Mes origines
Jarjaye au Paradis
Jarjaye, un portefaix de Tarascon, vient à mourir et, les yeux
fermés, tombe dans l’autre monde. Et de rouler et de rouler!
L’éternité est vaste, noire comme la poix, démesurée, lugubre à
donner le frisson. Jarjaye ne sait où gagner, il est dans
l’incertitude, il claque des dents et bat l’espace. Mais à force
d’errer il aperçoit au loin une petite lumière, là-bas au loin, bien
loin... Il s’y dirige ; c’était la porte du bon Dieu.
Jarjaye frappe: pan! pan! à la porte.
-- Qui est là? crie saint Pierre.
--C’est moi.
-- Qui, toi?
-- Jarjaye.
-- Jarjaye de Tarascon?
-- C’est ça, lui-même.
-- Mais, garnement, lui fait saint Pierre, comment as-tu le front de
vouloir entrer au saint paradis, toi qui jamais depuis vingt ans n’as
récité tes prières; toi qui, lorsqu'on te disait: "Jarjaye, viens à
la messe" répondais: "Je ne vais qu’à celle de l’après-midi"; toi
qui, par moquerie, appelais le tonnerre "le tambour des escargot";
toi qui mangeais gras, le vendredi quand tu pouvais, le samedi quand
tu en avais, en disant: "Qu’il en vienne! c’est la chair qui fait la
chair; ce qui entre dans le corps ne peut faire mal à l'âme"; toi
qui, quand sonnait l’angélus, au lieu de te signer comme doit faire
un bon chrétien: "Allons, disais-tu, un porc est pendu à la cloche!";
toi qui, aux avis de ton père: "Jarjaye, Dieu te punira"! ripostais
de coutume: "Le Bon Dieu qui l’a vu? Une fois mort on est bien
mort!"; toi enfin qui blasphémais et reniais chrême et baptême, se
peut-il que tu oses te présenter ici, abandonné de Dieu?
Le pauvre Jarjaye répliqua:
-- Je ne dis pas le contraire, je suis un pécheur. Mais qui savait
qu’après la mort il y eût tant de mystères! Enfin, oui, j’ai failli,
et la piquette est tirée; s’il faut la boire, on la boira. Mais au
moins, grand saint Pierre, laissez-moi voir un peu mon oncle, pour
lui conter ce qui se passe à Tarascon.
-- Quel oncle?
-- Mon oncle Matéry, qui était pénitent blanc.
-- Ton oncle Matéry? Il a pour cent ans de purgatoire.
-- Malédiction! pour cent ans! et qu’avait-il fait?
-- Tu te rappelles qu’il portait la croix aux processions. Un jour,
des mauvais plaisants se donnèrent le mot, et l’un d’eux se met à
dire: "Voyez Matéry qui porte la croix!" Un peu plus loin un autre
répète: "Voyez Matéry qui porte la croix! » Un autre finalement lui
fait comme ceci: "Voyez, voyez Matéry, qu’est-ce qu’il porte?" Matéry
impatienté répliqua, paraît-il: "Un viédaze comme toi". Et il eut un
coup de sang et mourut sur sa colère.
-- Alors, faites-moi voir ma tante Dorothée, qui était tant, tant
dévote.
-- Fi! elle doit être au diable, je ne la connais pas...
-- Que celle-là soit au diable, cela ne m’étonne guère, car pour la
dévotion si elle fut outrée, pour la méchanceté c’était une vraie
vipère... Figurez-vous que...
-- Jarjaye, je n’ai pas loisir; il me faut aller ouvrir à un pauvre
balayeur que son âne vient d’envoyer au paradis d’un coup de pied.
-- O grand saint Pierre, puisque vous avez tant fait et que la vue ne
coûte rien, laissez-moi voir un peu le paradis, qu’on dit si beau!
-- Oui, parbleu! tout de suite, vilain huguenot que tu es!
-- Allons, saint Pierre, souvenez-vous que par là-bas mon père, qui
est pêcheur, porte votre bannière aux processions, et les pieds
nus...
-- Soit, dit le saint, pour ton père, je te l’accorde; mais vois,
canaille, c’est entendu, tu n’y mettras que le bout du nez.
-- Ça suffit.
Donc le céleste portier entrebâille sans bruit la porte et dit à
Jarjaye: "Tiens, regarde."
Mais celui-ci, tournant soudainement le dos, entre à reculons dans le
paradis.
-- Que fais-tu? lui demande saint Pierre.
-- La grande clarté m’offusque, répond le Tarasconnais; il me faut
entrer par le dos; mais selon votre parole, lorsque ne j’y aurai mis
le nez, soyez tranquille, je n’irai pas plus loin "Allons, pensa le
bienheureux, j’ai mis le pied dans la musette." Et le Tarasconnais
est dans le paradis.
-- Oh! dit-il, comme on est bien! comme c’est beau! quelle musique.
Au bout d’un certain moment, le porte-clefs lui fait:
-- Quand tu auras assez bayé, voyons, tu sortiras, parce que je n’ai
pas le temps de te donner la réplique...
-- Ne vous gênez pas, dit Jarjaye, si vous avez quelque chose à
faire, allez à vos occupations... Moi je sortirai quand je
sortirai... Je ne suis pas pressé du tout.
-- Mais tels ne sont pas nos accords.
-- Mon Dieu, saint homme, vous voilà bien ému! Ce serait différent
s’il n’y avait point de large; mais, grâce à Dieu, la place ne manque
pas.
-- Et moi je te prie de sortir, car si le bon Dieu passait....
-- Ho! puis, arrangez-vous comme vous voudrez. J'ai toujours ouï
dire: qui se trouve bien, qu’il ne bouge. Je suis ici, j’y reste.
Saint Pierre hochait la tête, frappait du pied. Il va trouver Saint
Yves.
-- Yves, lui fait-il, toi qui es avocat, tu vas me donner un conseil.
-- Deux, s’il t’en faut, répond saint Yves.
-- Sais-tu que je suis bien campé? Je me trouve dans tel cas, comme
ceci, comme cela... Maintenant que dois-je faire?
-- Il te faut, lui dit saint Yves, prendre un bon avoué et citer par
huissier le dit Jarjaye pardevant Dieu.
Ils cherchent un bon avoué; mais d’avoué en paradis, jamais personne
n’en avait vu. Ils demandent un huissier. Encore moins! Saint Pierre
ne savait plus de quel bois faire flèche.
Vient à passer saint Luc:
-- Pierre, tu es bien sourcilleux! Notre-Seigneur t’aurait-il fait
quelque nouvelle semonce?
-- Oh ! mon cher, ne m’en parle pas! Il m’arrive un embarras,
vois-tu, de tous les diables. Un certain nommé Jarjaye est entré par
une ruse dans le paradis et je ne sais plus comment le mettre dehors.
-- Et d’où est-il, ce Jarjaye?
-- De Tarascon.
-- Un Tarasconnais? dit saint Luc. Oh! mon Dieu, que tu es bon? Pour
le faire sortir, rien, rien de plus facile... Moi, étant, comme tu
sais, l’ami des boeufs, le patron des toucheurs, je fréquente la
Camargue, Arles, Beaucaire, Nîmes, Tarascon, et je connais ce peuple:
je sais où il lui démange et comment il faut le prendre... Tiens, tu
vas voir.
A ce moment voletait par là une volée d’anges bouffis.
-- Petits! leur fait saint Luc, psitt, psitt!
Les angelots descendent.
-- Allez en cachette hors du paradis; et quand vous serez devant la
porte, vous passerez en courant et en criant: "Les boeufs, les
boeufs!"
Sitôt les angelots sortent du paradis et comme ils sont devant la
porte, ils s’élancent en criant: "Les boeufs, les boeufs! Oh tiens!
oh tiens! la pique!"
Jarjaye, bon Dieu de Dieu! se retourne ahuri.
-- Tron de l’air! quoi! ici on fait courir les boeufs! En avant!
s’écrie-t-il.
Et il s’élance vers la porte comme un tourbillon et, pauvre imbécile,
sort du paradis.
Saint Pierre vivement pousse la porte et ferme à clef, puis mettant
la tête au guichet:
-- Eh bien! Jarjaye, lui dit-il goguenard, comment te trouves-tu à
cette heure?
-- Oh! n’importe, riposte Jarjaye. Si ç’avait été les boeufs, je ne
regretterais pas ma part de paradis.
Cela disant, il plonge, la tête la première, dans l’abîme.
(Almanach provençal de 1864.)