Mon curé chez les riches
Chapitre IX
HISTOIRE DE LA PUCELLE
—C’est gentil, la campagne, disait Mme Cousinet, mais on y est bien mal pour tromper son mari.
Le fait est que Sableuse n’offrait aucune ressource aux couples qui cherchent à envelopper de mystère leurs voluptés coupables. Merville n’était guère plus accueillant aux amours défendues: son Hôtel du Doyenné et ses auberges bruyantes ne rappelaient en rien les maisons discrètes, à double issue, qui abondent dans certains quartiers de Paris et que Lisette de Lizac avait fréquentées pendant plusieurs lustres. Il ne restait que les champs, l’herbe tendre et l’auto… Or, madame Cousinet avait trente-huit ans, âge auquel les femmes ne font plus l’amour comme on satisfait une fringale: elle avait toujours beaucoup d’appétit et prenait grand plaisir à cocufier Cousinet avec un jeune et vigoureux lieutenant de chasseurs à pied, mais elle voulait du confort et de la tranquillité. Passe encore de faire fi de toute prudence et de tout raffinement lorsqu’il s’agit de marquer le premier point, mais, par la suite, l’amour demande de la quiétude et de l’art. L’ancienne vedette des music-halls parisiens n’appréciait même pas du tout la volupté du danger: à ce piment romanesque, elle préférait les douceurs d’un plaisir savamment assaisonné et sans appréhensions.
Il lui fallut, cependant, tromper M. Cousinet sous son toit… Dans le vaste château, des coins bien connus du fils de l’ancien propriétaire facilitaient de rapides étreintes auxquelles Pierre de Sableuse prenait plus de plaisir que sa maîtresse.
—Ah! mon chéri, soupirait-elle, nous gâchons notre bonheur… Dire qu’il y a ici tout ce qu’il faut pour nous adorer gentiment et que nous ne pouvons pas en profiter! Mes amis m’avaient bien dit qu’un mari, c’est embêtant, mais, vrai, à ce point-là, je ne l’aurais jamais cru!
Heureusement, M. Cousinet avait pris l’habitude d’aller à Merville deux ou trois fois par semaine, l’après-midi, pour préparer le terrain électoral, selon le plan qu’avaient établi sur place ses amis de la Ligue des bons Français, et avec la robuste confiance des maris certains de leur supériorité, par conséquent, de la fidélité de leur femme, il avait répété à Pierre de Sableuse:
—Ne vous occupez de rien—les élections, j’en fais mon affaire!—mais venez tenir compagnie à Mme Cousinet… Elle s’ennuie dans ce pays de sauvages. Si je vous disais que la pauvre n’est pas encore parvenue à se faire une relation intéressante!
—Vraiment?
—Pas une, vous entendez! Et cependant, c’est une femme très agréable… Vous verrez, vous verrez, quand vous la connaîtrez mieux!
M. Cousinet tenait beaucoup à ce qu’elle ne laissât pas «s’évaporer», comme il disait, ce gentilhomme frivole et quelque peu «gosse» qui n’avait pas l’air de prendre la politique très au sérieux.
—Tiens-le, lui disait-il avant de filer à Merville en quatrième vitesse, tiens-le bien!
—Sois tranquille, mon gros loup!
Et elle le tenait, en effet, de son mieux, c’est-à-dire très étroitement, dans son boudoir, dans son petit salon bleu, voire—certain jour d’orage—dans sa chambre… Les domestiques étaient à l’office, dans le sous-sol, et Léa, sa femme de chambre, une vieille confidente qu’elle avait gardée dans sa splendeur comme madame de Maintenon garda, à Versailles, la Nanon des mauvais jours, Léa savait s’éclipser, d’un air digne, au moment voulu.
—Cette Léa, disait la châtelaine à son amant, elle est épatante… Je l’ai depuis quinze ans, et elle m’a rendu bien des services. Mais elle n’en abuse pas, et ne vient que lorsque je la sonne. C’est une perle. Quand mon mari sera député de droite, je lui demanderai d’obtenir pour elle un prix Montyon à l’Académie française.
Pendant que ce couple, de plus en plus passionné, multipliait les exercices d’une gymnastique qui n’avait rien de suédois, M. Cousinet se lançait avec ardeur dans la «lutte des idées». Il avait recruté trois candidats pour compléter la liste «républicaine conservatrice»,—c’était l’étiquette adoptée par la Ligue des bons Français. Ces comparses, un sous-intendant militaire retraité, un jeune avocat et un ex-lieutenant de louveterie, gendre d’un ancien zouave pontifical, étaient à peu près sacrifiés d’avance, mais le grand honneur d’être candidats leur suffisait, d’autant plus qu’ils n’avaient pas à contribuer aux frais de la campagne et que cette figuration les qualifiait pour les élections futures.
Le châtelain de Sableuse avait fondé un journal hebdomadaire intitulé, tout simplement, le Salut national, avec cette devise «Pour Dieu, pour l’Ordre, pour la Patrie». Titre et devise lui avaient été soufflés par Bédarieux, qui, de plus, s’était chargé de lui fournir un rédacteur très au courant de la cuisine électorale.
—Vous lui donnerez, lui avait-il dit, vingt-cinq louis par mois… C’est un vieux routier, un type d’attaque qui engueulera vos adversaires comme personne.
Ce polémiste s’appelait Alcide Plumoiseau: depuis trente ans et plus, il écrivait pour très peu d’argent dans les journaux qui défendent la religion, la famille et surtout la propriété. Il était, avec sa figure usée, ses yeux brûlés par les veilles, son faux-col de celluloïd et son air triste, le type même du journaliste qui a crevé de faim toute sa vie en servant la cause des riches… Mais ce pauvre homme, que tout intimidait dans la vie, devenait d’une audace, d’une virulence extrêmes dès qu’il se trouvait, la plume à la main, devant une feuille de papier blanc. Il avait ce sens du sarcasme et de l’injure que possèdent les journalistes d’extrême droite ou d’extrême gauche, et rien ne pouvait être plus utile au cours d’une campagne électorale.
M. Cousinet traita ce plumitif si peu payé avec une bonhomie quelque peu dédaigneuse. Alcide Plumoiseau n’en fut ni surpris, ni froissé: quand on a passé sa vie dans les journaux conservateurs, où seuls comptent les parlementaires, les financiers et les académiciens, on a pris l’habitude de la résignation et on se console de tout en roulant une cigarette de gros tabac.
M. Cousinet était pour lui un patron comme tous les autres; l’égoïsme étalé, la suffisance épanouie de ce gros homme riche et ambitieux ne pouvaient l’étonner le moins du monde.
Il se mit donc à la besogne, fabriquant le Salut national avec un grand article truffé d’invectives à l’adresse des adversaires de la Ligue des bons Français, avec une série d’échos rosses sur ces mêmes personnages, puis, pour boucler le numéro, avec une «Variété historique», des faits divers régionaux et un bulletin très complet des Marchés. Tout cela imprimé avec des têtes de clous sur un papier à chandelles.
Ayant lu le premier article de Plumoiseau, M. Cousinet se montra inquiet.
—Il me semble, dit-il à l’auteur, que vous allez un peu fort… Vous traitez les députés sortants de «tristes individus» et «de lamentables fripouilles». Ils vont se fâcher et, peut-être m’envoyer des témoins… Cela me serait très désagréable de me battre en duel!
—Non, monsieur, rassurez-vous, répondit le journaliste d’une voix douce, c’est moi qui irai sur le terrain. Je me suis déjà battu cinq fois au cours de périodes électorales: j’ai même reçu plusieurs coups d’épée et une balle… C’est dans mes attributions.
—Oh! alors, fit le candidat, ne vous gênez pas, mon ami… Mettez-leur le nez dans leurs ordures, à ces salauds-là!
M. Cousinet était au mieux avec Mgr Sibuë qu’il allait voir fréquemment à l’archevêché:
—Eh bien, lui demandait le coadjuteur, voyez-vous se dessiner à l’horizon la victoire des braves gens?
—J’ai grand espoir, monseigneur. Mais nous avons du temps devant nous, plusieurs mois!
—Il est vrai… Vous n’en préparerez que mieux l’écrasement de ces misérables qui menacent l’ordre social et l’Église. Êtes-vous satisfait de M. l’abbé Pellegrin, cher monsieur Cousinet?
—Il n’a fait, jusqu’à présent, que de vagues allusions à la lutte qui va s’engager. C’est au cours de son prône, le dimanche, qu’il a dit quelques mots des élections… «Je ne vous donnerai jamais qu’un conseil, a-t-il déclaré dans son langage bizarre, c’est celui de voter pour les bons bougres, contre les mufles!»
—Évidemment, cela pourrait s’énoncer en termes plus choisis, mais enfin, c’est très clair et vous devez être satisfait. Mais il faudra, le moment venu, que ce brave curé marche à fond… Je le secouerai, soyez tranquille!
M. Cousinet ne cessait aussi de répéter à sa femme:
—Tu dors… Il faut te remuer!…
Et se tournant vers Pierre de Sableuse, il ne manquait pas d’ajouter:
—N’est-ce pas, cher ami, qu’elle ne se remue pas assez?
Ce à quoi le comte, un peu embarrassé, répondait:
—Mais si, je vous assure, votre femme se remue quand il faut!
Mais le châtelain ne se le tenait pas pour dit. Il insistait auprès de Mme Cousinet:
—Mgr Sibuë t’a bombardée dame patronnesse d’un tas d’œuvres très chics; il t’a fourrée dans des comités où il y a les dames les plus influentes de Merville… Il faut y aller plus souvent, ma chérie, il faut te faire voir, parler de moi, de ma candidature. C’est très important, la propagande dans ce monde-là! Dis, elles te reçoivent bien, au moins?
—Oh! très bien… Toutes ces poules me parlent de Paris, des théâtres, des music-halls, de Montmartre. Elles veulent tout savoir! Un jour, nous devions nous occuper du prochain pèlerinage de Lourdes et, pendant toute la séance, je leur ai montré comment on danse le shimmy. Ah! ce n’est pas tout à fait comme ça que je les voyais, les bigotes de province! Mais c’est la nouvelle couche…
—En somme, ces dames te traitent gentiment?
—On ne peut mieux… Mme la chanoinesse de Charmeroy m’a dit, tout de suite: «Vous êtes Lisette de Lizac? Ah! chic! on va rigoler!» La baronne de la Brette a fait mieux: tandis que ces dames brodaient la bannière du Sacré-Cœur, elle s’est mise à chanter mes airs à succès, Moi, j’veux tout c’ qu’il veut, Victor, tu vas fort, C’est ça qu’est bon… Et, ma foi, elle ne s’en tire pas mal du tout. Comme tu vois, ce ne sont pas des pimbêches.
—Raison de plus pour les fréquenter, ma chérie! C’est de la bonne propagande.
Mais Mme Cousinet préférait la compagnie de Pierre de Sableuse à celle de ces provinciales qui tenaient avant tout à passer pour des Parisiennes. Au fait, ne servait-elle pas ainsi la cause de la famille, de la religion, de la propriété? Le fils de l’ancien propriétaire du château manquait d’enthousiasme politique et répétait volontiers à sa maîtresse:
—Si je m’écoutais, je renoncerais à ma candidature… Je ne tiens pas du tout à être député.
—Ne fais pas cela, mon petit: si tu plaques mon mari, nous ne pourrons plus nous voir…
—J’y ai pensé. Et c’est bien pour cela que je consens à figurer sur la liste républicaine conservatrice…
Mme Cousinet, qui n’avait guère de remords, il est vrai, pouvait donc se dire: «En somme, si je fais mon mari cocu, c’est aussi dans son intérêt. Je ne peux pas me passer de Pierre… Mais lui non plus!»
Les semaines s’écoulèrent et les polémiques électorales devenaient de plus en plus aigres: Plumoiseau, rompu à ce genre d’escrime, reprochait à tous les adversaires possibles, probables ou certains, diverses vétilles telles que le vagabondage spécial, l’inceste et la trahison.
—C’est très bien, lui disait M. Cousinet, mais vous devriez garder ces arguments-là pour la fin de la campagne… Jamais vous ne trouverez mieux au moment décisif!
—Tranquillisez-vous, répondait timidement Plumoiseau, je ne suis pas au bout de mon rouleau! J’ai l’habitude des luttes d’idées… Vous verrez quand je m’y mettrai!
L’abbé Pellegrin, à qui Mgr Sibuë avait fait envoyer une lettre pressante signée par le cardinal Arnaud de Blandignière, se décidait à prendre une part plus active aux premières escarmouches électorales… Et cependant la candidature de Pierre lui avait tout d’abord déplu: cette association avec un homme qui, fort de ses millions, s’était installé au château, lui paraissait indigne d’un Sableuse, d’autant plus qu’elle se complétait d’une liaison coupable avec Mme Cousinet. «Ah! se disait le bon curé, c’est toujours l’histoire de cette coquine d’Ève… Faut-il tout de même que les hommes aient envie de croquer la pomme, même quand elle est un peu blette!» Une fois seulement, l’abbé avait parlé au vieux comte de Sableuse de la candidature de son fils. L’ancien fidèle de Henri IV l’avait arrêté dès les premiers mots en disant:
—Cette compromission m’est pénible… Mais c’est en vain que j’ai cherché à l’empêcher. Pierre m’affirme qu’il est de son devoir d’aider au triomphe de la bonne cause et c’est pour cela que, si souvent, il va passer de longues heures dans ce château qui fut le nôtre. La bonne cause! Mais il n’y en a jamais eu qu’une et elle est à jamais perdue, puisque le dernier roi légitime de France dort pour l’éternité dans les plis du drapeau blanc. Je l’ai dit à mon fils, il ne m’a pas compris… C’est bien: c’est notre sort, à nous, qui sommes d’un autre âge, de ne pas être compris, même par nos enfants!
Puis, tristement, il ajouta:
—Vous aussi, monsieur le curé, vous servez ces gens-là!…
L’abbé Pellegrin s’attendait à ce reproche: il y répondit en faisant valoir la générosité de M. Cousinet qui lui donnait beaucoup d’argent pour ses pauvres et pour la restauration du clocher. Et puis, c’était la consigne donnée par l’archevêché…
—Oui, fit le comte avec amertume, l’Église nous a reniés, elle aussi… Elle va vers le succès, vers l’argent. Ce n’est plus le trône et l’autel, mais l’autel et le coffre-fort. Pauvre Henri V! De là-haut, où il a rejoint Saint-Louis, que doit-il penser de cette alliance?
La comtesse, d’ordinaire silencieuse, n’intervenait que pour parler avec une mine dégoûtée de Mme Cousinet, cette «créature maquillée et à moitié nue» dont la présence «déshonorait» le château de Sableuse.
—Quand je pense, disait-elle à l’abbé, que mon fils rencontre cette femme, qu’il lui parle, qu’il a même dîné chez elle! Heureusement, Pierre est un garçon qui se respecte: il a de qui tenir! Nous l’avons élevé dans les bons principes et s’il fait des concessions aux idées du siècle, il n’en fera pas à ses mauvaises mœurs.
L’abbé Pellegrin revit la scène du petit salon bleu, et répondit en cachant sa gêne:
—Ne vous frappez pas, madame la comtesse… S’il y avait quelque chose de ce côté-là, je vous ferais signe! Mais je n’ai jamais rien vu…
En sa qualité de vieil ami de la famille, le prêtre avait cru pouvoir reprocher à Pierre de Sableuse ses amours avec Mme Cousinet, mais ses observations avaient été aussi mal accueillies que possible.
—Je vous assure, lui avait dit l’ex-lieutenant, que je n’ai aucun remords… Ce bonhomme, qui s’est enrichi pendant que nous étions au front, a une femme qu’il a payée très cher et qui me plaît: je la prends, cela me paraît tout naturel. «Ils ont des droits sur nous», ont dit les civils pendant la guerre. Sur eux, ça m’est égal. Moi je pense que ça signifie aussi, mon vieux Pellegrin, que nous avons des droits sur leurs femmes!
—Oh! fit le curé en rougissant.
—En prend qui en veut… Mais celui qui s’abstient n’a pas à en dégoûter les autres!
Il était inutile d’insister et l’abbé se le tint pour dit, d’autant plus que s’il jugeait sévèrement la dureté de cœur et le «chiqué» des vertus mondaines, il avait, lui, l’homme chaste, une secrète indulgence pour le péché de la chair… Il s’en voulait un peu, maintenant, d’avoir dramatisé la scène du petit salon bleu: «Après tout, se disait-il, les histoires de maris cocus ont toujours fait rire les bons chrétiens… C’est même une tradition du moyen âge, époque où régnait la foi la plus sincère et où je regrette de ne pas avoir vécu. Considérons donc ce Cousinet comme un cornard du XIIIe siècle et n’en parlons plus!»
Mais on commençait à bavarder dans le pays, et beaucoup…
Il était bien difficile à Pierre et à Lisette de filer le parfait amour sans faire jaser… Les domestiques qui, à part la fidèle Léa, ne restaient guère longtemps au château, ne s’en allaient pas sans raconter aux fournisseurs que Madame savait employer ses après-midi, pendant l’absence de Monsieur. Lisette de Lizac faisait d’ailleurs scandale avec ses décolletés, ses bras nus, ses bas transparents, son maquillage: cette Parigote-là, bien sûr, n’était qu’une grue et, vraiment, il fallait à son cocu de mari une fameuse santé pour se présenter aux élections comme champion de la famille française!
De telles rumeurs devaient venir aux oreilles des adversaires politiques de M. Cousinet. Un jour, le Vrai Républicain publia cette petite note: