Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Margravine, consort of Friedrich, Margrave of Bayreuth Wilhelmine · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/5

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Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2

Le roi y étoit toujours très-mal de…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

Le roi y étoit toujours très-mal de l’hydropisie. Il souffroit prodigieusement; les jambes lui étoient crevées; il étoit obligé de les tenir dans des baquets, pour y laisser couler l’eau qui en sortoit. Son mal augmentant à vue-d’oeil, il résolut de faire les noces de ma soeur Sophie avec le Margrave de Schwed. La bénédiction de leur mariage se donna le 7. de Janvier devant son lit. Une espèce de grosseur qu’il avoit à une de ses jambes, fit croire aux médecins qu’il s’y formoit un abcès, ils résolurent d’y faire une incision. L’opération fut longue et douloureuse. Le roi la soutint avec une fermeté héroïque et se fit donner un miroir, pour être en état de mieux voir travailler les chirurgiens. Mon frère me mandoit toutes les postes, qu’il n’avoit plus que 24 heures à vivre, mais il comptoit sans son hôte; et la quantité d’eau que le roi avoit perdue, jointe à l’habilité des médecins, rétablit entièrement ce prince. Cette cure fut regardée comme un miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes mes soeurs se rendirent à Berlin pour féliciter le roi sur le rétablissement de sa santé. Je ne pus lui témoigner la satisfaction que j’en ressentois que par écrit, ne pouvant m’éloigner dans l’état où étoit le Margrave.

 

Ce prince, tout mourant qu’il étoit, voulut conférer son nouvel ordre en cérémonie. Tous ceux qui en étoient chevaliers, le reçurent de lui. Il étoit couché dans son lit, où il reçut des complimens de toute la cour.

Cet ordre consiste dans une croix blanche; l’aigle rouge qui représente les armes de la maison, est au milieu, elle est attachée à un ruban ponceau, bordé d’or, et on le porte autour du cou; l’étoile est d’argent; l’aigle rouge est au milieu avec cette devise latine; sincère et constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal, qui ne dura qu’un quart d’heure.

 

Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre de la duchesse de Brunswick, qui me faisoit part de la mort de son époux. Il n’y avoit qu’un an qu’il étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement, et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse, son épouse. Le prince Charles, son fils, se vit prince régnant par ce décès. Ma soeur joua de bonheur, si on peut appeler ainsi la perte d’un si brave prince, car elle se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence, princesse régnante.

 

Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, qu’on lui conseilla de faire venir un médecin très-habile d’Erfort, pour le consulter. Celui qu’il avoit pris à la place de Goekel, se nommoit Zeitz. C’était un homme d’esprit, qui avoit un peu plus de savoir que son prédécesseur, mais dont le système étoit aussi ridicule, que celui de l’autre.

D’ailleurs cet homme avoit un très-mauvais caractère; il n’avoit point de religion, et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride. Il n’est pas donné à chacun d’avoir une foi aveugle, même on trouvera ordinairement que ceux qui croient le moins, vivent le plus moralement bien, mais un mauvais esprit, qui n’a point de religion, est un meuble très-dangereux dans la société. La plupart des gens ne savent ce qu’ils croient; les uns rejettent la religion, parcequ’elle est contraire à leurs passions; les autres pour être à la mode; d’autres encore pour s’attirer la renommée de gens d’esprit. Je désapprouve fort ces sortes d’esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux qui ce font une étude de rechercher la vérité et de se défaire de tout préjugé. Je suis même convaincue, que les personnes qui s’accoutument à réfléchir, ne peuvent qu’être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend à raisonner juste, et en apprenant à raisonner juste, on ne peut qu’aimer la vertu.

Mes réflexions m’ont éloignée de mon sujet. J’y reviens.

 

Mr. Juch qui étoit le médecin que l’on fit venir, annonça tout franchement au Margrave, qu’il ne réchapperoit point de cette maladie, et qu’il n’avoit plus que quelques semaines à vivre. Zeitz l’assura en revanche, qu’il le tireroit d’affaire. Il ajouta foi aux paroles du dernier. Cela est naturel, nous nous flattons toujours de ce que nous espérons. Il continua donc à faire travailler à Himmelcron et à régler les commanderies de son ordre.

 

La princesse d’Ostfrise ayant appris le triste état où il se trouvoit, se mit en chemin pour venir à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince héréditaire et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant son père à faire un testament en sa faveur et en celle de sa soeur.

Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner l’esprit du Margrave qu’elle lui fit accroire, qu’il s’attendriroit trop s’il voyoit sa fille, que d’ailleurs elle prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de son pays, et qu’il seroit dur au Margrave de lui refuser. Enfin elle fit si bien, que ce prince lui envoya une estaffette, pour la prier de ne point venir. L’estaffette la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié chemin de Bareith. Elle fut donc obligée de s’en retourner.

 

L’amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld continuoit toujours, mais elle me tenoit exactement la parole qu’elle m’avoit donnée, et me faisoit part de tous les entretiens qu’elle avoit avec lui. Sans elle nous aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à toutes sortes d’extrémités, car il nous traitoit comme des chiens. Nous prenions patience sur tout cela, et surtout moi, dans l’espérance que notre délivrance étoit prochaine. Il faut pourtant que je rende cette justice au prince héréditaire, que je ne l’ai jamais entendu murmurer contre son père, hors le jour qu’il voulut le battre, et qu’il en a toujours parlé en termes très-respectueux. Il voyoit bien lui-même que son père tiroit à sa fin. Il n’étoit informé que superficiellement de ses affaires, et tenoit tous les jours des conférences secrètes avec Mr.

de Voit, qui l’instruisoit de l’état de son pays. Je connoissois à fond le caractère du prince héréditaire, et je savois qu’il ne se laisseroit jamais gouverner. Je m’étois bien proposé de ne me mêler de rien; je hais les intrigues à la mort, mais en revanche je voulois rester sur un certain pied de considération, et ne voulois pas non plus que personne se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si Mr. Voit fit comprendre au prince que je gouvernerois, ou s’il eut lui-même cette idée de moi, mais je m’aperçus qu’il n’en agissoit plus avec moi avec la même franchise qu’à l’ordinaire. Cela m’inquiéta, mais cependant je ne fis semblant de rien.

 

La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire est encore trop vif pour entrer dans tous les détails de la régence; je suis persuadée que Votre Altesse royale sera obligée de l’assister; il est encore jeune, il n’est informé de rien, il n’a point d’expérience; je crains que s’il ne suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien des bévues. Je vous assure, ma chère, lui dis-je, que vous vous trompez fort; je ne me mêlerai de rien, et je vous assure, que le prince ne s’adressera pas à moi pour avoir mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu’à moi, et je répétai au prince de que j’avois répondu à la Marwitz. Il garda le silence; il étoit fort froid envers moi. Je rejetai toujours ce changement sur les affaires qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n’avoit eu rien de caché pour moi, il m’avoit fait part de ses plus secrètes pensées, mais il ne me confia point ses idées sur l’avenir, et je ne m’en informai pas non plus.

 

Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher au plus vite chez le Margrave, en nous disant qu’il étoit à l’agonie. Nous le trouvâmes couché dans un fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l’avoit mis à deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui d’une personne qui se meurt. Il nous regarda tous sans nous dire mot. On avoit envoyé chercher un ecclésiastique. Il témoigna d’abord que cela ne lui faisoit pas plaisir. L’ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation sur l’état où il se trouvoit, lui disant, qu’il étoit près de rendre compte de ses actions à Dieu, qu’il devoit se soumettre à ses saintes volontés, et qu’il lui donneroit la force d’envisager la mort avec fermeté. J’ai administré la justice, lui dit-il; j’ai été charitable envers les pauvres: je n’ai point débauché avec les femmes; j’ai rempli les devoirs d’un prince juste et équitable; je n’ai rien à me reprocher et puis paraître devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes tous pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste pèche sept fois, et quand nous avons fait tout ce qui nous est ordonné, nous sommes pourtant des serviteurs inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours lui déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je n’ai rien à me reprocher, mon peuple pourra me pleurer comme son père. Il garda quelques momens le silence, après quoi il nous pria de nous retirer. On le remit au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu’on nous vint dire le soir, qu’il étoit beaucoup mieux. On nous apprit en même temps, qu’il avoit fort grondé ses domestiques de l’alarme qu’ils avoient faite, et surtout de ce qu’ils avoient appelé l’ecclésiastique. Il sembla que son mal fût diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que Zeitz qui l’avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui annoncer son arrêt de mort. Il tomba dans une profonde rêverie et ordonna que tout le monde le laissât seul ce jour-là. Il étoit d’une foiblesse extrême.

 

Le lendemain il nous envoya chercher, le prince héréditaire et moi. Il fit une longue exhortation à son fils sur la manière dont il devoit gouverner son pays, et me dit, qu’il m’avoit toujours tendrement aimée; qu’il reconnoissoit mon mérite; qu’il me conjuroit de faire souvenir tous les jours son fils des préceptes de morale et de régence qu’il venoit de lui donner; qu’il me souhaitoit beaucoup de bonheur, et qu’il me prioit d’accepter une tabatière, qu’il me donna pour me souvenir de lui. Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi. Il nous donna sa bénédiction et nous embrassa l’un et l’autre. Nous fondions en larmes. Ce qu’il m’avoit dit m’avoit si fort touchée, que si j’avois pu lui prolonger la vie, je l’aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus le venir voir, que lorsqu’il seroit à l’agonie; et s’adressant à moi: je vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi cette grâce. Il fit ensuite venir ma fille, à laquelle il donna aussi sa bénédiction; après quoi il prit congé de toutes mes dames, l’une après l’autre, hors de Mlle. de Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent aussi leur tour. Il leur fit une longue harangue et leur détailla toutes les obligations que le pays lui avoit, et répéta à peu près ce qu’il avoit dit à l’ecclésiastique; il leur recommanda fortement le bien de son pays et l’attachement qu’ils dévoient avoir pour leur nouveau maître, finissant par leur donner les derniers adieux. Il eut la force d’esprit de prendre congé de toute sa cour, depuis le premier ministre jusqu’au dernier de ses domestiques. J’étois fort touchée, mais je ne puis nier que je ne trouvasse beaucoup d’ostentation dans son fait, car il ne cessoit de relever envers chacun les soins qu’il s’étoit donnés pour le bien de son pays. On verra par la suite qu’il ne s’imaginoit point encore de mourir, et que tout ce qu’il faisoit n’étoit que pour jouer la comédie. Il s’affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie.

Dès qu’elle fut finie, il nous pria de nous retirer.

 

Les médecins nous avertirent, qu’ils le trouvoient si mal, qu’on ne pouvoit plus compter un moment sur sa vie. Pour être plus à portée de le venir voir et accomplir la promesse que nous lui avions faite, d’être présens à sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout proche du sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher tout habillés sur le lit.

 

Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, il envoya chercher le prince héréditaire, auquel il remit la régence en présence du conseil, et ordonna à chacun de ne plus l’importuner d’aucune affaire. J’étois allée tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles dans son antichambre, car il n’y avoit que le prince héréditaire qui eût l’entrée libre chez lui. Dès qu’il lui eût remis la régence, il s’en repentit et ne put s’empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu’il le voyoit. Il s’informa même auprès de quelques Mrs. de sa cour, qui ne le quittoient pas, et auprès de ses domestiques, si son fils se mêloit déjà d’ordonner, ajoutant, qu’il nageoit sans doute dans la joie de se voir son propre maître. On l’assura avec vérité, que le prince héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant qu’il vivroit encore, et qu’il n’avoit voulu expédier aucune affaire.

 

Sa maladie traîna jusqu’au 16. de Mai au soir, où l’on vint nous appeler à la hâte; il étoit 9 heures. Nous trouvâmes tout le monde en prière dans son antichambre; on l’entendoit râler de très-loin; il souffroit les peines de l’enfer. Il dit à son fils: mon cher fils, je suffoque, je ne puis plus endurer des souffrances qui me mettent au désespoir. Il crioit et hurloit que cela faisoit peur à entendre; par trois fois il perdit les sens, et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu’à son dernier soupir et expira enfin à six heures et demie du 17. de Mai au matin.

 

Je n’ai de ma vie été plus altérée. Je n’avois jamais vu mourir personne; cette image me frappa si fort, que j’eus peine à me l’ôter de long-temps de l’esprit. Le prince héréditaire étoit dans le dernier désespoir. Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de cette chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut près d’une heure avant que de pouvoir se remettre. Toute la cour l’avoit suivi. Dès qu’il fut un peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu’il étoit nécessaire qu’il confirmât le conseil. Le Margrave hésita quelque temps et ne lui répondit rien, mais me tirant à part, il demanda, ce que j’en pensois?

Je lui répondis ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé; qu’il n’y avoit qu’une heure que son père étoit mort; qu’il me sembloit qu’il falloit garder un certain décorum, et ne pas montrer tant d’avidité à s’emparer de la régence, et qu’en remettant la chose au lendemain, il auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les personnes qu’il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis. Il étoit fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la nuit et ma santé étant très-foible. Pour éluder toutes les persécutions de ces Messieurs, il se coucha et reposa quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps le conseil, qu’enfin il le confirma. Il fut composé du baron Stein, Voit, Dobenek, Hesberg, Lauterbach et Thomas.

 

Ensuite on régla le deuil et l’enterrement, et l’on fit accroire au Margrave, que c’étoit au conseil, à fournir tout ce qu’il falloit employer à cela. Le Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes d’affaires et se trouvoit obligé de s’en fier à ce qu’on lui disoit. Ces Messieurs furent assemblés pendant trois semaines, et ne s’occupèrent qu’à acheter du drap. Quoique cela fût du département du Maréchal de la cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables, surtout Mr.

de Voit. Cet homme m’avoit toutes les obligations imaginables; je l’avois soutenu de tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient que du moins il vînt tous les jours chez moi; il n’en fit pourtant rien et ne me fit pas même faire ses excuses, ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques se firent le 31. de Mai, comme il avoit ordonné avant sa mort, sans cérémonie, mais avec décence. Son corps fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau, qu’il avoit fait faire exprès.

 

Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne le quitter qu’un an après. Je tins appartement ce jour-là, pour recevoir les complimens de condoléance de toute la cour, et nous dînâmes pour la première fois en public. Mais tout cet attirail noir et le décorum qu’il falloit observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes au Brandenbourger, où nous restâmes quelques semaines.

 

Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, qu’il savoit que j’étois fâchée contre lui de ce qu’il ne me faissoit pas régulièrement sa cour, mais qu’il étoit si occupé, qu’il ne lui restoit pas un moment de temps; que cependant le conseil ne m’avoit pas oubliée, et qu’on avoit résolu d’intercéder pour moi auprès du Margrave, pour qu’il me donnât une augmentation de revenus, et qu’ils ne doutoient point que le Margrave ne me l’accordât. Je fus piquée au vif de ce beau discours. Je lui répondis d’un air fort froid, que si j’avois besoin d’une augmentation de revenus, je la demanderois moi-même au Margrave; que j’étois très-persuadée qu’il ne me la refuseroit pas; que je leur étois obligée de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois du soin de parler en ma faveur, puisque je prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu décontenancé et me dit, qu’il étoit cependant désagréable de demander soi-même des grâces. Mais plus encore, lui dis-je, Monsieur, de les faire demander par d’autres, et afin que vous appreniez à connoître mon caractère, sachez, que quand même le Margrave voudroit me donner une augmentation, je ne l’accepterois pas, ses affaires étant trop dérangées par les grandes dépenses, qu’il est obligé de faire, pour m’avantager sans s’incommoder; d’ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l’obligation à lui-même des avantages qu’il me fera, sans quoi ils ne me feront aucun plaisir.

 

Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient me mettre sur le pied où étoit ma soeur d’Anspac, qui n’osoit grouiller devant eux et qui étoit toujours obligée de s’adresser à un troisième, pour négocier ce qu’elle vouloit de son époux. Le froid que le Margrave avoit pour moi, joint à ses idées, m’alarmèrent beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet avec ma gouvernante, à laquelle je communiquai mes pensées; je pleurois à chaudes larmes. Elle hausse les épaules et me dit, qu’elle avoit les mêmes appréhensions que moi; que même ces Messieurs faisoient assez comprendre, que leur but étoit de gouverner eux-seuls l’esprit du Margrave; que pour y parvenir, il falloit commencer à me mettre peu-à-peu sous leur férule; qu’ils ne s’occupoient uniquement que de bagatelles, voulant entrer dans les moindres petits détails, qui n’étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands. Elle me conjura de parler au Margrave et de lui ouvrir les yeux; qu’elle de son côté tâcheroit de préluder, pour lui préparer l’esprit sur ce que je lui dirois. Je balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes raisons, qu’enfin je m’y résolus.

 

J’en parlai en effet au Margrave, mais il le trouva fort mauvais; il me répondit beaucoup de choses dures. Je suis vive, je sais me modérer jusqu’à un certain point, mais je suis femme et j’ai mes foiblesses comme les autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux; j’étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse. On me mit sur le lit. J’eus un tel saisissement, qu’on crut que j’allois expirer. On appela au plus vite le Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit dans des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses réciproques, et après un long éclaircissement, il m’avoua, qu’on lui avoit mis martel en tête contre moi; il me demanda mille fois pardon. Je lui promis, que je ne me mêlerois de rien, mais que j’espérois en revanche, qu’il ne souffriroit pas qu’on causât de la mésintelligence entre nous et qu’on m’abaissât, comme on l’intentionnoit. Il me répondit, que je lui ferois toujours plaisir d’en agir avec la même sincérité, comme j’avois fait par le passé; qu’il me prioit de lui dire toujours mes pensées naturellement, et que de son côté il n’auroit rien de caché pour moi, de façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais. Il me demanda mes sentimens sur tout ce qui se passoit. Je lui dis, que je le connoissois pour l’homme du monde qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que cependant l’ascendant qu’il laissoit prendre au conseil, le mèneroit bientôt à cela, qu’il auroit peine à se retirer de leurs pattes, quand il y seroit une fois; qu’alors il seroit obligé de se servir des voies de la rigueur, pour les faire rentrer dans leur devoir; qu’il devoit se souvenir des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de tenir toujours ses ministres en bride, d’écouter leurs conseils, mais de les bien peser avant que de les suivre. Il rêva long-temps, après quoi il me dit, que voulez-vous que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je voulois qu’on traitât d’affaires plus sérieuses et qu’on ne s’amusât pas à la bagatelle, mais ils m’ont répondu, qu’on ne pouvoit faire tout à-la-fois.

 

Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé à Berlin et Mr. de Hesberg en Danemarc. Les finances étoient dans un si triste état, que je fus obligée de lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux ambassades. J’en fis présent au Margrave; si j’avois pu lui faire plaisir aux dépens de ma vie, je l’aurois fait. Il avoit de son côté toutes les considérations imaginables pour moi, et me témoignoit le réciproque des sentimens que j’avois pour lui. Son coeur étoit si bon, qu’il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant à qui que ce fût, ni à refuser la moindre grâce, quand on la lui demandoit. Cette trop grande bonté lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi cause qu’il conservât toute la cour telle qu’elle l’étoit. Tous ceux qui lui étoient attachés lui représentèrent, qu’il devoit se défaire à temps des brouillons et intrigans qui y étoient, mais il ne put s’y résoudre.

Il ne négligea aucun des devoirs qu’il devoit à la mémoire de son père, et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il retint la plus grande partie et donna des charges aux autres. Il ne fit paroître aucun ressentiment à ceux qui l’avoient chagriné et qui avoient été cause de ses brouilleries avec lui. Quelqu’un lui en parla, et il répondit ces belles paroles: j’ai oublié le passé, et je veux que tout le monde soit content dans mes états.

 

Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé généreux du Margrave envers les domestiques de son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il vint tout essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses confrères. Je n’ai jamais rien entendu du plus impertinent que tout son raisonnement. Le Margrave, disoit-il, a fait une chose inouïe, en conférant des charges et des emplois sans l’avis de son conseil; et frappant la terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre insu; nous sommes tous déshonorés et nous irons en corps faire nos représentations au Margrave. Je lui répondis, que je ne me mêlois de rien et qu’ils pouvoient faire ce qu’ils trouveroient bon. Le Margrave étoit dans la chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit tout le discours de Voit. Il auroit éclaté contre lui, si ma gouvernante ne l’en avoit empêché.

 

Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, où il jeta feu et flamme; il youlois casser le conseil et faire le diable à quatre. Je l’appaisai peu à peu. Il reconnut alors la vérité de mes prédictions, et résolut d’avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de son père.

Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit autant d’esprit qu’on peut en avoir. Le feu Margrave avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin de ses jours, et l’avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils qui se ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires de son pays, crut n’avoir rien de mieux à faire que de le prendre auprès de lui, pour l’opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu de temps au fait de tout et lui communiqua tous les plans du feu Margrave.

 

Cependant ma santé commençoit un peu à se rétablir. Faute de mieux, nous avions été obligés de garder le médecin Zeitz. Il me fit prendre les eaux de Seltre avec le lait de chèvre, et me prescrivit de prendre beaucoup d’exercice pendant la cure. J’appris à tirer et j’allois quasi tous les soirs à la chasse avec le Margrave. Je ne pouvois marcher long-temps, étant encore trop foible. Le Margrave m’avoit fait faire une voiture, de laquelle je pouvois commodément tirer. C’étoit pour tuer le temps plutôt, que pour faire la guerre aux animaux, que je m’amusois à cela, car je n’aime point la chasse, et je l’ai abandonnée dès que j’ai eu d’autres occupations. Ma passion dominante a toujours été l’étude, la musique et surtout les charmes de la société. Je me trouvois hors d’état de contenter ces trois passions, ma santé m’empêchant de m’appliquer comme par le passé, et la musique et la société étant détestables.

 

La campagne du Rhin prenoit le train de celle de l’année précédente et ne se passoit qu’à boire et à manger. Douze mille Russes dévoient aller joindre l’armée de l’Empereur, et ces troupes devoient passer par le Haut-Palatinat. Nous fîmes la partie d’aller les voir. Mais avant que de partir, nous donnâmes audience à Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous faire le compliment de condoléance de la part du roi.

 

Cet homme a fait assez de bruit dans le monde, pour que j’en dise un mot. Il est auteur des mémoires qui ont paru sous son nom. Le roi se les fit lire. La description qu’il y trouva de la cour de Berlin lui plut si fort, qu’il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce temps-là étoit à Vienne, où il vivoit des grâces de l’Impératrice. Il se rendit à Berlin et sut si bien s’insinuer dans l’esprit du roi, qu’il en obtint une pension de 1500 écus. Je l’avois fort connu dans ma jeunesse. Cet homme a infiniment d’esprit et de lecture; sa conversation est des plus agréables; son coeur n’est pas mauvais, mais il n’a ni conduite ni jugement, et pèche la plupart du temps par étourderie. Il a su conserver sa faveur pendant toute la vie du roi et l’a assisté jusqu’à son dernier soupir. Il nous fut d’une grande ressource et nous amusoit beaucoup.

Nous le prîmes avec nous à un couvent, où nous restâmes la nuit, l’armée Prussienne devant passer le lendemain proche de là et d’une petite ville, nommée Vilsek.

 

Nous partîmes le jour suivant de bon matin et dînâmes à cet endroit. Le général Keith qui commandoit cette colonne de l’armée, ayant été averti que nous étions-là, nous envoya aussitôt une garde de fantassins. Ils étoient tous bottés, et pour nous faire honneur, ils tirèrent des guêtres par-dessus leurs bottes. Je n’ai rien vu de plus risible que cet accoutrement, qui me paroissoit d’autant plus extraordinaire, que j’étois accoutumée à la propreté des troupes prussiennes, qui étoient toujours tirées à quatre épingles. Mr. de Keith vint nous voir dès qu’il fut arrivé. Ce général, Irlandois de nation, est un homme très-poli et qui sent son monde. Il nous pria de nous arrêter encore un moment, puisqu’il avoit donné ordre qu’on rangeât ses troupes en ordre de bataille. Nous montâmes en voiture pour les voir. C’étoient tous de petits hommes ramassés, qui ne faisoient pas grande parade et qui étoient fort mal rangés. Le général m’accorda la grâce de deux déserteurs, qui dévoient être pendus. Il les fit mener devant ma chaise.

Ils se prosternèrent devant moi et frappèrent la terre de leurs têtes si fortement, que si elle n’avoient été russiennes, elles se seroient sûrement cassées. Je vis aussi leur prêtre, qui fit beaucoup de salamalecs et me demanda excuse de n’avoir pas porté ses idoles, pour me faire honneur. Cette nation est à peu près comme des bêtes; ils buvoient de la fange et mangeoient des champignons empoisonnés et de l’herbe, sans que cela leur fit le moindre mal. Dès qu’ils arrivoient à leur quartier, ils se mettoient dans un four, où ils tâchoient de suer, et lorsqu’ils étoient bien mouillés, ils se jetoient dans de l’eau froide, et en hiver dans la neige, où ils restoient quelque temps. C’est là leur remède souverain, qui conserve, disentils, leur santé. Nous prîmes congé du général et retournâmes à notre couvent, et de là au Brandenbourger.

 

J’ai oublié de dire, que mon jour de naissance avoit été célébré le 3.

d’Août. Le Margrave m’avoit donné des présens magnifiques en pierreries, une augmentation de revenus et l’hermitage. Je ne voulus recevoir l’augmentation que l’année prochaine. Je m’occupois tout le mois d’Août à faire accommoder les chemins à l’hermitage. J’y fis pratiquer une infinité de promenades. J’y allois tous les jours et je m’amusois à faire moi-même des plans pour embellir et rendre cet endroit commode.

 

Nous eûmes un surcroît de bonne compagnie dans ce temps-là. C’étoient Mr. de Baument, major d’un régiment impérial du Margrave, et le comte de Bourkhausen, capitaine du même régiment. Ce dernier étoit neveu de ma gouvernante. Le Margrave avoit eu soin jusque-là de sa fortune et l’aimoit beaucoup. Ce jeune homme avoit infiniment d’esprit, mais il étoit d’une étourderie insupportable. Son père, homme de très-grande naissance et d’une des premières familles de Silésie, avoit trouvé moyen de manger 400 mille écus de bien, qu’il possédoit, et de faire encore des dettes, de façon que tous ses enfans étaient ruinés et ne vivoient en Silésie que des charités de la noblesse et de la gouvernante. Il étoit venu très-souvent à Bareith depuis que j’étais mariée, et avoit contracté la passion la plus violente pour sa cousine la Marwitz.

Celle-ci l’avoit toujours traité avec beaucoup de hauteur; et comme il étoit fort vif, son désespoir lui avoit fait commettre cent extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai à parler de ces amours, qui ont une grande connexion avec la suite de ces mémoires.

 

Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci ses deux autres nièces de Marwitz. L’aînée des deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline.

Je les appellerai dorénavant par leurs noms de baptême, pour les distinguer de leur soeur aînée. La cadette n’eut pas été quinze jour à Bareith, qu’elle y fit une conquête. Elle étoit très-jolie; un visage mignon, le plus beau teint du monde et un petit air de douceur lui attirèrent tous les regards.

 

Dès que le Margrave étoit parvenu à la régence, il avoit augmenté ma cour. Le comte de Schoenbourg devint mon chambellan et un certain Mr. de Vesterhagen mon gentilhomme de la chambre. Schoenborg étoit fils d’un comte régnant de l’empire; son père vivoit encore. Il étoit riche et toutes les jeunes filles de qualité de Bareith s’empressoient à faire sa conquête. Mais elles y perdirent toutes leurs peines, et les beaux yeux de Caroline réduisirent bientôt son coeur; il en devint éperdument amoureux. Elle lui vouloit du bien. Ils lièrent une amitié très-étroite ensemble, dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps. Pour la Marwitz, je l’aimois à la passion; nous n’avions rien de caché l’une pour l’autre. Je n’ai jamais vu un rapport de caractère pareil au nôtre; elle ne pouvoit vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas un pas sans me consulter et elle étoit approuvée de tout le monde.

 

Nous allâmes tous au parc, où le Margrave vouloit tenir le rut du cerf.

Comme cet endroit est à un mille de la ville et qu’il n’y avoit qu’une compagnie choisie, nous nous en donnâmes à coeur joie. Il y avoit tous les jours bal et nous dansions six heures de suite dans une salle pavée et très-incommode, de manière que nos pieds étoient meurtris. Cet exercice me faisoit un bien infini. Nous étions tous de la meilleure humeur du monde. Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses manières polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous vivions tous dans l’union la plus parfaite.

 

La paix sembloit se rétablir partout. On commençoit déjà les négociations entre l’Empereur et la France. Elle fut conclue pendant l’hiver. Les Espagnols restèrent en possession des royaumes de Naples et de Sicile, qu’ils avoient enlevés à l’Empereur. Le duc de Lorraine abandonna ses états à la France, et reçut en revanche le grand-duché de Toscane. La France et l’Espagne de leur côté accédèrent à la sanction pragmatique. Ainsi le repos fut rétabli en Allemagne.

 

Le Margrave n’avoit point encore reçu l’hommage de son pays; la cérémonie s’en fit à notre retour à Bareith. Le même acte devoit se faire à Erlangue. L’évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit justement à la magnifique maison de campagne, nommée Pommersfelde, qui n’en est qu’à quatre milles. Il nous avoit fait inviter à nous y rendre, aussi bien que le Margrave et la Margrave d’Anspac, se proposant de s’unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le cercle.

 

Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave d’Anspac, étoit à Bareith. Je le chargeai d’un compliment pour ma soeur, et le priai de lui dire de ma part, que j’étois avertie que l’évêque avoit une hauteur extrême; qu’il auroit des prétentions ridicules sur les titres que nous lui donnerions, et que je prévoyois qu’il y auroit des chipotages; que nous étions soeurs; que nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes étiquettes; que j’étois résolue d’agir de concert avec elle, et que je la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que tout le monde auroit les yeux sur nous et que j’étois d’avis de ne céder aucune vétille de tout ce qui nous appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon procédé. Nous ne donnons que le titre de Liebden aux évêques et aux nouveaux princes de l’empire. Ce tître ne signifie pas tant qu’abesse, et il n’est pas possible de le traduire en françois. L’évêque prétendoit qu’on devoit lui donner un tître plus honorable et que nous devions l’appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous donner l’Altesse royale. Je ne fus avertie de tout ceci que sous main. J’aurois pu faire des pourparlers là-dessus, mais on m’en dissuada et on m’assura qu’il se rangeroit de lui-même à son devoir.

 

Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta une réponse très-favorable de ma soeur. Elle me manda, qu’elle se règleroit d’après moi et qu’elle étoit très-satisfaite de tout ce que je lui avois fait dire par Bremer. J’ai toujours conservé mes prérogatives comme fille de roi, et le Margrave les a toujours soutenues; c’étoit avec son approbation que j’avois fait cette démarche, et il me disoit souvent, qu’il avoit très-mauvaise opinion des gens, lorsqu’ils oublioient ce qu’ils étoient.

 

Nous partîmes donc au mois de Novembre et couchâmes la nuit à Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain notre entrée à Erlangue. On y avoit construit plusieurs arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer le Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les clefs; toute la bourgeoisie et la milice étoient rangées le long des rues. Nous étions, le Margrave et moi, dans un carosse de parade drapé. A cause du deuil nous fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l’un et l’autre ce jour-là.

 

Le lendemain il prit l’hommage. Il y eut table de cérémonie et le soir appartement. Nous nous arrêtâmes quelques jours à Erlangue et partîmes de là pour Pommersfelde.

 

Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L’évêque nous reçut au bas de l’escalier avec toute sa cour. Après les premiers complimens il me présenta sa belle-soeur, la générale-comtesse de Schoenborn, et sa nièce du même nom, abbesse d’un chapitre de Wirzbourg. Je vous supplie, Madame, me dit-il, de les regarder comme vos servantes; je les ai fait venir exprès pour faire les honneurs chez moi. Je fis beaucoup de politesses à ces dames, après quoi l’évêque me conduisit dans mon appartement. Il fit donner des sièges. Je me flanquai sur un fauteuil et nous allions entamer la conversation, quand les deux comtesses entrèrent dans la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante avec elles. Je ne fis pourtant semblant de rien. Mon ajustement étoit fort dérangé; je pris ce prétexte pour me retirer un moment. L’évêque et ses dames se retirèrent aussi.

 

Dès que je fus seule, j’envoyai chercher mes dames, et je demandai à la gouvernante, pourquoi elle ne m’avoit pas suivie? C’est, dit-elle, parceque je n’ai pas voulu m’exposer à recevoir une avanie; car ces comtesses m’ont traitée comme un chien et ne m’ont pas dit un mot; elles ont passé haut la main devant moi, et sans l’un des Mrs. de la cour, que je ne connois pas, je n’aurois trouvé votre appartement. Je suis bien aise de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m’a permis de soutenir mes droits, et je suis très-bien informée que ma gouvernante ne doit céder le pas tout au plus qu’aux comtesses régnantes de l’empire; elle ne l’est point et ne peut le prétendre en aucune façon.

 

Le Margrave me dit, que je devois en parler avec Voit, qui étant mon grand-maître, devoit selon les fonctions de sa charge, porter la parole en mon nom et faire des représentations là-dessus. Je l’envoyai chercher et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le plus grand poltron qu’il y eût dans l’univers; il étoit toujours rempli de terreurs paniques et de difficultés. Il fit un visage long d’une aune. Votre Altesse royale ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l’ordre qu’Elle me donne; on s’assemble ici pour fomenter l’union des membres du cercle de Franconie; est-ce un temps pour chercher chicane aux gens?

l’évêque prendra cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne démordra point de son entreprise, et si vous voulez soutenir la chose, cela deviendra une affaire de l’empire. Je fis un grand éclat de rire.

Une affaire de l’empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames n’en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque chose de nouveau. Le Margrave tira les épaules et le regarda d’un air de compassion. Mais qu’il en soit ce qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l’évêque, ajoutai-je, que j’ai tant d’estime pour lui, que je serois fâchée de le désobliger, qu’il auroit dû prendre de meilleures mesures pour éviter toute tracasserie; qu’il ne pouvoit ignorer les prérogatives des filles de roi, ayant été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur d’être l’épouse du Margrave, mais que je ne veux pas perdre pour cela une vétille de ce qui m’appartient. Mr. de Voit fit encore beaucoup de difficultés, mais le Margrave lui dit, de se dépêcher, qu’il étoit tard et qu’il falloit mettre une prompte fin à tout cela.

 

Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de Rottenhan, grand-écuyer de l’évêque. On tint un long pourparler, où il fit enfin résolu, que les deux comtesses partiroient, dés qu’elles auroient reçu ma soeur.

 

A peine cette décision fut-elle prise, que la cour d’Anspac arriva.

J’envoyai aussitôt faire un compliment à ma soeur et lui fis dire, que je me rendrois chez elle dès qu’elle seroit seule. Je n’étois nullement obligée de lui rendre la première visite, mon droit d’aînesse me donnant le pas sur toutes mes soeurs, et le Margrave ayant la préséance sur le Margrave d’Anspac. Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme nous sommes tous d’un même sang, je n’ai jamais voulu me prévaloir de mes droits. Ma soeur me fit répondre, qu’elle viendroit chez moi. Elle s’y rendit un moment après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids l’un et l’autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai ma joie et lui fis toutes les avances imaginables, mais elle ne me témoigna pas le réciproque. Je lui fis part de ce que j’avois fait; elle ne me répondit rien. L’évêque vint nous trouver. Elle s’évada et s’en retourna chez elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter les Mrs. qui composoient la cour de l’évêque. Elle leur parla des comtesses et les assura, qu’elle condamnoit fort mon procédé, qu’elle n’étoit pas si hautaine que moi et qu’elle n’auroit jamais souffert ce qui venoit de se passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva sa conduite.

 

Nous allâmes la chercher pour se mettre à table. Je fus placée au haut bout. Elle ne voulut pas s’asseoir à côté de moi, et plaça l’évêque entre nous deux. Elle lui donnoit l’Altesse à tort et à travers, malgré l’accord que nous avions fait. Pour moi, je m’en tins à mes idées et n’en démordis point; j’avois toutes les attentions imaginables pour l’évêque et pour sa cour, et lui faisois toutes les politesses qui dépendoient de moi. Il est temps que je fasse son portrait.

 

Il est connu que la famille de Schoenborn est une des premières et des plus illustres d’Allemagne; elle a donné plusieurs électeurs et évêques à l’empire. Celui dont je parle avoit été élevé à Vienne. Son esprit et sa capacité le poussèrent à devenir chancelier de l’empire. Il exerça très-long-temps cette charge. Les évêchés de Wirzbourg et de Bamberg étant venus à vaquer par la mort de leurs évêques, la cour de Vienne profita de cette occasion, pour récompenser les services du vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix, qu’il fut élu prince et évêque de ces deux évêchés. Il peut passer avec justice pour un grand génie et pour un grand politique. Son caractère répond à cette dernière qualité, car il est fourbe, raffiné et faux; ses manières sont hautes; son esprit n’est point agréable, étant trop pédantesque; cependant on s’en accommode quand on le connoît, et surtout quand on s’applique à profiter de ses lumières. J’eus le bonheur de gagner son approbation.

J’ai été souvent quatre ou cinq heures à raisonner avec lui tête-à-tête.

Je ne m’ennuyois point; il me faisoit part de bien des particularités que j’ignorois. On peut bien dire que son esprit est universel. Il n’y a point de matières que nous n’ayons rabattues ensemble.

 

Dès que nous fûmes levés de table, je reconduisis ma soeur dans son appartement, et l’évêque me ramena dans le mien. Il y faisoit un froid terrible. Je me couchai tout de suite et m’endormis. A peine avois-je reposé une heure, que le Margrave m’éveilla, pour me dire, qu’on vouloit forcer la porte de ma chambre. Cette porte donnoit sur un corridor et on y avoit placé un hussard. J’entendis effectivement qu’on travailloit à rompre la serrure. Nous appelâmes tout doucement nos gens, pour voir ce que c’étoit et ils trouvèrent effectivement Mr. le hussard encore occupé à son ouvrage. Il demanda grâce au Margrave, le priant pour l’amour de Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave eut la générosité de lui promettre.

 

Le lendemain matin je commençai, dès que je fus levée, à faire la visite de tout le château. Pommersfelde est un grand bâtiment, dont le corps-de-logis est détaché des ailes; ce corps-de-logis a quatre pavillons; il est de figure carrée, et lorsqu’on le voit de loin, il semble une masse de pierres; le dehors est rempli de défauts; dès qu’on est entré dans la cour, l’idée qu’on s’étoit faite de ce château se change, et on y remarque un air de grandeur, qu’on n’avoit pas observé; d’abord on monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer dans un portail écrasé et étroit, qui défigure fort ce bâtiment; un escalier magnifique se présente et laisse voir toute la hauteur de ce palais, la voûte de cet escalier n’étant soutenue que par une espèce d’équilibre; le plafond est peint à fresque; les garde-fous sont de marbre blanc, ornés de statues; cet escalier mène à un grand vestibule, pavé de marbre, d’où l’on entre dans une salle; cette salle est ornée de dorure et de peintures; on y voit des tableaux des premiers maîtres, tels que des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronèse, toute sa décoration cependant ne me plut point, elle avoit plutôt l’air d’une chapelle que d’une salle, et on n’y voyoit point cette noblesse d’architecture, qui joint le goût à la magnificence; cette salle conduit à deux appartemens en enfilade, tous armés de tableaux; une de ces chambres renferme une tapisserie de cuir, dont on fait grand cas, étant peinte par Raphaël; la galerie de tableaux est ce qu’il y a de plus beau, les amateurs de la peinture y peuvent contenter leur goût; comme je l’aime fort, je m’y arrêtai quelques heures à examiner tous les tableaux.

 

Je dînai ce jour-là et les suivans en particulier avec ma soeur, nos gouvernantes et deux dames de conseillers privés d’Anspac. L’évêque et les Margraves alloient tous les jours à la chasse, d’où ils ne revenoient qu’à cinq heures du soir. Je m’ennuyois fort, étant enfermée tout le jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des princes on s’assembloit dans la salle, pour assister à ce qu’on appeloit une sérénade. Ces sérénades sont des abrégés d’opéra. La musique en étoit détestable; cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands nous écorchoient les oreilles par leur chant pendant quatre heures, où il failloit se morfondre, car le froid étoit excessif. On soupoit ensuite, et on ne se couchoit qu’à trois heures du matin, fatigué comme un chien de n’avoir rien fait toute la journée.

 

On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit bien l’ecclésiastique.

Ce fut d’aller dîner à Bamberg et d’y voir l’église et les reliques. Je fis dire à ma soeur, que si elle y alloit, j’irois aussi, et que si elle refusoit cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle me fit répondre, qu’elle seroit bien aise d’aller à Bamberg, et que je n’avois qu’à accepter l’offre qu’on nous avoit faite. La chasse devoit se faire de ce côté-là et les princes dévoient s’y rendre pour y dîner avec nous. On vint me réveiller à sept heures du matin pour me dire, qu’il étoit temps de m’habiller et de partir, qu’il nous failloit quatre heures pour arriver à Bamberg, et que la chasse ne devant pas durer long-temps, je n’aurois le temps de ne rien voir, si je ne partois bientôt. Je me levai du lit en grognant; j’étois malade, le froid et les fatigues dérangeoient bien aisément ma santé mal affermie.

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