Mémoires d'Outre-tombe

Chateaubriand · Chapitre 50 sur 50 · partie 68/75

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Mémoires d'Outre-tombe

1 L 5 Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 75 parties.

Après des combats qui la retinrent pendant plusieurs jours dans un état d'agitation cruelle, elle prit enfin le parti de ne rien refuser à Dieu, et jeta au feu tous ses manuscrits sans même épargner un ouvrage commencé auquel elle tenait, disait−elle avec tout l'engouement de la plus ridicule prévention.

Madame de Farcy fut de ces caractères heureux qui ne se réservent rien dans leur retour à Dieu ; âme forte et grande, elle quitta tout et trouva tout. Les personnes qui ont eu le bonheur de la connaître le plus intimement et qui ont pu l'apprécier savent ce qu'elle donna et devinent ce qu'elle reçut pour prix d'une immolation entière. Après s'être portée avec une répugnance presque insurmontable à certains sacrifices pénibles, elle s'était souvent demandé ensuite à elle−même : " Qu'est devenu mon chagrin de tantôt ? "

Au milieu d'une vie employée à satisfaire son goût pour les plaisirs de l'esprit, la jeune et brillante Julie avait été frappée d'une maladie très grave ; elle voulut rentrer en elle−même et consulter ses plus secrets sentiments. Alors se trouvant la tête remplie de tous les ouvrages de poésie qu'elle avait dévorés, et qui étaient comme son unique aliment, elle fut tout à coup saisie de cette pensée : " Je vais être bientôt appelée devant Dieu pour lui rendre compte de ma vie ; que lui répondrai−je ? je ne sais que des vers. " l'esprit à la torture sur le choix d'un ruban rose ou bleu, voulant prendre le bleu par mortification, et n'ayant pas le courage de résister au rose. "

Réconciliée avec le divin maître, nourrie délicieusement à son banquet adorable, admise, pour récompense de ses sacrifices, aux plus intimes communications avec le Dieu de toute bonté, de toute miséricorde, elle n'eut pas plutôt senti les charmes de la piété, les attraits de l'amour divin, que la jeune épouse ne fut plus reconnaissable ; bientôt elle répandit autour d'elle l'édification et l'admiration. Couverte de vêtements de la plus grande simplicité, d'une robe de laine noire ou brune, enveloppée dans l'hiver d'une pelisse mal fourrée, l'été d'une mante de taffetas noir, cette Julie, naguère si intéressante aux amis de la terre et de ses pompes par son élégance, expiait avant trente ans le goût et la délicatesse qui la paraient à vingt. Elle parvint ensuite, par des austérités poussées trop loin sans doute, et par les progrès d'un dépérissement successif, à décharner totalement un visage qu'on jugeait autrefois plus attrayant que la beauté régulière. Cependant le charme de son regard, le jeu de sa physionomie si expressive, si éloquente au profit de la vertu, les grâces de son esprit résistèrent encore aux efforts de son humilité. (...)

Pour soutenir son ardeur naissante, et peut−être pour la modérer, son directeur la soumit successivement aux conseils de deux religieuses d'un mérite distingué. Sous les ailes de leur vigilance maternelle, elle s'occupait sans cesse à retrancher impitoyablement tout ce qu'elle craignait de dérober à la parfaite immolation d'elle−même. " Il faut que je m'éteigne, " disait−elle.

Madame de Farcy avait été bénie dans son union par la naissance d'une fille. Elle remplit d'une manière exemplaire les devoirs d'épouse et de mère pendant l'émigration de son mari. Mais ne serait−ce pas avec frayeur que nous révélerons ici cette partie de sa vie plus admirable qu'imitable, et dans laquelle, malgré les instances réitérées de sa mère et de ses soeurs, elle déclara comme une guerre interminable à tous ses sens, vivant avec une extrême austérité, que le dépérissement graduel de sa santé ne put interrompre ? C'était par un doux sourire qu'elle cherchait à consoler ses amis de l'excès de ses rigueurs envers elle. Souvent, pendant des froids rigoureux, elle demeurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre terre, portant habituellement un cilice, punissant par d'autres austérités un corps innocent, jeûnant toute l'année avec la plus étonnante rigueur, mesurant scrupuleusement la quantité de pain noir et d'eau dont elle soutenait sa faiblesse, étant à peine vêtue, logée dans une espèce de grenier, couchée sur un lit sans rideaux et qui était aussi dur que des planches, travaillant sans cesse à cacher son esprit, employant à se défigurer autant d'art que la femme la plus coquette pourrait en mettre à s'embellir. (...)

Après les soins que Julie donnait à l'éducation de sa fille, elle partageait son temps entre de fervents exercices et tous les genres possibles de bonnes oeuvres. Associée à plusieurs dames pour concourir au soulagement des indigents, elle se vit adoptée par eux pour la mère la plus tendre. " Un jour, raconte sa fille, maman m'annonça que nous allions aller voir une de nos parentes tombée du faîte de la prospérité dans la plus affreuse misère. Je trouvai le chemin fort long, et, en montant l'espèce d'échelle tournante qui conduisait à son triste réduit, j'étais prête à pleurer sur les vicissitudes humaines. La porte s'ouvre ; j'étais en peine s'il fallait appeler la dame du nom de tante ou de cousine lorsqu'une femme couverte de haillons, de la figure la plus basse, avec le ton et les manières les plus ignobles, s'avança vers nous. Son aspect m'étonna d'abord, et tout ce qui l'entourait acheva de me déconcerter ; mais telle était ma prévention que je voulais absolument découvrir en elle quelque trace d'une noble origine. Trois quarts d'heure que nous passâmes avec elle furent employés par moi dans cette infructueuse recherche, et je sortis confondue. Mon premier soin fut de demander a ma mère le nom de cette étrange parente et de quel côté nous pouvions lui appartenir. − Ma fille, me répondit−elle, cette femme est comme nous fille d'Adam et d'Eve, et nous sommes déchus comme elle. Jamais mon orgueil n'a reçu une meilleure leçon. "

La juste réputation de mérite et de vertu que madame de Farcy s'était acquise, la rendait comme naturellement le conseil bienveillant de jeunes personnes qui répandaient dans son sein leurs troubles et leurs plaît. Ne vous faites point des idées romanesques d'une prétendue nécessité d'aimer et d'être aimée pour contracter un engagement heureux. Lorsque Dieu appelle à cet état, il suffit de pouvoir estimer celui à qui on s'unit. "

Elle donne sur l'amitié les idées les plus justes et un avis aussi sage qu'il est ordinairement méconnu dans le premier âge de la vie : " Vous avez les idées les plus fausses, dit−elle, sur ce que vous appelez le besoin d'être seule ; croyez−moi, vous êtes à vous−même bien mauvaise compagnie. (...) Que l'amie que vous choisirez soit plus vertueuse que vous, afin qu'elle vous inspire assez de respect pour que vous n'osiez vous permettre avec elle certains épanchements inutiles. (...)

" On se permet souvent dans la conversation un genre de familiarité qui n'est pas vice, mais qui annoncerait une éducation vicieuse. Déshabituez−vous de certaines dénominations trop aisées ; donnez aux choses dont vous parlez une expression noble et délicate, et sachez vous faire estimer par cette pureté de langage qui est une émanation de celle de l'âme. "

Une de ses jeunes amies, craignant peut−être de blesser une conscience trop timorée par sa vive tendresse envers elle, madame de Farcy lui répond avec cette aimable ingénuité : " Je ne crois pas, ma très aimable amie, un seul mot de tout le mal que vous pensez de votre pauvre coeur, et comme je ne suis pas d'humeur à renoncer à la part que j'y pouvais prétendre, je commence par vous prier de le laisser m'aimer à son aise. " (...)

Un nouveau champ de sacrifices et de mérites va s'ouvrir devant la vertueuse Julie. (...)

Son rang, celui de ses parents, l'émigration de son mari, ses qualités personnelles : que de titres à la proscription ! Vers le milieu de 1793, elle fut arrêtée et conduite à la maison du Bon−Pasteur, à Rennes, et y demeura enfermée pendant treize mois. Elle y fut à toutes ses compagnes un modèle de patience, de courage et de toutes les qualités qui forment les parfaits chrétiens ; jamais on ne la vit se répandre en murmures.

Les compagnes de sa captivité se montraient à ses yeux comme autant de soeurs bien aimées. (...)

Elle ne se contentait pas de supporter la gêne de la captivité, les traitements inhumains des satellites du crime ; elle parut en tout un modèle inimitable de mortification, d'oubli héroïque d'elle−même. Elle servait continuellement les autres et se comptait toujours comme n'étant rien. Ne pouvant conserver assez de recueillement au milieu du dortoir commun, elle obtint une petite place dans un grenier presque à l'injure de l'air ; elle s'y rendait à quatre heures du matin et y semblait absorbée dans ses méditations, toujours à genoux avec un peu d'eau auprès d'elle pour se désaltérer dans la chaleur que la saison et le lieu faisaient éprouver. (...)

Le moyen de l'arracher à sa contemplation était de lui demander un service : elle quittait tout à l'instant. Une malade avait besoin de prendre des bains, et l'amie des affligés tirait et portait elle−même de l'eau : dévouement au−dessus de ses forces, et qui sans doute abrégea ses jours. (...)

Rarement elle se trouvait aux repas des détenues, se contentant des restes qui demeuraient sur les tables. Aux représentations de l'amitié, elle répondait : " Ces restes ne seront pas donnés aux pauvres, et je tiens leur place en ce moment. "

Le grenier où l'humble captive passait ses plus longs et plus doux moments renfermait une statue de la très sainte Vierge que par mégarde ou par mépris, on laissait jetée dans un coin ; quelle fut la joie de Julie quand elle l'y découvrit ! Elle fit tant par ses instances, par ses sacrifices auprès des geôliers de la maison, qu'elle obtint la faveur d'y avoir un petit oratoire. Elle l'orna avec tous les soins et l'appareil que son zèle et exercices. (...)

Un soir le bruit se répandit que les détenues seraient incessamment massacrées. Cette nouvelle causa une alarme générale : une des dames renfermées aperçoit au haut de la maison la faible lueur d'une lampe, et communique sa surprise et sa terreur à sa voisine : " Ne vous effrayez point, répondit celle−ci ; ne savez−vous pas que madame de Farcy passe la plus grande partie de la nuit en prières ? "

Après une longue captivité, madame de Farcy rentra dans sa famille ; mais sa délicate constitution s'affaiblissait rapidement et préparait de longs et cuisants regrets à des amies dignes de l'avoir connue pour l'apprécier et pour la bénir. Peu de mois avant de mourir, elle venait de contracter avec une jeune personne de son pays une liaison qui fut précieuse à l'une et bien douce à l'autre. C'est d'un petit manuscrit intitulé : Mes Souvenirs de madame de Farcy, et que nous avons entre les mains, que nous recueillons de nouveau la manière ingénieuse et triomphante dont celle de qui nous écrivons la vie faisait des conquêtes à la vertu. (...)

" L'amie dont je m'étais créé la chimère, je ne l'ai trouvée qu'une fois. Dieu me la fit rencontrer au moment où j'en avais le plus besoin sans doute ; mais il ne me la donna que pour ce moment : c'était une soeur de l'auteur du Génie du christianisme. A cette époque son frère ne s'était pas encore fait un nom dans la littérature. Cette femme au−dessus de tout ce que j'ai connu, de la plus agréable mondaine, était devenue la plus austère pénitente ; et, plus aimable que jamais, elle faisait à Dieu autant de conquêtes que de jeunes personnes avaient le bonheur de l'approcher. Je ne l'ai connue que six mois : l'ardeur de sa pénitence avait déjà consumé ses forces ; elle finit de la mort des saints, me laissant d'éternels regrets. (...)

" Elle m'eût fait aller au bout du monde, avec elle il était impossible de tomber ni de rester dans la tiédeur. " (...)

La nouvelle amie de Julie la met en scène avec elle, et retrace fidèlement leur conversation : " Il faut, disait madame de Farcy, que nous soyons toutes à Dieu. Ce jour qui m'éclaire, cette terre qui fournit à tous mes besoins, ces plaisirs, qui me délassent, ces parents, ces amis que j'aime, leur tendresse, le plus doux des biens, tout cela me vient de lui ; mes yeux ne peuvent reposer que sur ses bienfaits.

" Si le moment de vous présenter au tribunal arrive avant que vous sentiez que la grâce vous est accordée, allez, sans hésiter et avec confiance, aux pieds de Dieu, qui ne vous demande que la droiture et la bonne volonté ; c'est lui qui fera le reste.

" Jamais, nous dit la nouvelle amie de Julie, je n'eus de si doux moments que ceux où je me sentis pressée dans les bras de cette incomparable amie : il semblait qu'elle en voulût faire une chaîne pour m'attacher à Dieu. "

Madame de Farcy parlait de Dieu d'une manière simple, naturelle et pourtant élevée et son ton de voix et sa physionomie prenaient alors un caractère attendrissant et même sublime.

" Lorsque j'eus le bonheur de la connaître, nous raconte une de ses autres amies, j'avais la tête farcie de chimères romanesques dont je m'étais alimentée toute ma vie. (...)

" Je me souviens qu'à l'occasion de sentiments exaltés après lesquels je courais beaucoup, elle me dit : " Vous n'aimerez jamais comme vous voudriez aimer, à moins que vous ne vous tourniez vers Dieu. (...)

" A l'égard de créatures vous (...) ne serez jamais contente ni d'elles, ni de vos sentiments. Vous serez tendre aujourd'hui, froide demain ; vous ne les aimerez pas deux jours de la même manière ; vous ne saurez souvent s'il est bien vrai que vous les aimiez, à moins que vous ne commenciez à les aimer pour Dieu. " dépens de ceux qui en causent les peines. " On ne cherche qu'à soulager ses maux, disait−elle, et l'on ne parvient souvent qu'à les aigrir. En les faisant partager, on se les exagère à soi−même ; on détaille ses griefs, on s'appesantit sur chacun ; la compassion qu'on inspire d'un côté double le sentiment d'injustice qu'on éprouve de l'autre ; plus on se fait plaindre, plus on s'attendrit sur soi, et plus on se sent blessé de ce que l'on souffre. Ce résultat prouve que de telles consolations ne sont point dans l'ordre de Dieu. "

La détention si pénible et si longue de madame de Farcy dans la maison du Bon−Pasteur de Rennes avait comme éteint ce qui lui restait de forces. Elle était en proie aux douleurs les plus aiguës mais elle les supportait sans se permettre la moindre plainte, et l'on ne s'en apercevait qu'à l'altération empreinte sur son visage. Pendant sa dernière maladie elle conserva la même patience, acheva de mettre ordre à ses affaires et recommanda sa fille, alors dans sa quinzième année, à la famille de son mari. (...)

Lorsque sa fille lui demandait en pleurant quand elle la reverrait, elle lui promettait que leur séparation ne serait pas très longue et qu'elles se réuniraient pour ne plus se quitter. Elle lui recommanda de prier Dieu chaque jour dans un moment qu'elle fixa lui promettant de prier à la même heure et ainsi de concert avec l'objet de sa tendresse. Elle voulut entourer et comme garantir les beaux ans de sa fille par les avis les plus tendres et les plus salutaires. Elle les lui remit par écrit, et nous les consignerons ici comme un précieux monument de cet amour qu'une bonne mère, une mère chrétienne, doit aux enfants que le ciel lui donna. (...)

" Je voudrais, ma chère petite, que tu conservasses la bonne habitude d'être matinale. Lève−toi, pendant la belle saison, à six heures du matin. Que ta première pensée soit pour Dieu, ta première action la prière ; fais−la à genoux, et souviens−toi que cette attitude respectueuse, en rappelant notre attention, nous dispose à rendre à Dieu le seul hommage dont il soit jaloux, celui de nos coeurs.

" N'oublie pas de faire mention de ton père et de moi, ma bien−aimée. A peine avons−nous un seul jour à passer sur la terre, que serait−ce si nous étions condamnés à nous séparer après ce court espace, à ne plus nous aimer ? C'est au ciel que j'aspire à te voir à mes côtés durant l'éternité tout entière ; c'est à mon Dieu que je veux te présenter comme ma joie et ma couronne. " (...)

Dès que madame de Farcy se vit alitée ; elle se fit dire, tous les jours, à trois heures après midi, les litanies pour la bonne mort ; à six, on lui récitait les prières des agonisants. Une de ses amies qui avait une maison de campagne à une demi−lieue de Rennes, la pressa de venir chez elle ; elle s'y fit transporter. (...)

Morte à tous les objets créés, elle ne voulait plus que Dieu et que Dieu seul ; elle avouait ingénument avoir porté trop loin l'amour de la pénitence, et cependant elle le conservait toujours, se réjouissant de l'accroissement de ses souffrances, souriant avec grâce après les nuits les plus pénibles et disant : " Cela est passé, il n'y faut plus penser. " Jamais on ne surprit sur ses lèvres l'aveu qu'elle eût souffert. Ses méditations si fréquentes sur la passion de Notre−Seigneur lui avaient appris combien on est heureux de se trouver un moment sur la croix.

Comment retracer fidèlement et sa douceur et sa reconnaissance pour les plus légers services, soit de la part de ses gardes, soit de la part de tous ceux qui l'approchaient ? L'amie qui l'avait recueillie dans son ermitage recevait à chaque instant un nouveau témoignage de sa gratitude. Elle lui répétait souvent : " Mais que vous êtes bonne et charitable de m'avoir reçue ! " Son immense charité ne se démentit jamais ; ses derniers voeux, ses derniers soupirs ont été pour les pauvres. Tous la pleurèrent et publiaient hautement les actes de son inépuisable charité.

Dans un moment où son état semblait empirer, elle dit, et comme hors d'elle−même, à une de ses meilleures amies : " Ah ! ma bonne amie, je verrai mon Dieu ! " Cependant l'extrême délicatesse de sa conscience lui faisait craindre que son désir de mourir quoique inspiré par un si beau motif, ne fût pas assez Au flambeau de son humilité, Julie s'estimait la plus coupable des femmes ; elle disait à une intime amie : " Serait−il possible que, criminelle comme je le suis, je visse cependant mon Seigneur et mon Dieu ? Ah ! je me remets entièrement à lui, et j'adore ses décrets ; je me soumets à tout ce qu'il ordonnera de moi ; s'il me veut même en enfer, j'y consens. " A cet instant elle plaça son crucifix sur ses lèvres, mais avec une telle expression de résignation, de force et d'amour, que les témoins de cet acte sublime ne purent s'empêcher de verser des larmes que souvent depuis ils ont renouvelées au souvenir de leur amie mourante. (...)

En conservant jusqu'à la fin l'innocente gaîté qui l'animait, en continuant de manifester une charité pleine d'égards et de politesse, elle parlait de sa mort comme elle eût parlé d'un voyage de pur agrément, elle lui donnait le nom de son départ. Elle se plaisait à raconter sans cesse les détails de la jouissance délicieuse qu'elle allait goûter dans le sein de Dieu. Combien souvent elle demandait : " Mais mon exil doit−il être encore bien long ? Ai−je encore bien des jours à vivre ? " (...)

La dernière fois que ses soeurs la visitèrent, elles ne purent s'énoncer que par leurs larmes ; Julie soutint cette entrevue avec force et courage. (...)

Dans l'appartement où elle passait le jour se trouvait un tableau de Notre−Seigneur au jardin des Olives ; elle avait toujours soin que l'on tournât son fauteuil de manière à le voir. Sur la cheminée de son appartement était placé un tableau de la mère de Dieu ; elle ne le contemplait qu'en tressaillant d'allégresse. (...)

Il est pour le juste mourant certains moments d'abattement, tels que ceux où nous avons déjà vu la pieuse Julie, et que l'idée de la mort, prête à saisir sa victime, va renouveler en elle, pour lui donner quelques traits de ressemblance avec son Sauveur agonisant. Une religieuse, en qui madame de Farcy avait la plus grande confiance, est chargée de lui annoncer qu'elle va bientôt quitter la terre : elle remplit par écrit cette mission douloureuse, et le lendemain matin vient demander à la mourante quelle impression sa lettre a faite sur elle. Hélas ! les saints se connaissent si peu, qu'après avoir tant désiré sa fin, l'humble servante du Seigneur, s'exagérant ses fautes, n'a plus en perspective qu'un jugement rigoureux ; elle ne dissimula point une sorte de consternation : " Je ne vous dirai pas, répond la mourante d'une voix paisible, mais altérée par la crainte, que votre nouvelle ne m'ait point fait de peine ; je ne suis pas du nombre de celles qui ont sujet de se réjouir en apprenant un tel événement. " (...)

Un jour qu'elle se trouvait avec d'intimes amies qui parlaient de morts causées par sensations vives : " Il me paraît difficile, leur dit−elle, de mourir de joie, mais je conçois qu'on puisse mourir de contrition. " (...)

Ainsi que son admirable modèle, l'humble servante de Jésus−Christ avait passé en faisant le bien ; elle touchait à sa dernière heure.

Le 26 juillet 1799, elle fut levée et fit ses prières à l'ordinaire ; dans l'après−dîner on la coucha. Placé près de la mourante, l'abbé Leforestier lui demanda s'il ne convenait point d'envoyer chercher sa fille ? " Non, monsieur, répondit−elle, à moins que vous ne l'exigiez ; le sacrifice est fait. "

On lui demanda quelque temps après si elle reconnaissait ceux qui l'approchaient ; elle dit les reconnaître. A neuf heures elle demanda plusieurs fois combien de temps elle avait encore à vivre : " Peut−être trois heures, " lui répondit−on. − " Ah ! s'écria−t−elle, trois heures encore sans voir Dieu ! " A dix heures elle reçut l'extrême−onction. Elle redoutait son agonie par sa grande crainte d'offenser dans une impatience : elle avait conjuré le Seigneur de lui accorder la grâce de perdre connaissance. Elle la perdit à dix heures et un quart, et à onze heures elle expira. célèbre, dira les victimes qu'il rappelle, victimes d'un dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté le sol de la patrie quand sa soeur y périt ; elle avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut de ses bords qu'elle fit tenir à ce frère, si chéri et si digne de l'être, le dernier gage de sa tendresse. Ecoutons−le nous raconter l'effet que cet envoi touchant fit sur son coeur (préface de la première édition du Génie du Christianisme) :

" Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais mais j'aime mieux me condamner ; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s'est servie pour me rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été à soixante−douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea en mourant une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu de ma mère. Quand sa lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle−même n'existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles, ma conviction est sortie du coeur : j'ai pleuré et j'ai cru. "

O chrétiens de tous les âges et de tous les rangs que n'avez−vous point à admirer, que n'avez−vous pas à imiter dans la vie de Julie de Chateaubriand !

Sicut nubes... quasi naves... velut umbra. (Job.)

Paris, 1er décembre 1833.

Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris, m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne sait que faire.

Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface embrassent ou embrasseront le cours entier de ma vie ; ils ont été commencés dès l'année 1811, et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est achevé, et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché, mon enfance, mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l'empire, ma course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa chute.

J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie, depuis Washington jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry, Capo−d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc. ; depuis Nelson, Bolivar, Méhémet, pacha d'Egypte jusqu'à Suffren, Bougainville, Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait point eu d'exemple : trois poètes opposés d'intérêts et de nations se sont trouvés, presque à la fois, ministres des affaires étrangères, moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse, les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte et du règne de la légitimité.

J'ai exploré les mers de l'ancien et du Nouveau−Monde, et foulé le sol des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons, dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage de Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les ruines ; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le cafetan de soie du Mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur brodé d'or, bariolé d'insignes et de rubans, à la table des rois, aux fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et essayer de la prison.

J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les armes, l'Eglise, la politique, la magistrature, les sciences et les arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes ambassades, celles de mon passage au ministère des affaires étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat, le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin : navigateur, mes destinées ont eu l'inconstance de ma voile ; alcyon, j'ai fait mon nid sur les flots.

Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j'ai signé des traités, des protocoles et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été initié à des secrets de partis, de cour et d'état : j'ai vu de près les plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves, à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse, poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes, Chactas, René, Eudore, Aben−Hamet ; avec les filles de mes chimères, Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon siècle, j'exerçais peut−être sur lui, sans le vouloir et sans le chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire.

Monti ont disparu ; de ses jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni, Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg ; les talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence ou forcés de languir en terre étrangère : lord Byron et M. Canning sont morts jeunes ; Walter Scott nous a laissés ; Goethe nous a quittés rempli de gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si riche ; elle commence une autre ère : je reste pour enterrer mon siècle, comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la cloche avant de tomber lui−même, lorsque le dernier citoyen aurait expiré.

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame se divise en trois actes.

Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur. depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire ma vie a été littéraire ; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été politique.

Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une grande tâche : voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines ; homme d'état, je me suis efforcé de donner aux peuples le vrai système monarchique représentatif avec ses diverses libertés : j'ai du moins aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis par la fortune ; ils avaient derrière eux des amis puissants et une patrie tranquille : je n'ai pas eu ce bonheur.

Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont la vie ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, poète, publiciste, c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne de la fin du Moyen−âge et de la Renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d'Ercilla, de Cervantes !

En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats : Thibault, comte de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de leur style des aventures de leur carrière ; Froissard va chercher l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais à compter du règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au confluent de deux fleuves ; j'ai plongé dans leurs eaux troublées, m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations nouvelles.

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sont écrits à différentes dates et en différents lieux : ces sections amènent naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents survenus depuis les dernières dates et peignent les lieux où je reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres : il arrive que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de mes misères, et que, dans mes jours de tribulations, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères ; les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail : mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau ; mes d'une tête brune ou chenue.

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse, par l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie que l'écueil de mon naufrage.

J'ai mis à composer ces Mémoires une prédilection toute paternelle ; je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en corriger la épreuves : les morts vont vite.

Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes : les premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les éclaircissements et pièces justificatives ; les secondes, au bas des pages, sont de l'époque même du texte ; les troisièmes, pareillement au bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement de mes Mémoires ; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère : il est probable que je ne retrouverai ce repos avant−naître, que dans les entrailles de notre mère commune après−mourir.

Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de mon histoire ; je n'ai pu me rendre à leur voeu. D'abord je serais, malgré moi, moins franc et moins véridique ; ensuite j'ai toujours supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans préjudice ; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort de la tombe, et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester après moi sur la terre. Si j'ai assez souffert dans ce monde pour être dans l'autre une ombre heureuse, un peu de lumière des Champs−Elysées, venant éclairer mon dernier tableau, servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre : la vie me sied mal ; la mort m'ira peut−être mieux.

Après la bataille de Saint−Aubin−du−Cormier, la Trérnoille mit le siège devant Saint−Malo qui tenait pour le parti du duc d'Orléans : il dressa ses batteries sur la grève de Saint−Servan. La mer envahit cette grève deux fois le jour : les assiégeants couvraient leurs canons de peaux et de cuirs graissés, quand le flot s'était retiré, le feu des batteries inondées recommençait, sans que l'eau eût mouillé la poudre et avarié les pièces.

En vertu du traité de Sablé, Saint−Malo resta engagé à la Couronne, il fut réuni à la France avec le reste de la Bretagne par les mariages successifs de Charles VIII et de Louis XII avec la duchesse Anne. La Duchesse−Reine ayant eu à se plaindre de l'esprit d'indépendance des Malouins, augmenta les fortifications du château d'un bastion et de deux tours. Sur les plus grosses elle fit écrire ces mots : quiconque en grogne, c'est mon plaisir ; de là la tour fut appelée en français bretonnant, Quiquengrogne ; l'autre tour est connue sous le nom de la Générale. [Ce même fait est raconté pour un autre lieu.]

Pendant les guerres de la Ligue, Saint−Malo reprit sa liberté après la visite que lui fit Charles IX, le 24 de mai 1570. Elle ne se déclara ni pour Henri III, ni pour Henri IV, ni pour le duc de Mercoeur. En 1590 le comte de Fontaine occupant le château au nom du Roi, les habitants de la ville conspirent ; ils gagnent deux soldats du comte qui laissent tomber pendant la nuit du haut de la Générale une corde attachée aux aisselles d'une couleuvrine. A l'aide de cette corde, cinquante jeunes gens armés s'introduisent dans le château, tuent le gouverneur, qui parut à une fenêtre avec une lanterne et font la garnison prisonnière. Les Malouins jusqu'à la dernière victoire de Henri IV restèrent leurs propres maîtres et se conduisirent, disent les chroniques du temps, en bons républicains [On montre encore la maison où se réunirent les hardis conjurés qui escaladèrent le château.].

Depuis le temps de Charles de Blois, le saint, et de Jeanne de Montfort, la boiteuse, tradition d'une aventure était conservée en Bretagne de grand'mères en grand'mères. Mme de Chateaubriand la racontait de manière à faire dresser les cheveux sur le front. Elle y mêlait des Requiem, des Dies irae, des De profundis incroyables.

L'an de grâce, mil trois cent cinquante, le samedi devant Laetare Jerusalem, fut fait en Bretagne au Chêne de Mivoie la bataille de trente Anglais contre trente Bretons,

De sueur et de sang la terre rosoya.

A ce bon samedi Beaumanoir se jeuna ;

Grant soif eust le Baron, a boire demanda ;

Messire Geoffroy de Boves tantost respondu a :

" Bois ton sang, Beaumanoir, la soif te passera ".

Or le sire de Beaumanoir et Johan de Tinténiac avaient guerroyé les Anglais dans les cinquante−deux fiefs de la terre de Combourg. On montre partout les témoins de leurs prouesses, entre autres une roche appelée la Roche sanglante à l'orée de la lande de Meillac. Un jour ayant quitté son frère d'armes Tinténiac s'enforesta. Il arriva avec son Ecuyer par la chaussée d'un étang, aux murs ébréchés d'une ancienne abbaye. Il heurte de sa lance une porte crépite de lierre où se voyaient encore quelques plumes d'un oiseau de proie cloué là. La porte cède au choc, et le Banneret chevauche dans une cour qu'environnaient des granges dont les lucarnes étaient bouchées avec des platras décollés.

Johan saute en bas de son palefroi et le tenant par la bride va droit à une autre porte. Les battants de celle−ci étaient renforcés d'un semis de chevilles de fer : le long des linteaux descendait une chaîne qui s'emboutait à un pied de biche. Tinténiac tira cette chaîne ; elle secoua une sonnette sourde et fêlée. Quelqu'un s'avance à pas traînants dans l'intérieur. Un cliquetis de clefs se fait entendre ; deux verrous tournent, la porte entrebaille avec effort. Un ermite blanchi d'âge et qui semblait tomber en poussière, se présente : " Beaux fils, soyez les bienvenus, cette vesprée de la Toussaint. Mais jeûner il vous faudra ; nul qui vit ne mange céans ; quant au logis, point n'en chômerez si vous savez dormir aux étoiles. Les Anglais ne laissèrent ici que les murs. Les Pères ont été massacrés ; je suis resté seul pour garder les morts : c'est demain leur jour. "

La voix, les mouvements, la pâleur, les regards du moine avaient du surnaturel, comme je ne sais quoi qui a été : ses lèvres ne remuaient point lorsqu'il parlait, et son haleine glacée sentait la terre. Tinténiac et le Damoisel entrèrent dans le cloître. Le jeune écuyer attache les chevaux à un pilier, et met devant eux l'herbe rêche qu'il fauche avec son épée parmi les pierres sépulcrales. Le Religieux psalmodiant un Miserere, conduit sire Johan au dortoir de l'Infirmerie ; salle déserte hantée du vent, où le concierge des Trépassés s'était ménagé un abri dans le coin d'un foyer immense.

Le moine allume une aiguillette de résine qu'il insère dans un bois fendu, fiché à la paroi de la cheminée. L'Ecuyer déterre un tison assoupi sous les cendres, le couvre d'un fagot de ramées vertes et mouillées qui suaient leur sève avec bruit et dont la flamme mourait et renaissait dans une grosse fumée.

La tempête et la nuit étaient descendues ; la pluie battait les débris du monastère. On entendait les vagissements lointains des Décédés. L'écuyer s'endormit assis sur une escabelle près du feu qui brûlait petitement, le Chevalier disait son chapelet en comptant les dizaines avec son doigt sur les entaillures du pommeau de son épée. Le frère placé en face de lui, alterna d'abord les Ave Maria puis il se tut. Johan lève les yeux ; il aperçoit au lieu du solitaire, un fantôme qui le regardait. Une tête de mort hochait dans l'enfoncement d'un froc et deux bras décharnés sortaient des larges manches d'une robe monacale. Le

Ils franchissent sur des solives disjointes, tremblantes et demi−brûlées, des bâtiments charbonnés par les flammes qui en dévorèrent les toitures, les planchers et les lambris. Ces décombres s'allaient appuyer contre une Eglise dont la masse gothique se dessinait en noir sur une brume blafarde. Le Chevalier et son guide pénètrent dans la basilique par la crevasse d'un mur lézardé ; ils traversent un labyrinthe de colonnes qui tour à tour sortaient de l'ombre à la lueur phosphorique que le spectre passant émanait. Quelque chose gémissait sous les voûtes et tirait de temps en temps des glas de la cloche : les vitraux coloriés qui pendaient à leur plomb rompu laissaient entrer pêle−mêle les feuilles séchées de la forêt.

Le fantôme s'arrête devant un cercueil, à l'ouverture d'un reliquaire qui conduisait au caveau funèbre creusé sous le Beffroi : il montre à Johan l'escalier ; Johan pose le pied sur la marche supérieure étend la main dans l'obscurité, tâte les murs froids, moites et rampants qui lui servent à tournoyer les degrés ; le spectre descend après, et lui interdit le retour.

Le reste de l'histoire est perdu. Mme de Chateaubriand était femme à suppléer le texte et à remplir très bien la lacune ; mais elle avait trop de conscience pour altérer la vérité et pour interpoler un document authentique : les oeuvres des nourrices bretonnes, comme les Annales de Tacite, ont leur fatal caetera desunt.

Je fis prier la petite Indienne de danser ; elle exécuta toute une pantomime ; elle figura des scènes de guerre, de famille, de chasse. Sa parure sauvage allait bien à son espèce de hardiesse et à son air fin et naïf. Je n'aurais jamais cru qu'une perle de verre pendant au nez et descendant sur la lèvre supérieure pût être un ornement agréable ; [et cependant elle l'était : ] dans les attitudes variées de la jeune fille, cette perle d'un bleu transparent jouait de cent manières sur ses dents blanches et ses lèvres roses.

Pour peindre un prisonnier dans les tortures, la petite fille mettait ses bras en croix comme dans le cadre de feu, et chantait la terrible chanson de mort avec un gazouillement qui ressemblait à celui d'un oiseau, puis elle se laissait tomber, se couchait sur le dos, serrait ses jambes fines l'une contre l'autre, rapprochait ses deux bras étendus dans toute leur longueur, entr'ouvrait un peu la bouche et fermait avec lenteur ses yeux brillants, représentant la mort sous les formes les plus charmantes de la vie.

Cette mort n'était pas longue :

L'actrice ressuscitait tout à coup, se mettait sur son séant, écartait avec ses deux mains ses cheveux épars, se redressait sur ses pieds comme un roseau lassé du vent, et commençait une nouvelle scène.

Traverser une rivière : ses bras décrivaient dans l'air les mouvements d'un nageur ; on eût cru plutôt qu'elle allait s'envoler.

Franchir une cataracte : elle imitait avec sa bouche mille bruits confus, tandis qu'elle roulait ses bras rapidement pour peindre une eau qui tombe.

Gravir une montagne : elle traînait ses pas, haletait, pantelait, soufflait ; à ses joues bouffies, à ses regards pétillants de vie, elle avait l'air d'un de ces anges qui soutiennent des nuages ou des coins de draperies dans les tableaux.

Mère surprise par des ennemis : elle défendait son enfant, que figurait un bouquet de bignonia ; elle l'enveloppait dans son manteau ; d'une main elle le pressait sur son sein, de l'autre elle repoussait le ravisseur, le corps penché en avant, la tête dégagée et parlante, avec toute l'innocente gaucherie d'une vierge qui joue à la mère.

La satisfaction de l'assemblée s'exprimait par des cris. J'applaudissais en frappant ma cuisse comme Jupiter, mon bras cassé m'empêchait de battre des mains ; l'espiègle était charmée. Ses gestes se taisaient alors ; elle restait muette, puis recommençait une danse ou légère ou voluptueuse, m'adressant entre chaque tableau un mot pour me demander si j'étais content. Je faisais un signe, lequel voulait dire que je ne la comprenais pas : elle s'impatientait [tapait du pied, les larmes lui venaient aux yeux] ; elle dansait encore et renouvelait son interrogatoire. L'interprète lui redit que je ne l'entendais pas. Elle s'approcha de moi, me passa un bras au cou et se mit à crier à tue−tête. Je riais, elle rougit, prit ma main, la caressa [doucement de ses lèvres] et finit par la mordre. Je retirai ma main : l'enfant sauvage rit à son tour de tout son coeur. Cette maligne et gracieuse affolée m'a donné l'idée du personnage de Mila que l'on verra dans les Natchez ; si jamais je publie les stromates ou bigarrures de ma jeunesse, pour parler comme saint Clément d'Alexandrie, on y verra Mila.

De l'âme et de la matière.

J'avais beaucoup étudié les livres de philosophie et de métaphysique : tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'existence de l'âme et l'existence de Dieu m'était connu ; tous les écrits et commentaires contre la partie historique, dogmatique et liturgique du Christianisme, avaient été l'objet de mes investigations. Je n'ignorais aucune des objections des esprits forts, depuis ceux qui niant le Christ, regardaient les Evangiles comme un beau mythe de l'école d'Alexandrie du second siècle, jusqu'à ceux qui ne voyaient dans le Christianisme que le développement naturel de la civilisation, la marche obligée, le progrès invincible de la société générale.

Si mon imagination était naturellement religieuse mon esprit était sceptique ; examinateur impartial des motifs de la foi et des motifs de l'infidélité. J'avais pitié des Croyants, mais j'avais un profond dédain pour les incrédules, trouvant les raisons de croire supérieures aux raisons de ne pas croire : ma philosophie n'était pas plus sotte et plus suffisante que cela.

Le consentement universel des hommes touchant l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, n'avait cessé de m'embarrasser à l'époque même de l'indépendance de mes opinions religieuses.

Qu'il y eût chez les sectes philosophiques de l'Orient, de l'Egypte, de la Grèce, des doctrines secrètes d'athéisme et de matérialisme ; que les Chinois et les Juifs si l'on veut (malgré leur grande école d'inspiration ou de prophétie) fussent des peuples matérialistes, cela ne m'amenait à aucune conviction.

D'abord rien de moins certain que les faits dont on argumente au sujet des écoles philosophiques ; mille choses contredisent ces faits. Ensuite parmi les peuples athées et matérialistes en masse, l'individu est religieux ; il l'est vaguement sans doute, mais on lui surprend des instincts d'une autre vie, ou dans son culte des morts, ou dans les prières qu'il adresse à la matière : quand il implore la pluie ou le soleil pour son champ, il suppose une intelligence ; or c'est là ce qui constitue le consentement unanime des hommes.

Jamais la nature ne donna à l'individu un instinct qui ne lui fut pas naturel qui ne fut pas en lui un besoin, une vérité de sa propre essence. Si les hommes, pris un à un, croyent, à leur su ou insu, à une vie future, c'est qu'il y a une vie future, parce qu'il n'y a pas d'effet sans cause, parce qu'il est absurde de dire que l'homme passe ses jours à craindre ou à espérer au delà de la tombe un avenir qui n'existe pas ; bizarre animal qui aurait la connaissance de la mort, qui posséderait un sentiment dont la rapidité et l'étendue embrassent tous les siècles et tous les mondes, et qui ne serait doué de cette extension de temps et d'espace que pour s'enfermer à jamais dans un trou de six pieds de long ! Les gouvernements, les nations peuvent être athées et matérialistes ; les individus jamais.

Il me paraissait encore bien plus moquable, lors même que je n'étais plus chrétien, d'assurer avec une école moderne que le progrès de la société humaine sera d'arriver au matérialisme, à la preuve physiologique et mathématique qu'il n'y a point d'âme. Beau résultat de la science, et d'après lequel il sera facile d'établir la conscience ou la moralité des actions.

Que le résultat soit beau ou laid, bon ou mauvais, dit−on, ce n'est pas là la question : le matérialisme est un fait ; or tout fait doit être accepté qu'il blesse ou non nos moeurs, nos habitudes, nos désirs, nos études, nos systèmes, nos préjugés, nos préventions.

C'est précisément parce que le matérialisme n'est pas un fait prouvé, qu'on n'est pas obligé de l'accepter ; on peut très bien ne pas accorder la majeure du syllogisme. Quand on connaîtrait tous les recoins du cerveau où la vue de l'objet va mettre en mouvement les diverses perceptions intellectuelles, resterait du docteur Gall.

Si vous coupez un nerf derrière l'oreille d'un dindon ; si vous attaquez certaine partie du crâne d'un quadrupède, voilà que le dindon perd la faculté de s'arrêter et qu'il court toujours ; voilà que le quadrupède est dépourvu d'une des facultés de son instinct : donc l'intelligence tient à des causes physiques. Quelles belles découvertes de cette nature ne ferait−on pas en bistourisant une vingtaine de milliers d'hommes, en fouillant dans les entrailles de quelques centaines de femmes, comme on martyrise des lapins des chats, des chiens et des chiennes !

on peut être un très bon anatomiste et un très mauvais logicien. L'argumentation ci−dessus est une pure pétition de principe : on admet comme prouvé ce qui est à prouver. Si l'homme a une âme, cette âme a nécessairement des organes matériels à son service tant qu'elle est unie à la matière ; l'altération des organes matériels trouble nécessairement les perceptions de l'âme, mais ne la détruit pas : parce que vous interrompez le cours d'un ruisseau, est−ce à dire qu'il n'y ait plus d'eau à la source ?

Si l'homme n'a pas d'âme, vos cruelles expériences ne portent alors que sur la matière, ne démontrent que les aptitudes de cette matière ; mais il faut que vous me prouviez que l'homme n'a pas d'âme ; or c'est ce dont je vous défie.

Enfin votre expérience ne vous tire pas d'affaire : vous m'apprenez bien que tel accident arrivé au cerveau, suspend telle perception ; mais vous ne m'apprenez pas quelle est cette perception, et comment il advient qu'un peu de matière molle dans un coin de votre tête, produit une idée.

Il me suffirait pour croire à l'âme de voir un cadavre : il est impossible que l'esprit plein d'intelligence et de feu, l'esprit capable d'aimer et de sentir, l'esprit indivisible, incorruptible, sublime, qui s'élevait jusqu'à Dieu, soit de la même nature que cette masse immobile, insensible, stupide, glacée, tombant en lambeaux ; pourriture infâme, aveugle, sourde et muette que son vil poids entraîne au sein de la terre. La mort ne détruit pas l'extérieur de l'animal, comme elle défigure l'effigie de l'homme : le quadrupède garde sa fourrure, l'oiseau ses plumes, le poisson ses écailles, le reptile sa peau, l'insecte ses couleurs ; au mouvement près, vous ne sauriez dire si ce lion, cet aigle, cet ichtys, ce serpent, ce papillon est vivant ou mort. L'animal appartenant à la matière, est tellement proche de son élément, qu'en cessant de respirer il ne varie qu'un mode de son être ; une pendule qui marche et une pendule arrêtée, conserve la même apparence. Mais notre argile s'altère en devenant cadavre : l'homme, la plus belle des créatures dans l'état de vie, est la plus hideuse de toutes dans l'état de mort. La bête morte est chaste et vêtue ; l'homme mort est obscène et nu. Ce cadavre convulsif n'est pas allé paisiblement au néant, comme on retourne à son origine ; il n'était pas seul ; quelque chose a contrarié sa dissolution ; il s'est fait une séparation violente dont la nature désespérée et stupéfaite, a gardé la terreur. Le corps mort vous donne non l'idée d'une machine démontée mais d'une maison vide, d'une habitation ce matin debout et occupée, ce soir en ruine et abandonnée pour jamais. L'expression sévère ou sereine qui parfois demeure un instant au visage du décédé, n'est que le reflet d'une lumière lointaine, qu'une trace du passage de l'âme. Cette beauté intellectuelle du dehors, estompée sur la laideur repoussante de la chair, est une preuve de plus de la différence et du contraste des deux principes : si la pensée appartenait au cerveau matériel, elle ne pourrait être empreinte dans ce front qui ne pense plus ; l'effet cesserait avec la cause.

De même si l'homme est d'une nature semblable aux mollusques ; si les mollusques sont le premier degré et l'homme le dernier dans l'échelle des êtres animés ; ou plutôt si l'organisation n'est qu'une ; si le polype, la sèche, l'huître, le limaçon et l'homme ne sont qu'un même animal diversement agencé et plus ou moins développé expliquez ces embryons de l'homme. quadrupède, le singe et le nègre, comment se fait−il que l'opération ne s'accomplisse pas graduellement sous nos yeux ? Comment se fait−il que l'huître reste toujours huître ? La nature s'est−elle fixée, et, dans ce système, peut−elle se fixer ? ne devrait−on pas trouver des huîtres progressives, demi−poissons, des poissons demi−oiseaux, des oiseaux demi−quadrupèdes, des quadrupèdes demi−singes, des singes demi−nègres, des nègres demi−blancs ? Puis sur l'échelle descendante l'homme retournerait à l'huître, en repassant par les degrés inférieurs jusqu'à sa coquille. On répondra que cela arriverait en effet si la matière n'était épuisée. Chaque être s'est arrêté au degré de forme auquel il était parvenu quand la nature a perdu la faculté de création progressive.

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