Mon curé chez les riches

Clément Vautel · Chapitre 10 sur 15

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Mon curé chez les riches

Simples Questions

«Est-il vrai qu’un candidat bien pensant ferait mieux de s’occuper de la chose privée que de la chose publique?

«Est-il vrai que ce défenseur de la tradition a épousé une espèce de rosière de Montmartre, laquelle trouve le moyen de ne pas s’embêter pendant que Monsieur fait de la politique?

«Est-il vrai que le plus redoutable de ses rivaux figure sur sa propre liste?»

LE FURET.

Ayant lu ces lignes, dans la salle de rédaction du Salut national, M. Cousinet demanda à Plumoiseau d’une voix inquiète:

—De qui s’agit-il?

—Je l’ignore…

—Eh bien, quelque chose me dit qu’il s’agit de moi. C’est épouvantable!

—Bah! fit Plumoiseau, c’est un petit malheur. J’ai été trompé, moi aussi, par une femme que j’adorais!

—Comment, vous croyez donc que c’est vrai? Ai-je une tête de cocu, moi? Quand je dis: «C’est épouvantable», j’exprime cette pensée qu’une polémique ainsi conduite dépasse les bornes… Oser mêler ma femme, ma chère petite femme, à ces saloperies! La traiter de «rosière de Montmartre», elle, une artiste? Plumoiseau, vous allez répondre, vous entendez…

—Permettez, répondit le rédacteur du Salut national… Vous savez que je suis pour la manière forte, mais en cette circonstance, il vaut mieux ne pas relever tout de suite cette… cette… insinuation.

—Pourquoi?

—Parce que si nous nous reconnaissons dans le personnage visé, il faudra y aller carrément et jusqu’au bout.

—Parfait!

—C’est-à-dire que nous devrons envoyer nos témoins au directeur du Vrai Républicain.

—Bravo! Envoyez-les…

—Pardon, Monsieur, quand je dis «nous», c’est de vous que je parle…

—De moi? Mais il me semble que les duels, c’est aussi votre rayon.

—Oui, quand il s’agit des principes, des idées. Mais ce n’est pas le cas… Il s’agit de votre honneur de mari et de la réputation de votre femme: cela ne me regarde pas!

A ces mots, M. Cousinet parut très ému… Il resta silencieux, puis, reprenant le Vrai Républicain, il relut l’entrefilet, lentement. Enfin, il haussa les épaules et dit:

—En somme, ce sont des questions, de simples questions. En admettant que je sois visé, l’auteur de ces lignes n’affirme rien: il cherche à savoir, il s’informe… Il a même plutôt l’air de ne pas croire que la chose soit possible. «Est-il vrai?…» écrit-il. Après tout, on peut en demander autant à propos de n’importe quel mari. On ne sait jamais… Vous avez raison, Plumoiseau: il ne faut pas attacher d’importance à ce qu’insinuent ces imbéciles. Je suis au-dessus de cela, Dieu merci.

Déchirant le Vrai Républicain, il en jeta les morceaux sur le parquet, les piétina et s’exclama:

—Voilà tout le cas que je fais de cette ordure!

Puis il soupira:

—Cherchez donc à faire le bonheur de vos concitoyens! Vrai, c’est décourageant…

M. Plumoiseau eut un sourire fugitif et répliqua de sa voix fluette:

—Attendez… Nous allons bientôt commencer notre série de réunions contradictoires. Ce sera, vous verrez, beaucoup plus amusant.

Ce jour-là, M. Cousinet rentra à Sableuse beaucoup plus tôt que d’habitude. Pourquoi? Non certes, parce qu’il doutait de la fidélité de sa femme—il s’en savait aimé comme le méritait un homme supérieur tel que lui—mais parce que, tout de même, il se reprochait de délaisser quelque peu cette délicieuse créature qui, elle, avait renoncé, pour vivre avec lui, à son étincelante carrière artistique. «La politique, se disait-il en roulant à soixante à l’heure sur la route de Sableuse, la politique me prend trop… Et Lisette finira par m’en vouloir!»

Le klaxon de la longue, noire et luisante limousine annonça au château l’arrivée du mari et c’est fort heureux, car Mme Cousinet était précisément dans la bibliothèque où elle se livrait, avec son amant, à des recherches aussi peu historiques que possible.

Léa, la fidèle femme de chambre, avait l’expérience de ces retours intempestifs. Elle alla frapper à la porte derrière laquelle il se passait certainement quelque chose.

—Madame! Madame!

—Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

—Il y a que Monsieur vient de rentrer…

—Comment, déjà? Ah! Flûte!…

Léa redescendit, rencontra, dans le hall d’entrée, M. Cousinet qui lui demanda:

—Où est Madame?

—Dans sa chambre, Monsieur, je crois…

—J’y monte…

M. Cousinet ne trouva personne dans la chambre, non plus que dans le boudoir, le petit, le grand salon, la galerie. A tout hasard, il ouvrit la porte de la bibliothèque: sa femme était là, le nez plongé dans un énorme volume, tandis que Pierre de Sableuse, juché au sommet d’une échelle, portait dans ses bras une pile de bouquins poudreux.

—Qu’est-ce que vous fabriquez là-dedans? demanda-t-il avec la surprise d’un homme pour qui les bibliothèques sont des endroits où il est vraiment étrange qu’on s’aventure…

—Nous travaillons, mon chéri. Figure-toi que M. de Sableuse a eu l’idée d’écrire un article historique pour ton journal. Un article sur… sur… sur la Pucelle!

—C’est cela, bafouilla Pierre de Sableuse, une étude sur Jeanne d’Arc. Quoi de mieux dans le Salut national? Alors, vous voyez, nous bouquinons…

—Ah! très bien, répliqua le mari qui se pencha sur le gros livre que sa femme feuilletait d’un air infiniment sérieux.

—Mais, s’exclamat-il, c’est le Bottin que tu tiens là?

—Oui, tu vois, le Bottin des départements… On y trouve des tas de choses très intéressantes.

—Sur Jeanne d’Arc?

—Sur n’importe qui et n’importe quoi.

M. Cousinet ne répondit pas et un silence tomba, gênant… Pierre de Sableuse, du sommet de l’échelle, questionna, à tout hasard:

—Rien de nouveau à Merville?

—Si… Maintenant que les élections sont proches, nos adversaires sortent de leur torpeur. La lutte devient plus sévère… Il va falloir, mon cher ami, que vous vous en mêliez.

—Je ne demande pas mieux. Jusqu’à présent, si je n’ai pas bougé, c’est parce que vous ne m’y avez pas invité.

—Oui, mais j’ai maintenant besoin de vous. Nous allons avoir des réunions contradictoires… Vous êtes tête de liste: il faut vous montrer.

—Je me montrerai.

—Nous devons nous faire entendre dans tout le département. Nos amis nous disent que soixante réunions, ce sera un minimum. Vous voyez, ce n’est pas une petite affaire… Pendant trois mois, nous mènerons une existence de vagabonds.

—Tu m’emmènes? demanda madame Cousinet, câline.

—Tu n’y penses pas, ma chérie.

—J’ai déjà fait des tournées… Je connais ça!

—Oui, mais il s’agit, cette fois, de palabrer dans les cabarets et sur les marchés, de coucher dans des auberges, au hasard des routes… Non, non, tu n’y résisterais pas et tu nous gênerais. Et puis, pendant ce temps-là, tu travailleras pour nous, à Merville, dans les comités de l’archevêché…

Cette perspective parut désoler Mme Cousinet qui se mit à mordre son mouchoir de l’air d’une femme prête à verser des larmes. Et M. Cousinet se dit avec une quiétude plus grande que jamais: «Comme elle m’aime!»

Dès lors, la pensée qu’elle allait être bientôt séparée de son amant ne quitta plus Lisette de Lizac, plus amoureuse, plus passionnée que jamais… Encore si elle avait pu mettre les baisers doubles en attendant, mais son mari ne quittait plus guère le château et quand il se décidait à se rendre à Merville, il emmenait Pierre de Sableuse «pour le mettre au courant.»

Pendant quinze longs jours, Mme Cousinet ne put tromper son mari une seule fois: cette existence devenait intenable.

—Je vois bien que Madame s’ennuie, lui disait Léa, discrètement.

—Ah! tu te souviens de notre entresol de la rue de Douai?… On s’y embêtait moins qu’ici et, au moins, on y était libre!

—J’ai toujours pensé que Madame regretterait Montmartre…

La première réunion électorale organisée par l’abbé Pellegrin devait avoir lieu à Sableuse, dans le local du patronage.

—Il convient, avait dit M. Cousinet, que je parle d’abord à mes concitoyens. Et comme j’habite le château, l’église, qui lui fait pendant, doit être pour moi. Mon cher curé, je compte sur vous…

A cette nouvelle, Valérie qui, en sa qualité de «gouvernement» de M. le curé, avait son franc-parler, s’exclama en mettant ses poings sur ses larges hanches:

—Comment, vous allez aider ce nouveau riche à devenir not’ député? Ah! tenez, j’aurais jamais cru ça de vous!

—M. Cousinet, répondit l’abbé, est le défenseur de la bonne cause…

—C’est pas possible qu’une cause soit bonne quand elle est défendue par des gens comme ça!

—M. Pierre de Sableuse en est aussi.

—Eh ben, ça m’étonne tout autant. Le fils de M. le comte, un si digne homme, de Mme la comtesse, une femme si convenable, devenir l’ami de ce profiteur qui s’est payé le château de Sableuse avec de l’argent râflé pendant la guerre? Ah! vrai, c’est à n’y rien comprendre!

—M. Cousinet donne beaucoup pour l’église, pour les pauvres…

—Oui, il jette du lest. Mais ça n’empêche personne d’avoir son idée… Il n’y a que vous, monsieur le curé, qui vous y laissez prendre. Et vous savez, ça surprend bien du monde.

—Faites comme moi, Valérie, laissez dire…

Et le bon curé, un peu gêné, appela Poilu; mais, par une coïncidence bizarre, le chien ne se précipita pas comme d’habitude pour poser ses larges pattes sur les genoux de son maître.

—Vous voyez, dit Valérie, jusqu’à ce brave Poilu qui vous dit à sa façon ce qu’il en pense.

D’autres poilus—les camarades du soldat Pellegrin—répondirent assez mal à l’invitation du curé.

—Eh! les copains, leur avait-il demandé avec une jovialité moins naturelle que d’ordinaire, vous viendrez à la réunion?

—On ira… Mais pas la peine que votre profiteur nous demande de voter pour lui. Et puisque vous nous en parlez, monsieur le curé, faut vous le dire, on s’étonne, nous autres, que vous, un soldat du front, vous marchiez avec un type qui a gagné ses millions en exploitant notre misère. C’est pas chic!

Un mutilé qui n’allait jamais à la messe ajouta:

—Tiens, c’est tout naturel, t’as changé d’uniforme… En bleu, tu pensais comme nous: en noir, tu penses comme eux.

—Comme eux?

—Oui, comme les riches, quoi! N’as-tu pas repris ton métier de curé?

Le docteur Profilex ne se montra pas plus encourageant.

—Il était très bien, lui dit-il, votre sermon à la cathédrale… Ah! vous l’avez bien arrangé, le pharisien! je croyais entendre un bon père capucin d’autrefois. Mais ce n’était qu’un monologue pittoresque… Je n’aime pas beaucoup les capucins, mais je reconnais qu’ils étaient démocrates: ils étaient du peuple et vivaient avec lui. Et quand ils avaient prêché, ils n’allaient pas faire leur cour au seigneur… Ah! curé, c’est à un bourgeois au gros ventre que vous faites la vôtre!

L’abbé Pellegrin répliqua, offensé:

—Je ne fais la cour à personne, croyez-moi.

—En tout cas, vous vous êtes mis au service de ce Cousinet.

—Non, je sers les idées qu’il représente.

—Les idées? Vous voulez dire les intérêts…

Le docteur Profilex mit sa main sur l’épaule du prêtre et dit:

—L’église et le château, toujours la vieille alliance!

—Vous ne me le reprochiez pas quand le châtelain était M. de Sableuse.

—Ce n’était pas la même chose.

—Je ne vous comprends pas, docteur… Vous êtes républicain, et vous m’en voulez de marcher pour M. Cousinet, qui est républicain aussi, tandis que vous ne m’avez jamais reproché d’être l’ami de M. de Sableuse qui est royaliste.

—C’est vrai, mais dans ma république, on préfère les royalistes honnêtes aux républicains fripouillards. Ceux-ci, mon système ne les admet pas. Au fait, vous y croyez, vous, au républicanisme de Cousinet? Ce bonhomme est pour ce que vous appelez «la bonne République», celle qui entoure les coffres-forts de gendarmes et de prêtres… La mienne ne ressemble pas à celle-là!

Le curé de Sableuse répondit, après un silence:

—Et puis, quoi, je ne suis pas libre… J’ai reçu des instructions de l’archevêché. Service commandé!

Le docteur Profilex lui tendit la main:

—Allons, ne vous excusez pas, mon cher curé… Quant à votre réunion, eh bien, j’irai. Vous, vous me ferez peut-être de la peine, mais j’ai comme une idée que votre Cousinet m’amusera!

Cette réunion devait être des plus mouvementées. Les ouvriers des papeteries étaient venus en grand nombre, fermement résolus à empêcher Cousinet de parler. Plumoiseau, qui accompagnait le châtelain, avait dit en entrant dans la salle: «Je m’y connais… Cela va chauffer». En effet, dès le début, ce fut un charivari assourdissant… Le bureau, composé de comparses, fut à grand’peine constitué. M. Cousinet comptait que la popularité de l’abbé lui servirait de paravent, mais il ne tarda pas à constater que, ce soir-là, le curé de Sableuse n’avait pas l’oreille de ses paroissiens. Au surplus, le prêtre qui, d’ordinaire, avait le verbe sonore et savoureux, qui savait dominer son auditoire, parut manquer de ses moyens habituels. Il prononça quelques phrases qui se perdirent dans le tumulte, puis, quittant l’estrade, il alla s’asseoir dans la salle.

M. Cousinet, déçu, se dit que, peut-être, Pierre de Sableuse parviendrait à remonter le courant… Mais où était-il? Personne ne l’avait vu et Plumoiseau, envoyé aux nouvelles, était revenu bredouille: M. de Sableuse, qui avait cependant formellement promis d’assister à la réunion, restait introuvable.

Le châtelain dut se résoudre à prendre la parole. Il se mit donc à réciter le discours-programme que lui avait fabriqué Plumoiseau, mais sa voix ne portait pas et bientôt elle fut couverte par les interruptions:

—Nouveau riche!

—Profiteur!

—Où les as-tu volés, tes millions?

Un individu à face blême, aux yeux brillants, escalada l’estrade et vociféra d’une voix ardente:

—Le curé veut nous faire voter pour le millionnaire… Camarades, nous pendrons l’un à son clocher et l’autre à son donjon!

Dans le fond de la salle, des voix approuvèrent bruyamment, tandis que des protestations s’élevaient, mêlées de clameurs indistinctes et de coups de sifflets.

M. Cousinet, ahuri, continuait cependant à bafouiller des phrases que, seuls, les auditeurs les plus rapprochés parvenaient à percevoir par fragments:

«—L’ordre dans le travail… le travail dans l’ordre… l’équilibre de nos finances… l’agriculture et l’industrie dont les intérêts doivent être défendus… la prospérité publique, produit de la collaboration fraternelle du capital et du travail…»

—La barbe!

«—… Tous mes efforts pour que les légitimes revendications des travailleurs…»

—Ferme ça, eh! mercanti!

«—… Mon dévouement… mon zèle… mon amour des petits et des humbles…»

—Ta gueule!

«—… Notre chère patrie… nos mutilés… nos morts…»

Un homme, amputé du bras droit, se dressa et clama d’une voix furieuse:

—Parle pas de ça, eh! salaud? Est-ce que ça te regarde?

Et se tournant vers l’abbé Pellegrin, assis à côté de lui, il demanda:

—Vous ne trouvez pas qu’il va un peu fort, votre copain? La patrie, les mutilés, les morts… Est-ce qu’il les a achetés aussi, dites, monsieur le Curé, pour les faire servir à son élection?

Cette question, à laquelle le prêtre n’eut pas le temps de répondre, déchaîna un vacarme inouï. M. Cousinet, effrayé, se pencha vers Plumoiseau qui, un énigmatique sourire aux lèvres, contemplait ce spectacle pour lui banal, et lui dit à l’oreille:

—Ils vont nous écharper!

—C’est bien possible… Ce sont les risques du métier.

—Allons-nous-en.

—Moi, je reste… Je n’ai jamais battu en retraite devant des électeurs. Et voici ma septième campagne!

Plumoiseau était admirable… Mais un groupe d’assaillants se précipitaient vers le bureau en brandissant des chaises et des débris de banquettes. Le président et ses assesseurs avaient pris la fuite et M. Cousinet allait en faire autant, quand le curé de Sableuse, retrouvant sa voix sonore, s’écria:

—Ben quoi, les gars, nous nous laissons assommer chez nous?

Aussitôt, ses fidèles répondirent à son appel. Ils escaladèrent à leur tour l’estrade pour en chasser les envahisseurs. Pris entre deux feux, M. Cousinet fut renversé, piétiné… Mais l’abbé Pellegrin s’élança à son secours: les manches relevées, sa soutane retroussée, il se mit à jouer des pieds et des poings avec une vigueur et une souplesse extraordinaires… Ayant dégagé le candidat, il le releva, puis, au milieu du cercle formé par les combattants tout à coup calmés, il lui ordonna:

—Suffit… Maintenant faut les mettre.

—Les mettre? bégaya le millionnaire.

—Oui, les bâtons, et en vitesse. Sinon ça va faire du vilain!

Et, suivi de Plumoiseau, M. Cousinet, qui ne demandait pas mieux, fila au milieu des coups de sifflets et des huées.

 

… … … … … … … … … … … …

 

La soirée avait mal commencé pour M. Cousinet; elle devait finir plus mal encore.

Quand, se frottant les côtes, le pauvre homme pénétra dans le vestibule du château, il vit se diriger vers lui un cérémonieux laquais porteur d’un plateau d’argent.

Sur ce plateau, il y avait une lettre.

Et cette lettre, que M. Cousinet lut avec une stupeur bien compréhensible, était ainsi conçue:

«Cher ami,

«Un meau en hâte pour t’informer que je part ce soir à Paris avec M. de Sableuse, qui est mon amant, et Léa.

«J’en ai souppé de cette existance… Moi, je suis faite pour l’art et pour l’amour.

«Tu n’as jamais rien comprit à mes aspirations, tu n’as jamais lu dans mon cœur de femme et de grande vedette.

«Mieux vaut donc que je refasse une fois de plus ma vie avec l’homme que j’aime.

«Adieu et bien sincèrement,

«Lisette de Lizac».

—Ah! ça, c’est le bouquet! s’écria M. Cousinet en s’appuyant contre Plumoiseau pour ne pas tomber.

—Quoi? Qu’est-ce qu’il y a? demanda le rédacteur en chef du Salut national.

—Il y a que… Lisez plutôt!

Plumoiseau prit connaissance de la lettre fatale, puis, d’une voix calme, proféra:

—C’est très ennuyeux. J’ai vu bien des choses en période électorale, mais c’est la première fois que je vois une tête de liste se comporter de cette façon-là! Quel atout pour nos adversaires!

—Cocu et battu, voilà mon sort!…

—Oui, mais vous n’êtes pas content et je comprends ça… N’importe, il ne faut désespérer de rien.

—Ce Pierre de Sableuse est un misérable! Voilà comment il me récompense, moi qui voulais assurer sa fortune politique! Que faire, mon bon Plumoiseau?

—Cacher cette histoire, à tout prix… Sinon, nous nous écroulons dans le ridicule. Voyez-vous cela, un pareil scandale dans le parti qui défend les vieilles traditions de la famille française!

—Ah! peu importe, maintenant… La réunion de ce soir prouve bien que je serai blackboulé!

—Non, nous aurons plus de succès auprès des paysans… Les paysans sont avec nous! Mais il faut sauver la face, avant tout.

—Vous avez une idée, Plumoiseau?

—Aucune.

—Moi non plus… Ce coup m’abat! Et cependant, je suis un lutteur. Mais être berné ainsi, moi, Cousinet, c’est inimaginable!

—Ne nous attardons pas, dit Plumoiseau de sa voix douce, à disserter sur les surprises du mariage, l’infidélité des femmes et l’ingratitude des amis. Nous ne dirions rien de bien neuf et cela ne nous avancerait pas. Allons nous coucher… La nuit porte conseil.

Tandis que le vieux journaliste gagnait la mansarde où M. Cousinet l’avait plusieurs fois hébergé, celui-ci pénétrait, les reins endoloris et le cœur brisé, dans la chambre conjugale, effroyablement vide.

—Plaquer un homme comme moi pour suivre ce freluquet, cet inutile, ce sans-le-sou! s’exclamat-il, s’asseyant sur le lit trop vaste, trop bas et trop doré…

Après un long silence, M. Cousinet murmura:

—Mon histoire est celle de Napoléon, de Victor Hugo, de tous les hommes supérieurs… Les femmes ne nous comprennent pas!

Puis, ayant ruminé cette pensée consolante, il se coucha.