Monsieur Teste

Paul Valéry · Chapitre 2 sur 3

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Monsieur Teste

Ensemble

Autrui, ma caricature, mon modèle, les deux.

Autrui que j’immole justement dans le silence; que je brûle sous le nez de mon—âme!

Et Moi! que je déchire, et que je nourris de sa propre substance toujours re-mâ-chée, seul aliment pour qu’il s’accroisse!

*

 

Autrui que j’aime faible; que fort, j’adore et bois;—je te préfère intelligent et passif… à moins que, rareté, et jusqu’à ce que, peut-être - un autre Même paraisse - une réponse précise…

En attendant, qu’importe le reste!

*

 

Je sens infiniment le pouvoir, le vouloir, parce que je sens infiniment l’informe et le hasard qui les baigne, les tolère, et tend à reprendre sa fatale liberté, sa figure indifférente, son niveau d’égale chance.

*

 

En quoi cet après-midi, cette fausse lumière, cet aujourd’hui, ces incidents connus, ces papiers, ce tout quelconque se distingue-t-il d’un autre tout, d’un avant-hier? Les sens ne sont pas assez subtils pour voir que des changements ont eu lieu. Je sais bien que ce n’est le même jour, mais je ne fais que le savoir.

Pas assez subtils, mes sens, pour défaire cette œuvre si fine ou si profonde qui est le passé; pas assez subtils pour que je distingue que ce lieu ou ce mur ne sont pas identiques, peut-être, à ce qu’ils étaient l’autre jour.

 

POÈME

(_traduit du langage Self_)

J’allais peut-être vous aimer, O mon Esprit! Mais je m’avise Que je vous aimais tant, déjà! J’allais peut-être vous aimer, O mon Esprit! Mais je m’avise, ô mon Esprit, Que je t’aimais déjà d’une tout autre sorte! Tu te fais souvenir non d’autres, mais de toi, Et tu deviens toujours plus semblable à nul autre. Plus autrement le même, et plus même que moi. O Mien—mais qui n’es pas encor tout à fait Moi!