Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Émile Bourgeois · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/23

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Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 23 parties.

Pendant cette période de huit années, toutes pleines d’intrigues, de complots, de guerres civiles, Richelieu ne pouvait songer à entreprendre une guerre générale sur tous les points menacés par la coalition de l’Autriche et de l’Espagne. Il limita lui-même ses efforts, et alla au plus pressé, au devant de l’Espagne «qui voulait avancer le dessein qu’elle a de la monarchie universelle.» Laissant au roi de Danemark le soin de défendre les intérêts du protestantisme en Allemagne, sûr d’ailleurs que l’Autriche et la Bavière auraient encore assez d’embarras pour n’être pas dangereuses, il se préoccupa de régler avantageusement l’affaire de la Valteline: il se fit autoriser par les notables (17

septembre 1625) à pousser la guerre en Italie. Tout à coup il apprit que, sans l’avoir consulté, à l’instigation des catholiques de France et du père de Bérulle, notre ambassadeur à Madrid, Le Fargis, avait négocié et allait signer, le 1er janvier 1626, un projet d’accommodement avec l’Espagne. Cette négociation pouvait, à la rigueur, être utile, pourvu qu’on ne cédât pas sur le point essentiel, et que les passages de la Valteline demeurassent fermés aux Espagnols. Richelieu prit en mains l’affaire et, par la menace d’une nouvelle guerre, il obtint de l’Espagne un nouveau traité de paix qui nous donnait satisfaction. Ce fut la paix de Monçon (mars 1626): la Valteline resta indépendante, à la réserve d’un tribut payé aux Grisons, mais fermée aux Espagnols.

Le secours que les Anglais fournirent en 1627 aux protestants de la Rochelle, et qui brouilla Charles Ier et Louis XIII, força pour quelque temps Richelieu non seulement à ménager les Espagnols, mais même à accepter leur alliance. Il ratifia le traité que l’ambassadeur Le Fargis conclut, le 20 avril 1627, avec eux contre les Anglais et les Rochellois, en attendant qu’il eût éloigné les uns et réduit les autres.

Les Espagnols, de leur côté, avaient accepté cette alliance, provisoirement, sans bonne foi, pour avoir les mains libres en Italie; leurs vaisseaux ne parurent devant La Rochelle que pour se retirer aussitôt. Ils accueillirent bientôt les ouvertures du chef du parti protestant, le duc de Rohan, qui leur demandait leur concours, et, tandis que le cardinal était occupé en France, ils reprirent en Italie leurs intrigues et leurs projets d’agrandissement.

L’affaire de la succession de Mantoue leur fournit une occasion: les ducs Ferdinand et Vincent de Mantoue qui, en 1613, avaient à grand’peine disputé l’héritage de leur frère au duc de Savoie, moururent à leur tour (le dernier, le 26 décembre 1627), et, comme leur frère, sans laisser d’enfants mâles. Le plus proche héritier mâle était un prince français, le duc Charles de Nevers: pour fortifier ses droits, il s’était fait donner par le duc mourant la main de sa nièce, l’unique héritière de toute la famille, et un testament en bonne forme. Il avait aussitôt pris possession du duché, Mantouan et Montferrat (17 janvier 1628); l’Empereur, animé par les Espagnols, déclara que le Mantouan était un fief espagnol dont il pouvait seul disposer, et les Espagnols s’apprêtèrent à occuper le Montferrat en promettant au duc de Savoie de le partager avec lui. Tous ces événements se succédèrent coup sur coup, au moment où le roi de France et le cardinal pressaient le siège de La Rochelle; les Impériaux purent tout à l’aise mettre le Mantouan sous séquestre. Le duc de Mantoue n’avait pas d’armée; les troupes de l’Espagne et celles du duc de Savoie occupèrent sans résistance le Montferrat. Casal seule leur échappa, comme par miracle, défendue par une victime du cardinal, le baron de Beuvron, et l’un de ses agents, le sieur de Guron. Elle tint bon toute une année (1628), sans quoi, par Mantoue et par Casal, les Espagnols eussent été maîtres de toute la vallée du Pô, depuis la Sésia jusqu’au Mincio.

La prise de La Rochelle (28 octobre 1628) permit à Richelieu de rétablir cette situation gravement compromise et d’arrêter à temps les entreprises des Espagnols: le 28 décembre 1628, Louis XIII donnait sa parole aux défenseurs de Casal qu’ils allaient être secourus; le 15

janvier 1629, il prenait le commandement d’une armée que Richelieu avait formée en Dauphiné, sous prétexte de poursuivre le duc de Rohan, avec les troupes victorieuses de La Rochelle; il força le pas de Suse et prit Suse. Le duc de Savoie traita et promit de ravitailler Casal: il renonçait, pour 15 000 écus d’or, à ses prétentions sur le Montferrat.

Le 18 mars, Casal était délivrée et, quelques jours après, le roi de France formait contre les Habsbourg une grande ligue italienne où entraient Gênes et Venise, les ducs de Savoie et de Mantoue. Les Espagnols n’avaient plus d’alliés en Italie (avril 1629).

Ils en avaient encore en France, les protestants massés autour du duc de Rohan dans les Cévennes. La prise de La Rochelle avait sauvé Casal; le succès d’une lutte contre les armées réunies des Espagnols et des Autrichiens dépendait de la défaite des derniers rebelles protestants.

Laissant des garnisons à Casal et à Suse, Louis XIII et son ministre repassèrent les Alpes et prirent la route du Languedoc (mai 1629). Un mois après, la paix d’Alais était signée (20 juin 1629), et Rohan portait son épée aux Vénitiens, qui le proclamèrent généralissime de leur république. Il était l’allié des Espagnols; il devenait, grâce à l’énergie du cardinal, l’un de leurs plus redoutables adversaires.

Il était temps, pour les desseins de Richelieu et la sûreté de la France, que la question protestante fût ainsi complètement résolue.

L’affaire de la succession de Mantoue se compliquait; encore une fois, les Habsbourg d’Autriche donnaient la main à leurs cousins d’Espagne en Italie, en occupant les passages des Alpes. Le général autrichien Collalte se dirigeait à marches forcées par la Valteline sur Mantoue; les Impériaux pénétraient de nouveau dans les Grisons et menaçaient Urseren et Bellinzona, les clefs de la route du Gothard, tandis que le meilleur général espagnol, Spinola, était mis à la tête de l’armée qui menaçait Casal. Toutes ces mesures indiquaient une volonté arrêtée de donner les passages des Alpes à la maison d’Autriche; les Suisses seraient réduits à sa discrétion; le duc de Savoie se sentait trop menacé pour ne pas nous abandonner encore (mai-octobre 1629).

Le 29 décembre 1629, Richelieu, nommé généralissime, se mettait à la tête d’une armée de 40 000 hommes, entouré de généraux, comme Schomberg, Créquy et La Force; le maréchal de Bassompierre était envoyé auprès des Suisses, le maréchal d’Estrées auprès du duc de Mantoue. Il semblait que le moment fût venu où la France allait se mesurer contre toutes les armées de l’Autriche et de l’Espagne. Partout, en Europe, Richelieu suscitait des ennemis à l’Empereur, des alliés à la France. La défaite du roi de Danemark (12 mai 1629) et l’édit de restitution, qui fut la conséquence de cette défaite, avaient ruiné le parti protestant; la toute-puissance de Wallenstein inquiétait les princes catholiques. Il fallait relever les espérances des uns, exploiter les craintes des autres. Richelieu mit des agents en campagne. L’un d’eux, Charnacé, gentilhomme français qui avait voyagé dans les cours du Nord, parcourut l’Allemagne, la Pologne, la Suède. En Bavière, il décida l’électeur à rechercher pour son fils la couronne impériale; en Pologne, il amena le roi Jean Sigismond à conclure avec Gustave-Adolphe la trêve d’Altmark (26 septembre 1629) qui devait laisser à ce dernier les mains libres pour intervenir en Allemagne; en Suède enfin, il offrit au roi des subsides, la promesse d’une coopération armée, s’il attaquait l’Empereur: le traité fut signé en janvier 1630. En même temps, en Allemagne, un autre diplomate, Marcheville, travailla les électeurs, ceux de Cologne, de Trèves et de Mayence; il obtint à Munich la neutralité de la ligue catholique, pour le cas où une rupture se produirait entre Ferdinand II et Louis XIII. Enfin, aux Pays-Bas, Richelieu préparait le renouvellement de son alliance avec les États généraux. L’Empereur se trouverait pris ainsi entre une double attaque au nord et au midi, trahi par des électeurs qui lui étaient hostiles; le roi d’Espagne serait occupé à la fois aux embouchures du Pô, à sa source et sur les bords du Rhin. Ce pouvait être de nouveau une grande guerre européenne, comme au temps de François Ier et de Charles-Quint.

Mais Richelieu n’était pas disposé à l’entreprendre encore; déjà, en 1625, il l’avait évitée. «On sait bien, disait-il alors, quand et comment de pareilles guerres commencent, mais nul ne peut prévoir le temps et la qualité de leur fin.» Il n’est pas bon d’avoir tant d’affaires à la fois; il faut se donner la paix à soi-même, se l’assurer au dedans, ou la donner alors à ses ennemis au dehors. Exposé à des intrigues de cour, fort inquiet des menées et des revendications du parti protestant, il avait limité l’affaire de Valteline et l’avait réglée avantageusement, sans se laisser entraîner dans les guerres d’Allemagne. En 1630, les protestants étaient soumis; mais, en quittant la cour, Richelieu savait qu’il l’avait tout entière, et la famille royale contre lui. Il était décidé, comme en 1625, à borner l’affaire de Mantoue à l’Italie, à la régler sur place avant qu’elle ne se transformât en une guerre européenne. «Car, disait-il, entreprendre deux grandes guerres à la fois, c’est se confier à sa fortune et à son bonheur plus qu’à sa conduite et sa prudence.» Il lui suffisait alors de repousser les entreprises de l’Espagne sur l’Italie; c’était le plus pressé. La guerre contre l’Autriche, au delà du Rhin, viendrait plus tard.

Cette affaire d’Italie fut menée par Richelieu avec une grande prudence.

Les dispositions du duc de Savoie à notre égard étaient douteuses. Nous voyant engagés dans le Mantouan et le Montferrat, si la fortune eût été contraire à Louis XIII, il n’eût pas hésité à lui fermer, par son duché, les passages des Alpes. Richelieu se saisit de Pignerol, le 30 mars 1630, pour s’assurer la route qui mène de France en Italie par le col de Sestrières et le mont Genèvre; puis, Louis XIII, venu à son secours par Chambéry, s’empara des principales vallées de la Savoie, la Tarentaise et la Maurienne, et le 20 juillet, cette armée, dont le roi avait laissé le commandement à d’Effiat pour revenir à Lyon, passa le Mont-Cenis, vainquit les Piémontais à Chiavenna et occupa Saluces, qui est à la fois la clef du col de Tende et du Mont-Cenis. Par Suse, Pignerol et Saluces, les vallées, les passages des Alpes étaient entre nos mains et bien gardés; les troupes françaises pouvaient s’avancer dans la vallée du Pô; le 27 août, Schomberg prenait Veillane et menaçait Turin. Mais Mantoue avait été prise et pillée par les troupes de Collalte le 10 juillet, et Casal, pressée par Spinola, était menacée du même sort.

Le cardinal ne pouvait songer à soumettre toute l’Italie du nord; la conquête de la Savoie prouvait du moins aux ennemis qu’il était décidé à obtenir satisfaction. Il négociait depuis le mois d’août, toujours prêt à appuyer ses négociations par des armées qu’il reformait successivement en Maurienne. Il accepta le concours de Mazarin, que le pape avait dépêché à Spinola, au duc de Nevers, à Louis XIII, pour écarter les Allemands d’Italie: il consentit, le 4 septembre 1630, à un armistice de trois semaines, pendant lequel Mazarin se chargeait de négocier un arrangement définitif.

En même temps, au mois de juillet, l’ambassadeur de France en Suisse, Brûlart, prieur de Léon, accompagné du confident du cardinal, le père Joseph, partait pour Ratisbonne: ils avaient pour mission, à la diète qui venait de s’ouvrir pour l’élection d’un roi des Romains, d’exciter les électeurs, celui de Bavière surtout, contre l’Empereur, et de détourner en même temps les armées impériales de l’Italie. L’Empereur était disposé à nous accorder la paix en Italie, pourvu que nous nous engagions à ne pas troubler l’Empire et à abandonner la Suède: Richelieu et son confident étaient trop prudents pour compromettre ainsi l’avenir, pour sacrifier des alliances essentielles à une cause qui, en Italie, n’était nullement désespérée. Ils voulaient délivrer le Mantouan et la Valteline des Impériaux, mais non pas leur livrer les électeurs et la Suède. Les deux points de vue étaient trop différents pour que les plénipotentiaires de l’Empereur et de la France pussent s’accorder immédiatement. Les pourparlers durèrent trois mois, jusqu’au 13 octobre 1630, où le traité de Ratisbonne fut enfin signé. Croyant Casal perdue, redoutant que l’Empereur ne fît sa paix avec le roi de Suède pour secourir les Espagnols en Italie, les agents de la France se crurent obligés de faire certaines concessions pour régler au plus vite la question italienne: pour obtenir la réintégration du duc de Mantoue dans ses États, après un délai de six semaines, il est vrai, et quelques indemnités payées par lui à ses compétiteurs, le duc de Savoie et le duc de Guastalla, le père Joseph avait promis au nom du roi que la France renoncerait directement ou indirectement à tout projet d’agression contre l’Empire.

Richelieu désavoua ses plénipotentiaires: il ne l’eût pas fait si, dans l’intervalle nécessaire à la ratification, le maréchal de Schomberg n’eût vivement, dès le 17 octobre, marché au secours de Casal, débloqué la ville le 24, et obtenu des Espagnols la signature de préliminaires qui rétablissaient immédiatement, et sans réserves, Charles de Nevers dans son duché. Pour n’avoir pas deux guerres à la fois, le cardinal avait entamé des négociations avec l’Empereur. Du moment que la guerre en Italie se terminait ainsi, à son gré, Richelieu rejetait des concessions qui pouvaient compromettre les succès des princes protestants et fortifier l’Empereur en Allemagne. L’affaire d’Italie était réglée définitivement, sans guerre générale, au traité de Cherasco (6 avril et 19 juin 1631): la défaite de l’Espagne était complète, notre victoire consacrée par l’occupation de Casal que le duc Victor-Amédée Ier de Savoie nous cédait. L’Italie avait été secourue: elle était gardée désormais.

Ce que Richelieu d’ailleurs ne désavoua pas, ce furent les succès diplomatiques que le père Joseph avait remportés sur l’Espagne, à la même époque, dans les affaires d’Allemagne. Le rôle que joua ce diplomate à Ratisbonne, pendant les quatre mois (juillet-novembre 1630), qu’il y passa, a été l’objet de nombreuses controverses et erreurs historiques: on lui attribue le mérite exclusif de la défaite que Ferdinand II essuya à la diète de Ratisbonne. L’Empereur avait réuni les électeurs pour leur faire désigner son fils comme roi des Romains: les électeurs, catholiques et protestants, exigèrent d’abord le renvoi de Wallenstein, le licenciement de son armée, puis ils refusèrent leurs voix au fils de Ferdinand II. L’Empereur était désarmé et joué: le père Joseph contribua pour une part moins grande qu’on ne l’a dit à ce résultat: la haine des électeurs contre Wallenstein et l’absolutisme de Ferdinand II l’avaient déjà préparé. Il y contribua cependant.

Il remporta surtout, non plus sur l’Empereur, mais sur l’Espagne, d’autres succès diplomatiques considérables, dont on parle trop peu, et dont il eut le seul mérite. On oublie généralement que le principal ennemi de la France, même en Allemagne, c’était le roi d’Espagne plus encore que l’Empereur. Les Espagnols étaient partout au delà du Rhin, dans les armées qui combattaient Gustave-Adolphe, dans les forteresses de l’Empire, à Mayence, Oppenheim, Frankenthal, à la cour des électeurs catholiques. Ils avançaient de l’argent à Ferdinand II: ils en donnaient aux ministres des princes catholiques, pour les déterminer à combattre les Hollandais, les Suédois, les protestants, au besoin la France.

Philippe IV demeurait, comme son père et son aïeul, le chef d’une grande ligue catholique à laquelle il s’efforçait de rattacher l’Allemagne, et dont l’Empereur n’était en somme que l’auxiliaire. Le père Joseph, à Ratisbonne, eut l’occasion et le bonheur de ruiner l’influence de l’Espagne sur les électeurs allemands.

Au mois de novembre, il rapporta de Ratisbonne un projet de traité par lequel Maximilien de Bavière, chef de la ligue catholique, s’engageait à défendre le roi de France contre tous ses ennemis, l’Espagne même, à la réserve de l’Empereur, et à ne pas secourir l’Espagne contre les Hollandais. Ce projet devint le traité de Fontainebleau (30 mai 1631).

«Il rendit la ligue catholique, suivant les expressions mêmes de Richelieu, indépendante non de l’Empire, mais de l’Espagne, qui en usurpait la direction.» Le père Joseph s’efforça en outre, comme le comte de Béthune y avait réussi en 1620, de mettre la paix entre les protestants et les catholiques de l’Empire, pour délivrer les uns du joug, les autres de la crainte des Espagnols; il ne désespérait même pas de détacher l’Empereur de l’Espagne: le jour où la guerre éclaterait définitivement entre Louis XIII et Philippe IV, l’Espagne ne trouverait plus d’alliés au delà des Alpes, ou elle ne trouverait plus comme allié que Ferdinand impuissant et isolé.

Ainsi, au début de 1631, malgré les intrigues de la cour, la résistance et la complicité des grands seigneurs et des protestants, Richelieu avait combattu victorieusement les projets de l’Espagne. «Mettant la main à la bourse, et non aux armes», il avait fait reculer les Espagnols en Italie, en Allemagne, dans les Flandres. Deux fois le cercle des possessions de la maison d’Autriche avait paru se fermer autour de la France; deux fois, le cardinal avait rouvert les passages des Alpes et du Rhin.

Les entreprises de Gustave-Adolphe compromirent les résultats de cette politique sage et ferme. Appelé par Richelieu et par Venise en Allemagne, pour occuper l’Empereur (traité de Saint-Jean de Maurienne, 11 juillet 1630), Gustave-Adolphe ne se contenta pas de servir les intérêts des nations menacées par les entreprises des Habsbourg. Il prétendit servir d’abord les intérêts du protestantisme et de la Suède: il avait des desseins particuliers. La Suède, pour faire de la Baltique un lac suédois, avait besoin de la Poméranie et du Mecklembourg: Gustave-Adolphe avait résolu de les lui donner, en dédommageant les électeurs de Brandebourg, les princes de Mecklembourg et de Brunswick-Lunebourg, ailleurs, en Allemagne, au moyen des biens ecclésiastiques qu’il séculariserait. Car il prétendait séculariser sans trêve, ruiner les principautés catholiques, et sur leurs ruines édifier un empire protestant allemand dont il eût été le chef. C’était la seconde partie de son plan, la plus considérable, la plus contraire aux intérêts de la France qui l’avait appelé, aux desseins de Richelieu qui s’efforça de l’arrêter.

La ruine des catholiques allemands, en effet, ne pouvait pas s’accomplir sans qu’ils songeassent à faire appel à l’Espagne; l’Empereur ne se laisserait pas ainsi dépouiller sans résister avec l’aide de Philippe IV, et, quelle que fût l’issue de cette guerre décisive qui aurait Allemagne entière pour théâtre, elle contribuerait à rallumer, au profit de l’Espagne, les querelles des protestants et des catholiques à travers toute l’Europe. Les efforts que la diplomatie de Richelieu avait faits récemment à Ratisbonne pour séparer les catholiques allemands des Espagnols, pour isoler l’ennemi héréditaire et pour circonscrire le terrain de la lutte, étaient perdus, si les projets de Gustave-Adolphe se réalisaient.

Au début de ses conquêtes, Richelieu avait réussi à lui imposer le traité de Berwald (23 janvier 1631): le roi de Suède s’était engagé à reconnaître la neutralité de la Bavière et de la ligue catholique, à rétablir toutes choses en Allemagne dans l’état où elles se trouvaient en 1618, c’est-à-dire à donner satisfaction aux protestants, sans faire tort aux catholiques. Il avait besoin des subsides de la France: il s’était résigné.

A la fin de l’année, au contraire, il était le maître de l’Allemagne; les riches domaines ecclésiastiques de la Franconie et du Rhin étaient entre ses mains; la ligue catholique s’était déclarée contre lui. En vain le roi de France se transporta à Metz (11 décembre 1631) pour traiter avec Gustave-Adolphe établi à Francfort (27 novembre 1631-23

mars 1632); ses ambassadeurs, de l’Isle, le marquis de Brézé, Charnacé, ne purent obtenir ni du grand chef protestant qu’il restituât ou épargnât les territoires catholiques, ni des catholiques qu’ils fissent des concessions à leur ennemi.

Gustave-Adolphe, au commencement de l’année 1632, prit la route de la Bavière, encouragé et soutenu par les protestants dans cette sorte de croisade: en vain, après la défaite de Tilly sur le Lech (30 avril 1632), Richelieu envoya encore Saint-Étienne auprès du vainqueur pour le prier de respecter la neutralité de la Bavière; en vain l’ambassadeur passa des prières aux menaces. On lui répondit: «Que Sa Majesté le roi de France ne s’inquiète pas, j’irai le trouver à Paris à la tête de 100 000 hommes.» La France n’était plus maîtresse de l’auxiliaire qu’elle s’était donné. Les plans de Richelieu étaient bouleversés.

La mort de Gustave-Adolphe à Lutzen (16 novembre 1632) ne répara pas le mal que ses victoires avaient fait à notre diplomatie. Elle fut le signal d’une violente réaction catholique, déconcerta les protestants et les laissa exposés aux vengeances des catholiques, de l’Empereur et de l’Espagne, que la crainte du conquérant avait de nouveau unis. Le chancelier de Suède, Oxenstiern, s’efforçait de maintenir à Heilbronn l’alliance des princes protestants que Gustave-Adolphe avait formée (1633), sans y réussir; il était trop heureux, dans sa détresse, d’accepter, avec le concours de la France, les conditions du traité de Berwald (19 avril 1633). Cependant, la puissance de l’Autriche et de Wallenstein était de nouveau menaçante; Philippe IV avait donné l’ordre au duc de Feria de passer du Milanais en Alsace avec 24 000 hommes pour prendre à revers les Suédois et se réunir aux Espagnols des Pays-Bas, aux Impériaux d’Allemagne. Le ministre espagnol à Vienne, Ognate, intriguait auprès de l’héritier présomptif, semait l’or parmi les électeurs pour le faire nommer roi des Romains. L’union politique des deux branches de la maison de Habsbourg préparait de nouveau leur union géographique, qui se ferait cette fois au moyen de l’Alsace, et toujours contre la France. Telles avaient été les conséquences des projets avortés de Gustave-Adolphe, qu’un an après sa mort l’Espagne disposait de nouveau de l’Allemagne malgré la France et les Suédois.

Richelieu, en présence de ce danger, négocia au début de l’année 1634

avec Wallenstein, qui cherchait à se constituer en Bohême un royaume indépendant. L’ambassadeur espagnol, Ognate, veillait: il obtint de Ferdinand II la nomination d’une commission qui jugea et destitua, le 24

janvier 1634, le duc de Friedland. Wallenstein ayant résisté, Ognate prit sur lui d’envoyer à un de ses lieutenants, Piccolomini, l’ordre de l’amener à Vienne mort ou vif. Le 25 février 1634, Wallenstein était assassiné par un de ses officiers, l’Irlandais Butler, «_une grande grâce_, s’écria Ognate, _que Dieu faisait à la maison d’Autriche_».

Cette mort livrait la cour de Vienne et les ressources de l’Allemagne à Philippe IV. Le roi de Hongrie, le futur Ferdinand III, ami des Espagnols et protecteur d’Ognate, prit le commandement des Impériaux.

En une année, le cours du Danube fut dégagé; les Suédois battus à Nordlingen (6 septembre 1634), le Wurtemberg et la Franconie reconquis: les Impériaux allaient donner la main aux Espagnols sur le Rhin; la ligue protestante se désagrégeait: la France était menacée sur ses frontières. Le duc Charles IV de Lorraine, depuis l’année 1633, levait dans son duché des troupes pour l’Empereur, appelait les Espagnols, s’assurait des défilés des Vosges et des passages du Rhin, Saverne et Haguenau. Il voulait fermer à la France la route de l’Allemagne, ouvrir aux Espagnols la route de la Franche-Comté aux Pays-Bas. Richelieu se hâta de faire occuper le duché par le maréchal de la Force. Il fit mettre des garnisons françaises dans Saverne et Haguenau. En octobre 1634, les Suédois nous ouvrirent les portes de Philippsbourg, de Colmar, de Schlestadt. L’évêque de Bâle se mit sous le protectorat français.

Le moment était venu enfin où la lutte de la France contre les deux branches de la maison d’Autriche à la fois ne pouvait plus être retardée. Richelieu était forcé par les événements de reprendre directement et par les armes «les desseins qu’avait Henri le Grand quand il mourut.» (Fontenay-Mareuil.) «Il entra en guerre ouverte, disait-il plus tard, quand les alliés ne pouvaient plus subsister seuls: il avait fait comme ces grands économes qui, soigneux d’amasser de l’argent, savent le dépenser à propos pour se garantir d’une plus grande perte. La guerre d’Allemagne était forcée… il était impossible de ne pas considérer la guerre de Flandre comme avantageuse. Celle des Grisons était nécessaire pour embarquer les princes d’Italie à prendre les armes, en leur ôtant l’appréhension des Allemands, et pour donner cœur à ceux qui les avaient en Allemagne, en faisant voir que l’Italie ne pouvait secourir les ennemis (Espagnols) qu’ils avaient en Italie. Celle d’Italie n’était pas moins importante.» Richelieu engagea la guerre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, en Italie.

Par une série de traités, il s’assura partout des alliés contre la puissance redoutable des Habsbourg. En novembre 1634 et avril 1635, il négocia avec le chancelier et le général suédois Oxenstiern et Bernard de Saxe-Weimar (traités de Paris, de Compiègne et de Worms), avec la ligue protestante. Le 8 février 1635, il signa un traité (traité de Paris) avec la Hollande, en vue de la conquête commune des Pays-Bas catholiques; le 11 juillet, il promit aux ducs de Savoie, de Parme, de Mantoue, le partage du Milanais (traité de Rivoli). Un de ses agents, d’Avaux, était envoyé dans les États scandinaves pour y affermir l’influence française. Il fallait espérer qu’«avec une telle union, les Espagnols, attaqués en divers lieux, succomberaient sous l’effort de la puissance française.» Fortifiée par ces alliances, régénérée à l’intérieur, la France allait poursuivre désormais sans merci l’abaissement de la maison d’Autriche, de l’Espagne surtout, qui tant de fois, depuis Charles-Quint et Philippe II, avait essayé d’absorber la France, les nations européennes, ou de les ruiner, si elles résistaient.

En Allemagne, grâce aux talents militaires de Bernard de Saxe-Weimar, de Guébriant et des Suédois Banner et Torstenson, la France acquit pendant la guerre, de 1635 à 1642, l’Alsace, Brisach et les places forestières.

Dans le Nord, avec l’aide des Hollandais, elle recouvra l’Artois, qui mettait Paris à l’abri des entreprises des Espagnols. En Italie, elle occupa Casal; elle avait éteint les différends que l’ambition du pape Urbain VIII et de ses neveux avaient soulevés parmi les princes italiens. La frontière d’Espagne fut même entamée: le 16 décembre 1640, le Roussillon et bientôt la Catalogne, sauf Roses, Tarragone et Tortose, étaient conquis; le Portugal enfin se sépara en 1640 de l’Espagne, pour s’allier à Louis XIII, par les soins d’une nouvelle dynastie, la maison de Bragance. Ainsi, à la mort de Richelieu (4 décembre 1642), la France avait pu repousser victorieusement les prétentions séculaires des Espagnols: l’Espagne, attaquée à son tour et déjà démembrée, était réduite à se défendre. La guerre, entreprise à temps et menée avec vigueur, avait achevé ce que la diplomatie de Richelieu au dehors, sa politique habile et vigoureuse au dedans, avaient mûrement préparé.

Dans les dernières années de sa vie, Richelieu eut enfin l’espoir de pouvoir ramener en Allemagne les choses au point où elles en étaient en 1631: il pensait réconcilier les électeurs, isoler l’Empereur et soustraire l’Empire à l’influence et aux intrigues de l’Espagne. Par la paix de Prague (1635), les princes de Saxe et de Brandebourg conclurent avec Ferdinand II un arrangement qui était un acheminement vers la paix religieuse et politique de l’Empire. Protestants, ils acceptèrent le transfert de la dignité électorale à la Bavière catholique, et obtinrent en retour, pour leurs coreligionnaires luthériens et calvinistes, une amnistie générale et la suspension, pendant quarante années, de l’édit de restitution.

De son côté, Maximilien de Bavière songea à se séparer de l’Espagne et de l’Empereur, à combattre l’influence espagnole en Allemagne, à reprendre les projets de neutralité que le père Joseph, en 1630, lui avait fait accepter, et que l’agression de Gustave-Adolphe l’avait forcé d’abandonner: «De jour en jour, disait-il, en 1638, le mal de l’Empire s’accroît. Je suis persuadé que l’autorité trop grande du parti espagnol dans les affaires de l’Empire est la seule raison qui fasse poursuivre encore la guerre contre la France.» Maximilien prit l’initiative d’une réunion des électeurs, qui se tint à Nuremberg, dans les premiers mois de 1640, et qui eut pour effet d’apaiser les haines religieuses en Allemagne et de pousser l’Empereur à la paix. La diète de Ratisbonne (12

septembre 1640) conclut, grâce aux conseils de la Bavière qui prévalurent, à la nécessité de l’amnistie dans l’Empire, de la paix avec la France. Le 25 décembre 1641, les préliminaires de la paix étaient signés, les lieux des conférences désignés, Munster et Osnabrück, la date des négociations fixée au 25 mars 1642.

A la fin de cette année, Richelieu mourait; mais le moment approchait où l’Espagne, déjà diminuée, privée du concours qu’elle avait trouvé en Allemagne auprès des électeurs catholiques et de l’Empereur, resterait seule exposée aux attaques victorieuses de la France. Elle ne pouvait plus songer à reconstituer la monarchie de Charles-Quint. La monarchie de Philippe II même était plus humiliée encore qu’au temps de Henri IV; l’Espagne, épuisée, en pleine décadence, tandis que la France, fortifiée, prenait en Europe le rang que le premier des Bourbons avait rêvé pour elle.

Tels étaient, en 1642, les résultats de la politique extérieure du cardinal; à son avènement au ministère, il avait trouvé la France déchirée par les factions, incapable de rompre le cercle de fer et d’intrigues que les Espagnols formaient autour d’elle, dans la vallée du Pô, dans celles du Rhône et du Rhin, aux Pays-Bas. Il avait restauré l’autorité et le gouvernement du roi dans le royaume. L’Espagne était à proportion affaiblie. La France, enfin, avait pris pied au delà des Alpes, sur le Rhin, dans les Flandres, assurée désormais que les dangers dont l’avait préservée Richelieu ne se présenteraient plus, persuadée que son avenir et sa sécurité étaient liés au maintien, à l’extension des territoires acquis par lui sur la maison d’Autriche.

Richelieu laissait en effet à ses successeurs et à la France mieux qu’une œuvre à peu près achevée, une tradition et une politique nationales. Ce n’était pas seulement cette tradition un peu vague, qui depuis a entraîné les Français à la recherche de leurs frontières naturelles, ni cette leçon d’alliance avec l’Europe, à outrance, contre la maison d’Autriche, qui nous a depuis plus égarés que servis. L’une et l’autre étaient des idées antérieures à Richelieu, venues aux Français de leur éducation classique, ou à leurs rois de leurs luttes pour l’Empire contre Charles-Quint au seizième siècle. Le cardinal s’en servit, comme de l’opinion publique de son temps: ce qu’il apprit en revanche de plus précis, et de plus utile aussi à ses contemporains, c’est que la France, au milieu des luttes de religion qui divisaient l’Europe depuis un siècle, devait régler sa politique sur son intérêt seulement, que cet intérêt supérieur était d’avoir des frontières, naturelles ou non, suffisantes à protéger sa capitale ou son unité séculaire, et de ne pas laisser au delà, et trop près, se constituer des puissances assez compactes pour menacer l’une et l’autre.

L’intérêt essentiel de la nation, plus que ses appétits ou ses passions; sa sécurité plus que sa grandeur, voilà les principes de la politique de Richelieu, qui restent encore, pour la France, ceux de toute vraie politique étrangère.

BIBLIOGRAPHIE

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(L’assemblée des électeurs à Nuremberg en 1640). Leipzig, 1883.

II

POLITIQUE EXTÉRIEURE DE MAZARIN

La mort de Richelieu ne changea point la direction générale qu’il avait donnée à la politique française. Louis XIII continua sa confiance aux hommes qui avaient, sous ses ordres, travaillé à déjouer les intrigues, à ruiner les desseins de la politique espagnole, le chancelier Pierre Séguier, le surintendant Claude Le Bouthillier, comte de Chavigny, et Sublet des Noyers. Il plaça à la tête du conseil l’homme que le cardinal avait lui-même désigné comme son successeur, en mourant, qu’il avait donné à la France et qu’il laissait au roi, le cardinal Mazarin.

Mazarin était un Italien qui avait séjourné trois ans en Espagne et qui avait pris part comme soldat, puis comme négociateur, aux affaires de la Valteline et du duché de Mantoue. D’abord au service du pape, il avait pris pour devenir diplomate, sans se faire prêtre, le costume ecclésiastique. Devenu Français en 1639, et, par la grâce de Richelieu, cardinal le 16 décembre 1641, il avait servi Richelieu à la cour et la politique française en Italie avec un dévouement toujours heureux. Nul mieux que lui ne pouvait connaître les procédés de la diplomatie italienne et les desseins de l’Espagne. L’Italie, depuis le seizième siècle, était la terre classique de la diplomatie moderne; depuis Philippe II, elle était livrée presque entièrement à l’influence espagnole. Italien, et très Français cependant, «Mazarin était propre, suivant les expressions mêmes de Bossuet, par son génie et ses correspondances, à ménager les esprits de sa nation». Ce ne fut pas un hasard si, des deux ministres appelés à diriger la politique française après Richelieu, l’un, Mazarin, était Italien, l’autre, de Lionne, un Français longtemps employé par la France en Italie. De pareils choix étaient tout indiqués par la situation même où se trouvait la France vis-à-vis de l’Espagne.

Pour que la politique espagnole cessât à tout jamais d’être redoutable pour la France, il fallait qu’elle perdît en Europe son principal point d’appui, l’Italie. Les provinces extérieures de l’Espagne, les Pays-Bas, la Franche-Comté, constituaient de grandes forteresses avancées qui n’avaient de force de résistance, de danger pour nous qu’à la condition d’être étroitement reliées à une place centrale très forte. L’Espagne n’était presque qu’une île rejetée à l’extrémité de la Méditerranée.

L’Italie se trouvait, au contraire, la clef des routes qui conduisent de la Méditerranée dans le centre de l’Europe, par le Rhône, le Rhin, le Danube. Aussi, tant que Richelieu ne se crut pas assez fort pour attaquer l’Espagne chez elle, ne pouvant lui arracher l’Italie, il l’empêcha d’en sortir. De 1635 à 1642, il avait entamé la Flandre, conquis la Lorraine, occupé Casal et Pignerol, soulevé la Catalogne et le Portugal, il avait essayé de soustraire l’Allemagne à l’influence espagnole. C’étaient de grands résultats, déjà; ils ne devaient être complets et définitifs que le jour où les rois d’Espagne ne disposeraient plus en maîtres de l’Italie. Richelieu laissait à Mazarin le soin d’achever son œuvre sur nos frontières, en Allemagne, et de la consacrer surtout par des succès éclatants en Italie.

Ce fut là en effet le triple objet que se proposa Mazarin. Il résolut d’abord de pousser vivement la guerre, partout, contre les Espagnols, en Flandre, en Allemagne, sur les frontières, dans les mers d’Espagne. Le 20 janvier 1646, il adressait aux plénipotentiaires du roi à Munster la dépêche suivante qui contenait tout son programme: «L’acquisition des Pays-Bas espagnols formerait à la ville de Paris un boulevard inexpugnable. Ce serait alors véritablement que l’on pourrait l’appeler le cœur de la France et qu’il serait placé dans l’endroit le plus sûr du royaume, puisque l’on aurait étendu les frontières jusques à la Hollande, et, du côté de l’Allemagne, jusques au Rhin par la rétention de la Lorraine et de l’Alsace et par la possession du Luxembourg et de la comté de Bourgogne (Franche-Comté). En second lieu, ce serait sortir avec tant de fruit et de réputation de la présente guerre que les plus malins seraient bien en peine d’y trouver à redire.» On pouvait répandre du sang et consommer des trésors si le premier résultat de cette longue guerre devait être le démembrement de l’Espagne, et l’acquisition d’une frontière naturelle pour la France, au nord, à l’est, au midi.

En 1643, la victoire de Rocroy ouvrit aux armées françaises la vallée de la Meuse; la prise de Thionville et de Sierck, celle de la Moselle. Le Luxembourg fut menacé de deux côtés à la fois. En 1644, la victoire de Fribourg eut pour conséquence l’occupation de Philippsbourg, Worms, Mayence, Landau, de toute la vallée moyenne du Rhin. En 1646, Gassion, Rantzau, et enfin Condé, maître de Dunkerque, occupèrent la Flandre occidentale. En 1648 enfin, Schomberg, réparant la défaite de d’Harcourt et de Condé lui-même à Lerida, enlevait Tortose, et s’établissait aux bouches de l’Èbre, tandis que la victoire de Lens ruinait ce qui restait encore à l’Espagne de ses forces militaires. Ces cinq années de guerre avaient achevé de détruire le prestige militaire des Espagnols, laissaient leurs frontières plus découvertes encore qu’à la mort de Richelieu. La Catalogne était envahie, le Portugal indépendant.

Tandis que nos généraux abattaient les armées de l’Espagne, et que nos armées envahissaient ses frontières, la diplomatie de Mazarin, fidèle aux traditions d’Henri IV et de Richelieu, assurait à la France le concours des puissances protestantes qui avait déjà permis au grand cardinal d’entreprendre avec succès cette lutte décisive contre l’Espagne. Dans les premiers temps de son ministère, Mazarin avait trouvé une violente opposition dirigée à la cour par Mme de Chevreuse, «pleine de partialité pour l’Espagne», qui conseillait à la régente de faire la paix avec Philippe IV, à l’exclusion de nos alliés. Mazarin avait convaincu Anne d’Autriche de la nécessité de conserver les alliances protestantes et déjoué les intrigues des importants. Le 29

février 1644, puis le 1er mars, il avait signé deux nouveaux traités avec les Provinces-Unies qui lui assuraient, moyennant un subside de 120 000 livres, le concours de la république contre la maison d’Autriche. Un article stipulait qu’aucune des deux puissances alliées ne signerait la paix séparément.

Pour détourner la Suède de l’Allemagne, l’Autriche avait lancé les généraux suédois sur le Danemark. Torstenson avait occupé le Holstein, le Sleswig et presque tout le Jutland, Horn, les provinces de Scanie et d’Œland. Mazarin envoya auprès des puissances belligérantes, à Stockholm et à Copenhague, un de ses agents, La Thuillerie, qui fut assez heureux pour rétablir entre elles la paix à Bromsebro (13 août 1645), «l’affaire la plus importante qui fût pour le service du roi et le bien du parti confédéré». Les fruits de cette utile médiation furent le retour des armées suédoises en Allemagne, et la conclusion d’un traité signé à Copenhague entre la France et le Danemark (25 novembre 1645). A la même époque, la diplomatie de Mazarin rattachait à la France et tournait contre l’Autriche les princes d’Orient: le woyéwode de Transylvanie, Ragolsky, recevait les subsides de la France et s’engageait à attaquer l’Empereur, et le roi de Pologne Wladislas VII, que l’Autriche s’était efforcée d’armer contre la Suède, épousait Marie de Gonzague. Cette princesse française, d’abord mal reçue par son mari, devint dans la suite un véritable agent de la politique française dans le Nord.

Ces négociations contribuèrent au succès de nos armées pendant l’année 1646. Si Condé prit Dunkerque le 11 octobre, la flotte hollandaise qui vint croiser devant le port, et l’armée qui menaça le Brabant contribuèrent à ce succès définitif, et la belle campagne de Turenne en Allemagne, en Thuringe, en Franconie, jusque dans le haut Palatinat, la retraite précipitée des Impériaux en Bavière furent les effets immédiats de la jonction des armées françaises et suédoises dans la Hesse: «Cette jonction mit les affaires d’Allemagne au plus haut point qu’elles eussent jamais été.» Le duc de Bavière, menacé dans ses propres États, demanda la paix aussitôt en 1647, et la défection de ce prince fut à son tour le motif qui décida l’Empereur, en 1648, à se retirer de la lutte.

Trois ans à peine après son arrivée aux affaires, dès 1646, Mazarin voyait approcher le moment où l’Espagne vaincue par notre diplomatie et nos armées, épuisée et isolée, serait forcée de nous faire des concessions territoriales. Après la prise de Dunkerque, il proposa à Philippe IV de lui abandonner le Portugal et la Catalogne, s’il voulait nous donner les Pays-Bas et la main de l’infante Marie-Thérèse pour Louis XIV. La France désirait la paix: Mazarin crut pouvoir, à cette époque, la lui procurer à des conditions avantageuses. Et tout le monde en Europe crut que le moment en était venu.

Philippe IV parut d’abord accepter les propositions du cardinal; mais il reprit courage en apprenant que les Hollandais, jaloux de l’extension de la France en Flandre, de la prise de Dunkerque et des progrès du commerce français, se disposaient à nous abandonner. Il comptait aussi sur un parti qui se formait à la cour contre Mazarin et prévoyait les troubles prochains de la Fronde. Les Espagnols firent traîner les négociations, et il fallut plus de dix années encore pour les amener, par une guerre longue, mais glorieuse, à une paix réellement avantageuse pour la France.

Les ennemis de Mazarin, les Frondeurs et les grands seigneurs, lui ont reproché d’avoir en 1647 prolongé à dessein la guerre avec l’Espagne.

Mazarin s’est expliqué à ce sujet dans une lettre qu’il adressa en 1651

à Brienne: «Je n’aurais pas été seulement un perfide, j’aurais été un insensé, si je n’avais pas travaillé du meilleur de mon cœur à l’accomplissement de la paix, puisque, par ce moyen, la tranquillité étant rétablie dans le royaume, avec toutes les facilités que la guerre en bannit d’ordinaire: on m’aurait donné plus de gloire et de bénédictions de ce que j’y aurais contribué, sans que la malice même et l’envie eussent pu fournir de matière à attaquer ma conduite, ni à l’égard de n’avoir pas su conserver les alliés de la France, ni d’avoir laissé perdre les avantages que le feu roi avait remportés sur les ennemis, ni d’avoir employé les moyens et les forces de l’État faiblement dans les entreprises qu’on avait faites en Flandre, Allemagne, Lorraine, Italie et Catalogne pour les affermir avec de nouvelles conquêtes et importantes.

»Ce sont les ministres d’Espagne qui n’ont jamais eu d’autre but que de tirer en longueur la négociation avec la France pour faire un accommodement séparé avec MM. les États, afin qu’étant délivrés de cette guerre-là, ils la pussent continuer plus fortement contre cette couronne; ce qui pourtant n’aurait pas empêché qu’ils n’eussent été contraints de donner les mains à une paix raisonnable si le commencement de nos désordres ne leur eût enflé le courage.» En janvier 1648, l’Espagne, reconnaissant les Provinces-Unies et s’engageant à fermer le port d’Anvers, détachait les Hollandais de notre alliance. A la même époque, les embarras du trésor fournirent au parlement de France et au peuple de Paris une bonne occasion de se révolter contre le roi. Les Espagnols se crurent assez forts et la France assez faible pour rejeter les offres formelles de Mazarin. Puisqu’il en était ainsi, Mazarin résolut d’en venir contre eux aux extrémités: «_venir a gli extremi_».

La France n’était pas cependant si faible encore, malgré la défection des Hollandais et les troubles de l’intérieur, que se l’imaginait Philippe IV. Si Mazarin, en 1648, n’avait pas le pouvoir d’imposer la paix à l’Espagne, en Allemagne, du moins, les succès de sa politique avaient achevé l’œuvre de Richelieu; en Italie, son habileté, sa fermeté, servies par les événements, en préparaient la réalisation.

Quelques mois avant la mort de Richelieu, l’Empereur avait envoyé en Westphalie son plénipotentiaire, Trautsmansdorff; il ne désirait pas alors plus sincèrement la paix que Philippe IV et son ministre Penaranda. Il espérait détacher la Suède de notre alliance ou l’occuper de telle manière qu’elle ne pût nous secourir. En revanche, l’Allemagne, les électeurs et particulièrement le duc de Bavière, les princes, les villes souhaitaient vivement la fin d’une guerre qui désolait l’Empire au profit des Espagnols. A Nuremberg (1640), à Ratisbonne (1641), Maximilien de Bavière avait déterminé les électeurs et la diète à combattre auprès de Ferdinand III l’influence du parti espagnol. Mazarin connaissait, comme Richelieu, les dispositions de l’Allemagne et de la Bavière. Il les encouragea et s’en servit. «La Bavière est résolue, écrivait-il dans ses carnets, en 1644, ainsi que la plupart des princes d’Allemagne, à conclure une trêve: elle a besoin à tout prix de sortir de cette guerre.»

Conformément à ses instructions, nos plénipotentiaires en Westphalie, d’Avaux et Servien, envoyèrent aux princes et aux villes une lettre pour les engager à venir au congrès soutenir leurs droits et pourvoir à leur conservation. La France ne voulait rien acquérir en Allemagne; elle ne se proposait «de tant de sang répandu, de tant de biens employés que la gloire d’avoir sauvé et garanti les princes et les villes de l’oppression (1645)». Les agents de Mazarin parcoururent les cours et les villes, porteurs d’instructions analogues, pendant les années 1645

et 1646.

La victoire de Nordlingen (sept. 1645) détermina le duc de Bavière à entamer une première négociation de paix avec nous, par l’intermédiaire de son confesseur Vervaux. «Il est bon pour nous, disait Mazarin, qu’il soit mortifié, mais non pas tout à fait ruiné, parce que cela ne peut être sans l’avantage des protestants, qui auront toujours plus d’attachement pour la Suède que pour la France.» C’était la pensée même de Richelieu, reprise et exprimée par son successeur. Si l’on réussissait à constituer entre la Suède et les protestants irréconciliables, l’Autriche et le parti catholique d’Espagne toujours puissant à Vienne, un parti pour ainsi dire national, un tiers parti par l’accord des électeurs, la paix religieuse et politique de l’Allemagne serait à jamais assurée au profit de la France, de son influence, aux dépens de l’Espagne et de ses desseins.

La belle campagne de Turenne et de Wrangel dans l’Allemagne du Sud, en 1646, força le duc de Bavière, qui hésitait encore, à se prêter aux desseins de la France, à priver de son concours l’Empereur et les Espagnols. Mazarin en profita aussitôt: il eut beaucoup de peine à faire accepter aux Suédois l’idée d’une paix particulière avec la Bavière catholique. Son agent à Stockholm, Chanut, réussit cependant: il s’appuya sur le parti des Lagardie qui balançait l’influence des anciens ministres de Gustave-Adolphe, d’Oxenstiern, pour convaincre la reine Christine. Le 14 mars 1647, le général suédois Wrangel et Turenne signaient avec les représentants de la Bavière, par l’intermédiaire des diplomates français Tracy et Croissy, la trêve d’Ulm qui garantissait à l’électeur ses États, à la France la neutralité de la Bavière. Mazarin trouvait ainsi le moyen «de tenir en échec les Suédois dans les desseins immodérés qu’ils avaient en faveur des protestants». La défection de la Bavière était d’autre part «la ruine infaillible de la maison d’Autriche (de l’Espagne) en Allemagne». Aussitôt après, Turenne imposait des traités analogues à l’électeur de Mayence et au landgrave de Hesse-Cassel; le Brandebourg et la Saxe s’étaient déjà retirés de la lutte: Ferdinand n’avait plus un allié en Allemagne.

Les prétentions de la Suède, qui continuait les traditions de Gustave-Adolphe sous la direction d’Oxenstiern, compromirent encore une fois les relations de la France et de l’électeur de Bavière. Il revint, au mois de septembre 1647, à l’Empereur, «le but des Suédois étant non seulement de détruire le catholicisme, mais encore de soumettre l’Allemagne à leur domination». Enfin, cependant, la victoire de Susmarshausen (17 mai 1648), l’arrivée des Français sur l’Isar déterminèrent Maximilien à une démarche décisive en faveur de la paix générale. Il eut raison des Espagnols, qui, par l’intermédiaire de leur ambassadeur, de Terra-Nova, «remuaient ciel et terre à Vienne pour obliger l’Empereur à rompre l’assemblée de Munster». Ferdinand III, le 24 octobre, se résolut à signer les traités de Munster et d’Osnabrück (24 octobre 1648).

La paix de Westphalie procurait à la France et à ses alliés des avantages territoriaux considérables. Elle reconnaissait d’une manière définitive et légale la conquête des Trois Évêchés: elle nous mettait en possession du landgraviat de haute et basse Alsace, du Sungau (Altkirch), de la préfecture des villes impériales, et de tous les droits en général que l’Autriche avait exercés sur la rive gauche du Rhin. Pour ménager l’Empire, on avait stipulé dans l’article 87, contrairement aux termes des articles 73 et 74, que tous ces territoires continueraient à relever du domaine de l’Empire. Il fallait que les conquêtes de la France se fissent aux dépens de l’Empereur, non de l’Empire; et l’on eut recours à cet artifice diplomatique qui fut par la suite la source de nouveaux conflits entre la France et l’Allemagne.

Quoi qu’il en fût, la frontière française était portée jusqu’au Rhin, et le cours moyen du Rhin était mis entre les mains de la France par l’Alsace d’une part, par Vieux-Brisach et Philippsbourg de l’autre, de telle manière que les Espagnols devaient perdre à jamais l’espoir de relier le Luxembourg à la Franche-Comté.

Les Suédois occupèrent la Poméranie citérieure et une partie de l’ultérieure, entre autres la ville de Stettin, les îles de Wollin et de Rügen, Wismar; Brême et Verden, les embouchures de l’Oder et du Weser.

Ils obtinrent une indemnité considérable, des voix à la diète, le droit d’établir une université à Greifswald, une cour de justice à Wismar. La Suède devenait la plus importante des puissances protestantes de l’Allemagne. Le Brandebourg, protestant aussi, acquérait Halberstadt, Minden et Camin, l’expectative de l’archevêché de Magdebourg et une voix à la diète; les ducs de Mecklembourg et de Hanovre, le landgrave de Hesse, des territoires sécularisés. Le Palatin recouvra son électorat et une partie de ses États, sans préjudice pour l’électeur de Bavière, qui garda son titre d’électeur moyennant la création d’un huitième électorat.

Cette réorganisation politique de l’Allemagne était une victoire pour la France, aussi considérable que la conquête de l’Alsace. Elle s’accomplissait aux dépens de l’Empereur. Les princes souverains, qui auraient pu, au delà du Rhin, s’affaiblir en se combattant, sortaient de la lutte singulièrement accrus en droit et en fait. Ils avaient acquis le droit de conclure avec les puissances souveraines étrangères des alliances particulières et reçu des agrandissements territoriaux, le Brandebourg et la Suède au nord, la Bavière au sud. Le pouvoir de l’Empereur était ruiné, et sur ses ruines se formaient des États indépendants qui auraient désormais leur politique et leurs intérêts particuliers.

La paix religieuse de l’Allemagne était rétablie au profit des électeurs. Désormais catholiques, calvinistes et luthériens devaient avoir les mêmes droits, c’est-à-dire que d’après la formule: cujus regio, ejus religio (tel prince, telle religion), les princes souverains étaient maîtres de pratiquer et d’imposer à leurs sujets telle religion qu’ils voudraient, à la condition de laisser le droit d’émigrer à ceux d’entre eux qui ne se soumettraient point à cette règle. Les électeurs acquéraient ainsi non seulement la souveraineté politique, mais la souveraineté religieuse dans leurs États. Ces conditions ne permettraient plus aux Espagnols, aux Suédois, ou à d’autres, de rétablir l’unité allemande au moyen de l’unité religieuse.

L’Europe centrale resterait divisée, à côté de la France agrandie et unifiée.

C’était un événement considérable, au moment où l’Espagne refusait de cesser la lutte que cette pacification générale de l’Allemagne, cet affaiblissement de l’Empereur dans l’Empire. Philippe IV n’avait plus à compter ni sur le concours de Ferdinand III et des princes catholiques, ni même sur les craintes que leur inspiraient jusque-là les entreprises des protestants et des Suédois. C’était la France qui héritait désormais de son influence en Allemagne, en la pacifiant.

Au même moment, l’Espagne perdait sa prépondérance en Italie. C’était le résultat le plus décisif de la politique de Mazarin, celui dont on doit lui faire plus particulièrement honneur. Il n’avait eu en Allemagne qu’à continuer les desseins de Richelieu; en Europe, qu’à ménager les alliances traditionnelles de la France. On constate au contraire par les instructions que Richelieu donna à Fontenay-Mareuil, notre ambassadeur à Rome (26 juin 1641), qu’à cette date encore l’Italie presque tout entière était espagnole.

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