Marta Miller T1 : Un soupçon de poison

Catherine Coles · Chapitre 5 sur 17

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Marta Miller T1 : Un soupçon de poison

Chapitre 3

 

— Venez, madame Miller, je vais vous aider à vous relever.

Luke me tendit la main, puis se pencha en avant et m’observa de près. Pour telecharger + d'ebooks gratuitement et légalement

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— Vous vous sentez bien ?

Secouant la tête, je tendis les doigts vers les siens. Mes mains tremblaient comme des feuilles dans le vent d’automne.

— Je vais bien.

Ma voix était stridente et tendue, rien à voir avec ma tessiture habituelle. Il m’aida à me relever. Je regardai l’endroit où Alice était allongée, sur l’herbe, à côté de nos pieds. Le docteur Briggs était penché sur elle, tentant de la ranimer. Même sans formation médicale, je savais que c’était inutile. Personne ne pouvait prendre cette teinte violacée et survivre.

— Mon gin, murmurai-je à l’attention de Luke, alors que la couleur du visage d’Alice me rappelait que la dernière chose qu’elle avait consommée provenait des bouteilles d’alcool confectionnées par mes soins.

Mon estomac se serra à l’idée que mon gin pouvait avoir quelque chose à voir avec sa mort.

— J’ai bu mon verre en entier, me répondit-il. Et je vais bien.

Il y avait quelque chose de très réconfortant dans son attitude. Cela faisait sans doute partie de l’enseignement dispensé au séminaire. Tous ces pasteurs avaient le même aplomb, comme si rien au monde ne pouvait réellement les ébranler.

— Chérie !

Charles, le mari d’Alice, se précipita vers sa femme.

— Réveille-toi, mon amour.

— Vous êtes sûre que ça va aller ? me dit Luke en me regardant, avant de se tourner vers Charles.

— Bien sûr, acquiesçai-je vigoureusement. Occupez-vous de Charles, je vous en prie.

Avoir hoché la tête si vigoureusement provoqua un élancement au niveau de ma nuque, comme si cette dernière n’était plus assez forte pour soutenir correctement ma tête. Je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi et m’allonger dans mon lit, recouverte d’un édredon bien chaud.

— Martha, mon Dieu. Que s’est-il passé ?

Ruby arriva à mes côtés et m’enveloppa de son bras. Je me sentais tellement reconnaissante de sa présence et de son soutien que je fondis en larmes.

— C’était affreux, Ruby, tout simplement affreux.

— Est-ce qu’elle est morte ? me demanda-t-elle dans un murmure tout en m’entraînant sur le côté du chapiteau, loin du corps d’Alice.

— Oui, répondis-je en cherchant mon sac à main. J’ai besoin d’un mouchoir.

Ruby en sortit un de son sac et me le tendit.

— Tiens, ma chérie.

— Je vais le salir.

— C’est toi qui fais la lessive, Martha, alors ne te prive de rien.

J’essuyai les larmes de mon visage avant de me moucher. D’une main, Ruby serrait mon épaule de manière réconfortante.

— Je n’arrive pas à croire que Mme Warren vient de mourir devant tout le village.

— Après avoir bu ton gin aux prunes.

— Ruby ! la réprimandai-je. Quelle horrible chose !

— Je ne voulais pas sous-entendre qu’il y avait un problème avec ton gin.

Je repoussai son bras de mon épaule.

— Alors, pourquoi dire une telle chose ?

— Je voulais seulement dire…

— Je sais ce que tu voulais dire.

Je soupirai. Énoncer une évidence ne rendait pas Ruby coupable de quoi que ce soit. Tout le village arriverait à la même conclusion – si ce n’était pas déjà fait.

— Ada a déjà été assez dure avec moi aujourd’hui, je n’avais vraiment pas besoin de ça.

— Ada n’est qu’une vieille sorcière.

Ruby jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme pour vérifier que la vieille femme n’était pas à portée de voix.

— C’est probablement sa faute. Elle a peut-être jeté un sort à Mme Warren.

— Je ne crois pas à la sorcellerie, dis-je en faisant aussitôt un sourire à Ruby, pour lui montrer qu’il ne s’agissait pas là d’une critique.

Mon poing se resserra sur le mouchoir souillé. J’aurais voulu ne pas m’être éloigné si vite de son étreinte. Il était agréable de sentir soutenue.

— Merci, Ruby.

Elle fronça les sourcils, le visage empreint de confusion.

— Merci pour quoi ?

— Pour être ici avec moi, dis-je en lui prenant la main.

— Je dois vous interroger immédiatement, madame Miller.

Cyril Bottomley, le policier du village, nous fixait maintenant, Ruby et moi. Son expression laissait entendre qu’il nous tenait pour entièrement responsables du sort d’Alice.

— Ne partez pas, mademoiselle Andrews. Il faut que je vous interroge aussi.

— Je reviendrai quand j’aurai trouvé une chaise pour que ma sœur puisse s’asseoir, rétorqua Ruby. Elle est en état de choc, c’est évident. Ses jambes tremblent autant que le triple menton de Mme Garrett.

Je dissimulai un sourire devant les paroles impolies de Ruby et, pour la première fois, je regrettai de ne pouvoir exprimer mes pensées aussi facilement qu’elle. Peut-être parce qu’elle travaillait dans une usine avec beaucoup d’autres jeunes femmes, qui avaient appris à dire ce qu’elles pensaient, au lieu de toujours peser leurs mots comme je le faisais.

Ruby revint rapidement avec une chaise et je m’y assis avec reconnaissance. Cyril fixa Ruby un moment. Je ne savais pas si c’était parce qu’il comptait sur elle pour lui apporter une chaise, ou parce qu’il attendait qu’elle s’éloigne, quoi qu’il en soit, ma sœur se posta à mes côtés et le fixa à son tour sans ciller. Je ne me souvenais pas d’avoir jamais été aussi fière de ma petite sœur.

— Madame Miller, pouvez-vous me dire ce qui s’est passé ?

Je me raclai la gorge et m’efforçai d’arrêter de trembler, et de parler le plus distinctement possible, en dépit de mes nerfs à vif.

— Alice était sur le point d’annoncer les gagnants du concours. Elle a porté un toast, bu son verre de gin aux prunes, et elle s’est effondrée.

— Un gin aux prunes que vous avez produit vous-même, si j’ai bien compris.

Mon cœur commença à s’emballer, me laissant légèrement essoufflée. Cyril était rapidement arrivé à la même conclusion que moi. La dernière chose qu’Alice avait bue avant de s’effondrer était mon gin. J’étais certaine qu’il n’était pas toxique, et personne d’autre ne semblait avoir subi d’effets indésirables, mais cela ne m’empêchait pas de ressentir une culpabilité écrasante.

— C’est exact.

Cyril fit un mouvement de tête en direction du corps d’Alice.

— Ça me semble être un cas d’empoisonnement.

— Peut-être pas, dis-je alors que tous les indices pointaient dans cette direction. Elle avait peut-être un problème de santé grave, qui aurait subitement causé sa mort.

— Personne d’autre n’a eu de problème, ajouta Ruby. Et j’ai bu mon verre jusqu’à la dernière goutte, pour la simple et bonne raison que le gin aux prunes de Martha est délicieux.

— Merci, mademoiselle Andrews, dit Cyril en haussant un sourcil dans sa direction.

Son visage rougeaud ne montrait aucun signe de gratitude.

— Tout le monde s’est joint au toast ?

— Tous ceux que j’ai pu voir, en tout cas, répondit-elle.

— Alors quelqu’un a délibérément essayé de tuer Mme Warren, annonça Cyril.

— Ce quelqu’un n’a pas essayé quoi que ce soit.

Je frissonnai en me remémorant le visage d’Alice.

— Il y a réussi. Alice est morte.

— En effet.

Le visage en forme de grosse lune de Cyril était rouge et trempé de sueur. Il se balançait sur ses talons et avait l’air complètement dépassé par les événements.

— Autre chose ? intervint Ruby. Parce que si vous en avez fini, j’aimerais pouvoir ramener ma sœur à la maison pour lui servir une bonne tasse de thé chaud bien sucré. La pauvre a eu un choc terrible.

Cyril sortit son carnet de notes de la poche de l’uniforme trop petit dans lequel il était engoncé. Il humecta le bout de son crayon avant de gratter laborieusement quelques mots sur une page.

— Avez-vous apporté les bouteilles de gin ce matin ?

J’espérai que mon visage ne trahisse pas ma surprise, mais il s’agissait en réalité d’une question fort sensée.

— Non. Je les ai livrés au pub en début de semaine.

Il nota quelque chose d’autre avant de refermer son carnet.

— Je crois qu’il faut que j’aille parler à Joe.

Joe Noble était le propriétaire du pub du village, le Cricketer’s Arms, et le père de Florence – la jeune fille qui avait servi les verres sous le chapiteau.

— Vous ne pensez pas qu’il faudrait téléphoner pour demander des renforts ? suggéra Ruby.

— Que voulez-vous dire par là ?

La voix de Cyril s’était élevée légèrement et une perle de sueur roula sur son front.

— Si Mme Warren a vraiment été assassinée, dit Ruby à voix basse, vous aurez certainement besoin d’aide. Il y a beaucoup trop de villageois pour que vous puissiez les interroger seul.

— Et vous passez vous-même beaucoup de temps au Cricketer’s Arms, dis-je en fixant la ceinture trop serrée de l’uniforme de Cyril.

— Que voulez-vous dire par là ? demanda Cyril en sortant de sa poche un mouchoir plus gris que blanc, avec lequel il s’essuya le visage.

— Je dis seulement qu’une enquête se doit d’être impartiale, fis-je valoir en répétant la phrase qu’un des policiers chargés de se renseigner sur la disparition de Stan m’avait dite l’an passé. (C’était apparemment la raison pour laquelle ils avaient envoyé des inspecteurs de Scotland Yard pour m’interroger.) Comme vous vivez dans le village et que vous êtes un habitué du pub local…

— Je devrais donc me retirer moi-même de l’enquête ? (Cyril prit un air pensif.) Je vais téléphoner à Slough pour demander conseil.

Le voyant s’éloigner, je poussai un long soupir de soulagement.

— J’ai bien cru qu’il allait me passer les menottes.

Ruby secoua la tête avec dégoût.

— Il n’a jamais réussi à mettre la main sur la personne qui saccage les jardins du village, dit-elle en secouant la tête d’un air agacé. Je ne lui ferais pas confiance pour résoudre un meurtre.

— Cyril remplit bien son rôle de policier municipal, convins-je, pour peu que les délits à traiter restent relativement inoffensifs. Un meurtre, c’est une autre affaire.

Même si j’étais heureuse que les pensées de Ruby s’accordent aux miennes, ces dernières n’étaient pas d’un grand réconfort. Nous vivions dans un petit village du Berkshire, pas au cœur de Londres. Le vandalisme gratuit et le meurtre étaient des méfaits que je n’aurais jamais crus possibles dans notre paisible petit coin d’Angleterre. Je m’étais toujours sentie en sécurité à Westleham, et ce confort venait de m’être arraché dans les circonstances les plus terribles. Qui, parmi nous, pourrait dormir paisiblement alors qu’un vandale et, maintenant, un assassin se baladaient librement dans le village ?

Qui avait bien pu vouloir tuer Alice Warren ? Et pourquoi ?

*

Mon attention fut captée par le cri de détresse poussé par Charles Warren. Comme une rivière en crue qui sort de son lit, ses émotions étaient manifestement trop puissantes pour être contenues.

— Non, non, non !

Il pleurait sans discontinuer, semblant être devenu souffrance pure. Je n’avais jamais vu cet homme manifester ses sentiments auparavant. Jusqu’à présent, il me faisait plutôt penser à Stan, quoique mon mari soit en réalité beaucoup plus petit. Mais ils dégageaient ce même air d’importance et de maîtrise de soi. Ni l’un ni l’autre ne souriaient beaucoup et ils ne montraient jamais aucun signe de désarroi. Sauf à cet instant, bien sûr. Charles Warren semblait complètement brisé.

— Pauvre homme, murmura Ruby. Qui aurait cru qu’il aimait Alice à ce point ?

J’essayais d’imaginer l’éventuelle douleur de Stan s’il s’était agi de moi, là, allongée morte sur l’herbe. Cependant, la seule chose que je parvienne à imaginer était sa contrariété à la perspective de devoir désormais préparer ses propres repas et faire sa lessive tout seul. Ce qui me fit me trouver assez injuste, car lorsque Stan avait disparu, ma principale préoccupation avait été de savoir comment je pourrais payer mes factures. Ce n’est que plus tard que je m’étais vraiment inquiétée de son sort. De temps en temps, je regardais le lit simple à côté du mien, dans la chambre que nous partagions, et je me sentais un peu mélancolique – mais absolument rien de l’effusion de détresse exprimée par Charles. Qu’est-ce que cela disait de moi en tant que personne et en tant qu’épouse ?

— Ça me rappelle un peu le révérend Gibbs, dis-je en me souvenant de la fois où le vieux pasteur s’était effondré sur le sol de l’église, au milieu de son sermon. C’est tellement dramatique, tellement inattendu.

— Je pensais qu’il était mort d’une crise cardiaque, dit Ruby, une certaine confusion se lisant sur son visage. Tu crois qu’il y a des similitudes ?

— Peut-être qu’Alice a aussi eu une crise cardiaque, dis-je en haussant les épaules. C’est possible, après tout.

Ruby ne refusait pas l’idée, mais je voyais bien qu’elle trouvait très peu probable que la mort d’Alice ait été naturelle.

— Reste ici, je vais aller te chercher une tasse de thé.

Je ne savais pas trop où Ruby voulait que j’aille. Je n’avais pas confiance en mes jambes pour me ramener à la maison, et il me semblait malvenu de quitter le chapiteau et de laisser Alice étendue là comme ça.

Quelqu’un apporta un drap blanc et le déposa sur le visage d’Alice. Je détournai le regard, mais c’était inutile. Je ne pouvais me souvenir que trop clairement de la façon dont son visage suffocant s’était déformé de manière horrible et grotesque. Le docteur Briggs aida Charles à se relever. Sanglotant de façon incontrôlable, il laissa le médecin le conduire hors du chapiteau.

— Le docteur Briggs pense qu’il a besoin d’un sédatif, dit Luke, que je n’avais pas entendu arriver. Pour surmonter le choc.

— Ruby m’apporte une tasse de thé pour m’aider à surmonter le mien, dis-je, avant de regretter aussitôt mes paroles.

Charles Warren avait perdu sa femme. Nos situations étaient loin d’être comparables.

— Une excellente initiative.

Luke tapota le dossier de ma chaise.

— Vous êtes extrêmement pâle, madame Miller.

La seule raison pour laquelle mon visage n’était pas aussi pâle que le reste de mon corps était le beau temps que nous avions eu ces derniers mois et le fait que je passais la plus grande partie de mes journées dehors dans le jardin. Je songeai avec regret à ce que mes crises de larmes avaient dû faire à mon visage et au maquillage que Ruby y avait si soigneusement appliqué. J’avais très certainement une mine épouvantable.

Mais ça n’avait aucune importance. Luke était le pasteur du village, et j’étais l’une de ses paroissiennes.

Je devais peut-être commencer à penser à lui simplement comme au « pasteur », et ne plus employer son prénom – ce qui m’aiderait sans doute à me rappeler qu’il était à peu près aussi inatteignable pour moi que les femmes l’étaient pour les prêtres catholiques.

— Le docteur ramène-t-il M. Warren chez lui ?

— Oui. Sa femme va le surveiller pendant qu’il revient ici pour attendre la police. (Pour la première fois depuis que nous nous connaissions, le pasteur semblait incertain.) Il m’a demandé de rester aussi.

— Dans le chapiteau ?

— Avec le corps, précisa-t-il. Il a dit que la police souhaitait que personne ne touche à rien.

— Je vois.

Ce n’était pas du tout le cas, en réalité. Je n’avais eu affaire à la police qu’une fois, après la disparition de Stan. Elle traitait sûrement cette affaire avec le plus grand sérieux.

— J’imagine que le docteur Briggs veut s’assurer que je ne touche à rien.

— Pourquoi dites-vous cela ? demanda Luke en fronçant les sourcils.

— C’est moi qui ai fait ce gin, répétai-je. Vous ne connaissez pas encore ce village. Pourtant, vous êtes sans doute ici depuis assez longtemps pour avoir entendu les ragots selon lesquels j’aurais enterré mon mari sous mes pommes de terre.

Il sourit, puis se rendit compte qu’il ne s’agissait pas d’une plaisanterie.

— Non, je n’avais pas entendu cela.

— Ça m’étonne.

— Mais il n’y a personne sous vos pommes de terre, n’est-ce pas ?

Je le fixai avec insistance. Il releva le coin de sa bouche en un demi-sourire afin de me signifier qu’il plaisantait. Partager un moment de légèreté en de telles circonstances n’était sans doute pas approprié, mais il était agréable de profiter d’un bref instant de normalité.

— Non, je vous assure que non.

— Je vous crois.

— Juste comme ça ?

— Oui. Vous avez un visage honnête, madame Miller.

Je me moquais bien que son raisonnement semble un peu simpliste. Il était tellement agréable de sentir qu’une autre personne que Ruby puisse croire en moi. Surtout quelqu’un qui se montrait en l’occurrence aussi gentil que plaisant à regarder.

— Vous ne pensez sans doute pas qu’il suffit de regarder le visage de quelqu’un pour juger de son honnêteté ?

— Je suis très doué pour repérer les menteurs.

Des paroles plutôt orgueilleuses, mais il ne semblait pas être en train de fanfaronner.

Ruby me tendit une affreuse tasse verte assortie d’une soucoupe du même acabit. C’était sans aucun doute la vaisselle la plus laide que j’aie jamais vue.

— Oh, Ruby, merci, tu es un amour.

— Voulez-vous une tasse de thé, révérend ? demanda-t-elle.

Luke glissa la main dans sa poche, en sortit quelques pièces et les tendit à Ruby.

— J’apprécierais beaucoup que vous m’apportiez une tasse de thé, mademoiselle Andrews. J’aurais voulu aller chercher ces rafraîchissements moi-même et vous dire de rester auprès de votre sœur, mais je crains que le docteur n’ait insisté pour que je demeure sous le chapiteau.

Ruby observa les pièces tombées dans sa main.

— Combien de tasses voulez-vous ? Vous m’avez donné de quoi servir du thé à la moitié du village !

Luke se pencha en avant, comme s’il était sur le point de révéler un terrible secret.

— La cuisine de ma gouvernante laisse à désirer. Si cela ne vous dérange pas trop, peut-être pourriez-vous nous prendre quelques sandwiches ? Et peut-être aussi une ou deux sucreries ?

— Mme Jennings fait le meilleur cake Victoria du village. Elle utilise sa propre confiture de fraises pour le fourrage. Je vous en apporte une part, s’il en reste ?

— Plutôt deux, si cela vous est possible.

— Révérend, auriez-vous un faible pour les sucreries ? demanda Ruby en s’esclaffant.

— J’ai bien peur que oui, admit-il. Aurez-vous assez d’argent pour tout ça ?

— Je suis certaine qu’il en restera.

Ruby s’empressa de sortir et Luke se retourna pour me faire face.

— Vous partagerez bien cette collation avec moi, une fois que votre sœur sera de retour ?

— Je ne pense pas pouvoir avaler quoi que ce soit, dis-je en posant une main sur mon estomac. La seule idée de manger me donne la nausée. Pauvre Mme Warren.

— Buvez votre thé, dit-il. Si vous reprenez des couleurs, je vous promets de ne plus vous parler de manger. Sinon, j’insisterai pour que vous avaliez quelque chose.

J’acquiesçai comme une enfant docile. Il était très agréable de voir quelqu’un se préoccuper de mon bien-être, même s’il le faisait uniquement par devoir. Un pasteur devait s’occuper de tous ses paroissiens – même de ceux qui étaient susceptibles d’être arrêtés au moment où l’inspecteur de Slough arriverait.

*

— La voilà !

Surprise par la soudaine dureté de la voix de la femme, je renversai une partie de mon thé dans la soucoupe. Je fixai un instant le liquide répandu avant de lever les yeux pour voir Elsie Harrington se diriger dans ma direction.

— J’espère que vous ne pensez pas que la mort de Mme Warren fait de vous la nouvelle présidente du comité du village.

Je m’abstins de faire remarquer que les statuts du comité de Westleham prévoyaient précisément le scénario que Mme Harrington voulait éviter. Chercher à s’immiscer au premier plan de l’événement le plus choquant de Westleham depuis la mort du précédent pasteur était typique d’Elsie, aussi, je ne pris pas ses paroles personnellement. Après avoir regardé le corps recouvert de tissu de l’ancienne présidente, je répondis calmement à son regard dur.

— Pour être honnête, Mme Harrington, je me sens plutôt mal à l’aise à l’idée de discuter de ce genre de choses en cet instant précis.

— Ne vous prétendez pas plus sensible que vous ne l’êtes, siffla-t-elle.

Luke s’avança et posa une main sur le bras de Mme Harrington.

— Je crois que nous devrions tous prendre un peu de recul après cet événement terrible et essayer de faire redescendre l’intensité de nos émotions.

— Je maîtrise parfaitement mes émotions, révérend, je vous remercie, s’emporta Elsie. Cette femme est une menace pour le village.

Je m’étais trompée. Il s’agissait bien d’une attaque personnelle. Je n’arrivais pas à comprendre ce que j’avais fait pour la rendre si venimeuse.

— Je ne crois pas que ce soit le bon moment pour…

— C’est tout à fait le moment de dire ce que je pense, rétorqua-t-elle en tendant son index dans ma direction, agitant ce dernier à quelques centimètres du bout de mon nez. Vous devez comprendre que nous ne tolérerons plus vos machinations un instant de plus.

— Des machinations ? répéta Luke d’une voix déconcertée.

— Vous êtes trop nouveau dans le village pour être pleinement conscient de sa duperie.

Elsie ne regardait même pas Luke en lui parlant, mais continua à me fixer comme si j’avais été une version moderne de Mary Ann Cotton. Des larmes d’humiliation commencèrent à perler au fond de mes yeux tandis que je les gardais rivés au sol.

— Pour autant que je sache, Mme Miller n’a été inculpée d’aucun crime, répondit calmement Luke.

Il me fallut toute mon autodiscipline pour garder le regard baissé et ne pas sourire à Luke en signe de gratitude.

— Je suis triste de voir que vous vous êtes laissé prendre à sa toile, révérend. (Elsie secoua la tête comme si elle venait d’apprendre une nouvelle particulièrement dévastatrice.) Espérons que vous ne le paierez pas de votre vie, comme le dernier homme qu’elle a piégé.

J’avais envie de rire. Tout ça était tellement surréaliste. Elsie ne m’écouterait pas, mais je voulais lui répéter une fois encore que je n’avais jamais piégé qui que ce soit. Stan et moi nous étions rencontrés au mariage d’un cousin éloigné. Il était célibataire, et moi aussi. La guerre venait d’éclater en Europe et l’incertitude du monde nous avait poussés à nous accrocher désespérément à un peu de normalité en nous mettant ensemble.

Je n’avais certainement pas séduit Stan avec mon physique éblouissant, ni avec ma personnalité pétillante ou mes hanches prometteuses. Je ne souffrais plus d’admettre que j’étais plutôt banale, extrêmement ennuyeuse pour la plupart des gens, et que mon visage ressemblait davantage à celui d’un jeune garçon qu’à celui d’une femme bâtie pour offrir à son mari autant d’enfants qu’il le souhaitait.

Elsie Harrington, en revanche, ressemblait à ce que la plupart des gens s’imaginent lorsqu’ils pensent à la parfaite épouse du chef d’entreprise. Elle avait un visage très agréable – quand elle n’était pas rongée par la haine, bien sûr. Ce qui était étrange, maintenant que j’y songeais. Je ne l’avais jamais vue agir de la sorte auparavant. Elsie était également très douée pour l’organisation et participait beaucoup aux bonnes œuvres. Elle était bénévole dans tous les comités siégeant à 50 kilomètres autour de Westleham. Pour couronner le tout, elle avait une belle et grande famille, composée de deux garçons et deux filles. Bref, elle était exactement ce que je n’étais pas.

Ruby entra précipitamment dans le chapiteau, chargée d’un plateau.

— Me revoilà, monsieur le pasteur.

— Vous êtes un ange. Merci beaucoup, mademoiselle Andrews.

Elsie nous fixa, Luke et moi, puis Ruby qui arrivait derrière elle.

— Alors, c’est ainsi ?

La main de Luke, qui était sur le point d’attraper un sandwich, retomba de côté.

— Je suis terriblement désolée, madame Harrington, mais j’ai peur de ne plus vous suivre.

— Vous mêler à ces… traînées est une détestable initiative de votre part. L’évêque en entendra parler, croyez-moi.

— Que se passe-t-il ? (Ernest Harrington arriva à notre niveau et passa un bras autour de l’épaule de sa femme.) Tu as l’air bouleversée, ma chérie.

— Oh, tu ne comprendrais pas. Tu ne vaux pas mieux que lui, de toute façon.

— Ma chérie, essaya-t-il encore. Qu’est-ce qui a pu te mettre dans un tel état ?

— Cette femme (Elsie me pointa à nouveau du doigt) a empoisonné Alice. Et elle a mis la main sur le pasteur, par-dessus le marché. Il sera le prochain à mourir, tout comme son mari et la pauvre Alice.

J’ouvris la bouche pour réfuter les terribles accusations d’Elsie. La dernière chose dont j’avais besoin était que les quelques personnes qui pensaient que je n’avais pas tué mon mari finissent par croire qu’il y avait du vrai dans ce qu’elle disait. Il m’était déjà difficile de me faire respecter en tant que femme seule dans ce village, sans que les gens aient besoin de croire que j’étais responsable de mon statut.

Je n’osais pas regarder le pasteur, de peur de voir sa réaction à la tirade d’Elsie. Au cours de la dernière heure, j’en étais venue à croire qu’il pouvait devenir un ami, et Dieu sait si j’en manquais dans le village. Je détestais penser qu’Elsie et ses folles accusations puissent mettre fin à cette relation avant même qu’elle n’ait commencé.

— Je vous prie de m’excuser, dit Ernest avec douceur. Ma femme ne va pas très bien, ces derniers temps. Nous allons vous laisser, maintenant.

Elsie continua à me fixer un moment.

— Ernest, il faut que tu fasses quelque chose…

— Viens, ma chérie, répondit-il d’une voix que les adultes utilisent d’habitude pour expliquer quelque chose à de très jeunes enfants.

Elsie commença à sangloter bruyamment tandis que son mari la conduisait hors du chapiteau.

Ruby posa le plateau sur l’herbe, à côté de ma chaise, et souleva l’assiette chargée de sandwiches.

— Dépêchez-vous, monsieur le pasteur. Vous feriez bien de manger quelque chose avant que le prochain enluminé du village ne vienne vous couper l’appétit.

— Ruby, la réprimandai-je. Ce n’est pas très gentil.

— Peut-être pas, convint-elle. Mais c’est quand même vrai. Cette femme a manifestement perdu la raison. Elle raconte n’importe quoi.

Je ne pouvais que souscrire à l’évaluation de Ruby, cependant le comportement d’Elsie n’était pas habituel. En temps normal, c’était une femme très pondérée. Quelque chose ne tournait pas rond au village, et il semblait que je me trouvais au beau milieu de la tempête.

 

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