avait laissé dans le hall de l'immeuble.

- Night and Day... fredonna-t-il. Tu fais partie de moi...

Il s'aspergea la figure d'eau et se servit d'un gant de toilette pour se frictionner le cou et derrière les oreilles.

Sa mère nourricière l'envoyait à l'école sans panier-repas s'il ne s'était pas lavé derrière les oreilles, aussi n'oubliait-il jamais de le faire, deux fois par jour.

Encore aujourd'hui, il se souvenait du supplice que cela représentait de passer toute une journée à l'école sans manger.

Il se tourna de côté et prit un gros morceau de g‚teau aux framboises. Mais alors qu'il mordait dedans, il sentit quelque chose bouger dans l'eau, sous la mousse.

C'était quelque chose de visqueux et de musculeux, et sa première pensée horrifiée fut qu'il s'agissait d'un serpent. Merde... un énorme serpent s'était glissé dans la baignoire pendant qu'il ne regardait pas !

Il poussa un glapissement de terreur, et de la p‚te feuilletée gicla de sa bouche. Il saisit la barre d'appui et voulut sortir de l'eau, mais il glissa et retomba dans la baignoire, provoquant un énorme floc ! qui projeta de l'eau sur le carrelage de la salle de bains.

Ce n'était pas un serpent, c'était plus qu'un serpent, c'était deux serpents ! C'était même encore plus gros que deux serpents ! -Il chercha à t‚tons sous l'eau, essaya frénétiquement de le trouver, essaya de l'attraper pour le lancer hors de la baignoire.

Au même moment, il vit que toute l'eau qu'il avait projetée dans la salle de bains glissait sur les carreaux, revenait vers la baignoire, quasiment comme si elle était attirée par un aimant.

Il agrippa à nouveau la barre d'appui mais, avant qu'il puisse se redresser, l'eau du bain s'agita violemment devant lui, et une forme en surgit, une forme qui semblait faite uniquement d'eau chaude et transparente, entourée de vapeur d'eau.

Mervyn retomba dans la baignoire, le cúur étreint par une terreur absolue. La forme se leva devant lui, et il vit que c'était une jeune femme. Pourtant il voyait à

travers elle, il voyait le mur aux carreaux roses derrière elle, et le soleil qui brillait à travers les lames du store.

- Bordel de merde ! s'exclama-t-il, des miettes de g‚teau collées autour de sa bouche. Dites-moi que je rêve !

Mais la forme se dressa encore plus haut puis se pencha vers lui, et il comprit qu'il ne rêvait pas. Il ne faisait même pas un cauchemar. ¿ travers la vapeur d'eau qui se lovait autour de la forme, Mervyn distinguait son visage. Ses yeux vitreux le regardaient fixement, et les coins de sa bouche étaient crispés par un rictus de haine absolue.

¿ nouveau, il tenta de se mettre debout, mais la forme le poussa en arrière. L'impact fut si fort que Mervyn eut l'impression d'avoir été frappé par une vague gigantesque, sur la plage. Il tourna sur lui-même et tenta de s'agenouiller, mais la forme le refit tomber.

Enfin elle le saisit par la nuque et lui plongea le visage sous l'eau.

- Non ! gargouilla Mervyn.

Il sortit sa tête de l'eau en suffoquant. Mais la forme le poussa vers le bas à nouveau, si durement que son nez fut pressé contre le fond de la baignoire. Il se débattit, lança des ruades et tenta de se retourner sur le dos, mais la forme s'était mise à califourchon sur lui à présent. Elle serrait son corps entre ses cuisses, et Mervyn était si gros qu'il était coincé.

Ses yeux étaient ouverts. Il voyait les bulles d'air s'échapper de sa bouche. Il vit sa brosse à ongles couler lentement près de lui, puis disparaître en tournoyant. Il fit un dernier et suprême effort pour se redresser sur les mains et les genoux. Durant quelques secondes éperdues, il crut qu'il allait y arriver. Il grogna et cracha comme son visage sortait de l'eau. Mais la forme passa son bras autour de sa gorge, comme une prise de catch, et lui cogna la tête contre le fond de la baignoire, lui brisant le nez. L'eau du bain se teinta d'écarlate.

Les poumons de Mervyn étaient sur le point d'écla-ter. Il comprit qu'il allait être obligé de respirer et d'avaler de l'eau parfumée au camélia. Il ne parvenait pas à croire qu'il allait mourir de cette façon. Ses oreilles lui faisaient mal et son nez lui donnait l'impression d'avoir été écrasé en une centaine de fragments d'os qui crissaient.

- Abbggbblllrhhhh ! cria-t-il, sous l'effet de la panique et du désespoir, et les dernières bulles d'air s'échappèrent de ses poumons.

Jim remonta lentement le couloir de son immeuble, il tenait sa serviette en cuir marron fatiguée sous un bras et deux sacs d'épicerie sous l'autre. Il n'avait pas acheté à manger. Il n'avait pas faim après avoir appris la mort de Dennis... mais il avait besoin de boîtes de Whiskas pour Tibbles Deux et d'un produit d'entretien pour la cuisine afin de laisser les plans de travail un peu moins gluants lorsqu'il partirait mercredi et s'envolerait pour Washington.

Il ne savait pas encore ce qu'il allait faire de sa voiture. Vieille de bientôt quatorze ans, elle avait besoin de nouveaux amortisseurs et d'un nouveau joint de culasse, mais il n'avait pas envie de s'en séparer. Elle venait d'une époque o˘ les voitures n'étaient pas des voitures, c'étaient des paquebots. 8,2 litres, sept mètres de long. Mervyn pourrait peut-être l'entretenir. Mervyn aimait s'afficher.

Alors qu'il passait devant l'appartement de Mervyn, il vit que la porte d'entrée était entrouverte. Il hésita, puis il revint sur ses pas et frappa.- Mervyn ? Vous êtes là ?

Il savait que Mervyn adorait passer l'après-midi retiré du monde, à écouter de la musique, et c'était tout à fait inhabituel de sa part de laisser sa porte entreb‚illée.

- Mervyn ? C'est Jim !

Il posa ses sacs d'épicerie par terre et s'avança prudemment dans l'appartement de Mervyn. Le séjour comportait un canapé et deux fauteuils assortis, au tissu imitation léopard. Les murs étaient décorés d'affiches de cirque, Barney & Bailey, Pinder et Bouglione, Fore-paugh et Sells. Des acrobates, des clowns et des dames aux formes rebondies avec des plumes d'autruche dans les cheveux, montant des chevaux aux formes tout aussi rebondies. Sur la commode, il y avait la photographie encadrée d'une femme coiffée d'un chapeau de paille.

Elle ressemblait énormément à Mervyn, le même regard triste.

Les accents de la musique de Cole Porter parvenaient de la salle de bains... quelqu'un chantant You'd Be So Nice To Corne Home To. Jim tendit l'oreille devant la porte de la salle de bains, mais il n'entendit pas Mervyn fredonner en même temps, ce qu'il faisait habituellement. Jim donna de petits coups à la porte.

- Mervyn ? J'espère que je ne vous dérange pas.

Votre porte d'entrée était ouverte et je voulais juste m'assurer que tout allait bien.

Pas de réponse. Il attendit un moment, puis il frappa à nouveau.

- Mervyn ? Vous êtes là ? Vous ne vous êtes pas noyé dans votre bain, hein ?

Toujours aucune réponse. Il poussa doucement le battant et risqua un coup d'úil à l'intérieur, en espérant malgré tout qu'il n'allait pas surprendre Mervyn dans sa baignoire ou bien... pire... assis sur le siège des gogues. Tout d'abord il eut l'impression que la salle de bains était inoccupée. Mais lorsqu'il avança de deux ou trois pas, il aperçut les rondeurs blanches du postérieur de Mervyn, semblable à une baleine, dans la baignoire.

- Mervyn ! s'écria-t-il. Mervyn ! Merde, que s'est-il passé ?

Mervyn était allongé sur le ventre. La baignoire était vide, et il serrait la bonde dans sa main. Des filets de sang s'écoulaient de ses narines et disparaissaient dans le tuyau d'écoulement, et ses lèvres étaient violacées.

Jim tenta de le retourner sur le côté, mais son corps était toujours glissant, et Mervyn était bien trop lourd pour qu'il puisse le soulever. Il appuya le bout de ses doigts sur sa carotide, mais il ne sentit pas de pouls.

- Mervyn ! dit-il en le secouant. Mervyn, est-ce que vous m'entendez ? C'est Jim !

Merde, pensa-t-il, merde. Il ne manquait plus que ça ! Il retourna dans le séjour et prit d'une main tremblante le téléphone style Mme de Pompadour.

- Ambulance ? J'ai quelqu'un ici qui s'est noyé

dans sa baignoire. Euh... je n'en sais rien. Je suis juste un voisin. Oui, j'ai essayé de le mettre dans la position latérale de sécurité mais il pèse presque cent quarante kilos!

´ Tenez bon, dit une voix nasale à l'autre bout de la ligne. Nous vous envoyons tout de suite une équipe. ª

Ensuite il fut seulement en mesure de faire les cent pas dans la salle de bains. De temps en temps, il jetait un regard au corps énorme, flasque et inerte, de Mervyn, et il se demandait comment celui-ci avait bien pu se noyer dans une baignoire vide.

Il s'apprêtait à appeler le 911 une seconde fois lorsque Mervyn se mit à tousser, une toux grasse, pleine de glaires. Il toussa à nouveau, puis laissa échapper un soupir caverneux, comme si on l'avait dérangé durant un rêve particulièrement agréable. Il toussa une fois encore et leva une main. Ses doigts couinèrent sur le côté de la baignoire. Jim s'agenouilla près de lui et l'aida à relever la tête. Son nez était très enflé, sem-

blable à un nez de clown, et ses yeux étaient bouffis.

- Mervyn... c'est Jim. Est-ce que ça va ?

- Jim... salut ! Je suis mort ?

- Non, vous n'êtes pas mort. Vous êtes allongé dans votre baignoire. que s'est-il passé ?

- Cette femme-eau. La même femme-eau dont nous avons parlé la nuit dernière. Elle a voulu me tuer.

Elle a surgi de l'eau et elle voulait me tuer.

- Vous voulez rire !

- J'ai l'air de plaisanter ? Tout d'abord j'ai cru que c'était un serpent mais ce n'était pas un serpent, et elle m'a saisi par la gorge et a essayé de me noyer.

- Allez, Mervyn, il faut que vous sortiez de cette baignoire. J'ai l'impression que votre nez est cassé.

- Un peu ! Elle m'a cogné le pif sur le fond de la baignoire.

Petit à petit, en grognant et en soufflant, Mervyn parvint à se retourner et à se hisser hors de la baignoire.

Jim l'attendait, une serviette de bain en tissu éponge tendue devant lui. Il détournait les yeux.

- Vous êtes un ange, Jim. Un ange descendu du ciel. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous.

- Vous tiendrez le coup. J'ai demandé une ambulance. Ils seront là dans une minute.

- Vous êtes un ange. Vous devriez être assis à la droite de Dieu.

- Merci, Mervyn, mais je ne suis pas pressé. Bon, venez vous asseoir. Vous grelottez.

- Vous grelotteriez si vous aviez vu ce que j'ai vu.

Elle a jailli du bain, whoosh ! Et, exactement comme vous l'aviez dit, elle était entièrement faite d'eau. De l'eau chaude, en plus !

- Vous voulez boire quelque chose ?

- Non, merci. J'ai déjà bu la moitié de l'eau du bain. Merde, j'ai bien cru que j'étais mort. Si je n'avais pas retiré la bonde...

- Il se passe quelque chose de très bizarre en ce moment, dit Jim. D'abord il y a eu le jeune Mikey, mort noyé la semaine dernière. Ensuite la police est venue au collège aujourd'hui pour me dire que l'on avait noyé de propos délibéré l'un de mes élèves dans l'océan. Et maintenant vous.

- C'est cette femme-eau, déclara Mervyn en toussant. C'est une... une ńoyeuse ª en série !

- On le dirait bien. Mais pourquoi Mikey ? Et pourquoi vous ? Je n'ai pas la certitude qu'elle ait été pour quelque chose dans la mort par noyade de Dennis Pease, mais d'après ce que la police m'a dit, il y a de bonnes raisons de le penser.

¿ ce moment, on frappa vivement à la porte d'entrée, et deux ambulanciers surgirent en trombe.

- quelqu'un s'est noyé ? demanda l'un d'eux, un type corpulent au teint basané et arborant une grosse moustache noire.

- Presque, mais pas tout à fait, répondit Mervyn en se palpant le nez délicatement.

- Je vois. Votre nez est sacrement amoché. que s'est-il passé ?- Je... euh... j'ai glissé sur le savon. Je me suis cogné le nez sur le rebord de la baignoire.

Mervyn lança un regard à Jim comme pour dire : ne rendons pas la situation plus compliquée qu'elle ne l'est déjà. Il n'aimait pas beaucoup les flics de Los Angeles, et il ne tenait pas du tout à ce qu'ils débar-quent ici et saccagent son appartement, à la recherche d'une femme dont l'apparence matérielle s'était tout simplement déversée par le tuyau d'écoulement.

L'ambulancier s'assit sur le canapé, pinça le bout du nez de Mervyn entre son pouce et l'index, et le remua en un mouvement de va-et-vient.

- «a fait mal ?

- AÔe ! qu'est-ce que vous croyez ? Mon nez est cassé en cinquante-huit endroits !

- Vous vous êtes aussi cogné la tête ? Perte de conscience ? Commotion cérébrale ?

- Je ne sais pas... j'ai peut-être perdu connaissance pendant une minute ou deux.

- Okay... vous feriez mieux de vous habiller. On va vous emmener aux urgences.

Jim aida Mervyn à se lever.

- Vous voulez que je vienne avec vous ? lui demanda Jim.

- Non, non. «a ira. Je vous assure. Ce jeune et ravissant ambulancier peut s'occuper de moi, n'est-ce pas?

Il regarda plus attentivement l'ambulancier et lui demanda :

- Vous faisiez partie du Village People ? Mais non, bien s˚r que non. Vous êtes trop jeune.

Avant de partir, Mervyn posa sa main sur le bras de Jim et lui chuchota à l'oreille.

- J'espère que vous réalisez quel est le lien entre ce qui m'est arrivé aujourd'hui et votre élève, et le jeune Mikey ?

Jim sut ce qu'il s'apprêtait à dire.

- Il s'agit peut-être d'une simple coÔncidence.

- Peut-être bien. Mais à votre place, j'irais voir toutes les personnes qui me sont chères, et je leur dirais de porter un gilet de sauvetage, même pour prendre une douche !

Jim prit sa voiture et se rendit à la maison de Susan Silverstone sur Franklin. Personne ne vint ouvrir lorsqu'il sonna, mais il entendit des voix à l'arrière de la maison, aussi se fraya-t-il un chemin à travers les plantes subtropicales pour arriver dans le petit jardin o˘

le jet d'eau clapotait.

Susan portait un jean moulant en satin noir, un pull à

décolleté arrondi en soie noire et des sandales noires à lanières. Elle rempotait une rangée de fougères et leur parlait tout en s'affairant.

- Et voilà, ma petite amie à frondes... est-ce que ce joli petit pot en céramique bleu te plaît ?

Un jeune homme en jean et T-shirt Nirvana était assis sur la balancelle de jardin, une boîte de bière serrée entre ses cuisses. Le portique de la balancelle était recouvert de lierre, de telle sorte que Jim ne distinguait pas son visage. Il se balançait nonchalamment et impri-mait un mouvement de va-et-vient avec son pied nu.

- Susan ? dit Jim. J'espère que je ne vous dérange pas. J'ai essayé de vous joindre sur votre portable, mais il était débranché.- En effet, répondit Susan en se redressant. (Ses cheveux couleur aile de corbeau étaient retenus par un ruban en satin blanc.) C'est suffisamment ennuyeux de communiquer avec les morts, alors les vivants, vous savez !

- Il est revenu, déclara Jim. L'esprit-eau, ou quel que soit le nom que vous voulez lui donner.

Il lui raconta pour Mervyn, et lui fit part des soup-

çons du lieutenant Harris, à savoir que l'on avait noyé

Dennis Pease de propos délibéré.

- Vous saviez que les fougères étaient hermaphro-dites ? dit Susan d'un ton désinvolte en sortant délicatement une autre fougère de son pot. Lorsqu'elles désirent avoir plus de fougères, elles font l'amour entre elles. Vous ne trouvez pas que c'est infiniment moins salissant que ce que nous faisons ? Et c'est plus écono-mique. On n'est pas obligé d'emmener une fougère au cinéma.

Elle marqua un temps, puis elle dit, d'un ton très grave :

- L'esprit cherche à se venger.

- Se venger ? quelle sorte de vengeance ? Et pour quelle raison ?

- Désolée, Jim. J'ai beau être médium, je n'en ai pas la moindre idée. La seule façon de découvrir ce qu'un esprit désire, c'est de le lui demander - ce qui pourrait être très dangereux, vu sa très grande animo-

sité. Mais si cet esprit noie des gens, les uns après les autres, il le fait pour une certaine raison. Les esprits commettent rarement des actes de destruction au hasard. Même les poltergeists lancent des assiettes dans une pièce pour un motif précis... bien que ce ne soit jamais très facile de découvrir quel est ce motif.

- Vous allez m'aider ? Vous comprenez, je ne connaissais pas le jeune Mikey, mais je connaissais sa mère, et Dennis Pease était l'un de mes élèves, et Mervyn est comme un frère pour moi. Enfin... plutôt comme une súur, mais nous sommes très proches.

- qu'en penses-tu ? demanda Susan en se retournant.

Dans les ombres du jardin, son visage brilla d'un éclat très p‚le.

Depuis la balancelle, le jeune homme répondit :

- Il vient de dire que les trois incidents concer-naient quelqu'un qu'il connaissait, ce qui l'inquiète beaucoup. La prochaine fois que cela se produira, s'il y a une prochaine fois, une autre personne qu'il connaît trouvera une fin plutôt humide, ce qu'il désire éviter à

tout prix.

- Je connais cette voix, dit Jim.

Il alla jusqu'à la balancelle et écarta l'auvent. Il aper-

çut un jeune homme très beau, aux cheveux blonds hérissés et aux yeux bleus espiègles.

- Michael Tosca, la promo de 95. Monsieur Diarrhée Verbale en personne. Vous savez quoi, Susan ? Ce garçon était assis au premier rang et il n'arrêtait pas de parler depuis 9 heures du matin jusqu'à 4 heures et demie de l'après-midi. qu'est-ce que tu fais ici, Michael ?

- Ces derniers temps, je travaille pour Mlle Silverstone. Secrétaire, assistant personnel, chauffeur, garde du corps, planificateur de l'emploi du temps, spécialiste des gaufres de tofu, cuisinier, nettoyeur de tapis d'Orient et brunisseur de boules de cristal.

- Je croyais que tu voulais te lancer dans la politique.

- Je l'ai fait. Mais je ne supportais pas les coups bas, la corruption, les magouilles et l'hypocrisie générale. qui plus est, cela ne payait pas. Pas d'argent à

gagner là-dedans. Et puis j'ai fait la connaissance de Susan au cours d'une party un week-end et... ma foi...

- Et... ma foi... quoi ? J'attends en retenant mon haleine !

- C'est une autre histoire, voilà tout, intervint Susan. En outre, Michael a trouvé un moyen de contrôler sa logorrhée. N'est-ce pas, Michael ?

- C'est exact. De temps en temps, je passe une journée entière sans prononcer un seul mot. C'est très reposant pour l'esprit, et cela vous permet de vous exprimer comme vous n'oseriez pas le faire normalement.

Jim pointa son index sur lui.

- Laisse-moi deviner. Tu es ce mime tout à fait odieux... quel est ton nom, déjà ? Medlar Tree.

Michael leva sa boîte de bière en guise de salut.

- En plein dans le mille, monsieur Rook. Toujours aussi perspicace, hein ?

- Je hais les mimes. ¿ ton avis, pourquoi les humains ont-ils le don de la parole ? Si nous ne nous parlions pas, nous pourrions aussi bien être des singes.

- Les singes sont cool.

- Bien s˚r qu'ils sont cool. Mais tu aurais envie de passer toute une soirée à parler à une chambrée d'orangs-outans ?

- Je ne sais pas. Si vous connaissiez certains de mes amis !

Susan s'approcha de Jim et le prit par le bras.

- Je vais vous dire quelque chose, Jim. Michael m'a sauvé la vie alors que tout le monde se foutait éperdument de moi. Je ne sais pas ce que vous lui avez enseigné, lorsqu'il était au collège, mais il est toujours tellement prévenant. Et gentil.

- Alors là, vous me surprenez, fit Jim. Je l'ai toujours pris pour un emmerdeur de première.

- Il l'a même écrit sur mon bulletin scolaire, dit Michael avec un large sourire.

- Vous savez, enchaîna Susan, nous devrions effectuer une autre trace-esprit sur la plage o˘ ce garçon s'est noyé. Comment s'appelait-il ? Dennis ? De cette façon, nous saurons avec certitude ce qui s'est passé.

- Ma foi... c'est à vous de décider. Mais je ne voudrais pas vous faire courir le moindre danger.

- Je pense que je suis capable de m'occuper d'un esprit-eau, répondit Susan. Nous avons tous été envoyés dans ce monde pour nous entraider, non ? Et également pour nous protéger les uns les autres de l'autre monde.

Jim consulta sa montre.

- Il fait encore jour. Et si nous partions tout de suite ?

Jim les emmena à Will Rogers State Beach. Ils se garèrent et s'avancèrent sur la plage de sable. Le soleil brillait dans leurs yeux, l'après-midi était chaud et ven-teux.

- Il s'est noyé là-bas, dit Jim. D'après ses amis, il était en pleine forme, impatient de surfer, et il avait bu juste deux bières.

Susan demeura immobile un moment, les yeux fermés. Puis elle ôta ses sandales, les tendit à Michael, et descendit jusqu'au bord de l'eau. Jim la suivit et se tint à ses côtés tandis qu'elle contemplait l'océan scintillant.

- Il y a toujours quelque chose ici... une odeur forte. Je la perçois.

- Je ne perçois rien du tout.

- Oh, mais si ! Vous êtes médium, exactement comme moi. Regardez la lumière. …coutez les mouettes.

Elles vous appellent, elles vous disent que quelque chose s'est produit ici, un événement tragique.

¿ en juger par la façon dont les mouettes décrivaient des cercles dans le ciel et poussaient des cris lugubres, il était aisé de croire que Susan avait raison. Des enfants couraient sur la plage et riaient, des chiens aboyaient, pourtant il y avait un sentiment de perte dans l'air, un sentiment de tragédie. Peut-être était-ce seulement la fin d'un autre jour. Mais Dennis Pease s'était noyé ici, très tard la nuit dernière, et il ne reviendrait jamais.

Michael ouvrit le sac qu'il portait sur le dos, et Susan en sortit son cristal. Elle s'agenouilla, le plaça sur son support, et commença à le faire tournoyer. Le cristal accrocha la lumière du soleil, et des losanges multico-lores dansèrent sur le sable. Une petite fille s'arrêta de courir et le regarda fixement, captivée. Un teckel qui jappait et courait après sa queue, cherchant à la happer, s'arrêta juste à côté d'elle, et il regarda fixement le cristal, lui aussi.

Jim n'aurait pu l'affirmer. Peut-être n'était-ce rien de plus que le soleil qui se couchait. Mais l'après-midi parut s'assombrir, et la couleur du ciel devint plus intense. Le grondement du ressac crissa plus durement dans ses oreilles, comme du papier de verre. Au-dessus de sa tête, les mouettes continuaient de décrire des cercles et de crier, encore et encore, comme si, malgré

tous leurs efforts, elles étaient incapables de s'éloigner de la lumière scintillante du cristal.

Au bord de l'eau, Jim aperçut six ou sept adolescents, leurs images sautillaient et s'estompaient comme dans un film usé. Ils riaient, se bousculaient et donnaient des coups de pied dans l'eau pour s'éclabousser entre eux. Puis deux garçons prirent des planches de surf et s'élancèrent vers les vagues. L'un deux avait des cheveux plats, noués sur la nuque avec un bandana, et un nez proéminent, triangulaire. Il était visible seulement par intermittence, mais Jim le reconnut tout de suite. C'était Dennis Pease.

- Ne fais pas ça, Dennis, murmura-t-il, même s'il savait que c'était parfaitement inutile.

Si seulement il y avait eu un moyen de retarder la pendule jusqu'à la nuit dernière. Mais l'image insou-ciante de Dennis continuait de bondir dans l'eau, et Jim entendait même l'écho très faible de sa voix. Il riait et poussait des cris de joie. Dennis avait toujours été un garçon tellement enthousiaste, fougueux, plein de vie, prêt à tout.

- Je ne m'habituerai jamais à ces trace-esprits, dit Michael. Ils sont tellement étranges. Mais regardez, cet événement s'est produit la nuit dernière, cela s'est vraiment produit, et pourtant tout recommence. C'est à se demander si vous trouvez jamais le repos, même lorsque vous êtes mort, ou bien si vous passez le reste de l'éternité à revivre votre vie, maintes et maintes fois, comme une sorte de boucle sans fin.

- Je n'en sais rien, dit Jim en scrutant l'océan.

Les vagues semblaient presque noires, telle une mer d'encre de Chine brillante et agitée. Il apercevait Dennis dressé sur la crête écumante des vagues, les unes après les autres, tandis que celui-ci pagayait avec ses mains et s'éloignait de plus en plus du rivage. Ne fais pas ça, Dennis. Mais Dennis l'avait déjà fait, et son corps se trouvait déjà à la morgue de West Grove.

Susan rejeta la tête en arrière et leva les yeux vers le ciel.

- Montre-toi, ordonna-t-elle. Je sais que tu es là...

pourquoi refuses-tu de te montrer ?

Le vent commença à se lever, et des mouchetures d'écume se mirent à s'envoler de la crête des vagues.

Mais Dennis et son ami continuaient de se diriger vers le large. Jim les entendait siffler et s'appeler l'un l'autre tandis qu'ils progressaient.

- Peut-être était-ce juste un accident, dit-il.

N'importe qui pourrait se noyer avec une barre de plage aussi forte.

Mais Susan se tourna vers lui. Son visage blanc était illuminé par les couleurs bigarrées que projetait son cristal.

- Attendez, dit-elle. Il y a une présence ici. Je la perçois. Elle se dirige vers nous, elle vient du nord-est, et elle arrive très vite.

- Vous la percevez ?

- Elle est aussi rapide que le vent. Prenez ma main, Jim, elle est presque là. Je veux que vous me disiez tout ce que vous voyez.

Cependant, lorsque l'apparition fut visible, Jim resta sans voix. Elle courait sur le sable avec une telle légè-reté et une telle rapidité que c'était à peine s'il la voyait.

Une jeune femme, presque entièrement transparente, qui courait vers l'océan. Ses longs cheveux flottaient derrière elle.

- Elle est ici ! s'exclama-t-il en tirant sur la manche de Susan. Et merde, on ne peut vraiment pas l'arrêter ?

De manière inattendue, Susan saisit sa main et la serra très fort. Michael leur lança un regard, et il y avait une expression étrange, possessive, dans ses yeux. Mais lorsqu'il s'aperçut que Jim le regardait, il détourna la tête immédiatement et scruta les vagues.

Dennis avait pagayé si loin que Jim distinguait seulement l'extrémité de sa planche de surf rouge à l'éclat métallique et, de temps en temps, sa tête, le bandana rouge noué autour de celle-ci. Mais il voyait distinctement la femme-eau qui nageait vers lui. Elle laissait une traînée dans la mer, elle illuminait le sommet des vagues, laissait un sillage spectral en forme de flèche derrière elle, vert phosphorescent et bleu saphir brillant.

Elle filait aussi droit qu'une torpille, et presque aussi rapidement, à tel point que même lorsqu'elle ne fut plus qu'à quelques mètres de Dennis, il ne l'avait toujours pas vue. Pourquoi l'aurait-il vue ? qui s'attend à ce qu'une femme invisible nage dans sa direction à une vitesse de dix-huit núuds ?

Cependant, Dennis avait certainement perçu quelque chose, parce qu'il tourna la tête, agrippa sa planche de surf et cria :- Hé, Vinnie ! Tout va bien ? que se passe-t-il ?

¿ ce moment, la trace lumineuse de la jeune femme disparut sous l'eau, et Jim ne vit plus que son infime luminescence bleu verd‚tre. Un long moment se passa, puis un bras se dressa brusquement hors de l'eau, un bras fait entièrement d'eau, et plaqua sa main sur le visage de Dennis.

- Au secours ! cria-t-il. Vinnie, au secours, je me noie ! Au secours, Vinnie ! quelque chose m'entraîne sous l'eau !

Son ami tourna la tête, affolé, mais le creux de la mer était très profond et l'écume blanche s'envolait, aussi épaisse que des fleurs, et il ne vit absolument rien. Jim, depuis la plage, distinguait seulement une lueur qui diminuait rapidement. Elle disparut tandis que l'esprit attirait Dennis vers le fond de l'océan. Il ne se passa rien durant un moment, puis la planche de surf de Dennis creva la surface, quasiment à la verticale, tel un missile Polaris. Jim ôta ses chaussures et commença à

défaire les boutons de sa chemise.

Susan saisit son poignet et l'arrêta.

- Jim, il n'y a rien là-bas. Cette scène semble réelle, mais il s'agit uniquement d'un effet de la lumière.

Dennis est mort, Jim. Si vous nagez jusque-là-bas, vous ne trouverez absolument rien. Pas de Dennis, pas d'esprit. Pas de planche de surf.

Elle posa sa main sur le cristal pour l'empêcher de tournoyer. Puis elle le prit et le tendit à Michael. Celui-ci le fit glisser à l'intérieur de son sac en toile noir. ¿

nouveau, Jim surprit cette expression dans ses yeux, comme si Michael le mettait en garde.

- Je suis désolée, Jim, déclara Susan. Je pense que cela ne fait aucun doute à présent. Votre élève a été

noyé par le même esprit-eau qui a noyé Mikey... et d'après ce que vous m'avez dit, je pense que c'est également cet esprit qui a tenté de noyer votre ami Mervyn.

- Alors quel est cet esprit ? Et que veut-il, à votre avis ?

- Je n'en sais rien. Ce n'est pas une manifestation ethnique, comme un esprit-rivière indien. Les esprits ethniques peuvent être incroyablement puissants, et ils inonderaient toute une ville, plutôt que de noyer un adolescent sans défense. Il ne s'agit pas d'un fantôme ordinaire, parce qu'un fantôme ordinaire serait incapable d'utiliser l'eau pour revêtir une forme matérielle.

Continuer : partie 2 sur 3