Marta Miller T1 : Un soupçon de poison
Chapitre 9
J’avais à peine eu le temps de commencer à réfléchir à ce nouvel incident qu’on frappa à la porte de façon inquiétante. Sans doute l’inspecteur Robertson, venu vérifier mon alibi pour la journée.
Je laissai Lizzie dans le jardin et me dirigeai vers l’entrée de la maison, une indécision naissante ralentissant mon pas. J’avais vu juste. Le détective se tenait sur le pas de ma porte, accompagné de deux agents en uniforme.
— Bonsoir, inspecteur.
— Madame Miller, répondit-il en levant son chapeau en guise de salut. Pouvons-nous entrer ?
J’acquiesçai et me reculai pour les laisser passer. Gardant la tête baissée, je refermai la porte derrière eux. Nul besoin de scruter la rue pour savoir que je devais à nouveau être le sujet de conversation de tout le village. Pendant les mois qui avaient suivi la disparition de Stan, j’avais attisé la curiosité de chacun des habitants. Les épouses des petits villages anglais ne se faisaient pas abandonner par leurs maris de manière aussi soudaine. Elles ne transformaient pas non plus leurs pelouses en potagers. S’il était acceptable que je survive en travaillant la terre en période de guerre, la chose était mal vue en temps de paix. Je n’aspirais qu’à rester anonyme et à faire le moins de vagues possible, comme ça avait été le cas pendant mon mariage avec Stan.
J’ouvris la porte du salon et m’assis à ma place habituelle, près de la fenêtre.
— En quoi puis-je vous aider ?
C’était une question ridicule. La raison pour laquelle il était là, avec deux officiers en uniforme, était claire. Il allait m’arrêter. Essayant de masquer ma crainte, je croisai les mains sur mes genoux pour les empêcher de trembler.
— Où étiez-vous, aujourd’hui ?
— Je faisais du shopping à Londres.
Le mensonge était sorti comme par automatisme.
— Madame Miller, dit le détective avec une patience surfaite. Je vous ai vue marcher dans la rue et faire un étrange détour par l’arrière de l’église, avant de rejoindre votre cottage. Vous ne portiez aucun sac.
— Je n’ai rien trouvé à acheter.
Il haussa les sourcils.
— Vous n’avez rien trouvé à votre goût dans les magasins de Londres ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, répondis-je, ma confiance revenant à mesure que mon mensonge prenait forme. J’ai vu beaucoup de belles choses, mais bien trop chères pour moi.
— Vous êtes en train de me dire que vous avez pris le train jusqu’à Londres pour regarder des choses que vous ne pouviez pas vous offrir ?
— Oui, c’est exactement cela.
— Vous souvenez-vous des noms de certaines des boutiques où vous avez observé ces choses intéressantes, mais hors de prix ?
Son ton tranchant m’indiquait que le détective ne comptait pas se laisser mener en bateau. Un officier ricana et je regrettai de n’avoir pas trouvé une raison plus plausible pour expliquer mon absence.
Je ne pouvais pas admettre être restée avec le pasteur toute la journée. Ce n’était pas approprié. Je ne voulais surtout pas l’entraîner dans le bourbier dans lequel je me débattais. Je n’avais pas non plus envie de partager mon humiliation d’avoir découvert que Stan avait l’intention de me quitter et de déménager à Brighton.
— Je suis désolée, mais je ne m’en souviens pas. (Je souris pour masquer mon malaise croissant.) J’aime tellement flâner que je n’ai pas fait attention aux noms des boutiques dans lesquelles je suis entrée.
— Cela vous met dans une situation embarrassante, madame Miller.
— Vraiment ? Et pourquoi ?
— Pendant votre absence, un autre meurtre a été commis au village.
S’il m’avait vue descendre l’allée et suivre Charles Warren jusqu’à l’église, il savait certainement que Maud m’avait rendu visite dès mon retour. Je passai à la vérité.
— Oui, j’ai appris cette terrible nouvelle.
— Vous êtes une femme intelligente. Je suis sûr que vous comprenez que je dois vérifier les alibis de chacun. Tout particulièrement celui de quelqu’un comme vous qui, m’a-t-on dit, a été agressé verbalement par Mme Harrington ce samedi.
— Ce qui lui donne certainement un mobile pour me tuer, moi.
— En effet (il inclina la tête, mais avant que je puisse savourer cette petite victoire, ses yeux luisirent d’un éclat carnassier), si vous étiez la morte et que Mme Harrington était celle qu’on interrogeait.
— Oui, certainement. (Je me levai.) Je m’excuse, où sont mes manières ? Je vais faire du thé ? Qui voudrait…
— Asseyez-vous, Mme Miller.
Je me renfonçai dans mon fauteuil et un frisson d’effroi me parcourut l’échine, faisant se dresser mes poils sur ma nuque.
— Bien. Je crois que nous avons établi que vous n’avez pas d’alibi pour aujourd’hui. Par ailleurs, pourriez-vous m’expliquer comment Mme Harrington en est venue à avoir une bouteille de votre gin aux prunes sur sa table de chevet ?
Je clignai des yeux. Mon gin aux prunes ? Pas d’alibi ?
Ce n’était pas tout à fait vrai. J’avais un alibi, seulement je ne voulais pas embarrasser Luke ou le mettre dans une situation difficile en admettant que nous avions passé la journée ensemble à Londres. Même si nous étions partis pour une mission parfaitement valable, je voulais protéger la réputation du pasteur – en même temps que la mienne. Je pouvais certainement expliquer au détective pourquoi je n’avais pas pu tuer Elsie sans impliquer Luke. Je savais mieux que quiconque ce qu’il en coûtait de voir sa réputation exposée en place publique. Je ne voulais pas que le pasteur subisse la même honte.
Quant au gin, mon esprit s’emballait. J’avais fait don de quelques bouteilles à la foire du village et, bien sûr, Joe Noble en vendait au pub. Il me paraissait malvenu d’attirer l’attention sur Joe, après ce qu’il m’avait confié sur les problèmes d’alcool d’Elsie.
— Peut-être en a-t-elle pris une après l’exposition ?
— Pourquoi ferait-elle ça après avoir vu Mme Warren mourir ?
— Même si elle l’avait acheté quelque part avant la foire, pourquoi l’aurait-elle gardée si elle pensait qu’elle pouvait être liée à la mort de Mme Warren ? dis-je en relevant le menton. Dois-je supposer que le décès a quelque chose à voir avec mon gin aux prunes ? On m’a dit que des somnifères étaient en cause.
— Nous avons d’abord supposé que le verre à côté de son lit avait contenu de l’eau, qu’elle aurait utilisée pour ingérer une surdose de somnifères. Puis j’ai trouvé la bouteille de gin.
— Alors, le verre ne contenait peut-être que de l’eau ? (Je plissai les yeux, la colère prenant le pas sur la peur.) Pourquoi êtes-vous venu m’interroger sur mon gin alors que vous ne savez même pas ce qui l’a tuée avec certitude ?
— Je suis sûr que vous comprenez la nécessité que nous avons de rassembler des preuves à ce stade précoce. Le verre de Mme Harrington, comme celui utilisé par Mme Warren, sera dûment analysé pour déterminer s’il contenait du poison.
— C’est ridicule ! (Le maelström d’émotions que j’avais essayé de contenir toute la journée explosa.) Comment osez-vous suggérer que mon gin a quelque chose à voir avec l’un ou l’autre de ces décès ? Beaucoup de gens ont bu de ce gin l’autre jour et personne n’a eu aucun symptôme. Quant à la bouteille que Mme Harrington avait près de son lit, elle a pu contenir de mon gin, mais qui peut dire ce qu’on a pu y rajouter depuis ? Vous savez que Mme Harrington ne m’aimait pas. Alors, dites-moi comment j’aurais pu rentrer chez elle, et a fortiori dans sa chambre, pour empoisonner cette bouteille.
— Comme je l’ai dit, nous n’en sommes qu’aux premières étapes de la collecte d’informations.
Sa voix était calme et raisonnée, ce qui ne faisait que me tendre davantage.
— Au lieu de rester là à m’insulter et à insulter mon gin, pourquoi n’allez-vous pas parler à George Felton, de l’autre côté de la route ? Vous avez reçu le message téléphonique que je vous ai laissé, je suppose ?
— Quel message ?
— Pour l’amour du ciel, explosai-je. Je ne devrais pas avoir à faire votre travail à votre place.
— Pouvez-vous m’expliquer de quoi vous parlez, je vous prie ?
Les yeux bruns se déplacèrent entre ses collègues et moi. La force avec laquelle il serrait le bras du fauteuil montrait qu’il était sur le point de perdre son sang-froid. J’espérais que c’était en rapport avec ses collègues, et non avec moi. Il y avait en lui une veine d’acier qui m’intriguait et me terrifiait à la fois.
— Le message que je vous ai laissé vous informait de la découverte de preuves concernant George Felton, qui habite en face de chez moi, dis-je en faisant un signe de tête en direction de la fenêtre sur ma gauche. Je crois qu’il est responsable des actes de vandalisme commis dans les jardins du village.
— Avec tout le respect que je vous dois, madame Miller (la bouche de l’inspecteur Robertson se tordit un instant, comme s’il essayait de se retenir de rire), nous enquêtons sur deux meurtres consécutifs. Le vandalisme ne nous intéresse pas vraiment pour le moment.
— Eh bien, vous avez tort, et je vais vous montrer pourquoi. (Je saisis mon panier à tricot à côté de ma chaise et j’en fouillai le fond, où j’avais caché les notes manuscrites qui incriminaient George. Bien que j’aie fermé ma porte à clé, je ne voulais rien laisser au hasard et j’avais donc caché les documents dans un endroit où j’espérais que personne ne penserait à regarder.) J’ai rendu visite à Mme Leaming le lendemain du spectacle, pour voir qui avait gagné les prix. J’ai été surprise de voir que George avait remporté celui de la catégorie des haricots verts, alors qu’il s’était plaint en début d’année d’avoir vu ces légumes précis détruits par le vandale.
Le détective se pencha en avant, son attention manifestement piquée.
— Continuez.
— M. Warren m’a remis les documents du comité conservés par sa femme. Lorsque j’ai vérifié les comptes-rendus de la réunion de mai, j’ai découvert que c’était bien ses haricots verts que George prétendait avoir perdus.
— Mme Warren aurait-elle pu être au courant ?
— Le document prouvant le mensonge de George était en sa possession, aussi, elle a pu faire le même rapprochement que moi. Peut-être a-t-elle parlé à George, menaçant de révéler son imposture en public et de donner le prix à quelqu’un d’autre, suite à quoi il l’aurait tuée pour la faire taire. Je n’en sais rien. Comme vous l’avez souligné vous-même, enquêter sur les crimes importants vous revient.
Il cligna des yeux tandis que mon attaque faisait mouche.
— George a-t-il un lien particulier avec Mme Harrington, à votre connaissance ?
— C’est le jardinier des Harrington. Bien qu’il s’agisse d’un travail extérieur, je suis à peu près sûre qu’il a accès à la maison. Si l’on en croit les rumeurs qui courent au village, Mme Harrington aurait un fort penchant pour l’alcool – ce qui expliquerait la présence d’une bouteille de gin à côté de son lit. George était peut-être au courant de ses problèmes d’alcool, et se serait alors servi de cette faiblesse.
— Quel mobile aurait-il pu avoir pour la tuer ?
— Je ne sais pas, inspecteur. J’imagine que vous allez devoir le découvrir sans mon aide.
Son visage s’éclaira d’un sourire, qui rehaussait encore son allure.
— Je vais me renseigner sur M. Felton. (Il pointa l’index dans ma direction.) Mais vous n’êtes pas encore tirée d’affaire, madame Miller.
Après avoir fait sortir les officiers, je retournai dans le jardin, où Lizzie accourut à ma rencontre. Si j’étais soulagée de ne pas avoir avoué que j’avais passé la journée avec le pasteur, le fait que quelqu’un semblait utiliser mon gin pour empoisonner les villageois me préoccupait au plus haut point. Il était déconcertant de penser que quelqu’un me haïssait au point de faire tout son possible pour que l’on m’accuse d’une série de meurtres.
— Je sais, ma fille, dis-je à Lizzie en lui caressant la tête. Encore un mort et mon gin à nouveau impliqué. Je suis dans de beaux draps !
*
Peu de temps après, Ruby entra en trombe dans la cuisine.
— Martha ! Tu ne vas jamais le croire ! Je viens de voir George Felton se faire embarquer par la police.
— Tu as entendu ce qui s’est passé ?
— À propos de l’affreuse Harrington ?
— Ruby !
Elle leva les paumes au ciel.
— Eh bien, elle était plutôt affreuse, Martha, tu dois en convenir.
— Elle a été mauvaise avec moi, convins-je, mais personne ne mérite de mourir.
— Qui sait ? Peut-être a-t-elle fait quelque chose qui a déplu au tueur, et il l’aurait punie pour ça.
— Il ?
— Les meurtriers sont presque toujours des hommes, non ?
— Oui, je suppose. (J’ouvris la porte du réfrigérateur.) J’ai bien peur que nous n’ayons que de la salade à manger pour ce soir, Ruby. Je n’ai pas eu l’occasion de cuisiner quoi que ce soit depuis mon retour de Londres.
Elle haussa les épaules.
— Ça ne me dérange pas. Il fait très chaud et je n’ai pas très faim.
— Ruby, je peux te demander quelque chose ?
— Tu peux me demander tout ce que tu veux, Martha, mais je ne peux pas y répondre si je ne sais pas de quoi il s’agit.
Je pris une grande inspiration et me forçai à poser ma question avant de changer d’avis et de demander quelque chose d’anodin.
— Qui est l’homme avec qui je t’ai vue ce matin ?
Son regard se remplit de culpabilité et elle baissa la tête, faisant mine d’examiner ses ongles.
— Quel homme ?
— Celui de la gare de Slough. Je l’ai vu te prendre par le bras.
Je retins mon souffle. Notre relation s’améliorait, et je ne voulais pas que ma question gâche tout – mais je devais savoir. Je n’avais pas aimé la façon dont il l’avait touchée.
— Oh, lui. (Elle donna un coup de pied dans ses chaussures.) Ce n’est personne.
— Je n’ai pas aimé son attitude.
— Il est plutôt inoffensif.
— Inoffensif ? Ruby, je…
— Ne t’inquiète pas pour moi. J’ai la situation bien en main. (Elle ramassa ses chaussures et se dirigea vers la porte.) Je vais monter me changer. Honnêtement, Martha, tout va bien.
Sa réticence à me donner le nom de l’homme me fit comprendre que les choses n’allaient pas si bien qu’elle le disait. Je ne pouvais qu’espérer que Ruby savait ce qu’elle faisait.
*
Le lendemain, je me rendis au pub peu avant son ouverture. Je voulais demander à Joe Noble ce qu’il avait fait des bouteilles restantes, après la foire du village. L’événement s’était terminé si brutalement que la plupart d’entre elles avaient dû rester intactes.
Je fis le tour par l’arrière et tombai sur Florence, qui étendait le linge dans la petite cour.
— Oh, madame Miller. Bonjour.
— Bonjour, Florence. Je me demandais si je pourrais parler à ton père, s’il te plaît.
— Vous n’êtes pas venue lui parler de… notre secret, n’est-ce pas ?
— Non, bien sûr que non, la rassurai-je. Je t’ai dit que je garderais ça pour moi.
— Je vais le chercher. (Elle sourit, mais s’arrêta sur le pas de la porte.) Maman n’aimerait pas qu’il bavarde alors qu’il devrait être occupé à préparer le pub.
— Je serai brève, je te le promets.
Joe ressortit avec sa fille.
— Qu’y a-t-il, madame Miller ? Je suis très occupé.
— Quand avez-vous reçu la visite de votre fournisseur pour la dernière fois ?
J’avais réfléchi toute la nuit à la meilleure façon d’aborder le sujet de la vente illégale d’alcool avec M. Noble, mais, finalement, j’avais décidé d’être plutôt directe.
Son visage rougit.
— Cela fait un certain temps.
Je me frottai le menton :
— Est-ce que vous gardez la cave fermée à clé lorsqu’ils viennent inspecter votre pub ? Ou est-ce que l’établissement leur appartient ? Je ne sais jamais très bien comment ces choses-là fonctionnent.
— Madame Miller, dit Joe d’un ton apaisant, j’ai l’impression que vous savez exactement comment les choses fonctionnent. Pourquoi ne pas en venir au fait ?
— Malgré ce que vous m’avez fait croire, votre fournisseur ne vous a pas autorisé à commercialiser mon gin, n’est-ce pas ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— S’ils étaient au courant, vous auriez certainement dit à l’inspecteur que la raison pour laquelle une bouteille de mon gin se trouvait dans la chambre de Mme Harrington était que vous la lui aviez vendue. C’est aussi la raison pour laquelle vous connaissiez son penchant pour la boisson. Parce que vous lui vendez mon gin.
— Je suis sûr que nous pouvons trouver un arrangement, dit-il en abaissant la voix, le ton désormais plaintif et inquiet. Il n’est pas nécessaire que quelqu’un d’autre soit au courant. Surtout pas ma femme.
— Il va falloir un bel arrangement, alors, dis-je en croisant les bras. Si votre fournisseur n’a pas pris sa part pendant tous ces mois, c’est que vous m’avez très mal payée et que vous avez empoché l’ensemble des marges.
— Ce n’est pas si simple.
— Alors, simplifions. Vous ne voulez pas que je parle à l’inspecteur et que je lui explique comment Mme Harrington a pu se procurer une bouteille de mon gin, n’est-ce pas ? À moins, bien sûr, que vous ne l’ayez empoisonnée vous-même avant de la lui vendre.
— Pourquoi voudrais-je la mort de Mme Harrington ? demanda-t-il d’un ton indigné, complètement désarçonné par mon accusation soudaine.
J’écartai les deux mains, paumes ouvertes.
— Quelle raison aurais-je de le faire, moi ?
— Chacun a entendu comment elle vous a traitée après la mort de Mme Warren.
— Si je tuais tous ceux qui ont été impolis avec moi à un moment ou à un autre, il n’y aurait plus grand monde dans ce village, rétorquai-je.
— C’est vrai, dit-il en riant. Les gens vous accusent de tous les maux, alors que c’est votre mari qui est parti avec une autre.
— Qu’en savez-vous ? demandai-je brusquement.
— J’ai entendu des officiers en parler. (Il piétina, mal à l’aise.) L’un des assistants de l’inspecteur a dit que les villageois voulaient se venger parce qu’ils vous croyaient responsable de la mort de Stan, alors qu’il savait en réalité que…
Je levai une main.
— Je pense que ça me suffit. Je ne veux pas en entendre davantage.
— Je suis désolé, dit-il en baissant la tête. Pour ce que ça vaut, votre mari était un homme grossier, et qui n’aurait pas reconnu une chose bonne pour lui si on la lui avait jetée à la tête.
— Merci, monsieur Noble. C’est très gentil, souris-je, agréablement surprise des paroles du tenancier.
Avais-je été si préoccupée par mon propre désarroi face à l’abandon de mon mari que je n’avais pas soupçonné que tous les villageois ne pensaient pas comme Ada Garrett ?
— Mais qu’allons-nous faire de l’argent que vous me devez ?
— Vous comprenez, ça me met en fâcheuse posture avec ma femme…
— Et moi, avec mon portefeuille, dis-je en posant une main sur ma hanche. Je ne veux pas vous mettre dans l’embarras, mais tout le village sait à quel point j’ai du mal à joindre les deux bouts. Permettez-moi de vous proposer un marché.
— Un marché ? répéta-t-il d’un air méfiant.
Mais ma décision était prise. J’entrevoyais un moyen d’aider à détourner les soupçons du détective à mon égard et d’obtenir l’argent que Joe me devait.
— Je veillerai à ce que le détective ne parle pas de votre petit commerce au noir.
— Et en retour ?
— Vous lui direz que vous avez fourni la bouteille de gin à Mme Harrington et vous me paierez ce que vous me devez. Aujourd’hui même.
— Ça ressemble plutôt à du racket ! dit-il en passant une main dans sa chevelure clairsemée. Je ne suis pas sûr d’aimer ça.
— Et moi je suis sûre de ne pas aimer que vous profitiez de ma bonne nature. Je vous ai fait confiance quand vous m’avez confirmé l’accord du fournisseur. Je vous ai fait un prix !
— Je vais voir ce que je peux…
— Ce n’est pas assez, lui rétorquai-je sans le laisser poursuivre. Arrêtez de profiter de moi, ou j’irai vous dénoncer moi-même.
Et je tournai le dos pour partir. Comme Ruby aurait été fière de moi ! La brave petite Martha Miller apprenait à se défendre !
J’espérais que Joe me paierait, car je voulais inviter Ruby en ville ce week-end pour aller voir un film.
Ma seule crainte concernait le scénario où Joe s’avérait être le tueur. Si tel était le cas, je venais de provoquer frontalement l’assassin. Je secouai la tête. C’était absurde. Joe n’avait aucune raison de tuer Alice ou Elsie – mais en étais-je vraiment si sûre ?
OceanofPDF.com