Mon fils ne revint que sept jours
Chapitre 3
La date était marquée d’un X sur mon calendrier: chaque été, pendant deux jours, je gardais au chalet les enfants de ma fille. Avec eux je marchais sur l’ancien chemin de quatre-roues, accessible depuis le chemin de gravelle, mais dont l’entrée était désormais obstruée par des ronces. Plus loin nous empruntions des sentiers étroits, presque invisibles, où, au fil des décennies, je n’avais jamais rencontré âme qui vive, puis nous nous éloignions encore plus en forêt. Mathilde et Mathieu avançaient au milieu de fougères qui, les premières années, leur montaient parfois au- dessus de la tête, et se glissaient sous les branches des pins. Pour eux, j’identifiais la clintonie boréale dont je faisais grincer les feuilles et que j’écrasais sur leur peau, libérant ainsi son odeur, réputée chasser les moustiques. Je plongeais les doigts sous la tige du médéole de Virginie et en extrayais la racine blanche, que mes petits-enfants nettoyaient avant de la faire craquer sous leurs dents. Je leur montrais de rares sabots de la vierge – leurs fleurs bombées et roses, parfois albinos – et les tiges étranges – pâles et écailleuses – du monotrope uniflore, qui vit en symbiose avec des champignons microscopiques. Je leur donnais des explications embryonnaires sur la composition de l’humus, les rhizomes rampants structurant les tapis de plantes, les organismes saprophytes, la mycorhization et les fleurs sans chlorophylle. Je leur décrivais les circonvolutions du gyromitre qui évoquent (tous les livres de mycologie le disent) la forme d’un cerveau.
Puis bientôt Mathilde et Mathieu s’éloignaient tous deux dans l’ombre, marchaient dans des zones humides près d’une mare, grimpaient sur des rochers couverts de racines, allaient inspecter les tapis épineux sous les conifères. «Grand-maman! Grand-maman!» criaient-ils avant de revenir les mains débordant de champignons, certains que je jetais, d’autres dont les étonnaient les formes – des polypores et des trémelles, des clavaires aussi, tiges jaunâtres aux allures de lichen, que jamais ils n’auraient crus comestibles et que devant eux je croquais –, d’autres encore que je mettais dans un sac et que le soir je cuisinerais en leur répétant de n’en rien dire à leur mère, qui ne retenait que le danger associé aux champignons des forêts. À mes petits-enfants j’apprenais à les identifier à la forme et à la couleur, mais aussi à l’odeur, ou j’expliquais que pour différencier la russule émétique de la russule des marais, aux formes et aux couleurs apparentes, il suffit de goûter le champignon et de le recracher si sa chair est infecte. Je leur vantais les mérites des trompettes de la mort, tubes grisâtres ou noirs, dont j’apprécie la saveur, et ceux des oreilles-de-Judas, à la texture et à l’apparence étrange, injustement jugées répugnantes. Je les mettais en garde contre les jeunes amanites au sporophore tout juste sorti de terre dont la forme sphérique fait qu’on peut facilement les confondre avec des champignons comestibles. Je leur disais que la vesse-de-loup, vieille et le ventre noir, cache sous sa peau une matière pulvérulente dégageant un nuage brunâtre lorsqu’on l’écrase, mais qu’elle se mange encore jeune et blanche, crue ou grillée à la poêle.
Ils ne restaient que deux jours. Année après année de mon enseignement ils ne se rappelaient presque rien, mais toujours je les voyais disparaître sous les fougères, de plus en plus familiers avec la forêt. Je les entendais qui m’appelaient, j’identifiais pour eux les lépiotes, les bolets – certains dont ils voyaient la chair bleuir ou rougir en les brisant sous leurs doigts –, je leur donnais des repères pour retrouver leur chemin – la position d’un ruisseau ou d’un marais, celle aussi d’une colline derrière laquelle se trouvait la tourbière.
Au fil des ans nos rencontres se répétaient. Je marchais en forêt avec eux comme j’avais marché avec mon père, comme j’avais aussi marché avec leur oncle et plus rarement avec leur mère. Je m’enfonçais sous les arbres comme je m’imaginais toujours le faire, malgré la fatigue et la vieillesse et la disparition de mon fils et de son père.
Et cette année-là – celle du retour de Mathias, celle aussi de son nouveau départ, qui datait d’à peine plus d’une semaine – j’allais à nouveau avec Mathilde et Mathieu en forêt. Ils étaient beaux. Ils avaient grandi – je m’étonnais chaque fois de voir à quel point ils grandissaient. Leurs corps étaient maigres, leur peau étonnamment pâle, comme si elle profitait rarement du soleil. J’avais mal à la tête et une douleur à la hanche. Le jour de mon retour au chalet, tout juste arrivée de Montréal, j’avais glissé sur une pierre, j’étais tombée en descendant au quai. Un bleu recouvrait maintenant ma jambe jusqu’au haut de la cuisse. Aussi je marchais en boitant et un bâton à la main, aidée de Mathilde et de Mathieu lorsqu’il fallait grimper des côtes ou passer au-dessus de troncs morts obstruant le sentier.
À nouveau il avait plu la veille. La terre et la mousse étaient humides; les fougères, particulièrement hautes alors que nous nous éloignions du sentier. Mon pas était lent. Mathilde et Mathieu s’éloignèrent peu. Je l’ai dit plus tôt: avec l’âge ma vue faiblissait, mais cet après-midi de juillet, alors que d’épais nuages s’assemblaient dans le ciel, je l’aurais crue encore plus faible. C’est pourquoi mes petits-enfants me guidèrent. En même temps qu’eux mes pieds écrasaient les fougères et les trilles, laissant des traces parfois profondes dans le sol humide tandis que nos yeux cherchaient sous les branches. Mathilde s’éloigna, me rapporta une pleine poignée d’hygrophores jaunâtres dont je lui décrivis l’amertume, que je lui déconseillai de manger, puis Mathieu me montra près d’un sapin deux beaux spécimens d’amanite tue-mouches, l’un grand au chapeau étalé, l’autre court, dont le chapeau n’était pas encore ouvert.
Je leur expliquai que ces amanites étaient jeunes, venaient tout juste de pousser, mais qu’elles vivaient auparavant sous terre, invisibles, se nourrissant de la matière qui y pourrissait, que comme les autres champignons, c’étaient des organismes parasites, s’alimentant au sol ou au bois mort, et ne sortant de terre que pour se reproduire en ouvrant leurs chapeaux et en libérant leurs spores, avant de finir putréfiés ou dévorés par des insectes ou d’autres bêtes. Je leur montrai de près l’amanite tue-mouches, leur fis remarquer son chapeau jaune tacheté de blanc, l’anneau sur son pied, le bulbe auquel s’accrochaient ses racines. Il faut s’en méfier, dis-je. Cette amanite est vomitive et hallucinogène.
Cela les fit rire. Moi aussi je ris. Au-dessus de nous les nuages s’écartèrent. Les pierres et le bois humides luisirent sous le soleil. J’avais mal à la tête. Depuis le début du jour j’avais mal à la tête. Sous les branches des cèdres la forêt semblait irréelle. Un scarabée s’était posé sur ma main. Au sommet d’un arbre un merle criait. «Grand-maman?» demanda Mathilde. J’avais le crâne lourd, comme s’il débordait de matière. «Je vais bien. Je vais bien.» Je souriais. À vrai dire je me forçais à le faire. À mes petits-enfants je posai mes mains sur la tête. Leurs crânes étaient chauds. Leurs chevelures, épaisses. Leurs visages, longs et minces. Leurs t-shirts, mouillés par la sueur. Je m’étonnais chaque année de voir à quel point ils se ressemblaient. Une gourde passa de main en main. Son eau coula sur nos mentons. Assise sur une souche je respirai lentement. Ma douleur à la hanche restait vive, mais mes maux de tête s’apaisèrent.
Je repris lentement la parole, sans bien penser à qui je m’adressais, pour expliquer que l’amanite tue-mouches est un champignon quasi universel. J’ajoutai qu’en Lettonie on le mélange à la vodka, que les chamans de Sibérie le consomment avant de distribuer leur urine, et que chaque fois la fête se termine dans les vomissures et l’ivresse. Mathilde et Mathieu à nouveau rirent. Peut-être aussi que mes paroles les inquiétèrent. Je leur parlais ainsi sans savoir si j’avais raison de le faire, en me rappelant ces étudiants à qui, pendant des années, j’avais enseigné la biologie, les membres d’un club de mycologie que j’avais dirigé, et puis mon fils avec qui j’avais si souvent marché sous les sapins près des fougères, avec qui je cueillais des hygrophores ou des chanterelles, et à qui surtout je disais d’éviter plus que toutes autres les amanites vireuses, des champignons beaux et traîtres, attaquant le foie et les reins.
Chaque fois le champignon tue en plongeant sa victime dans le délire et la fièvre, chaque fois le champignon tue en éloignant celui qui meurt du réel. Le réel se putréfie. Et celui qui meurt, perdu seul en forêt, erre, marchant puis rampant, assoiffé, avec son cœur qui lui bat dans la tête. Il finit dans l’eau sale d’un marais, qui lentement s’assèche. Autour de sa dépouille rôdent des bêtes curieuses, des renards ou des lièvres. Il se décompose, jusqu’à se confondre avec la terre, où des champignons pousseront, prenant forme sur lui comme s’ils s’étaient nourris de sa chair.
Cela je le disais à Mathilde et Mathieu ou, je ne sais plus, peut-être que j’invente à rebours, peut-être que je ne leur en disais presque rien. La mort s’en vient, affirmai-je, en parlant peut-être dans ma tête. La mort s’en vient, je répétai, et je savais que je vieillissais, que moi-même, peu à peu, je me rapprochais du sol et rapetissais, et que leur parlant je ne savais plus si c’était ma langue qui bougeait ou la langue d’un autre, la langue d’un fils, la langue d’un père.
J’avais mal aux jambes. L’après-midi avançait. Les moustiques se faisaient soudain nombreux autour de nos têtes. Je dis aux enfants de partir avant moi vers le chalet, de courir se jeter dans le lac pour chasser les démangeaisons causées par les piqûres, pour chasser aussi l’odeur de la sueur. Je me levai, avec eux je fis un bout de chemin, puis j’insistai pour qu’ils accélèrent. Je les regardai partir sans craindre qu’ils se perdent. Je rentrais à leur suite, je rentrais lentement en sentant autour de moi la densité du réel. Je n’en étais pas certaine, mais je crus entendre la voix de mon fils qui m’appelait. Je me rappelai aussi celle de son père. Je regardai à ma gauche, où je savais que se trouvait la colline derrière laquelle s’étendait la tourbière. La nuit précédente j’y étais retournée dans mon sommeil. Je m’étais baignée dans son œil avec les corps blanchâtres de mon fils et de son père. Peu à peu, pas après pas, je rentrais au chalet. J’allais le retrouver, accablée par la fatigue. Une voiture me croisa sur le chemin de gravelle, poussa sur moi un nuage de poussière. Je m’écartai vers le fossé en plissant les yeux, m’accrochai à des branches et des ronces pour éviter de tomber. Parmi la poussière qui se dissipait je vis apparaître Mathilde et Mathieu – leurs têtes semblaient immenses, auréolées par le soleil – qui étaient revenus me chercher pour que nous rentrions ensemble au chalet.
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Ils étaient arrivés la veille avec leur mère. En vérité, j’avais oublié qu’ils devaient venir. Je m’étais réveillée en entendant les portes de leur voiture claquer. J’avais le crâne chaud, une vague sensation de fièvre; je m’étais levée avec le sentiment de rester enlisée dans mon sommeil.
Tout de suite j’avais remarqué que ma fille avait grossi. Je m’étonnais chaque année de la trouver plus grosse. Pour tout dire elle ressemblait à son frère. Comme chaque année elle apportait une glacière chargée de pots de crème glacée, de popsicles et de pizzas surgelées achetées au IGA de Trois-Rivières. Il ne fallait pas que je me fatigue, disait-elle. Je n’aurais pas besoin de cuisiner. Mais chaque année lorsque, deux jours plus tard, elle revenait chercher Mathilde et Mathieu je remettais les pizzas dans sa glacière. Je le faisais sans commentaires pour qu’elle comprenne que je savais encore cuisiner, que je n’étais pas vraiment vieille, qu’elle pouvait année après année me laisser ses enfants en toute sécurité. Elle ne restait qu’une heure ou deux, rarement davantage. Chaque fois j’avais hâte qu’elle reparte. Elle me parlait de sa maison, de son chalet, des rénovations que son mari et elle prévoyaient, de leurs investissements récents dans l’immobilier, des prix des propriétés qui explosaient. Ni elle ni moi ne mentionnions jamais le nom de son frère. Cette année-là je n’avais pas non plus cru nécessaire de le mentionner, mais je savais que mon petit-fils ou ma petite-fille dormirait dans le lit occupé par leur oncle il y avait à peine plus d’une semaine.
Ce samedi de juillet – celui de leur arrivée – le ciel était vaste et clair. Il semblait lourd aussi, surchargé de lumière. Les enfants étaient descendus se baigner. J’allai les rejoindre avec leur mère. Comme elle j’étais en maillot de bain (bien que ni elle ni moi n’ayons prévu nous baigner), mais je gardais une serviette nouée à ma taille pour cacher le bleu qui marquait ma jambe, la blessure que je m’étais faite la veille, et mes yeux étaient masqués par des lunettes de soleil.
Nos peaux luisaient. Toutes deux nous nous étions enduites de crème solaire (ma fille avait insisté pour que j’en mette). Son corps débordait de son maillot de bain. Le mien était frêle; ma peau, sèche, qui ce jour-là me rappelait les exuvies des couleuvres que l’on trouve parfois sous les pierres.
Mathilde et Mathieu s’étaient déjà éloignés vers le large tandis que leur mère et moi nous installions sur le quai. Au loin des embarcations se réunissaient. Autour d’elles on voyait émerger des têtes. Le lac débordait de baigneurs. Il y avait une épidémie d’êtres humains. Le soleil brillait sur le lac; on aurait dit que l’eau vibrait. Ma tête était lourde. Je n’étais pas encore tout à fait sortie du sommeil. Je faisais mine de rester attentive à ce que ma fille disait. Je ne voulais pas qu’elle s’inquiète. Je voulais qu’elle parte rassurée et seule, qu’elle me laisse ses enfants, que pendant deux jours je les garde avec moi, que nous allions marcher en forêt, chercher des champignons à l’ouest de la colline sous les pins ou au milieu des fougères. Je lui disais que j’allais bien, que j’avais récemment consulté un médecin (je mentais), que tous les tests étaient négatifs, qu’il n’y avait aucune maladie possible, que je ne souffrais de rien, que j’avais encore toute ma tête, que pour tout dire on aurait pu croire que j’étais immortelle.
J’avais mal à la hanche. La douleur s’étirait jus qu’à ma boîte crânienne. Je me rappelais les lettres de son frère: sa sœur immense, sa sœur qui grandissait sans cesse et paraissait occulter le réel. Et je me demandais à quel âge elle cesserait de grossir, si vieillissante elle maigrirait et rapetisserait, si elle flétrirait peut-être, si elle approcherait de la mort et du sol le corps fragile et frêle en sentant son cerveau qui pourrissait, et je me disais qu’après tout je l’aimais, que j’aurais voulu pouvoir vraiment parler avec elle, lui lire aussi les lettres de son frère, les lire avec elle en nous tenant par la main, ou m’enfoncer avec elle sous les arbres vers la tourbière, le faire comme quand elle était enfant nous l’avions fait à quelques reprises avant qu’elle cesse de venir au chalet, et je pensais que Mathias ne reviendrait plus, que c’est elle qui en hériterait, qu’elle le vendrait ou le détruirait, pour en construire un autre, plus gros et plus moderne, et qu’elle ferait bâtir des marches larges et solides pour descendre vers le lac, afin que, lourde et vieillissante, elle ne risque pas de glisser, comme moi j’avais glissé la veille, moi qui aurais pu me fracturer la hanche et cesser peut-être à jamais de marcher, et je m’étais surprise à espérer qu’elle meure jeune, qu’elle trouve peut-être avant moi sa place dans un cimetière, et que ce soit Mathieu et Mathilde qui héritent des lieux, que comme mon grand-père et mon père avant moi, ils habitent le chalet pendant l’été, qu’ils ne le transforment jamais en une maison accessible l’hiver, que les lieux ne changent qu’à peine, figés dans une réalité éternelle, et qu’autour la forêt reste la même, qu’il y pousse toujours des médéoles, des clintonies, des trilles, se perpétuant au fil des siècles, leurs racines s’étirant en rhizomes dans l’humus des forêts, qu’il n’y ait jamais de sentier pour aller à la tourbière, que personne d’autre n’y plante les pieds, mais je savais que c’était impossible, que je mentais, que je me mentais à moi-même, d’autres chalets seraient construits, il y en aurait encore d’autres toujours plus éloignés du lac, sur le bord du chemin de gravelle, qui déjà depuis mon enfance avait été allongé et élargi, qui un jour serait asphalté, et le temps viendrait où l’endroit ressemblerait à un village, au cours des années il grandirait, empiéterait sur la forêt, chasserait plus loin les renards et les lièvres, on déverserait des larvicides dans les mares et les étangs pour mettre fin au règne des moustiques, on drainerait les zones humides et peut-être un jour la tourbière s’assécherait.
C’était ce que je me disais alors que le soleil faisait luire ma peau et celle de ma fille et scintiller les vagues qui s’écrasaient mollement sur le quai. Je fermais les yeux derrière mes lunettes de soleil. Sous mes paupières il me semblait encore voir Mathilde et Mathieu se baigner et j’avais des visions d’apocalypse, j’imaginais le lac couvert d’une sphaigne dure et sèche où mes petits-enfants marchaient et qui faisait saigner leurs pieds.
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L’été avait été pluvieux, disais-je, mais aucune goutte ne tomba du reste de la semaine et la pluie fut rare durant le restant de l’été. Ma fille était partie. Ma fille m’avait laissé Mathieu et Mathilde. Nous étions allés cueillir des champignons ensem ble dans la forêt, et alors qu’une voiture roulait sur le chemin de gravelle et me couvrait de poussière, mes petits-enfants m’avaient prise par la main et reconduite au chalet. Je m’étais couchée au dortoir. À la fin de l’après-midi je m’étais étendue sur le lit de mon fils, entre la bibliothèque et la fenêtre ouverte, sans être capable de dormir. J’entendais les bruits des baigneurs, ceux aussi des voitures sur le chemin, et ma respiration lente, les battements de mon cœur; je voyais par la fenêtre le frémissement des feuilles des trembles, l’éclat du soleil; et ressentais une tension dans tout mon corps, la douleur, et l’impression de l’impossibilité du sommeil.
Mathilde monta me voir alors que le soleil se couchait. Assise à côté de moi elle regarda les livres dans la bibliothèque, des livres qu’avait lus son oncle, des livres que j’avais lus aussi, des livres que parfois avait lus sa mère, et je me rappelai les histoires que je lui avais racontées les années précédentes dans la nuit du chalet, des histoires de renards qui avaient le don de parole, des histoires de renards qui savaient éviter les pièges, se jouer des hommes, qui creusaient des terriers immenses semblables à des labyrinthes, des renards aussi dont la gueule riait quand le soir ils s’assoyaient sur une pierre et, entourés d’un public de mulots, d’hermines ou de lièvres, racontaient pourquoi ils ne les chassaient plus désormais, pourquoi ils préféraient s’emparer de jeunes animaux domestiques, de chats dénaturés et sans griffes, de chiots dont les aboiements plaintifs bientôt s’éteindraient. Puis je ne savais plus si c’étaient les histoires que j’avais racontées à Mathilde ou si ma mémoire les métamorphosait. Je me disais qu’elles avaient été parasitées, transformées par une fable lue dans une lettre de mon fils ou que c’était lui qui les inventait, qu’il savait parler aux animaux, qu’il leur parlait sans distinguer les humains des bêtes, que sa voix parfois aboyait, que par moments on aurait cru qu’elle hululait, que disparu au milieu des bois il était désormais parmi les siens.
Mathilde me regardait. Je n’avais pas entendu son frère monter et qui s’était également assis sur mon lit. Leurs visages s’allongeaient. Ils étaient blancs, mais on n’aurait pu dire qu’ils étaient blêmes. C’étaient des visages qui m’apaisaient. Et je vis bientôt d’autres visages derrière, ceux, gris et ternes, de mon père et de ma mère, ceux aussi de mon grand-père et de ma grand-mère, tous quatre rassemblés près de mon lit, spectres hantant le chalet, et je ne savais plus si je vivais ou si j’étais déjà morte, moi-même devenue spectre, ou mi-morte, mi-vivante, entre vie et pourriture dans les murs du chalet.
Au souper je n’avalai rien (j’avais mal au ventre, on aurait cru qu’en même temps que ma tête mon ventre se gonflait), mais je descendis regarder Mathilde et Mathieu avaler leur tourtière, en sentant aussi derrière moi les ombres de mon père, de ma mère, de mes ancêtres.
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Le lendemain le soleil brûlait plus fort que jamais. De cette journée il y a peu à dire. Les enfants se baignèrent. À midi je leur servis à nouveau de la tourtière. Moi, je ne mangeai presque rien. Je ne descendis pas non plus au quai. Je restai au chalet près des fantômes.
À la tombée du jour, comme chaque année, Mathilde et Mathieu voulurent regarder les albums photo. Sur l’une d’elles on voyait leur grand-père en tenue de chasse; sur une autre mon fils et leur mère se baignaient dans le lac par une journée idyllique de juillet; Mathilde et Mathieu rirent en les voyant jeunes enfants tous deux endormis sur un lit du dortoir; ils sourirent en regardant mon fils et son père sur un canot au milieu du lac; sur chaque photo ils tentèrent d’identifier celles et ceux qui s’y trouvaient, mais souvent se trompèrent, et je nommai pour eux les disparus, je nommai pour eux celles et ceux que j’aimais, je nommai parmi eux leur mère, fantôme énorme, qui pour moi s’évaporait.
Sur une seule photo on voyait la tourbière. Chaque année ils me questionnaient sur cette image. La photo était floue, s’y confondaient l’étang et la sphaigne. J’expliquai qu’au fond des bois se trouvait un lac presque mort, lentement dévoré par la sphaigne, une mousse dont la propagation pouvait être quasi perpétuelle, que sous sa couche vivante se trouvait une mousse plus ancienne, une tourbe vieille dont se nourrissait la jeune sphaigne, et que dans les tourbières d’Irlande, du Danemark ou de Sibérie reposaient des fossiles et des corps momifiés, préservés depuis des siècles dans des profondeurs moussues qui avaient été pour eux un cimetière.
Ce soir-là je racontai aussi comment Mathias et moi, près de vingt ans plus tôt, avions découvert la tourbière. À Mathilde et Mathieu je parlai de l’étang, d’une cabane de chasseur où s’était juché leur grand-père et dont il restait peut-être quelques planches accrochées à un arbre par des clous rouillés, des plantes insectivores, de leurs fleurs aux formes étranges, presque surnaturelles. Je le fis d’une voix qui, à rebours, me semble usée, quasi éteinte, mais qu’ils écoutaient comme si elle avait été douce et belle et les portait à s’approcher, à tendre l’oreille. Et quand j’entendis Mathilde et Mathieu s’exclamer: «Grand-maman! Grand-maman! emmène-nous à la tourbière», j’acquiesçai d’un mouvement de la tête.
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Le lendemain, jour où viendrait les chercher leur mère, nous marchions en direction de la sphaigne. Nous n’étions pas seuls: nous accompagnaient des moustiques par dizaines. À mes petits-enfants je donnais des repères: garder toujours la colline à gauche, suivre la dépression du sol, aller là où il s’enfonçait, chercher du regard une région peuplée de fougères et les premières mousses, vert clair, qui y apparaîtraient.
Ils avançaient devant moi, prenaient de l’avance, partaient en éclaireurs, revenaient me dire à quoi ressemblait la forêt, quels arbres on y trouvait, me parlaient de la coulée humide derrière un rocher, et moi je sentais le poids de la fatigue, la tension causée par ma douleur à la hanche, le harcèlement aussi des insectes, le poids de mes ancêtres qui semblaient comme eux accrochés à ma tête.
J’aurais voulu trouver parmi eux Mathias. J’aurais voulu qu’il me prenne par la main. Je me rappelais l’aube du septième jour, celui de son départ. Il était parti. Il s’était enfoncé en forêt, et pour ultime parole il m’avait répété qu’il m’aimait.
Et comme je suivais Mathieu et Mathilde sur le sentier, que je leur donnais des indications tandis qu’ils couraient devant moi, je répondais à mon fils que moi aussi je l’aimais. Je le lui disais encore alors que la fatigue et la douleur m’accablaient, que je m’accrochais aux arbres et aux branches, je le lui répétais tandis que je marchais d’une démarche presque infirme, titubant dans une forêt où par moments je n’avais plus de repères.
Les pierres étaient humides; les racines, glissantes. Sous un arbre je vis des champignons blanchâtres et minces, quasi transparents, spectraux, dont je ne connaissais pas le nom. Les moustiques formaient un voile autour de ma tête. Leur vrombissement l’envahissait. J’entendis chanter un bruant puis une grive. Je fis un pas de travers, tombai, les genoux et les mains dans la terre. Ma douleur à la hanche s’élevait jusque dans ma boîte crânienne. Mon corps criait. Les moustiques descendaient vers moi tandis que je reprenais mon souffle, puis me relevais difficilement.
Mathilde et Mathieu avaient disparu. La forêt vibrait pendant que mes pieds s’enfonçaient parmi les fougères. Je vis une libellule énorme et noire passer devant moi et avaler un moustique. Déjà je croyais marcher dans la sphaigne. Mathias à nouveau m’appelait. «Grand-maman! Grand-maman!» entendis-je. Mathilde et Mathieu revenaient, les chevilles boueuses, le visage et le cou marqués de piqûres, et leurs yeux qui brillaient.
Ils me dirent qu’ils avaient vu la mousse verte, que nous approchions de la tourbière. Les arbres étaient denses. Mes petits-enfants marchaient devant, me guidant désormais, comme si depuis toujours ils avaient su où la trouver au milieu de la forêt.
Derrière eux je m’empêtrais dans les branches; derrière eux j’avançais au milieu des sapins de plus en plus maigres; je les suivais de peine et de misère avec le sentiment que ma marche était définitive, que je ne pourrais plus retourner en arrière, puis soudain sous le ciel qui brûlait, je vis devant moi s’étendre la tourbière, je vis Mathilde et Mathieu qui avançaient déjà vers l’étang avec au-dessus d’eux l’œil immense, le soleil. Je crus que mes petits-enfants disparaîtraient à leur tour dans la sphaigne, que leurs têtes étaient déjà mortes, qu’à leur tour leurs cerveaux pourrissaient, que tout se répéterait sans cesse, comme si, malgré la beauté des choses, rien ne servait à rien, et je sentis la sphaigne me grimper le long du corps, pousser jusqu’à mon cou puis bien au- dessus de ma tête alors que mon crâne se dégorgeait. Je marchais dans un brouillard dense, humide et multicolore, laissant des labyrinthes et des déserts derrière, oubliant la longue sécheresse du réel qui se refermait, et ce faisant je ne cessais de répéter les noms de mes petits-enfants, de mon fils et de ma fille, je répétais aussi ceux de mes ancêtres, je disais à chacun combien je l’aimais.
Bientôt je m’extirpai des branches et mes pieds s’enfoncèrent dans la sphaigne; bientôt je rejoignis Mathilde et Mathieu sous un ciel sans nuages, d’un bleu étale, presque parfait. J’entendis l’une ou l’autre me dire: «Je les ai vus, j’ai vu Mathias et grand-père dans l’œil de la tourbière» et je vis les reflets de mes petits-enfants dans l’étang, leurs formes longues et sombres, qui auraient pu être celles de leur oncle et de leur grand-père, et au milieu d’elles le reflet brillant du soleil. Je le vis qui me regardait, un astre étrange, un astre qui ne révélait rien, et j’eus mal à la tête, je crus que cette fois mon cerveau brûlait, que de la pourriture naissait des flammes, comme si un marais s’embrasait.
De cette journée j’oublie peu à peu la sphaigne; je me rappelle avant tout le soleil.
Je me rappelle combien il brûlait sur le tombeau de ceux que j’aimais.
Je me rappelle aussi les mains de Mathilde et de Mathieu qui attrapaient les miennes pour me reconduire au chalet.
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