Moll Flanders
Moll Flanders
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 13 parties.
Pendant ce temps, ma mère prenait plaisir à me raconter souvent de vieilles histoires sur ses anciennes aventures, qui toutefois ne me charmaient nullement ; car ainsi, bien qu’elle ne me le dit pas en termes clairs, pourtant je pus com-prendre, en rapprochant ses paroles de ce que j’avais appris par ceux qui m’avaient d’abord recueillie, que dans les jours de sa jeunesse elle avait été prostituée et voleuse ; mais je crois, en vérité, qu’elle était arrivée à se repentir sincèrement de ces deux crimes, et qu’elle était alors une femme bien pieuse, sobre, et de bonne religion.
Eh bien, je laisse sa vie pour ce qu’elle avait pu être ; mais il est certain que la mienne m’était fort incommode ; car je ne vivais, comme je l’ai dit, que dans la pire sorte de prostitution ; et ainsi que je ne pouvais en espérer rien de bon, ainsi en réalité l’issue n’en fut pas bonne et toute mon apparente prospérité s’usa et se termina dans la misère et la destruction.
Il se passa quelque temps, à la vérité, avant que les choses en vinssent là ; car toutes nos affaires ensuite tournè-rent à mal, et, ce qu’il y eut de pire, mon mari s’altéra étran-
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gement, devint capricieux, jaloux et déplaisant, et j’étais au-tant impatiente de supporter sa conduite qu’elle était dérai-sonnable et injuste. Les choses allèrent si loin et nous en vînmes enfin à être en si mauvais termes l’un avec l’autre que je réclamai l’exécution d’une promesse qu’il m’avait faite volontairement quand j’avais consenti à quitter avec lui l’Angleterre ; c’était que si je ne me plaisais pas à vivre là-bas, je retournerais en Angleterre au moment qu’il me con-viendrait, lui ayant donné avis un an à l’avance pour régler ses affaires.
Je dis que je réclamais de lui l’exécution de cette pro-messe, et je dois avouer que je ne le fis pas dans les termes les plus obligeants qui se pussent imaginer ; mais je lui dé-clarai qu’il me traitait fort mal, que j’étais loin de mes amis, sans moyen de me faire rendre justice, et qu’il était jaloux sans cause, ma conduite ayant été exempte de blâme sans qu’il pût y trouver prétexte, et que notre départ pour l’Angleterre lui en ôterait toute occasion.
J’y insistai si absolument qu’il ne put éviter d’en venir au point ou de me tenir sa parole ou d’y manquer ; et cela malgré qu’il usa de toute la subtilité dont il fut maître, et em-ploya sa mère et d’autres agents pour prévaloir sur moi et me faire changer mes résolutions ; mais en vérité le fond de la chose gisait dans mon cœur, et c’est ce qui rendait toutes ses tentatives vaines, car mon cœur lui était aliéné. J’étais dégoûtée à la pensée d’entrer dans le même lit que lui et j’employais mille prétextes d’indisposition et d’humeur pour l’empêcher de me toucher, ne craignant rien tant que d’être encore grosse ce qui sûrement eût empêché ou au moins re-tardé mon passage en Angleterre.
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Cependant je le fis enfin sortir d’humeur au point qu’il prit une résolution rapide et fatale ; qu’en somme je ne parti-rais point pour l’Angleterre ; que, bien qu’il me l’eût promis, pourtant ce serait une chose déraisonnable, ruineuse à ses affaires, qui mettrait sa famille en un extrême désordre et se-rait tout près de le perdre entièrement ; qu’ainsi je ne devais point la lui demander, et que pas une femme au monde qui estimerait le bonheur de sa famille et de son mari n’y vou-drait insister.
Ceci me fit plonger de nouveau ; car lorsque je considé-rais la situation avec calme et que je prenais mon mari pour ce qu’il était réellement, un homme diligent, prudent au fond, et qu’il ne savait rien de l’horrible condition où il était, je ne pouvais que m’avouer que ma proposition était très dé-raisonnable et qu’aucune femme ayant à cœur le bien de sa famille n’eût pu désirer.
Mais mon déplaisir était d’autre nature ; je ne le consi-dérais plus comme un mari, mais comme un proche parent, le fils de ma propre mère, et je résolus de façon ou d’autre de me dégager de lui, mais par quelle manière, je ne le savais point.
Il a été dit par des gens malintentionnés de notre sexe que si nous sommes entêtées à un parti, il est impossible de nous détourner de nos résolutions ; et en somme je ne ces-sais de méditer aux moyens de rendre mon départ possible, et j’en vins là avec mon mari, que je lui proposai de partir sans lui. Ceci le provoqua au dernier degré, et il me traita pas seulement de femme cruelle, mais de mère dénaturée, et me demanda comment je pouvais entretenir sans horreur la pen-sée de laisser mes deux enfants sans mère (car il y en avait un de mort) et de ne plus jamais les revoir. Il est vrai que si
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tout eût été bien, je ne l’eusse point fait, mais maintenant mon désir réel était de ne jamais plus les revoir, ni lui ; et quant à l’accusation où il me reprochait d’être dénaturée, je pouvais facilement y répondre moi-même, qui savais que toute cette liaison était dénaturée à un point extrême.
Toutefois, il n’y eut point de moyen d’amener mon mari au consentement ; il ne voulait pas partir avec moi, ni me laisser partir sans lui, et il était hors de mon pouvoir de bou-ger sans son autorisation, comme le sait fort bien quiconque connaît la constitution de cette contrée.
Nous eûmes beaucoup de querelles de famille là-dessus, et elles montèrent à une dangereuse hauteur ; car de même que j’étais devenue tout à fait étrangère à lui en affection, ainsi ne prenais-je point garde à mes paroles, mais parfois lui tenais un langage provocant ; en somme, je luttais de toutes mes forces pour l’amener à se séparer de moi, ce qui était par-dessus tout ce que je désirais le plus.
Il prit ma conduite fort mal, et en vérité bien pouvait-il le faire, car enfin je refusai de coucher avec lui, et creusant la brèche, en toutes occasions, à l’extrémité, il me dit un jour qu’il pensait que je fusse folle, et que si je ne changeais point mes façons, il me mettrait en traitement, c’est-à-dire dans une maison de fous. Je lui dis qu’il trouverait que j’étais as-sez loin d’être folle, et qu’il n’était point en son pouvoir, ni d’aucun autre scélérat, de m’assassiner ; je confesse qu’en même temps j’avais le cœur serré à la pensée qu’il avait de me mettre dans une maison de fous, ce qui aurait détruit toute possibilité de faire paraître la vérité ; car alors per-sonne n’eût plus ajouté foi à une seule de mes paroles.
Ceci m’amena donc à une résolution, quoi qu’il pût ad-venir, d’exposer entièrement mon cas ; mais de quelle façon
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m’y prendre, et à qui, était une difficulté inextricable ; lors-que survint une autre querelle avec mon mari, qui s’éleva à une extrémité telle que je fus poussée presque à tout lui dire en face ; mais bien qu’en réservant assez pour ne pas en ve-nir aux détails, j’en dis suffisamment pour le jeter dans une extraordinaire confusion, et enfin j’éclatai et je dis toute l’histoire.
Il commença par une expostulation calme sur l’entêtement que je mettais à vouloir partir pour l’Angleterre. Je défendis ma résolution et une parole dure en amenant une autre, comme il arrive d’ordinaire dans toute querelle de fa-mille, il me dit que je ne le traitais pas comme s’il fut mon mari et que je ne parlais pas de mes enfants comme si je fusse une mère ; qu’en somme je ne méritais pas d’être trai-tée en femme ; qu’il avait employé avec moi tous les moyens les plus doux ; qu’il m’avait opposé toute la tendresse et le calme dignes d’un mari ou d’un chrétien, et que je lui en avais fait un si vil retour, que je le traitais plutôt en chien qu’en homme, plutôt comme l’étranger le plus méprisable que comme un mari ; qu’il avait une extrême aversion à user avec moi de violence, mais qu’en somme il en voyait au-jourd’hui la nécessité et que dans l’avenir il serait forcé de prendre telles mesures qui me réduiraient à mon devoir.
Mon sang était maintenant enflammé à l’extrême, et rien ne pouvait paraître plus irrité ! Je lui dis que pour ses moyens, doux ou violents, je les méprisais également ; que pour mon passage en Angleterre, j’y étais résolue, advint ce que pourrait ; que pour ce qui était de ne le point traiter en mari ni d’agir en mère de mes enfants, il y avait peut-être là-dedans plus qu’il n’en pouvait encore comprendre, mais que je jugeais à propos de lui dire ceci seulement : que ni lui n’était mon mari devant la loi, ni eux mes enfants devant la
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loi, et que j’avais bonne raison de ne point m’inquiéter d’eux plus que je ne le faisais.
J’avoue que je fus émue de pitié pour lui sur mes pa-roles, car il changea de couleur, pâle comme un mort, muet comme un frappé par la foudre, et une ou deux fois je crus qu’il allait pâmer ; en somme il fut pris d’un transport assez semblable à une apoplexie ; il tremblait ; une sueur ou rosée découlait de son visage, et cependant il était froid comme la glèbe ; si bien que je fus obligée de courir chercher de quoi le ranimer ; quand il fut revenu à lui, il fut saisi de hauts-le-cœur et se mit à vomir ; et un peu après on le mit au lit, et le lendemain matin il était dans une fièvre violente.
Toutefois, elle se dissipa, et il se remit, mais lentement ; et quand il vint à être un peu mieux, il me dit que je lui avais fait de ma langue une blessure mortelle et qu’il avait seule-ment une chose à me demander avant toute explication. Je l’interrompis et lui dis que j’étais fâchée d’être allée si loin, puisque je voyais le désordre où mes paroles l’avaient jeté, mais que je le suppliais de ne point parler d’explications, car cela ne ferait que tout tourner au pire.
Ceci accrut son impatience qui vraiment l’inquiéta plus qu’on ne saurait supporter ; car, maintenant, il commença de soupçonner qu’il y avait quelque mystère encore enveloppé, mais ne put en approcher, si fort qu’il devinât ; tout ce qui courait dans sa cervelle était que j’avais un autre mari vi-vant, mais je l’assurai qu’il n’y avait nulle parcelle de telle chose en l’affaire ; en vérité, pour mon autre mari, il était ré-ellement mort pour moi et il m’avait dit de le considérer comme tel, de sorte que je n’avais pas la moindre inquiétude sur ce chapitre.
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Mais je trouvai maintenant que la chose était allée trop loin pour la dissimuler plus longtemps, et mon mari lui-même me donna l’occasion de m’alléger du secret bien à ma satisfaction ; il m’avait travaillée trois ou quatre semaines, sans parvenir à rien, pour obtenir seulement que je lui dise si j’avais prononcé ces paroles à seule fin de le mettre en co-lère, ou s’il y avait rien de vrai au fond. Mais je restai in-flexible, et refusai de rien expliquer, à moins que d’abord il consentît à mon départ pour l’Angleterre, ce qu’il ne ferait jamais, dit-il, tant qu’il serait en vie ; d’autre part, je lui dis qu’il était en mon pouvoir de le rendre consentant au mo-ment qu’il me plairait, ou même de faire qu’il me supplierait de partir ; et ceci accrut sa curiosité et le rendit importun au plus haut point.
Enfin il dit toute cette histoire à sa mère, et la mit à l’œuvre sur moi, afin de me tirer la vérité ; en quoi elle em-ploya vraiment toute son adresse la plus fine ; mais je l’arrêtai tout net en lui disant que le mystère de toute l’affaire était en elle-même, que c’était le respect que je lui portais qui m’avait engagée à le dissimuler, et qu’en somme je ne pouvais en dire plus long et que je la suppliais de ne pas in-sister.
Elle fut frappée de stupeur à ces mots, et ne sut que dire ni penser ; puis écartant la supposition, et feignant de la re-garder comme une tactique, elle continua à m’importuner au sujet de son fils, afin de combler, s’il était possible, la brèche qui s’était faite entre nous. Pour cela, lui dis-je, c’était à la vérité un excellent dessein sur sa part, mais il était impos-sible qu’elle pût y réussir ; et que si je lui révélais la vérité de ce qu’elle désirait, elle m’accorderait que c’était impossible, et cesserait de le désirer. Enfin je parus céder à son importu-nité, et lui dis que j’osais lui confier un secret de la plus
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grande importance, et qu’elle verrait bientôt qu’il en était ainsi ; et que je consentirais à le loger dans son cœur, si elle s’engageait solennellement à ne pas le faire connaître à son fils sans mon consentement.
Elle mit longtemps à me promettre cette partie-là, mais plutôt que de ne pas entendre le grand secret, elle jura de s’y accorder, et après beaucoup d’autres préliminaires je com-mençai et lui dis toute l’histoire. D’abord, je lui dis combien elle était étroitement mêlée à la malheureuse rupture qui s’était faite entre son fils et moi, par m’avoir raconté sa propre histoire, et me dit le nom qu’elle portait à Londres ; et que la surprise où elle avait vu que j’étais, m’avait saisie à cette occasion ; puis je lui dis ma propre histoire, et mon nom, et l’assurai, par tels autres signes qu’elle ne pouvait méconnaître, que je n’étais point d’autre, ni plus ni moins, que sa propre enfant, sa fille, née de son corps dans la prison de Newgate ; la même qui l’avait sauvée de la potence parce qu’elle était dans son sein, qu’elle avait laissée en telles et telles mains lorsqu’elle avait été déportée.
Il est impossible d’exprimer l’étonnement où elle fut ; elle ne fut pas encline à croire l’histoire, ou à se souvenir des détails ; car immédiatement elle prévit la confusion qui de-vait s’ensuivre dans toute la famille ; mais tout concordait si exactement avec les histoires qu’elle m’avait dites d’elle-même, et que si elle ne m’avait pas eu dites, elle eût été peut-être bien aise de nier, qu’elle se trouva la bouche fer-mée, et ne put rien faire que me jeter ses bras autour du cou, et m’embrasser, et pleurer très ardemment sur moi, sans dire une seule parole pendant un très long temps ; enfin elle écla-ta :
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— Malheureuse enfant ! dit-elle, quelle misérable chance a pu t’amener jusqu’ici ? et encore dans les bras de mon fils ! Terrible fille, dit-elle, mais nous sommes tous perdus ! ma-riée à ton propre frère ! trois enfants, et deux vivants, tous de la même chair et du même sang ! mon fils et ma fille ayant couché ensemble comme mari et femme ! tout confusion et folie ! misérable famille ! qu’allons-nous devenir ? que faut-il dire ? que faut-il faire ?
Et ainsi elle se lamenta longtemps, et je n’avais point le pouvoir de parler, et si je l’avais eu, je n’aurais su quoi dire, car chaque parole me blessait jusqu’à l’âme. Dans cette sorte de stupeur nous nous séparâmes pour la première fois ; quoique ma mère fût plus surprise que je ne l’étais, parce que la chose était plus nouvelle pour elle que pour moi, toutefois elle promit encore qu’elle n’en dirait rien à son fils jusqu’à ce que nous en eussions causé de nouveau.
Il ne se passa longtemps, comme vous pouvez bien pen-ser, que nous eûmes une seconde conférence sur le même sujet, où, semblant feindre d’oublier son histoire qu’elle m’avait dite, ou supposer que j’avais oublié quelques-uns des détails, elle se prit à les raconter avec des changements et des omissions ; mais je lui rafraîchis la mémoire sur beau-coup de points que je pensais qu’elle avait oubliés, puis j’amenai le reste de l’histoire de façon si opportune qu’il lui fut impossible de s’en dégager, et alors elle retomba dans ses rapsodies et ses exclamations sur la dureté de ses malheurs. Quand tout cela fut un peu dissipé, nous entrâmes en débat serré sur ce qu’il convenait de faire d’abord avant de rien ex-pliquer à mon mari. Mais à quel propos pouvaient être toutes nos consultations ? Aucune de nous ne pouvait voir d’issue à notre anxiété ou comment il pouvait être sage de lui dévoiler une pareille tragédie ; il était impossible de juger ou de devi-
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ner l’humeur dont il recevrait le secret, ni les mesures qu’il prendrait ; et s’il venait à avoir assez peu le gouvernement de soi-même pour le rendre public, il était facile de prévoir que ce serait la ruine de la famille entière ; et si enfin il sai-sissait l’avantage que la loi lui donnerait, il me répudierait peut-être avec dédain, et me laisserait à lui faire procès pour la pauvre dot que je lui avais apportée, et peut-être la dépen-ser en frais de justice pour être mendiante en fin de compte ; et ainsi le verrais-je peut-être au bout de peu de mois dans les bras d’une autre femme, tandis que je serais moi-même la plus malheureuse créature du monde. Ma mère était aussi sensible à tout ceci que moi ; et en somme nous ne savions que faire. Après, quelque temps nous en vînmes à de plus sobres résolutions, mais ce fut alors aussi avec ce malheur que l’opinion de ma mère et la mienne différaient entière-ment l’une de l’autre, étant contradictoires ; car l’opinion de ma mère était que je devais enterrer l’affaire profondément, et continuer à vivre avec lui comme mon mari, jusqu’à ce que quelque autre événement rendit la découverte plus ai-sée ; et que cependant elle s’efforcerait de nous réconcilier et de restaurer notre confort mutuel et la paix du foyer ; et ainsi que toute l’affaire demeurât un secret aussi impénétrable que la mort. – Car, mon enfant, dit-elle, nous sommes perdues toutes deux s’il vient au jour.
Pour m’encourager à ceci, elle promit de rendre ma con-dition aisée et de me laisser à sa mort tout ce qu’elle pour-rait, en part réservée et séparée de mon mari ; de sorte que si la chose venait à être connue plus tard, je serais en mesure de me tenir sur mes pieds, et de me faire rendre justice par lui.
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Cette proposition ne s’accordait point avec mon juge-ment, quoiqu’elle fût belle et tendre de la part de ma mère ; mais mes idées couraient sur une tout autre route.
Quant à garder la chose enserrée dans nos cœurs, et à laisser tout en l’état, je lui dis que c’était impossible ; et je lui demandai comment elle pouvait penser que je pourrais sup-porter l’idée de continuer à vivre avec mon propre frère. En second lieu je lui dis que ce n’était que parce qu’elle était en vie qu’il y avait quelque support à la découverte, et que tant qu’elle me reconnaîtrait pour sa fille, avec raison d’en être persuadée, personne d’autre n’en douterait ; mais que si elle mourait avant la découverte, on me prendrait pour une créa-ture imprudente qui avait forgé ce mensonge afin d’abandonner mon mari, ou on me considérerait comme folle et égarée. Alors je lui dis comment il m’avait menacée déjà de m’enfermer dans une maison de fous, et dans quelle in-quiétude j’avais été là-dessus, et comment c’était la raison qui m’avait poussée à tout lui découvrir.
Et enfin je lui dis qu’après les plus sérieuses réflexions possibles, j’en étais venue à cette résolution que j’espérais qui lui plairait et n’était point extrême, qu’elle usât de son in-fluence pour son fils pour m’obtenir le congé de partir pour l’Angleterre, comme je l’avais demandé, et de me munir d’une suffisante somme d’argent, soit en marchandises que j’emportais, soit en billets de change, tout en lui suggérant qu’il pourrait trouver bon en temps voulu de venir me re-joindre.
Que lorsque je serais partie, elle alors, de sang-froid, lui découvrirait graduellement le cas, suivant qu’elle serait gui-dée par sa discrétion, de façon qu’il ne fût pas surpris à l’excès et ne se répandit pas en passions et en extrava-
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gances ; et qu’elle aurait soin de l’empêcher de prendre de l’aversion pour les enfants ou de les maltraiter, ou de se re-marier, à moins qu’il eût la certitude que je fusse morte.
C’était là mon dessein, et mes raisons étaient bonnes : je lui étais véritablement aliénée par toutes ces choses ; en vé-rité je le haïssais mortellement comme mari, et il était im-possible de m’ôter l’aversion fixe que j’avais conçue ; en même temps cette vie illégale et incestueuse, jointe à l’aversion, me rendait la cohabitation avec lui la chose la plus répugnante au monde ; et je crois vraiment que j’en étais venue au point que j’eusse autant aimé à embrasser un chien, que de le laisser s’approcher de moi ; pour quelle rai-son je ne pouvais souffrir la pensée d’entrer dans les mêmes draps que lui ; je ne puis dire qu’il était bien de ma part d’aller si loin, tandis que je ne me décidais point à lui décou-vrir le secret ; mais je raconte ce qui était, non pas ce qui au-rait dû ou qui n’aurait pas du être.
Dans ces opinions directement opposées ma mère et moi nous continuâmes longtemps, et il fut impossible de ré-concilier nos jugements ; nous eûmes beaucoup de disputes là-dessus, mais aucune de nous ne voulait céder ni ne pou-vait convaincre l’autre.
J’insistais sur mon aversion à vivre en état de mariage avec mon propre frère ; et elle insistait sur ce qu’il était im-possible de l’amener à consentir à mon départ pour l’Angleterre ; et dans cette incertitude nous continuâmes, notre différend ne s’élevant pas jusqu’à la querelle ou rien d’analogue ; mais nous n’étions pas capables de décider ce qu’il fallait faire pour réparer cette terrible brèche.
Enfin je me résolus à un parti désespéré, et je dis à ma mère que ma résolution était, en somme, que je lui dirais
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tout moi-même. Ma mère fut épouvantée à la seule idée de mon dessein : mais je la priai de se rassurer, lui dis que je le ferais peu à peu et doucement, avec tout l’art de la bonne humeur dont j’étais maîtresse, et que je choisirais aussi le moment du mieux que je pourrais, pour prendre mon mari également dans sa bonne humeur ; je lui dis que je ne dou-tais point que si je pouvais avoir assez d’hypocrisie pour feindre plus d’affection pour lui que je n’en avais réellement, je réussirais dans tout mon dessein et que nous nous sépare-rions par consentement et de bon gré car je pouvais l’aimer assez bien comme frère, quoique non pas comme mari.
Et pendant tout ce temps il assiégeait ma mère, afin de découvrir, si possible, ce que signifiait l’affreuse expression dont je m’étais servie, comme il disait, quand je lui avais crié que je n’étais pas sa femme devant la loi, ni mes enfants n’étaient les siens devant la loi. Ma mère lui fit prendre pa-tience, lui dit qu’elle ne pouvait tirer de moi nulle explica-tion, mais qu’elle voyait que j’étais fort troublée par une chose qu’elle espérait bien me faire dire un jour ; et cepen-dant lui recommanda sérieusement de me traiter avec plus de tendresse, et de me regagner par la douceur qu’il avait eue auparavant ; lui dit qu’il m’avait terrifiée et plongée dans l’horreur par ses menaces de m’enfermer dans une maison de fous, et lui conseilla de ne jamais pousser une femme au désespoir, quelque raison qu’il y eût.
Il lui promit d’adoucir sa conduite, et la pria de m’assurer qu’il m’aimait plus que jamais et qu’il n’entretenait point de dessein tel que m’envoyer dans une maison de fous, quoi qu’il pût dire pendant sa colère, et il pria aussi ma mère d’user pour moi des mêmes persuasions afin que nous puis-sions vivre ensemble comme autrefois.
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Je sentis aussitôt les effets de ce traité ; la conduite de mon mari s’altéra sur-le-champ, et ce fut tout un autre homme pour moi ; rien ne saurait être plus tendre et plus obligeant qu’il ne l’était envers moi à toutes occasions ; et je ne pouvais faire moins que d’y donner quelque retour, ce que je faisais du mieux que je pouvais, mais au fort, de façon ma-ladroite, car rien ne m’était plus effrayant que ses caresses, et l’appréhension de devenir de nouveau grosse de lui était près de me jeter dans des accès ; et voilà qui me faisait voir qu’il y avait nécessité absolue de lui révéler le tout sans dé-lai, ce que je fis toutefois avec toute la précaution et la ré-serve qu’on peut s’imaginer.
Il avait continué dans son changement de conduite à mon égard depuis près d’un mois, et nous commencions à vivre d’un nouveau genre de vie l’un avec l’autre, et si j’avais pu me satisfaire de cette position, je crois qu’elle aurait pu durer tant que nous eussions vécu ensemble. Un soir que nous étions assis et que nous causions tous deux sous une petite tonnelle qui s’ouvrait sous un bosquet à l’entrée du jardin, il se trouva en humeur bien gaie et agréable, et me dit quantité de choses tendres qui se rapportaient au plaisir que lui donnait notre bonne entente, et les désordres de notre rupture de jadis, et quelle satisfaction c’était pour lui que nous eussions lieu d’espérer que jamais plus il ne s’élèverait rien entre nous.
Je tirai un profond soupir, et lui dis qu’il n’y avait femme du monde qui pût être plus charmée que moi de la bonne en-tente que nous avions conservée, ou plus affligée de la voir rompre, mais que j’étais fâchée de lui dire qu’il y avait dans notre cas une circonstance malheureuse qui me tenait de trop près au cœur et que je ne savais comment lui révéler, ce qui rendait mon rôle fort misérable, et m’ôtait toute jouis-
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sance de repos. Il m’importuna de lui dire ce que c’était ; je lui répondis que je ne saurais le faire ; que tant que le secret lui resterait caché, moi seule je serais malheureuse, mais que s’il l’apprenait aussi, nous le deviendrions tous les deux ; et qu’ainsi la chose la plus tendre que je pusse faire était de le tenir dans les ténèbres, et que c’était la seule raison qui me portait à lui tenir secret un mystère dont je pensais que la garde même amènerait tôt ou tard ma destruction.
Il est impossible d’exprimer la surprise que lui donnèrent ces paroles, et la double importunité dont il usa envers moi pour obtenir une révélation ; il m’assura qu’on ne pourrait me dire tendre pour lui, ni même fidèle, si je continuais à garder le secret. Je lui dis que je le pensais aussi bien, et que pourtant je ne pouvais me résoudre. Il revint à ce que j’avais dit autrefois, et me dit qu’il espérait que ce secret n’avait au-cun rapport avec les paroles que m’avait arrachées la colère, et qu’il avait résolu d’oublier tout cela, comme l’effet d’un esprit prompt et excité. Je lui dis que j’eusse bien voulu pou-voir tout oublier moi aussi, mais que cela ne pouvait se faire, et que l’impression était trop profonde.
Il me dit alors qu’il était résolu à ne différer avec moi en rien, et qu’ainsi il ne m’importunerait plus là-dessus, et qu’il était prêt à consentir à tout ce que je dirais ou ferais ; mais qu’il me suppliait seulement de convenir que, quoi que ce pût être, notre tendresse l’un pour l’autre n’en serait plus ja-mais troublée.
C’était la chose la plus désagréable qu’il pût me dire, car vraiment je désirais qu’il continuât à m’importuner afin de m’obliger à avouer ce dont la dissimulation me semblait être la mort ; de sorte que je répondis tout net que je ne pouvais
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dire que je serais heureuse de ne plus être importunée, quoique ne sachant nullement comment céder.
— Mais voyons, mon ami, dis-je, quelles conditions m’accorderez-vous si je vous dévoile cette affaire ?
— Toutes les conditions au monde, dit-il, que vous pour-rez en raison me demander.
— Eh bien, dis-je alors, promettez-moi sous seing que si vous ne trouvez pas que je sois en faute, ou volontairement mêlée aux causes des malheurs, qui vont suivre, vous ne me blâmerez, ni ne me maltraiterez, ni ne me ferez injure, ni ne me rendrez victime d’un événement qui n’est point survenu par ma faute.
— C’est, dit-il, la demande la plus raisonnable qui soit au monde, que de ne point vous blâmer pour ce qui n’est point de votre faute ; donnez-moi une plume et de l’encre, dit-il.
De sorte que je courus lui chercher plume, encre et pa-pier, et il rédigea la condition dans les termes mêmes où je l’avais proposée et la signa de son nom.
— Eh bien, dit-il, et que faut-il encore, ma chérie ?
— Il faut encore, dis-je, que vous ne me blâmiez pas de ne point vous avoir découvert le secret avant que je le con-nusse.
— Très juste encore, dit-il ; de tout mon cœur. Et il écri-vit également cette promesse et la signa.
— Alors, mon ami, dis-je, je n’ai plus qu’une condition à vous imposer, et c’est que, puisque personne n’y est mêlé que vous et moi, vous ne le révélerez à personne au monde, excepté votre mère ; et que dans toutes les mesures que vous
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adopterez après la découverte, puisque j’y suis mêlée comme vous, quoique aussi innocente que vous-même, vous ne vous laisserez point entraîner par la colère, et n’agirez en rien à mon préjudice ou au préjudice de votre mère, sans ma con-naissance et mon consentement.
Ceci le surprit un peu, et il écrivit distinctement les pa-roles, mais les lut et les relut à plusieurs reprises avant de les signer, hésitant parfois dans sa lecture, et répétant les mots : « Au préjudice de ma mère ! à votre préjudice ! Quelle peut être cette mystérieuse chose ? »Pourtant enfin il signa.
— Maintenant, dis-je, mon ami, je ne vous demanderai plus rien sous votre seing, mais comme vous allez ouïr la plus inattendue et surprenante aventure qui soit jamais sur-venue peut-être à famille au monde, je vous supplie de me promettre que vous l’entendrez avec calme, et avec la pré-sence d’esprit qui convient à un homme de sens.
— Je ferai de mon mieux, dit-il, à condition que vous ne me tiendrez plus longtemps en suspens, car vous me terrifiez avec tous ces préliminaires.
— Eh bien, alors, dis-je, voici : De même que je vous ai dit autrefois dans l’emportement que je n’étais pas votre femme devant la loi et que nos enfants n’étaient pas nos en-fants devant la loi, de même il faut que je vous fasse savoir maintenant, en toute tranquillité et tendresse, mais avec as-sez d’affliction, que je suis votre propre sœur et vous mon propre frère, et que nous sommes tous deux les enfants de notre mère aujourd’hui vivante, qui est dans la maison, et qui est convaincue de la vérité de ce que je dis en une manière qui ne peut être niée ni contredite.
Je le vis devenir pâle, et ses yeux hagards, et je dis :
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— Souvenez-vous maintenant de votre promesse, et conservez votre présence d’esprit : qui aurait pu en dire plus long pour vous préparer que je n’ai fait ?
Cependant j’appelai un serviteur, et lui fis donner un pe-tit verre de rhum (qui est le cordial ordinaire de la contrée), car il perdait connaissance.
Quand il fut un peu remis, je lui dis :
— Cette histoire, comme vous pouvez bien penser, de-mande une longue explication ; ayez donc de la patience et composez votre esprit pour l’entendre jusqu’au bout et je la ferai aussi brève que possible.
Et là-dessus je lui dis ce que je croyais nécessaire au fait même, et, en particulier, comment ma mère était venue à me le découvrir.
— Et maintenant, mon ami, dis-je, vous voyez la raison de mes capitulations et que je n’ai pas été la cause de ce malheur et que je ne pouvais l’être, et que je ne pouvais rien en savoir avant maintenant.
— J’en suis pleinement assuré, dit-il, mais c’est une hor-rible surprise pour moi ; toutefois, je sais un remède qui ré-parera tout, un remède qui mettra fin à toutes vos difficultés, sans que vous partiez pour l’Angleterre.
— Ce serait étrange, dis-je, comme tout le reste.
— Non, non, ce sera aisé ; il n’y a d’autre personne qui gêne en tout ceci que moi-même.
Il avait l’air d’être agité par quelque désordre en pro-nonçant ces paroles ; mais je n’en appréhendai rien à cet ins-tant, croyant, comme on dit d’ordinaire, que ceux qui font de
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telles choses n’en parlent jamais, ou que ceux qui en parlent ne les font point.
Mais la douleur n’était pas venue en lui à son extrémité, et j’observai qu’il devenait pensif et mélancolique et, en un mot, il me sembla que sa tête se troublait un peu. Je m’efforçais de le rappeler à ses esprits par ma conversation en lui exposant une sorte de dessein pour notre conduite, et parfois il se trouvait bien, et me répondait avec assez de cou-rage ; mais le malheur pesait trop lourdement sur ses pen-sées, et il alla jusqu’à attenter par deux fois à sa propre vie ; la seconde, il fut sur le point d’étrangler, et si sa mère n’était pas entrée dans la chambre à l’instant même, il fût mort ; mais avec l’aide d’un serviteur nègre, elle coupa la corde et le rappela à la vie.
Enfin, grâce à une inlassable importunité, mon mari dont la santé paraissait décliner se laissa persuader ; et mon des-tin me poussant, je trouvai la route libre ; et par l’intercession de ma mère, j’obtins une excellente cargaison pour la rapporter en Angleterre.
Quand je me séparai de mon frère (car c’est ainsi que je dois maintenant le nommer), nous convînmes qu’après que je serais arrivée, il feindrait de recevoir la nouvelle que j’étais morte en Angleterre et qu’ainsi il pourrait se remarier quand il voudrait ; il s’engagea à correspondre avec moi comme sa sœur, et promit de m’aider et de me soutenir tant que je vivrais ; et que s’il mourait avant moi, il laisserait as-sez de bien pour m’entretenir sous le nom de sa sœur ; et sous quelques rapports il fut fidèle à sa parole ; mais tout fut si étrangement mené que j’en éprouvai fort sensiblement les déceptions, comme vous saurez bientôt.
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Je partis au mois d’août, après être restée huit ans dans cette contrée ; et maintenant une nouvelle scène de mal-heurs m’attendait ; peu de femmes peut-être ont traversé la pareille.
Nous fîmes assez bon voyage, jusqu’au moment de tou-cher la côte d’Angleterre, ce qui fut au bout de trente et deux jours, que nous fûmes secoués par deux ou trois tempêtes, dont l’une nous chassa sur la côte d’Irlande, où nous relâ-châmes à Kinsale. Là nous restâmes environ treize jours, et, après nous être rafraîchis à terre, nous nous embarquâmes de nouveau, mais trouvâmes de nouveau du fort mauvais temps, où le vaisseau rompit son grand mât, comme ils di-sent ; mais nous entrâmes enfin au port de Milford, en Cor-nouailles où, bien que je fusse très loin de notre port de des-tination, pourtant ayant mis sûrement le pied sur le sol ferme de l’île de Bretagne, je résolus de ne plus m’aventurer sur les eaux qui m’avaient été si terribles ; de sorte qu’emmenant à terre mes hardes et mon argent, avec mes billets de charge-ment et d’autres papiers, je résolus de gagner Londres et de laisser le navire aller trouver son port ; le port auquel il était attaché était Bristol, où vivait le principal correspondant de mon frère.
J’arrivai à Londres au bout d’environ trois semaines, où j’appris, un peu après, que le navire était arrivé à Bristol, mais en même temps j’eus la douleur d’être informée que par la violente tempête qu’il avait supportée, et le bris du grand mât, il avait été fortement avarié, et qu’une grande partie de la cargaison était toute gâtée.
J’avais maintenant une nouvelle scène de vie sur les mains, et qui avait une affreuse apparence ; j’étais partie avec une sorte d’adieu final ; le chargement que j’avais ap-
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porté avec moi était considérable, en vérité, s’il fût arrivé en bon état, et par son aide, j’eusse pu me remarier suffisam-ment bien ; mais, comme il était, j’étais réduite en tout à deux ou trois cents livres, et sans aucun espoir de renfort. J’étais entièrement sans amis, oui, même sans connais-sances ; car je trouvai qu’il était absolument nécessaire de ne pas raviver les connaissances d’autrefois ; et pour ma subtile amie qui m’avait disposée jadis à happer une fortune, elle était morte et son mari aussi.
Le soin de ma cargaison de marchandises m’obligea bientôt après à faire le voyage de Bristol, et pendant que je m’occupais de cette affaire, je me donnai le divertissement d’aller à Bath ; car ainsi que j’étais encore loin d’être vieille, ainsi mon humeur, qui avait toujours été gaie, continuait de l’être à l’extrême ; et moi qui étais, maintenant, en quelque façon, une femme de fortune, quoique je fusse une femme sans fortune, j’espérais voir tomber sur mon chemin une chose ou une autre qui pût améliorer ma condition, ainsi qu’il était arrivé jadis.
Bath est un lieu d’assez de galanterie, coûteux et rempli de pièges ; j’y allais, à la vérité, à seule fin de saisir ce qui s’offrirait, mais je dois me rendre la justice d’affirmer que je n’avais d’autres intentions que d’honnêtes, et que je n’étais point d’abord hantée par les pensées qui me menèrent en-suite sur la route où je souffris de me laisser guider par elles.
Là je restai toute l’arrière-saison, comme on dit là-bas, et j’y nouai de misérables liaisons qui plutôt me poussèrent aux folies où je tombai qu’elles ne me fortifièrent à l’encontre. Je vivais en agrément, recevais de la bonne socié-té, je veux dire une société délicate et joyeuse ; mais je dé-couvris avec découragement que cette façon de vivre me fe-
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rait rapidement sombrer, et que n’ayant point de revenu fixe, en dépensant sur le capital, je ne faisais que m’assurer de saigner à mort et ceci me donna beaucoup de tristes ré-flexions. Toutefois je les secouai, et me flattai encore de l’espoir qu’une chose ou une autre se présenterait à mon avantage.
Mais je n’étais point dans le lieu qu’il fallait ; je n’étais plus à Redriff, où, si je me fusse convenablement établie, quelque honnête capitaine marin ou autre eût pu me sollici-ter d’honorable mariage ; mais j’étais à Bath, où les hommes trouvent une maîtresse parfois, mais bien rarement viennent chercher une femme ; et il s’ensuit que toutes les liaisons privées qu’une femme peut y espérer doivent avoir quelque tendance de cette sorte.
J’avais passé suffisamment bien le début de la saison car bien que j’eusse noué liaison avec un gentilhomme qui venait à Bath pour se divertir, je n’avais point consenti de traité pernicieux. Mais cette première saison m’amena pourtant à faire la connaissance d’une femme dans la maison de qui je logeais, qui ne tenait point une mauvaise maison, certes, mais qui n’était pas elle-même, remplie des meilleurs prin-cipes. Je m’étais, à toutes occasions, conduite avec tant d’honnêteté, que ma réputation n’avait pas été touchée par la moindre souillure, et tous les hommes avec qui j’avais fré-quenté étaient de si bonne renommée, que je n’avais pas ob-tenu le moindre blâme sur ces liaisons ; aucun d’eux ne sem-blait penser qu’il y eût nul moyen de proposer rien de mal. Toutefois, il y avait, ainsi que je l’ai dit, un seul gentilhomme qui me remarquait sans cesse et se divertissait en ma com-pagnie, comme il l’appelait, laquelle, comme il lui plaisait à dire, lui était fort agréable, mais à ce moment il n’y eut rien de plus.
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Je passai bien des heures mélancoliques à Bath après que toute la société eut quitté la ville, car bien que j’allasse parfois à Bristol pour disposer mes affaires et prendre quelque argent, cependant il me semblait préférable de re-tourner à Bath et d’en faire ma résidence, parce qu’étant en bons termes avec la femme chez qui j’avais logé l’été, je trouvai qu’en hiver je pouvais y vivre à meilleur marché que partout ailleurs. Ici, dis-je, je passai l’hiver aussi tristement que j’avais joyeusement passé l’été ; mais ayant noué une in-timité plus étroite avec la femme dans la maison de qui je lo-geais, je ne pus m’empêcher de lui communiquer quelqu’une des choses qui me pesaient le plus lourdement sur l’esprit, et, en particulier, la pauvreté de ma condition ; je lui dis aus-si que j’avais en Virginie ma mère et mon frère, qui étaient dans une situation aisée, et comme j’avais véritablement écrite ma mère une lettre privée pour lui représenter ma condition et la grande perte que j’avais subie, ainsi ne man-quai-je point de faire savoir à ma nouvelle amie que j’attendais un envoi de fonds, ce qui était véritable ; et comme les navires allaient de Bristol à la rivière de York, en Virginie, et retour, d’ordinaire en moins de temps que ceux qui partaient pour Londres, et que mon frère correspondait principalement avec Bristol, je crus qu’il était bien préférable d’attendre mes envois là où j’étais que d’aller à Londres.
Ma nouvelle amie parut fort sensiblement émue de ma condition, et, en vérité, elle eut la bonté de réduire le prix qu’il me coûtait pour vivre avec elle, jusqu’à être si bas pen-dant l’hiver, que je me persuadai qu’elle ne gagnait rien sur moi ; pour le logement, durant l’hiver, je ne payai rien du tout.
Quand survint la saison du printemps, elle continua de se montrer gracieuse au possible, et je logeai chez elle un
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certain temps, jusqu’à ce que je trouvai nécessaire d’agir dif-féremment ; elle avait quelques personnes de marque qui lo-geaient fréquemment dans sa maison, et en particulier le gentilhomme qui, ainsi que je l’ai dit, avait recherché ma so-ciété l’hiver d’avant ; il revint en compagnie d’un autre gen-tilhomme et de deux domestiques, et logea dans la même maison ; je soupçonnai ma propriétaire de l’avoir invité, en lui faisant savoir que j’habitais toujours avec elle, mais elle le nia.
Ce gentilhomme arriva donc et continua de me remar-quer et de me témoigner une confiance particulière ; c’était un véritable gentilhomme, je dois l’avouer, et sa société m’était aussi agréable que la mienne, je crois, pouvait l’être pour lui ; il ne me fit d’autres professions que d’extraordinaire respect, et il avait une telle opinion de ma vertu, qu’ainsi qu’il le déclarait souvent, il pensait que s’il proposait rien d’autre, je le repousserais avec mépris ; il eut bientôt appris par moi que j’étais veuve, que j’étais arrivée de Virginie à Bristol par les derniers navires, et que j’attendais à Bath la venue de la prochaine flottille de Virgi-nie qui devait m’apporter des biens considérables ; j’appris par lui qu’il avait une femme, mais que la dame avait la tête troublée, et qu’elle avait été placée sous le gouvernement de ses propres parents, à quoi il avait consenti, pour empêcher tout blâme à l’endroit du mauvais ménagement de la cure ; et que, cependant, il était venu à Bath pour se récréer l’esprit dans des circonstances si mélancoliques.
Ma propriétaire qui, de son propre gré, encourageait cette liaison en toutes occasions, me fit de lui un portrait fort avantageux, comme d’un homme d’honneur et de vertu, au-tant que de grande fortune ; et, en vérité, j’avais bonne rai-son de le croire, car bien que nous fussions logés tous deux
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de plain-pied, et qu’il fût souvent entré dans ma chambre, même quand j’étais au lit, ainsi que moi dans la sienne, il ne s’était jamais avancé au delà d’un baiser, ou ne m’avait solli-citée même de chose autre, jusque longtemps après, comme vous l’entendrez.
Je faisais fréquemment à ma propriétaire des remarques sur l’excès de sa modestie, et de son côté elle m’assurait qu’elle n’en était pas surprise, l’ayant aperçu dès l’abord ; toutefois, elle me répétait qu’elle pensait que je devais at-tendre quelques gratifications de lui, en faveur de ma socié-té, car en vérité il semblait qu’il fût toujours à mes trousses. Je lui répondis que je ne lui avais pas donné la moindre oc-casion d’imaginer que j’en eusse besoin ou que je dusse rien accepter de sa part ; mais elle m’assura qu’elle s’en charge-rait, et elle mena l’affaire avec tant de dextérité, que la pre-mière fois que nous fûmes seuls ensemble, après qu’elle lui eut parlé, il se mit à s’enquérir de ma condition, comment je m’étais entretenue depuis mon débarquement, et si je n’avais point besoin d’argent.
Je pris une attitude fort hardie ; je lui dis que, bien que ma cargaison de tabac fût avariée, toutefois elle n’était pas entièrement perdue ; que le marchand auquel j’avais été con-signée m’avait traitée avec tant d’honnêteté, que je n’avais point éprouvé de besoin, et que j’espérais par gouvernement frugal faire durer ce que je possédais jusqu’à recevoir un autre envoi que j’attendais par la prochaine flotte ; que ce-pendant j’avais retranché sur mes dépenses, et qu’au lieu qu’à la saison dernière j’avais entretenu une servante, main-tenant je m’en passais ; et qu’au lieu que j’avais alors une chambre avec une salle à manger au premier étage, je n’avais maintenant qu’une chambre au second, et d’autres choses semblables. « Mais je vis, dis-je, aussi bien satisfaite
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aujourd’hui qu’auparavant ; » ajoutant que sa société m’avait portée à vivre bien plus gaiement que je n’eusse fait autre-ment, de quoi je lui étais fort obligée ; et ainsi, j’écartai toute proposition pour l’instant.
Il ne se passa pas longtemps qu’il m’entreprit de nou-veau, et me dit qu’il trouvait que je répugnais à lui confier la vérité de ma condition, ce dont il était fâché, m’assurant qu’il s’en informait sans dessein de satisfaire sa curiosité, mais simplement pour m’aider, si l’occasion s’en offrait. Mais que, puisque je n’osais avouer que j’avais besoin d’assistance, il n’avait qu’une chose à me demander, qui était de lui pro-mettre si j’étais en quelque manière gênée, de le lui dire franchement, et d’user de lui avec la même liberté qu’il en faisait l’offre, ajoutant que je trouverais toujours en lui un ami dévoué, quoique peut-être j’éprouvasse la crainte de me fier à lui.
Je n’omis rien de ce qui convenait qui fût dit par une personne infiniment obligée, pour lui faire comprendre que j’éprouvais fort vivement sa générosité ; et, en vérité, à partir de ce moment, je ne parus pas si réservée avec lui qu’auparavant, quoique nous tenant encore des deux parts dans les limites de la plus stricte vertu ; mais combien libre que fût notre conversation, je n’en pus venir à cette liberté qu’il désirait, et qui était de lui dire que j’avais besoin d’argent, quoique secrètement je fusse bien heureuse de son offre.
Quelques semaines passèrent là-dessus, et toujours je ne lui demandais point d’argent ; quand ma propriétaire, une rusée créature, qui m’en avait souvent pressée, mais trouvait que je ne pouvais le faire, fabrique une histoire de sa propre
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invention et vient crûment à moi pendant que nous étions ensemble :
— Oh ! veuve, dit-elle, j’ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre ce matin.
— Et qu’y a-t-il ? dis-je. Est-ce que les navires de Virgi-nie ont été pris par les Français ?
Car c’est ce que je redoutais.
— Non, non, dit-elle, mais l’homme que vous avez en-voyée à Bristol hier pour chercher de l’argent est revenu, et dit qu’il n’en a point rapporté.
Je n’étais nullement satisfaite de son projet ; je pensais que cela aurait trop l’apparence de le pousser, ce dont il n’y avait aucun besoin, et je vis que je ne perdrais rien en fei-gnant de me refuser au jeu, de sorte que je la repris de court :
— Je ne puis m’imaginer pourquoi il aurait ainsi parlé, dis-je, puisque je vous assure qu’il m’a apporté tout l’argent que je l’avais envoyé chercher, et le voici, dis-je, tirant ma bourse où il y avait environ douze guinées. Et d’ailleurs, ajoutai-je, j’ai l’intention de vous en donner la plus grande partie tout à l’heure.
Il avait paru un peu mécontenté de sa façon de parler, autant que moi ; trouvant, ainsi que je pensais bien, qu’elle prenait un peu trop de liberté ; mais quand il vit la réponse que je lui faisais, il se remit sur-le-champ. Le lendemain ma-tin nous en reparlâmes, et je le trouvai pleinement satisfait. Il me dit en souriant qu’il espérait que je ne me laisserais point manquer d’argent sans le lui dire, et que je lui avais promis le contraire ; je lui répondis que j’avais été fort vexée de ce que ma propriétaire eût parlé si ouvertement la veille d’une
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chose où elle n’avait point à se mêler ; mais que j’avais sup-posé qu’elle désirait être payée de ce que je lui devais, qui était environ huit guinées, que j’avais résolu de lui donner et lui avais données la même nuit.
Il fut dans une extraordinaire bonne humeur quand il m’entendit dire que je l’avais payée, puis passa à quelque autre discours pour le moment ; mais le lendemain matin, ayant entendu que j’étais levée avant lui, il m’appela, et je lui répondis. Il me demanda d’entrer dans sa chambre ; il était au lit quand j’entrai, et il me fit venir m’asseoir sur le bord du lit, car il me dit qu’il avait quelque chose à me dire. Après quelques expressions fort tendres, il me demanda si je vou-lais me montrer bien honnête et donner une réponse sincère à une chose dont il me priait. Après une petite chicane sur le mot « sincère », et lui avoir demandé si jamais je lui avais donné des réponses qui ne fussent pas sincères, je lui fis la promesse qu’il voulait. Eh bien, alors, sa prière était, dit-il, de lui faire voir ma bourse ; je mis aussitôt ma main dans ma poche, et riant de lui, je tirai la bourse où il y avait trois gui-nées et demie ; alors il me demanda si c’était tout l’argent que j’avais ; je lui dis : « Non », riant encore, « il s’en faut de beaucoup. »
Eh bien, alors, dit-il, il fallait lui promettre d’aller lui chercher tout l’argent que j’avais, jusqu’au dernier fardin ; je lui dis que j’allais le faire, et j’entrai dans ma chambre d’où je lui rapportai un petit tiroir secret où j’avais environ six gui-nées de plus et un peu de monnaie d’argent, et je renversai tout sur le lit, et lui dis que c’était là toute ma fortune, hon-nêtement à un shilling près ; il regarda l’argent un peu de temps, mais ne le compta pas, puis le brouilla et le remit pêle-mêle dans le tiroir ; ensuite, atteignant sa poche, il en ti-ra une clef, et me pria d’ouvrir une petite boîte en bois de
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noyer qu’il avait sur la table, et de lui rapporter tel tiroir, ce que je fis ; dans ce tiroir il y avait une grande quantité de monnaie en or, je crois près de deux cents guinées, mais je ne pus savoir combien. Il prit le tiroir et, me tenant par la main, il me la fit mettre dedans, et en prendre une pleine poignée ; je ne voulais point, et me dérobais ; mais il me ser-rait la main fermement dans la sienne et il la mit dans le ti-roir, et il m’y fit prendre autant de guinées presque que j’en pus tenir à la fois.
Quand je l’eus fait, il me les fit mettre dans mon giron, et prit mon petit tiroir et versa tout mon argent parmi le sien, puis me dit de m’en aller bien vite et d’emporter tout cela dans ma chambre.
Je rapporte cette histoire plus particulièrement à cause de sa bonne humeur, et pour montrer le ton qu’il y avait dans nos conversations. Ce ne fut pas longtemps après qu’il com-mença chaque jour de trouver des défauts à mes habits, à mes dentelles, à mes coiffes ; et, en un mot, il me pressa d’en acheter de plus beaux, ce dont j’avais assez d’envie, d’ailleurs, quoique je ne le fisse point paraître ; je n’aimais rien mieux au monde que les beaux habits, mais je lui dis qu’il me fallait bien ménager l’argent qu’il m’avait prêté, sans quoi je ne pourrais jamais le lui rendre. Il me dit alors en peu de paroles que comme il avait un sincère respect pour moi, et qu’il connaissait ma condition, il ne m’avait pas prêté cet argent, mais me l’avait donné, et qu’il pensait que je l’eusse bien mérité, lui ayant accordé ma société aussi entièrement que je l’avais fait. Après cela, il me fit prendre une servante et tenir la maison et, son ami étant parti, il m’obligea à pren-dre le gouvernement de son ménage, ce que je fis fort volon-tiers, persuadée, comme il parut bien, que je n’y perdrais
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rien, et la femme qui nous logeait ne manqua point non plus d’y trouver son compte.