Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2
Section 2
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
SOEUR DE
FRÉDÉRIC LE GRAND,
DEPUIS
L’ANNÉE 1706 JUSQU’À 1742,
ÉCRITS DE SA MAIN.
TROISIÈME ÉDITION, CONTINUÉE JUSQU’A 1758 ET ORNÉE
DU PORTRAIT DE LA MARGRAVE.
TOME DEUXIÈME.
LEIPZIG.
H. BARSDORF.
1889.
1732.
Une nouvelle époque fit l’ouverture de 1732. Il y avoit déjà quelque temps que je me trouvois fort incommodée; j’en avois attribué la cause à l’agitation continuelle de mon esprit accablé de tant d’adversités différentes. Je voulus faire mes dévotions; je pris une défaillance à l’église, que dura quelques heures. Je me trouvai au lit en revenant à moi, entourée de la reine et d’une foule de monde, qui étoit accouru pour me secourir. Le médecin jugea que j’étois enceinte. On m’en badina beaucoup, mais je ne fis aucune attention à tout ce qu’on me dit. Je souffrois trop; j’eus plusieurs foiblesses tout ce jour-là, ce qui m’empêcha de me lever. La reine me fit dire le lendemain, qu’elle viendroit le soir célébrer les rois chez moi. Cette petite fête fût assez triste; ceux qui y étoient, sembloient touchés de me perdre, ils avoient tous les larmes aux yeux. Je pris un tendre congé de la Margrave Philippe; mon mariage n’avoit point altéré notre amitié, et je me sentis attendrie de me séparer de me amies.
Le lendemain (7. Janvier) nous nous rendîmes à Potsdam. La roi m’y reçut à bras ouverts. L’espérance de se voir bientôt grand-père lui causoit une joie inconcevable, il m’accabloit de caresses et d’attentions. Je profitai de ces bonnes dispositions par lui demander une grâce. Mdme: de Sonsfeld avoit trois nièces, filles du général Marwitz; sa soeur étant morte, elle les avoit fait élever. Ces trois filles, dont l’aînée avoit 14 ans, étoient héritières d’un bien très-considérable. Sa tante souhaitoit amener cette aînée avec elle à Bareith, pour achever de la former; elle n’osoit cependant accomplir ses désirs sans une permission expresse du roi; ce prince ayant fait une ordonnance, par laquelle il étoit défendu à toutes les filles riches de sortir de son pays, sous peine de confiscation de tout leur bien. Le roi m’accorda cette faveur à condition que je lui engageasse ma parole d’honneur de ne point marier cette fille hors de ses états[1]; en quoi je le satisfis.
[Note 1: Comme cet article est de conséquence pour la suite de ces mémoires, je prie le lecteur d’y faire attention.]
Le jour de mon départ étant enfin fixé au 11. Janvier, je résolus de faire une dernière tentative pour attendrir ce prince. Je trouvai moyen de lui parler en particulier, et de lui ouvrir mon coeur. Je fis l’apologie de ma conduite passée, sans compromettre la reine; je lui peignis avec les couleurs les plus touchantes la douleur que m’avoit causée sa disgrâce; j’y ajoutai un portrait naïf de ma situation présente, le suppliant par tout ce qu’il y avoit de plus sacré de ne point m’abandonner, et de m’accorder son secours et sa protection. Mon discours fit son effet; il fondoit en larmes, ne pouvant me répondre à force de sanglots: il m’expliquoit ses pensées par ses embrassemens.
Faisant enfin un effort sur lui, je suis au désespoir, me dit-il, de ne vous avoir pas connue; on m’avoit fait un si horrible portrait de vous, que je vous ai haïe autant que je vous chéris présentement. Si je m’étois adressé à vous, je me serois épargné bien du chagrin et à vous aussi; mais on m’a empêché de vous parler, en me représentant que vous étiez plus méchante que ce diable, et que vous me porteriez à des extrémités que j’ai mieux aimé éviter. Votre mère par ses intrigues est en partie cause du malheur de la famille; j’ai été trompé et dupé de tout côté, mais j’ai les mains liées, et quoique mon coeur soit navré, il faut que je laisse ces iniquités impunies. Je pris le parti de la reine et lui représentai, que ses intentions avoient été bonnes, que l’amitié seule, qu’elle avoit eue pour mon frère et pour moi, l’avoit portée à en agir comme elle avoit fait, qu’ainsi il ne pouvoit lui en vouloir du mal. N’entrons point dans ce détail me répondit-il, ce qui est passé est passé, je veux bien l’oublier. Pour vous, ma chère fille, soyez persuadée que vous m’êtes la plus chère de la famille, et que je vous tiendrai religieusement les promesses que je vous ai faites, de vous avantager plus que mes autres enfans; continuez d’avoir de la confiance en moi, et comptez toujours sur mon secours et sur ma protection. Je suis trop affligé pour prendre congé de vous; embrassez votre époux de ma part, je suis si touché que je ne puis le voir. Il se retira tout en larmes. Je me retirai de mon côté en sanglotant, et me rendis chez la reine. Ma séparation d’avec elle ne fut point si touchante que celle du roi; malgré mes soumissions et mes tendres caresses elle resta froide comme glace, sans s’émouvoir ni me faire la moindre amitié. Le duc de Holstein me conduisit au carosse, où je montai avec le prince et Mdme. de Sonsfeld.
J’arrivai heureusement le même soir à Closterzin, qui étoit le premier gîte. La seconde journée de mon voyage ne fut pas si heureuse que la première. Mon carosse versa de mon côté; deux paires de pistolets chargés et deux coffres forts, qu’on y avoit fourrés, je ne sais pourquoi, me tombèrent sur le corps sans me faire le moindre mal. Mdme.
de Sonsfeld me crut morte; sa frayeur l’aveugloit si fort, qu’elle ne cessoit de crier comme une excommuniée: mon Dieu, Seigneur Jésus; ayez pitié de nous. Je crus qu’elle étoit blessée, ce qui m’alarma plus que la chûte; je le lui demandai. Eh mon Dieu! non, Madame, me dit-elle, je ne crains que pour vous. Le prince héréditaire plus mort que vif étoit sauté par la portière; il n’avoit pas le courage de me demander si je m’étois fait mal. Cette scène me parut comique; j’étois chargée comme un mulet de tout le bagage qui étoit dans la voiture, dont on ne me débarrassa qu’avec peine. Le Margrave me porta sur un champ couvert de neige. Il geloit à pierre fendre, mes souliers prirent à la glace; je courois risque d’avoir le sort de la femme de Loth et de devenir statue de glace, si ma suite ne fût arrivée pour me tirer de là. Mes dames pleuroient et se lamentoient, croyant pour sûr que je ferois une fausse-couche; on m’arrosoit de toutes sortes d’esprits et on vouloit me faire avaler de vilaines drogues, dont je ne voulus point. On releva enfin le carosse et je continuai mon voyage.
Mr. de Burstel, conseiller privé du roi, m’accompagnoit, et devoit prendre à Bareith la qualité de ministre à cette cour. Il se rendit chez ma gouvernante, dès que nous fumes arrivés à Torgow, et la chargea de me représenter, que quoique je ne me ressentisse point de la chûte que je venois de faire, la prudence exigeoit que je m’arrêtasse quelques jours en chemin, pour parer les mauvaises suites qui pourroient en arriver.
Mdme. de Sonsfeld et Mr. de Voit furent du même sentiment. Ils firent tellement peur au prince, que tout ce que je pus obtenir fut d’aller le lendemain jusqu’à Leipsic. Je comptois m’y divertir; la foire, qui est une des plus fameuses d’Allemagne, s’y tenant alors. Il y avoit toujours pendant ce temps beaucoup d’étrangers dans cette ville, où la cour de Dresde se rendoit ordinairement.
Nous y arrivâmes le jour suivant. Par décorum je me mis d’abord au lit.
Je m’informai tout de suite, s’il y avoit beaucoup de monde? Mais ô douleur! La foire étoit finie et la cour aussi bien que les étrangers étoient partis la veille. Au lieu de m’amuser je m’ennuyai cruellement les deux jours que je fus obligée de m’y arrêter. Fatiguée d’harangues et de cérémonies j’en partis enfin, pour continuer mon voyage. Il se passa fort heureusement à la frayeur près, que me causèrent les rochers et les précipices; les chemins étoient abominables. Quoiqu’il fît un froid terrible, j’aimai mieux marcher que d’être secouée.
J’arrivai enfin à Hoff, première ville du territoire de Bareith. On m’y reçut en cérémonie au bruit du canon. La bourgeoisie sous les armes bordoit les rues jusqu’au château. Le Maréchal de Reitzenstein avec quelques Mrs. de la cour et toute la noblesse immédiate du Vogtland m’attendoient au bas de l’escalier (si on peut appeler tel une espèce d’échelle de bois), et me conduisirent dans mon appartement. Mr. de Reitzenstein me complimenta de la part du Margrave sur mon arrivée dans son pays. J’essuyai ensuite une longue harangue de la noblesse. Mr. de Voit m’avoit fort priée de faire bon accueil à ces gens-là. Il est connu que la maison d’Autriche a donné certains privilèges à la noblesse aux dépens des princes; ces privilèges sont entièrement injustes et ne tendent qu’à abaisser les souverains de l’empire. Ceux-ci n’ont jamais voulu les reconnoître; chaque gentilhomme immédiat prétend être aussi souverain chez lui que le prince, dont il est vassal, ce qui cause des procès et des chicanes perpétuelles. Celle du Vogtland s’étoit séparée du reste, s’étant brouillée avec les autres cantons. Le Margrave avoit saisi cette occasion pour la réduire à quelques privilèges près, sur le pied de ses autres vassaux; mais non content de cela, il avoit tenté peu avant mon mariage de les dépouiller encore de ceux qu’il leur avoit laissés. Ces Mrs., n’étant pas d’humeur de le souffrir, s’étoient rebellés et avoient causé une émeute qui eût devenir funeste, si on ne l’avoit appaisée. Les esprits étoient encore fort aigris à mon arrivée.
Mr. de Voit, d’une très-illustre famille immédiate, mais d’un autre canton, n’ayant point de terres dans le Margraviat, fit envisager au prince, que pour rétablir la tranquillité, il falloit tâcher de gagner ses gens par la douceur et par les bonnes façons. Ils étoient tous de grande maison et il y en avoit de fort riches. On croira sans doute que leurs manières y répondoient? point de tout! J’en vis une trentaine, dont la plupart étoient des Reitzensteins. C’étoient tous des visages à épouvanter les petits enfans; leurs physionomies étoient à demi couvertes de teignasses en guise de perruques, où des poux d’aussi antique origine que la leur, avoient établi leur domicile depuis des temps immémoriaux; leur hétéroclite figure étoit attifée de vêtemens qui ne le cédoient point aux poux pour l’ancienneté; c’étoit un héritage de leurs ancêtres, qui les avoient transmis de père en fils; la plupart n’étoient point faits sur leurs tailles; l’or en étoit si éraillé, qu’on ne pouvoit le reconnoître; c’étoit pourtant leur habit de cérémonie, et ils se croyoient pour le moins aussi respectables sous ces antiques haillons que l’Empereur, revêtu de ceux de Charlemagne. Leurs façons grossières accompagnoient parfaitement leur accoûtrement, on les eût pris pour des manans; pour surcroît d’agrément la plupart étoient galeux. J’eus toutes les peines du monde de m’empêcher de rire en considérant ces figures. Ce ne fut pas tout, on me présenta un moment après des animaux d’une autre espèce; c’étoient les ecclésiastiques, d’ont il fallut encore écouter la harangue. Ceux-ci avoient des fraises autour du cou, qui sembloient de petits paniers, tant elles étoient grandes. Celui que me complimenta nasilloit et parloit si lentement, que je crus perdre patience. Je me défis enfin de cette arche de Noë et me mis à table, où les premiers de la noblesse furent invités. J’entamai diverses matières indifférentes pour faire raisonner ces automates; sans en pouvoir tirer que oui ou non; ne sachant plus que dire, je m’avisai de parler d’économie. Au seul nom leur esprit se développa; j’appris en un moment le détail de leur ménage et de tout ce qui y appartient; il s’éleva même une dispute fort spirituelle et intéressante pour eux. Les uns soutenoient que le bétail du bas pays étoit plus beau et rapportoit plus que celui des montagnes, quelques beaux-esprits de leur troupe prétendoient le contraire. Je ne dis mot à tout cela et j’allois m’endormir d’ennui, quand on vint m’avertir de la part de Mr. Voit, qu’il falloit commencer à boire dans un grand verre à la santé du Margrave. On m’en apporta un de si copieuse taille, que j’aurois pu y fourrer ma tête, avec cela il étoit si pesant, que peu s’en fallut que je ne le laissasse tomber. Le Maréchal de la cour répliqua à mon début buvant à ma santé, celle du roi, de la reine, et enfin de tous mes frères et soeurs suivit. Je fus éreintée à force de révérences, et dans un instant je me trouvai en compagnie de 34 ivrognes, ivres à n’en pouvoir plus. Fatiguée comme un chien et rassasiée à rendre les tripes et les boyaux de tous ces désastreux visages, je me levai enfin et me retirai fort peu édifiée de ce premier début. Pour comble de chagrin on m’annonça qu’il falloit encore m’arrêter à Hoff le lendemain, n’étant pas séant de voyager le dimanche. On me régala d’un sermon très-convenable à la compagnie de la veille. Le ministre nous fit un détail historique, critique et scandaleux de tous les mariages qui s’étoient faits depuis la création, à commencer par celui d’Adam et d’Eve jusqu’au temps de Noë; il se piqua de bien circonstancier les faits, ce qui causa des éclats de rire des hommes et nous fit rougir de honte. Le repas fut semblable au précédent. J’eus une nouvelle fête l’après-midi; ce fut de recevoir la cour femelle, que je n’avois point encore vue; c’étoient les chastes épouses des Mrs. de la noblesse. Elles ne le cédoient en rien à leurs chers époux. Qu’on se figure des monstres coiffés en marrons ou plutôt en nids d’hirondelles, leurs cheveux étant postiches et remplis de crasse et de vilenies? Leur habillement étoit aussi antique que ceux de leurs maris; cinquante noeuds de rubans de toutes couleurs en relevoient le lustre; des révérences gauches et souvent réitérées accompagnoient tout cela. Je n’ai rien vu de plus comique. Il y avoit quelques-unes de ces guenons qui avoient été à la cour, celles-ci jouoient les rôles des petits-maîtres à Paris, elles se donnoient des airs et des grâces, que les autres s’efforçoient d’imiter.
Ajoutez à cela la façon dont elles nous examinoient, rien ne peut s’imaginer de plus ridicule et de plus risible.
Je partis enfin le jour suivant pour aller à Gefress, où le Margrave m’attendoit. Il me reçut dans un méchant cabaret; pour me consoler de ce mauvais gîte, il m’assura que l’Empereur Joseph y avoit passé une nuit.
Il me fit beaucoup de politesses, et nous accabla d’amitiés le prince et moi. Après souper il me mena dans ma chambre de lit, où il m’entretint deux heures debout. La conversation ne roula que sur Télémaque et sur l’histoire romaine par Amelot de Houssayes; les deux uniques livres qu’il eût lus, aussi les savoit-il par coeur comme les prêtres leur bréviaire. Le bon prince, ne possédoit pas l’éloquence; ses raisonnemens étoient comparables aux vieux sermons qu’on fait lire pour s’endormir.
Ma grossesse commençoit à m’incommoder beaucoup. Je me trouvai mal et serois tombée tout de mon long, si le prince ne m’eût soutenue. J’eus une terrible foiblesse, dont je ne revins que quelques heures après.
Quoiqu’encore fort indisposée, je partis le lendemain pour Bareith, qui n’en étoit éloignée que de trois milles.
J’y arrivai enfin le 22. de Janvier à six heures du soir. On sera peut-être curieux de savoir mon entrée; la voici. A une portée de fusil de la ville je fus haranguée de la part du Margrave par Mr. de Dobenek, grand-balli de Bareith. C’étoit une grande figure tout d’une venue, affectant de parler un allemand épuré et possédant l’art déclamatoire des comédiens germaniques, d’ailleurs très-bon et honnête homme. Nous entrâmes peu après en ville au bruit d’une triple décharge du canon. Le carosse où étoient les Mrs. commença la marche; puis suivoit le mien, attelé de six haridelles de poste; ensuite mes dames; après les gens de la chambre et enfin six ou sept chariots de bagages fermoient la marche.
Je fus un peu piquée de cette réception, mais je n’en fis rien remarquer. Le Margrave et les deux princesses ses filles me reçurent au bas de l’escalier avec la cour; il me conduisit d’abord à mon appartement. Il étoit si beau, qu’il mérite bien que je m’y arrête un moment. J’y fus introduite par un long corridor, tapissé de toile d’araignées et si crasseux, que cela faisoit mal au coeur. J’entrai dans une grande chambre, dont le plafond, quoique antique, faisoit le plus grand ornement; la hautelice qui y étoit, avoit été, à ce que je crois, fort belle de son temps, pour lors elle étoit si vieille et si ternie, qu’on ne pouvoit deviner ce qu’elle représentoit qu’avec l’aide d’un microscope; les figures en étoient en grand et les visages si troués et passés, qu’il sembloit que ce fussent des spectres. Le cabinet prochain étoit meublé d’une brocatelle couleur de crasse; à côté de celui-ci on en trouvoit un second, dont l’ameublement de damas vert piqué faisoit un effet admirable; je dis piqué, car il étoit en lambeaux, la toile paroissant partout. J’entrai dans ma chambre de lit, dont tout l’assortiment étoit de damas vert avec des aigles d’or éraillés. Mon lit étoit si beau et si neuf, qu’en quinze jours de temps il n’avoit plus de rideaux, car dès qu’on y touchoit ils se déchiroient. Cette magnificence à laquelle je n’étois pas accoutumée, me surprit extrêmement. Le Margrave me fit donner un fauteuil; nous nous assîmes tous pour faire la belle conversation, où Télémaque et Amelot ne furent point oubliés. On me présenta ensuite les Mrs. de la cour et les étrangers; en voici le portrait, à commencer par le Margrave.
Ce prince, alors âgé de 43 ans, étoit plus beau que laid; sa physionomie fausse ne prévenoit point, on peut la compter au nombre de celles qui ne promettent rien; sa maigreur étoit extrême et ses jambes cagneuses; il n’avoit ni air ni grâce, quoiqu’il s’efforçât de s’en donner; son corps cacochyme contenoit un génie fort borné, il connoissoit si peu son foible, qu’il s’imaginoit avoir beaucoup d’esprit; il étoit très-poli, sans posséder cette aisance de manières qui doit assaisonner la politesse; infatué d’amour propre, il ne parlait que de sa justice et de son grand art de régner; il vouloit passer pour avoir de la fermeté et s’en piquoit même, mais en sa place il avoit beaucoup de timidité et de foiblesse; il étoit faux, jaloux et soupçonneux; ce dernier défaut étoit en quelque façon pardonnable, ce prince ne l’ayant contracté qu’à force d’avoir été dupé par des gens auxquels il avoit donné sa confiance; il n’avoit aucune application pour les affaires, la lecture de Télémaque et d’Amelot lui avoit gâté l’esprit, il en tiroit des maximes de morale, qui convenoient à son caractère et à ses passions; sa conduite étoit un mélange de haut et de bas, tantôt il faisoit l’Empereur et introduisoit des étiquettes ridicules, qui ne lui convenoient pas, et d’un autre côté il s’abaissoit jusqu’à oublier sa dignité; il n’étoit ni avare ni généreux, et ne donnoit jamais sans qu’on l’en fit souvenir; son plus grand défaut étoit d’aimer le vin, il buvoit depuis le matin jusqu’au soir, ce qui contribuoit beaucoup à lui affoiblir l’esprit. Je crois que dans le fond il n’avoit pas le coeur mauvais. Sa popularité lui avoit attiré l’amour de ses sujets; malgré son peu de génie il étoit doué de beaucoup de pénétration et connoissoit à fond ceux qui composoient son ministère et sa cour. Ce prince se piquoit d’être physionomiste, et de pouvoir par cet art approfondir le caractère de ceux que étoient autour de lui. Plusieurs coquins, dont il se servoit comme d’espions, lui faisoient faire des injustices par leurs faux rapports; j’en ai souvent éprouvé les calomnies.
La princesse Charlotte, sa fille aînée, pouvoit passer pour une vraie beauté, mais ce n’étoit qu’une belle statue, étant tout-à-fait simple et ayant quelquefois l’esprit dérangé.
La seconde, nommée Wilhelmine, étoit grande et bienfaite, mais point jolie; elle en étoit récompensée du côté de l’esprit; elle étoit la favorite de son père, qu’elle avoit gouverné totalement jusqu’à mon arrivée; son humeur étoit fort intrigante; à ce défaut elle joignoit ceux d’une hauteur insupportable, d’une fausseté infinie et de beaucoup de coquetterie. Elle s’en est entièrement corrigée depuis son mariage, et je puis dire qu’elle possède, présentement autant de bonnes qualités qu’elle en avoit alors de mauvaises.
Mdme. de Gravenreuther, leur gouvernante, étoit une bonne campagnarde, qui ne leur servoit que de compagnie.
Mr. le Baron Stein, premier ministre et d’une très-grande et illustre maison; il a des manières et du monde; c’est un fort honnête homme, mais qui ne pêche pas du côté de l’esprit; il est du nombre de ces gens qui disent oui à tout, et qui ne pensent pas plus loin que leur nez.
Mr. de Voit, mon grand maître, aussi d’illustre maison que ce dernier, étoit second ministre. C’est un homme de mise qui a beaucoup voyagé, et a été dans le grand monde; il est assez agréable dans la société et avec cela homme de bien; sa hauteur et son ton décisif le rendoient odieux; son désir de dominer lui faisoit commettre des fautes grossières; son peu de fermeté et ses peurs paniques lui avoient fait donner le surnom de père des difficultés. En effet il prenoit ombrage de tout, et s’inquiétoit perpétuellement sans rime ni raison.
Mr. de Fischer, aussi ministre, de roturier, qu’il étoit, s’étoit poussé peu à peu jusqu’à ce qu’il fut parvenu à cet emploi. Il avoit le mérite des gens de sa sorte, qui s’élèvent ordinairement dans la bonne fortune, et oublient la bassesse de leur extraction; il tranchoit du grand seigneur; son caractère brouillon, intrigant et ambitieux ne valoit rien, il possédoit alors la confiance du Margrave; fâché de n’avoir eu aucune part à mon mariage et que Mr. de Voit, dont il étoit l’ennemi juré, y eût travaillé, il fit retomber sur le prince et sur moi toute sa rage et nous a causé de cruels chagrins.
Mr. de Corff, grand-écuyer, pouvoit passer avec raison pour le plus grand lourdaud de son siècle; il n’avoit pas le sens commun et s’imaginoit avoir beaucoup d’esprit, c’étoit ce qu’on appelle ordinairement une méchante bête, car il étoit intrigant et rapporteur.
Le grand-veneur de Gleichen est un bon et honnête homme, qui ne se mêle que de son métier; sa physionomie ostrogothique porte l’empreinte de son sort; les cornes d’Actéon convenoient à son métier; il les porte avec patience, ayant consenti à se séparer de sa femme, qui les lui avoit plantées, pour lui faire épouser son amant. J’ai vu très-souvent cette dame en compagnie de ses deux maris; celui-ci vit encore, le second, qui étoit Mr. de Berghover, est mort.
Le colonel de Reitzenstein est un très-méchant homme, rempli de vices sans mélange de vertus; il n’est plus en service.
Mr. de Wittinghoff étoit la copie de celui-ci. Je passe le reste sous silence, n’ayant fait mention de ceux-ci que parce qu’ils sont relatifs à ces mémoires.
Je fus très-mal édifiée de cette cour, et encore plus de la mauvaise chère que nous fîmes ce soir-là; c’étoient des ragoûts à la diable, assaisonnés de vin aigre, de gros raisins et d’ognons. Je me trouvai mal à la fin du repas et fus obligée de me retirer. On n’avoit pas eu les moindres attentions pour moi, mes appartemens n’avoient pas été chauffés, les fenêtres y étoient en pièces, ce qui causoit un froid insoutenable. Je fus malade à mourir toute la nuit, que je passai en souffrances et à faire de tristes réflexions sur ma situation. Je me trouvai dans un nouveau monde avec des gens plus semblables à des villageois qu’à des courtisans; la pauvreté regnoit partout; j’avois beau chercher ces richesses qu’on m’avoit tant vantées, je n’en voyois pas la moindre apparence. Le prince s’efforçoit de me consoler; je l’aimois passionnément; la conformité d’humeur et de caractère lie les coeurs; elle se trouvoit en nous, et c’étoit l’unique soulagement que je trouvasse à mes peines.
Je tins appartement le lendemain. Je trouvai les dames aussi désagréables que les hommes. La Baronne de Stein ne voulut point céder le pas à ma gouvernante. Je priai le Margrave d’y mettre ordre; il me le promit, mais n’en fit rien.
Le jour suivant il y eut table de cérémonie. Il y en avoit beaucoup dans ce temps-là; je décrirai celle-ci. Le bruit des tymbales et des trompettes se fit entendre à trois reprises différentes; savoir à onze heures, à onze et demie et enfin à midi. Le prince, suivi de toute la cour, se rendit à ce dernier signal chez son père, qu’il conduisit chez moi. Tout le monde étoit en habit de gala fort propre. Mr. de Reitzenstein nous avertit qu’on avoit servi; il passa devant avec son bâton de Maréchal. Le Margrave me donna la main et me mena dans une grande salle, meublée de la même brocatelle couleur de crasse, qui étoit dans mon cabinet. La table de 20 couverts étoit placée sur une estrade sous le dais; la garde l’environnoit. Je fus placée au haut bout. Il n’y eut que Mr. de Burstel et les ministres qui y fussent invités; le reste de la cour resta derrière nous, jusqu’à ce que le premier service fût levé. Il n’y eut que ma gouvernante qui dînât avec nous. On but plus de trente santés au bruit des tymbales, des trompettes et du canon. Cette insupportable cérémonie dura trois heures, qui me parurent des siècles, étant malade à n’en pouvoir plus. J’avois des foiblesses continuelles et ne pouvois manger ni boire quoi que ce fût. Le Margrave me régala encore de plusieurs fêtes, dont je ne pus jouir à cause de mes incommodités; je ne fus même plus en état d’aller à table. Ma gouvernante me tenoit compagnie et mangeoit à la dérobée, pour m’épargner la peine que me causoit le manger. En revanche j’étois obsédée toute l’après-midi par le Margrave, qui m’incommodoit et me gênoit cruellement. On lui représenta enfin, que je déperissois si fort, qu’il seroit à craindre que je ne fisse une fausse-couche, puisqu’il m’empêchoit par ses visites de prendre mes commodités. J’étois très-satisfaite de lui et m’attendois à mener une vie paisible. Je comptais sans mon hôte. Ma carrière d’adversités n’étoit point encore à son terme.
La princesse Wilhelmine et Mr. de Fischer au désespoir de l’ascendant que je gagnois sur l’esprit du Margrave, troublèrent notre belle union.
Je fus assez sotte pour donner lieu à la première brouillerie. Je ne ménage point mon amour propre et j’avoue sincèrement mes fautes. Mr. de Voit avoit obtenu son poste de grand-maître auprès de moi par l’intercession du roi. Le Margrave jaloux et soupçonneux, fâché de voir qu’il s’attachoit au prince et à moi, avoit conçu une violente aversion contre lui, laquelle toutefois il avoit si bien dissimulée, que personne que Mr. Fischer ne s’en étoit aperçu. Celui-ci, ennemi juré de Voit, son émule dans la faveur de ce prince, saisit cette occasion pour l’animer encore plus contre lui. Il lui fit concevoir, que Mr. de Voit, étant de la noblesse immédiate, ne manqueroit pas de prévenir le prince héréditaire en faveur de ceux qui en étoient; que cela pouvoit tirer à de fâcheuses conséquences; que la noblesse du Vogtland, étant fort mécontente, pouvoit former un parti, pour le forcer à se démettre de la régence en faveur de son fils; que selon toutes les apparences le roi soutiendrait hautement ce dernier; que les intérêts de ce prince étoient si étroitement liés avec ceux de l’Empereur, qu’on ne pouvoit douter que ce dernier n’agît de concert avec le roi, pour réduire le Margrave à prendre le parti du roi Victor Amédée de Sardaigne en abdiquant. Ce pompeux galimatias de Mr. Fischer porta coup. Le Margrave n’examina point le peu de solidité qu’il y avoit dans son raisonnement. Il ne dépend point de l’Empereur de forcer un prince souverain à se démettre de la régence, ni même de le mettre au ban de l’empire sans l’aveu de tout le corps germanique. C’étoit aussi le même Mr. Fischer qui avoit ordonné mon entrée à Bareith, et qui avoit conseillé à ce prince de commencer par nous mortifier et à nous tenir bas. Les attentions infinies que j’avois pour lui, le tenoient encore en balance; d’ailleurs il n’avoit jamais trouvé Mr. de Voit ni chez le prince ni chez moi, lorsqu’il y étoit venu à l’improviste, et peut-être ses soupçons se seroient-ils évanouis, si la conjoncture, que je vais rapporter, n’eût réveillé ses alarmes.
Mr. de Voit vint me prier un jour de représenter au Margrave, que malgré toutes les peines qu’il s’étoit données, de faire réussir mon mariage, il n’en avoit pas reçu la moindre récompense; que même le prince ne lui avoit pas donné un sol de traitement de plus pour l’emploi qu’il exerçoit auprès de moi, quoique cette charge l’engageât à des dépenses inévitables, auxquelles il n’étoit pas en état de suffire; qu’il me supplioit donc de faire ensorte que le Margrave lui conférât le grand-bailliage de Hoff, qu’il lui avoit déjà promis plusieurs fois. Je trouvai sa demande si juste, que je ne fis aucune difficulté de lui accorder mon intercession. Je voulus prendre mon temps.
Le Margrave m’avoit témoigné plusieurs fois, qu’il avoit envie de voir la vaisselle d’argent que le roi m’avoit donnée. Je lui dis en badinant, que je voulois le traiter, pour la lui montrer dans son lustre. Le prince à quelques jours de là l’invita de ma part. Il y eut bal avant le souper. Le Margrave paroissoit de fort bonne humeur; la mauvaise y succéda en nous mettant à table. On me dit après, qu’il avoit changé de couleur en jetant les yeux sur ma vaisselle, qui étoit très-belle et beaucoup plus magnifique que la sienne. Il sut si bien se contraindre, qu’il se remit d’abord. Il me disoit mille choses obligeantes, en m’assurant que je lui étois plus chère que tous ses propres enfans. Je pris de là occasion de lui présenter la lettre de Mr. Voit, en le priant de m’accorder la première grâce que je lui demandois. Il prit la lettre avec emportement. Je vous supplie, Madame, me dit-il, d’épargner à l’avenir vos sollicitations; lorsque je veux faire des faveurs aux gens, j’y pense de moi-même et n’ai besoin de personne pour m’en faire souvenir. Ma surprise m’empêcha de répondre. Il se leva un moment après.
J’étois outrée contre lui; j’avoue mon foible. J’avois été élevée dans des idées de grandeurs, destinée successivement à occuper les premiers trônes de l’Europe; j’étoit imbue des sentimens qu’on m’avoit insinués à Berlin, où on ne parle du roi que comme du premier et du plus puissant monarque de ce vaste hémisphère; on y traite les princes de l’empire et même les électeurs comme ses vassaux, qu’il peut exterminer quand il le juge à propos. Je croyois par ces faux préjugés le Margrave fort honoré de m’avoir pour belle-fille, et ne pouvois digérer le peu d’égard qu’il me marquoit en cette occasion; un refus obligeant ne m’auroit point choquée, son air furibond, son geste et enfin la manière sèche dont il m’avoit répondu, me piquoient vivement. J’en fis des plaintes amères à Burstel. Celui-ci, n’ayant jamais été employé dans les affaires d’état, avoit les mêmes préventions que moi; il étoit vif et bouillant; au lieu de m’appaiser il acheva de m’aigrir. Ma gouvernante, qui étoit présente, me voyant fort émue, appréhenda pour ma santé. Les invectives de Burstel l’avoient animée; pleine d’un faux zèle elle s’approcha du Margrave, auquel elle reprocha avec beaucoup de douceur son peu de considération.
Ce prince lui donna une réplique brusque; elle y répondit, et en un mot ils se disputèrent d’importance, ce qui mit fin au bal.
Dès que nous fûmes retirés, le prince, qui étoit déjà informé de toute cette scène, m’amena Burstel et Voit. Il étoit jeune et bouillant; c’étoit un bruit du diable. Nous parlions tous à la fois; Mdme. de Sonsfeld pleuroit sans dire mot; enfin tout ce tracas finit sans pouvoir convenir de rien.
Le jour suivant le Maréchal de Reitzenstein fut chargé de laver la tête à Mr. de Voit. Il lui remit une mercuriale par écrit de la part du Margrave, sur ce qu’il s’étoit adressé à moi pour obtenir des grâces. Ce prince lui fit même l’avanie de lui faire redemander son ordre, sous prétexte, qu’ayant celui de St. Jean, il ne pouvoit les porter tous deux à la fois. Ce Maréchal étoit très-honnête homme et bien intentionné. Il pria Mr. de Voit de m’avertir, que ce prince étoit dans une terrible colère contre moi et surtout contre Mdme. de Sonsfeld; qu’il avoit dessein d’écrire au roi, pour se plaindre de sa conduite et le prier de la rappeler à Berlin. Voit me conta toutes ses choses en présence de Burstel. Celui-ci voulut envoyer sur le champ une estaffette au roi, pour l’informer de tout ce tripotage. J’étois de son avis, quoiqu’il fût très-mauvais. Par bonheur ma gouvernante eut plus de sang froid; elle lui conseilla, de faire le méchant en présence de ceux qu’il connoissoit pour espions du Margrave, et de leur faire accroire, qu’il auroit dépêché cet exprès à Berlin, si je ne l’en avois empêché. Cet expédient réussit; les discours simulés de Burstel lui furent rapportés. Il en eut peur; ma feinte générosité le charma si fort, qu’il m’écrivit le lendemain une lettre fort civile. J’y répondis de même, et le racommodement se fit du moins en apparence; car dans le fond il ne m’aimoit point, ce dernier trait ayant réveillé tous ses soupçons.
Peu de temps après je reçus des lettres de mon frère, remplies de jérémiades. «Jusqu’ici, me mandoit-il, mon sort a été assez doux. J’ai vécu tranquillement dans ma garnison; ma flûte, mes livres et quelques gens affectionnés m’y ont fait passer une vie fort paisible. On veut me forcer de l’abandonner, pour me marier avec la princesse de Bevern, que je ne connois point; on m’a extorqué un oui qui m’a causé bien de la peine. Faudra-t-il toujours être tyrannisé, sans espoir de changement?
Encore si ma chère soeur étoit ici, j’endurerois tout avec patience.»
Je fus fort touché de l’affliction de mon frère. Je l’aimois passionnément; cette marque de retour et de confiance me fit un sensible plaisir. La reine me notifia quelques postes après les promesses du prince royal. Voici ce qu’elle me mandoit de ma future belle-soeur.
«La princesse est belle, mais sotte comme un panier, elle n’a pas la moindre éducation. Je ne sais comment mon fils s’accommodera de cette guenuche.»
Cette nouvelle outre le chagrin qu’elle me causa, par l’intérêt que je prenois au destin de mon frère, m’en attira d’autres. La princesse Wilhelmine s’étoit flatté jusqu’alors de l’épouser; dans l’idée que je pouvois y contribuer, elle m’avoit fait toutes les avances imaginables.
J’avois pris ses caresses pour argent comptant, ne m’étant point doutée de son dessein. J’aurois fort souhaité qu’une de mes belles-soeurs eût pu convenir à mon frère. On voit bien par le portrait que j’en ai tracé, qu’elles n’étoient point son fait. Quoiqu’il en soit, elle fut fort piquée contre moi, s’imaginant que je lui avois été contraire, et que je n’avois pas fait un rapport assez avantageux d’elle à la reine. Sa jalousie, jointe à son dépit, la porta à se venger. Elle en trouva l’occasion peu après, comme je vais le dire.
Je reçus encore en ce temps-là une lettre de mon frère. Il me mandoit, qu’ayant beaucoup de choses à me dire, qu’il n’osoit confier à la plume, il avoit persuadé le prince Alexandre, apanage de Wurtemberg, de passer par Bareith, pour m’informer de tout ce qui se passoit. Je fis avertir le Margrave de cette visite. Ce prince n’aimoit ni le monde ni les étrangers, parcequ’il ne savoit que leur dire et que cela l’embarassoit.
Il contrefit le malade, pour ne pas recevoir le duc, et me fit prier de faire les honneurs dans son absence. Le duc arriva fort tard. Après les premiers complimens il s’acquitta des commissions de mon frère, en me disant, qu’il étoit au désespoir de se marier; que la princesse étoit si mal élevée, qu’elle ne répondit que oui ou non à tout ce qu’on lui disoit; que bien des gens croyoient qu’elle étoit muette par politique, un défaut, qu’elle avoit à la langue, l’empêchant de s’exprimer intelligiblement. Il m’assura, que Sekendorff et Grumkow étoient toujours les tout-puissans auprès du roi, et que la reine, malgré la contrainte qu’elle se faisoit devant le monde, étoit plongée dans un cruel chagrin. Notre conversation fut un peu longue; elle étoit trop intéressante pour la finir sitôt. On lui présenta ensuite les deux princesses; il les salua sans leur rien dire. Je passai mon temps si agréablement avec lui, que je le conjurai de rester encore le lendemain.
La princesse Wilhelmine fit la diablesse de ce que je ne l’avois pas présentée d’abord au duc, et que je m’étois entretenue si long-temps avec lui. Elle commença par ma gouvernante, qu’elle traita de Turc à More, pour finir avec moi. Mdme. de Sonsfeld, qui n’étoit pas endurante, et qui avec justice ne croyoit pas qu’elle fût en droit de la maltraiter, lui dit vertement son fait. Je conservai quelque temps mon sang-froid, qu’elle me fit perdre à la fin, je lui répondis quelques piquanteries et la laissai là.
Dès que le duc fut parti, elle dépêcha une Italienne, qui étoit sa femme de chambre, au Margrave pour le prier de lui accorder audience. Cette créature étoit méchante comme un diable; la chronique scandaleuse disoit, qu’elle étoit maîtresse de ce prince; je crois pourtant qu’on lui faisoit fort. Elle eut un long tête-à-tête avec lui, pour préparer son esprit à ce que la princesse avoit à lui dire. Il dîna ce jour seul avec sa fille. Je fus fort surprise de lui trouver l’après-midi les yeux gros et rouges. Je lui demandai, si elle avoit du chagrin, ayant l’air d’avoir pleuré? Elle me répondit d’un ton ironique, qu’elle étoit enrhumée et qu’elle seroit bien folle de s’affliger, son père lui témoignant toutes les bontés et amitiés qu’elle pouvoit désirer. J’avois trop d’expérience pour être dupée. Je m’aperçus d’abord qu’il y avoit quelque intrigue en campagne contre moi; plusieurs bien intentionés me confirmèrent dans cette pensée, en m’avertissant qu’elle disoit pis que pendre de moi à tout le monde. Elle avoit effectivement si bien aigri le Margrave, que depuis ce temps-là il m’a joué bien des mauvais tours.
Elle se plaignoit surtout que je la traitais comme une servante, ce qui étoit entièrement faux. Non contente de semer la discorde entre son père et moi, elle voulut aussi me brouiller avec le prince. Elle l’obsédoit continuellement, couroit à la chasse et se promenoit tout le jour avec lui, de façon que je ne le voyois presque plus.
Comme il faisoit mauvais temps et que j’étois fort incommodée je ne pouvois sortir. Je faisois semblant de dormir l’après-midi, pour me défaire de mes dames et pleurer à mon aise. L’amitié du prince pouvoit seule soulager mes peines, je me voyois à la veille de la perdre par les machinations de ma belle-soeur. J’étois si pauvre, que je n’avois pas de quoi me faire un habit; j’avois dépensé d’avance deux quartiers qu’on m’avoit donnés à Berlin, en présens indispensables, que j’avois été obligée d’y faire. Le roi ni la reine n’avoient voulu me donner un sol; personne ne vouloit me prêter, ce qui me mettoit dans une grande nécessité. J’étois comme la brebis parmi les loups, dans une cour, ou plutôt dans un village, parmi des brutaux méchans et dangereux, sans la moindre récréation. Malade et le coeur rempli de chagrin, Mdme. de Sonsfeld tâchoit de me consoler, mais dans le fond elle étoit aussi triste que moi. Je tenois cependant bonne contenance et m’efforcois de regagner le Margrave. Je fais trêve à mes lamentations, pour rapporter encore une scène comique.
La St. George approchoit. Le Margrave Christian Ernst avoit institué l’ordre de l’aigle rouge ce jour-là; depuis ce temps on le célébroit toujours avec pompe et cérémonie. Le Margrave créoit des chevaliers, auxquels il ne le donnoit qu’à moins qu’ils ne fussent de très-grande maison. Cet ordre étoit si distingué, que plusieurs princes le portoient. Quoique fort foible et accablée, je suivis la cour au Brandebourger, maison de plaisance, toute proche de la ville. Je n’ai jamais rien vu de plus beau pour la situation; le bâtiment est rempli de défauts et assez incommode; le jardin sans être grand est joli; il est borné par un lac, au milieu duquel il y a une île, où on a pratiqué un port; on y voit une petite flotte, composée de yachts et de galères, ce qui fait un coup-d’oeil charmant. On fit une triple décharge du port et des vaisseaux, après quoi les fanfares des trompettes et le bruit des tymbales se fit entendre à trois reprises différentes. A la dernière nous nous rendîmes en procession, le prince avec les Mrs. et moi avec les dames, chez le Margrave. Il étoit debout, fort richement vêtu, à côté d’une table, sur laquelle il s’appuyoit d’une main, pour imiter l’étiquette de Vienne. Il tâchoit même de contrefaire l’Empereur, et affectoit un air grave et soi-disant majestueux, pour inspirer du respect. Il n’y réussit pas avec moi; je trouvai cela si ridicule, que j’eus bien de la peine à conserver mon sérieux. Le prince et moi fûmes les premiers admis à l’audience; ensuite les princesses, après quoi tout le monde entra pêle-mêle. Lorsqu’il fut assez rassasié de complimens, il conféra l’ordre à deux Mrs., auxquels il fit une harangue assez mauvaise et assez mal prononcée. On fit encore une décharge de canons, après quoi on se mit à table. Je n’y pus rester qu’un moment, ne pouvant supporter l’odeur du manger. Toutes les santés furent saluées de trois coups de canons. On y but copieusement; tout étoit ivre mort, hors le prince.
Quoique nous fussions au mois d’Avril, il faisoit un froid insoutenable.
Un heureux accident nous fit retourner en ville et nous épargna deux ennuyantes fêtes, telles que celle que je viens de décrire, qui dévoient encore se donner. Le feu prit la nuit dans les chambres des dames, qui étoient au dessus de moi; mon appartement en fut si endommagé, que je ne pus y demeurer. Je fus charmée de me retrouver à Bareith, le froid m’ayant fait beaucoup de mal.
Je me trouvai quelque temps après à demi-terme. Mdme. de Sonsfeld le fit savoir au Margrave par Mr. de Reitzenstein. Celui-ci lui demanda ses ordres, pour faire prier Dieu pour moi dans les églises, comme cela se pratique partout. Ce prince fit un grand éclat de rire, et lui répondit, que c’étoit une feinte de ma gouvernante, puisqu’il savoit positivement que je n’étois pas enceinte. Comme j’étois fort menue et que ma grossesse ne paroissoit guère, la princesse Wilhelmine lui avoit fait accroire qu’il n’en étoit rien. On eut toutes les peines du monde à le lui persuader. Mr. de Burstel fut obligé de lui en parler, pour obtenir que je fusse insérée dans la prière. Il est impossible de décrire quelle joie cette nouvelle causa dans le pays. L’extrême satisfaction qu’on en ressentit piqua le Margrave jusqu’au fond du coeur; malgré toute sa dissimulation on remarquoit combien il en étoit fâché. Sa mauvaise humeur augmenta par les insinuations de sa fille et de Mr. Fischer, qui lui soufflèrent aux oreilles, que son fils étoit plus aimé que lui et que tout le monde se tourneroit du côté du soleil levant. Ce prince quitta même sa contrainte et dit hautement, qu’il souhaitoit que j’accouchasse d’une fille, puisque si j’avois un fils, il seroit forcé, selon mon contrat de mariage, de me donner une augmentation de revenus. Rempli de rage il tira un soir le prince à part dans mon premier cabinet; après l’avoir long-temps querellé sur ses prétendues liaisons avec la noblesse immédiate, il exigea un aveu sincère de ses intrigues. Le prince eut beau jurer de son innocence et lui représenter, que cette fiction n’étoit inventée que par de méchantes gens, qui ne cherchoient qu’à les brouiller, il ne put le détromper et ne fit que l’animer davantage. Plein d’emportement il saisit son fils au collet et levoit déjà sa canne pour le frapper, si je n’étois apparue.
Le prince s’étoit emparé de la canne et tâchoit de se défaire de lui, pour s’enfuir. Qu’on juge de ma frayeur! Ma présence lui fit lâcher prise et le décontenança; il me donna le bon soir et se retira.
Le prince ne se possédoit pas. J’eus une peine extrême à le tranquilliser; comme il a le coeur très-bon, je l’appaisai à force de remonstrances et le fis consentir à faire des soumissions à son père. Le raccommodement se fit le jour suivant. Je pris de là occasion d’avoir un éclaircissement avec le Margrave. Je lui parlai si fortement et le persuadai si bien de la fausseté de ses soupçons, qu’il me promit de m’avertir à l’avenir de tout le mal qu’on lui diroit du prince et de moi. Cette réconciliation fut un coup de foudre pour ma belle-soeur; elle appréhenda d’en être la victime, elle se trompoit; j’étois trop généreuse pour me venger.
Je me fis saigner quelque temps après, ce qui me causa une si grande révolution, que je fus très-mal pendant quelques jours. Ma belle-soeur ne me quitta presque point, et eut toutes sortes d’attentions pour moi.
Je prévis qu’elle avoit quelque dessein, sans pouvoir le deviner. Elle me le découvrit elle-même un jour qu’elle étoit seule avec moi. Je me flatte, Madame, me dit-elle, que vous avez quelques bontés pour moi, ce qui m’engage à vous parler avec confiance. Malgré l’amitié que mon père a pour moi, il néglige entièrement le soin de mon établissement; je cours risque de rester à reverdir, si on ne le porte à y penser. Je connois mon cousin; le prince héréditaire d’Ostfrise; nous nous sommes aimés depuis notre tendre jeunesse et notre inclination s’est accrue avec l’âge. Sa mère, qui est ma tante, souhaite passionnément notre mariage; elle a prié plusieurs fois mon père de m’envoyer en Ostfrise, l’assurant qu’elle me traiteroit comme sa propre fille et me feroit épouser son fils, s’il m’agréoit encore. Je supplie donc, au nom de Dieu! votre Altesse royale, de persuader mon père de consentir à mes désirs, en me permettant d’aller à Aurich, où je brûle déjà d’être.
Je me trouvai embarrassée, ne sachant que lui répondre, et craignant que cette confidence ne fût un artifice pour approfondir mes pensées. Je suis au désespoir, lui repartis-je, de ne pouvoir vous être utile dans le service que vous exigez de moi; j’ai fait voeu de ne jamais me mêler de mariage et ne puis consentir à engager le Margrave de vous éloigner.
D’ailleurs, ma chère soeur, la démarche que vous méditez est fort délicate, et mérite que vous la pesiez mûrement, avant d’en parler au prince; vous ne pouvez partir d’ici sans avoir une promesse de mariage dans les formes. Il y a long-temps que vous n’avez vu le prince d’Ostfrise, êtes-vous sûre que vous le retrouverez tel qu’il vous a quittée, et que vos inclinations mutuelles ne seront point changées?
Vous seriez fort malheureuse en ce cas, car après avoir fait le premier pas, vous seriez forcée de l’épouser ou de couvrir votre maison d’opprobre. Ne vous précipitez donc pas, et ne faites rien sans avoir bien délibéré sur le pour et le contre. Elle se prit à pleurer chaudement, disant que j’avois une haine invétérée contre elle, ne voulant pas seulement lui prêter mon secours pour la rendre heureuse; qu’elle n’avoit pas le courage déparier elle même à son père sur ce sujet; qu’elle me conjuroit de ne la point abandonner et de lui parler de sa part. Je cédai enfin à ses instances et m’acquittai de ma commission.
Le Margrave fut fort surpris en apprenant les intentions de sa fille. Il la fit venir sur-le-champ, ne pouvant croire que ce fût tout de bon.
Elle tomba d’accord de tout ce que j’avois avancé et le supplia très-fortement, de consentir à ses désirs. Ce prince lui fit les mêmes objections que moi, mais elle le pressa tant et tant, qu’il lui accorda son aveu. Je n’avois point été présente à cette conversation. Le Margrave écrivit le même jour à la princesse sa soeur, et lui manda qu’il lui enverroit sa fille, si elle lui donnoit des sûretés suffisantes pour son mariage. Je laisse là cette matière jusqu’à la réponse, qui n’arriva que quelques temps après.
L’Empereur et l’Impératrice se rendirent environ en celui-ci au Carlsbad, pour s’y servir des bains et des eaux minérales. Ce prince n’avoit que trois princesses, l’Archiduc étant mort en 17….. On se flattoit que ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient un Archiduc à l’Impératrice et accompliroient par là les voeux de toute l’Allemagne. Plusieurs mauvais politiques, dont notre cour fourmilloit, conseillèrent au Margrave d’y aller rendre ses devoirs à l’Empereur. Le prince le pria de souffrir qu’il pût l’y accompagner, ce qui lui fut enfin accordé d’assez mauvaise grâce. Ils partirent ensemble avec une suite assez mesquine. Quoique Carlsbad ne fût qu’à 12 milles de Bareith, le Margrave trouva moyen de ne les faire qu’en quatre jours; il s’arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et pour boire. Ce voyage ne lui procura pas la satisfaction qu’il s’étoit promise.
L’Empereur et l’Impératrice distinguèrent beaucoup le prince héréditaire et ne s’entretinrent avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort.
Il maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut toujours enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.
A leur retour nous allâmes à l’hermitage, maison de plaisance, unique dans son genre. Je remets à en faire la description dans un autre lieu.
La princesse d’Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, vint m’y trouver. Cette princesse, cousine de l’Impératrice du côté de sa mère étoit fort laide, mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit depuis maintes années, l’aimoit et avoit beaucoup de confiance en elle.
Il y avoit déjà long-temps que la princesse Charlotte tomboit dans une noire mélancolie. Son père, à l’instigation de la princesse Wilhelmine, ne pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit fort mal avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, étant jalouse de sa beauté. Malgré les soins que je m’étois donnés, pour la mettre bien avec son père, je n’avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de Veikersheim, qui proposa au Margrave de l’emmener avec elle, pour tâcher de dissiper son humeur noire. Elles partirent donc ensemble.
Les réponses d’Ostirise arrivèrent dans ce temps-là. La princesse donna toutes les sûretés qu’on avoit exigées pour le mariage de sa nièce et de son fils. Le départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique je n’eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut néanmoins charmé d’en être quitte. La conduite irrégulière qu’elle menoit, jointe à ses intrigues et au mal qu’il lui avoit entendu dire ouvertement de moi, l’en avoit entièrement dégoûté. Le changement qu’elle remarqua en lui, fut en partie cause de la résolution qu’elle prit d’aller à Aurich, s’étant toujours flattée de gouverner son frère et de me tenir par-là sous sa dépendance; voyant ses espérances déçues, elle préféra de se retirer et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au sein de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps un meilleur établissement. Le Margrave nous laissa à l’hermitage et se rendit à Himmelcron, pour pendre congé d’elle. Elle profita de la douleur que cette séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne fut regrettée que de lui et des brouillons de la cour. Je passois ce peu de jours fort tranquillement à l’hermitage. Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs par son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien médiocres.