Moll Flanders
Moll Flanders
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 13 parties.
Il usa de toute la précaution possible à me faire savoir ce qu’il eût été d’une double cruauté de me dissimuler, car ainsi que la douleur m’avait bouleversée avant, ainsi la joie me bouleversa-t-elle maintenant et je tombai dans une pâmoison plus dangereuse que la première, et ce ne fut pas sans peine que je revins à moi.
Le lendemain matin il y eut une triste scène, en vérité, dans la prison. La première chose dont je fus saluée le matin fut le glas du gros bourdon du Saint-Sépulcre qui annonçait le jour. Sitôt qu’il commença à tinter, on entendit retentir de mornes gémissements et des cris qui venaient du trou des condamnés, où gisaient six pauvres âmes qui devaient être exécutées ce jour-là : les unes pour un crime, les autres pour un autre, et deux pour assassinat.
Ceci fut suivi d’une confuse clameur dans la maison parmi les différents prisonniers qui exprimaient leurs gros-sières douleurs pour les pauvres créatures qui allaient mou-rir, mais d’une manière extrêmement dissemblable ; les uns pleuraient, d’autres poussaient des hourras brutaux et leur
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souhaitaient bon voyage ; d’autres damnaient et maudis-saient ceux qui les avaient amenés là ; beaucoup s’apitoyaient ; et peu d’entre eux, très peu, priaient pour eux.
Il n’y avait guère là de place pour le recueillement d’esprit qu’il me fallait afin de bénir la Providence pleine de merci, qui m’avait, comme il était, arrachée d’entre les mâ-choires de cette destruction ; je restais, comme il était, muette et silencieuse, toute submergée par ce sentiment, et incapable d’exprimer ce que j’avais dans le cœur ; car les passions en telles occasions que celles-ci sont certainement trop agitées pour qu’elles puissent en peu de temps régler leurs propres mouvements.
Pendant tout le temps que les pauvres créatures con-damnées se préparaient à la mort, et que le chapelain, comme on le nomme, se tenait auprès d’elles pour les dispo-ser à se soumettre à la sentence ; pendant tout ce temps, dis-je, je fus saisie d’un tremblement, qui n’était pas moins vio-lent que si j’eusse été dans la même condition que le jour d’avant ; j’étais si fortement agitée par ce surprenant accès que j’étais secouée comme si j’eusse été prise d’une fièvre, si bien que je ne pouvais ni parler ni voir, sinon comme une égarée. Sitôt qu’on les eut toutes mises dans les charrettes et qu’elles furent parties, ce que toutefois je n’eus pas le cou-rage de regarder, sitôt, dis-je, qu’elles furent parties, je tom-bai involontairement dans une crise de larmes, comme si ce fût une indisposition soudaine, et pourtant si violente, et qui me tint si longtemps que je ne sus quel parti prendre ; ni ne pouvais-je l’arrêter ni l’interrompre, non, malgré tout l’effort et le courage que j’y mettais.
Cette crise de larmes me tint près de deux heures, et ainsi que je crois, me dura jusqu’à ce qu’elles fussent toutes
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sorties de ce monde ; et puis suivit une bien humble, repen-tante, sérieuse espèce de joie ; ce fut une réelle extase ou une passion de gratitude dans laquelle je passai la plus grande partie du jour.
Ce fut environ quinze jours après, que j’eus quelques justes craintes d’être comprise dans l’ordre d’exécution des assises suivantes ; et ce ne fut pas sans grande difficulté, et enfin par humble pétition d’être déportée que j’y échappai ; si mal étais-je tenue à la renommée, et si forte était la répu-tation que j’avais d’être une ancienne délinquante au sens de la loi, quoi que je pusse être aux yeux des juges, n’ayant ja-mais été amenée encore devant eux pour cas judiciaire ; de sorte que les juges ne pouvaient m’accuser d’être une an-cienne délinquante, mais l’assesseur exposa mon cas comme bon lui sembla.
J’avais maintenant la certitude de la vie, en vérité, mais avec les dures conditions d’être condamnée à être déportée, ce qui était, dis-je, une dure condition, en elle-même, mais non point si on la considère par comparaison. Et je ne ferai donc pas de commentaires sur la sentence ni sur le choix qui me fut donné ; nous choisissons tous n’importe quoi plutôt que la mort, surtout quand elle est accompagnée d’une pers-pective aussi déplaisante au delà, ce qui était mon cas.
Je reviens ici à ma gouvernante, qui avait été dangereu-sement malade, et ayant approché autant de la mort par sa maladie que moi par ma sentence, était extrêmement repen-tante ; je ne l’avais point vue pendant tout ce temps ; mais comme elle se remettait, et qu’elle pouvait tout justement sortir, elle vint me voir.
Je lui dis ma condition et en quel différent flux et reflux de craintes et d’espérances j’avais été agitée ; je lui dis à
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quoi j’avais échappé, et sous quelles conditions ; et elle était présente lorsque le ministre commença d’exprimer des craintes sur ce que je retomberais dans mon vice lorsque je me trouverais mêlée à l’horrible compagnie que générale-ment on déporte. En vérité, j’y réfléchissais mélancolique-ment moi-même, car je savais bien quelle affreuse bande on embarque d’ordinaire, et je dis à ma gouvernante que les craintes du bon ministre n’était pas sans fondement.
— Bon, bon ! dit-elle, mais j’espère bien que tu ne seras point tentée par un si affreux exemple.
Et aussitôt que le ministre fut parti, elle me dit qu’il ne fallait pas me décourager ; puisque peut-être elle trouverait des voies et moyens pour disposer de moi d’une façon parti-culière, de quoi elle me parlerait plus à plein plus tard.
Je la regardai avec attention, et il me parut qu’elle avait l’air plus gai que de coutume, et immédiatement j’entretins mille notions d’être délivrée, mais n’eusse pu pour ma vie en imaginer les méthodes, ni songer à une qui fût praticable ; mais j’y étais trop intéressée pour la laisser partir sans qu’elle s’expliquât, ce que toutefois, elle fut très répugnante à faire, mais comme je la pressais toujours, me répondit en un peu de mots ainsi :
— Mais tu as de l’argent, n’est-ce pas ? En as-tu déjà connu une dans ta vie qui se fît déporter avec 100 £ dans sa poche ? Je te le promets, mon enfant, dit-elle.
Je la compris bien vite, mais lui dis que je ne voyais point lieu d’espérer d’autre chose que la stricte exécution de l’ordre, et qu’ainsi que c’était une sévérité qu’on regardait comme une merci, il n’y avait point de doute qu’elle ne serait strictement observée. Elle répondit seulement ceci :
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— Nous essayerons ce qu’on peut faire…
Et ainsi nous nous séparâmes.
Je demeurai en prison encore près de quinze semaines ; quelle en fut la raison, je n’en sais rien ; mais au bout de ce temps, je fus embarquée à bord d’un navire dans la Tamise, et avec moi une bande de treize créatures aussi viles et aussi endurcies que Newgate en produisit jamais de mon temps : et, en vérité, il faudrait une histoire plus longue que la mienne pour décrire les degrés d’impudence et d’audacieuse coquinerie auxquelles ces treize arrivèrent ainsi que la ma-nière de leur conduite pendant le voyage ; de laquelle je pos-sède un divertissant récit qui me fut donné par le capitaine du navire qui les transportait, et qu’il avait fait écrire en grand détail par son second.
On pourra sans doute penser qu’il est inutile d’entrer ici dans la narration de tous les petits incidents qui me survin-rent pendant cet intervalle de mes circonstances, je veux dire, entre l’ordre final de ma déportation et le moment que je m’embarquai, et je suis trop près de la fin de mon histoire pour y donner place ; mais je ne saurais omettre une chose qui se passa entre moi et mon mari de Lancashire.
Il avait été transféré, ainsi que je l’ai remarqué déjà de la section du maître à la prison ordinaire, dans le préau, avec trois de ses camarades : car on en trouva un autre à leur joindre après quelque temps ; là, je ne sais pour quelle rai-son, on les garda sans les mettre en jugement près de trois mois. Il semble qu’ils trouvèrent le moyen de corrompre ou d’acheter quelques-uns de ceux qui devaient témoigner contre eux, et qu’on manquait de preuves pour les condam-ner. Après quelque embarras sur ce sujet, ils s’efforcèrent d’obtenir assez de preuves contre deux d’entre eux pour leur
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faire passer la mer ; mais les deux autres, desquels mon mari du Lancashire était l’un, restaient encore en suspens. Ils avaient, je crois, une preuve positive contre chacun d’eux ; mais la loi les obligeant à produire deux témoins, ils ne pou-vaient rien en faire ; pourtant, ils étaient résolus à ne point non plus relâcher ces hommes ; persuadés qu’ils étaient d’obtenir témoignage à la fin et, à cet effet, on fit publier, je crois, que tels et tels prisonniers avaient été arrêtés, et que tout le monde pouvait venir à la prison pour les voir.
Je saisis cette occasion pour satisfaire ma curiosité, fei-gnant d’avoir été volée dans le coche de Dunstable, et que je voulais voir les deux voleurs de grand’route ; mais quand je vins dans le préau, je me déguisai de telle manière et j’emmitouflai mon visage si bien, qu’il ne put me voir que bien peu, et qu’il ne reconnut nullement qui j’étais ; mais si-tôt que je fus revenue, je dis publiquement que je les con-naissais très bien.
Aussitôt on sut par toute la prison que Moll Flanders al-lait porter témoignage contre un des voleurs de grand’route, grâce à quoi on me remettrait ma sentence de déportation.
Ils l’apprirent et immédiatement mon mari désira voir cette Mme Flanders qui le connaissait si bien et qui allait té-moigner contre lui ; et, en conséquence, j’eus l’autorisation d’aller le trouver. Je m’habillai aussi bien que les meilleurs vêtements que je souffris jamais de porter là me le permi-rent, et je me rendis dans le préau ; mais j’avais un chaperon sur la figure ; il me dit bien peu de chose d’abord, mais me demanda si je le connaissais ; je lui dis qu’ « oui, fort bien » ; mais ainsi que j’avais caché mon visage, ainsi je contrefis ma voix aussi, et il n’eut pas la moindre idée de la personne que j’étais. Il me demanda où je l’avais vu ; je lui dis entre Duns-
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table et Brickhill ; mais, me tournant vers le gardien qui se trouvait là, je demandai s’il ne pouvait me permettre de lui parler seule. Il dit : « Oui, oui » et très civilement se retira.
Sitôt qu’il fut parti et que j’eus fermé la porte, je rejetai mon chaperon, et éclatant en larmes :
— Mon chéri, dis-je, tu ne me reconnais pas ?
Il devint pâle et demeura sans voix comme un frappé par la foudre, et, incapable de vaincre sa surprise, ne dit autre chose que ces mots : « Laissez-moi m’asseoir » ; puis, s’asseyant près de la table, la tête appuyée sur sa main, fixa le sol des yeux comme stupéfié. Je pleurais si violemment d’autre part que ce fut un bon moment avant que je pusse parler de nouveau ; mais après avoir laissé libre cours à ma passion, je répétai les mêmes paroles :
— Mon chéri, tu ne me reconnais pas ?
Sur quoi il répondit : « Si », et ne dit plus rien pendant longtemps.
Après avoir continué dans la même surprise il releva les yeux vers moi, et dit :
— Comment peux-tu être aussi cruelle ?
Je ne compris vraiment pas ce qu’il voulait dire, et je ré-pondis :
— Comment peux-tu m’appeler cruelle ?
— De venir me trouver, dit-il, en un lieu tel que celui-ci ? N’est-ce point pour m’insulter ? Je ne t’ai pas volée, du moins sur la grand’route.
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Je vis bien par là qu’il ne savait rien des misérables cir-constances où j’étais, et qu’il pensait qu’ayant appris qu’il se trouvait là, je fusse venue lui reprocher de m’avoir abandon-née. Mais j’avais trop à lui dire pour me vexer, et je lui expli-quai en peu de mots que j’étais bien loin de venir pour l’insulter, mais qu’au fort j’étais venue pour que nous nous consolions mutuellement et qu’il verrait bien aisément que je n’avais point d’intention semblable quand je lui aurais dit que ma condition était pire que la sienne, et en bien des fa-çons. Il eut l’air un peu inquiété sur cette impression que ma condition était pire que la sienne, mais avec une sorte de sourire il dit :
— Comment serait-ce possible ? Quand tu me vois en-chaîné, et à Newgate, avec deux de mes compagnons déjà exécutés, peux-tu dire que ta condition est pire que la mienne ?
— Allons, mon cher, dis-je, nous avons un long ouvrage à faire, s’il faut que je conte ou que tu écoutes mon infortu-née histoire ; mais si tu désires l’entendre, tu t’accorderas bien vite avec moi sur ce que ma condition est pire que la tienne.
— Et comment cela se pourrait-il, dit mon mari, puisque je m’attends à passer en jugement capital à la prochaine ses-sion même ?
— Si, dis-je, cela se peut fort bien, quand je t’aurai dit que j’ai été condamnée à mort il y a trois sessions, et que je suis maintenant sous sentence de mort : mon cas n’est-il pas pire que le tien ?
Alors, en vérité, il demeura encore silencieux comme un frappé de mutisme, et après un instant il se dressa.
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— Infortuné couple, dit-il, comment est-ce possible ?
Je le pris par la main :
— Allons, mon ami, dis-je, assieds-toi et comparons nos douleurs ; je suis prisonnière dans cette même maison, et en bien plus mauvaise condition que toi, et tu seras convaincu que je ne suis point venue pour t’insulter quand je t’en dirai les détails.
Et là-dessus nous nous assîmes tout deux, et je lui contai autant de mon histoire que je pensai convenable, arrivant en-fin à ce que j’avais été réduite à une grande pauvreté, et me représentant comme tombée dans une compagnie qui m’avait entraînée à soulager mes détresses en une façon pour moi inaccoutumée ; et qu’eux ayant fait une tentative sur la maison d’un marchand, j’avais été arrêtée pour n’avoir fait qu’aller jusqu’à la porte, une fille de service m’ayant sai-sie à l’improviste ; que je n’avais point forcé de serrure ni rien enlevé et que ce nonobstant j’avais été reconnue cou-pable et condamnée à mourir, mais que les juges ayant été touchés par la dureté de ma condition, avaient obtenu pour moi la faveur d’être déportée.
Je lui dis que j’avais eu d’autant plus de malheur que j’avais été prise dans la prison pour une certaine Moll Flan-ders qui était une grande et célèbre voleuse dont ils avaient tous entendu parler, mais qu’aucun d’eux n’avait jamais vue ; mais qu’il savait bien que ce n’était point là mon nom. Mais je plaçai tout sur le compte de ma mauvaise fortune ; et que sous ce nom j’avais été traitée comme une ancienne délin-quante, malgré que ce fût la première chose qu’ils eussent jamais sue de moi. Je lui fis un long récit de ce qui m’était arrivé depuis qu’il m’avait vue ; mais lui dis que je l’avais re-vu depuis et sans qu’il s’en fût douté ; puis je lui racontai
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comment je l’avais vu à Brickhill ; comment il était poursui-vi ; et comment, en déclarant que je le connaissais et que c’était un fort honnête gentilhomme, j’avais arrêté la huée et que le commissaire s’en était retourné.
Il écouta très attentivement toute mon histoire, et sourit de mes aventures, étant toutes infiniment au-dessous de celles qu’il avait dirigées en chef ; mais quand je vins à l’histoire de Little Brickhill, il demeura surpris :
— Alors c’était toi, ma chérie, dit-il, qui arrêtas la popu-lace à Brickhill ?
— Oui, dis-je, c’était moi, en vérité ; – et je lui dis les dé-tails que j’avais observés alors à son sujet.
— Mais alors, dit-il, c’est toi qui m’as sauvé la vie dans ce temps ; et je suis heureux de te devoir la vie, à toi ; car je vais m’acquitter de ma dette à cette heure, et te délivrer de la condition où tu es, dussé-je y périr.
Je lui dis qu’il n’en fallait rien faire ; que c’était un risque trop grand, et qui ne valait pas qu’il en courût le hasard, et pour une vie qui ne valait guère qu’il la sauvât. Peu impor-tait, dit-il ; c’était pour lui une vie qui valait tout au monde, une vie qui lui avait donné une nouvelle vie ; « car, dit-il, je n’ai jamais été dans un véritable danger que cette fois-là, jusqu’à la dernière minute où j’ai été pris. » Et en vérité son danger à ce moment était en ce qu’il pensait qu’il n’eût point été poursuivi par là ; car ils avaient décampé de Hocksley par un tout autre chemin ; et ils étaient arrivés à Brickhill à travers champs, par-dessus les haies, persuadés de n’avoir été vus par personne.
Ici il me donna une longue histoire de sa vie, qui en véri-té, ferait une très étrange histoire, et serait infiniment diver-
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tissante ; et me dit qu’il avait pris la grand’route environ douze ans avant de m’avoir épousée ; que la femme qui l’appelait « frère »n’était point sa parente, mais une qui était affiliée à leur clique, et qui, tenant correspondance avec eux, vivait toujours en ville, à cause qu’elle avait beaucoup de connaissances ; qu’elle les avertissait fort exactement sur les personnes qui sortaient de la ville, et qu’ils avaient fait de riches butins sur ses renseignements ; qu’elle pensait avoir mis la main sur la fortune pour lui, quand elle m’avait ame-née à lui, mais qu’il s’était trouvé qu’elle avait été déçue, ce dont il ne pouvait vraiment lui vouloir ; que si j’avais eu un état, ainsi qu’elle en avait été informée, il avait résolu de quitter la grand’route et de vivre d’une nouvelle vie, sans ja-mais paraître en public avant qu’on eût publié quelque par-don général, où qu’il eût pu faire mettre son nom, pour de l’argent, dans quelque rémission particulière, de façon à être parfaitement à l’aise ; mais que les choses ayant tourné au-trement, il avait dû reprendre son vieux métier.
Il me fit un long récit de quelques-unes de ses aventures, et en particulier d’une où il pilla les coches de West-Chester, près Lichfield, où il fit un gros butin ; et ensuite, comment il vola cinq éleveurs dans l’Ouest, qui s’en allaient à la foire de Burford, en Wiltshire, pour acheter des moutons ; il me dit qu’il avait pris tant d’argent sur ces deux coups que s’il eût su où me trouver, il aurait certainement accepté ma proposi-tion d’aller tous deux en Virginie ; ou de nous établir sur une plantation ou dans quelque autre colonie anglaise d’Amérique.
Il me dit qu’il m’avait écrit trois lettres et qu’il les avait adressées conformément à ce que je lui avais dit, mais qu’il n’avait point eu de mes nouvelles. C’est ce que je savais bien, en vérité ; mais ces lettres m’étant venues en main
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dans le temps de mon dernier mari, je n’y pouvais rien faire, et je n’avais donc point fait de réponse, afin qu’il pensât qu’elles se fussent perdues.
Je m’enquis alors des circonstances de son cas présent, et de ce qu’il attendait quand il viendrait à être jugé. Il me dit qu’il n’y avait point de preuves contre lui ; à cause que sur les trois vols dont on les accusait tous, c’était sa bonne for-tune qu’il n’y en eût qu’un où il eût été mêlé ; et qu’on ne pouvait trouver qu’un témoin sur ce fait, ce qui n’était pas suffisant ; mais qu’on espérait que d’autres se présenteraient, et qu’il pensait, quand d’abord il me vit, que j’en fusse une qui était venue à ce dessein ; mais que si personne ne se pré-sentait contre lui, il espérait qu’il serait absous ; qu’on lui avait insinué que s’il se soumettait à la déportation, on la lui accorderait sans jugement, mais qu’il ne pouvait point s’y ré-signer, et qu’il pensait qu’il préférerait encore la potence.
Je le blâmai là-dessus ; d’abord à cause que, s’il était déporté, il pouvait y avoir cent façons pour lui, qui était gen-tilhomme et hardi aventurier d’entreprise, de trouver moyen de revenir ; et peut-être quelques voies et moyens de retour-ner avant que de partir. Il me sourit sur cette partie, et dit que c’était la dernière chose qu’il préférait, ayant une cer-taine horreur dans l’esprit à se faire envoyer aux plantations, ainsi que les Romains envoyaient des esclaves travailler dans les mines ; qu’il pensait que le passage en un autre monde fût beaucoup plus supportable à la potence, et, que c’était l’opinion générale de tous les gentilshommes qui étaient poussés par les exigences de leurs fortunes à se mettre sur le grand chemin ; que sur la place d’exécution on trouvait au moins la fin de toutes les misères de l’état présent ; et que, pour ce qui venait après, à son avis, un homme avait autant de chances de se repentir sincèrement pendant les derniers
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quinze jours de son existence, sous les agonies de la geôle et du trou des condamnés, qu’il en aurait jamais dans les forêts et déserts de l’Amérique ; que la servitude et les travaux for-cés étaient des choses auxquelles des gentilshommes ne pouvaient jamais s’abaisser ; que ce n’était qu’un moyen de les forcer à se faire leurs propres bourreaux, ce qui était bien pire, et qu’il ne pouvait avoir de patience, même quand il ne faisait qu’y penser.
J’usai de mes efforts extrêmes pour le persuader, et j’y joignis l’éloquence connue d’une femme, je veux dire celle des larmes. Je lui dis que l’infamie d’une exécution publique devait peser plus lourdement sur les esprits d’un gentil-homme qu’aucune mortification qu’il pût rencontrer par delà la mer ; qu’au moins dans l’autre cas il avait une chance de vivre, tandis que là il n’en avait point ; que ce serait pour lui la chose la plus aisée du monde que de s’assurer d’un capi-taine de navire, étant d’ordinaire gens de bonne humeur ; et qu’avec un peu de conduite, surtout s’il pouvait se procurer de l’argent, il trouverait moyen de se racheter quand il arri-verait en Virginie.
Il me jeta un regard plein de désir, et je devinai qu’il voulait dire qu’il n’avait point d’argent ; mais je me trom-pais ; ce n’était point là ce qu’il entendait.
— Tu viens de me donner à entendre, ma chérie, dit-il, qu’il pourrait y avoir un moyen de revenir avant que de par-tir, par quoi j’ai entendu qu’il pourrait être possible de se ra-cheter ici. J’aimerais mieux donner deux cents livres pour éviter de partir que cent livres pour avoir ma liberté, une fois que je serai là-bas.
— C’est que, dis-je, mon cher, tu ne connais pas le pays aussi bien que moi.
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— Il se peut, dit-il ; et pourtant je crois, si bien que tu le connaisses, que tu ferais de même ; à moins que ce ne soit, ainsi que tu me l’as dit, parce que tu as ta mère là-bas.
Je lui dis que pour ma mère, elle devait être morte de-puis bien des années ; et que pour les autres parents que j’y pouvais avoir, je ne les connaissais point ; que depuis que mes infortunes m’avaient réduite à la condition, où j’avais été depuis plusieurs années, j’avais cessé toute correspon-dance avec eux ; et qu’il pouvait bien croire que je serais re-çue assez froidement s’il fallait que je leur fisse d’abord visite dans la condition d’une voleuse déportée ; que par ainsi, au cas où j’irais là-bas, j’étais résolue à ne les point voir ; mais que j’avais bien des vues sur ce voyage, qui en ôteraient toutes les parties pénibles ; et que s’il se trouvait obligé d’y aller aussi, je lui enseignerais aisément comment il fallait s’y prendre pour ne jamais entrer en servitude, surtout puisque je trouvais qu’il ne manquait pas d’argent, qui est le seul ami véritable dans cette espèce de condition.
Il me sourit et me répondit qu’il ne m’avait point dit qu’il eût de l’argent. Je le repris du court et lui dis que j’espérais qu’il n’avait point entendu par mon discours que j’attendisse aucun secours de lui, s’il avait de l’argent ; qu’au contraire, malgré que je n’en eusse pas beaucoup, pourtant je n’étais pas dans le besoin, et que pendant que j’en aurais, j’ajouterais plutôt à sa réserve que je ne l’affaiblirais, sachant bien que quoi qu’il eût, en cas de déportation, il lui faudrait le dépenser jusqu’au dernier liard.
Il s’exprima sur ce chef de la manière la plus tendre. Il me dit que l’argent qu’il avait n’était point une somme con-sidérable, mais qu’il ne m’en cacherait jamais une parcelle si j’en avais besoin ; et m’assura qu’il n’avait nullement parlé
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avec de telles intentions ; qu’il était seulement attentif à ce que je lui avais suggéré ; qu’ici il savait bien quoi faire, mais que là-bas il serait le misérable le plus impuissant qui fût au monde. Je lui dis qu’il s’effrayait d’une chose où il n’y avait point de terreur ; que s’il avait de l’argent, ainsi que j’étais heureuse de l’apprendre, il pouvait non seulement échapper à la servitude qu’il considérait comme la conséquence de la déportation, mais encore recommencer la vie sur un fonde-ment si nouveau, qu’il ne pouvait manquer d’y trouver le succès s’il y donnait seulement l’application commune qui est usuelle en de telles conditions ; qu’il devait bien se sou-venir que je le lui avais conseillé il y avait bien des années et que je lui avais proposé ce moyen de restaurer nos fortunes en ce monde. J’ajoutai qu’afin de le convaincre tout en-semble de la certitude de ce que je disais, de la connaissance que j’avais de la méthode qu’il fallait prendre, et de la proba-bilité du succès, il me verrait d’abord me délivrer moi-même de la nécessité de passer la mer et puis que je partirais avec lui librement, de mon plein gré et que peut-être j’emporterais avec moi assez pour le satisfaire : que je ne lui faisais point cette proposition parce qu’il ne m’était pas possible de vivre sans son aide ; mais que je pensais que nos infortunes mu-tuelles eussent été telles qu’elles étaient suffisantes à nous accommoder tous deux à quitter cette partie du monde pour aller vivre en un lieu où personne ne pourrait nous reprocher le passé, et où nous serions libres, sans les tortures d’un ca-chot de condamnés pour nous y forcer, de considérer tous nos désastres passés avec infiniment de satisfaction, regar-dant que nos ennemis nous oublieraient entièrement, et que nous vivrions comme nouveaux hommes dans un nouveau monde, n’y ayant personne qui eût droit de rien nous dire, ou nous à eux.
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Je lui poussai tous ces arguments avec tant d’ardeur et je répondis avec tant d’effet à toutes ses objections passion-nées, qu’il m’embrassa et me dit que je le traitais avec une sincérité à laquelle il ne pouvait résister ; qu’il allait accepter mon conseil et s’efforcer de se soumettre à son destin dans l’espérance de trouver le confort d’une si fidèle conseillère et d’une telle compagne de misère ; mais encore voulut-il me rappeler ce que j’avais dit avant, à savoir qu’il pouvait y avoir quelque moyen de se libérer, avant de partir, et qu’il pouvait être possible d’éviter entièrement le départ, ce qui à son avis valait beaucoup mieux.
Nous nous séparâmes après cette longue conférence avec des témoignages de tendresse et d’affection que je pen-sai qui étaient égaux sinon supérieurs à ceux de notre sépa-ration de Dunstable.
Enfin, après beaucoup de difficultés, il consentit à par-tir ; et comme il ne fut pas là-dessus admis à la déportation devant la cour, et sur pétition, ainsi que je l’avais été, il se trouva dans l’impossibilité d’éviter l’embarquement ainsi que je pensais qu’il pouvait le faire.
Le moment de ma propre déportation s’approchait. Ma gouvernante qui continuait à se montrer amie dévouée avait tenté d’obtenir un pardon, mais n’avait pu réussir à moins d’avoir payé une somme trop lourde pour ma bourse, puisque de la laisser vide, à moins de me résoudre à re-prendre mon vieux métier, eût été pire que la déportation, à cause que là-bas je pouvais vivre, et ici non.
C’est au mois de février que je fus, avec treize autres forçats, remise à un marchand qui faisait commerce avec la Virginie, à bord d’un navire à l’ancre dans Deptford Reach.
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L’officier de la prison nous mena à bord, et le maître du vais-seau signa le reçu.
Cette nuit-là on ferma les écoutilles sur nous, et on nous tint si étroitement enfermés que je pensai étouffer par manque d’air ; et le lendemain matin le navire leva l’ancre et descendit la rivière jusqu’à un lieu nommé Bugby’s Hole ; chose qui fut faite, nous dit-on, d’accord avec le marchand, afin de nous retirer toute chance d’évasion. Cependant quand le navire fut arrivé là et eut jeté l’ancre, nous eûmes l’autorisation de monter sur le franc tillac, mais non sur le pont, étant particulièrement réservé au capitaine et aux pas-sagers.
Quand par le tumulte des hommes au-dessus de ma tête, et par le mouvement du navire je m’aperçus que nous étions sous voile, je fus d’abord grandement surprise, craignant que nous fussions partis sans que nos amis eussent pu venir nous voir ; mais je me rassurai bientôt après, voyant qu’on avait jeté l’ancre, et que nous fûmes avertis par quelques hommes que nous aurions le matin suivant la liberté de monter sur le tillac et de parler à nos amis qui nous viendraient voir.
Toute cette nuit je couchai sur la dure, comme les autres prisonniers ; mais ensuite on nous donna de petites cabines – du moins à ceux qui avaient quelque literie à y mettre, ainsi qu’un coin pour les malles ou caisses de vêtements ou de linge, si nous en avions (ce qu’on peut bien ajouter), car quelques-uns n’avaient point de chemise de linge ou de laine que celle qui était sur leur dos, et pas un denier pour se tirer d’affaire ; pourtant ils ne furent pas trop malheureux à bord, surtout les femmes, à qui les marins donnaient de l’argent pour laver leur linge, etc., ce qui leur suffisait pour acheter ce dont elles avaient besoin.
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Quand, le matin suivant, nous eûmes la liberté de mon-ter sur le tillac, je demandai à l’un des officiers si je ne pou-vais être autorisée à envoyer une lettre à terre pour mes amis, afin de leur faire savoir l’endroit où nous étions et de me faire envoyer quelques choses nécessaires. C’était le bos-seman, homme fort civil et affable, qui me dit que j’aurais toute liberté que je désirerais et qu’il pût me donner sans imprudence ; je lui dis que je n’en désirais point d’autre et il me répondit que le canot du navire irait à Londres à la marée suivante, et qu’il donnerait ordre qu’on portât ma lettre.
En effet quand le canot partit, le bosseman vint m’en avertir, me dit qu’il y montait lui-même, et que si ma lettre était prête, il en prendrait soin. J’avais préparé d’avance plume, encre et papier, et j’avais fait une lettre adressée à ma gouvernante dans laquelle j’en avais enfermé une autre pour mon camarade de prison : mais je ne lui laissai pas sa-voir que c’était mon mari, et je le lui cachai jusqu’à la fin. Dans ma lettre à ma gouvernante je lui disais l’endroit où était le navire et la pressais de m’envoyer les effets qu’elle m’avait préparés pour le voyage.
Quand je remis ma lettre au bosseman, je lui donnai en même temps un shilling et je lui dis que ce serait pour payer le commissionnaire que je le suppliais de charger de la lettre sitôt qu’il viendrait à terre, afin que, si possible, j’eusse une réponse rapportée de la même main, et que j’apprisse ce que devenaient mes effets.
— Car, monsieur, dis-je, si le navire part avant que je les aie reçus, je suis perdue.
Je pris garde, en lui donnant le shilling, de lui faire voir que j’en étais mieux fournie que les prisonniers ordinaires ; que j’avais une bourse, où il ne manquait pas d’argent ; et je
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trouvai que cette vue seule m’attira un traitement très diffé-rent de celui que j’eusse autrement subi ; car bien qu’il fût civil vraiment, auparavant, c’était par une sorte de compas-sion naturelle qu’il ressentait pour une femme dans la dé-tresse ; tandis qu’il le fut plus qu’à l’ordinaire après, et me fit mieux traiter dans le navire, dis-je, qu’autrement je ne l’eusse été ; ainsi qu’il paraîtra en lieu et place.
Il remit fort honnêtement ma lettre dans les propres mains de ma gouvernante et me rapporta sa réponse. Et quand il me la donna il me rendit le shilling :
— Tenez, dit-il, voilà votre shilling que je vous rends, car j’ai remis la lettre moi-même.
Je ne sus que dire ; j’étais toute surprise ; mais après une pause je répondis :
— Monsieur, vous êtes trop bon ; ce n’eût été que justice que vous vous fussiez alors payé du message.
— Non, non, dit-il, je ne suis que trop payé. Qui est cette dame ? Est-ce votre sœur ?
— Non, monsieur, dis-je ; ce n’est point ma parente ; mais c’est une très chère amie, et la seule amie que j’aie au monde.
— Eh bien ! dit-il, il y a peu d’amies semblables. Figurez-vous qu’elle pleure comme une enfant.
— Ah ! oui, fis-je encore : je crois bien qu’elle donnerait cent livres pour me délivrer de cette affreuse condition.
— Vraiment oui ! dit-il, – mais je pense que pour la moi-tié je pourrais bien vous mettre en mesure de vous délivrer.
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Mais il dit ces paroles si bas que personne ne put l’entendre.
— Hélas, monsieur, fis-je, mais alors ce serait une déli-vrance telle que si j’étais reprise, il m’en coûterait la vie.
— Oui bien, dit-il, une fois hors du navire, il faudrait prendre bonne garde, à l’avenir : je n’y puis rien dire.
Et nous ne tînmes pas plus de discours pour l’instant.
Cependant ma gouvernante, fidèle jusqu’au dernier mo-ment, fit passer ma lettre dans la prison à mon mari, et se chargea de la réponse ; et le lendemain elle arriva elle-même, m’apportant d’abord un hamac, comme on dit, avec la four-niture ordinaire ; elle m’apporta aussi un coffre de mer, c’est à savoir un de ces coffres qu’on fabrique pour les marins, avec toutes les commodités qui y sont contenues, et plein de presque tout ce dont je pouvais avoir besoin ; et dans un des coins du coffre, où il y avait un tiroir secret, était ma banque – c’est-à-dire qu’elle y avait serré autant d’argent que j’avais résolu d’emporter avec moi ; car j’avais ordonné qu’on con-servât une partie de mon fonds, afin qu’elle pût m’envoyer ensuite tels effets dont j’aurais besoin quand je viendrais à m’établir : car l’argent dans cette contrée ne sert pas à grand’chose, où on achète tout pour du tabac ; à plus forte raison est-ce grand dommage d’en emporter d’ici.
Mais mon cas était particulier ; il n’était point bon pour moi de partir sans effets ni argent ; et d’autre part pour une pauvre déportée qui allait être vendue sitôt qu’elle arriverait à terre, d’emporter une cargaison de marchandises, cela eût attiré l’attention, et les eût peut-être fait saisir ; de sorte que j’emportai ainsi une partie de mon fonds, et que je laissai le reste à ma gouvernante.
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Ma gouvernante m’apporta un grand nombre d’autres ef-fets ; mais il ne convenait pas que je fisse trop la brave du moins avant de savoir l’espèce de capitaine que nous au-rions. Quand elle entra dans le navire, je pensai qu’elle allait mourir vraiment ; son cœur s’enfonça, quand elle me vit, à la pensée de me quitter en cette condition ; et elle pleura d’une manière si intolérable que je fus longtemps avant de pouvoir lui parler.
Je profitai de ce temps pour lire la lettre de mon cama-rade de prison, dont je fus étrangement embarrassée. Il me disait qu’il lui serait impossible de se faire décharger à temps pour partir dans le même vaisseau : et par-dessus tout, il commençait à se demander si on voudrait bien lui permettre de partir dans le vaisseau qu’il lui plairait, bien qu’il consen-tit à être déporté de plein gré, mais qu’on le ferait mettre à bord de tel navire qu’on désignerait, où il serait consigné au capitaine ainsi qu’on fait pour les autres forçats ; tel qu’il commençait à désespérer de me voir avant d’arriver en Vir-ginie, d’où il pensait devenir forcené ; regardant que si, d’autre part, je n’étais point là, au cas où quelque accident de mer ou de mortalité m’enlèverait, il serait la créature la plus désolée du monde.
C’était une chose fort embarrassante, et je ne savais quel parti prendre : je dis à ma gouvernante l’histoire du bosse-man, et elle me poussa fort ardemment à traiter avec lui, mais je n’en avais point d’envie, jusqu’à ce que j’eusse appris si mon mari, ou mon camarade de prison, comme elle l’appelait, aurait la liberté de partir avec moi, ou non. Enfin je fus forcée de lui livrer le secret de toute l’affaire, excepté toutefois de lui dire que c’était mon mari, je lui dis que j’avais convenu fermement avec lui de partir, s’il pouvait
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avoir la liberté de partir dans le même vaisseau, et que je sa-vais qu’il avait de l’argent.
Puis je lui dis ce que je me proposais de faire quand nous arriverions là-bas, comment nous pourrions planter, nous établir, devenir riches, en somme, sans plus d’aventures ; et, comme un grand secret, je lui dis que nous devions nous marier sitôt qu’il viendrait à bord.
Elle ne tarda pas à acquiescer joyeusement à mon dé-part, quand elle apprit tout cela, et à partir de ce moment elle fit son affaire de voir à ce qu’il fût délivré à temps de manière à embarquer dans le même vaisseau que moi, ce qui put se faire enfin, bien qu’avec une grande difficulté, et non sans qu’il passât toutes les formalités d’un forçat déporté, ce qu’il n’était pas en réalité, puisqu’il n’avait point été jugé, et qui fut une grande mortification pour lui.
Comme notre sort était maintenant déterminé et que nous étions tous deux embarqués à réelle destination de la Virginie, dans la méprisable qualité de forçats transportés destinés à être vendus comme esclaves, moi pour cinq ans, et lui tenu sous engagement et caution de ne plus jamais re-venir en Angleterre tant qu’il vivrait, il était fort triste et dé-primé ; la mortification d’être ramené à bord ainsi qu’il l’avait été comme un prisonnier le piquait infiniment, puisqu’on lui avait dit en premier lieu qu’il serait déporté de façon qu’il parût gentilhomme en liberté : il est vrai qu’on n’avait point donné ordre de le vendre lorsqu’il arriverait là-bas, ainsi qu’on l’avait fait pour nous, et pour cette raison il fut obligé de payer son passage au capitaine, à quoi nous n’étions point tenus : pour le reste, il était autant hors d’état qu’un enfant de faire quoi que ce fût sinon par instructions.
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Cependant je demeurai dans une condition incertaine trois grandes semaines, ne sachant si j’aurais mon mari avec moi ou non, et en conséquence n’étant point résolue sur la manière dont je devais recevoir la proposition de l’honnête bosseman, ce qui en vérité lui parut assez étrange.
Au bout de ce temps, voici mon mari venir à bord ; il avait le visage colère et morne ; son grand cœur était gonflé de rage et de dédain, qu’il fût traîné par trois gardiens de Newgate et jeté à bord comme un forçat, quand il n’avait pas tant qu’été amené en jugement. Il en fit faire de grandes plaintes par ses amis, car il semble qu’il eût quelque intérêt, mais ils rencontrèrent quelque obstacle dans leurs efforts, il leur fut répondu qu’on lui avait témoigné assez de faveur et qu’on avait reçu de tels rapports sur lui depuis qu’on lui avait accordé sa déportation, qu’il devait se juger fort bien traité de ce qu’on ne reprît pas les poursuites. Cette réponse le calma, car il savait trop bien ce qui aurait pu advenir et ce qu’il avait lieu d’attendre, et à cette heure il voyait la bonté de l’avis auquel il avait cédé d’accepter l’offre de la déporta-tion, et après que son irritation contre ces limiers d’enfer, comme il les appelait, fut un peu passée, il prit l’air rasséré-né, commença d’être joyeux, et comme je lui disais combien j’étais heureuse de l’avoir tiré une fois encore de leurs mains, il me prit dans ses bras et reconnut avec une grande ten-dresse que je lui avais donné le meilleur conseil qui fût pos-sible.
— Ma chérie, dit-il, tu m’as sauvé la vie deux fois : elle t’appartient désormais et je suivrai toujours tes conseils.
Notre premier soin fut de comparer nos fonds ; il eut beaucoup d’honnêteté et me dit que son fonds avait été as-sez fourni quand il était entré en prison, mais que de vivre là
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comme il l’avait fait, en façon de gentilhomme, et, ce qui était bien plus, d’avoir fait des amis, et d’avoir soutenu son procès, lui avait coûté beaucoup d’argent, et en un mot il ne lui restait en tout que 108 £ qu’il avait sur lui en or.
Je lui rendis aussi fidèlement compte de mon fonds c’est-à-dire de ce que j’avais emporté avec moi, car j’étais résolue, quoi qu’il pût advenir, à garder ce que j’avais laissé en réserve : au cas où je mourrais, ce que j’avais serait suffi-sant pour lui et ce que j’avais laissé aux mains de ma gou-vernante lui appartiendrait à elle, chose qu’elle avait bien méritée par ses services.
Le fonds que j’avais sur moi était de 246 £ et quelques shillings, de sorte que nous avions entre nous 354 £, mais jamais fortune plus mal acquise n’avait été réunie pour commencer la vie.
Notre plus grande infortune était que ce fonds en argent ne représentait aucun profit à l’emporter aux plantations ; je crois que le sien était réellement tout ce qui lui restait au monde, comme il me l’avait dit ; mais moi qui avais entre 700 et 800 £ en banque quand ce désastre me frappa et qui avais une des amies les plus fidèles au monde pour s’en oc-cuper, regardant que c’était une femme qui n’avait point de principes, j’avais encore 300 £ que je lui avais laissées entre les mains et mises en réserve ainsi que j’ai dit ; d’ailleurs, j’avais emporté plusieurs choses de grande valeur, en parti-culier deux montres d’or, quelques petites pièces de vaisselle plate et plusieurs bagues : le tout volé. Avec cette fortune et dans la soixante et unième année de mon âge je me lançai dans un nouveau monde, comme je puis dire, dans la condi-tion d’une pauvre déportée qu’on avait envoyée au delà des mers pour lui faire grâce de la potence ; mes habits étaient
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pauvres et médiocres, mais point déguenillés ni sales, et per-sonne ne savait, dans tout le vaisseau, que j’eusse rien de va-leur sur moi.
Cependant comme j’avais une grande quantité de très bons habits et du linge en abondance que j’avais fait embal-ler dans deux grandes caisses, je les fis embarquer à bord, non comme mes bagages, mais les ayant fait consigner à mon vrai nom en Virginie ; et j’avais dans ma poche les bil-lets déchargement, et dans ces caisses étaient mon argente-rie et mes montres et tout ce qui avait de la valeur, excepté mon argent, que je conservais à part dans un tiroir secret de mon coffre et qu’on ne pouvait découvrir ou bien ouvrir, si on le découvrait, sans mettre le coffre en pièces.
Le vaisseau commença maintenant de se remplir : plu-sieurs passagers vinrent à bord qui n’avaient point été em-barqués à compte criminel, et on leur désigna de quoi s’accommoder dans la grande cabine et autres parties du vaisseau, tandis que nous, forçats, on nous fourra en bas je ne sais où. Mais quand mon mari vint à bord, je parlai au bosseman qui m’avait de si bonne heure donné des marques d’amitié ; je lui dis qu’il m’avait aidé en bien des choses et que je ne lui avais fait aucun retour qui convînt et là-dessus je lui mis une guinée dans la main ; je lui dis que mon mari était maintenant venu à bord et que, bien que nous fussions dans notre infortune présente, cependant nous avions été des personnes d’un autre caractère que la bande misérable avec laquelle nous étions venus, et que nous désirions savoir si on ne pourrait obtenir du capitaine de nous admettre à quelque commodité dans le vaisseau, chose pour laquelle nous lui ferions la satisfaction qu’il lui plairait et que nous le payerions de sa peine pour nous avoir procuré cette faveur.
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Il prit la guinée, ainsi que je pus voir, avec grande satisfac-tion, et m’assura de son assistance.
Puis il nous dit qu’il ne faisait point doute que le capi-taine, qui était un des hommes de la meilleure humeur qui fût au monde, ne consentirait volontiers à nous donner les aises que nous pourrions désirer, et pour nous rassurer là-dessus, il me dit qu’à la prochaine marée il irait le trouver à seule fin de lui en parler. Le lendemain matin, m’étant trou-vée dormir plus longtemps que d’ordinaire, quand je me le-vai et que je montai sur le tillac, je vis le bosseman, parmi les hommes, à ses affaires ordinaires ; je fus un peu mélanco-lique de le voir là, et allant pour lui parler, il me vit et vint à moi, et, sans lui donner le temps de me parler d’abord, je lui dis en souriant :
— Je pense, monsieur, que vous nous ayez oubliés, car je vois que vous avez bien des affaires.
Il me répondit aussitôt :
— Venez avec moi, vous allez voir.
Et il m’emmena dans la grande cabine où je trouvai assis un homme de bonne apparence qui écrivait et qui avait beaucoup de papiers devant lui.
— Voici, dit le bosseman à celui qui écrivait, la dame dont vous a parlé le capitaine.
Et, se tournant vers moi, il ajouta :
— J’ai été si loin d’oublier votre affaire, que je suis allé à la maison du capitaine et que je lui ai représenté fidèlement votre désir d’être fournie de commodités pour vous-même, et votre mari, et le capitaine a envoyé monsieur, qui est maître du vaisseau, à dessein de tout vous montrer et de
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vous donner toutes les aises que vous désirez et m’a prié de vous assurer que vous ne seriez pas traités ainsi que vous l’attendez, mais avec le même respect que les autres passa-gers.
Là-dessus le maître me parla, et ne me donnant point le temps de remercier le bosseman de sa bonté, confirma ce qu’il m’avait dit, et ajouta que c’était la joie du capitaine de se montrer tendre et charitable surtout à ceux qui se trou-vaient dans quelque infortune, et là-dessus il me montra plu-sieurs cabines ménagées les unes dans la grande cabine, les autres séparées par des cloisons de l’habitacle du timonier, mais s’ouvrant dans la grande cabine, à dessein pour les pas-sagers, et me donna liberté de choisir celle que je voudrais. Je pris une de ces dernières où il y avait d’excellentes com-modités pour placer notre coffre et nos caisses et une table pour manger.
Puis le maître me dit que le bosseman avait donné un rapport si excellent sur moi et mon mari qu’il avait ordre de nous dire que nous pourrions manger avec lui s’il nous plai-sait pendant tout le voyage, aux conditions ordinaires qu’on fait aux passagers, que nous pourrions faire venir des provi-sions fraîches si nous voulions, ou que, sinon, nous vivrions sur la provision ordinaire et que nous partagerions avec lui. Ce fut là une nouvelle bien revivifiante pour moi après tant de dures épreuves et d’afflictions ; je le remerciai et lui dis que le capitaine nous ferait les conditions qu’il voudrait et lui demandai l’autorisation d’aller prévenir mon mari qui ne se trouvait pas fort bien et n’était point encore sorti de sa ca-bine. Je m’y rendis en effet, et mon mari dont les esprits étaient encore si affaissés sous l’infamie, ainsi qu’il disait, qu’on lui faisait subir, que je le reconnaissais à peine, fut tel-lement ranimé par le récit que je lui fis de l’accueil que nous
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trouverions sur le vaisseau, que ce fut tout un autre homme et qu’une nouvelle vigueur et un nouveau courage parurent sur son visage même : tant il est vrai que les plus grands es-prits quand ils sont renversés par leurs afflictions sont sujets aux plus grandes dépressions.
Après quelque pause pour se remettre, mon mari monta avec moi, remercia le maître de la bonté qu’il nous témoi-gnait et le pria d’offrir l’expression de sa reconnaissance au capitaine, lui proposant de payer d’avance le prix qu’il nous demanderait pour notre passage et pour les commodités qu’il nous donnait. Le maître lui dit que le capitaine viendrait à bord l’après-midi et qu’il pourrait s’arranger avec lui. En ef-fet, l’après-midi le capitaine arriva, et nous trouvâmes que c’était bien l’homme obligeant que nous avait représenté le bosseman et il fut si charmé de la conversation de mon mari qu’en somme il ne voulut point nous laisser garder la cabine que nous avions choisie, mais nous en donna une qui, ainsi que je l’ai dit avant, ouvrait dans la grande cabine, et ses conditions ne furent point exorbitantes : ce n’était point un homme avide de faire de nous sa proie, mais pour quinze guinées nous eûmes tout, notre passage et nos provisions, repas à table du capitaine et fort bravement entretenus.
Pendant tout ce temps, je ne m’étais fournie de rien de ce qui nous était nécessaire quand nous arriverions là-bas et que nous commencerions à nous appeler planteurs, et j’étais loin d’être ignorante de ce qu’il fallait à telle occasion, en particulier toutes sortes d’outils pour l’ouvrage des planta-tions et pour construire et toutes sortes de meubles qui, si on les achète dans le pays, doivent nécessairement coûter le double.
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Je parlai à ce sujet avec ma gouvernante, et elle alla trouver le capitaine, à qui elle dit qu’elle espérait qu’on pour-rait trouver moyen d’obtenir la liberté de ses deux malheu-reux cousins, comme elle nous appelait, quand nous serions arrivés par delà la mer ; puis s’enquit de lui quelles choses il était nécessaire d’emporter avec nous, et lui, en homme d’expérience, lui répondit :
— Madame, il faut d’abord que vos cousins se procurent une personne pour les acheter comme esclaves suivant les conditions de leur déportation, et puis, au nom de cette per-sonne, ils pourront s’occuper de ce qu’il leur plaira, soit acheter des plantations déjà exploitées, soit acheter des terres en friche au gouvernement.
Elle lui demanda alors s’il ne serait pas nécessaire de nous fournir d’outils et de matériaux pour établir notre plan-tation, et il répondit que oui, certes ; puis, elle lui demanda son assistance en cela et lui dit qu’elle nous fournirait de tout ce qu’il nous faudrait, quoi qu’il lui en coûtât ; sur quoi il lui donna une liste des choses nécessaires à un planteur, qui, d’après son compte, montait à 80 ou 100 £. Et, en somme, elle s’y prit aussi adroitement pour les acheter que si elle eût été un vieux marchand de Virginie, sinon que sur mon indi-cation elle acheta plus du double de tout ce dont il lui avait donné la liste.
Elle embarqua toutes ces choses à son nom, prit les bil-lets de chargement et endossa ces billets au nom de mon mari, assurant ensuite la cargaison à son propre nom, si bien que nous étions parés pour tous les événements et pour tous les désastres.
J’aurais dû vous dire que mon mari lui donna tout son fonds de 108 £ qu’il portait sur lui, ainsi que j’ai dit, en mon-
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naie d’or, pour le dépenser à cet effet, et je lui donnai une bonne somme en outre, si bien que je n’entamai pas la somme que je lui avais laissée entre les mains, en fin de quoi nous eûmes près de 200 £ en argent, ce qui était plus que suffisant à notre dessein.
En cette condition, fort joyeux de toutes ces commodi-tés, nous fîmes voile de Bugby’s note à Gravesend, où le vaisseau resta environ dix jours de plus et où le capitaine vint à bord pour de bon. Ici le capitaine nous montra une ci-vilité qu’en vérité nous n’avions point de raison d’attendre, c’est à savoir qu’il nous permit d’aller à terre pour nous ra-fraîchir, après que nous lui eûmes donné nos paroles que nous ne nous enfuirions pas et que nous reviendrions paisi-blement à bord. En vérité le capitaine avait assez d’assurances sur nos résolutions de partir, puisque, ayant fait de telles provisions pour nous établir là-bas, il ne semblait point probable que nous eussions choisi de demeurer ici au péril de la vie : car ce n’aurait pas été moins. En somme, nous allâmes tous à terre avec le capitaine et soupâmes en-semble à Gravesend où nous fûmes fort joyeux, passâmes la nuit, couchâmes dans la maison où nous avions soupé et re-vînmes tous très honnêtement à bord avec lui le matin. Là, nous achetâmes dix douzaines de bouteilles de bonne bière, du vin, des poulets, et telles choses que nous pensions qui seraient agréables à bord.