Marie; ou, l'Esclavage aux Etats-Unis: Tableau de moeurs américaines
Chapitre II
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Le solitaire réfléchit quelques instants… — Eh bien, oui! dit- il en relevant sa tête qu'il avait inclinée, je vous raconterai l'histoire de ma vie… Je sais combien les hommes sont indifférents aux souffrances d'autrui, et je suis accoutumé à me passer de leur pitié. Ce n'est donc point votre compassion que je veux gagner par le récit de mes maux; c'est un devoir que je vais accomplir… Le devoir seul est assez puissant sur mon âme pour me contraindre à réveiller des souvenirs douloureux, que j'avais résolu d'ensevelir dans un oubli profond. Je suis comme le voyageur téméraire tombé du faîte de la montagne jusqu'au fond du précipice; il a perdu tout espoir de salut… cependant, portant un dernier regard vers les sommets dont il est descendu, il crie le péril aux imprudents qu'il voit s'avancer sur le bord des abîmes.
Le reste du jour, Ludovic parut absorbé dans une profonde méditation; il était facile de juger, par les nuages sombres qui, de temps en temps, venaient obscurcir son front, qu'en repassant par toutes les phases de sa vie, il avait de grandes infortunes à traverser.
Le lendemain, à l'instant où l'aurore reflétait ses teintes roses sur les plus hauts feuillages de la forêt, Ludovic et son hôte sortaient de la chaumière; ils se dirigèrent vers une roche élevée qui dominait l'extrémité du lac. De cette hauteur s'élançait une source jaillissante qui semait dans sa chute mille grains d'une poussière humide et argentée. Ce lac tranquille, ces bois muets, cette onde légère tombant sans bruit comme pour ne point troubler le silence de la solitude, tout dans ce lieu préparait l'âme à de profondes impressions.
Le solitaire et le voyageur s'étant assis au pied d'un cèdre antique, Ludovic raconta en ces termes l'histoire de sa vie.
Les grandes révolutions qui tourmentent les peuples jettent souvent au fond de certaines âmes un trouble profond, qui subsiste longtemps encore après que la surface de la société est devenue tranquille et que le calme est rentré dans le sein des masses.
Comme je naissais, un ordre social, qui comptait quinze siècles d'existence, achevait de s'écrouler… Jamais si grande ruine ne s'était offerte aux regards des peuples;… jamais reconstruction si grande n'avait provoqué le génie des hommes. Un monde nouveau s'élevait sur les débris de l'ancien; les esprits étaient inquiets, les passions ardentes, les intelligences en travail; l'Europe entière changeait de face;… les opinions, les moeurs, les lois étaient entraînées dans un tourbillon si rapide, qu'on pouvait à peine distinguer les institutions nouvelles de celles qui n'étaient plus … L'origine de la souveraineté avait été déplacée; les principes du gouvernement étaient changés; on avait inventé un nouvel art de la guerre, créé de nouvelles sciences; les hommes n'étaient pas moins extraordinaires que les événements; les plus grandes nations du monde prenaient pour chefs des enfants, tandis que les vieillards étaient rejetés des affaires… des soldats sans expérience triomphaient des bandes les plus aguerries; des généraux, qui sortaient de l'école, renversaient de puissants empires;… le règne des peuples était solennellement annoncé; et jamais on n'avait vu les individualités si fortes et si glorieuses… chacun se précipitait dans une arène que la fortune paraissait ouvrir à tous…
J'étais enfant lorsque ces événements se passaient. Un spectacle de misère et de grandeur, de ruine et de création, frappa d'abord mes jeunes regards; des exclamations de surprise, des cris d'admiration, les retentissements de l'airain annonçant des victoires, furent les premiers bruits qui arrivèrent à mon oreille.
J'habitais une demeure écartée des villes; j'y grandissais sous le toit paternel, au sein des affections les plus tendres. Le tumulte qui régnait en Europe ne pénétrait que de loin en loin dans cet asile paisible du vrai bonheur et de toutes les vertus; la vie s'y écoulait douce, mais uniforme; de temps en temps seulement, un journal, la lettre d'un ami, un soldat rentrant dans ses foyers, venaient tout à coup jeter comme une lumière subite sur notre horizon, et nous apprendre que des trônes étaient détruits ou élevés.
Quand ces bruits rares parvenaient jusqu'à moi, ils me plongeaient dans de longs étonnements; ils m'apprenaient que la vie, si monotone autour de nous, avait ailleurs des scènes brillantes; alors je rêvais de gloire, de puissance, de grandeur! la tranquillité de nos existences me paraissait un accident au milieu du mouvement universel.
Il se créait peu à peu au fond de mon âme un monde idéal, enfant de mes rêveries, de mes illusions et de mes impatients désirs, monde gigantesque, que ne pouvait égaler le monde réel, quelque grand, quelque extraordinaire qu'il fût alors… Si j'eusse été placé près de la scène, peut-être eussé-je aperçu les ombres aussi bien que les clartés; voyant agir sous mes yeux les hommes qui gouvernaient les nations, j'eusse été peut-être moins ébloui par une grandeur qui m'aurait paru mêlée de petitesse; j'aurais vu bien des bassesses autour de la puissance, et de larges taches dans un soleil de gloire.
Mais mon isolement rendait plus séduisants tous les prestiges, et plus enivrant encore pour mon imagination le spectacle lointain des mouvements du monde. Ainsi je ne voyais, du vaste théâtre où s'agitait la destinée des peuples, que ce qui pouvait me dégoûter du coin de terre que j'habitais.
Lorsque, tout ému encore par les récits qui avaient fait bondir mon coeur, je retombais au milieu du calme profond de notre retraite; quand, après avoir roulé dans mon esprit les plus vastes pensées, je me sentais ramené aux paisibles intérêts des champs… j'éprouvais un insurmontable ennui, et sentais une répugnance que, depuis, je n'ai jamais pu vaincre pour le tranquille bonheur dont j'étais le témoin: non que je fusse insensible à l'ordre et à la moralité dont l'intérieur de la famille m'offrait le touchant spectacle. J'étais souvent ému à l'aspect des bonnes oeuvres qui se faisaient sous mes yeux; car jamais un malheureux n'était repoussé de notre demeure, et je voyais le pauvre s'éloigner en nous bénissant; mais je sentais chaque jour qu'il me fallait quelque chose de plus encore. Je prenais à mon père ses vertus; au monde que j'entrevoyais, sa grandeur; je mêlais ces deux choses, j'en faisais un ensemble délicieux, enivrant. Bientôt elles s'unirent si intimement dans ma pensée, que je ne pouvais plus les séparer. Je n'eusse point voulu de gloire sans vertus; mais la vertu sans gloire me paraissait terne.
Enfin les portes du monde s'ouvrirent pour moi…, je me précipitai dans l'arène.
Déjà tout y était changé; la paix régnait en Europe; ce n'était point le calme du bien-être, mais l'immobilité qui suit une violente convulsion. Les peuples n'étaient pas heureux; ils étaient las et se reposaient… De vastes ambitions, d'impétueux désirs, quelques nobles enthousiasmes, s'agitaient encore à la surface de la société; mais tous ces élans n'avaient plus de but… Tout d'ailleurs s'était rapetissé dans le monde, les choses comme les hommes. On voyait des instruments de pouvoir, faits pour des géants, et maniés par des pygmées, des traditions de force exploitées par des infirmes, et des essais de gloire tentés par des médiocrités. Au siècle des révolutions avait succédé le temps des troubles; aux passions, les intérêts; aux crimes, les vices; au génie, l'habileté; les paroles, aux actes. Je trouvai une société où tout semblait encore transitoire, et où rien cependant ne remuait plus; une sorte de chaos régulier, époque sans caractère déterminé, placée entre la gloire qui venait de mourir, et la liberté qui allait naître… On ne s'élançait plus au pouvoir d'un seul bond, comme au temps de mon enfance; on n'y marchait non plus progressivement, comme dans les siècles qui avaient précédé; il existait dans le gouvernement de certaines règles qui, après avoir été opposées aux talents, cédaient sans effort sous l'intrigue.
J'abordai ce nouveau théâtre, plein de vastes pensées et d'immenses désirs: un coup d'oeil me suffit pour découvrir combien peu j'y convenais.
Mes passions étaient profondes et pures: mais, depuis trente années, mille autres avaient feint d'en sentir de pareilles, ou abusé de celles qu'ils éprouvaient réellement; on ne croyait plus à la sincérité des grandes ambitions, et tout le monde les redoutait. Après avoir si longtemps nourri des espérances sans bornes, et m'en être enivré dans la solitude, je fus presque obligé de les dérober aux regards des hommes.
J'avais conçu des projets de réforme politique… mais alors on avait horreur des innovations.
De même que les esprits inquiets étaient troublés par des souvenirs de gloire, la société, corps froid et prudent, était glacée par des souvenirs de sang; elle aimait sa léthargie, voyant dans le réveil un péril, et dans tout mouvement une crise mortelle.
Comment d'ailleurs parvenir à exercer sur elle et sur sa marche quelque influence?
J'essayai d'embrasser un état qui pût me mener au pouvoir… mais je découvris bientôt encore la vanité de ce projet. Pour suivre avec avantage ce qu'on appelle une carrière, il faut l'envisager comme l'intérêt unique de son existence, et non comme le moyen d'atteindre à un but plus élevé. L'exercice d'une profession impose mille devoirs minutieux auxquels ne saurait se soumettre celui qui poursuit une grande pensée. L'impatience de réussir suffirait pour empêcher le succès.
Je ne saurais vous dire quels étaient les tourments de mon esprit, lorsque, plein d'idées vastes, j'étais condamné à me renfermer dans le cercle étroit d'une spécialité; après avoir longtemps considéré les objets dans leur ensemble, il me fallait descendre dans mille détails, et traiter des cas particuliers, à la place des grandes questions que j'avais méditées toute ma vie. Je faisais des efforts inouïs pour tirer une idée générale d'un fait; mais alors j'oubliais le fait pour l'idée, l'application pour la théorie: je devenais impropre à mon état… Une autre fois, je parvenais à emprisonner mon esprit dans les limites d'une question spéciale… mais ici je sentais mon intelligence se rétrécir, en même temps que je perdais l'habitude de généraliser ma pensée; et je m'arrêtais devant la crainte de devenir impropre à mon avenir.
Plein de dégoût et d'ennui, je me retirai des affaires: j'étais d'ailleurs enclin à penser que, de notre temps, la droiture du coeur et la fixité des principes sont des obstacles au succès.
Le vide dans lequel je tombai ne saurait se décrire. À l'instant où j'avais cru atteindre le but, je l'avais vu s'éloigner de moi davantage… Cependant mes passions me restaient; elles ne me laissaient point de repos. Je jetais autour de moi des regards inquiets… j'observais la scène, espérant toujours qu'elle changerait; mais elle ne m'offrait qu'un spectacle monotone de petits personnages, de petites intrigues, et de petits résultats…
Un événement inattendu vint tout à coup ranimer mon énergie languissante, et sourire à mon imagination. C'était en l'année 1825; la Grèce esclave avait murmuré des paroles de liberté… je vis là le parti de la civilisation contre la barbarie.
Plein d'un saint enthousiasme, je courus vers la patrie d'Homère. Mouvements poétiques d'une jeune âme, que vous êtes nobles et impétueux! Hélas! pourquoi ne rencontrez-vous, dans vos élans sublimes, que déceptions et mensonges? J'ai scellé de mon sang la cause de la liberté… j'ai vu le triomphe des Grecs, et je ne sais pas à présent quels sont les plus vils des vainqueurs ou des vaincus. Il n'y a plus de Grecs esclaves des Musulmans; mais toujours voués à la servitude, ceux-là n'ont gagné que le triste privilège de se fournir de maîtres et de tyrans.
Que me restait-il à faire sur cette terre de souvenirs et de tombeaux? Que demander aux ruines d'Athènes et de Lacédémone?
Des cris de désespoir? — Byron, génie infernal, les exhala dans un céleste langage.
Des soupirs religieux? — Un pieux pèlerin les a recueillis, et l'univers écoute encore dans une sainte émotion la voix du chantre divin d'Eudore et de Cymodocée.
Alors, sans pensée, sans intérêt, sans but, je pris ma course au hasard… La nature offrit à mes yeux deux grandes choses: l'Océan et les montagnes. L'art eut aussi sa merveille à me montrer: il me conduisit devant Saint-Pierre de Rome.
En présence de ces magnifiques créations, j'éprouvais de sublimes extases. Je ne sais pourquoi je n'ai jamais regardé la mer sans fondre en larmes: y a-t-il dans cette image de l'immensité quelque chose qui confonde la misère de l'homme? Cette grande scène, où s'agitent les tempêtes, où se consomment les naufrages, figure-t- elle à nos yeux l'écueil où l'âme se brise, et l'abîme où se perd la pensée?
Les montagnes causent une impression plus grave; leur front superbe, en aspirant au ciel, imprime à l'âme une impulsion religieuse; elles sont comme le marchepied donné à l'homme pour monter vers Dieu. Oh! que la Divinité aurait un magnifique autel, si la basilique de Saint-Pierre couronnait la cime du Mont-Blanc!
Mon pèlerinage ne fut pas de longue durée… L'Europe ennuie le voyageur parce qu'on y voyage depuis deux mille ans.
En vain je visitais les sites les plus pittoresques, les retraites les plus sauvages, les palais les plus merveilleux… je ne faisais que passer là où mille autres avaient passé avant moi. Pas une terre qui n'ait été foulée aux pieds; pas une beauté de la nature qui n'ait été analysée; pas un chef-d'oeuvre de l'art qui n'ait excité des admirations. Le voyageur de nos jours n'a plus rien à faire, ni rien à penser; ses opinions, comme ses sentiments, lui sont annoncées d'avance; il faut qu'il pleure ici; que, plus loin, il soit saisi d'enthousiasme; il passe ainsi par la voie qu'ont suivie ses devanciers, à travers une multitude de vieilles impressions et d'émotions de commande.
Je ne rencontrai d'ailleurs chez les autres peuples d'Europe rien qui m'enchaînât au milieu d'eux: ils sont aussi vieux et encore plus corrompus que nous.
De retour en France, j'y retrouvai mes premiers ennuis. Que faire? où aller? — Revenir à la maison paternelle? j'étais moins que jamais propre à en goûter le bonheur; car les obstacles accumulés sur mes pas, au lieu de me désenchanter, n'avaient fait qu'irriter mes passions.
Me faudrait-il vivre éternellement dans une société où j'étais sûr de ne point trouver l'existence que j'avais rêvée!
Alors s'offrit à mon esprit l'idée de passer en Amérique. Je savais peu de choses de ce pays; mais chaque jour j'entendais vanter la sagesse de ses institutions, son amour pour la liberté, les prodiges de son industrie, la grandeur de son avenir. C'était de l'Occident, disait-on, que désormais viendrait la lumière, et puis je pensais comme vous: «On trouve en Amérique deux choses qui ne se rencontrent point ailleurs: une société neuve, quoique civilisée, et une nature vierge…»
Je regardai ce projet nouveau comme une inspiration divine envoyée au secours de mon infortune.
Combien fut douce alors la lumière qui pénétra dans mon âme, et vint me découvrir un monde égal à mes plus beaux rêves!
Avec quel enthousiasme je me précipitai vers cette chance d'avenir! je passai tout à coup de l'abattement à l'énergie, et sentis renaître en moi toutes les forces morales que donne le retour inattendu d'une espérance abandonnée.
Un mois après j'étais à Baltimore.
Chapitre IV
Intérieur d'une famille américaine
Je choisis Baltimore de préférence aux autres villes d'Amérique, assuré que j'étais d'y trouver un ami, Daniel Nelson, auquel ma famille avait, dans une occasion importante rendu quelques services.
Le jour où j'entrai chez Nelson fut celui qui décida de mon sort. Je dois donc vous faire connaître cet Américain.
Son premier abord n'était point agréable: un maintien sévère, un langage froid, des formes rudes telle était l'apparence extérieure de son caractère; mais cette grossière écorce cachait des vertus d'un grand prix; il était juste envers ses semblables, charitable au malheureux, et doué d'une fermeté d'esprit, que je n'ai jamais rencontrée dans un autre homme; il possédait encore une qualité que j'admirai d'autant plus en Amérique, que je l'avais moins vue en France: c'était de ne rien dire sans réflexion, et de ne jamais parier des choses qu'il ne savait pas [13].
Habituellement calme dans ses discours, Nelson avait quelques passions sous l'influence desquelles sa froideur s'animait. La première, c'était un orgueil national poussé jusqu'au délire; il ne parlait qu'en termes magnifiques de la sagesse et de la grandeur du peuple américain, Sa seconde passion était une haine: il détestait les Anglais [14]; enfin, spectateur ardent de la communion presbytérienne, Nelson nourrissait dans son âme un sentiment voisin de l'inimitié contre les catholiques et les unitaires, reprochant aux premiers de croire tout, et aux autres de ne rien croire.
J'aperçus dans le caractère de Nelson un dernier trait qui me frappa: quoiqu'il vécut dans une société où tout le monde a des esclaves [15], il ne voulut jamais en posséder aucun; il avait acheté dans la Virginie deux nègres, qu'il s'était empressé d'affranchir dès leur arrivée dans le Maryland, et dont il avait fait ses domestiques. L'un d'eux, nommé Ovasco, avait pour son maître un attachement qui ressemblait à un culte, et dont plus tard j'admirai les effets.
Fixé depuis plusieurs années à Baltimore, Nelson occupait dans cette ville une haute position sociale; il avait d'abord trouvé dans le commerce une source féconde de fortune et de crédit. Alors il menait un train brillant; sur un riche équipage, ses armes étaient peintes, avec cette devise: «Ubi libertas, ibi patria.» La même inscription avait été gravée, sur le cachet dont il scellait toutes ses lettres, et sur lequel on lisait aussi: «John Nelson, 1631.» C'était le nom du chef de sa famille, et la date de son émigration en Amérique. Nelson se plaisait à parler de cette antique origine, et de ceux de ses aïeux dont le nom avait laissé d'honorables souvenirs parmi les Américains.
Cependant des idées d'ambition lui étant venues, il évita toutes les apparences du luxe et de la richesse, afin de se rendre populaire, et fut élu membre de la législature du Maryland; il obtint d'ailleurs successivement tous les titres honorifiques auxquels peut aspirer un citoyen influent des États-Unis: membre de la société historique, président de la société biblique [16], de la société de tempérance [17], de la société de colonisation [18], inspecteur du pénitencier et de la maison de refuge; il était, de plus, anti-maçon [19].
Il aspira longtemps à devenir membre du congrès, mais, ayant échoué dans les dernières élections, il abandonna subitement toutes ses prétentions politiques, et, se tournant vers un autre objet, il se fit recevoir ministre d'une église presbytérienne.
Lorsque j'arrivai chez Nelson, je le trouvai entouré de ses deux enfants, Georges et Marie.
Le premier, à l'âge de vingt ans, portait sur un front élevé l'empreinte d'un caractère noble et ferme; son âme droite se peignait dans la franchise de son regard. Je me sentis d'abord attiré vers lui, et lui vers moi… bientôt une étroite amitié justifia nos sympathies.
Sa soeur, plus jeune que lui, me parut d'une éclatante beauté; mais à l'époque de mon arrivée à Baltimore, je ne fis que l'apercevoir. Elle ne se montrait point dans le monde, où j'allais sans cesse; et je la voyais à peine chez son père, dont j'évitais la société.
J'ai su plus tard apprécier Nelson et sa famille; mais j'avoue que la rigidité de ses principes m'avait d'abord éloigné de lui: il gardait dans toute leur austérité les moeurs des puritains de la Nouvelle-Angleterre [20]. Soir et matin, ses enfants et ses domestiques étant rassemblés, il leur faisait la prière en commun; chaque repas était également précédé d'une invocation dans laquelle il demandait au Ciel de bénir les mets et les fruits servis sur la table.
Quand venait le dimanche [21], c'était tout un jour de recueillement et de piété.
Le moindre amusement était interdit, et le temps qu'on ne passait point à l'office religieux s'écoulait silencieusement dans la lecture et la méditation de la Bible. Cette rigide observance du saint jour était la même par toute la ville; cependant Nelson ne cessait d'accuser Baltimore d'irréligion et d'impiété: «Le Maryland, disait-il est bien loin de valoir la Nouvelle- Angleterre, cette patrie des bonnes moeurs et de la religion. Du reste, ajoutait-il, les principes de la morale se relâchent tous les jours dans ce pays, et la Nouvelle-Angleterre elle-même ne se préserve point de la corruption générale. Croiriez-vous, me disait-il avec l'accent d'une douleur profonde, qu'on n'arrête plus les personnes qui voyagent le dimanche [22], et que la malle- poste elle-même, qui porte les dépêches du gouvernement central, circule pendant le jour du Seigneur [23]? Si ce progrès funeste ne s'arrête pas, c'en est fait, non-seulement de nos moeurs privées, mais encore des moeurs publiques: point de moralité sans religion! point de liberté sans le christianisme!
Comme il voyait dans l'expression de ma physionomie bien moins d'indignation que d'étonnement: Je sais, me dit-il, que la France est une terre d'immoralité; tout le mal vient du papisme. Les catholiques ont tellement enveloppé le christianisme de formes matérielles, qu'ils ont perdu de vue le principe moral qui en est l'âme. Mais l'oeuvre de la réforme s'achèvera, la France sera religieuse quand elle sera protestante [24].»
Ce zèle ardent pour les choses immatérielles s'alliait, chez Nelson, à des sentiments d'une tout autre nature: son amour pour l'argent était incontestable; il était rare qu'après nous avoir entretenus des intérêts de son église et de ses méditations religieuses, il n'engageât pas quelque discussion sur le meilleur système de banque à fonder, sur les escomptes, sur le tarif, sur les canaux et les routes en fer. Son langage, ses souvenirs de commerce et de fortune, dénotaient une passion pour les richesses qui, poussée à un certain point, prend le nom de cupidité; singulier mélange de nobles penchants et d'affections impures! J'ai trouvé partout ce contraste aux États-Unis: deux principes opposés luttent incessamment ensemble dans la société américaine; l'un, source de droiture; l'autre, de mauvaise foi.
Au milieu d'idées et de sentiments tous nouveaux pour moi, ma première impression fut une répugnance, et, persuadé que la scène qui s'offrait à mes yeux, dans un étroit espace, ne me donnait point le type de la société américaine, je résolus, peu de jours après mon arrivée, de voir Nelson aussi rarement que je le pourrais sans manquer aux convenances, et de chercher dans le grand monde, où je tâcherais de me répandre, des relations qui me convinssent mieux. Le fils de Nelson, Georges, qui seul, dans cette maison, avait dès le premier jour gagné mon coeur, me présenta chez les personnes les plus considérables de la cité. Pendant le jour, nous visitions ensemble la ville, ses établissements publics et ses monuments; nous assistions aux assemblées politiques; nous pénétrions dans les clubs; les environs de la ville nous fournissaient de charmantes promenades; j'aimais surtout la baie de Baltimore, qui me rappelait celle de Naples; là chaque impression me valait un souvenir. Souvent, abandonnant ma barque au caprice des vents, et mon âme à ses rêveries, je croyais, aidé de l'illusion de mes sens et des infidélités de ma mémoire, respirer encore sous le beau ciel de l'Italie; parfois une colonne de vapeur noirâtre, sortie des flancs d'un navire, s'élevait dans les airs, et, se dessinant sur l'horizon par-dessus la cime des montagnes, dont elle semblait sortir, figurait à mes yeux le cratère fumant du Vésuve. D'où me venait ce penchant à me ressouvenir d'un pays qui m'avait donné tant d'ennuis, si peu de joies? Ne serait-ce pas qu'un charme secret se cache dans les souffrances du passé? il nous reste d'elles le sentiment de les avoir vaincues; et, quand on est encore infortuné, c'est un bien que de penser à des malheurs qui ne sont plus.
Au déclin du jour, Georges et moi, nous cherchions, dans les brillantes réunions du monde, des distractions et des plaisirs. C'était la saison des fêtes: les bals, les concerts, se succédaient non interrompus.
Je portais un regard avide et impatient sur cette société dont on parle tant en Europe, et que l'on connaît si peu! Je crus voir au premier coup d'oeil que je n'y trouverais rien de ce que j'y cherchais.
Les États-Unis sont peut-être, de toutes les nations, celle dont la direction donne le moins de gloire aux gouvernants. Nul n'est chargé de la conduire; elle a besoin de marcher seule. Le maniement des affaires n'y dépend point de quelques hommes, il est l'oeuvre de tous. Là les efforts sont universels, et toute impulsion particulière nuirait au mouvement général. Dans ce pays l'habileté politique ne consiste pas à agir, mais à s'abstenir et à laisser faire. C'est un grand spectacle que celui de tout un peuple qui se meut et se gouverne lui-même; mais nulle part les individus ne sont aussi petits.
Je crois aussi qu'aucun pays n'est plus étranger que les États-Unis aux grandes entreprises et aux crises politiques qui mettent en relief le mérite d'un homme, son génie, sa supériorité sur ses concitoyens. Les Américains n'ont point de guerre à soutenir, parce qu'ils n'ont point de voisins; et l'intérieur du pays n'est point sujet aux grandes perturbations, parce qu'il n'y a point de partis [25]. Quelles occasions de gloire reste-t-il, quand on n'a pas à sauver son pays de l'anarchie, ni à protéger son indépendance contre les attaques de l'étranger.
Les États-Unis font cependant de grandes choses: leurs habitants défrichent les forêts de l'Amérique, et répandent ainsi la civilisation européenne jusqu'au fond des plus sauvages solitudes; ils s'étendent sur la moitié d'un hémisphère; leurs vaisseaux portent sur tous les rivages leur nom et leurs richesses; mais ces grands résultats sont dus à mille efforts partiels, qu'aucune puissance supérieure ne dirige, à mille capacités médiocres qui n'appellent point le secours d'une plus haute intelligence.
Cette uniformité, qui règne dans le monde politique, se retrouve également dans la société civile. Les relations des hommes entre eux n'ont qu'un seul objet, la fortune; un seul intérêt, celui de s'enrichir. La passion de l'argent naît chez les Américains avec l'intelligence, traînant à sa suite les froids calculs et la sécheresse des chiffres; elle croît, se développe, s'établit dans leur âme, et la tourmente sans relâche, comme une fièvre ardente agite et dévore le corps débile dont elle s'est emparée. L'argent est le dieu des États-Unis, comme la gloire est le dieu de la France, et l'amour celui de l'Italie.
C'est l'intérêt et non la moralité qui rend les Américains amis de l'ordre; ils poursuivent gravement la fortune.
Ils ne sont pas vertueux, ils ne sont que rangés; la société des États-Unis refroidit l'enthousiasme sans inspirer le respect.
Peu séduit de ce premier aperçu, je m'éloignai du monde et de ses fêtes; je résolus d'approfondir, dans la retraite, les moeurs et les institutions d'un peuple dont les salons ne me montraient que la superficie; fatigué de mouvement et du bruit, j'aspirai à l'isolement et me sentis attiré vers Nelson par l'austérité même de moeurs qui m'avait éloigné de lui.
À l'instant où mes réflexions sur l'Amérique me jetaient dans l'abattement, en me prouvant une déception nouvelle, et comme je voyais fuir encore devant moi le but auquel j'avais rattaché mes dernières espérances, une passion, dont je ne soupçonnais point la puissance, vint s'emparer de mon âme.
Je n'avais jamais aimé en Europe, et, après avoir vu les femmes d'Amérique, je ne redoutais plus le joug d'un sentiment que j'avais toujours regardé comme une faiblesse et comme un obstacle aux grands desseins. Cependant un tendre penchant était destiné à renouer les liens de mon existence brisée, et allait devenir l'unique intérêt de ma vie.
Chapitre V
Marie
Depuis mon arrivée à Baltimore, je voyais chaque jour la fille de Nelson; mais je ne la connaissais pas. Témoin de sa beauté, je ne savais rien de son coeur; à peine avais-je entendu sa voix. Elle me montrait une froideur qui me paraissait dépasser la retenue de son sexe; cependant je ne pouvais m'en offenser, la voyant également indifférente au monde et à ses fêtes. Douée de cet enchantement des charmes extérieurs qui assure aux femmes tant d'empire, elle n'en essayait point la puissance. Il y avait dans sa réserve de l'humilité et presque de l'abaissement; et si l'innocence n'eût été marquée sur son front, on eût pensé que le travail intérieur d'un remords attaché à sa conscience lui donnait un sentiment intime de dégradation.
Au sortir des salons américains, j'étais si rassasié de coquetterie qu'une femme simple et sans calcul fut habile à me charmer. À mes yeux son plus grand art de me plaire était de n'en point montrer le désir; bientôt mon attention éveillée découvrit en elle des talents et des vertus si rares que je ne pus me rendre compte de mon premier sentiment d'indifférence, et, en trouvant sous le toit de mon hôte ce trésor que j'avais failli délaisser, je pris en pitié la prudence de l'homme qui souvent poursuit au loin le bonheur dont il a près de lui la source.
Nelson et son fils donnaient toutes les heures du jour aux affaires; Marie les consacrait à des soins secrets dont je fus longtemps à pénétrer le mystère; le soir, à l'heure du thé, nous étions toujours réunis; alors Nelson nous lisait avec emphase les articles de journal dans lesquels l'Amérique était louée sans mesure; je l'entendais répéter chaque jour que le général Jackson était le plus grand homme du siècle, New York la plus belle ville du monde, le Capitole [26] le plus magnifique palais de l'univers, les Américains le premier peuple de la terre.
À force de lire ces exagérations, il avait fini par y croire [27].
Tout Américain a une infinité de flatteurs qu'il écoute; il est flatté, parce qu'il est le souverain; il prend toutes les flatteries, parce qu'il est peuple. Ses courtisans annuels sont ceux qui, à l'époque des élections, l'encensent pour obtenir ses suffrages et des places; ses courtisans quotidiens sont les journaux qui, pour gagner des abonnés et de l'argent, lui débitent chaque matin les plus grossières adulations. J'eus plus d'une fois, dans le cours de nos entretiens, l'occasion de reconnaître qu'un Américain, si forte que soit la louange donnée à son pays, n'en est jamais pleinement satisfait; à ses yeux, toute approbation mesurée est une critique, tout éloge restreint est une injure; pour être juste envers lui, il faut manquer à la vérité.
Ces conversations, dans lesquelles je ne répondais jamais à toutes les exigences de l'orgueil américain, m'embarrassaient toujours. Il me tardait aussi d'en voir le terme, parce qu'elles étaient d'ordinaire suivies de plus doux entretiens; mais leur fin se faisait quelquefois attendre longtemps. On ne cause point aux États-Unis comme en France: l'Américain discute toujours; il ignore cette façon légère d'effleurer la surface des questions dans un cercle de plusieurs personnes, où chacune place son mot, brillant ou terne, pesant ou léger; où celle-ci termine la phrase commencée par une autre, et dans lequel on aborde tout, excepté la profondeur des sujets. En Amérique, ou ne vise pas à l'esprit, on raisonne: aussi la conversation n'est-elle jamais générale; elle se fait toujours à deux. Suivant cette coutume, Marie et Georges restaient étrangers à mes discussions avec Nelson, de même que celui-ci ne prenait aucune part aux entretiens que j'avais ensuite avec Georges et Marie. Habituellement, Nelson commençait la soirée en demandant à sa fille s'il avait paru quelque ouvrage nouveau; car, aux États-Unis, les hommes ne lisent rien; ils n'en ont pas le temps: ce sont les femmes qui se chargent de ce soin; elles rendent compte de toutes les publications politiques et littéraires, soit à leur père, soit à leur époux, et mettent ceux- ci à même d'en parler comme s'ils les connaissaient. Nelson priait ensuite Marie de faire de la musique.
La jeune fille éprouvait quelque gêne de ma présence; cependant, comme son père avait coutume de ne point l'écouter, elle pouvait croire que je ne serais pas plus attentif. En général, dans les salons américains, quand la musique commence, c'est le signal de la conversation. J'avoue que j'étais d'abord peu curieux d'entendre Marie: la plupart des Américaines sont au piano comme des automates; elles ont pris trois mois de leçons; elles retiennent par coeur une valse et une contredanse; quand on les prie de jouer, elles courent à leur piano, et, sans prélude, répètent en toute hâte le peu qu'elles ont appris, semblables à ces enfants qui savent une fable, et la débitent à tous venants sans la comprendre.
Toutes les femmes de ce pays apprennent la musique; mais presque aucune ne la sent; elles en font par mode, et non par goût. «Nous aimons la musique comme les enfants aiment le bruit,» me disait un Américain. Si, au milieu de ce monde insensible, quelque harmonie veut éclore, elle est étouffée dans son germe par l'atmosphère froide et sourde dont elle est environnée, comme un son meurt en naissant sur une terre plate qui n'a point d'écho.
Quelle fut ma surprise lorsque j'entendis la voix de Marie se mêler, touchante et harmonieuse, tantôt aux accords brillants d'une harpe, tantôt aux douces modulations d'un piano, lorsque je vis ses doigts se jouer, pleins de grâce et de légèreté, sur les cordes de l'une et sur l'ivoire de l'autre!
Après avoir traversé des contrées arides, sauvages, monotones, de longs déserts de sable sous un soleil brûlant, si le voyageur rencontre par accident un frais vallon, où coule une eau murmurante, où la verdure sourit à ses regards, enivre ses sens de doux parfums, et lui donne d'épais ombrages, il s'arrête enchanté dans ce lieu charmant, s'y repose avec délices, et, sentant revenir la force à ses membres, la joie à son coeur, il croit trouver réunis dans cet étroit asile tous les trésors et toutes les beautés de la nature.
Telle fut l'impression que j'éprouvai lorsque, dans la société froide d'Amérique, j'entendis résonner une touchante mélodie.
Tout est renfermé dans une belle musique: imagination, poésie, enthousiasme, sensibilité, puissance de génie, tendresse de coeur, chant de gloire, soupirs d'amour!
L'harmonie fait rêver; mais ce n'est pas une rêverie à vide … Ces sons qui retentissent à mon oreille n'ont point de corps; c'est quelque chose de plus que la pensée, et qui est différent de la parole: c'est une voix mystérieuse qui ne s'adresse qu'à l'âme. Que signifie son langage? Je ne puis le dire, mais je le comprends.
Ma passion pour la musique n'est pas seulement un goût frivole: je l'aime aussi par raison; je lui dois la seule bonne mémoire qui me reste, et l'on a surtout besoin de mémoire quand on n'est heureux que dans le passé. Chaque jour efface de mon esprit quelques-uns de mes souvenirs; cependant il est des événements que je n'oublierai jamais: ce sont ceux qu'une impression de musique me rappelle. Il existe chez moi un tel rapport entre la note et le fait contemporain, qu'avec l'accord je retrouve l'idée; quelquefois le refrain d'une vieille chanson nationale me reporte subitement dans ma patrie… il me semble que je rentre au foyer paternel… que j'y revois ma bonne mère, que je sens ses embrassements, ses caresses, et mes yeux se mouillent de pleurs.
Souvent, à Baltimore, Marie chantait une romance dont le souvenir seul me trouble l'âme.
Quelquefois elle improvisait; alors je ne sais quelle faculté extraordinaire se révélait en elle… Cette jeune fille si simple, si modeste, devenait tout à coup grande et impérieuse; elle commandait l'émotion dont elle était animée; elle et son luth ne faisaient plus qu'un; les notes semblaient des soupirs de sa voix. Je craignais qu'elle n'exhalât son âme dans un élan d'enthousiasme. Elle réunissait à la fois le génie qui crée, le talent qui exécute, la grâce qui embellit.
En écoutant Marie, je sentis qu'il existait encore dans mon coeur une source de douces jouissances et de vives impressions qui jusqu'alors m'étaient inconnues.
Dès que je pouvais échapper à Nelson, je m'approchais de sa fille. Non loin d'elle se tenait Georges, silencieux, qui la contemplait dans une extase de tendresse et d'admiration; son amitié pour sa soeur était touchante et l'emportait sur toutes ses autres affections.
Pendant longtemps Marie parut importunée des rapports qui s'établissaient entre elle et moi; elle était ingénieuse à briser nos entretiens et à les rendre plus rares; elle s'affligeait surtout des expressions de mon enthousiasme; la peine qu'elle montrait n'était pas le manége de la fausse modestie qui repousse un éloge pour s'attirer de nouvelles louanges; sa douleur était trop profonde pour être feinte. Pendant que je l'applaudissais, son regard semblait me dire: «Votre admiration cesserait bientôt si vous saviez ce que je suis.»
Comment retracerai-je à vos yeux les émotions de ces soirées écoulées sans bruit et sans éclat dans l'intérieur modeste d'une famille vertueuse, où je sentis naître en moi le germe de la plus violente comme de la plus douce passion qui jamais ait régné sur mon âme?
Marie venait d'atteindre sa dix-huitième année; l'ensemble de ses traits formait une harmonie charmante, mélange de tons énergiques et tendres, dans lequel les douces notes prévalaient; son regard était mélancolique et touchant comme une rêverie d'amour; et cependant on voyait briller dans ses grands yeux noirs une étincelle du soleil ardent qui brûle le climat des Antilles; son front s'inclinait, courbé par je ne sais quelle douleur; et sa taille pleine de grâce s'appuyait sur sa dignité naturelle, comme la frégate légère se balance mollement sur le flot qui la soutient.
Elle réunissait en sa personne tout ce qui séduit dans les femmes américaines, sans aucune des ombres qui ternissent l'éclat de leurs vertus. On l'eût prise pour une Européenne aux passions ardentes, à l'imagination vive, Italienne par les sens, Française par le coeur; et cette femme, Américaine par sa raison, vivait au sein d'une société morale et religieuse!
J'avais vu quelquefois ses yeux se mouiller de pleurs au récit d'une action généreuse, à la voix lamentable d'un malheureux, au charme d'une touchante harmonie, mais un hasard fortuné vint me révéler toute la bonté de son coeur.
Chapitre VI
L'Alms-House de Baltimore
J'avais remarqué que souvent, à la même heure du jour, Marie sortait seule. Ce fait n'avait en lui-même rien qui pût me surprendre, l'usage américain permettant aux jeunes filles de parcourir la ville sans être accompagnées, soit pour se promener, soit pour visiter leurs amies; mais ce n'étaient point les promenades publiques qui attiraient Marie, car je ne l'y voyais jamais; et comme elle ne recevait aucune visite, il n'était pas vraisemblable qu'elle en eût à faire. En réfléchissant aux longues heures de son absence, je ne pus me préserver du soupçon qu'elles étaient consacrées à un tendre intérêt du coeur… Mon amour pour Marie me fut révélé par un sentiment jaloux.
Un jour, l'ayant vue s'éloigner à l'heure accoutumée, j'éprouvai je ne sais quelle agitation intérieure, que je pris pour la voix d'un sinistre pressentiment: où est l'homme fort qui, dans ses tourments d'amour, n'a jamais connu la faiblesse d'un mouvement superstitieux? Je m'imaginai que la douleur secrète dont mon âme était saisie m'avertissait d'un malheur affreux et présent; la tête pleine de fantômes et le coeur de passions, je m'élançai sur les traces de Marie; mais déjà elle avait disparu… Je m'arrêtai pensif et troublé… j'eus honte alors du vil espionnage auquel je me livrais; au lieu de poursuivre mes recherches dans la ville, j'entrai dans la première voie qui conduisait hors de ses murs, et marchai à grands pas, comme un méchant qui fuit le théâtre de son crime.
J'avais fait environ un mille sur une route bordée de chaque côté par une haute forêt, lorsque j'aperçus à ma droite un vaste édifice sur le fronton duquel étaient écrits ces mots: Alms- House [28].
Souvent, à Baltimore, j'avais entendu vanter cet établissement charitable; je n'éprouvais en ce moment aucune curiosité de le connaître; cependant je ne sais quel instinct secret m'attira dans cet asile de souffrances, comme si l'aspect des douleurs d'autrui était propre à soulager la mienne, J'entre… que vois-je? ô ciel! la fille de Nelson donnant des soins aux malheureux! Eh quoi! c'est ici que Marie… — Cette exclamation m'échappa comme un remords: car la cause de ces absences mystérieuses se révélait à mes yeux. Cependant la honte de mes odieux soupçons s'effaça dans le bonheur que me fit éprouver la certitude de leur injustice. À mon aspect, la vierge se colora d'une charmante rougeur. — Oui, s'écrièrent plusieurs voix faibles et plaintives, Marie Nelson est notre bon génie; elle sait des secrets pour guérir toutes les plaies de l'âme; son nom est béni parmi nous!
Chacune de ces paroles allait à mon coeur; je dis à Marie: — Je désire voir l'hospice: voudrez-vous me servir de guide à travers les misères de l'humanité? — Elle me fit un signe d'assentiment.
Je compris en ce moment combien il est facile d'être bon, quand on est heureux. Affligé, j'envisageais le mal d'autrui pour me distraire du mien; délivré de ma peine, j'allais voir des infortunes, mais c'était pour y compatir. Je connus alors l'emploi de ces longues heures qui avaient tant inquiété mon coeur. La fille de Nelson parcourait les salles, les corridors, les dortoirs de la maison, comme si cet asile charitable eût été sa demeure de chaque jour; tous les détours lui en étaient familiers; tous les gardiens s'inclinaient devant elle; toutes les douleurs se taisaient à son aspect.
Il existe aux États-Unis deux systèmes de charité publique. L'un est celui de l'Angleterre, où tout individu qui n'a pas de travail, ou prétend n'en pas avoir, a droit à une aumône; principe en vertu duquel tout fainéant se fait pauvre et trouve dans l'imprudente prévoyance de la loi un secours matériel qu'il demanderait vainement au travail le plus opiniâtre; ce secours le fait vivre et le dégrade en ruinant la société. Tel est le système en vigueur à New York, à Boston et dans toute la Nouvelle- Angleterre [29].
L'autre est celui des établissements de bienfaisance, où les indigents n'ont pas le droit légal d'entrer, mais où ils sont admis, sous le bon plaisir des préposés de l'autorité publique. Suivant cet ordre d'idées, la société ne contracte point l'obligation de soutenir tous les faibles; elle en soulage le plus grand nombre possible. Comme son assistance peut être refusée au pauvre, nul ne feint la misère, certain qu'il est de la honte, sans être sûr du secours. Ce système, adopté en France, est également suivi dans le Maryland.
L'Alms-House de Baltimore contient trois sortes de malheureux: des pauvres, des malades, des aliénés.
Marie ne rencontrait, au milieu d'eux, que des sentiments d'amour, de respect et de reconnaissance. — Voyez, me disait-elle, cette jeune femme au visage creux et pâle, aux regards éteints; elle était belle jadis, et soutenait de son travail ses enfants pauvres comme elle; maintenant elle se consume de langueur… hélas! elle tombera bientôt, abattue par le mal funeste qui, dans ce pays, moissonne tant de jeunes existences.
Cependant elle s'approchait du lit de la phtisique, prenait sa main, y déposait une larme: — Ne pleurez point, ma bonne demoiselle, disait la pauvre femme… je vous ai vue ce matin… je serai bien le reste du jour.
Ensuite Marie s'arrêta près d'une jeune fille. — C'est, me dit- elle, une aveugle-sourde-muette de naissance; quoique dépourvue des sens principaux par lesquels les idées nous arrivent, elle est douée d'une grande intelligence, éprouve des impressions très vives, et parvient à les exprimer. Sans doute, la privation des sens qui lui manquent rend plus fins et plus énergiques les seuls qu'elle possède, l'odorat et le toucher. Voyez comme elle me reconnaît à mes mains, à mes vêtements! comme elle m'embrasse tendrement! combien elle est heureuse de me presser sur son coeur!
Et la pauvre fille tressaillait dans les bras de Marie, lui prodiguait mille caresses. L'infortunée, qui ne savait point que la société a des joies, se réjouissait pourtant; le sourire était toute sa physionomie, et l'on voyait sur ses lèvres une expression de contentement, qu'elle n'imitait point des visages d'autrui.
Que se passait-il dans cette âme tout environnée de ténèbres! d'où lui venaient ses tendres émotions? elle ne connaît point le monde où nous vivons… mais n'a-t-elle pas aussi un monde à elle, animé d'idées, de sentiments, de passions qui lui sont propres? et ce monde, le connaissons-nous mieux qu'elle ne connaît le nôtre? Tout dans son être intelligent est obscurité pour nous, comme pour elle tout ce qui l'entoure est une nuit profonde.
La fille de Nelson recevait mille bénédictions sur son passage. — Oh! disait celui-ci, nous crions à Dieu du fond de notre coeur pour qu'il vous donne d'heureux jours! — Le Ciel vous comblera de ses grâces, disait un autre, parce que vous visitez les affligés.
J'admirai, dans cette occasion, combien les femmes nous sont supérieures dans l'exercice de la charité.
Leur bienfait n'est jamais à charge, parce que, avec elles, comme c'est le coeur qui donne, c'est aussi le coeur qui reçoit. Au contraire, l'humanité des hommes leur vient presque toujours de la tête. Ce principe de la bienfaisance la rend pesante aux malheureux; en effet, si la raison veut que le riche soit secourable au pauvre, elle enseigne aussi que l'obligé est au- dessous du bienfaiteur, comme le pauvre est au-dessous du riche. Il n'en est point ainsi selon les lois du coeur et de la religion, d'après lesquelles, le plus pauvre étant l'égal du plus opulent, la reconnaissance est la même entre celui qui dispense le bienfait, et l'indigent qui procure au riche le bonheur de le distribuer. L'homme protége par sa force; la femme, avec sa faiblesse, console.
Cependant des cris lamentables frappent mon oreille. — C'est, me dit Marie, la voix des infortunés privés de leur raison.
Deux d'entre eux excitèrent d'abord mon attention et ma pitié; ils étaient arrivés à la folie par des voies tout opposées.
Le premier, condamné pour homicide à la réclusion solitaire, était devenu fou dans sa cellule, et, de la prison pénitentiaire, était passé dans l'hospice. Sa folie avait quelque chose de cruel comme son crime; il rêvait, durant la nuit, qu'un aigle planait sur sa tête, épiant l'instant de son sommeil pour lui dévorer le coeur; le jour même, il était assailli de fantômes sanglants, et, quand je le vis, il adressait à ses geôliers un étrange reproche: Quelle barbarie! s'écriait-il en me regardant, comme pour me demander justice; j'avais pour compagnon dans ma cellule un papillon, et les cruels l'ont tué! — Marie m'assura qu'il n'y avait rien de vrai dans ces paroles; ainsi la destruction imaginaire d'un insecte était devenue le supplice de cet homme, meurtrier de son semblable!
L'autre était une jeune fille, parfaitement belle, dont une ferveur religieuse, poussée à l'excès, avait égaré la raison, son front était empreint d'une candeur charmante; dans ses beaux yeux noirs, qu'elle tenait incessamment levés vers le ciel, se montrait le sentiment d'une béatitude parfaite; rien de terrestre n'attirait son attention; rien ne troublait les délices de son extase: c'était vraiment un ange, car elle vivait déjà dans les cieux; elle ne comprenait rien à ce monde: donc elle était folle.
Ainsi, partis de deux points contraires, ces infortunes sont parvenus ensemble au même but, l'un par le crime, l'autre par l'innocence! Ce sont là les mystères de l'humanité; le même asile recèle l'âme candide et pure qui rêvait ici-bas des félicités du ciel, et l'être cruel qui cherchait sa joie dans le sang des hommes; la société les a bannis tous deux de son sein, comme si elle ne comportait pas plus l'extrême bien que l'extrême mal!
Je me livrais à ces tristes réflexions, lorsque j'entendis des hurlements affreux. — Ce sont, me dit un geôlier, les cris d'un nègre atteint de démence furieuse; voici la cause de sa folie: il existe, dans le Maryland, un Américain dont la profession est d'acheter et de vendre des esclaves. Il en fait un immense commerce, et c'est peut-être aux États-Unis, le plus grand marchand de chair humaine: toute la population de couleur le connaît et l'abhorre; il semble que l'odieux de l'esclavage se personnifie en lui. Le pauvre nègre dont vous entendez la voix fut amené par cet homme de la Virginie dans le Maryland, pour y être vendu, et subit, durant la route, de si cruels traitements, que sa raison s'égara. Depuis ce temps, une idée fixe le poursuit et ne lui laisse pas un seul instant de repos; il croit voir toujours son ennemi mortel à ses côtés, épiant le moment favorable pour couper sur son corps quelques lambeaux de chair, dont il le suppose affamé. Sa fureur est si grande que nul ne peut l'approcher; il prend pour le marchand de nègres chaque personne qu'il aperçoit; un seul être a sur lui quelque puissance; ses cris s'apaisent quand il voit Marie Nelson. Je ne sais par quelle tendre compassion et par quel charme, au pouvoir des femmes seules, elle a pu trouver accès dans son coeur; il est, à la vérité, de tous les malheureux renfermés dans cette enceinte, celui pour lequel elle témoigne la plus vive sympathie; et c'est ce que je ne puis comprendre … car enfin, ce n'est qu'un homme de couleur!