Monsieur Teste

Paul Valéry · Chapitre 3 sur 3

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Monsieur Teste

Si le Moi Pouvait Parler

Quelle injure qu’un compliment!—On ose me louer! Ne suis-je pas au delà de toute qualification? Voilà ce que dirait un Moi, si lui-même osait!—

Et si le Moi pouvait parler (Refrain).

 

LE RICHE D’ESPRIT

Cet homme avait en soi de telles possessions, de telles perspectives; il était fait de tant d’années de lectures, de réfutations, de méditations, de combinaisons internes, d’observations; de telles ramifications, que ses réponses étaient difficiles à prévoir; qu’il ignorait lui-même à quoi il aboutirait, quel aspect le frapperait enfin, quel sentiment prévaudrait en lui, quels crochets et quelle simplification inattendue se feraient, quel désir naîtrait, quelle riposte, quels éclairages.

Peut-être était-il parvenu à cet étrange état de ne pouvoir regarder sa propre décision ou réponse intérieure, que sous l’aspect d’un expédient, sachant bien que le développement de son attention serait infini et que l’_idée_ d’en finir n’a plus aucun sens, dans un esprit qui se connaît assez. Il était au degré de civilisation intérieure où la conscience ne souffre plus d’opinions qu’elle ne les accompagne de leur cortège de modalités, et qu’elle ne se repose (si c’est là se reposer) que dans le sentiment de ses prodiges, de ses exercices, de ses substitutions, de ses précisions innombrables.

… Dans sa tête où derrière les yeux fermés se passaient des rotations curieuses,—des changements si variés, si libres, et pourtant si limités,—des lumières comme celles que ferait une lampe portée par quelqu’un qui visiterait une maison dont on verrait les fenêtres dans la nuit, comme des fêtes éloignées, des foires de nuit, mais qui pourraient se changer en gares et en sauvageries si l’on pouvait en approcher—ou en effrayants malheurs,—ou en vérités et révélations…

C’était comme le sanctuaire et le lupanar des possibilités.

L’habitude de méditation faisait vivre cet esprit au milieu—au moyen—d’états rares; dans une supposition perpétuelle d’expériences purement idéales; dans l’usage continuel des conditions-limites et des phases critiques de la pensée…

Comme si les raréfactions extrêmes, les vides inconnus, les températures hypothétiques, les pressions et les charges monstrueuses avaient été ses ressources naturelles—et que rien ne pût être pensé en lui qu’il ne le soumît par cela seul au traitement le plus énergique et ne recherchât tout le domaine de son existence.

*

 

Ce goût, et parfois ce talent de la transcendance,—j’entends par là une incohérence réelle, plus vraie que toute cohérence proposée, avec le sentiment d’être ce qui passe immédiatement d’une chose à l’autre, de traverser en quelque manière les plus divers ordres—ordres de grandeur… points de vue, accommodations étrangères… Et ces brusques retours à soi, coupant quoi que ce soit; et ces vues bifides, ces attentions tripodes, ces contacts dans un autre monde de choses séparées dans le leur… C’est moi.

*

 

Méprise tes pensées, comme d’elles-mêmes elles passent.—Et repassent!…

*

 

LE JEU PERSONNEL.

Règle du jeu.

La partie est gagnée si l’on se trouve digne de son approbation.

Si la partie gagnée l’a été par calcul, avec volonté, suite et lucidité,—le gain est le plus grand possible.

 

L’HOMME DE VERRE

«Si droite est ma vision, si pure ma sensation, si maladroitement complète ma connaissance, et si déliée, si nette ma représentation, et ma science si achevée que je me pénètre depuis l’extrémité du monde jusqu’à ma parole silencieuse; et de l’informe chose qu’on désire se levant, le long de fibres connues et de centres ordonnés, je me suis, je me réponds, je me reflète et me répercute, je frémis à l’infini des miroirs—je suis de verre.»

*

 

Ma solitude—qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’_amis_ longuement, profondément vus; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher.—Ce n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi—autre moi—intelligence rivale, irrépressible—ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale,—intime.

Divine, car supposé un dieu qui vous imprègne, pénètre, infiniment domine, infiniment devine—sa joie d’être combattu par sa créature qui essaie imperceptiblement d’être, se sépare… La dévorer et qu’elle renaisse; et une joie commune et un agrandissement.

Si nous savions, nous ne parlerions pas—nous ne penserions pas, nous ne nous parlerions pas.

La connaissance est comme étrangère à l’être même.—Lui s’ignore, s’interroge, se fait répondre…

*

 

De quoi j’ai souffert le plus? Peut-être de l’habitude de développer toute ma pensée—d’aller jusqu’au bout en moi.

*

 

Je méprise vos idées pour les considérer en toute clarté et presque comme l’ornement futile des miennes; et je les vois comme on voit en pleine eau pure, dans un vase de verre, trois ou quatre poissons rouges faire, en circulant, des découvertes toujours naïves et toujours les mêmes.

*

 

Je ne suis pas bête parce que toutes les fois que je me trouve bête, je me nie—je me tue.

*

 

Dégoûté d’avoir raison, de faire ce qui réussit, de l’efficacité des procédés, essayer autre chose.

TABLE

Préface 9 La soirée avec M. Teste 21 Lettre d’un ami 55 Lettre de Madame Émilie Teste 83 Extraits du log-book de Monsieur Teste 115

 

Paris.—Imprimerie Chantenay. 6-6-1929

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