Michel Strogoff: Pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux

Ballet

(Après la première reprise, la voix d’un prêtre se fait

entendre et répète les paroles de l’émir.)

 

LE PRETRE.

Regarde de tous tes yeux… regarde!

 

(Après la deuxième reprise, la voix du prêtre se fait encore

entendre.)

 

LE PRETRE.

Regarde de tous tes yeux! regarde!

 

(Le ballet fini, Strogoff est amené au milieu de la scène. Un

trépied, portant des charbons ardents, est apporté près de

lui, et le sabre de l’exécuteur est posé en travers sur les

charbons.

Sur un signe de Féofar, l’exécuteur s’approche de Strogoff. Il

prend le sabre qui est chauffé à blanc.)

 

FEOFAR.

Dieu a condamné cet homme! Il a dit que l’espion soit privé de

la lumière!… Que son regard soit brûlé par cette lame

ardente!

 

NADIA.

Michel! Michel!

 

STROGOFF, se tournant vers Ivan.

Ivan! Ivan le traître! la dernière menace de mes yeux sera

pour toi!

 

MARFA, se précipitant vers son fils.

Mon fils! mon fils!…

 

STROGOFF.

Ma mère!… ma mère! oui! oui! à toi mon suprême regard!…

Reste là, devant moi!… Que je voie encore ta figure

bien-aimée!… Que mes yeux se ferment en te regardant!

 

IVAN, à Strogoff.

Ah! tu pleures! Tu pleures comme une femme!

 

STROGOFF, se redressant.

Non! comme un fils!

 

IVAN.

Bourreau, accomplis ton oeuvre!

 

(Les bras de Strogoff ont été saisis pas des soldats; il est

tenu agenouillé de manière à ne pouvoir faire un mouvement. La

lance incandescente passe devant ses yeux.)

 

STROGOFF, poussant un cri terrible.

Ah!!!!

 

(Marfa tombe évanouie. Nadia se précipite sur elle.)

 

IVAN.

A mort maintenant, à mort l’espion!

 

TOUS.

A mort! à mort!

 

(Des soldats se jettent sur Strogoff pour le massacrer.)

 

FEOFAR.

Arrêtez!… arrêtez!… Prêtre, achève le verset commencé.

 

LE PRETRE.

…. “Et aveugle, il sera comme l’enfant, et comme l’être

privé de raison, sacré pour tous!…”

 

FEOFAR.

Que nul ne touche désormais à cet homme, car le Koran l’a dit:

“Vous tiendrez pour sacrés les enfants, les fous et les

aveugles.”

 

IVAN, à Sangarre.

Il n’est plus à craindre maintenant.

 

(Féofar, Ivan et tout le cortège sortent par le fond. Une

demi-nuit s’est faite, et il ne reste plus en scène que

Strogoff, Marfa et Nadia.)

 

(Strogoff se relève et se dirige en tâtonnant vers l’endroit

où est tombée sa mère.)

 

STROGOFF.

Ma mère! Ma mère!… Ma mère!… ma pauvre mère!…

 

NADIA, venant à lui.

Frère! frère! mes yeux seront désormais tes yeux!… je te

conduirai…

 

STROGOFF.

A Irkoutsk! (Il embrasse une dernière fois sa mère.) A

Irkoutsk!

 

ACTE QUATRIEME.

 

DIXIEME TABLEAU.

 

La Clairière.

 

La scène représente une berge sur la rive droite de l’Angara.

Il fait encore jour.

 

SCENE I.

 

IVAN, SANGARRE, UN CHEF TARTARE, SOLDATS.

 

IVAN, au chef.

C’est ici que nous allons nous séparer de toi et de tes

soldats, et tu suivras fidèlement ensuite toutes mes

instructions.

 

LE CHEF.

Compte sur nous, Ivan Ogareff.

 

SANGARRE.

Où donc irons-nous maintenant?

 

IVAN.

Ecoutez! L’énergie de ce Grand-Duc renverse tous mes calculs,

déjoue toutes mes prévisions. Chaque jour il opère de

nouvelles sorties, dont la plus prochaine coïncidera peut-être

avec l’apparition d’une armée de secours, et nous serons ainsi

placés entre deux feux!… Il faut donc que sans tarder

j’exécute le projet hardi que j’ai conçu.

 

SANGARRE.

Et ce projet, quel est-il?

 

IVAN.

Sangarre, j’entrerai seul aujourd’hui dans Irkoutsk. Les

Russes accueilleront avec des transports de joie celui qui se

présentera sous le nom de Michel Strogoff, le courrier du

czar. Va! tout est bien combiné et ma vengeance sera prompte à

frapper! A l’heure convenue entre l’émir et moi, les Tartares

attaqueront la porte de Tchernaïa qu’une main amie, la mienne,

saura leur ouvrir.

 

SANGARRE.

Espères-tu donc que les Russes ne défendront pas cette porte?

 

IVAN.

Une terrible diversion les en empêchera et attirera tous les

bras valides au quartier de l’Angara!

 

LE CHEF.

Cette diversion, quelle sera-t-elle?

 

IVAN.

Un incendie!

 

TOUS.

Un incendie?

 

IVAN.

Que vous autres, soldats, vous aurez allumé!

 

LE CHEF.

Nous! que veux-tu dire?

 

IVAN, montrant l’Angara.

Voyez ce fleuve qui coule et traverse la ville. C’est l’Angara

et c’est lui… lui-même… qui va dévorer Irkoutsk!

 

SANGARRE.

Ce fleuve?

 

IVAN.

Au moment convenu, ce fleuve va rouler un torrent incendiaire.

Des sources de naphte sont exploitées à trois verstes d’ici.

Nous sommes maîtres des immenses réservoirs de Baïkal, qui

contiennent tout un lac de ce liquide inflammable!… Un pan

de mur démoli par vous, et un torrent de naphte se répandra à

la surface de l’Angara. Alors il suffira d’une étincelle pour

l’enflammer et porter l’incendie jusqu’au coeur d’Irkoutsk! Les

maisons bâties sur pilotis, le palais du Grand-Duc lui-même

seront dévorés, anéantis!… Ah! Russes maudits! vous m’avez

jeté dans le camp des Tartares! Eh bien, c’est en Tartare que

je vous fais la guerre!

 

LE CHEF.

Tes ordres seront exécutés, Ivan, mais quel moment choisirons-nous

pour renverser la muraille des réservoirs de Baïkal?

 

IVAN.

L’heure où le soleil aura disparu de l’horizon.

 

SANGARRE.

A cette heure la capitale de la Sibérie sera en flammes!

 

IVAN.

Et ma vengeance s’accomplira! Partons maintenant. (Au chef.)

Tu te souviendras?

 

LE CHEF.

Je me souviendrai.

 

(Ivan et Sangarre sortent.)

 

SCENE II.

 

LE CHEF, LES SOLDATS, LE SERGENT.

 

LE CHEF.

Prenons ici une demi-heure de repos, avant l’instant où nous

devons remplir notre mission.

 

LE SERGENT.

Les hommes peuvent aller et venir?

 

L’OFFICIER.

Oui, mais qu’ils ne s’éloignent pas! Nous n’aurons pas trop de

tous nos bras pour renverser le mur des réservoirs de naphte!

 

LE SERGENT.

C’est bien!… Allez vous autres.

 

(Tous disparaissent après avoir déposé çà et là leurs fusils.)

 

SCENE III.

 

MARFA, PUIS LES TARTARES.

 

MARFA, entrant par la droite appuyée sur un bâton.

Mon pauvre enfant, toi, dont le regard s’est éteint en se

fixant pour la dernière fois sur ta mère, où es-tu?… Qu’es-tu

devenu? (Elle s’assied.) Une jeune fille, m’a-t-on dit,…

Nadia, sans doute,… guide les pas de l’aveugle!… Tous deux

se sont dirigés vers Irkoutsk, et, depuis un mois, j’ai suivi

la grande route sibérienne… Mon fils bien-aimé, c’est moi

qui t’ai perdu! Je n’ai pu me contenir, en te retrouvant…

là… devant moi… et tu n’as pas été maître de toi-même en

voyant le knout levé sur ta mère! Ah! pourquoi n’as-tu pas

laissé déchirer mes épaules! Aucune torture ne m’aurait

arraché ton secret!… Allons! il faut marcher encore!… Je

ne suis plus ici qu’à quelques verstes d’Irkoutsk! C’est là

peut-être que je le retrouverai… Allons! (Elle se lève et va

sortir.) Les Tartares!

 

L’OFFICIER, voyant Marfa.

Quelle est cette femme?

 

LE SERGENT.

Quelque mendiante!

 

MARFA.

Je ne tends pas la main! Je ne réclame pas la pitié d’un

Tartare!

 

L’OFFICIER.

Tu es bien fière!… Que fais-tu ici? où vas-tu?

 

MARFA.

Je vais où vont ceux qui n’ont plus de patrie, qui n’ont plus

de maison et qui fuient les envahisseurs! Je vais devant moi

jusqu’à ce que les forces me manquent!…jusqu’à ce que je

tombe… et que je meure!

 

LE SERGENT, au capitaine.

C’est une folle, capitaine.

 

L’OFFICIER.

Qui a de bons yeux et de bonnes oreilles! Je n’aime pas ces

rôdeurs qui suivent notre arrière-garde!… Ce sont autant

d’espions. (A Marfa.) Pars, et que je ne te revoie pas, ou je

te ferai attacher au pied d’un arbre, et là les loups affamés

ne te feront pas grâce!

 

MARFA.

Loup ou Tartare, c’est tout un!… Mourir d’un coup de dent ou

d’un coup de fusil, peu m’importe!

 

L’OFFICIER.

Oh! la vie a peu de prix à tes yeux!

 

MARFA.

Oui, depuis que j’ai perdu celui que je cherche vainement, mon

fils que les tiens ont cruellement martyrisé!

 

(Marfa a repris son bâton et va s’enfoncer à droite.)

 

LE SERGENT, à l’officier.

Capitaine, encore des fugitifs, sans doute.

 

(Il montre Strogoff et Nadia qui apparaissent au fond.)

 

SCENE IV.

 

LES MEMES, NADIA, STROGOFF.

 

MARFA, à part et continuant.

Lui!… mon fils!… mon fils!…

 

STROGOFF, à Nadia.

Qu’est-ce donc?

 

NADIA.

Des Tartares?

 

STROGOFF.

Ils nous ont vus?

 

NADIA.

Oui!…

 

MARFA, à part.

Oh! cette fois je ne me trahirai pas devant eux. (Elle se

cache au fond.)

 

L’OFFICIER.

Faites approcher ces gens.

 

LE SERGENT.

Allons! approchez… approchez!

 

L’OFFICIER.

Qui êtes-vous?…

 

NADIA.

Mon frère est aveugle, et nous avons parcouru, malgré les

terribles souffrances qu’il a subies, une route si pénible et

si longue qu’il peut à peine se soutenir!

 

L’OFFICIER.

D’où venez-vous?

 

STROGOFF.

D’Irkoutsk, où nous n’avons pu pénétrer parce que les Tartares

l’investissent.

 

L’OFFICIER.

Et vous allez?

 

STROGOFF.

Vers le lac Baïkal, où nous attendrons que la Sibérie soit

redevenue tranquille.

 

L’OFFICIER.

Et elle le sera sous la domination tartare!

 

LE SERGENT, observant Nadia.

Elle est jolie, cette fille, capitaine!

 

L’OFFICIER, à Strogoff.

C’est vrai, tu as là une belle compagne!

 

(Le sergent veut s’approcher de Nadia.)

 

NADIA, s’éloignant.

Ah! (Elle reprend la main de Strogoff.)

 

STROGOFF.

C’est ma soeur!

 

LE SERGENT.

On pourrait donner un autre guide à l’aveugle, et cette belle

fille resterait au bivouac! (Il s’approche d’elle.)

 

NADIA.

Laissez-moi, laissez-moi!

 

STROGOFF, à part.

Misérables!

 

LE SERGENT.

Elle est farouche, la jeune Sibérienne! Nous nous reverrons

plus tard, la belle.

 

UN SOLDAT, entrant.

Capitaine, en montant sur une colline, à cent pas d’ici, on

peut voir de grandes fumées qui s’élèvent dans l’air, et, en

prêtant l’oreille, on entend au loin, le bruit du canon.

 

L’OFFICIER.

C’est que les nôtres donnent l’assaut à Irkoutsk!

 

STROGOFF, à part.

 

L’assaut à Irkoutsk!

L’OFFICIER.

Voyons cela. (Aux soldats.) Dans une heure le moment sera venu

d’accomplir notre tâche, et, cela fait, nous rejoindrons les

assaillants.

 

(Il sort, les soldats l’accompagnent. Le sergent regarde une

dernière fois Nadia et sort.)

 

SCENE V.

 

NADIA, STROGOFF, puis MARFA.

 

NADIA.

Ils sont partis, frère, nous pouvons continuer notre route.

 

STROGOFF.

Non!… j’ai dit que nous allions du côté du lac Baïkal!… Il

ne faut pas qu’ils nous voient prendre un autre chemin!

 

NADIA.

Nous attendrons alors qu’ils soient tout à fait éloignés.

 

STROGOFF.

C’est aujourd’hui le 24 septembre, et aujourd’hui,… je

devrais être à Irkoutsk.

 

NADIA.

Espérons encore!… Ces Tartares vont partir… Cette nuit,

quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen

de descendre le fleuve… et tu pourras, avant demain, entrer

dans la ville!… Essaye de prendre un peu de repos en

attendant!

(Elle le conduit au pied d’un arbre.)

 

STROGOFF.

Me reposer… et toi… pauvre Nadia, n’es-tu pas plus brisée

par la fatigue que je ne le suis moi-même?

 

NADIA.

Non… non… Je suis forte… tandis que toi, cette blessure

que tu as reçue, cette fièvre qui te dévore!…

 

(Strogoff s’asseoit au pied de l’arbre.)

 

STROGOFF.

Ah! qu’importe, Nadia, qu’importe! Que j’arrive à temps auprès

du Grand-Duc et je n’aurais plus rien à vous demander, mon

Dieu, si ma mère existait encore!

 

NADIA.

Devant son fils que ces barbares allaient martyriser, elle est

tombée… inanimée!… Mais qui te dit que la vie s’était brisée

en elle?… Qui te dit qu’elle était morte?… Frère,… je

crois que tu la reverras… (Se reprenant et le regardant avec

douleur.) Je crois, frère, que tu la presseras encore dans tes

bras… et qu’elle couvrira de baisers et de larmes ces

pauvres yeux où la lumière s’est éteinte!

 

STROGOFF.

Quand j’ai posé mes lèvres sur son front, je l’ai senti

glacé!… Quand j’ai interrogé son coeur, il n’a pas battu

sous ma main!… (Marfa, qui a reparu, s’est approchée de son

fils.) Hélas! ma mère est morte!

 

NADIA, apercevant Marfa.

Ah!

 

STROGOFF.

Qu’est-ce donc? qu’as-tu, Nadia?

 

NADIA.

Rien. Rien!

 

(Marfa, qui s’est agenouillée, fait signe à Nadia, prête à se

trahir, de garder le silence; puis, prenant une des mains de

son fils, elle la porte en pleurant à ses lèvres. Strogoff,

qui a étendu l’autre bras, s’est assuré que Nadia est bien à

sa droite.)

 

STROGOFF.

Oh!… Nadia!… Nadia!… ces baisers, ces larmes!… les

sanglots que j’entends!… Ah! c’est elle!… c’est elle,

c’est ma mère!

 

MARFA.

Mon fils! mon fils! (Ils tombent dans les bras l’un de

l’autre.)

 

NADIA.

Marfa…

 

MARFA.

Oui, oui, c’est moi, mon enfant bien-aimé, c’est moi, mon

noble et courageux martyr!… laisse-moi les baiser mille fois

ces yeux, ces pauvres yeux éteints!… Et c’est pour moi,

c’est parce qu’il a voulu défendre sa mère qu’ils l’ont ainsi

torturé!… Ah! pourquoi ne suis-je pas morte avant ce jour

fatal!… Pourquoi ne suis-je pas morte, mon Dieu?

 

STROGOFF.

Mourir!… toi, non… non!… Ne pleure pas, ma mère, et

souviens-toi des paroles que je dis ici: Dieu réserve à ceux

qui souffrent d’ineffables consolations!

 

MARFA.

De quelles consolations me parles-tu, à moi, dont les yeux ne

doivent plus, sans pleurer, se fixer sur les tiens?

 

STROGOFF.

Le bonheur peut renaître en ton âme.

 

MARFA.

Le bonheur?

 

STROGOFF.

Dieu fait des miracles, ma mère…

 

MARFA.

Des miracles! Que signifie?… Réponds, réponds, au nom du

ciel!

 

STROGOFF.

Eh bien! apprends donc!… je, je… Ah! la joie! l’émotion de

te retrouver… ma mère… ma…

 

MARFA.

Mon Dieu! la parole expire sur ses lèvres… Il pâlit… il

perd connaissance!…

 

NADIA.

C’est l’émotion après tant de fatigues!

 

MARFA.

Il faudrait pour le ranimer!… Ah! cette gourde! (Elle prend

la gourde que Strogoff porte à son côté.) Rien! elle est

vide… Là-bas, de l’eau!… Va… va… Nadia! (Nadia prend

la gourde et s’élance au fond sur le chemin qui monte vers la

droite.) Michel, mon enfant, entends-moi, parle-moi,

Michel!… Dis encore que tu me pardonnes tout ce que, par

moi, tu as souffert!…

 

STROGOFF, d’une voix éteinte.

Mère! mère!…

 

MARFA.

Ah!… il revient à lui!… (A ce moment Nadia qui a rempli la

gourde se relève, mais aussitôt le sergent tartare reparaît et

se précipite vers elle.)

 

LE SERGENT.

A moi, la belle fille!…

 

NADIA.

Laissez-moi.

 

LE SERGENT.

Non!… tu viendras de gré ou de force!… (Il veut

l’entraîner.)

 

NADIA.

Laissez-moi!… Laissez-moi!

 

MARFA, apercevant Nadia.

Le misérable… Nadia!… (Elle court à Nadia.)

 

LE SERGENT.

Arrière!… (Il repousse Marfa, saisit Nadia dans ses bras et

va l’enlever.)

 

NADIA, poussant un cri.

A moi, pitié!… à moi!

 

STROGOFF.

Nadia!… (Il se redresse, se lève; puis, par un mouvement

irrésistible, il se jette sur un des fusils déposés près de

l’arbre, il l’arme, il ajuste le sergent et fait feu. Le

sergent tombe mort.)

 

MARFA ET NADIA.

Oh!… (Toutes deux, après être restées stupéfaites un instant,

redescendent en courant auprès de Strogoff.)

 

STROGOFF.

Que Dieu et le czar me pardonnent!… Cette contrainte

nouvelle était au-dessus de mes forces!

 

MARFA.

Ah! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumière du ciel!

 

NADIA.

Frère! Frère!… C’est donc vrai?

 

STROGOFF.

Oui, oui, je te vois, ma mère!… Oui, je te vois, Nadia!…

 

MARFA.

Mon enfant, mon enfant!… Quelle joie, quel bonheur, quelle

ivresse!… Ah!… Je comprends tes paroles maintenant: Dieu

garde aux affligés d’ineffables consolations…

 

NADIA.

Mais comment se fait-il?

 

MARFA.

Et d’où vient ce miracle?…

 

STROGOFF.

Quand je croyais te regarder pour la dernière fois, ma mère,

mes yeux se sont inondés de tant de pleurs, que le fer rougi

n’a pu que les sécher sans brûler mon regard!… Et comme il

me fallait, pour sauver notre Sibérie, traverser les lignes

tartares: “Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me protège…

Je suis aveugle…” et je passais!

 

NADIA.

Mais pourquoi ne m’avoir pas dit… à moi?…

 

STROGOFF.

Parce qu’un instant d’imprudence ou d’oubli aurait pu te

perdre avec moi, Nadia!…

 

MARFA.

Silence!… Ils reviennent.

 

SCENE VI.

 

LES MEMES, LE CAPITAINE, SOLDATS.

 

Le capitaine, suivi des soldats, arrive par le fond. On relève

le cadavre du sergent.

 

LE CAPITAINE.

 

Qui a tué cet homme?

UN SOLDAT, montrant Strogoff.

Il n’y a ici que ce mendiant.

 

L’OFFICIER.

Qu’on s’empare de lui. Nous l’emmènerons au camp.

 

STROGOFF, à part.

M’emmener!… Et ma mission! tout est perdu!…

 

NADIA.

Ne savez-vous pas que mon frère est aveugle?…

 

MARFA.

Et qu’il n’a pu se servir de cette arme!

 

L’OFFICIER.

Aveugle?… Nous allons bien savoir s’il l’est réellement!

 

MARFA, bas.

Que va-t-il faire?

 

L’OFFICIER.

Tes yeux sont éteints, as-tu dit.

 

STROGOFF.

Oui.

 

L’OFFICIER.

Eh bien! je veux te voir marcher sans guide, sans appui!…

Eloignez ces deux femmes, et toi, marche! (Il tire son épée.)

 

STROGOFF.

De quel côté?

 

L’OFFICIER, tendant son épée en face de la poitrine de

Strogoff.

Droit devant toi.

 

NADIA.

Mon Dieu!

 

MARFA, pousse un cri en fermant la bouche.

Ah!…

 

STROGOFF, marchant sur l’épée, et s’arrêtant au moment où la

pointe lui entre dans la poitrine.

Ah!… vous m’avez blessé!

 

MARFA, s’élançant vers lui.

Michel! mon pauvre enfant!…

 

NADIA.

Frère!

 

MARFA, à l’officier.

Vous êtes un assassin!

 

L’OFFICIER

Alors, c’est une de ces femmes qui a tué ce soldat!

 

MARFA.

C’est moi.

 

STROGOFF, à Marfa.

Non, ma mère! je ne veux pas… je ne veux pas…

 

MARFA, à part, à Strogoff.

Pour sauver notre Sibérie, il faut que tu sois libre!… Je te

défends de parler!

 

L’OFFICIER.

Saisissez cette femme!… Attachez-la au pied de cet arbre, et

qu’on la fusille!

 

STROGOFF.

Fusillée!… toi!…

 

NADIA.

Grâce!… pour elle!…

 

MARFA.

Dieu a compté mes jours!… Ils lui appartiennent!

 

(Des soldats attachent Marfa à l’arbre; d’autres entraînent

Strogoff et Nadia.)

 

STROGOFF.

Ma mère! ma mère!…

 

ONZIEME TABLEAU.

 

Le Radeau.

 

SCENE VII.

 

LES MEMES, JOLLIVET, BLOUNT, UN BATELIER, PLUSIEURS FUGITIFS.

 

(Au moment où les Tartares vont fusiller Marfa, un radeau

venant de la gauche apparaît sur l’Angara.)

 

JOLLIVET.

Une femme que des Tartares veulent assassiner!… Arrière,

misérables!

 

STROGOFF.

A moi!… mes amis!

 

L’OFFICIER, aux tartares.

Feu! vous autres!

 

BLOUNT.

Jollivet, tirez sur les soldats!… Je me charge, moi, du

capitaine! (Il tire.)

 

L’OFFICIER, blessé.

Ah!

 

BLOUNT.

Je avais bien visé, n’est-ce pas?

 

JOLLIVET.

Très bien visé, ami Blount!

 

(Les Tartares entourent leur chef, pendant que Strogoff et

Nadia détachent Marfa.)

 

L’OFFICIER.

Emmenez-moi aux réservoirs!… C’est l’ordre d’Ogareff!

(Les Tartares l’emmènent.)

 

BLOUNT, JOLLIVET.

Vive la France! vive l’Angleterre! hurrah! hip! hip!

 

JOLLIVET.

Tiens! Michel Strogoff!

 

STROGOFF.

Merci, monsieur Jollivet! Merci, monsieur Blount!

 

BLOUNT.

C’était nous, infortuné aveugle!

 

STROGOFF.

Ne perdons pas une minute!… Ce radeau vous conduisait…

 

JOLLIVET.

A Irkoutsk.

 

STROGOFF.

A Irkoutsk!… C’est le ciel qui vous envoie.

 

BLOUNT.

Oui, toujours très maligne, le ciel!

 

MARFA.

Vous nous emmenez avec vous!

 

JOLLIVET.

Certes!… En descendant le cours de l’Angara, nous

pénétrerons dans Irkoutsk à la faveur de la nuit!

 

STROGOFF.

Embarquons!

 

JOLLIVET.

Il n’est donc pas aveugle!

 

MARFA.

Sa tendresse filiale a sauvé mon enfant! Ses yeux, en

m’adressant un dernier adieu, étaient inondés de tant de

larmes!…

 

BLOUNT.

Ah bonne! très bien! je comprends, et je voulais instruire de

cette chose notre Académie de médecine!

 

JOLLIVET.

Oui, oui, écrivez, Blount: Fer rouge excellent pour sécher les

larmes…

 

BLOUNT.

Mais insiouffisant pour brûler la vue!

 

TOUS.

Embarquons!

 

(Ils s’embarquent.)

 

DOUZIEME TABLEAU.

 

Les Rives de l’Angara.

 

Le panorama du fond se déplace peu à peu, pendant que le

radeau est immobile, et montre divers sites des rives du

fleuve.

 

TREIZIEME TABLEAU.

 

Le Fleuve de naphte.

 

La nuit est venue. Le courant de naphte s’enflamme à la

surface du fleuve, et le radeau, vigoureusement repoussé passe

à travers.

 

QUATORZIEME TABLEAU.

 

La Ville en feu.

 

Irkoutsk est en feu. La population se précipite de tous côtés.

Strogoff apparaît et s’élance à travers une porte embrasée.