Mémoires d'Outre-tombe

Chateaubriand · Chapitre 50 sur 50 · partie 70/75

Pages du PDF

Mémoires d'Outre-tombe

1 L 5 Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 75 parties.

Londres, d'avril à septembre 1822.

Le post−scriptum, d'une dépêche adressée par moi à M. le vicomte de Montmorency sous la date du 7 juin, porte ce qui suit :

J'arrive de Royal−Lodge. Le Roi m'a comblé de bonté ; il ne m'a point envoyé coucher à une maison de campagne voisine, comme le reste de ses hôtes ; il a voulu me garder chez lui. Au dessert, quand les femmes se sont retirées, il m'a fait asseoir à ses côtés et, pendant deux heures, il m'a conté l'histoire de la Restauration, me parlant sans cesse du Roi avec l'amitié la plus vraie. Il n'a pas voulu me retenir à cause de mon courrier, mais il m'a fait lui promettre de revenir le voir ; ce sont ses obligeantes paroles.

Royal−Lodge n'est point le château de Windsor ; c'est un véritable cottage placé dans un coin du parc à l'entrée de la forêt.

Thy forest, Windsor ! and thy green retreates.

At once the monarch's and the muse's seat. (Pope.)

" Tes forêts, Windsor ! et tes verdoyantes retraites sont à la fois le siège du monarque et des muses. "

Je suis arrivé demi−heure avant le dîner. J'ai trouvé une compagnie choisie : les lords de service, le duc Wellington, le marquis de Londonderry, lord Harrowby et ses filles, lord Bathurst et ses filles, lady Gwidir, les jeunes ladies Conyngham avec leur mère, enfin lord Clanwilliam, l'homme le plus à la mode du jour et réputé mal à propos fils du duc de Richelieu mort il n'y a pas encore un mois. Nous nous sommes promenés dans le jardin : le Roi n'a paru qu'au dîner servi à sept heures.

George IV n'est plus le prince de ses belles gravures, mais il est encore d'une grande élégance : quoiqu'il soit un peu gros et qu'il marche avec difficulté à cause de la goutte, j'ai été frappé de son air de santé et presque de jeunesse ; il parle français avec un léger accent fort agréable ; il dit je cré pour je crois, si fait pour oui, dans toute la négligence affectée de l'ancienne prononciation de cour. Il se pique d'avoir les manières d'autrefois et de conserver la tradition de la meilleure compagnie. Après la conversation politique obligée, il m'a conté l'histoire de la haute société de France, la généalogie des familles, les faiblesses de toutes les aïeules, mères et filles. Il m'a fait le portrait du duc d'Orléans (Egalité) et du duc de Lauzun. Il niait quelques−unes des aventures de ce dernier ; il en confirmait quelques autres. En tout, il voulait paraître le gentilhomme français par excellence, descendre en ligne droite du comte de Gramont.

... Ne chanson ne balade

Onc ne rima sans hannap de bon vin.

S'il avait pu lire dans ma pensée, il aurait vu que je l'étudiais, non comme un modèle de bon goût du dernier siècle, mais comme un type de rois qui sera brisé dans sa personne.

" Je ne vous ai point rencontré, m'a−t−il dit, pendant votre émigration en Angleterre ; j'ai été plus heureux avec vos nobles amis. − Sire, ai−je répondu, je n'étais pas de la riche émigration de l'ouest, j'étais un pauvre émigré de l'est cheminant à pied dans les prairies d'Hamsteadt ou le long de la Tamise vers Chelsea. Moi, sire, j'ai souvent vu le prince de Galles, lorsque, brillant héritier d'une des plus puissantes monarchies du monde, il passait chargé de couronnes, en attendant celle que vous portez. Comment m'eussiez−vous aperçu dans la foule ? Vous êtes devenu roi, je suis devenu ambassadeur ; je voudrais occuper ma place aussi bien que Votre Majesté remplit la sienne. " tenait à la main. Je me suis donné garde de lui dire qu'un jour, devant moi, on l'avait sifflé outrageusement, lorsque la princesse de Galles montrait au peuple la petite princesse Charlotte : ce qui n'empêche pas le prince de Galles si honni d'être un roi d'Angleterre fort populaire.

" J'ai bien peur, Sire, ai−je ajouté, d'être plus étranger à mes grandeurs que vous ne l'êtes aux vôtres. Quand Votre Majesté m'a honoré de son souvenir, j'étais occupé du commencement de ma carrière diplomatique, du déchiffrement des dépêches d'une ambassade volontaire chez un prince Huron, votre fidèle sujet au Canada, lequel prince vit peut−être encore ; jugez si j'étais préparé à me présenter à votre cour. "

Les dames sont rentrées, les jeunes ladies ont valsé au piano devant le Roi ; j'ai causé avec la marquise de Conyngham, excellente femme, forty fatty (de la quarantaine et grasse). George IV n'a pas les goûts qui justifient le proverbe : à vieux boeuf sonnette neuve. Dans sa place, j'aurais préféré miss Conyngham à sa mère, et sans contredit, puisque je suis en train de proverbes, c'était la plus belle rose de son chapeau. La marquise de Conyngham, en m'exhibant les raretés de son hôtel à Londres, me montrait une toilette de porcelaine de Sèvres laquelle me disait−elle naïvement, provenait de la vente des meubles de madame du Barry.

Le Roi s'est retiré à minuit. Je n'ai vu ni valets, ni huissiers, ni gardes, ni gentilshommes de la chambre, ni officiers de la garde−robe et de la bouche. Une servante, Maid, m'a conduit dans une petite chambre où il y avait pour tout meuble un lit, une table, un pot à l'eau, des serviettes blanches et deux bougies éteintes sur la cheminée. La servante en a rallumé une en entrant. Cette simplicité chez le roi d'Angleterre m'a rappelé celle que j'avais remarquée chez le président des Etats−Unis, et pourtant George IV n'est pas Washington.

Edouard III, voulant donner des fêtes à Alix de Salisbury, répara la château de Windsor " que le roi Arthur, dit Froissard, fit jadis faire et fonder là où premièrement fut commencée la noble table ronde dont tant de vaillants hommes et chevaliers sortirent et travaillèrent en armes et en prouesses par tout le monde ". Edouard ajouta au château une chapelle dédiée à Saint−Georges à l'occasion de l'ordre de la Jarretière, " qui parut aux chevaliers une chose moult honorable où tout autour se nourrirait. " II y a aussi loin de cette Angleterre à celle d'aujourd'hui, que de mes années chez les sauvages à mes années de Royal−Lodge.

Au lever du jour, j'ai quitté Windsor : rentré à Londres, j'expédie mon courrier à Paris et je retourne au Canada. Quel merveilleux char pour courir d'un bout du monde à l'autre que celui de la pensée !

Mme Récamier. − Enfance de Mme Récamier. − Jeunesse de Mme Récamier. − Mme de Staël. − Voyage de Mme Récamier en Angleterre. − Premier voyage de Mme de Staël en Allemagne. Mme Récamier à Paris. − Projets des généraux. − Portrait de Bernadotte. − Procès de Moreau. − Lettres de Moreau et de Masséna à Mme Récamier. − Mort de M. Necker. − Retour de Mme de Staël. − Mme Récamier à Coppet. − Le Prince Auguste de Prusse. − Mme de Genlis. − Second voyage de Mme de Staël en Allemagne. − Château de Chaumont. − Lettre de Mme de Staël à Bonaparte. − Mme Récamier et M. de Montmorency sont exilés. − Mme Récamier à Châlons. − Mme Récamier à Lyon. Mme de Chevreuse. − Prisonniers Espagnols. − Mme Récamier à Rome. − Albano. − Canova. − Ses lettres. − Le pécheur d'Albano. − Mme Récamier à Naples. − Le duc de Rohan−Chabot. − Murat. − Ses lettres. − Mme Récamier revient en France. − Lettre de Mme de Genlis. − Lettres de Benjamin Constant. − Retour de Bonaparte. − Articles de Benjamin Constant. − Mme de Krüdner. − Le duc de Wellington. − Je retrouve Mme Récamier. − Mort de Mme de Staël. − L'Abbaye−aux−Bois.

Madame Récamier.

Avant de passer à l'ambassade de Rome, à cette Italie, le rêve de mes jours ; avant de continuer mon récit, je dois parler d'une femme qu'on ne perdra plus de vue jusqu'à la fin de ces Mémoires. Une correspondance va s'ouvrir de Rome à Paris entre elle et moi : il faut donc savoir à qui j'écris, comment et à quelle époque j'ai connu Madame Récamier. Elle rencontra aux divers rangs de la société les personnages plus ou moins célèbres engagés sur la scène du monde ; tous lui ont rendu un culte ; sa beauté mêle son existence idéale aux faits matériels de notre histoire ; lumière sereine éclairant un tableau d'orage. Revenons encore sur des temps écoulés ; essayons à la clarté de mon couchant, de dessiner un portrait sur le ciel, où ma nuit qui s'approche va bientôt répandre ses ombres.

Une lettre publiée dans le Mercure, après ma rentrée en France, en 1800, avait frappé Madame de Staël. Je n'étais pas encore rayé de la liste des émigrés ; Atala me tira de mon obscurité, Madame Bacciochi (Elisa Bonaparte), à la prière de Monsieur de Fontanes, sollicita et obtint du premier consul ma radiation. Ce fut Christian de Lamoignon qui me présenta à Madame Récamier ; elle demeurait dans son élégante maison de la rue du Mont−Blanc. Au sortir de mes bois et de l'obscurité de ma vie, j'étais encore tout sauvage ; j'osai à peine lever les yeux sur une femme, entourée d'adorateurs, placée si loin de moi par sa renommée et sa beauté.

Environ un mois après, j'étais un matin chez Madame de Staël ; elle m'avait reçu à sa toilette ; elle se laissait habiller par Mlle Olive, tandis qu'elle causait en roulant dans ses doigts une petite branche verte : entre tout à coup Madame Récamier vêtue d'une robe blanche ; elle s'assit au milieu d'un sofa de soie bleue ; Madame de Staël restée debout continua sa conversation fort animée et parlait avec éloquence ; je répondais à peine les yeux attachés sur Madame Récamier. Je me demandais si je voyais un portrait de la candeur ou de la volupté. Je n'avais jamais inventé rien de pareil et plus que jamais je fus découragé ; mon amoureuse admiration se changea en humeur contre ma personne. Je crois que je priai le ciel de vieillir cet ange, de lui retirer un peu de sa divinité, pour mettre entre nous moins de distance. Quand je rêvais ma Sylphide, je me donnais toutes les perfections pour lui plaire ; quand je pensais à Madame Récamier je lui ôtais des charmes pour la rapprocher de moi : il était clair que j'aimais la réalité plus que le songe.

Madame Récamier sortit et je ne la revis plus que douze ans après.

Douze ans ! Quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements, à toutes les misères surnommées félicités ! Puis par une autre dérision, quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus précieuse, elle nous ramène au point du départ de nos courses. Et comment nous y ramène−t−elle ? L'esprit obsédé des idées étrangères, des fantômes importuns, des sentiments trompés ou incomplets d'un monde qui ne nous a laissé rien d'heureux. Ces idées, ces fantômes, ces sentiments s'interposent entre nous et le bonheur que nous pourrions encore goûter. Nous revenons le coeur souffrant de regrets, désolés de ces erreurs de jeunesse, si pénibles au souvenir dans la pudeur des années. Voilà comme je revins après être allé à Rome, en Syrie ; après avoir vu passer l'Empire, après être devenu l'homme du bruit, après avoir cessé d'être l'homme du silence et de l'oubli, tel que je l'étais encore, quand je vis pour la première fois Madame Récamier.

Qu'avait−elle fait ? Quelle avait été sa vie ?

Je n'ai point connu la plus grande partie de l'existence à la fois éclatante et retirée dont je vais vous entretenir : force m'est donc de recourir à des autorités différentes de la mienne, mais elles seront irrécusables. D'abord Madame Récamier m'a raconté des faits dont elle a été témoin, et m'a communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit sur ce qu'elle a vu des notes dont elle m'a permis de consulter le texte et trop souvenirs les uns imprimés, les autres manuscrits, Monsieur Ballanche dans une notice [sur notre commune amie, Madame la duchesse d'Abrantès dans ses esquisses, Madame de Genlis dans les siennes], ont abondamment fourni les matériaux de ma narration. Je n'ai fait que nouer les uns aux autres tant de beaux noms, en remplissant les vides par mon récit quand quelques anneaux de la chaîne des événements étaient sautés ou rompus.

Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures : j'ai la manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir surtout lorsque l'on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l'on chérit : on allonge une vie aimée ; on étend l'affection que l'on ressent sur des jours que l'on a ignorés et que l'on ressuscite ; on embellit ce qui fut, de ce qui est, on recompose de la jeunesse : de plus on est sans crainte, puisqu'on a pour soi l'expérience ; par les qualités que l'on a découvertes, on sait qu'un attachement commencé dans la saison printanière, n'aurait fait aucun usage de ses ailes et ne se serait pas flétri dès son matin.

Enfance de Madame Récamier.

J'ai vu à Lyon le Jardin des Plantes établi dans les jardins en amphithéâtre de l'ancienne Abbaye de la Déserte, maintenant abattue : le Rhône et la Saône sont à vos pieds ; au loin s'élève la plus haute montagne de l'Europe, première colonne milliaire de l'Italie, avec son écriteau blanc au−dessus des nuages.

Madame Récamier fut mise dans cette abbaye ; elle y passa son enfance derrière une grille qui ne s'ouvrait sur l'église extérieure qu'à l'élévation de la messe. Alors on apercevait dans la chapelle intérieure du couvent de jeunes filles prosternées. La fête de l'abbesse était la fête principale de la communauté ; la plus belle des pensionnaires, faisait le compliment d'usage : sa parure était ajustée, sa chevelure nattée, sa tête voilée et couronnée des mains de ses compagnes ; et tout cela en silence, car l'heure du lever était une de celles qu'on appelait du grand silence dans les monastères. Il va de suite que Juliette avait les honneurs de la journée.

Son père et sa mère s'étant établis à Paris, rappelèrent leur enfant auprès d'eux. Sur des brouillons écrits par Madame Récamier je recueille cette note :

" La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite dans la chambre de Madame l'abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je ne me souvenais pas d'avoir vu s'ouvrir pour me laisser entrer, je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.

" Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux rêve avec ses nuages d'encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs. "

Ces heures sorties d'un pieux désert, se reposent maintenant dans une autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fraîcheur et de leur harmonie.

Jeunesse de Madame Récamier.

Benjamin Constant, l'homme qui a eu le plus d'esprit après Voltaire, cherche à donner ainsi une idée de la première jeunesse de Madame Récamier : il a puisé dans le modèle dont il prétendait retracer les traits, une grâce qui ne lui était pas naturelle ; le peintre était amoureux.

Récit de Benjamin Constant.

" Parmi les femmes de notre époque, dit−il, que des avantages de figure, d'esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une que je veux peindre. Sa beauté l'a d'abord fait admirer ; son âme s'est ensuite fait connaître, et son âme a encore paru supérieure à sa beauté. L'habitude de la société a fourni à son esprit le moyen de se déployer et son esprit n'est resté au−dessous ni de sa beauté, ni de son âme.

" A peine âgée de treize ans, mariée à un homme qui, occupé d'affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, Madame Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle−même dans un pays qui était encore un chaos.

" Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l'Europe de leurs diverses célébrités. La plupart ont payé le tribut à leur siècle, les unes par des amours sans délicatesse, les autres par de coupables condescendances envers les tyrannies successives.

" Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphère qui flétrissait ce qu'elle ne corrompait pas. L'enfance fut d'abord pour elle une sauvegarde, tant l'auteur de ce bel ouvrage faisait tourner tout à son profit. Eloignée du monde, dans une solitude embellie par les arts, elle se faisait une douce occupation de ces études charmantes et poétiques qui restent le charme d'un autre âge.

" Souvent aussi entourée de jeunes compagnes de son âge, elle se livrait avec elles à des jeux bruyants. Svelte et légère, elle les devançait à la course ; elle couvrait d'un bandeau ses yeux qui devaient un jour pénétrer toutes les âmes. Son regard aujourd'hui si expressif et si profond, et qui semble nous révéler des mystères qu'elle−même ne connaît pas, n'étincelait alors que d'une gaieté vive et folâtre. Ses beaux cheveux qui ne peuvent se détacher sans nous remplir de trouble, tombaient alors sans danger pour personne sur ses blanches épaules. Un rire éclatant et prolongé interrompait souvent ses conversations enfantines ; mais déjà, l'on eût pu remarquer en elle cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette malignité douce qui s'en amuse, sans jamais blesser et surtout ce sentiment exquis d'élégance, de pureté, de bon goût, véritable noblesse native dont les titres sont empreints sur les êtres privilégiés.

" Le grand monde d'alors était trop contraire à sa nature pour qu'elle ne préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons ouvertes à tout venant, seules réunions possibles quand toute société fermée eût été suspecte ; où toutes les classes se précipitaient parce qu'on pouvait y parler sans rien dire, s'y rencontrer sans se compromettre, où le mauvais ton tenait lieu d'esprit et le désordre de gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du Directoire où le pouvoir était tout à la fois terrible et familier et inspirait la crainte sans échapper au mépris.

" Cependant Madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite pour aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces lieux fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables événements. Tout autre but de ces réunions immenses était oublié et chacun s'élançait sur son passage. L'homme assez heureux pour la conduire avait à surmonter l'admiration comme un obstacle. Ses pas étaient à chaque instant ralentis par les spectateurs pressés autour d'elle ; elle jouissait de ce succès avec la gaieté d'un enfant et la timidité d'une jeune fille ; mais la dignité gracieuse qui dans sa retraite la distinguait de ses présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les premières années du mariage de Madame Récamier, entre des occupations poétiques, des jeux enfantins dans la retraite et de courtes et brillantes apparitions dans le monde. "

Interrompant le récit de l'auteur d'Adolphe, je dirai que dans cette société succédant à la Terreur, tout le monde craignait d'avoir l'air de posséder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics, surtout au Pavillon de Hanovre : quand je vis ce pavillon, il était abandonné comme la salle d'une fête d'hier, ou comme un théâtre dont les acteurs étaient à jamais descendus. Là s'étaient retrouvées des jeunes échappées de prison à qui André Chénier avait fait dire :

Je ne veux point mourir encore.

Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit après quelques−unes des belles victimes dérobées à des hommes eux−mêmes devenus victimes de leur propre fureur.

Je reviens à mon guide, Benjamin Constant :

" L'esprit de Madame Récamier avait besoin d'un autre aliment. L'instinct du beau lui faisait aimer d'avance, sans les connaître, les hommes distingués par une réputation de talent et de génie.

" Monsieur de la Harpe, l'un des premiers, sut apprécier cette femme qui devait un jour grouper autour d'elle toutes les célébrités de son siècle. Il l'avait rencontrée dans son enfance, il la revit mariée et la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille attraits pour un homme que son excessif amour−propre et l'habitude des entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient fort exigeant et fort difficile.

" Monsieur de la Harpe se dégageait auprès de Madame Récamier de la plupart des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque insupportable. Il se plaisait à être son guide : il admirait avec quelle rapidité son esprit suppléait à l'expérience et comprenait tout ce qu'il lui révélait sur le monde et sur les hommes. C'était au moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifiée d'hypocrisie. J'ai toujours regardé cette conversion comme sincère. Le sentiment religieux est une faculté inhérente à l'homme ; il est absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette faculté. On ne met rien dans l'âme humaine que ce que la nature y a mis. Les persécutions, les abus d'autorité en faveur de certains dogmes peuvent nous faire illusion à nous−mêmes et nous révolter contre ce que nous éprouverions, si on ne nous l'imposait pas : mais dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive : quand il n'y a plus de courage à résister, nous ne nous applaudissons plus de notre résistance. Or la révolution ayant ôté ce mérite à l'incrédulité, les hommes que la vanité seule avait rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi.

" Monsieur de la Harpe était de ce nombre ; mais il garda son caractère intolérant et cette disposition amère qui lui faisaient concevoir de nouvelles haines, sans abjurer les anciennes. Toutes ces épines de sa dévotion disparaissaient cependant auprès de Madame Récamier. "

Voici quelques fragments des lettres de Monsieur de la Harpe à Madame Récamier dont Benjamin Constant vient de parler :

" Samedi, 28 septembre.

" Quoi, Madame, vous portez la bonté jusqu'à vouloir honorer d'une visite un pauvre proscrit comme moi ! C'est pour cette fois que je pourrai dire comme les anciens Patriarches, à qui d'ailleurs je ressemble si mais par le temps qui court tout bien est difficile, et celui−là comme les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d'abord impossible pour bien des raisons ; entre autres, qu'avec votre jeunesse et votre figure dont l'éclat vous suivra partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence me défend de confier le secret de ma retraite qui n'est pas à moi seul. Vous n'auriez donc qu'un moyen d'exécuter votre généreuse résolution, ce serait de vous consulter avec Madame de Clermont qui vous amènerait un jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour vous aimer l'une et l'autre. (...)

" Je fais en ce moment−ci beaucoup de vers. En les faisant je songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et charmante Juliette dont l'esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d'Adonis que vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi ; mais je voudrais la promesse qu'il ne sortira pas de vos mains, quoique vous puissiez le lire aux personnes que vous jugerez dignes de vous entendre lire des vers. (...)

" Adieu Madame, je me laisse aller avec vous à des idées que toute autre que vous trouverait bien extraordinaire d'adresser à une personne de seize ans, mais je sais que vos seize ans ne sont que sur votre figure. "

" Samedi.

" Il y a bien longtemps, Madame, que je n'ai eu le plaisir de causer avec vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l'être que c'est une de mes privations, vous ne m'en ferez pas de reproches. (...)

" Vous avez lu dans mon âme ; vous avez vu que j'y portais le deuil des malheurs publics et celui de mes propres fautes, et j'ai dû sentir que cette triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l'éclat qui environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu'il ne se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu'il m'a été permis de passer avec vous, et je réclame là−dessus votre indulgence. Mais à présent, Madame, que la Providence semble nous montrer de bien près un meilleur avenir, à qui pourrais−je confier mieux qu'à vous la joie que me donnent des espérances si douces et que je crois si prochaines ? Qui tiendra une plus grande place que vous dans les jouissances particulières qui se mêleront à la joie publique ? Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de votre charmante société, et combien je m'estimerai heureux de pouvoir y être encore pour quelque chose ! Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous serez toujours la première à qui je m'empresserai d'en faire hommage. Alors plus de contradictions et d'obstacles ; vous me trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l'espère, ne pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai : − Voilà celle qui dans l'âge des illusions, et avec tous les avantages brillants qui peuvent les excuser, a connu toute la noblesse et la délicatesse des procédés de la plus pure amitié, et au milieu de tous les hommages, s'est souvenue d'un proscrit. Je dirai : − Voilà celle dont j'ai vu croître la jeunesse et les grâces, au milieu d'une corruption générale qui n'a jamais pu les atteindre ; celle dont la raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne, et je suis sûr que personne ne sera tenté de me contredire. "

La tristesse des événements, de l'âge et de la religion, cachée sous une expression attendrie et presque amoureuse offre dans ces lettres un singulier mélange de pensée et de style.

Revenons encore au récit de Benjamin Constant :

" Nous arrivons à l'époque où Madame Récamier se vit pour la première fois l'objet d'une passion forte et suivie. Jusqu'alors elle avait reçu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la rencontraient ; mais son genre de vie ne présentait nulle part des centres de réunion où l'on fût sûr de la retrouver. Elle ne recevait jamais chez elle et ne s'était point encore formé de société où l'on pût pénétrer tous les jours pour la

" Dans l'été de 1799, elle vint habiter le château de Clichy à un quart de lieue de Paris. Un homme célèbre depuis par divers genres de tentatives et de prétentions, et plus célèbre encore par les avantages qu'il a refusés que par les succès qu'il a obtenus, Lucien Bonaparte se fit présenter à elle.

" Il n'avait aspiré jusqu'alors qu'à des conquêtes faciles et n'avait étudié pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de connaissance du monde lui représentait comme infaillibles. Il est possible que l'idée de captiver la plus belle femme de son temps l'ait séduit d'abord. Chef d'un parti dans le conseil des Cinq−Cents, frère du premier général du siècle, il fut flatté de réunir dans sa personne les triomphes d'un homme d'Etat et les succès d'un amant.

" Il imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour à Madame Récamier : il supposa une lettre de Roméo à Juliette et l'envoya comme un ouvrage de lui à celle qui portait le même nom. "

Voici cette lettre connue de Benjamin Constant ; au milieu des révolutions qui ont agité le monde réel, il est piquant de voir un Bonaparte s'enfoncer dans le monde des fictions.

Lettre de Roméo à Juliette par l'auteur de la Tribu indienne.

" Venise, 29 juillet.

" Roméo vous écrit, Juliette : si vous refusiez de me lire, vous seriez plus cruelle que nos parents dont les longues querelles viennent enfin de s'apaiser : sans doute ces affreuses querelles ne renaîtront plus. (...) Il y a peu de jours je ne vous connaissais encore que par la renommée. Je vous avais aperçue quelquefois dans les Temples et dans les fêtes ; je savais que vous étiez la plus belle ; mille bouches répétaient vos éloges et vos attraits m'avaient frappé sans m'éblouir. (...) Pourquoi la paix m'a−t−elle livré à votre empire ? La paix ! (...) Elle est dans nos familles ; mais le trouble est dans mon coeur. (...)

" Rappelez−vous ce jour où pour la première fois je vous fus présenté. Nous célébrions dans un banquet nombreux la réconciliation de nos pères. Je revenais du Sénat où les troubles suscités à la République avaient produit une vive impression ; ma tête était remplie de réflexions profondes ; j'arrivai triste et rêveur dans ces jardins de Bedmar où nous étions attendus. (...)

" Vous arrivâtes. Tous alors s'empressaient. Qu'elle est belle ! s'écriait−on. (...) Le hasard ou l'amour me plaça près de vous ; j'entendis votre voix, (...) vos regards, vos sourires fixèrent mon âme attentive ; je fus subjugué ! Je ne pouvais assez admirer vos traits, vos accents, votre silence, vos gestes et cette gracieuse physionomie qu'embellit une douce indifférence. (...) Car vous savez donner des charmes à l'indifférence.

" La foule remplit dans la soirée les jardins de Bedmar. Les importuns, qui sont partout, s'emparèrent de moi. Cette fois je n'eus avec eux ni patience, ni affabilité : ils me tenaient éloigné de vous. (...) Je voulus me rendre compte du trouble qui s'emparait de moi. Je reconnus l'amour et je voulus le maîtriser. (...) Je fus entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fête.

" Je vous ai revue depuis ; l'amour a semblé me sourire. (...) Un jour, assise au bord de l'eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez une rose ; seul avec vous, j'ai parlé. (...) J'ai entendu un soupir. (...) Vaine illusions ! (...) Revenu de mon erreur, j'ai vu l'indifférence au front tranquille assise entre nous deux. (...) La passion qui me maîtrise s'exprimait dans mes discours et les vôtres portaient l'aimable et cruelle empreinte de l'enfance et de la plaisanterie. (...) Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n'était pas assez fixé dans mon coeur. Les moments où je vous vois seule sont bien rares, et ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et qui vous parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. (...) Peut−on parler à

" J'ai voulu vous écrire. Vous me connaîtrez, vous ne serez plus incrédule. (...) Mon âme est inquiète ; elle a soif de sentiments. (...) Si l'amour n'a pas ému la vôtre ; si Roméo n'est à vos yeux qu'un homme ordinaire, oh ! je vous en conjure, par les liens que vous m'avez imposés, soyez avec moi sévère par bonté ; ne me souriez plus, ne me parlez plus, repoussez−moi loin de vous. Dites−moi de m'éloigner et si je puis exécuter cet ordre rigoureux, souvenez−vous au moins que Roméo vous aimera toujours ; que personne n'a jamais régné sur lui comme Juliette, et qu'il ne peut plus renoncer à vivre pour elle, au moins par le souvenir. "

Pour un homme de sang−froid, tout cela est un peu moquable : les Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers ; la vie de Napoléon lui−même est−elle autre chose qu'un poème ?

Benjamin Constant continue en commentant cette lettre :

" Le style de cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les passions, depuis Werther jusqu'à la Nouvelle Héloïse. Madame Récamier reconnut facilement à plusieurs circonstances de détail qu'elle−même était l'objet de la déclaration qu'on lui présentait comme une simple lecture. Elle n'était pas assez accoutumée au langage direct de l'amour pour être avertie par l'expérience que tout dans les expressions n'était peut−être pas sincère, mais un instinct juste et sûr l'en avertissait. Elle répondit avec simplicité, avec gaieté même, et montra bien plus d'indifférence que d'inquiétude et de crainte. Il n'en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la passion qu'il avait d'abord un peu exagérée.

" Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes à mesure qu'il devient plus passionné ; on y voit bien toujours l'ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude, il ne peut s'endormir sans se jeter dans les bras de Morphée. (...) Au milieu de son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui l'entourent ; il s'étonne de ce qu'un homme comme lui verse des larmes ; mais dans tout cet alliage de déclamation et de phrases il y a pourtant de l'éloquence, de la sensibilité et de la douleur. Enfin dans une lettre pleine de passion où il écrit à Madame Récamier : " Je ne puis vous haïr, mais je puis me tuer ", il dit tout à coup en réflexion générale : " J'oublie que l'amour ne s'arrache pas, il s'obtient. " Puis il ajoute : " Après la réception de votre billet, j'en ai reçu plusieurs diplomatiques ; j'ai appris une nouvelle que le bruit public vous aura sans doute apprise. Je suis parti dans la nuit. Les félicitations m'entourent, m'étourdissent. (...) On me parle de ce qui n'est pas vous. (...) Que la nature est faible, comparée à l'amour ! "

" Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une nouvelle immense : le débarquement de Bonaparte à son retour d'Egypte.

" Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses menaces ; le dix−huit brumaire ne devait pas se faire attendre. A peine échappé au danger de cette journée, qui tiendra toujours une si grande place dans l'histoire, Lucien écrivait à Madame Récamier : " Votre image m'est apparue ! (...) Vous auriez eu ma dernière pensée. "

Madame de Staël. − Suite du récit de Benjamin Constant.

" Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que Monsieur de la Harpe n'était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus intime et qui dure encore.

" Monsieur Necker ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea Madame de Staël, sa fille, de vendre une maison qu'il avait à Paris. Monsieur Récamier l'acheta et ce fut une occasion naturelle pour Madame Récamier de voir Madame de Staël.

" La vue de cette femme célèbre la remplit d'abord d'une excessive timidité. La figure de Madame de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l'absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante, des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à l'enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent, et lui concilient presque tous ceux qui l'approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.

" Rien n'était plus attachant que les entretiens de Madame de Staël et de Madame Récamier. La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger ; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout ; ces révélations d'un génie exercé, communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir : tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en être témoin soi−même.

" L'amitié de Madame Récamier pour Madame de Staël se fortifia d'un sentiment qu'elles éprouvaient toutes deux, l'amour filial. Madame Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d'un rare mérite, dont la santé donnait déjà des craintes et que sa fille ne cesse de regretter depuis qu'elle l'a perdue. Madame de Staël avait voué à son père un culte que la mort n'a fait que rendre plus exalté. Toujours entraînante par la manière de s'exprimer, elle le devient surtout encore quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux prêts à se mouiller de larmes, la sincérité de son enthousiasme, touchaient l'âme de ceux mêmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu'elle lui a donnés dans ses écrits ; mais quand on l'a entendue sur ce sujet, il est impossible d'en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce qui est vrai n'est ridicule ".

Les lettres de Corinne à son amie Madame Récamier commencèrent à l'époque rappelée ici par Benjamin Constant ; elles ont un charme qui tient presque de l'amour ; j'en ferai connaître quelques−unes :

Lettres de Madame de Staël à Madame Récamier.

" Coppet, 9 septembre.

" Vous souvenez−vous, belle Juliette, d'une personne que vous avez comblée de marques d'intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous engager à redoubler l'hiver prochain ? Comment gouvernez−vous l'empire de la beauté ? On vous l'accorde avec plaisir cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne et qu'il semble naturel qu'une âme si douce ait un charmant visage pour l'exprimer. De tous vos adorateurs vous savez que je préfère Adrien de Montmorency. J'ai reçu de ses lettres, remarquables par l'esprit et la grâce, et je crois à la solidité de ses affections, malgré le charme de ses manières. Au reste ce mot de solidité convient à moi qui ne prétends qu'à un rôle bien secondaire dans son coeur. Mais vous qui êtes l'héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien s'avance au pied des Alpes. J'espère que vous le lirez avec intérêt. Je me plais à cette occupation. En parlant de vos adorateurs ainsi je n'aurais pu dire que je lui préférais personne. Au milieu de tous ces succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c'est un ange de pureté et de beauté, et vous aurez le culte des dévots comme celui des mondains. (...)

Avez−vous revu l'auteur d'Atala ? Etes−vous toujours à Clichy ? Enfin je vous demande des détails sur vous. J'aime à savoir ce que vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez. Tout n'est−il pas tableau dans les souvenirs que l'on garde de vous ? Je joins à cet enthousiasme si naturel pour vos rares avantages beaucoup d'attrait pour votre société. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance tout ce que je vous offre, et promettez−moi que nous nous verrons souvent l'hiver prochain. "

" Coppet, 30 avril.

" Savez−vous que mes amis, belle Juliette, m'ont un peu flattée de l'idée que vous viendriez ici ? Ne pourriez−vous pas me donner ce grand plaisir ? Le bonheur ne m'a pas gâtée, depuis quelque temps, et ce serait un retour de fortune que votre arrivée qui me donnerait de l'espoir pour tout ce que je désire. Adrien et Mathieu disent qu'ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature. Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le désir de vous voir. Vous savez ce qu'on a dit d'Homère :

Par la voix des vieillards, tu louas la beauté.

" Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante. "

Voyage de Madame Récamier en Angleterre.

Pendant la courte paix d'Amiens, Madame Récamier fit avec sa mère un voyage à Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de son temps : la duchesse de Devonshire, lady Melbourne, la marquise de Salisbury, la margrave d'Anspach dont il avait été amoureux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout vivant chez ces respectables dames.

Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain les gazettes furent remplies de l'arrivée de la Beauté étrangère. Madame Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle avait envoyé ses lettres. Parmi ces personnes la plus remarquable était la duchesse de Devonshire âgée de quarante−cinq à cinquante ans. Elle était encore à la mode et belle quoique privée d'un oeil qu'elle couvrait d'une boucle de cheveux. La première fois que Madame Récamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la conduisit à l'Opéra dans sa loge où se trouvaient le Prince de Galles, le duc d'Orléans et ses frères le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais. Les deux premiers devaient devenir rois ; l'un touchait au trône, l'autre en était encore séparé par un abîme. Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la duchesse. Le Prince de Galles dit à Madame Récamier que si elle ne voulait être étouffée, il fallait sortir avant la fin du spectacle. A peine fut−elle debout que les portes des loges s'ouvrirent précipitamment : elle n'évita rien et fut portée par le flot de la foule jusqu'à sa voiture.

Le lendemain Madame Récamier alla au parc de Kensington accompagnée du marquis de Douglas, duc d'Hamilton, qui depuis a reçu Charles X à Holyrood, et de sa soeur la duchesse de Somerset. La foule se précipitait sur les pas de l'étrangère. Cet effet se renouvela toutes les fois qu'elle se montra en public ; les journaux retentissaient de son nom et son portrait, gravé par Bartolozzi, fut répandu dans toute l'Angleterre. L'auteur d'Antigone (M. Ballanche), ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la Grèce : la beauté retournait aux lieux où l'on avait inventé son image. On a de Madame Récamier une esquisse par David, un portrait en pied par Gérard, un buste par Canova. Le portrait est le chef−d'oeuvre de Gérard ; il est ravissant, mais il ne me plaît pas, parce que j'y reconnais les traits, sans reconnaître l'expression du modèle.

La veille du départ de Madame Récamier, le Prince de Galles et la duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d'amener chez elle quelques personnes de leur société. Les demandes s'étant multipliées la réunion fut nombreuse. On fit de la musique ; Madame Récamier joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque, des variations sur un thème de Mozart, qui lui était dédié. Les feuilles anglaises furent remplies des détails de cette soirée. Elles remarquèrent l'enthousiasme si gracieux et si animé du Prince de Galles, et son empressement sans partage auprès de la belle étrangère.

Le lendemain elle s'embarqua pour La Haye et mit trois jours à faire une traversée de seize heures. Elle m'a raconté que pendant ces jours mêlés de tempêtes, elle lut le Génie du christianisme ; je lui fus révélé, selon sa bienveillante expression : je reconnais là cette bonté que les vents et la mer ont toujours eue pour moi.

Près de la Haye, elle visita le château du Prince d'Orange, ce prince lui ayant fait promettre d'aller voir cette demeure : il lui écrivit plusieurs lettres, dans lesquelles il parle de ses revers et de l'espoir de les vaincre : Guillaume IV est en effet devenu monarque ; en ce temps−là, on intriguait pour être roi, comme aujourd'hui pour être député ; et ces candidats à la souveraineté, se pressaient aux pieds de Madame Récamier, comme si elle disposait des couronnes.

Ce billet de Bernadotte, qui règne aujourd'hui sur la Suède, termina le voyage de Madame Récamier en Angleterre. auxquels vous aviez été exposée. J'ai blâmé d'abord le peuple de Londres dans son trop grand empressement ; mais je vous l'avoue, il a été bientôt excusé, car je suis partie intéressée lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent indiscrètes pour admirer les charmes de votre céleste figure.

" Au milieu de l'éclat qui vous environne et que vous méritez à tant de titres, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui vous est le plus dévoué dans la nature est

" Bernadotte. "

Premier voyage de Madame de Staël en Allemagne. − Madame Récamier à Paris.

Madame de Staël menacée de l'exil, tenta de s'établir à Maffliers, campagne à dix lieues de Paris. Elle accepta la proposition que lui fit Madame Récamier, revenue d'Angleterre, de passer quelques jours à Saint−Brice avec elle ; ensuite elle retourna dans son premier asile. Elle rend compte de ce qui lui arriva alors, dans les Dix années d'exil :

" J'étais à table, dit−elle, avec trois de mes amis dans une salle où l'on voyait le grand chemin et la porte d'entrée. C'était à la fin de septembre à quatre heures : un homme en habit gris, à cheval, s'arrête et sonne ; je fus certaine de mon sort : il me fit demander ; je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent par les combinaisons de la société sont si différentes de celle de la nature ! Cet homme me dit qu'il était le commandant de la gendarmerie de Versailles. (...) Il me montra une lettre signée de Bonaparte qui portait l'ordre de m'éloigner à quarante lieues de Paris et enjoignait de me faire partir dans les vingt−quatre heures, en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d'un nom connu... Je répondis à l'officier de gendarmerie que partir dans les vingt−quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des enfants. En conséquence je lui proposai de m'accompagner à Paris où j'avais besoin de trois jours pour faire les arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai donc dans ma voiture avec mes enfants et cet officier qu'on avait choisi comme le plus littéraire des gendarmes. En effet il me fit des compliments sur mes écrits. − Vous voyez, lui dis−je, Monsieur, où cela mène d'être une femme d'esprit. Déconseillez−le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l'occasion. " J'essayais de me monter par la fierté ; mais je sentais la griffe dans mon coeur.

" Je m'arrêtai quelques instants chez Madame Récamier. Je trouvai le général Junot qui, par dévouement pour elle, promit d'aller le lendemain parler au premier Consul. Il le fit en effet avec la plus grande chaleur. (...)

" La veille du jour qui m'était accordé, Joseph Bonaparte fit encore une tentative.

" Je fus obligée d'attendre la réponse dans une auberge à deux lieues de Paris, n'osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa sans que cette réponse me parvint. Ne voulant pas attirer l'attention sur moi en restant plus longtemps dans l'auberge où j'étais, je fis le tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à deux lieues de Paris, mais sur une route différente. Cette vie errante à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner... "

Madame de Staël au lieu de retourner à Coppet partit pour son premier voyage d'Allemagne. A cette époque elle m'écrivit sur la mort de Madame de Beaumont la lettre que j'ai citée dans mon premier voyage de Rome.

Madame Récamier réunissait chez elle à Paris ce qu'il y avait de plus distingué dans les partis opprimés et dans les opinions qui n'avaient pas tout cédé à la victoire. On y voyait les illustrations de l'ancienne monarchie et du nouvel Empire, les Montmorency, les Lafayette, les Sabran, les Lamoignon, les Noailles, les généraux Masséna, Junot, Moreau et Bernadotte ; celui−là destiné à l'exil, celui−ci au trône. Les étrangers illustres, le Prince d'Orange et le Prince de Bavière, le frère de la Reine de Prusse, l'environnaient, comme à Londres le Prince de Galles était fier de porter son châle. L'attrait était si irrésistible qu'Eugène Beauharnais, Murat et les ministres mêmes de l'Empereur allaient à ces réunions.

Bonaparte ne pouvait souffrir le succès, même celui d'une femme, lorsqu'il ne relevait pas de lui. Il disait : " Depuis quand le conseil se tient−il chez Madame Récamier ? "

Projets des généraux. − Portrait de Bernadotte. − Procès de Moreau. − Lettres de Moreau et de Masséna à Madame Récamier.

Je reviens maintenant au récit de Benjamin Constant :

" Depuis longtemps Bonaparte qui s'était emparé du gouvernement marchait ouvertement à la tyrannie. Les partis les plus opposés s'aigrissaient contre lui et tandis que la masse des citoyens se laissait énerver encore par le repos qu'on lui promettait, les Républicains et les Royalistes désiraient un renversement. Monsieur de Montmorency appartenait à ces derniers par sa naissance, ses rapports et ses opinions. Madame Récamier ne tenait à la politique que par son intérêt généreux pour les vaincus de tous les partis. L'indépendance de son caractère l'éloignait de la cour de Napoléon dont elle avait refusé de faire partie. Monsieur de Montmorency imagina de lui confier ses espérances, lui peignit le rétablissement des Bourbons sous des couleurs propres à exciter son enthousiasme et la chargea de rapprocher deux hommes importants alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s'ils pouvaient se réunir contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup Bernadotte qui depuis est devenu Prince Royal de Suède. Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans ses manières, de très fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable. Courageux dans les combats, hardi dans le propos mais timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans tous ses projets : une chose qui le rend très séduisant à la première vue, mais qui en même temps met un obstacle à toute combinaison de plan avec lui, c'est une habitude de haranguer, reste de son éducation révolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois des mouvements d'une véritable éloquence ; il le sait, il aime ce genre de succès, et quand il est entré dans le développement de quelque idée générale, tenant à ce qu'il a entendu dans les clubs ou à la tribune, il perd de vue tout ce qui l'occupe et n'est plus qu'un orateur passionné. Tel il a paru en France dans les premières années du règne de Bonaparte, qu'il a toujours haï, et auquel il a toujours été suspect, et tel il s'est encore montré dans ces derniers temps au milieu du bouleversement de l'Europe dont on lui doit toujours l'affranchissement, parce qu'il a rassuré les étrangers en leur montrant un Français prêt à marcher contre le tyran de la France et sachant ne dire que ce qui pouvait influer sur sa nation.

" Tout ce qui offre à une femme le moyen d'exercer sa puissance lui est agréable. Il y avait d'ailleurs dans l'idée de soulever contre le despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs dignités et leur gloire, quelque chose de généreux et de noble qui devait tenter Madame Récamier. Elle se prêta donc au désir de Monsieur de Montmorency. Elle réunit souvent Bernadotte et Moreau chez elle. Moreau hésitait, Bernadotte déclamait. Madame Récamier prenait les discours indécis de Moreau pour un commencement de résolution, et les harangues de Bernadotte comme un signal de renversement de la tyrannie. Les deux généraux de leur côté étaient enchantés de voir leur mécontentement caressé par tant de beauté, d'esprit et de grâce. Il y avait en effet quelque chose de romanesque et de poétique dans cette femme si jeune, si séduisante, leur parlant de la liberté de leur patrie. Bernadotte répétait sans cesse que Madame Récamier était faite pour électriser le monde et pour créer des Séides. "

 

En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il faut dire que Madame Récamier ne serait jamais entrée dans ces intérêts politiques sans l'irritation qu'elle ressentait de l'exil de Madame de Staël. Le futur Roi de Suède avait la liste des généraux qui tenaient encore au parti de l'indépendance ; mais le nom de Moreau n'y était pas ; c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Napoléon : seulement Bernadotte ignorait quel était ce Bonaparte dont il attaquait la puissance.

Madame Moreau donna un bal ; toute l'Europe s'y trouva excepté la France ; elle n'y était représentée que par l'opposition républicaine. Pendant cette fête, le général Bernadotte conduisit Madame Récamier dans salon ; Bernadotte lui dit après de longues explications : " Avec un nom populaire, le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple, voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons guidés par vous ! "

Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent : " qu'il sentait le danger dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte, mais qu'il craignait une guerre civile. "

Cette conversation se prolongeait et s'animait ; Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau : " Vous n'osez (pas) prendre la cause de la liberté ; eh bien ! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous, vous serez enveloppé dans sa ruine, sans avoir combattu. " Paroles prophétiques !

La mère de Madame Récamier était liée avec Madame Hulot, mère de Madame Moreau, et Madame Récamier avait contracté avec cette dernière une de ces liaisons d'enfance qu'on est heureux de continuer dans le monde. Pendant le procès du Général, Madame Récamier passait sa vie chez Madame Moreau. Celle−ci dit à son amie que son mari se plaignait de ne l'avoir point encore vue parmi le public qui remplissait la salle et le tribunal. Madame Récamier s'arrangea pour assister le lendemain de cette conversation à la séance. Un juge, Monsieur Brillat−Savarin, se chargea. de la faire entrer par une porte particulière qui s'ouvrait sur l'amphithéâtre. En entrant elle leva son voile et parcourut d'un coup d'oeil les rangs des accusés afin d'y trouver Moreau. Il la reconnut, se leva et la salua. Tous les regards se tournèrent vers elle ; elle se hâta de descendre les degrés de l'amphithéâtre pour arriver à la place qui lui était destinée. Les accusés étaient au nombre de quarante−sept ; ils remplissaient les gradins placés en face des juges du tribunal. Chaque accusé était placé entre deux gendarmes : ces soldats montraient au général Moreau de la déférence et du respect.

On remarquait Messieurs de Polignac et de Rivière ; mais surtout Georges Cadoudal. Pichegru (dont le nom restera lié à celui de Moreau), manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on y croyait voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans la prison.

Il n'était plus question de Républicains, c'était la fidélité royaliste (excepté Moreau) qui luttait contre le pouvoir nouveau ; toutefois, cette cause de la légitimité et de ses partisans nobles avait pour chef un homme du peuple, Georges Cadoudal. On le voyait là, avec la pensée que cette tête si pieuse, si intrépide allait tomber sur l'échafaud ; que lui seul, peut−être, Cadoudal, ne serait pas sauvé, car il ne ferait rien pour l'être. Il ne défendait que ses amis ; quant à ce qui le regardait particulièrement, il disait tout. Bonaparte ne fut pas aussi généreux qu'on le suppose : onze personnes dévouées à Georges périrent avec lui.

Continuer : partie 71 sur 75