Magie des eaux
- C'est exact. Il avait une émission,…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
- C'est exact. Il avait une émission, Les Mystères modernes. Un genre de X-Files, seulement c'était vrai.
- Oh oui, je crois me rappeler. Les draps ensan-glantés qui s'animent, c'était lui, hein ? Berk ! Cela m'a donné des cauchemars pendant des semaines !
- En effet. Il dit que nous devons trouver un médium haut de gamme et tenter d'affronter cette Nageuse face à
face.
- Je croyais que vous aviez déjà un médium. Cette Susan Silversocks, ou quel que soit son nom.
- Son garde du corps ne veut pas qu'elle s'occupe de cette affaire. J'ai l'impression qu'elle a eu une expérience très flippante il n'y a pas très longtemps, en contactant quelque esprit malveillant, et qu'elle ne s'en est pas encore remise tout à fait.
- Vous n'aimez pas les racines de lotus ? On dit qu'elles font des miracles pour votre vie sexuelle. Ou pour votre bronchite. Je ne sais plus. Vous devriez consulter mon ami Gabriel Dragonard - il s'appelle Rooney, en réalité - mais c'est un médium de première ! Il fait passer une annonce toutes les semaines dans le Hollywood Reporter... ´ Parlez à vos chers disparus ª. Waouh !
- Il est vraiment bon ? Je ne voudrais pas paraître grossier, mais nous ne pouvons pas prendre le risque de nous adresser à un amateur pour ce travail. Il pourrait être blessé, ou même pire.
- Oh, non, Gabriel est merveilleux ! Un jour, il a communiqué avec James Dean. Dean avait emprunté
l'exemplaire d'un scénario à un type, et c'était le seul exemplaire que celui-ci avait. Après la mort de Dean, personne n'arrivait à mettre la main sur ce scénario. Mais Gabriel a parlé à James Dean et a appris qu'il l'avait oublié par mégarde dans les toilettes pour hommes du Beverly Wilshire... et on l'a trouvé à l'endroit indiqué.
C'est une histoire tout à fait authentique, vous savez !
- O˘ puis-je contacter votre ami ?
- Je vais l'appeler moi-même, si vous voulez.
Disons qu'il a tendance à... eh bien, il pousse le bouchon un peu loin quand il a affaire au vulgum pecus. En fait, c'est ce que les gens attendent. La musique d'am-biance lugubre à souhait. L'encens. Vous ne voulez rien de tout ça, hein ?
- Non, à moins que ce soit vraiment utile.
- Je ne le pense pas. Cela fait partie du spectacle, c'est tout... et Gabriel a le sens de la mise en scène.
Mais il assure, croyez-moi !
- Je l'espère. Cette affaire pourrait être très dangereuse.
Mervyn suça la sauce de soja sur ses doigts et prit son portable. Il pianota le numéro de Gabriel Dragonard et attendit pendant que le téléphone sonnait.
- Si vous entendiez son téléphone ! Il joue Danny Boy. Gabriel a un go˚t de merde ! En fait, contrairement à moi, il n'a pas de go˚t du tout.
- Finalement, il dit :
- Gabriel ? Comment vas-tu ? C'est Mervyn ! Oui, je sais, je sais, mais j'étais très pris. Non, pas comme ça, espèce de petit effronté ! …coute, Gabriel... un très bon ami à moi a besoin de communiquer avec un esprit.
Pas l'un de ses aÔeux. Une jeune fille qui lui cause des ennuis. Oui, il connaît son nom. Oui, il peut probablement te trouver une photo. Mais ce pourrait être dangereux. Cette fille est un esprit très vindicatif. Je sais. Les femmes sont toutes les mêmes, pas vrai ?
Il posa sa main sur le micro et dit à Jim :
- Il aimerait vous parler personnellement, si vous êtes d'accord.
Jim prit le téléphone.
- Ici Jim Rook, monsieur Dragonard... J'espère que ce n'est pas trop vous demander.
Gabriel Dragonard avait un accent nettement irlandais.
- Cela dépend de ce que vous voulez que je fasse.
Et de toute façon - même si vous êtes un ami de Mervyn - j'ai bien peur de ne pas pouvoir le faire gratis. Même un médium doit payer son loyer.
- Sans problème ! Je suis s˚r que nous trouverons une sorte d'arrangement. J'ai besoin que vous contac-tiez l'esprit d'une jeune fille qui est morte il y a une dizaine d'années. Elle s'est noyée accidentellement.
- quelle sorte d'ennuis vous cause-t-elle ?
- Des ennuis très graves. Elle a déjà noyé un jeune garçon de neuf ans et l'un de mes élèves. Elle a également essayé de noyer Mervyn.
Gabriel demeura silencieux un moment. Il réfléchissait profondément, de toute évidence.
- C'est une affaire très sérieuse, dites-moi ! Vous ne me demandez pas de tailler une petite bavette avec votre défunt papy !
- Non, en effet. Je reconnais que ce sera probablement dangereux. Mais si je ne parviens pas à entrer en contact avec elle, elle va noyer d'autres personnes, cela ne fait aucun doute !
- Ma foi, je prends toujours plaisir à relever un défi.
La plupart des esprits que l'on me demande de contacter sont des personnes ‚gées, de vieux cro˚tons ennuyeux qui ont envie de parler uniquement de golf. Je n'ai pas eu à m'occuper d'un esprit vraiment mal embouché, depuis qu'on a eu recours à mes services pour exorciser une maison à Malibu.
- Vous avez pratiqué un exorcisme ?
- Oh, oui ! Cela fera bientôt trois ans. Le prêtre local avait refusé de s'en charger. Il disait que la possession par des esprits maléfiques était une absurdité.
Vous vous rendez compte... un prêtre qui ne croit pas aux esprits maléfiques ! Cet esprit était une domestique mexicaine que son employeur ‚gé de 55 ans avait mise enceinte, et elle s'était pendue dans la cage d'escalier.
La malheureuse n'avait que 17 ans. Mais chaque fois que son employeur essayait de dormir dans la maison, il avait l'impression d'être étranglé par une corde. Personnellement, je trouve qu'il ne l'avait pas volé, mais ce n'était que justice de donner la paix éternelle à cette jeune fille. Elle n'était pas commode du tout, et très vindicative. Elle a bien failli m'étrangler, moi aussi.
Mais si vous connaissez votre boulot, vous êtes à même de limiter les risques. Il faut faire comprendre aux esprits que les vivants continuent de se souvenir d'eux et continuent de les aimer. C'est la perte de leur corps matériel qui les exaspère le plus. Ils se sentent inutiles et désemparés. Vous devez leur redonner espoir, et ensuite vous devez leur donner la mort.
Jim songea aux cartes du jeu de Grimaud que TD lui avait montrées avec son museau. L'Espoir, et la Mort.
- Vous accepteriez d'organiser une séance de spiritisme ? demanda-t-il.
- En fait, je n'appelle pas cela une séance de spiritisme, répondit Gabriel d'un ton un brin méprisant.
J'appelle cela une ćonsultation transmigratoire ª.
- Je vois. Euh, vous seriez d'accord pour en organiser une ?
- Je le pense. ¿ condition de prendre certaines précautions élémentaires.- Lesquelles ?
- Pour des raisons évidentes, nous ne devons pas organiser cette consultation dans un endroit proche de l'eau, et vous me donnerez 250 dollars en liquide tout de suite et 250 dollars plus tard si je parviens à contacter l'esprit. Est-ce que cela vous convient ? C'est moins que la moitié de mon tarif habituel.
- Entendu, accepta Jim.
Il devrait attendre un peu plus longtemps pour s'acheter une nouvelle raquette de tennis, mais cette affaire était bien plus urgente.
- quand pourriez-vous me recevoir ?
- Demain soir, vers les 9 heures ? Le neuf est un chiffre très favorable pour les esprits. Trois fois trois.
Deux fois trois font six. Trois six font six-six-six.
- Vous ne pouvez pas le faire ce soir ? En principe, je dois prendre l'avion demain pour me rendre à
Washington.
- Désolé, mais je suis complètement pris ce soir.
Six dames de Pasadena. ¿ vous de voir. Mais j'ai l'impression que vous avez sur les bras un problème très sérieux. Plus tôt vous apaiserez cet esprit, mieux ce sera pour tout le monde !
- Bon, d'accord. 9 heures demain soir. Donnez-moi votre adresse.
Il prit note de l'adresse de Gabriel à Santa Monica, puis il raccrocha. Mervyn haussa un sourcil finement dessiné au crayon et demanda :
- Est-ce que tout va bien ?
- Bien s˚r. Mais ce dîner ne sera pas un dîner d'adieu, tout compte fait. Je vais être obligé de reculer mon départ prévu pour demain.
- Oh ! Tibbles sera ravie, non ?
Jim se frotta les yeux avec lassitude.
- Dites-moi, Mervyn... vous n'avez jamais eu le sentiment d'être maudit ?
Ce soir-là, il faisait encore une chaleur étouffante lorsqu'ils se garèrent devant la maison de plain-pied de Gabriel Dragonard située dans la partie la plus chère de Lincoln Boulevard. Laura portait un débardeur rosé très ajusté et une minijupe blanche, et Washington était affublé de lunettes de soleil enveloppantes aux verres-miroir teintés en jaune, ce qui lui donnait un air indici-blement cool.
La maison ressemblait à une illustration pour un conte des frères Grimm -fenêtres aux vitres plombées, toit de tuiles rouge vif, et bougainvillées grimpant tout autour de la véranda. La pelouse était d'un vert quasi vénéneux et donnait l'impression d'avoir été
taillée avec des ciseaux à ongles.
Il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et des mouettes décrivaient lourdement des cercles dans le ciel, comme si elles volaient dans du sirop d'érable. Jim n'avait pas téléphoné à Susan pour lui dire ce qu'il avait l'intention de faire. Il avait le sentiment qu'elle serait furieuse en apprenant qu'il avait consulté un autre médium - même si cela pouvait être dangereux pour elle d'essayer de communiquer avec La Nageuse, et même si Michael s'était opposé catégoriquement à ce qu'elle le fasse. Après tout, c'était elle qui avait trouvé
Jim, et non l'inverse, et elle avait certainement éprouvé le besoin de l'aider dès l'instant o˘ ils s'étaient rencontrés.
- Mince alors ! C'est la Méchante Sorcière de l'Ouest qui habite ici ! fit remarquer Washington, tandis qu'ils descendaient de la voiture.
Sur la porte d'entrée, il y avait un heurtoir en bronze orné du visage d'une jeune femme aux traits sereins.
Elle portait un capuchon, et ses yeux étaient fermés comme si elle dormait, ou était morte. Pour quelque raison, Jim la trouva très inquiétante. Il abattit le heurtoir, et ils entendirent un carillon long et compliqué.
- Vous voyez ce que votre copain voulait dire en parlant du go˚t douteux de ce type ? ajouta Washington en gloussant.
Plus d'une minute s'écoula avant que l'on n'ouvre la porte, et un homme mince et portant des lunettes apparut. Il avait une épaisse crinière de cheveux gris brous-sailleux et une barbe de trois jours aux poils blancs, de telle sorte qu'il ressemblait davantage à un spécimen d'animal sauvage qu'à un homme. Il portait une chemise vert émeraude avec un gilet en toile couleur sable, un pantalon assorti froissé, des chaussettes vert émeraude, et des sandales.
- Jim Rook, je présume ?
- C'est exact. Ravi de vous connaître. Et voici Laura et Washington.
- Entrez, entrez. Vous avez, euh, apporté l'essen-tiel ?
Jim tendit à Gabriel Dragonard une enveloppe blanche.
- J'ai également apporté une photographie de Jane Tullett.
- Parfait, dit Gabriel. (Il tint la photographie à bout de bras et la scruta d'un regard de presbyte.) Je n'ai pas mis les lunettes qu'il fallait, comme d'habitude. Si vous voulez bien me suivre.
Il les précéda dans un vestibule au sol carrelé et aux murs blanchis à la chaux, puis ils entrèrent dans un vaste séjour, également carrelé, mais peint entièrement en blanc, avec des meubles blancs recouverts de toile de jute et des lis blancs dans de grands vases blancs.
¿ l'une des extrémités de la pièce, il y avait une grande table ronde, également blanche, et des chaises blanches avec des coussins blancs.- C'est foutrement blanc ici, déclara Washington.
Il se promena dans la pièce d'un air appréciateur et alla jusqu'à la grande porte-fenêtre tout au fond, laquelle donnait sur un patio rempli de pots de fleurs en terre cuite. Plus loin, il y avait une piscine.
Gabriel consulta sa montre.
- Il est bientôt neuf heures. Nous devrions commencer le plus tôt possible. Je ne vais pas essayer de matérialiser l'esprit lui-même... je ne pense pas que ce soit nécessaire pour le moment. Je vais simplement tenter de communiquer avec elle en utilisant un petit truc chinois appelé ´ la fumée qui parle ª. Néanmoins, j'ai pris la précaution de verrouiller la porte-fenêtre donnant sur l'arrière-cour, juste au cas o˘ l'esprit de cette jeune fille déciderait de nous rendre une petite visite. Nous ne tenons pas du tout à ce qu'elle ait accès à l'eau dans la piscine. J'ai également verrouillé les portes de la cuisine et de la salle de bains.
- Les esprits peuvent passer à travers les portes, non ? fit Laura.
- Bien s˚r. Mais nous devons nous préoccuper de cet esprit uniquement lorsqu'il revêt une forme matérielle. Les esprits peuvent passer à travers des portes et des murs, mais une créature constituée de plusieurs litres d'eau en est incapable. D'accord, je suis probablement trop prudent, mais on ne sait jamais ce qui peut se passer avec ces présences vindicatives. Certains esprits sont sacrement pervers !
Il fit le tour de la table et tira une chaise pour chacun d'eux. Puis il s'assit à son tour et posa ses mains à plat sur la surface blanche et brillante de la table.
- Cette pièce est entièrement blanche afin de n'offrir aux esprits aucun recoin sombre o˘ se dissimuler. Le blanc est également un symbole de pureté spirituelle et de vérité. Les esprits peuvent être d'incroyables menteurs, vous ne pouvez pas savoir ! Et le pire, c'est qu'ils se mentent à eux-mêmes. Ils s'abusent eux-mêmes en croyant que, sans la négligence d'autres personnes, ils seraient toujours en vie. Comme la plupart des gens, ils ont énormément de mal à accepter la responsabilité de leur propre infortune. C'est toujours de la faute de quelqu'un d'autre s'ils sont morts, et forcément quelqu'un d'autre doit en supporter les consé-quences.
Il ouvrit un tiroir peu profond sous la table et en sortit une feuille de papier blanc et une soucoupe en céramique blanche. ¿ l'aide d'une grosse paire de ciseaux, il découpa en deux la feuille de papier, et inscrivit à
l'encre violette le nom Jane Tullett sur l'un des morceaux. Il plia le morceau de papier en une pyramide tri-
angulaire et le plaça précautionneusement au milieu de la soucoupe.
- Trois côtés, chacun comportant trois angles. Trois fois trois font neuf.
Washington adressa à Jim un regard déconcerté, mais Jim porta le bout de son index à ses lèvres pour lui recommander de ne pas parler.
Gabriel prit une allumette dans une boîte blanche, et la craqua. Il la tint levée un moment, et la flamme se refléta dans les verres de ses lunettes. Puis il déclara :
- Ceci est le feu qui va libérer ton nom, Jane Tullett. Ceci est le message qui va te ramener vers nous.
Il approcha l'allumette de la pyramide en papier, et celle-ci s'enflamma immédiatement. Bientôt, elle disparaissait en un petit tas de cendres blanches friables.
Une petite bouffée de fumée s'éleva au-dessus de la table, o˘ elle flotta en s'enroulant et en formant des volutes.
- Je demande à Jane Tullett de venir, dit Gabriel. Je demande à Jane Tullett de sortir des ombres. Je veux voir son visage et entendre sa voix.
Laura se mordillait la lèvre et semblait inquiète, mais Jim se rendait compte que Washington était totalement sceptique. Il secouait lentement la tête d'un côté et de l'autre, comme s'il n'arrivait pas à croire qu'il ait accepté de venir ici pour assister à toutes ces conneries.
- Je demande à Jane Tullett de quitter le monde des ténèbres et de s'avancer vers la lumière. Je te l'ordonne, Jane Tullett. Tu es morte, et tu dois répondre de tes actes de vengeance devant les vivants. Tu dois me parler, parce que je te l'ordonne.
La voix de Gabriel devint plus douce et plus calme.
Bientôt, elle ressemblait à un froissement de papier de soie. En même temps, la traînée de fumée au-dessus de la table commença à se lover en un núud compliqué.
Elle s'enroulait et se défaisait, dessinait des formes étranges qui se modifiaient constamment.
- Est-ce que tu m'entends, Jane Tullett ? chuchota Gabriel. Tu n'as aucun endroit o˘ te dissimuler. Tu t'es noyée dans la piscine et l'eau ne te rel‚chera jamais, à
moins que tu ne me laisses t'aider.
¿ présent Gabriel parlait si doucement que Jim n'en-tendait pas ce qu'il disait, seulement le claquement de ses lèvres de temps en temps. Laura et Washington se penchaient en avant pour essayer de distinguer ses paroles. Mais, brusquement, dans un rugissement assourdissant - et de la salive vola de sa bouche - il vociféra :
- Ouvre les portes de la mort, Jane Tullett ! Et approche afin que nous puissions te voir !
Washington sursauta violemment et plaqua une main sur son cúur.
- Merde, j'ai failli avoir une crise cardiaque !
Mais, sous leurs yeux, la traînée de fumée prit peu à
peu la forme du visage d'une jeune fille... un visage qui rappela à Jim celui sur le heurtoir en bronze, endormi ou mort. Ses yeux étaient fermés et ses cheveux voletaient autour de son front comme si elle était exposée à un grand vent.
Jim regardait le visage avec incrédulité. C'était Jane Tullett, sans aucun doute. Il la reconnut avec un tres-saillement de surprise tout à fait désagréable, comme s'il avait touché par mégarde un fil électrique dénudé.
Elle avait exactement le même air qu'elle avait eu le matin o˘ on l'avait sortie de la piscine du collège de West Grove, les yeux fermés et ses lèvres légèrement entrouvertes. L'entraîneur de l'équipe de natation lui avait brisé le sternum en tentant de la ranimer... Jim avait oublié ce détail, mais il se rappelait à présent la façon dont son sternum avait craqué, aussi nettement que si cela venait de se produire.
Gabriel regarda Jim et demanda :
- Est-ce la Jane Tullett que vous recherchez ?
Jim déglutit et acquiesça de la tête. Laura regardait fixement la tête faite de fumée, une main plaquée sur sa bouche. Washington secouait la tête à nouveau, mais ce n'était plus par dérision.
- Jane Tullett, pour quelle raison ne trouves-tu pas le repos ? demanda Gabriel. Pourquoi essaies-tu de faire du mal aux gens qui ont tenté de te sauver ?
La tête faite de fumée ne répondit pas. Elle virevoltait et frémissait au gré d'un vent qu'aucune des personnes vivantes dans la pièce ne sentait.
- Jane, dit Jim d'une voix rauque. C'est Jim Rook.
Tu te souviens de moi ? J'étais ton professeur en Spéciale II.
La tête ouvrit ses lèvres un peu plus, comme si elle voulait dire quelque chose, mais aucun son ne sortit.
- Jane... tu as noyé le petit garçon de Jennie Bauer.
Tu as noyé Dennis Pease. Tu as presque réussi à noyer mon ami Mervyn. Je ne comprends pas pourquoi tu veux nous faire du mal à ce point. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour essayer de te ranimer ce jour-là. Ta mort était un accident, crois-moi. Personne ne t'a pleurée autant que tes amis à West Grove, et ils continuent de te pleurer, encore aujourd'hui. Nous t'aimions, Jane, et nous t'aimons toujours.
La tête bougea et se désagrégea en partie. Cela donna l'impression que le visage de Jane fondait.
- Jane ! fit Gabriel d'un ton brusque. Tu m'écoutes, Jane ? Je t'ordonne de nous répondre ! Si tu ne nous aides pas, j'exorciserai ton esprit même si cela me prend le restant de ma vie, je le jure devant Dieu !
La tête prit une forme un peu plus précise. ¿ présent, Jim distinguait clairement le contour du visage ovale de Jane, et son long nez droit.
- ... peux pas..., exhala-t-elle.
Sa voix n'était guère plus forte qu'un rideau de tulle agité contre une fenêtre par une légère brise en été.
- Je ne peux pas ? répéta Gabriel avec vigueur. Je ne peux pas quoi ? Je ne peux pas t'exorciser ? Je vais foutrement essayer, crois-moi !
- peux pas trouver le repos... jamais...
- C'est justement ce qui te trompe. Tu peux trouver le repos éternel. Ton existence mortelle est terminée, Jane... elle a pris fin voilà dix ans, lorsque tu t'es noyée. Tout ce que tu dois faire maintenant, c'est dormir, et rêver, pour toujours.
- ... peux pas dormir..., dit doucement la voix brouillée.
- Tu le peux, Jane. Oublie la vie que tu as connue avant de te noyer. Ce n'est plus qu'un souvenir à présent. Tout est terminé, pour toujours. Tu ne peux pas continuer de te venger sur tes amis, ou sur Jim et les gens qui lui sont chers. Ils n'étaient pas responsables de ce qui t'est arrivé. Tout est terminé, Jane, tu dois l'accepter !
- Je vois pas ça, dit Washington. Je vois pas ça et j'entends pas ça, bordel de merde !
- Chut ! lui dit Laura en prenant sa main. Cette fille est tellement triste.
- ... tous doivent payer... dit la voix. ... chacun d'eux... ils doivent tous payer...
- Mais pourquoi maintenant, Jane ? lui demanda Jim. Pourquoi doivent-ils tous payer maintenant ?
La fumée commença à osciller de nouveau. Les mains de Gabriel tremblaient violemment, et il était clair qu'il devait utiliser toute son énergie afin de garder l'image intacte.
- Je ne pourrai pas continuer très longtemps encore, dit-il. C'est peut-être une jeune fille, mais elle me résiste avec une force incroyable !
- Jane, écoute-moi ! s'obstina Jim. Il faut que je sache pour quelle raison tu noies tous ces gens ! Il faut que je sache ce que tu veux ! Dis-moi seulement ce que tu cherches !
La tête fuligineuse ne répondit pas pendant dix secondes interminables. Puis elle donna l'impression de se tourner vers Jim, et d'ouvrir les yeux. Jim se rejeta en arrière sur sa chaise, sérieusement effrayé pour la première fois, depuis que cette confrontation avait commencé. Les yeux de Jane n'étaient que des cavités sombres, pourtant ils lui donnaient une expression de méchanceté terrifiante.
- que s'est-il passé dans la piscine ce jour-là ? lui demanda-t-elle, et sa voix donna à Jim une sensation de fourmillement dans le dos, comme au passage d'une araignée velue. Ne me demande pas ce que je cherche.
Demande-toi ce que tu devrais chercher. que s'est-il vraiment passé dans la piscine ce jour-là ?
- Tu as plongé, Jane. Tu as heurté de la tête le fond de la piscine. Il y avait trop de gens dans la piscine, et personne ne s'est aperçu de rien. C'est tout. C'est tragique, mais c'était un accident.
Sans dire autre chose, la tête fuligineuse se désagrégea peu à peu et la fumée dériva à travers la pièce. En l'espace de quelques secondes, elle avait complètement disparu. Gabriel ôta ses lunettes d'une main tremblante.
- C'est sans aucun doute la confrontation transmigratoire la plus difficile que j'aie jamais effectuée de toute ma vie, et comment !
- ¿ votre avis, demanda Laura à Jim, que voulait-elle dire lorsqu'elle vous a demandé ce qui s'était vraiment passé dans la piscine ce jour-là ?
- Je n'en sais rien, répondit Jim. Personnellement, je ne me rappelle pas avoir vu quoi que ce soit d'anormal, et le coroner a conclu à une mort accidentelle.
Gabriel se leva, sortit de sa poche un mouchoir crasseux, et se moucha bruyamment.
- Ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, les esprits sont très forts pour s'abuser eux-mêmes sur les circonstances de leur mort... surtout s'ils ont été victimes de leur propre inattention. Les victimes d'accidents de la route sont les pires. Će n'était pas de ma faute !
L'autre type ne regardait pas o˘ il allait ! ª
- qu'est-ce qu'on fait maintenant, monsieur Rook ?
demanda Washington. Apparemment, La Nageuse va continuer de noyer des gens, hein ?
- Oui, tout à fait. Je pense que nous devrions essayer de trouver s'il s'est passé quelque chose d'inha-bituel le jour o˘ Jane s'est noyée, mais je ne vois pas très bien comment nous pouvons nous y prendre.
- Vous n'allez pas à Washington, monsieur Rook ?
demanda Laura.
- Je peux retarder mon départ de deux jours. Mais je dois absolument prendre mes fonctions au ministère de l'…ducation lundi matin, à huit heures précises.
- Je boirais volontiers quelque chose, dit Gabriel.
Et vous ?
- Pour moi, un Coke light, si c'est possible, dit Laura.
- Une bière ne serait pas de refus, dit Jim.
¿ cette seconde, cependant, Jim entendit un bruit tout à fait étrange. Le bruit d'un mouvement impétueux, sourd et violent, comme si un ouragan avait brusquement surgi de nulle part. Toute la maison commença à vibrer, et un grand vase contenant des lis blancs tomba d'un guéridon et se brisa en morceaux.
- Un tremblement de terre ? dit Gabriel en fronçant les sourcils.
- Cela ne ressemble pas à un tremblement de terre, répondit Jim.
- J'espère que ce n'est pas un glissement de terrain, intervint Washington.
- Un glissement de terrain ? Nous n'avons pas eu de pluie depuis bientôt deux mois.
Jim regarda par la porte-fenêtre vers le jardin. ¿ présent il faisait presque nuit, mais il distinguait les yuccas qui s'agitaient violemment, tels des danseurs frénétiques, et une volée de feuilles desséchées fut projetée contre la vitre. Alors qu'il s'approchait de la porte-fenêtre en s'abritant les yeux de la main, il réalisa brusquement que ce bruit de course impétueuse n'était pas le vent, et qu'il ne s'agissait pas d'un tremblement de terre.
Il y avait quelque chose de luisant et de sombre dans le jardin. quelque chose d'énorme. Toute l'eau conte-nue dans la piscine se soulevait en une immense lame de fond. Elle déferla à travers le patio dans leur direction, des milliers de litres d'eau bouillonnante, à la vitesse d'un transatlantique. Jim n'eut pas le temps de crier un avertissement intelligible. L'énorme vague heurta la porte-fenêtre avec une force dévastatrice, la fit exploser en un million de fragments scintillants, et arracha le chambranle.
L'eau houleuse et écumante s'engouffra dans le séjour. Elle balaya la pièce d'une extrémité à l'autre, entraîna et fit tomber Jim, renversa la table et les chaises. Juste au moment de couler, Jim aperçut Laura, paniquée et les yeux écarquillés, mais il ne vit pas Washington ni Gabriel. Un instant plus tard, il était sous la surface de l'eau, violemment emporté, roulant sur le tapis et se cognant contre une table basse. Il entendait des cris déformés et des échos sonores, et il vit des gerbes d'étincelles alors que l'eau atteignait des prises électriques et provoquait un court-circuit.
Il fut entraîné d'un bout du séjour à l'autre, et quasiment jusqu'au vestibule. Il parvint à saisir la partie supérieure du chambranle de la porte et à s'y agripper.
¿ ce moment, Laura passa près de lui. Elle suffoquait, se démenait et haletait. Il réussit à l'attraper par la bretelle de son débardeur et à la tirer derrière la porte, o˘ le courant était moins fort.
- O˘ est Washington ? cria-t-il.
- Je ne sais pas ! Je ne sais pas ! que s'est-il passé ? D'o˘ vient toute cette eau ?
- De la piscine ! Accroche-toi ! Ne te laisse pas entraîner sous l'eau !
L'eau dans le séjour faisait presque trois mètres de profondeur. Elle bouillonnait et formait de violents remous. En levant la main, Jim pouvait toucher le plafond, et l'eau ne montrait aucun signe qu'elle se retirait.
- Reste ici ! Il faut que je trouve Washington !
- Ne me laissez pas, je vous en prie !
- Je le dois !
Jim prit une énorme inspiration et plongea sous l'eau. Du fait des remous impétueux, les objets ne pesaient quasiment rien : chaises, lampes, livres, bibelots. Il aperçut une forme sombre à l'autre bout de la pièce et il nagea dans cette direction. L'eau le poussait continuellement sur le côté et l'entraînait violemment vers les murs.
Il parvint à nager jusqu'à un canapé renversé et à
grimper dessus, se propulsant vers le plafond afin de respirer. Au-dessus de la surface, le vacarme dans le séjour était terrifiant. Apparemment, d'autres vagues arrivaient de la piscine et s'engouffraient par la porte-fenêtre fracassée. Jim aspira une goulée d'air et plongea sous l'eau de nouveau.
Tout d'abord, il n'aperçut Washington nulle part, et il se demanda avec inquiétude si le courant ne l'avait pas entraîné autour de la pièce. Puis il vit une jambe qui lançait des ruades derrière l'énorme téléviseur à écran géant, qui avait été emporté et projeté dans l'angle du séjour. Il nagea dans cette direction, poussa le téléviseur de côté, et trouva Washington. Le fil du téléviseur était enroulé autour de sa cheville, et il se démenait pour se dégager. Jim essaya de dérouler le fil, mais celui-ci était serré si fort que ses doigts ne trouvaient pas la moindre prise, et il était incapable de le desserrer.
Washington s'agrippait éperdument à ses manches. Des bulles d'air s'échappaient de sa bouche et Jim l'entendit pousser un cri assourdi de désespoir. Il tira sur le fil plusieurs fois, mais il ne parvenait toujours pas à le dégager.
Il ôta de force les mains de Washington de ses manches et se propulsa sur le côté en frappant du pied le mur pour se donner plus d'élan. Il vit que Washington le regardait fixement, les yeux grands ouverts sous l'effet de la panique, mais il ne pouvait rien faire d'autre pour le moment. Il nagea vers le côté de la pièce o˘ il avait aperçu la table ronde de Gabriel renversée, quelques instants auparavant. Elle était toujours là, retournée sur le côté. Il chercha à t‚tons tout autour jusqu'à ce qu'il trouve le tiroir, et il l'ouvrit avec difficulté.
Des feuilles de papier furent emportées par les remous, ainsi que des stylos et des enveloppes. Mais Jim aperçut le reflet, semblable à un poisson, des ciseaux de Gabriel, et c'était tout ce qu'il voulait. Il les saisit, les laissa échapper, les saisit à nouveau, puis il revint vers Washington en trébuchant et en nageant, luttant contre un courant qui le meurtrissait encore plus violemment que précédemment.
La tête de Washington était rejetée en arrière, mais ses yeux étaient toujours ouverts et une fine traînée de bulles d'air continuait de s'échapper de sa bouche. Jim plaça la pointe des ciseaux sous le fil du téléviseur et le sectionna en trois coups rapides. Puis il dégagea Washington de derrière le téléviseur et le tira vers la porte-fenêtre fracassée, il se déplaçait sur le sol avec la lente démarche dansante d'un scaphandrier, il savait qu'il n'aurait pas la force de remonter Washington vers la surface, il pouvait seulement prier pour que l'eau qui s'engouffrait par la porte-fenêtre commence à diminuer.
Il atteignit la porte-fenêtre. Il avançait péniblement sur le tapis détrempé et des éclats de verre, tout en traînant le corps inerte de Washington derrière lui. Il ne restait presque plus d'air dans ses poumons et il avait l'impression que ses tympans étaient sur le point d'écla-ter. Puis, dans un dernier effort, il franchit la porte-fenêtre en trébuchant et se retrouva, debout, dans le patio. L'eau lui arrivait seulement à hauteur du genou.
Il sortit de l'eau la tête de Washington, qu'il parvint à
tirer vers le côté du patio en le maintenant au-dessus de la surface. Les bras et les jambes de Washington traî-naient mollement. Le séjour derrière lui était rempli d'une écume furieuse, semblable au sillage d'un navire.
¿ présent, la piscine s'était presque entièrement vidée, et l'eau continuait de jaillir vers le haut depuis la piscine et de déferler à travers le patio, comme si elle était impatiente de remplir complètement le séjour jusqu'au plafond.
Jim mit Washington en position de sécurité et entreprit de lui masser la poitrine. quelques secondes plus tard, Washington eut brusquement des haut-le-cúur et vomit deux litres d'eau.
- Washington ? Tu m'entends ? lui cria Jim.
- J'vous entends, m'sieur, répondit Washington en toussant. J'vous reçois cinq sur cinq !
- Tu n'as rien ? Il faut que je sorte Laura de là.
- Allez la chercher, m'sieur. «a baigne pour moi !
- Tu en es s˚r ?
- Mais faites gaffe ! quelqu'un a enroulé et noué le fil du téléviseur autour de ma cheville. quelqu'un l'a fait exprès.
- Tu as vu qui c'était ?
- J'ai vu personne. Je l'ai seulement senti. Il y avait quelqu'un dans l'eau avec moi, mais j'ai pas vu qui c'était !
- Bon, remets-toi de tes émotions, d'accord ?
Jim pataugea dans l'eau et se dirigea vers la porte-fenêtre du séjour. Il se tint immobile un moment et contempla le tourbillon sombre et écumant devant lui.
Ce tourbillon semblait défier toutes les forces de la nature, mais... et s'il y avait des forces de la nature infiniment plus grandes que celles que nous comprenons ?
Il remplit d'air ses poumons, puis il plongea sans la moindre hésitation vers la muraille d'eau qui occupait l'espace o˘ il y avait eu la porte-fenêtre. Il eut l'impression d'être heurté par un canon à eau. Il fut aussitôt renversé et projeté contre l'angle d'une grande vitrine, à
l'intérieur de laquelle des bibelots en morceaux et des couverts en argent s'entrechoquaient dans l'eau.
Il se meurtrit la hanche, mais parvint à nager maladroitement et à remonter vers le haut, jusqu'à ce qu'il atteigne l'intervalle entre la surface de l'eau et le plafond. Il restait moins de trente centimètres de poche d'air, et il était si près du plafond qu'il fut à même de s'accrocher au lustre pour se maintenir à flot. Deux ampoules du lustre étaient toujours allumées, et elles lui fournirent suffisamment de lumière pour voir Laura à l'autre bout de la pièce. Elle avait réussi à maintenir sa prise sur la partie supérieure de la porte. Il lui fit des signes de la main et cria :
- Laura ! Tu crois que tu peux nager jusqu'ici ?
- Je ne sais pas ! Je peux essayer !
- Est-ce que tu as vu Gabriel ?
Elle secoua la tête.
- Il me semble que je l'ai entendu crier, mais je ne sais pas o˘ il est !
- Okay... commence à nager vers moi ! Fais attention au courant, il t'entraîne dans toutes les directions !
Laura hésita un instant, puis elle l‚cha sa prise sur la porte et s'élança. Elle fut immédiatement emportée vers le côté gauche du séjour. Elle cria et battit l'eau avec ses bras pour ne pas couler.
- Ne panique pas ! Tout va bien ! Continue de nager vers moi !
- Je n'y arrive pas, je vais blllggghhhbbbllee ! Je n'y arrive pas !
- Tu peux y arriver ! …coute, Washington est sain et sauf ! Nous allons te sortir de là, toi aussi !
Laura se stabilisa un moment en appuyant sa main sur le mur. Puis elle cria :
- Bon, je viens ! Je vais y arriver, pas de problème !
Elle plongea de nouveau dans les remous. Cette fois, elle parvint à nager vers Jim en se servant du courant pour l'aider, au lieu d'essayer de lui résister. Elle était emportée vers lui si rapidement qu'il ne savait pas s'il serait capable de la saisir au passage, et lorsqu'il tendit la main pour attraper son bras, il sentit le lustre faire une embardée dans son autre main. Il saisit le poignet de Laura, mais sa main glissa, et il parvint seulement à
agripper ses doigts.
- Tu es tirée d'affaire ! la rassura-t-il. Il ne nous reste plus qu'à plonger et à nager vers la porte-fenêtre pour sortir !
- Je ne comprends pas !
- Il n'y a pas d'eau dans le jardin... uniquement dans la maison !
Elle ne saisissait toujours pas ce qu'il disait, mais cela n'avait aucune importance. Ils devaient sortir du séjour tout de suite, avant que l'eau ne monte encore plus haut. Ils se préoccuperaient plus tard des impossi-bilités scientifiques.
Jim serra la main de Laura aussi fort qu'il le pouvait.
- Prête ? lui demanda-t-il. Respire à fond !
Mais avant qu'ils puissent plonger, l'eau explosa entre eux, et une tête gris‚tre creva la surface. Ses yeux étaient exorbités, et de l'eau se déversait de sa bouche, comme une fontaine dans un jardin public.
Laura poussa un hurlement et l‚cha la main de Jim.
Les remous l'emportèrent aussitôt et la projetèrent contre le mur opposé. La tête gris‚tre fixa Jim durant un moment abominable, gargouilla, puis disparut sous l'eau à nouveau.
- Gabriel ! cria Jim.
Il tendit une main sous l'eau pour essayer de l'attraper, mais Gabriel avait coulé.
- Accroche-toi ! lança-t-il à Laura. Je vais plonger et essayer de voir ce qui est arrivé à Gabriel !
- Ne me laissez pas à nouveau ! glapit Laura. L'eau continue de monter !
- Tiens bon ! Il faut absolument que je plonge !
Jim ne croyait pas possible que Gabriel respire encore : il était resté sous l'eau bien trop longtemps.
Mais la façon dont il avait brusquement disparu sous la surface l'amenait à penser qu'il avait été entraîné par autre chose que par le courant. Il devait s'en assurer ; il fallait qu'il sache. Au bout du compte, il était le seul qui était à même d'empêcher que les personnes proches de lui soient noyées les unes après les autres, et c'était une trop grande responsabilité pour qu'il puisse s'y soustraire.
Il n'avait qu'une seule envie : empoigner Laura, nager et sortir de cette pièce au plus vite. Il haÔssait la perspective d'être un martyr. Mais il ne pouvait rien faire d'autre.
Il l‚cha le lustre et plongea. Il ne restait plus qu'une seule ampoule électrique encore allumée, et à présent il faisait beaucoup plus sombre sous l'eau. qui plus est, les remous l'avaient remplie de milliers de fragments de papier détrempé, et il avait presque l'impression de nager à travers une tempête de neige.
Il toucha Gabriel avant de le voir : les doigts froids et inertes du médium effleurèrent sa joue comme les pinces d'un crabe, et il ne put s'empêcher de laisser échapper un petit rot de bulles d'air. Gabriel était mort, noyé, cela ne faisait aucun doute. Il regardait fixement Jim tandis qu'il pivotait sur lui-même et virevoltait au milieu des flocons de papier, et ses yeux étaient complètement éteints.
Jim regarda vivement à droite et à gauche. Il s'était peut-être trompé, et Gabriel avait coulé aussi rapidement parce que son estomac était rempli d'eau, tout simplement. Puis il aperçut au même moment une forme sombre, à seulement trois ou quatre mètres de lui. Elle décrivait des cercles sous la pression du courant. Il vit deux jambes qui scintillaient, et des cheveux qui ondoyaient.
Il avait besoin de respirer, mais il fit un dernier effort et nagea frénétiquement à travers la pièce. Cependant, lorsqu'il atteignit le mur opposé, il n'y avait personne.
Il se tourna de tous côtés, nageant à la chien pour se stabiliser.
Non... si La Nageuse était ici, elle ne se montrait pas. Il devait foutre le camp et s'assurer que Laura était saine et sauve. Il s'occuperait de La Nageuse une autre fois.
Il commença à remonter vers la surface, mais il sentit alors quelque chose effleurer ses chevilles puis les saisir avec force. Pas quelque chose... quelqu'un. Il agita ses jambes et tenta de se dégager, mais il sentit deux mains aux doigts vigoureux le tirer à nouveau vers le fond de l'eau.
Il leva les yeux. ¿ moins d'un mètre au-dessus de lui, il apercevait la dernière ampoule électrique encore allumée. Elle dodelinait dans l'eau tumultueuse. Il essaya à nouveau de se dégager, mais il était tiré vers le bas bien trop fort. Il baissa les yeux, et, à travers les tourbillons de papier, il aperçut le visage liquide et luisant de Jane Tullett, son visage transparent, ses cheveux qui ondoyaient, et ses yeux sombres. Elle le regardait avec une expression de haine intense. Elle était en train de le noyer, c'était ce qu'elle voulait.
Durant une fraction de seconde, il pensa : Si elle me prend, elle laissera peut-être en paix mes élèves et mes amis.
Mais il savait qu'il ne pouvait pas accepter d'être noyé sans réagir. Indépendamment du fait que son instinct de survie le poussait à réagir, quelle garantie avait-il que La Nageuse considérerait que sa mort était une vengeance suffisante ?
Les mains de La Nageuse l‚chèrent ses chevilles et remontèrent le long de ses jambes, saisirent ses genoux, puis ses cuisses. Bien qu'elle f˚t totalement transparente, elle était incroyablement forte, et malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se dégager de son étreinte.
Elle lui donnait une sensation étrange - elle était aussi glissante que si tout son corps avait été enduit d'huile
- si bien que lorsqu'il essayait de repousser ses mains, il ne trouva aucune prise.
Merde, pensa-t-il, elle va vraiment me noyer. Je vais vraiment mourir, dans le salon inondé de quelqu'un, et personne ne le croira jamais. Il pensa à Karen, vêtue de noir, assistant à ses obsèques.
Il se contorsionna et pivota sur lui-même, en s'ap-puyant sur les mains et les genoux. La Nageuse se glissa rapidement derrière lui et referma ses mains sur sa gorge. Elle ne serrait pas assez fort pour l'étrangler, mais la pression exercée sur sa pomme d'Adam lui faisait sentir qu'il avait désespérément besoin de respirer.
Avec toutes les forces qu'il fut à même de rassembler, il entreprit de s'avancer en rampant sur le sol du séjour. La Nageuse flottait au-dessus de lui et ses mains lui serraient toujours la gorge. Il ne savait pas s'il était capable de traverser entièrement la pièce, mais au moins il devait essayer. La Nageuse voulut le retenir, mais il continua de se traîner et d'avancer. Ses poumons étaient endoloris par le manque d'oxygène, mais il refusait de respirer. Il progressait lentement, enfonçait ses doigts dans le tapis détrempé pour avoir une prise, saisissait le côté de l'un des canapés, ou bien agrippait les pieds de la table ronde renversée.
Alors qu'il approchait de l'extrémité de la pièce, La Nageuse essaya de l'étrangler encore plus fort, et il sentit sa vue se voiler dans une brume écarlate. Mais il atteignit la porte-fenêtre fracassée, o˘ l'eau continuait de s'engouffrer, et il se traîna sur le verre brisé.
Des dizaines de minuscules éclats de verre s'enfon-cèrent dans ses mains et dans ses genoux, et l'eau écumante se teinta de rose tandis qu'il saignait.
La Nageuse lui serra la gorge en une dernière et terrifiante pression. Durant un moment, il fut persuadé qu'il n'arriverait à rien. Puis il sentit sous ses genoux le rebord dur du chambranle de la porte-fenêtre, et il bascula en avant vers le patio, o˘ le niveau de l'eau s'était réduit à quelques centimètres, La Nageuse culbuta avec lui.
Elle desserra sa prise immédiatement et il sentit de l'eau lui couler abondamment dans le dos, tandis qu'elle perdait sa forme matérielle. Il s'affaissa sur le côté et leva les yeux. Elle était accroupie près de lui -
du moins son esprit, cet esprit scintillant et immatériel que lui seul pouvait voir.
- «a suffit, croassa-t-il à son adresse. Arrête de noyer des gens !
Mais la haine sur le visage de La Nageuse n'avait pas diminué. Elle le regarda avec ses yeux sombres un moment encore, puis elle se mit debout et se dirigea vers l'obscurité. Le seul signe de son départ fut la façon dont ses pieds invisibles produisaient de rapides éclaboussures dans l'eau.
- Monsieur Rook ! appela Washington. Vous n'êtes pas blessé, monsieur Rook ? O˘ est Laura ?
Washington s'approcha et s'agenouilla à côté de lui.
- O˘ est Laura, monsieur Rook ? que s'est-il passé ?
Jim n'eut pas l'opportunité de répondre. Comme l'esprit de La Nageuse disparaissait, toute l'eau de la piscine à l'intérieur du séjour ressortit par la porte-fenêtre aussi impétueusement et violemment qu'elle s'y était engouffrée. Jim et Washington furent emportés à