Manuel historique de politique étrangère, tome Ier [de 4]
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 23 parties.
Certes, c’était bien le dernier degré de honte et de faiblesse où pussent arriver la royauté et la nation françaises: trois secrets dont celui de la favorite, du grand vizir, et d’une princesse étrangère, au lieu d’un secret unique, déjà funeste, qui était encore le Secret du roi. Et, à la place de traditions, inapplicables sans doute aux intérêts présents, mais respectables encore par les grands souvenirs qu’elles rappelaient, des nouveautés plus dangereuses, des systèmes mal étudiés, et presque dictés par des cours étrangères, la France, en un mot, abandonnée par la royauté à des complaisants novices ou mal informés. Ce fut, par l’excès même du mal, la défaillance suprême, dont les suites ont pesé bien longtemps sur les destinées de la nation.
A quoi bon insister sur les phases de cette agonie? On les connaît toutes: plus perspicace que les Français, Frédéric II a deviné les desseins de la Saxe, de l’Autriche et de la Russie. Il sait, de source sûre, qu’elles veulent l’attaquer et, pour le détruire, l’isoler: les unes se préparent à lui enlever l’alliance de Louis XV; la czarine, celle de l’Angleterre. Il réussit alors à détacher Georges II, électeur de Hanovre, de cette coalition formidable, et jette comme un premier défi à ses adversaires le traité de Westminster (16 janvier 1756).
Marie-Thérèse, avec la Saxe, relève le défi: au mois de mars, elle négocie à Saint-Pétersbourg un plan d’attaque contre la Prusse. Au même moment, elle fait faire à la cour de France «un pas de géant.» Elle la brouille définitivement avec Frédéric II: le traité de Versailles (mai 1756) n’est encore sans doute qu’un plan de défense, très différent de l’œuvre agressive à laquelle l’impératrice prétend associer la France.
Mais il fait à Frédéric II l’effet d’une menace, comme le traité de Westminster a paru aux Français une trahison. Et la Prusse, au mois d’août 1756, force Louis XV, lorsque son roi devient «infracteur de la paix,» attaque la Saxe et menace à son tour l’Autriche, à porter la guerre en Allemagne, contre son propre intérêt, malgré sa volonté25.
[25] Voy. chapitre XII, p. 361-363.Déjà Bernis, avant d’avoir vu la suite de cette guerre, pouvait contempler l’étendue du mal qu’il avait fait au royaume, en le lançant dans cette aventure. Il avait cru détacher des Anglais leurs principaux alliés: il leur donnait l’alliance redoutable de la Prusse. Il avait espéré «ménager à la France des ports, des places, des ressources, des avantages et des positions maritimes capables d’affaiblir le commerce et la marine de sa rivale»: il lui avait simplement ménagé une affaire stérile et onéreuse en Allemagne. Son ignorance acheva, en 1757, ce que son ignorance avait commencé.
Il lui parut que Frédéric II ne serait pas capable de résister longtemps aux attaques de la France, de l’Autriche, et de la Russie. «En une campagne, tout serait fini,» le roi de Prusse mis à la raison, la France maîtresse des Pays-Bas, libre alors de disputer la mer et l’Amérique aux Anglais. Diriger cent mille Français sur l’Allemagne, et verser douze millions à la cour de Vienne, ce n’était pas trop payer des avantages si précieux. Bernis se chargea d’en convaincre Louis XV: Mme de Pompadour l’y aida, et l’en récompensa. Il devint ministre des affaires étrangères (juin 1757), un mois après le second traité de Versailles, triste convention qui consacrait à la fois son aveuglement, son secret et sa fortune. La nation applaudit à son œuvre, assez folle pour croire, sur sa parole, «que l’effort gigantesque qu’il venait lui demander en faveur de l’Autriche serait limité et décisif.»
Quelle déception six mois plus tard, pour la France, après Lissa, après Rosbach, après Plassey! Frédéric II maître de l’Allemagne; les Anglais, de l’Inde, presque du Canada; «notre marine en désastre, nos côtes exposées, notre frontière découverte.» Quelle leçon pour Bernis! Il n’avait calculé ni les ressources militaires de la Prusse, ni l’égoïsme de la Russie plus pressée de se fixer en Pologne encore que d’abattre Frédéric II, ni même les forces de la France. L’armée de Louis XV valait sa diplomatie. Ce n’était pas le nombre qui lui faisait défaut, mais la qualité. Après la défaite, Bernis reconnut, trop tard, qu’il s’était embarqué témérairement, sans s’être préparé. Il put voir ce que valaient les généraux chargés par Louis XV en une campagne de ruiner Frédéric II, des étourdis sans honneur, des ambitieux sans mérites et sans connaissances, apportant à l’armée, de la cour qui les envoyait, des habitudes d’ignorance, d’intrigues et de cupidité. Bernis s’indignait de leur égoïsme: «Tous nos généraux demandent à revenir, ce sont les petites maisons. Dieu nous préserve des têtes légères dans le maniement des affaires, et Dieu préserve les conseils des rois des petits esprits qui ne sentent pas la disproportion qu’il y a entre leurs rétrécissements et l’étude des grands objets.» A ce jugement l’histoire peut souscrire en le complétant, en l’appliquant à Bernis autant qu’à Soubise26.
[26] Voy. chapitre XI, p. 325-328, et chapitre XII, p. 363-366.Peut-être aurait-elle le droit d’être pour ce cardinal plus indulgente, s’il avait eu le temps de réparer le mal qu’il avait fait à la France.
Il en eut l’intention: aux dépens du royaume, il avait appris à le mieux gouverner. La campagne de 1757 lui ouvrit les yeux sur les dangers du traité de Versailles et d’une plus longue guerre. Il ne fallait plus «songer à se partager la peau d’un ours qui sait mieux se défendre qu’on n’a su l’attaquer»: laisser l’Autriche et la Russie détruire la Prusse, si elles y tenaient, et concentrer contre l’Angleterre tout ce qui restait de forces à la France, c’était le devoir tout tracé. Bernis eut le mérite de le comprendre. Il essaya en 1758 de le pratiquer: à Choiseul, notre ambassadeur à Vienne, il faisait ses confidences: «Si l’État périt, ce ne sera pas de ma faute; je veux au moins mourir comme le chevalier sans peur et sans reproches.» Il le suppliait d’obtenir de Marie-Thérèse qu’elle permît au roi de diminuer ses troupes d’Allemagne: «Donnez-nous la paix à tout prix.» C’était un vrai cri de conscience que ce cri de détresse.
Nous avons gardé la «confession» de Bernis. Le mot est de lui. Ses ennemis, ses critiques auraient peine à faire un tableau plus noir de l’état où sa politique avait mis la France: «Tout exige que nous sortions du précipice où nous descendons à pas de géants. Nos places frontières ne sont pas pourvues, nous n’avons plus d’armées, l’autorité languit, et le nerf intérieur est entièrement relâché. Les fondements du royaume sont ébranlés de toutes parts. Notre marine est détruite, les Anglais se promènent sur nos côtes et les brûlent. Le commerce maritime, qui faisait entrer deux cents millions par an, n’existe plus. Nous avons à craindre la perte totale de nos colonies. Nous serons réduits au rang des secondes puissances de l’Europe.»
Ce mal profond, Bernis en signalait, avec les effets prochains, la cause unique et profonde, le défaut d’un gouvernement fort et attentif à ses devoirs. «On laisse tout faire également à tout le monde. Le roi n’est nullement inquiet de nos inquiétudes, ni embarrassé de nos embarras.»
Mais s’il sentait les conséquences de ses fautes, de Bernis était impuissant à les réparer. Il n’avait plus l’autorité nécessaire: n’était-ce pas lui qui avait ajouté aux secrets du roi l’intrigue de la favorite, pour arriver au ministère dont il portait le poids et les responsabilités? Ce fut son châtiment alors d’être renversé du pouvoir, au moment où l’expérience lui aurait permis d’en faire un meilleur usage, par une intrigue analogue à celle qui le lui avait donné, de sentir qu’«avec les petits esprits et les têtes étroites,» il avait perdu la France, et qu’il ne pouvait se réhabiliter en la sauvant.
Mme de Pompadour se riait de ses noirs pressentiments. Et bientôt, lasse de ce conseiller qui voulait faire le mentor, elle se préparait à lui donner un successeur. De quoi s’avisait-il? De prendre les intérêts de la France, lorsqu’il les avait sacrifiés pour entrer au ministère? Pour y parvenir à son tour, le comte de Stainville, bientôt duc de Choiseul, les sacrifia d’abord. Il était ambassadeur à Vienne, depuis 1756, par la faveur de Mme de Pompadour qui l’avait fait préférer au comte de Broglie, suspect d’attachement au prince de Conti, même après une trahison.
Depuis le traité de Versailles, l’ambassade de Vienne était devenue le poste principal, celui où l’on pouvait, autant que de Paris, diriger l’alliance et la guerre de Sept ans. Bernis l’avait demandé avant de devenir ministre d’État. Choiseul l’obtint, en fit aussitôt une sorte de ministère: ministère secret, occulte où il fut de bonne heure l’égal de son chef hiérarchique. Il correspondait avec les autres ambassadeurs du roi, directement, et souvent en secret avec les généraux de l’armée d’Allemagne. En vain Bernis le suppliait-il d’amener la cour d’Autriche à des sentiments pacifiques: la guerre lui donnait trop d’importance pour qu’il acceptât ces ordres, dictés pourtant par l’intérêt supérieur du royaume. Il la savait agréable à Louis XV et à Mme de Pompadour, et voyait baisser le crédit de Bernis à mesure qu’il s’y opposait. Certes, c’eût été d’un grand cœur, dévoué à son pays, et l’occasion d’une belle action que la postérité lui eût comptée, de risquer son crédit, comme Bernis, pour arrêter la France au seuil encore de cette affaire désastreuse. Choiseul préféra profiter des embarras du pays et du ministre pour achever définitivement sa fortune. Bernis offrit sa démission, la reprit, espérant encore gouverner de moitié avec le rival qu’il avait toujours traité en ami, puis fut forcé de quitter le pouvoir. Choiseul le reçut (déc. 1758) de la main de la favorite, comme un partisan déclaré de la guerre à outrance. Les meilleurs serviteurs de la France, alors, ne pouvaient plus se dégager des liens et des compromis de la diplomatie secrète; et ce n’est pas le spectacle le moins triste que de voir des hommes, qui auraient pu et voulu servir leur pays, réduits, par le gouvernement de Louis XV, à en chercher le moyen dans des intrigues funestes et déshonorantes.
En dépit du complot auquel Choiseul dut son autorité, malgré l’engagement qu’il prit de continuer une guerre mauvaise, ce ministre n’en a pas moins été un de ceux qui ont le mieux compris les intérêts de la France. Le public ne s’y est pas trompé. Quoi qu’il l’ait vu obligé de signer la paix désastreuse de Paris et d’Hubertsbourg, en 1763, il a paru l’oublier: il lui a donné et gardé une place à part entre tous les ministres de Louis XV. Depuis, certains historiens ont entrepris de reviser cet arrêt. «N’ayant ni suite dans les desseins, ni véritable fermeté dans le caractère, écrivait récemment M. de Broglie, Choiseul réussit au delà peut-être de son attente et certainement de son mérite.
Sans avoir rien laissé après lui et rien légué à l’avenir, il a séduit même la postérité.» Choiseul, contre ces critiques partiaux, a plaidé en 1765, dans un Mémoire au roi, sa cause victorieusement et celle de ses admirateurs. Il eut de la suite dans ses desseins, et ces desseins étaient conformes aux intérêts de la nation.
«Votre Majesté, écrivait-il au roi, avait été attaquée, en 1755, en Amérique par l’Angleterre. Ses armes conquirent Mahon en 1756. C’est alors qu’elle conclut, au mois de mai, un traité avec la cour de Vienne, qui fut le préliminaire de l’espèce de ligue qui se forma, contre le roi de Prusse, entre la France et la maison d’Autriche. Cette nouvelle alliance fit négliger la guerre de mer et la guerre d’Amérique, qui était la véritable guerre. Votre Majesté donnait trente millions à Vienne, n’avait pas une marine capable de défendre ses possessions américaines et employait son armée de terre à la cause de son alliée, de sorte que réellement vous ne faisiez rien pour la guerre véritable de la France contre l’Angleterre.»
L’histoire aurait peine à définir avec plus de netteté et de clairvoyance que ne le fit alors Choiseul, au milieu des événements mêmes, les causes et l’étendue du sacrifice que Louis XV imposa à son royaume en 1756. La seule faute de ce ministre, créature de la Pompadour et serviteur de son secret, fut de croire qu’il fallait prolonger le sacrifice encore, pour se procurer les moyens d’en corriger les effets.
Pour plaire à ses protecteurs il se déclara en faveur de la guerre et, pour servir la France, d’une guerre dirigée surtout contre les Anglais: «De la guerre d’Allemagne il fit la guerre d’Angleterre.»
Ce fut l’objet et le résultat d’un nouveau traité, qu’il passa avec la cour de Vienne (30 décembre 1758). La France abandonna l’espérance qu’elle s’était gardée de conquérir les Pays-Bas, et laissa à l’Autriche, aidée des Russes, le soin de mettre Frédéric II à la raison.
Sans se désintéresser de l’Allemagne, puisqu’elle fournissait à Marie-Thérèse une armée et des subsides, elle se proposait d’employer la plus grande partie de ses forces et de son argent «à porter des coups directs à l’Angleterre.» Elle exigeait enfin de l’Autriche, pour prix de son concours, au lieu d’une cession éventuelle des Pays-Bas, la promesse de mettre aussi, quand la paix serait faite, les Anglais à sa merci. A la Russie également Choiseul demanda un concours plus actif contre nos vrais ennemis: il ne lui suffisait pas que la czarine, profitant de l’alliance avec Marie-Thérèse et Louis XV pour abattre la Prusse, ne nous procurât d’autre profit que sa neutralité sur mer. L’avantage des deux partis ne lui semblait pas égal. Il voulait qu’une flotte russe aidât la nôtre à bloquer les Anglais dans leur île. Il obtint seulement, le 8 mars 1759, qu’unis aux Danois, les Moscovites s’engageassent à leur fermer la Baltique.
Toutes les pensées de Choiseul se concentraient sur un objet unique: ruiner l’Angleterre partout, dans ses colonies, sur mer et chez elle-même. Il était grand temps, en effet. Le 2 juin, Louisbourg, le boulevard du Canada, tombait aux mains de nos ennemis. Ils menaçaient Montcalm de toutes parts sur l’Ohio et par la route du lac Champlain. Le Sénégal, en Afrique, Saint-Louis et Gorée en 1758, les circars d’Oressa, le Dekhan, en Inde, devenaient des colonies anglaises. Nos côtes mêmes de Bretagne, sauvées comme par miracle, le 11 septembre 1758, par la bataille de Saint-Cast, couraient des dangers que, depuis des siècles, elles ne connaissaient plus.
C’était bien, en effet, une nouvelle guerre de Cent ans, un duel entre les deux nations, pour l’attaque ou la défense d’un patrimoine autrement grand que la vieille France. Choiseul eut le mérite de le sentir alors, et les Français, pour cela, lui ont pardonné de n’avoir pas réalisé le projet qu’il formait, en 1759, d’écraser les Anglais dans leur île même.
Il leur suffit qu’il l’eût conçu. Quand, depuis vingt ans, le roi et ses collaborateurs tournaient le dos à leurs plus redoutables ennemis, lui seul leur fit front résolument. Il organisait des escadres à Brest et à Toulon, préparait une invasion en Angleterre et en Écosse. Il ne désespérait pas de la France: «Tant que nous aurons des hommes en France, nous ne nous rebuterons pas.»
Choiseul trouva des hommes: il ne leur trouva pas de chefs. L’armée d’Angleterre fut confiée à Soubise, le vaincu de Rosbach, celle d’Écosse à l’homme qui n’avait pas su défendre la Bretagne, d’Aiguillon; la flotte, à des incapables encore, La Clue et Conflans. Et puis, dans le désarroi de l’administration, les délais nécessaires aux préparatifs permirent à l’Angleterre de prévenir une entreprise dont les chefs n’étaient pas gens à réparer le temps perdu. Pour sauver, en 1760, les débris de l’honneur et du domaine national, la seule ressource désormais c’était, à tout prix, la fin de cette lamentable aventure. Choiseul mesura, d’un rapide coup d’œil, la gravité de nos échecs et, avec la promptitude de décision qui lui était propre, se résolut à la paix.
Il la demanda aux bons offices de la czarine Élisabeth. Elle n’avait pas voulu lui donner les moyens de vaincre l’Angleterre. Elle pouvait s’entremettre pour l’apaiser. L’idée était juste et hardie d’aller chercher ainsi, à l’Orient de l’Europe, la fin d’un conflit dont les affaires d’Orient, par les intrigues de la maison de Saxe, avaient été la première cause. La Russie tenait entre ses mains, après trois ans de guerre où s’étaient épuisées les ressources de l’Autriche, de la France et de la Prusse, la Pologne et le sort du continent. C’était à la fois reconnaître et limiter sa puissance, que de l’employer à une œuvre pacifique27.
[27] Voy. chapitre XII, p. 367, et chapitre XIII, p. 416-417.L’œuvre, sans doute, présentait des difficultés, d’autant que les Russes, après Kunersdorff (13 août 1759), prenaient mieux conscience de leur importance. Elle n’était pas impossible pourtant si le roi de France savait flatter l’affection et l’amour-propre d’Élisabeth. La preuve, c’est qu’après un an d’efforts, à la fin de 1760, les Russes offraient à Louis XV le moyen de fléchir les Anglais en faisant à Frédéric II, «le premier ministre du roi d’Angleterre,» de la clémence de ses alliés, la condition de son propre salut. Déjà, Choiseul et notre ministre à Saint-Pétersbourg, Breteuil, s’applaudissaient entre eux de cette paix prochaine, inespérée, qui nous eût rendu l’Amérique, perdue depuis un an, et l’Inde.
Encore aujourd’hui, à plus de cent ans de distance, lorsqu’on relit les péripéties de ce drame sanglant de la guerre de Sept ans, en présence de cette scène décisive dont Saint-Pétersbourg fut le théâtre en 1760, on se sent pris d’une émotion aussi grande, aussi légitime que si l’on n’en connaissait pas la suite et la conclusion. Ainsi, dans une tragédie, dont nous connaissons tous les rôles et chaque acte, toujours nouvelle quoique classique, la crise où se décide le sort des héros familiers à notre admiration ou à notre pitié éveille en nous les mêmes angoisses.
Et, quand on songe que c’était alors le sort d’une grande nation qui se jouait, que cette nation était la nôtre et qu’elle fut perdue au moment d’être sauvée, les hommes comme Choiseul qui lui offrirent un moyen de salut, paraissent grands et dignes d’être aimés à côté de ceux qui le lui enlevèrent.
Ce fut l’avant-dernier crime du Secret du roi, de Louis XV, et de ses auxiliaires dans cette œuvre mauvaise. Le dernier fut la perte de la Pologne qui, par leur faute, s’accomplit quelques années après. La démarche faite par Choiseul auprès de la Russie, pour obtenir une paix nécessaire et encore honorable à la France, parut à Louis XV le sacrifice de la Pologne, de son secret. Il n’y avait pas à s’y tromper: les Russes demandaient, en échange de leur concours, une partie de la république: l’Ukraine (1760). Louis XV préféra garder à la Pologne une province et sacrifier les colonies françaises.
Le jour même où son ministre envoyait à Élisabeth un ambassadeur, Breteuil, chargé de la convaincre et de séduire la grande-duchesse, la future czarine Catherine II, le roi de France débauchait lui-même cet agent et lui faisait passer en secret des ordres contraires (mars-avril 1760). Déjà le marquis de l’Hopital, que Breteuil remplaçait en Russie (1759-1760), avait été débauché de la même manière: averti par d’Éon, un autre agent secret, il avait laissé passer l’occasion que Choiseul lui avait si vivement recommandé de saisir. Breteuil se garda bien de faire autrement. Et ce fut presque malgré lui que, six mois après son arrivée, la czarine lui offrit formellement sa médiation. Choiseul lui ordonnait de l’accepter (10 mars 1761). Louis XV, en secret, le blâma d’en avoir seulement écouté l’offre et lui enjoignit de la rejeter. «Je sens, lui disait-il, la difficulté de concilier mes instructions avec celles que vous recevez du duc de Choiseul, mais j’exige de vous que vous fassiez tous vos efforts pour ramener mon ministre à des principes plus favorables à la Pologne» (juin 1761). Par une telle dépêche, au moment décisif, Louis XV et son secret se jugent d’eux-mêmes. Mettre un ambassadeur dans le cas de choisir entre le roi et l’interprète autorisé de ses volontés, lui imposer la désobéissance comme un devoir, le transformer en maître de son chef hiérarchique et perdre la France pour sauver la Pologne, quel procédé! Arrivée à ce point de honte, d’indiscipline et de trahison, la diplomatie secrète n’a plus d’excuses.
Elle n’eut pas même celle d’avoir été utile aux Polonais. Elle les perdit alors dans les intrigues contradictoires où elle s’embrouillait elle-même, par la fatalité de ses origines et de sa nature. Sous prétexte de les servir, elle voulait leur imposer un roi, et ne sut pas même leur désigner un candidat unique. Jusqu’en 1756, Louis XV avait recommandé le prince de Conti aux Polonais et formé pour lui avec les Potocki, Branicki, Mokranowski, un parti patriote. Il l’abandonna, en 1757, pour plaire à la dauphine, et appuyer le parti des princes saxons.
Conti lui-même imitait cet abandon: dépité de son échec en Pologne, il cherchait ailleurs une compensation. Il espéra la recevoir des mains de la czarine en Courlande, et lui dépêcha en 1756 l’Écossais Douglas qui, du coup, livra aux Russes la Pologne et les Turcs, ses meilleurs défenseurs. Puis, à son tour disgracié par Louis XV, le prince de Conti rattachait ses dernières espérances à la Pologne, où il reformait, avec Mokranowski, le parti patriotique trahi par l’alliance de Louis XV avec les Saxons et la Russie. A la veille de la mort d’Auguste III, il restait aux yeux des Polonais le candidat autrefois désigné par la France, le champion de leurs libertés. Et pourtant, le candidat de Louis XV, alors, ce n’était plus lui, c’était le frère chéri de la Dauphine, appuyé par les subsides et les agents du roi, le prince Xavier de Saxe, préféré au fils aîné d’Auguste III, en faveur de qui Conti, malgré les efforts du maréchal de Broglie, ne se désista jamais. Quel singulier moyen, pour sauver la Pologne, de l’associer aux intrigues de Versailles, d’y encourager l’anarchie, d’en faire une victime, tour à tour recherchée et trahie, de tous les ambitieux qui approchaient Louis XV28!
[28] Voy. chapitre XIII, p. 425 et p. 430.Lorsqu’on accusait Choiseul, dans l’entourage du roi, en 1760, de sacrifier de vieux alliés à l’amitié de la Russie, il comprenait mieux leurs besoins et leurs intérêts que les agents secrets, leurs pires conseillers. Il voulait, en 1760, les débarrasser de ces intrigues françaises qui compliquaient leur anarchie, de «tous ces envoyés de la cour qui se faisaient de leur ministère une petite souveraineté.» Il espérait décider Louis XV à quitter ce rôle de chef de parti qui ne servait vraiment ni à lui, ni à ses clients. C’était l’abandon, préférable à une intervention stérile pour la France, funeste pour la Pologne. La diplomatie secrète s’y opposa encore. Elle débaucha l’agent de Choiseul à Varsovie, le marquis de Paulmy, fils de d’Argenson, que sa naissance et ses amitiés désignaient à l’attention du parti saxon, comme elle avait débauché Breteuil à Saint-Pétersbourg.
En vain Choiseul essayait-il de se défendre à Versailles contre les intrigues qui dans toute l’Europe s’opposaient à sa politique. Il frappait, en mars 1759, le principal correspondant du Secret, Tercier, premier commis de son ministère. En 1760, il rappelait de Varsovie le confident le mieux renseigné, Durand. En 1762, il trouvait moyen d’envelopper dans la disgrâce du maréchal de Broglie, son frère, le comte, et le faisait exiler à son château de l’Eure, faible châtiment du mal qu’il avait fait à la France. Dans cette lutte, Choiseul ne pouvait avoir le dernier mot. Le vrai coupable lui échappait: Louis XV, avec une patience digne d’une meilleure œuvre, remplaçait aussitôt les courtisans que son ministre frappait, ou demeurait en relation avec eux dans leur exil.
L’échec diplomatique de Choiseul, la nécessité de poursuivre la guerre qui en fut la conséquence, lui inspirèrent, en 1761, une résolution désespérée: elle lui fit encore honneur. Incapable de faire la paix, il abandonna la direction de la politique étrangère, et, réduit à combattre, pour que la guerre fût bien dirigée et sur mer contre l’Angleterre, il prit les ministères de la guerre et de la marine (janvier-octobre 1761). Par ses ordres, des vaisseaux furent mis en construction, des équipages formés avec l’armée de terre et des matelots étrangers, des officiers recrutés dans la marine marchande. A sa voix, la France tout entière se leva pour cette œuvre de défense nationale. On voyait le Canada perdu, Pondichéry occupé, les Antilles menacées et la terre française entamée même par la conquête de Belle-Isle. Les villes, Paris en tête, les États des provinces, les chambres de commerce, les ordres du roi, les banquiers, les particuliers, les femmes dans un même élan, offrirent des vaisseaux à Choiseul. Fallait-il que Louis XV eût réduit ses sujets à cette détresse, pour leur donner enfin conscience de leurs vrais intérêts, et qu’au moment où elle s’éveillait, il ne fût plus possible de les défendre!
Choiseul ne put que sauver l’honneur de la France. Pour faire mieux, il avait fait appel non seulement à la nation, mais à ses alliés naturels, aux Bourbons d’Espagne et d’Italie, à Charles III et à son fils Ferdinand. Il n’avait quitté le ministère des affaires étrangères qu’après avoir conclu avec eux contre les Anglais le Pacte de famille (15 août 1761). Tous ces efforts n’eurent d’autres résultats que de compromettre l’Espagne à son tour. Son empire colonial fut atteint par les Anglais: à la paix de 1763, qui consacra la ruine de ses colonies, la France dut abandonner le peu qui lui en restait dans l’Amérique du Nord, la Louisiane aux Espagnols pour les dédommager de la perte de la Floride. Et, si Pitt n’eût été renversé, on ne peut calculer ce que cette guerre à outrance, poursuivie avec succès par l’Angleterre qui comptait sur Frédéric II, et par la Prusse assurée de la Russie, eût coûté à l’Espagne et à la France. La paix de 1763, si humiliante, mauvaise, parut aux Français, en cet état, un bienfait. Ils ne la reprochèrent pas à Choiseul, et Choiseul sut mériter leur indulgence par l’usage qu’il en fit.
D’abord, il ne l’accepta point comme définitive. Comme pendant la guerre, tous ses regards restèrent tournés, concentrés sur l’Angleterre: «Elle est l’ennemie déclarée, disait-il au roi, de votre puissance, de votre État. Elle le sera toujours. Son avidité dans le commerce, le ton de hauteur qu’elle prend dans les affaires, sa jalousie de votre puissance doivent vous faire présager qu’il se passera des siècles avant de pouvoir établir une paix durable avec cet État.» Disposer la France à lui résister avec succès fut le premier souci de Choiseul. Il reconstitua sa marine et son armée complètement de 1763 à 1766. Il vit avec joie le roi d’Espagne suivre les conseils de son ministre Grimaldi, l’auteur du pacte de 1761, réorganiser aussi sa marine et ses colonies.
«La puissance espagnole, disait Choiseul, est nécessaire à la France,»
aussi nécessaire contre l’Angleterre, sa seule rivale, que des flottes nombreuses et un long repos pour se reconstituer.
Prévoir la guerre contre les Anglais, la préparer avec le concours de l’Espagne, la reculer le plus possible, pour y trouver une vraie revanche, telle fut la pensée de Choiseul jusqu’au dernier jour de son ministère. S’il n’eut pas le moyen, ni l’honneur de la réaliser jusqu’au bout, il eut le mérite de l’avoir indiquée à ses successeurs, d’avoir contribué, après Fleury, à créer une tradition où la France retrouva quelque grandeur. Son ministère fut à la fois pacifique et fécond: d’entreprises, il n’en fit que de limitées, d’utiles. Il donna la Corse à la France (1768), un poste dans la Méditerranée qui lui permit de s’appuyer sur l’Italie et l’Espagne, sans prévoir encore qu’il serait une étape vers l’Afrique.
Point de guerres continentales surtout: l’amitié de l’Autriche pouvait être utile à les prévenir. Il la cultiva, et maria le Dauphin (16 mai 1770) à Marie-Antoinette. Mais il ne voulait pas que la France passât d’un extrême à l’autre, et, après avoir rêvé de ruiner l’Autriche, se livrât à elle aveuglément. L’alliance autrichienne lui paraissait suspecte et précaire, bonne, si elle assurait la paix de l’Allemagne, détestable, si elle devait associer la France aux rancunes de Marie-Thérèse, aux ambitions de Joseph II. Entre l’Autriche et la Prusse, Choiseul recommandait à Louis XV la plus stricte neutralité, de manière à maintenir entre elles une balance, la meilleure garantie qu’il y eût de la paix en Allemagne.
Et c’était l’intérêt des Allemands eux-mêmes, assurés, s’ils ne se combattaient plus, de la paix en Orient, garantis par cette paix contre l’approche de la puissance russe. Choiseul était d’accord avec eux pour souhaiter que les nations placées entre l’Allemagne et la Russie, la Suède et la Pologne restassent anarchiques et faibles. Leur anarchie répondait de leur neutralité. N’y avait-il pas à craindre qu’au contraire, réorganisées par les princes de Saxe ou de Holstein, véritables clients des czars, elles ne devinssent contre l’Europe des avant-postes dangereux de la puissance russe? L’équilibre maintenu entre les partis en Suède et en Pologne, par l’anarchie, c’était la paix assurée en Orient, comme en Allemagne par la balance des principaux États de l’empire désorganisé. Et cette paix générale du continent européen devint, pour Choiseul, la règle essentielle de sa politique, la seule façon de procurer à la France, un jour, une revanche sur l’Angleterre.
Il réussit, pendant sept ans, à la maintenir, et ce ne fut pas sans peine. Au lendemain des traités de 1763, les auteurs habituels de la diplomatie secrète, le comte de Broglie en tête, non contents d’avoir procuré à la France la guerre de Sept ans, imaginèrent de la rouvrir, pour se faire valoir auprès du roi. C’était l’Angleterre qui devait être le théâtre de leurs exploits: il s’agissait d’enlever à Choiseul l’honneur d’une revanche qu’il préparait contre elle avec prudence. Le comte de Broglie imagina de montrer à Louis XV en secret un projet de descente en Angleterre (avril 1763). Il fit envoyer au delà de la Manche un jeune ingénieur, de la Rozière, pour le dresser définitivement sur place. Le secrétaire de l’ambassade française, le fameux d’Éon, était chargé de le guider dans cette mission délicate. Tout en protestant de ses intentions pacifiques, le comte de Broglie non seulement préparait la guerre: il la faisait déjà. Associer aux manœuvres d’un espion militaire le représentant de la France à Londres, c’était jouer un jeu bien dangereux. Un hasard délivra Choiseul de ces brouillons, et la France de ce péril: d’Éon, furieux d’un avancement qu’on lui refusait, se brouilla avec les chefs du Secret, se mit en révolte contre Louis XV, les fit tous chanter. On eût été à deux doigts de la guerre, s’il eût parlé. La leçon ne corrigea ni le roi, ni ses confidents. Elle permit du moins à Choiseul de traiter les affaires d’Angleterre, comme il le voulait.
Quant à celles d’Orient, il n’en fut jamais maître. Il avait désigné le marquis de Paulmy, en 1760, pour suivre et maintenir l’anarchie en Pologne, pour n’y pas permettre la constitution d’une royauté favorable aux vues de la Russie. Paulmy, en 1763, avait laissé les mêmes instructions à son secrétaire, Hennin. Puis, lorsqu’en 1763 la Russie parut s’entendre avec la Prusse pour occuper la république, Choiseul confia à son cousin le comte de Choiseul-Praslin le soin d’appuyer les Czartoriski, qui semblaient prêts à constituer un gouvernement hostile aux adversaires de leur pays: Choiseul-Praslin leur expédia le général Mounet. A chaque démarche nouvelle, les agents officiels, dès leurs débuts, Paulmy, Hennin, Mounet furent débauchés par la diplomatie secrète. Leurs chefs leur commandaient l’abstention pour plaire au roi, en faveur du frère de la Dauphine, le prince Xavier. Ils armaient, contre les Czartoriski, les patriotes clients du prince de Conti, et prolongeaient l’anarchie. Cette anarchie, elle n’était pas seulement à Varsovie, mais à la cour de Versailles. Pour vaincre les adversaires que la France leur suscitait, les Czartoriski persécutèrent les dissidents: Frédéric II et Catherine n’attendaient qu’une occasion. Ils invoquèrent la liberté de conscience pour détruire la liberté de la Pologne.
Pour la sauver, Choiseul fit un dernier effort. Il savait les desseins de la Prusse et de la Russie. Il crut, en 1768, pouvoir les arrêter, sinon par une guerre, du moins par sa diplomatie. Deux ans avant, il avait repris le ministère des affaires étrangères. Par ses ordres, Vergennes et Saint-Priest déterminèrent les Turcs à déclarer la guerre à la Russie (1768). Choiseul espérait encore, en 1770, convaincre les Allemands de la nécessité de résister aux entreprises de Catherine II.
Il n’ignorait pas, sans doute, les menées de Frédéric II, «toujours entraîné par le soin inconsidéré de l’objet du moment,» prêt à sacrifier l’avenir de la Prusse, par un partage, à sa sécurité immédiate. Mais il ne pouvait croire au même aveuglement de la part de Marie-Thérèse. Il la sollicitait de s’allier aux Turcs; il lui envoyait un de ses agents les mieux informés des affaires de Pologne, Durand. C’était à Vienne qu’il organisait, sous sa direction, la résistance des Polonais. Pour donner le temps à la cour impériale de se décider, aux Turcs de vaincre, il faisait passer aux confédérations de l’argent et des chefs, Taulès (1768), de Châteaufort (1769), Dumouriez (1770).
Pas un instant, Choiseul ne songea, d’ailleurs, à mêler directement la France à cette guerre. La Pologne était trop éloignée: c’était aux Allemands menacés par la puissance russe, aux Turcs, à défendre leurs frontières. A Constantinople, comme en Pologne, les Français ne pouvaient faire office que de conseillers. Si leurs conseils eussent été entendus par l’Autriche, comme par les Turcs, les destinées de l’Orient eussent pu être changées. Le Secret du roi avait contribué à ouvrir la crise polonaise: les menées de Frédéric II la fermèrent par le partage de 1772. En France et en Allemagne, l’intrigue détruisit les effets de la politique avisée et prudente de Choiseul. Elle perdit la Pologne qu’il aurait voulu sauver. Il sauva du moins la Suède qui, reconstituée par une paix de dix années, par les soins d’un ministre dévoué à ses intérêts, reprenait conscience de ses destinées, de sa puissance (1772)[29].
[29] Voy. chapitre XIII, p. 433-441.Louis XV seul demeurait incorrigible. Après la mort de Mme de Pompadour (15 avril 1764), il voulut écarter Choiseul pour afficher Mlle d’Esparbès. A chaque chute, il tombait plus bas. En 1768, il afficha Mme du Barry: «Le roi a besoin de maîtresses, disait Choiseul. C’est égal, cette coquine me donne de l’embarras.» Elle lui en donna tant, qu’elle le renversa (décembre 1770). Le comte de Broglie n’avait pas eu honte de solliciter la favorite que Choiseul ne ménageait pas. Il avait pour excuse l’exemple du parti dévot qui s’alliait à elle contre l’ami des philosophes. On intrigua autour de Choiseul jusque dans son cabinet. Le roi lui débaucha son premier commis et l’accusa d’intrigues avec la cour d’Espagne. Il l’exila à Chanteloup enfin, où toute la France le suivit, tandis que le duc de Broglie et le duc d’Aiguillon se disputaient sa succession.
D’Aiguillon l’emporta: heureusement, en réalité, l’héritage glorieux de Choiseul n’était pas pour ces confidents indignes de Mme du Barry. Ils n’eurent pas le temps de le dissiper. Louis XV mourut en mai 1774. La France retrouva dans Louis XVI un roi pénétré de ses devoirs envers elle, de sa dignité, laborieux et suffisamment instruit. S’il ne rappela pas Choiseul, comme la France le lui demandait, il lui donna Vergennes, et le lui conserva jusqu’en 1787.
Comme Choiseul, Vergennes devait sa fortune à la diplomatie secrète. Il y avait trouvé le chemin d’ambassades importantes, en Orient et dans le Nord, guidé par son oncle Chavigny, ami de Dubois, serviteur secret du régent, et plus tard, excellent serviteur de la France. Pour parvenir, Vergennes s’était donné au Secret du roi: parvenu, il se donna tout entier au royaume. C’était lui qui, avant Choiseul, avait jeté les Turcs sur la Russie pour sauver la Pologne; lui encore, en 1772, qui, avant et après la chute de Choiseul, avait, avec Gustave III, sauvé la Suède. Au courant de toutes les grandes affaires de l’Europe, il avait appris, dans sa carrière, comment la France y avait perdu sa place, comment elle devait l’y reprendre. Il connaissait assez le mal que les intrigues de cour lui avaient faites, pour l’en guérir et s’en défier. L’expérience des choses présentes, enfin, l’avait corrigé, depuis longtemps, des erreurs traditionnelles du passé.
La guerre contre l’Angleterre, la revanche salutaire, quand l’heure serait venue, et les circonstances favorables, lui paraissaient une nécessité de premier ordre: «Il faut la faire rentrer dans l’ordre des puissances tributaires où elle a réduit la France, lui ravir l’empire qu’elle prétend exercer dans les quatre parties du monde, avec autant d’orgueil que d’injustice.»
Mais point de guerre en dehors de celle-là: sur le continent, la France n’en devait pas chercher, n’ayant rien à souhaiter. Que pouvait-elle souhaiter, en effet, constituée comme elle l’était, assurée de son unité, de ses frontières, entourée d’États trop faibles pour la menacer, assez forts pour la garantir? «Un roi conquérant, disait Vergennes à son maître, aurait sans doute à regretter cette position, un roi-citoyen s’applaudit de se trouver dans des conjonctures aussi favorables à ses vues pacifiques.» A ce langage, on reconnaît l’élève des philosophes. Au nom de la raison et de la justice, Vergennes condamnait les entreprises ambitieuses des politiques, l’abus de la force, les intrigues de la raison d’État, les conquêtes et les partages. La justice, sans doute, n’est pas toujours le dernier mot des politiques; mais ce qu’elle prescrivait, à la fin du dix-huitième siècle, par un rare bonheur, se trouvait d’accord avec l’intérêt de la France et de l’Europe. Vergennes eut le mérite de le comprendre et de le dire.
Que, suivant la tradition séculaire et condamnée, la France intervînt en Allemagne, dans les Pays-Bas ou en Italie pour se rapprocher de ses frontières naturelles, ce ne pouvait être que pour affaiblir l’Autriche, ou pour la servir et la fortifier. L’affaiblir, à quoi bon? Était-elle encore dangereuse pour la France, et la Prusse ne suffisait-elle pas à la tenir en respect? Ruiner l’Autriche pour quelques conquêtes stériles, c’était enfin livrer l’Allemagne à Frédéric II. L’équilibre des deux grandes puissances allemandes répondait à la France de leur neutralité.
Pour le maintenir, il fallait aussi prendre garde à ne pas affaiblir, à ne pas fortifier l’Autriche. L’alliance autrichienne et la présence de Marie-Antoinette à Versailles garantissaient la France contre les réveils dangereux de son ancienne politique; mais elles l’exposaient aux suggestions intéressées et ambitieuses de la politique autrichienne.
Vergennes était bien résolu à la défendre de ses entraînements ou de ceux de ses alliés. Et il y réussit.
L’exemple que, sur ses conseils, Louis XVI donnait à l’Europe, ne lui était pas moins salutaire. En Orient, les Allemands auraient eu le même intérêt à borner leurs désirs de conquête que la France sur le Rhin et les Alpes. Entourés de puissances faibles qui ne les menaçaient point, ils préféraient aveuglément les sacrifier à la Russie. Engagés dans la politique de partages, par un singulier mélange de peurs et de convoitises, ils n’écoutaient pas les avertissements de la France qui les invitait à soutenir plutôt la Pologne, la Turquie, la Suède. C’était cependant plus juste et plus prudent. «Où en serait l’Europe, s’écriait Vergennes, si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, ce monstrueux système venait à s’accréditer? La sûreté publique serait détruite. L’Europe n’offrirait bientôt plus qu’un théâtre de troubles et de confusion.»
Séduites par les succès et les leçons de Frédéric II, les puissances européennes n’acceptèrent pas cette leçon de sagesse. La France du moins en profita, et la royauté, avant de disparaître, eut le temps de racheter ses fautes envers elle. La révolution d’Amérique leur en fournit l’occasion: c’était l’heure de la revanche contre l’Angleterre, qu’avait prévue Choiseul. «La révolution d’Amérique, disait-il en 1765, remettra l’Angleterre dans l’état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe.» Il ne la croyait pas si prochaine. Au lendemain de sa chute, elle éclatait. «Le moment est venu de venger les puissances maritimes, s’écria Vergennes en 1774, de la suprématie insolente de l’Angleterre.»
Contre l’ennemi, Vergennes allait retrouver, par le seul effet de sa clairvoyance, les principes qui avaient fait la force de la France, au temps de Richelieu, contre la maison d’Autriche. Il attendit que les Américains eussent constitué une nation pour se déclarer en leur faveur (1777). Louis XVI traita «avec eux comme s’ils étaient établis depuis longtemps, dans la plénitude de leurs droits et de leur pouvoir de nation.» Ce n’était pas la guerre de la France contre l’Angleterre seulement: c’était la défense de toutes les nations maritimes contre la tyrannie de l’une d’entre elles. «Cette politique, disait-il avec raison, depuis plusieurs siècles a fait la grandeur, la sûreté et la gloire de cette couronne.»
On en eut la preuve de 1777 à 1783. L’Espagne comprit les intentions de Louis XVI, et s’y associa activement (12 avril 1779). La Hollande secoua (décembre 1780) le joug séculaire des Anglais. Le Portugal l’imitait et, sans prendre parti encore, se rapprochait de l’Espagne par le traité du Pardo (24 mars 1778). L’Angleterre n’avait plus un client en Europe: elle n’y trouva que des ennemis déclarés ou déguisés. Si, en effet, par la neutralité armée (1780), la Russie, la Suède et le Danemark ne l’attaquaient pas, elles l’atteignaient dans ses prétentions les plus anciennes. Elles lui arrachaient la propriété des Océans, et déclaraient que la mer serait, à l’avenir, le patrimoine commun et respecté des nations. Son empire maritime était ruiné.
Son empire colonial menaçait ruine. Les Américains lui enlevaient tout un monde. Hyder-Ali et les Mahrattes (1781) lui disputaient l’Hindoustan, tandis que les Français, Bussy et Suffren, y rentraient victorieux. Les Espagnols reprenaient Minorque, la Floride, menaçaient Gibraltar (1781-1782).
La paix européenne, habilement maintenue par Vergennes, laissait l’Angleterre exposée toute seule aux coups de ses ennemis, si longtemps ses victimes. La politique de Joseph II avait failli, en 1778, allumer un nouvel incendie en Allemagne. La guerre eût éclaté, pour la succession de Bavière, si Louis XVI eût accepté l’offre intéressée de son beau-frère et provoqué la Prusse et la Hollande en occupant les Pays-Bas (1779). La France, en cette occasion, se montra résolue et prudente: elle modéra ses ambitions pour avoir le droit de limiter celles de l’Autriche, et le moyen de se consacrer à la guerre maritime.
La paix de Teschen (1779) fut le prélude et la condition de ses plus beaux succès sur l’Angleterre.
On a beaucoup reproché à Vergennes de n’avoir pas tiré de ces victoires, à la paix de Versailles, en 1783, tout le parti possible, et de l’avoir conclue trop tôt. C’était pourtant, depuis 1738, le premier traité qui ne fût, pour la France, ni stérile, ni désastreux. Il affranchissait et nous rendait véritablement Dunkerque, le Sénégal, des comptoirs dans l’Hindoustan, Minorque et les deux Florides à l’Espagne. L’histoire a prouvé depuis que ces résultats n’étaient pas sans valeur: par le Sénégal, les Français se rouvraient l’Afrique et, de leurs comptoirs de l’Inde et de l’océan Indien, se dirigeaient, deux ans après, vers l’Indo-Chine. Par une guerre plus longue, Vergennes eût peut-être compromis cette œuvre de réparation.
Pour comprendre la paix de 1783 et les motifs qui la dictèrent à ce ministre prudent, il faut, de l’Atlantique, porter ses regards sur l’Orient de l’Europe. Entre Catherine II et l’empereur d’Allemagne Joseph II, s’agitaient, depuis 1780, des projets belliqueux, destinés à bouleverser l’empire turc et, par contre-coup, toute l’Europe. Pour arrêter les projets de la Russie sur la mer Noire, Joseph II, à l’exemple de son émule le roi de Prusse, n’avait rien trouvé de mieux que de s’y associer et de prendre sa part de la Turquie. Pour forcer Catherine II au partage, il entendait exploiter les peurs et les convoitises de la France, comme la Prusse avait exploité, en 1772, celles de l’Autriche. Conseillé par Vergennes, Louis XVI n’entendit pas se laisser exploiter. Mais le moyen de régler cette affaire délicate en Orient, avec une guerre en Occident sur les bras. Pour parler ferme aux Turcs, à la Russie, à l’Autriche, il fallait que la France fût libre. Au mois de septembre 1783, elle concluait la paix avec l’Angleterre. Au mois d’octobre, Louis XVI envoyait à Vienne un ambassadeur, le marquis de Noailles, chargé de déclarer très haut à Joseph II que, s’il n’abandonnait pas ses projets sur l’empire ottoman, il n’avait plus à compter sur l’alliance de la France. La paix de Versailles lui donna les moyens de conserver celle de l’Orient30.
[30] Voy. chapitre XIII, p. 446 et 448.En vain Joseph II, découragé, essaya-t-il encore de troubler alors les affaires d’Allemagne. En 1784, il provoqua les Hollandais dans l’espoir que la France, attirée dans les Pays-Bas, en profiterait pour s’y installer et lui abandonnerait la Bavière. Louis XVI soutint, en effet, les Hollandais, mais avec un parfait désintéressement, leur procura la paix de Fontainebleau et résista aux tentations de son beau-frère.
Cette politique, énergique quand il le fallait, modérée dans le succès, désintéressée sans abandon, «replaça la France au rang dont la faiblesse du règne de Louis XV nous avait fait descendre.» Louis XVI jouissait d’une prééminence conforme à son caractère vertueux, «celle d’un monarque modéré, puissant, pacificateur.» Grâce à Vergennes, il reprenait la vraie tradition de ses grands ancêtres, et y ramenait les Français. Il travaillait à rétablir l’équilibre européen, ce système qui n’était pas un mot, ce groupement des nations faibles, menacées par des voisins puissants, autour de la France également menacée par eux. Il avait achevé l’unité nationale en pratiquant, où il le fallait, la politique des frontières naturelles. Dunkerque n’en était-elle point une, et n’étaient-ils point naturels aussi ces domaines que la France reprenait dans les mondes nouveaux, où elle avait trouvé longtemps richesses et puissance?
Enfin, le plus bel éloge à faire du roi et de son ministre, c’est que l’un avait voulu guérir la France du mal enraciné de la diplomatie secrète, l’autre des maux que lui avaient faits, depuis un siècle, des traditions stériles et dangereuses. Louis XVI avait eu d’autant plus de mérite qu’il avait dû sacrifier à ses devoirs, sur ce point, son affection pour la reine. Marie-Antoinette, plusieurs fois, essaya d’avoir son secret, dirigé par la cour de Vienne, et ne réussit jamais à le lui imposer, ni en 1778, ni en 1784. Vergennes dut combattre: il ne fut jamais sacrifié. Et, quoique ami des philosophes, il eut, de son côté, le mérite de se séparer d’eux lorsqu’ils prêchèrent aux Français l’agrandissement de la Prusse, «la puissance éclairée, l’alliée naturelle de la France,» et la ruine de l’Autriche, «son ennemie traditionnelle.» Entre les intrigues de la cour, et les écarts de l’opinion égarée par les philosophes ou les docteurs en politique; entre Marie-Antoinette, Mably, Raynal et Favier, entre les secrets et les traditions, la France, grâce à Louis XVI et à Vergennes, avait retrouvé sa voie, le chemin de sa grandeur, de ses intérêts et de sa puissance.
Mais les temps approchaient où, par malheur et en tout, la royauté allait avoir à se prononcer entre la reine et la nation. Et de quelque côté qu’elle se rangeât, elle ne devait pas trouver, dans les intrigues de l’une avec l’étranger, dans les traditions et les provocations de l’autre, les éléments d’une politique extérieure vraiment nationale et bienfaisante.
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