Mes origines

Frédéric Mistral · Chapitre 22 sur 24

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Mes origines

Sur la Mort de Lamartine

Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
ce qui grouille râle en braiment unanime:
-- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!

Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
et de son infortune, -- sans dire mot il expira.

21 mars 1869

Me voilà arrivé au terme de l'élucidari (comme auraient dit les
troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes des l'existence
franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
on pratiquait le Gai-Savoir.