Minuit à Pemberley avec M. Darcy: (Orgueil et Pemberley épisode 4) (French Edition)

5. Discussion entre sœurs

 

Jane Bingley s’exclama avec véhémence :

— Vous fabulez, Lizzy !

Les yeux d’Elizabeth pétillèrent malicieusement.

— En aucune façon.

Elizabeth scruta avec affection le beau visage plein de candeur de sa sœur. Elle semblait avoir perdu l’usage de la parole.

Quand Jane, enfin remise, reprit sa promenade dans les magnifiques vergers de Pemberley, Elizabeth lui emboita le pas.

Elle entra à son bras dans un des trois jardins fermés de Pemberley. Le cadre était enchanteur et l’atmosphère détendue.

Elizabeth venait de révéler à Jane tout ce qu’elle savait sur la conception des nourrissons. Elle tenait son savoir de William. C’était lui qui lui avait expliqué ce qu’elle ignorait. La veille, après l’avoir traitée d’« indocile épouse », provoqué son courroux et refusé de baisser sa garde devant elle, il lui avait fait l’amour avec une joie féroce qui lui avait permis d’atteindre des sommets insoupçonnés de plaisir.

Rougissant aussi discrètement que possible au bras de Jane, elle pensa à l’homme perturbant qu’elle avait épousé.

Il pouvait être froid, autoritaire et aussi méprisant que sa tante, Lady Catherine de Bourgh.

Il détestait sa famille.

Il était arrogant.

Mais le vibrant attachement qu’il éprouvait pour elle l’avait changé. Il pouvait – et voulait faire des efforts pour elle.

Il avait été doux avec elle pendant leur nuit de noces, avait dominé son irritation contre M. Collins et s’était transformé en créature sublime et espiègle, le jour précédent, pour l’aider à surmonter sa mauvaise humeur.

Elle aimait tout autant sa fougue passionnelle pendant l’amour que la tendresse désarmante dont il faisait preuve, ensuite. La veille, après leurs ébats très satisfaisants, il avait accédé à sa dernière requête. Il l’avait instruite avec sérieux sur le sujet si mystérieux de la conception des nourrissons. Il ne s’était pas moqué de son ignorance. Et une fois sa tâche accomplie, il avait ouvert les bras et elle s’y était blottie avec délice.

Elle regarda sans la voir la tonnelle recouverte de lierre où Kitty et Georgiana, parties en éclaireurs, riaient un peu plus loin. Puis elle poussa un long soupir.

L’après-midi venait à peine de commencer, pourtant, elle se sentait déjà terriblement lasse.

— Vous avez l’air beaucoup moins optimiste que la dernière fois que nous avons discuté, Lizzy, remarqua Jane, toujours aussi perceptive.

Elizabeth plissa les coins de sa bouche, sans toutefois réussir à sourire.

— Certaines limites, inhérentes à mon mariage avec M. Darcy, me chagrinent.

La révélation de la veille sur Swan House l’avait grandement affectée.

Après tout ce qu’ils avaient traversé, toutes les épreuves qu’ils avaient surmontées, toutes les promesses qu’ils s’étaient faites, William avait encore des réserves quant à leur avenir commun. Il ne pensait pas sincèrement qu’elle avait sa place à ses côtés, pour toujours, à Pemberley. Si elle franchissait une limite interdite, si elle adoptait un comportement que l’orgueil de son époux ne pouvait pas tolérer, elle serait aussitôt envoyée à Swan House.

Mais cette révélation, pour navrante qu’elle soit, ne constituait qu’une partie du problème.

Lydia en était une autre.

Sa pauvre sœur avait beau être mariée à un être ignoble, il y avait peu de chance que William accepte de lui venir en aide tant il détestait M. Wickham.

Et cela désolait Elizabeth qui savait Lydia aux abois.

— Qu’est-ce que cela signifie, Lizzy ?

Malgré le regard candide de Georgiana, Elizabeth rougit affreusement.

« Interdit à Mme Darcy » disait la pancarte que sa belle-sœur lui désignait.

Elizabeth se rendit compte qu’elle se trouvait à l’orée du jardin des roses blanches. Elle avait sous les yeux le résultat d’une promesse que son mari lui avait faite.

« Franchissez la barrière de ce jardin, Lizzy. Vous serez nue avant même de vous être assise sur le banc. »

Submergée par l’embarras, Elizabeth se tut. Seule Jane, mariée depuis plus longtemps qu’elle, sembla comprendre la signification profonde de son silence.

— Eh bien !

Jane pinça les lèvres, le regard complice.

Les deux petites sœurs entrèrent sans attendre dans le jardin, tandis qu’Elizabeth, accompagnée de Jane, s’en éloigna avec soulagement.

Aurait-elle un jour assez d’audace pour en franchir le seuil ?

Elle en doutait fort.

Une fois hors d’écoute de Kitty et Georgiana, Jane reprit :

— D’après Charles, M. Darcy est on ne peut plus heureux de vous avoir épousée. Il ne tarit pas d’éloges sur vous.

— Je suis très contente de l’apprendre. Mais j’ai parfois l’impression que ce bonheur n’est qu’éphémère, et que M. Darcy lui-même ne s’attend pas à ce qu’il dure.

Swan House était une réalité, après tout. Elle ne pouvait plus le nier.

— Mais le fait qu’il vous ait appelée « soleil de ma vie » devant Georgie !

Jane écarquilla les yeux.

— Sûrement, cela n’a pas dû être facile pour lui…

C’était vrai. Au breakfast de ce matin, William avait surpris tout le monde en usant de ce qualificatif étonnant.

— Il est très affectueux avec moi, concéda-t-elle.

Elle rougit affreusement : elle ne se souvenait que trop bien des attentions que William lui avait prodiguées, dans la salle d’eau, ainsi qu’à minuit, dans ses appartements.

Elle caressa du doigt une rose rouge d’un des parterres de fleurs qu’elle longeait.

— Je vois, dit Jane.

Une flamme complice brilla dans ses yeux bleus.

— Je soupçonne votre mari d’être incapable de désapprouver la moindre de vos actions.

— C’est loin d’être vrai, Jane, se récria-t-elle. Et son arrogance ! C’est pire que par le passé.

Comment pourrait-elle oublier ce qu’il lui avait dit après lui avoir fait l’amour, à minuit ?

« Vous devriez m’appeler votre dieu grec… »

Quelle impertinence !

— Serait-il possible, continua-t-elle, que William ait toujours été ainsi, sans que je m’en rende compte ?

Son aveuglement coupable la confondait.

Jane joua avec les pétales d’une rose blanche avant de lui faire part de son opinion :

— M. Darcy est si fier que vous l’ayez choisi, et si certain de l’affection que vous lui portez, que son arrogance naturelle a tendance à refaire surface – décuplée au centuple, parfois !

Le portrait que venait d’esquisser Jane la fit rire aux éclats :

— Avouez que vous pensez comme moi que je me suis unie à un homme odieux, Jane !

Cependant, elle se reprit bien vite :

— Mais non, il n’est pas odieux.

Elle se devait de lui rendre justice.

— Mon époux est un gentleman très bon. Après ce qu’il a fait pour Anthony, comment pourrais-je ne pas être très impressionnée par lui ?

Jane hocha vigoureusement la tête.

Les déboires du père d’Anthony étaient maintenant connus de tous : assailli par les dettes, il s’était pendu dans un des cottages du domaine de Pemberley, laissant son fils encore plus démuni que lui. À la demande du régisseur, M. Darcy s’était rendu dans l’humble demeure d’Anthony pour une confrontation que le jeune homme avait dû affreusement craindre. Il ne possédait ni oncle ni tante susceptible de le recueillir. Quant au régisseur, il avait menacé de l’expulser et de l’envoyer en prison pour insolvabilité.

Cependant, sans qu’Anthony le sache, William avait réglé toutes les dettes laissées par le père. William lui avait aussi proposé un poste de valet de pied sur le domaine.

Il avait fait tout cela sans jamais chercher à être remercié d’aucune façon. Pudique dans la générosité, il répugnait même à s’entendre loué pour sa clémence. Cela ne l’empêchait pas d’être un employeur très exigeant envers Anthony, dont il ne manquait jamais de relever la lenteur pour dérouler le marchepied au sortir de la voiture.

Les différentes facettes de la personnalité de M. Darcy la fascinaient plus que jamais. Mais elle s’interrogeait toujours sur ses intentions envers elle.

Elizabeth laissa échapper un long soupir soucieux.

— Pemberley est un véritable paradis pour moi, dit-elle finalement. Mais que se passera-t-il si mon époux ne souhaite pas que je reste au paradis avec lui ?

— Ma chère Lizzy ! Peut-être êtes-vous, sans le savoir, sur le point d’enfanter. J’ai entendu dire que parfois, des idées saugrenues traversent l’esprit des jeunes personnes dans cet état.

Mais Elizabeth avait déjà un autre sujet de préoccupation en tête :

— Jane, avez-vous reçu des nouvelles de Lydia dernièrement ?

Toute trace d’humour quitta le beau visage de Jane.

— J’en ai reçu, en effet.

— Je suis très inquiète pour elle. Jamais je n’oublierai le moment où j’ai décacheté sa missive. Avant ce matin, elle ne m’avait jamais confié toute l’horreur de sa situation. Son récit bouleversant m’a révoltée. Je ne m’étonne plus qu’elle souhaite acquérir une maison de séparation loin de Wickham, après un tel calvaire.

— En effet, sa situation est bien triste, Lizzy.

Les deux sœurs continuèrent à marcher, plongées dans leurs pensées. Elizabeth fut la première à briser le silence :

— Même en sachant le manque d’honneur de M. Wickham, je ne l’imaginais pas capable de tomber si bas. Comment ose-t-il s’imposer à elle de façon si ignoble dans le lit conjugal ? C’est simplement odieux.

Il était impossible pour Elizabeth de se remettre de la lecture de sa lettre. Depuis lors, elle ressentait le besoin d’agir pour aider sa sœur à échapper à un sort ignominieux.

— Rien que le fait de penser que nous avons encouragé leur union… Que nous l’avons même souhaitée avec désespoir, à une certaine époque !

Elizabeth ne se souvenait que trop bien de cette période difficile de sa vie où elle espérait un prompt mariage entre Lydia et M. Wickham. Elle savait pourtant qu’aucun reste d’humanité ne venait éclairer l’âme noire de M. Wickham. Elle rageait maintenant de s’être laissé aller à tant de faiblesse. Elle avait été aveuglée par son propre intérêt – chose qu’elle regrettait amèrement.

— Je sais bien, ma chère Lizzy. Je ressens la même indignation que vous. Pauvre Lydia ! Mais nous ne pouvons rien faire pour elle. M. Wickham est légalement son époux.

— Jane, c’est un scélérat de la pire espèce. Père n’envisage pas d’offrir son aide à Lydia, je suppose ?

— Il n’en a aucune intention. Vous connaissez sa façon de penser.

Elizabeth ne la connaissait que trop bien, en effet !

Marié lui aussi à un partenaire de vie qu’il avait bien du mal à respecter, M. Bennet avait une opinion très tranchée sur le sujet. D’après lui, Lydia finirait tôt ou tard par se résigner à son sort. Il n’y avait donc aucune raison de s’alarmer.

— Et M. Bingley ?

— Charles a déjà donné beaucoup d’argent à Wickham et Lydia quand ils nous ont rendu visite dans le Hertfordshire. Mais ils lui ont fait si mauvaise impression qu’il a décidé de s’installer le plus loin possible d’eux. Le Derbyshire est l’unique endroit où nous sommes assurés que Wickham ne viendra pas. À cause de Darcy, voyez-vous.

— Mais que pouvons-nous faire ?

— Rien du tout, ma chère Lizzy. Je suis certaine que vous le comprenez. Nous devons tâcher d’oublier tout cela et d’être aussi heureuses que possible. Lydia trouvera peut-être d’elle-même un moyen de quitter M. Wickham. Elle est très déterminée à le faire, vous savez, malgré le scandale que cela causerait.

Elizabeth comprit ce que Jane taisait : un nouveau scandale dans la famille Bennet ne réjouirait personne – et surtout pas le fier M. Darcy.

 

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