Mon fils ne revint que sept jours
Chapitre 2
Le père de Mathias avait disparu trois ans avant que son fils s’en aille seul dans l’Ouest. Comme chaque automne il était parti chasser. Il n’avait pas pris plus de bagages qu’à l’habitude. Rien n’indiquait qu’il s’en allait pour longtemps. Mais au chalet il n’y avait aucune trace de son passage, et son véhicule ne fut jamais retrouvé. Au début j’avais cru qu’il était allé chasser plus au nord de la Mauricie, dans les forêts à l’est de La Tuque, comme il parlait parfois de le faire, et qu’il s’était blessé, que sa jambe avait été prise dans un piège, qu’il avait agonisé pendant des heures avant d’être dévoré par les bêtes. Il avait pu aussi retourner son arme de chasse contre lui. Puis j’avais pensé que sa vie était maintenant ailleurs, dans une autre ville, une autre province ou un autre pays, avec une autre femme peut-être, que depuis longtemps il avait eu l’idée de partir. Ce n’étaient que des hypothèses. Au fil des mois je n’avais jamais su, et au sentiment d’abandon se mêlait la tristesse, s’y mêlait aussi le mépris, comme s’il ne se souciait plus de ses enfants et de moi.
Trois ans plus tard la disparition de Mathias avait pris le dessus sur la sienne. Lui non plus n’en finissait plus de disparaître. Il me le répétait dans chacune de ses lettres, dans chacune d’elles il continuait de se perdre, mais je continuais à les recevoir par dizaines.
Ces lettres, je les avaient lues jusqu’à ne plus pouvoir le faire, et parfois elles m’étaient tombées des mains. Je ne savais pas où lui écrire, mais dans un journal je lui répondais. Je lui parlais de moi, de mes inquiétudes et de mes craintes, du vieillissement, de combien je l’aimais. Je lui parlais de son père, du mien et de ma mère. De mes parents morts depuis longtemps; du sien qui un jour d’automne avait disparu. Puis je me disais que tout cela n’avait aucune importance, qu’après mon mari mon fils à son tour était parti, et que lui depuis m’écrivait, qu’il m’écrivait alors qu’il s’enfonçait, qu’il m’écrivait alors qu’il n’en finissait plus de disparaître, et que moi, m’enfonçant seule en forêt, dormant seule dans le dortoir près de la fenêtre ouverte, et le retrouvant dans ses lettres comme dans mon sommeil, je n’en finissais plus moi aussi de disparaître et que toujours je l’aimais.
Après le départ de mon fils, disparu à l’aube du septième jour, j’étais partie à Montréal. Au chalet la fatigue me pesait. Quand je me regardais dans le miroir j’avais l’impression que mon dos se courbait. À la tombée du jour j’avais entendu mes pas résonner entre les murs. Autour de moi la nuit était opaque. Dehors le vent poussait des branches sur les fenêtres. Les arbres pliaient. Des souris couraient et grimpaient dans les murs. J’entendais, plus bas, le clapotis des vagues. Je n’entendais pas de bruit venu des autres chalets. Dans le dortoir le lit de mon fils était vide. Pour la première fois j’avais eu peur d’y passer seule la nuit. Alors j’avais pris ma voiture. Mes phares avaient éclairé le chemin de gravelle. Sur la route je m’étais demandé si je croiserais mon fils, si je ne le verrais pas qui marchait, m’arrêterais pour lui ouvrir la porte et le conduire dans le prochain village ou la prochaine ville, mais je savais qu’il s’était enfoncé en forêt.
J’avais roulé seule sur le chemin de gravelle, sur des routes de campagne, et sur la 153 jusqu’à Yamachiche, puis sur la 40, je m’étais mêlée aux voitures qui roulaient à toute allure, sur cette autoroute où le trafic ne cesse jamais.
J’étais épuisée en arrivant à Montréal. J’avais avalé plusieurs verres de vermouth avant de pouvoir trouver le sommeil. Dans mon appartement je n’étais restée qu’une semaine.
Ma voisine me l’avait confirmé à mon arrivée: depuis le début de l’été je n’avais reçu aucune lettre de mon fils. Alors je m’enfermai dans ma cuisine, je repris toutes celles que j’avais reçues depuis plus de dix ans. Je les relus, même les dernières, certaines que je n’avais jamais lues entièrement. Je les lisais souvent à voix haute, parfois en boucle. Je tenais les feuilles entre mes mains ou les déplaçais sur la table, en lisais des extraits au hasard. Ma voix résonnait dans la cuisine tandis que je voyais mon fils les écrire et que je l’entendais les lire. Il les lisait dans un cimetière d’où on voyait l’océan Pacifique. Il les lisait en marchant le long d’une ligne de chemin de fer au Wisconsin. Il les lisait à voix haute en même temps qu’il les écrivait, comme s’il se les dictait. Il les disait pendant une nuit de pluie torrentielle, à l’abri d’un pont près d’un punk ivre qui pleurait. Il les disait devant le désert de Sonora, à la frontière des États-Unis et du Mexique, et alors sa voix résonnait dans la mort, m’écrivait-il, et alors sa voix résonnait dans le désert, s’éteignait en lui. Il avait mal à la tête. Parfois ses larmes coulaient. Son ventre encore grossissait. Il pleurait et je pleurais avec lui. Nous avions faim ensemble. J’étais lui alors qu’il écrivait à sa mère. Ma langue parlait en même temps que la sienne. Je me perdais avec lui comme je n’en finissais plus de me perdre. Alors je sortais. Je quittais ma cuisine ensoleillée, illuminée par ses fenêtres donnant sur la ruelle. J’allais rue Drolet, Boucher, Maguire et avenue De Gaspé, parfois je faisais des boucles, descendais Casgrain, reprenais à nouveau Maguire, puis encore De Gaspé. Bientôt j’allais marcher dans les terrains en friche près de la ligne de chemin de fer. Je rentrais épuisée. Je buvais du vermouth ou du gin. Je relisais les lettres, ivre jusqu’à ce que l’ivresse me décide à dormir.
Une seule nuit je reçus une amie, une amie de longue date, rencontrée près de quarante ans plus tôt alors que je faisais mes études en biologie, une des seules que j’avais gardées depuis. Elle se maquille trop, pensai-je. Elle masquait ses rides. Mon amie me parla de ses vacances en Gaspésie: des paysages qui ne changeaient jamais. Des séjours qu’elle avait aussi faits au Mexique: des plages de la côte Pacifique qui semblaient s’étendre à l’infini. De Bali où elle irait l’hiver prochain, avec son nouvel «ami» (c’est le mot qu’elle employait) rencontré sur internet. Toi aussi tu as les moyens de partir, me disait-elle, alors que nous soupions sur mon balcon, à la lumière d’une chandelle (j’avais acheté des sushis). Mais elle comprenait qu’en cet été caniculaire je profite du lac, j’aille me réfugier au chalet; elle se rappelait la dernière fois où nous y étions allées ensemble – il y avait déjà plus de quinze ans – avec André, son premier mari (elle le disait en riant). Avec mon mari et le sien (tous deux travaillaient pour Hydro-Québec) nous étions allés prendre l’apéro en canot sur le lac. Nous nous laissions dériver en vidant des verres de vermouth (ou peut-être était-ce de la bière), et étions rentrés ivres alors que nos enfants se baignaient près du quai.
Elle me dit qu’elle ne voyait presque plus les siens, que Sylvie, sa fille, était infirmière, accaparée par le travail, incapable de se libérer pour la voir, que son fils aîné était parti vivre aux États-Unis, dans une gated community en banlieue de Houston, et ne revenait presque jamais, que Louis, le cadet, venait d’avoir un troisième enfant, pensait en avoir un quatrième. Il avait un nouvel emploi, travaillait dans la vidéosurveillance, m’apprit-elle. Il posait des caméras dans les édifices gouvernementaux et les commerces. «Il y en a partout!» lui disait-il. Elle me parlait de plus en plus ivre. Ses paroles se déversaient au même rythme que se vidaient les bouteilles. Moi aussi j’étais ivre. J’étais avec elle, mais je n’avais que Mathias en tête, et c’est à lui que je pensais tandis qu’elle me racontait une histoire qui lui venait de son fils, celle de ce fugitif qui n’avait été rattrapé qu’au bout d’une semaine alors que les forces policières prétendaient maintenant pouvoir refaire entièrement son trajet, le tracer sur une carte, car elles l’avaient capté avec les caméras de sécurité des centres d’achats, des commerces, de la ville souterraine montréalaise, celles aussi des édifices municipaux, même par les téléphones de badauds qui l’avaient filmé par hasard au Festival d’été de Québec. Tout au long de sa fuite il ne s’était pas connecté à internet afin d’éviter d’être retrouvé. Il n’avait plus d’argent sur lui, même si son compte en banque débordait, mais il lui avait fallu plus d’une semaine avant d’utiliser ses cartes bancaires. C’est alors qu’il avait été pris, à Lebel-sur-Quévillon, en Abitibi.
Je l’écoutais et il me semblait qu’elle m’en parlait avec une certaine tristesse, comme si elle était gagnée du sentiment qu’aujourd’hui il n’y avait plus de fuite possible (ou peut-être cette tristesse était-ce moi qui la ressentais), et je me dis que le fuyard était près de la sortie, qu’à Lebel il ne lui restait plus qu’à s’enfoncer en forêt pour vraiment disparaître.
Du reste de la soirée je ne me rappelle presque rien. Avec mon amie je continuai à vider les bouteilles. Je dus aussi lui montrer les lettres, qu’au matin je trouvai étalées sur la table au milieu des verres, et je crus m’entendre lui dire que mon fils et mon mari étaient morts, que tous deux reposaient dans l’œil de la tourbière.
Ce jour-là je rangeai l’appartement, je remis les lettres dans le placard; avant midi je repris la route; malgré la fatigue et la nausée je retournai au chalet. J’y arrivai épuisée par ma soirée et le trajet, avec en tête les cadavres de mon fils et de son père.
Le lendemain je reçus la visite de mes petits-enfants et de ma fille alors que peu à peu le réel s’écroulait.
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