Michel Strogoff: Pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux

Michel Strogoff

PIECE A GRAND SPECTACLE EN 5 ACTES ET 16 TABLEAUX

 

DE MM. A. D’ENNERY ET JULES VERNE

 

MUSIQUE DE M. ARTUS. — DECORS DE MM. CHERET, BUDE, CHAPRON,

 

LAVASTRE, NEZEL.

 

_représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du

Châtelet, le 17 novembre 1880_.

 

DISTRIBUTION DE LA PIECE A LA 1RE REPRESENTATION

 

MICHEL STROGOFF M. MARAIS

 

IVAN OGAREFF M. PAUL DESHAYES

 

BLOUNT M. DAILLY

 

JOLLIVET M. JOUBARD

 

LE GRAND-DUC M. BOUVER

 

LE GOUVERNEUR DE MOSCOU M. ROSNY

 

WASSILI FEDOR M. COULOMBIER

 

LE MAITRE DE POLICE M. DONATO

 

L’EMIR FEOFAR M. ROMANI

 

LE GENERAL KISOFF M. FRUGERCE

 

UN CAPITAINE TARTARE M. VIALDI

 

LE MAITRE DE POSTE M. VIVIER

 

LE GENERAL VORONZOFF M. RAYMOND

 

UN EMPLOYE DU TELEGRAPHE M.DEBRAY

 

PREMIER FUGITIF M. SAMSON

 

DEUXIEME FUGITIF M. ANDRIEU

 

UN AIDE DE CAMP M. DEGUY

 

UN AGENT DE POLICE M. BRANCHE

 

UN GRAND PRETRE M. MAILLART

 

DEUXIEME AIDE DE CAMP M. ALFRED

 

UN SERGENT TARTARE M. JULES

 

PREMIER VOYAGEUR M. AUGUSTE

 

DEUXIEME VOYAGEUR M. CARTEREAU

 

UN BOHEMIEN M. AUDUREAU

 

MARFA STROGOFF Mme Marie LAURENT

 

NADIA FEDOR Mme AUGE

 

SANGARRE Mme PAUL DESHAYES

 

DESIGNATION DES TABLEAUX.

 

1er. — Le Palais Neuf.

 

2e. — Moscou illuminé.

 

3e. — Le Relai de poste.

 

4e. — L’Isba du télégraphe.

 

5e. — Le Champ de bataille de Kolyvan.

 

7e. — La Tente d’Ivan Ogareff.

 

8e. — Le Camp de l’Emir.

 

9e. — La Fête tartare.

 

10e. — La Clairière.

 

11e. — Le Radeau.

 

12e. — Les Rives de l’Angara.

 

13e. — Le Fleuve de naphte.

 

14e. — La Ville en feu.

 

15e. — Le Palais du Grand-Duc.

 

16e. — L’Assaut d’Irkoutsk.

 

DEUX GRANDS BALLETS REGLES PAR M. A. FUCHS.

 

ACTE PREMIER.

 

PREMIER TABLEAU.

 

Le Palais Neuf.

 

Une galerie à arcades, splendidement parée et éclairée,

attenant à droite aux salons de réception du palais, à gauche

au cabinet du gouverneur de Moscou. Portes à droite et à

gauche dans les pans coupés. A gauche, la vaste baie d’une

fenêtre à large balcon.

 

SCENE I.

 

JOLLIVET, GENERAL KISSOFF, AIDES DE CAMP, OFFICIERS, INVITES

CIVILS, ETC.

 

(Ces divers personnages, groupés à droite, près de la porte du

salon, regardent danser. On entend l’orchestre du bal.)

 

L’AIDE DE CAMP.

Les salons peuvent à peine contenir la foule des invités!

 

LE GENERAL.

Oui, et les groupes de danseurs finiront par refluer jusque

dans cette galerie… C’est magnifique!

 

JOLLIVET.

Quel est donc le voyageur qui a osé parler des froids de la

Russie, général?

 

LE GENERAL.

La Russie de juillet n’est pas la Russie de janvier, monsieur

Jollivet.

 

JOLLIVET.

Non, certes, mais on croirait que monsieur le gouverneur a

pour cette nuit transporté Moscou sous les tropiques! Ce

jardin d’hiver, qui relie les appartements privés de Son

Excellence avec les grands salons de réception, est vraiment

merveilleux!

 

LE GENERAL.

Que pensez-vous de cette fête, monsieur le reporter?

 

JOLLIVET, montrant son carnet.

Voici ce que je viens de télégraphier, général:

_Fête que gouverneur de Moscou donne en honneur de Sa Majesté

Empereur de toutes Russies, splendide!_

 

LE GENERAL.

A merveille! Les journaux français parleront de nous en bons

termes. Il en sera de même des journaux anglais, je pense,

grâce à M. Blount, votre confrère.

 

JOLLIVET.

L’orgueilleux et irascible M. Blount, qui prétend que

l’Angleterre, cette reine de l’univers, comme il l’appelle, et

le Morning-Post, ce roi des journaux, comme il le nomme aussi,

doivent toujours être informés les premiers de tout ce qui se

passe sur le globe terrestre!

 

LE GENERAL.

Ah! tenez, le voici.

 

SCENE II.

 

LES MEMES, BLOUNT.

 

JOLLIVET.

Je parlais précisément de vous, monsieur Blount!

 

BLOUNT.

Oh! c’était une grande honneur que vous faisiez…

 

JOLLIVET.

Mais non, mais non!

 

BLOUNT.

Que vous faisiez à vous-même!

 

JOLLIVET, riant.

Merci! Il est charmant. Avouez, monsieur Blount, que si vous

avez, comme je n’en doute pas, un excellent coeur, l’écorce est

furieusement rude!

 

BLOUNT.

Mister Jollivet, quand une bonne reporter anglaise quittait

son pétrie, il devait emporter beaucoup de guinées, de bons

yeux, de bons oreilles, une bonne estomac, et laisser son coeur

dans son fémille!

 

JOLLIVET.

Et c’est ainsi que vous voyagez, monsieur Blount?

 

BLOUNT.

Yes!… si vous permettez…

 

JOLLIVET.

Sans la moindre sympathie pour un confrère d’outre-Manche?

 

BLOUNT.

Si vous permettez, mister Jollivet!… Et si vous permettez

pas,… ce était tout à fait la même chose!

 

JOLLIVET.

Vous êtes admirable de franchise et de bonhomie!

 

(Musique au dehors.)

 

LE GENERAL.

Si je ne me trompe, messieurs, ces Tsiganes qui ont demandé à

se faire entendre au bal du gouverneur, vont commencer leur

concert. Je vous engage à écouter cela! C’est fort curieux!

 

JOLLIVET.

Certainement, certainement, général…

 

(Le général se dirige vers le salon et les invités se

rapprochent de la porte. Blount et Jollivet restent en scène.)

 

JOLLIVET, s’asseyant.

Ma foi, il fait trop chaud par là, je reste ici. (Blount

s’assied de l’autre côté, tire son carnet et se met à écrire.)

Permettez-moi, monsieur Blount, de risquer une phrase toute

française! “Cette petite fête est vraiment charmante.”

 

BLOUNT, froidement.

J’avais déjà télégraphié: “splendide,” aux lecteurs du

Morning-Post.

 

JOLLIVET.

Très bien. Mais, au milieu de cette splendeur, il y a un point

noir. On parle tout bas d’un soulèvement tartare qui menace

les provinces sibériennes!… Aussi ai-je cru devoir écrire à

ma cousine…

 

BLOUNT, froidement.

Cousine… Ah!… c’est avec son cousine… que M. Jollivet

correspondait?

 

JOLLIVET.

Oui, monsieur Blount, oui!… Vous correspondez avec votre

journal, moi avec ma cousine Madeleine! C’est plus galant! Or,

elle aime à être informée vite et bien, ma cousine! J’ai donc

cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une sorte de

nuage avait obscurci le front du gouverneur!…

 

BLOUNT.

Il avait une front rayonnante, au contraire!

 

JOLLIVET, riant.

Et vous l’avez fait rayonner dans les colonnes du

Morning-Post?…

 

BLOUNT.

Ce que je télégraphie intéresse mon journal et moi, seulement,

mister Jollivet.

 

JOLLIVET.

Votre journal et vous seulement, monsieur Blount. Eh bien,

mais c’est avouer alors que cela n’intéresse guère vos

lecteurs!

 

BLOUNT, furieux.

Mister Jollivet!

 

JOLLIVET souriant.

Monsieur Blount!

 

BLOUNT.

Vous moquez toujours de moi, et je permettais pas, entendez-vous…

Je permettais pas!

 

JOLLIVET.

Mais non… mais non!…

 

SCENE III.

 

LES MEMES, LE GENERAL, LE GOUVERNEUR, OFFICIERS,

INVITES.

 

LE GOUVERNEUR.

Bravo! Bravo! Ces Tsiganes sont vraiment pleines d’originalité

et méritent leur réputation! (Aux reporters.) Ah! messieurs,

vous étiez à votre poste pour les entendre!

 

JOLLIVET.

Elles sont charmantes, monsieur le gouverneur!… C’est ce que

me disait à l’instant mon excellent confrère et ami, M.

Blount.

 

BLOUNT.

Confrère, oui… Ami, non.

 

LE GOUVERNEUR, riant.

Il y a là quelques jolies filles qui feront fortune!… (Il

passe vers la gauche, après avoir pris le bras du général

Kissoff.)

 

JOLLIVET.

Dites donc, monsieur Blount, il a l’air bien joyeux, M. le

gouverneur! Il faut qu’il soit terriblement inquiet!… Qu’en

pensez-vous, monsieur Blount?…

 

BLOUNT, sèchement.

Ce que je pensai ne regardait pas vous! (Ils se séparent et se

mêlent aux divers groupes.)

 

LE GOUVERNEUR, au général.

Parle-t-on du soulèvement tartare, général?

 

LE GENERAL.

Oui, et peut-être plus qu’il ne conviendrait! Je ne serais pas

étonné qu’au sortir du bal, ces deux reporters n’allassent

exercer leur métier de chroniqueurs de l’autre côté de la

frontière.

 

LE GOUVERNEUR.

Ils connaissent, sans aucun doute, cette grave nouvelle d’un

soulèvement qui jette une moitié de l’Asie sur l’autre! — Le

fil fonctionne toujours entre Moscou et Irkoutsk?

 

LE GENERAL.

Oui! Votre Excellence peut le réquisitionner pour le compte du

gouvernement et l’interdire au public.

 

LE GOUVERNEUR.

C’est inutile. L’important était que le Grand-Duc, en ce

moment à Irkoutsk, fût averti. Il sait que Féofar-Khan, l’émir

de Bouckhara, a soulevé les populations tartares, qu’à sa voix,

elles ont envahi la Sibérie; mais il sait aussi, par notre

dernier télégramme, que nos troupes des provinces du nord sont

maintenant parties pour le secourir. Il sait le jour exact où

cette armée arrivera en vue d’Irkoutsk, et où il devra faire

une sortie générale pour écraser les Tartares!…

 

LE GENERAL.

Nos troupes auront facilement raison de ces hordes sauvages!

 

LE GOUVERNEUR.

Ce qui m’étonne, c’est que ce Féofar ait pu concevoir le plan

de ce soulèvement et le mettre à exécution. Lorsqu’il a tenté

une première fois d’envahir nos provinces sibériennes, il

avait, pour le seconder, ce général Ivan Ogareff, qui,

maintenant, expie sa trahison dans la citadelle de Polstock;

mais, cette fois, le khan de Tartarie, livré à ses propres

inspirations, n’a plus Ogareff auprès de lui… et je ne puis

m’expliquer…

 

SCENE IV.

 

LES MEMES, IVAN, SANGARRE, TSIGANES.

 

Ivan est sorti du salon et s’est rapproché du gouverneur.

Sangarre et ses Tsiganes sont restées au fond. — Les reporters

et les officiers causent avec elles.

 

IVAN, déguisé en vieux bohémien et parlant du ton le plus

humble.

Monsieur le gouverneur… monseigneur…

 

LE GOUVERNEUR.

Qu’est-ce?… Ah! c’est toi, vieux bohémien! Que me veux-tu?

 

IVAN.

Je viens demander à Votre Excellence si elle est satisfaite

des Tsiganes, auxquelles on a bien voulu réserver une place

dans le programme de cette fête?

 

LE GOUVERNEUR.

Enchanté,… et j’aime à croire que, de ton côté, tu n’auras

pas à te plaindre!… Bien rafraîchis, bien payés?…

 

IVAN.

Oui, monseigneur, oui!… Aussi, je ne voulais pas prendre

congé de Votre Excellence, sans l’avoir humblement remerciée!

Sangarre se joint à moi!…

 

LE GOUVERNEUR.

Sangarre?… Ah! cette belle fille que j’aperçois là?

 

IVAN, faisant signe à Sangarre de s’approcher.

Oui… Sangarre est la véritable directrice de ces Tsiganes,

Excellence!… A elle revient la meilleure part des

compliments que vous avez dédaigné leur adresser! (Sangarre

reste fièrement campée sans mot dire.)

 

LE GOUVERNEUR.

Elle ne parle pas le russe?

 

IVAN.

Hélas! non, monseigneur. Aussi, moi, le vieux bohémien, je

suis leur factotum, j’organise les concerts, je traite pour

les fêtes. Sans moi, la petite troupe serait souvent

embarrassée. C’est même à ce propos que je venais solliciter

une faveur de Votre Excellence…

 

LE GOUVERNEUR.

De quoi s’agit-il?…

 

IVAN.

C’est demain que finissent les fêtes en l’honneur du czar.

Nous n’avons donc plus rien à faire ici, et notre intention

est de repasser la frontière.

 

LE GOUVERNEUR.

Ah! vous voulez retourner en Sibérie?

 

IVAN.

C’est un peu notre pays… Excellence. Or, la frontière va

être encombrée par tous ces marchands d’origine asiatique, qui

retournent dans leurs provinces. On sera arrêté à chaque

instant aux postes de police, et…

 

LE GOUVERNEUR.

Eh bien! n’as-tu pas un passeport en règle?

 

IVAN.

Sans doute, monseigneur; mais, Votre excellence le sait mieux

que moi, un passeport en règle, ça n’existe guère en Russie.

Il y manque toujours quelque petite chose!… tandis que si

Votre excellence, qui a daigné se montrer satisfaite de nous,

voulait bien m’en donner un… spécial, revêtu de sa

signature…, avec ce précieux talisman, nul obstacle à

redouter… et… je pourrais partir en avant, afin de préparer

les étapes de notre troupe!

 

LE GOUVERNEUR.

Soit! Toi et les tiens, vous êtes de braves gens qui avez fait

grand plaisir au Palais Neuf, et je ne refuse pas de vous être

agréable.

 

IVAN.

Je baise humblement les mains de Votre Excellence.

 

LE GOUVERNEUR.

Et quand comptes-tu quitter Moscou?

 

IVAN.

Moi?… demain… au lever du soleil, monseigneur, avant que

les portes de la ville ne soient encombrées par les milliers

d’étrangers qui vont partir.

 

LE GOUVERNEUR.

Eh bien! dis à cette belle fille, ta compagne, que rien ne

retardera ton voyage, ni le sien. Je vais d’abord faire

préparer ton passeport, et celui-là… sera bien en règle. (Le

gouverneur sort par la gauche. Le général remonte vers les

groupes d’invités.)

 

SCENE V.

 

IVAN, SANGARRE.

 

IVAN, se redressant après avoir regardé si personne ne

l’observe.

Et dans quelques jours, j’aurai passé la frontière!

 

SANGARRE.

Et c’est alors, Ivan, que tu seras réellement libre.

 

IVAN.

Libre!… je le suis déjà, grâce à toi, qui m’as fait évader

de la forteresse de Polstock, où le czar, que je hais, me

retenait prisonnier! C’est par toi, par tes Tsiganes dévouées,

que j’ai pu correspondre avec Féofar-Khan! C’est grâce à toi,

enfin, que j’ai pu pénétrer dans le palais du gouverneur, et

que je vais obtenir ce passeport, sans lequel je n’aurais

jamais pu franchir la frontière pour aller rejoindre les

armées de l’émir!… Sangarre, je ne l’oublierai pas.

 

SANGARRE.

Depuis le jour où tu m’as sauvée, pendant cette guerre de

Khiva, depuis que le colonel Ivan Ogareff a ramené à la vie la

Tsigane que les Russes venaient de knouter comme espionne, la

Tsigane t’appartient corps et âme! Elle est devenue la

mortelle ennemie de ces Russes qu’elle hait autant que tu les

hais toi-même! Ivan, il n’y a plus rien de moscovite en toi!

Que ton épaule saigne toujours à l’endroit où l’on a arraché

l’épaulette comme mon épaule saignera toujours à l’endroit où

le knout l’a déchirée!

 

IVAN.

Ne crains rien!… ma vengeance sera de pair avec la

tienne!…

 

SANGARRE.

Ah! je la retrouverai cette Sibérienne,… cette Marfa

Strogoff qui m’a dénoncée aux Russes!… Je la retrouverai,

dussé-je aller la saisir jusque dans Kolyvan dont les Tartares

vont bientôt s’emparer!…

 

IVAN.

Comme ils s’empareront d’Irkoutsk, conduits par moi à l’assaut

de cette capitale! Ah! Grand-Duc maudit, en me cassant de mon

grade, en me faisant emprisonner, tu as fait manquer ce

premier soulèvement que j’avais organisé! Mais, je suis libre

maintenant! Rien ne pourra sauver Irkoutsk, et là, tu périras,

d’une mort infamante, sur les murs mêmes de la ville en

flammes!

 

SANGARRE.

Oui, mais il faudrait éviter tout retard, et ce passeport

promis par le gouverneur…

 

IVAN.

Dans cinq minutes je l’aurai, et je m’élancerai, d’un seul

vol, de Moscou aux avant-postes de l’émir! Prends garde, on

vient!…

 

SCENE VI.

 

LES MEMES, LE GOUVERNEUR, puis UN AIDE DE CAMP.

 

Le gouverneur rentre par la gauche, tenant un passeport à la

main.

 

LE GOUVERNEUR.

Tiens, es-tu content? Regarde. (Il remet le passeport à Ivan.)

 

IVAN, après avoir lu.

Ah! Excellence, avec un pareil permis, on passe partout! Il

n’y manque plus…

 

LE GOUVERNEUR.

Que ma signature, et je vais à l’instant même… (Il

s’approche de la table, s’assied et prend la plume. Un aide de

camp entre.)

 

L’AIDE DE CAMP.

Un pli pour Son Excellence! (Il remet un pli cacheté. Le

gouverneur le lit.)

 

SANGARRE, à Ivan.

Mais il ne signera donc pas!

 

IVAN, bas.

Patience!

 

LE GOUVERNEUR, au général qu’il emmène à gauche.

Général, nous parlions tout à l’heure du colonel Ivan Ogareff.

 

SANGARRE, à part.

Ton nom!

 

IVAN, bas.

Tais-toi!

 

LE GOUVERNEUR.

Ce traître qui fut cassé de son grade et condamné à mort pour

avoir fomenté, une fois déjà, le soulèvement des Tartares…

 

LE GENERAL.

Oui, Ogareff, dont l’empereur a commué la peine en une

perpétuelle détention dans la forteresse de Polstock.

 

LE GOUVERNEUR.

Il s’est échappé récemment de sa prison. Voilà ce qu’on

m’écrit du cabinet de Pétersbourg: _Ivan Ogareff s’est

enfui!_… Il faut mettre toute notre police sur sa trace.

 

LE GENERAL.

Nous ferons très sévèrement garder la frontière que, sans

passeport, il ne pourra franchir.

 

LE GOUVERNEUR, s’asseyant à la table et écrivant.

Que les ordres soient transmis sans retard. Il importe que le

Grand-Duc soit prévenu au plus tôt, car cette lettre du

ministre me marque que, d’après une correspondance, saisie

depuis l’évasion d’Ivan Ogareff, le plan de ce traître serait

de pénétrer dans Irkoutsk, et s’il y parvient, c’est la mort

du Grand-Duc, objet de sa haine personnelle!

 

IVAN, à Sangarre.

Mais ils savent donc tout?… Allons… (S’approchant.)

Excellence!

 

LE GOUVERNEUR.

Que me veut-on?… Qui ose se permettre?…

 

IVAN.

Pardon, monseigneur…

 

LE GOUVERNEUR.

Ah! c’est toi!… Eh bien!… Eh bien!…attends! (Il continue

d’écrire.)

 

IVAN, bas.

Que va-t-il décider?

 

LE GOUVERNEUR, se levant. Au général.

Faites partir cette dépêche. Grâce à elle ce misérable ne

passera pas la frontière, et toi… (Ivan s’incline.) tiens,

voici ton permis… Personne n’entravera ta route!

 

IVAN, avec ironie.

Monseigneur, vous ne saurez jamais tout ce que je vous dois de

reconnaissance!

 

LE GOUVERNEUR.

C’est bon, c’est bon!… Va!

 

IVAN, à part.

Viens, Sangarre… Libre maintenant, et bientôt vengé!

(Ivan, Sangarre et les Tsiganes sortent par la porte de

gauche, en même temps que Jollivet et Blount entrent par la

droite.)

 

SCENE VII.

 

LE GOUVERNEUR, LE GENERAL, JOLLIVET, BLOUNT, INVITES.

 

LE GOUVERNEUR, aux invités.

Eh bien, messieurs, n’entendez-vous pas l’orchestre qui vous

appelle? Voulez-vous autoriser les journaux étrangers à dire

qu’une fête donner en l’honneur de Sa Majesté n’a pas duré

jusqu’au jour? Nous avons là des correspondants qui, j’en suis

sûr, notent nos moindres impressions!

 

JOLLIVET.

Monsieur le gouverneur, les reporters sont curieux, mais non

des indiscrets.

 

BLOUNT.

Curiousses toujours, indiscrètes jamais… les reporters

anglais… jamais!

 

JOLLIVET.

D’ailleurs, en ce qui me concerne, je compte quitter Moscou

après le bal, et je prie Votre Excellence de recevoir mes

sincères remerciements.

 

BLOUNT.

Je priai de recevoir aussi les miennes… avant…

 

JOLLIVET, riant.

Oui, ceux de monsieur… avant, pour votre bienveillant

accueil…

 

LE GOUVERNEUR.

Et de quel côté dirigez-vous vos pas, messieurs?

 

BLOUNT.

Moi… côté de Sibérie.

 

JOLLIVET.

Moi, de même!… Nous allons voyager ensemble, cher collègue!

 

BLOUNT.

Dans le même temps, oui… ensemblement… non!

 

JOLLIVET.

Toujours charmant, M. Blount!

 

LE GOUVERNEUR.

Bon, je comprends!… On a parlé d’un mouvement en Tartarie…

Mais cela ne vaut pas la peine que vous vous dérangiez!

 

JOLLIVET.

Pardon, Excellence, mon métier est de tout voir…

 

BLOUNT.

Le mienne, de tout voir et de tout entendre… avant!

 

JOLLIVET.

Et mon journal… je veux dire… ma cousine, est très friande

de ces nouvelles, dont elle recevra la primeur.

 

BLOUNT.

Le Morning-Post recevra…

 

JOLLIVET.

Avant?… Impossible, cher confrère… Les dames sont toujours

servies les premières!

 

LE GOUVERNEUR.

En tout cas, messieurs, vous m’appartenez jusqu’au jour, et je

veux qu’après avoir assisté à la fête officielle, vous

assistiez, du haut de ce balcon, à la fête populaire qui va

commencer à minuit.

 

JOLLIVET.

Soit, nous partirons demain!… Si vous me le permettez, je

vous ferai une proposition, monsieur Blount! Nous sommes

rivaux.

 

BLOUNT.

Ennemis, mister!

 

LE GOUVERNEUR, riant.

Ennemis!

 

JOLLIVET.

Ennemis, c’est convenu!… Mais, attendons, pour ouvrir les

hostilités, que nous soyons sur le théâtre de la guerre… et

une fois là, chacun pour soi, et Dieu pour…

 

BLOUNT.

Et Dieu pour moi.

 

JOLLIVET.

Et Dieu pour vous!… Pour vous tout seul!… Très bien. Cela

va-t-il?

 

BLOUNT.

Non!… cela ne allait pas!

 

JOLLIVET.

Alors, la guerre tout de suite… mais je suis bon prince.

(Lui prenant le bras et l’emmenant à l’écart.) Je vous annonce,

petit père, comme disent les Russes, que les Tartares ont

descendu le cours de l’Irtyche.

 

BLOUNT.

Ah! vous pensez que les Tertères…

 

JOLLIVET, riant.

Et si je vous le dis, mon cher ennemi, c’est que j’en ai

télégraphié la nouvelle à ma cousine, hier soir, à huit heures

moins un quart! (Riant.) Ah! ah! ah!

 

BLOUNT.

Et moi, hier, je l’avais télégraphié au Morning-Post, à sept

heures et demie… Ah! ah! ah!

 

JOLLIVET.

L’animal!… Je vous revaudrai ça, mon bon gros monsieur

Blount!

 

BLOUNT.

Vous moquez-vous encore, monsieur?…

 

JOLLIVET.

Eh bien, non, mon bon petit monsieur Blount!… là!

 

BLOUNT.

Vous moquez toujours!

 

JOLLIVET.

Non…

 

BLOUNT, furieux.

Vous moquez, je vous dis!… Vous moquez, monsieur, vous êtes

une mauvaise vilaine homme!… une méchante personnage!…

vous êtes une… (Tranquillement) Comment vous appelez une

personne qui parle sans politesse?…

 

JOLLIVET.

Un impertinent.

 

BLOUNT, tranquillement.

Impertinente… Very well… merci! (Reprenant un ton

furieux.) Vous êtes une impertinente, entendez-vous!…

 

JOLLIVET.

Très bien!

 

BLOUNT.

Et si vous continouyez!…

 

JOLLIVET.

Et si je continouye?…

 

BLOUNT.

Je finissais un jour par touyer vous!

 

JOLLIVET.

Me touyer?… Comprends pas.

 

BLOUNT.

Oui!… touyer avec une épi…

 

JOLLIVET.

Un épi de blé?

 

BLOUNT.

Non… une épi ou une pistolette…

 

JOLLIVET.

Epée! On dit une épée… ou un pistolet.

 

BLOUNT.

Epée vous dites?

 

JOLLIVET.

Oui.

 

BLOUNT.

Et pistolet?

 

JOLLIVET.

Oui.

 

BLOUNT.

Oh! Very well, merci. (Avec colère.) Eh bien, je tuerai vous,

avec une épi… épée ou un pistolet!

 

JOLLIVET.

A la bonne heure!… Vous faites des progrès, élève Blount!…

Je suis content de vous!

 

BLOUNT.

Mister Jollivette.

 

JOLLIVET.

Jollivet, s’il vous plaît!… Jollivette est ridicule.

 

BLOUNT.

Alors, j’appelai vous toujours Jollivette. (Avec force.)

Jollivette!… Jollivette!… Jollivette!… Ah!…

 

LE GOUVERNEUR, rentrant.

Messieurs, j’entends les premiers accords de l’orchestre…

C’est notre danse nationale.

 

JOLLIVET.

Nous sommes à la disposition de Votre Excellence.

 

(Tous deux entrent dans le salon. Au moment où le gouverneur

et le général vont franchir la porte, l’aide de camp rentre

précipitamment par la gauche.)

 

SCENE VIII.

 

LE GOUVERNEUR, LE GENERAL, L’AIDE DE CAMP.

 

L’AIDE DE CAMP, à demi-voix.

Excellence, le fil télégraphique de Moscou à Irkoutsk est

coupé!

 

LE GOUVERNEUR.

Que me dites-vous là?

 

L’AIDE DE CAMP.

Les dépêches s’arrêtent à Kolyvan, à mi-chemin de la route

sibérienne, dont les Tartares sont les maitres!

 

(Sur un signe du gouverneur les portières retombent.)

 

LE GOUVERNEUR.

En sorte que la dépêche que nous avons transmise au Grand-Duc,

celle qui désignait le jour où doit arriver, en vue

d’Irkoutsk, l’armée de secours?…

 

L’AIDE DE CAMP.

Cette dépêche n’a pu parvenir à Son Altesse.

 

LE GOUVERNEUR.

Ainsi, les Tartares,maitres de la route! La Sibérie orientale

séparée du reste de l’empire moscovite! Le Grand-Duc, non

prévenu du jour où il doit être secouru, où il doit opérer sa

sortie!… Il faut à tout prix… (Au général.) Général, n’y

a-t-il pas au palais une compagnie de courriers du czar?

 

LE GENERAL.

Oui, Excellence.

 

LE GOUVERNEUR, se mettant à écrire.

Connaissez-vous, dans cette compagnie, un homme qui puisse, à

travers mille dangers, porter une lettre à Irkoutsk?

 

LE GENERAL.

Il en est un dont je répondrais à Votre Excellence, et qui a

plusieurs fois rempli, avec succès, des missions difficiles.

 

LE GOUVERNEUR.

A l’étranger?

 

LE GENERAL.

En Sibérie même.