Nadja
Nadja
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
8 On est en 1926. (N. d. A., 1962.)
– 42 – monde. J’observais sans le vouloir des visages, des ac-coutrements, des allures. Allons, ce n’étaient pas encore ceux-là qu’on trouverait prêts à faire la Révolution. Je venais de traverser ce carrefour dont j’oublie ou ignore le nom, là, devant une église. Tout à coup, alors qu’elle est peut-être encore à dix pas de moi, venant en sens in-verse, je vois une jeune femme, très pauvrement vêtue, qui, elle aussi, me voit ou m’a vu. Elle va la tête haute, contrairement à tous les autres passants. Si frêle qu’elle se pose à peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-être sur son visage. Curieusement fardée, comme quelqu’un qui, ayant commencé par les yeux, n’a pas eu le temps de finir, mais le bord des yeux si noir pour une blonde. Le bord, nullement la paupière (un tel éclat s’obtient et s’obtient seulement si l’on ne passe avec soin le crayon que sous la paupière. Il est intéres-sant de noter, à ce propos, que Blanche Derval, dans le rôle de Solange, même vue de très près, ne paraissait en rien maquillée. Est-ce à dire que ce qui est très faible-ment permis dans la rue mais est recommandé au théâtre ne vaut à mes yeux qu’autant qu’il est passé outre à ce qui est défendu dans un cas, ordonné dans l’autre ? Peut-être.) Je n’avais jamais vu de tels yeux. Sans hésitation j’adresse la parole à l’inconnue, tout en m’attendant, j’en conviens du reste, au pire. Elle sourit, mais très mysté-rieusement, et, dirai-je, comme en connaissance de cause, bien qu’alors je n’en puisse rien croire. Elle se rend, pré-tend-elle, chez un coiffeur du boulevard Magenta (je dis : prétend-elle, parce que sur l’instant j’en doute et qu’elle devait reconnaître par la suite qu’elle allait sans but au-cun). Elle m’entretient bien avec une certaine insistance
– 43 – de difficultés d’argent qu’elle éprouve, mais ceci, semble-t-il, plutôt en manière d’excuse et pour expliquer l’assez grand dénuement de sa mise. Nous nous arrêtons à la terrasse d’un café proche de la gare du Nord. Je la re-garde mieux. Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux ? Que s’y mire-t-il à la fois obscurément de détresse et lumineusement d’orgueil ? C’est aussi l’énigme que pose le début de confession que, sans m’en demander davantage, avec une confiance qui pourrait (ou bien qui ne pourrait ?) être mal placée elle me fait. À Lille, ville dont elle est originaire et qu’elle n’a quittée qu’il y a deux ou trois ans, elle a connu un étudiant qu’elle a peut-être aimé, et qui l’aimait. Un beau jour, elle s’est résolue à le quitter alors qu’il s’y attendait le moins, et cela « de peur de le gêner ». C’est alors qu’elle est ve-nue à Paris, d’où elle lui a écrit à des intervalles de plus en plus longs sans jamais lui donner son adresse. À près d’un an de là, cependant, elle l’a rencontré par hasard : tous deux ont été très surpris. Lui prenant les mains, il n’a pu s’empêcher de dire combien il la trouvait changée et, posant son regard sur ces mains, s’est étonné de les voir si soignées (elles ne le sont guère maintenant). Ma-chinalement alors, à son tour, elle a regardé l’une des mains qui tenaient les siennes et n’a pu réprimer un cri en s’apercevant que les deux derniers doigts en étaient inséparablement joints. « Mais tu t’es blessé ! » Il fallut absolument que le jeune homme lui montrât son autre main, qui présentait la même malformation. Là-dessus, très émue, elle m’interroge longuement : « Est-ce pos-sible ? Avoir vécu si longtemps avec un être, avoir eu toutes les occasions possibles de l’observer, s’être atta-
– 44 – chée à découvrir ses moindres particularités physiques ou autres, pour enfin si mal le connaître, pour ne pas même s’être aperçue de cela ! Vous croyez… vous croyez que l’amour peut faire de ces choses ? Et lui qui a été si fâché, que voulez-vous, je n’ai pu ensuite que me taire, ces mains… Il a dit alors quelque chose que je ne com-prends pas, où il y a un mot que je ne comprends pas, il a dit : « Gribouille ! Je vais retourner en Alsace-Lorraine. Il n’y a que là que les femmes sachent aimer. » Pourquoi : Gribouille ? Vous ne savez pas ? » Comme on pense je réagis assez vivement : « N’importe. Mais je trouve odieuses ces généralités sur l’Alsace-Lorraine, à coup sûr cet individu était un bel idiot, etc. Alors il est parti, vous ne l’avez plus revu ? Tant mieux. » Elle me dit son nom, celui qu’elle s’est choisi : « Nadja, parce qu’en russe c’est le commencement du mot espérance, et parce que ce n’en est que le commencement. » Elle vient seulement de songer à me demander qui je suis (au sens très restreint de ces mots). Je le lui dis. Puis elle revient encore à son passé, me parle de son père, de sa mère. Elle s’attendrit surtout au souvenir du premier : « Un homme si faible ! Si vous saviez comme il a toujours été faible. Quand il était jeune, voyez-vous, presque rien ne lui était refusé. Ses parents, très bien. Il n’y avait pas encore d’automobiles mais tout de même une belle voiture, le cocher… Avec lui tout a vite fondu, par exemple. Je l’aime tant. Chaque fois que je pense à lui, que je me dis à quel point il est faible… Oh ! mère, ce n’est pas la même chose. C’est une bonne femme, voilà, comme on dit vulgairement, une bonne femme. Pas du tout la femme qu’il aurait fallu à mon père. Chez nous, bien sûr tout était très propre, mais
– 45 – lui, comprenez-vous, il n’était pas fait pour la voir, quand il rentrait, en tablier. C’est vrai qu’il trouvait une table servie, ou qu’il était bien temps de servir, il ne trouvait pas ce qu’on appelle (avec une expression ironique de convoitise et un geste amusant) une table dressée. Mère, je l’aime bien, pour rien au monde je ne voudrais lui faire de la peine. Ainsi, quand je suis venue à Paris, elle savait que j’avais un mot de recommandation pour les sœurs de Vaugirard. Naturellement, je ne m’en suis jamais servie. Mais, chaque fois que je lui écris, je termine ma lettre par ces mots : « J’espère te voir bientôt », et j’ajoute : « si Dieu le veut, comme dit sœur… » ici un nom quelconque. Et elle, alors, qui doit être contente ! Dans les lettres que je reçois d’elle, ce qui me touche le plus, ce pourquoi je donnerais tout le reste, c’est le post-scriptum. Elle éprouve en effet toujours le besoin d’ajouter : « Je me demande ce que tu peux faire à Paris. » Pauvre mère, si elle savait ! » Ce que Nadja fait à Paris, mais elle se le demande. Oui, le soir, vers sept heures, elle aime à se trouver dans un compartiment de seconde du métro. La plupart des voyageurs sont des gens qui ont fini leur tra-vail. Elle s’assied parmi eux, elle cherche à surprendre sur leurs visages ce qui peut bien faire l’objet de leur pré-occupation. Ils pensent forcément à ce qu’ils viennent de laisser jusqu’à demain, seulement jusqu’à demain, et aus-si à ce qui les attend ce soir, qui les déride ou les rend encore plus soucieux. Nadja fixe quelque chose en l’air : « Il y a de braves gens. » Plus ému que je ne veux le pa-raître, cette fois je me fâche : « Mais non. Il ne s’agit d’ailleurs pas de cela. Ces gens ne sauraient être intéres-sants dans la mesure où ils supportent le travail, avec ou
– 46 – non toutes les autres misères. Comment cela les élève-rait-il si la révolte n’est pas en eux la plus forte ? À cet instant, vous les voyez, du reste, ils ne vous voient pas. Je hais, moi, de toutes mes forces, cet asservissement qu’on veut me faire valoir. Je plains l’homme d’y être condamné, de ne pouvoir en général s’y soustraire, mais ce n’est pas la dureté de sa peine qui me dispose en sa faveur, c’est et ce ne saurait être que la vigueur de sa protestation. Je sais qu’à un four d’usine, ou devant une de ces machines inexorables qui imposent tout le jour, à quelques secondes d’intervalle, la répétition du même geste, ou partout ailleurs sous les ordres les moins accep-tables, ou en cellule, ou devant un peloton d’exécution, on peut encore se sentir libre mais ce n’est pas le martyre qu’on subit qui crée cette liberté. Elle est, je le veux bien, un désenchaînement perpétuel : encore pour que ce dé-senchaînement soit possible, constamment possible, faut-il que les chaînes ne nous écrasent pas, comme elles font de beaucoup de ceux dont vous parlez. Mais elle est aus-si, et peut-être humainement bien davantage, la plus ou moins longue mais la merveilleuse suite de pas qu’il est permis à l’homme de faire désenchaîné. Ces pas, les sup-posez-vous capables de les faire ? En ont-ils le temps, seulement ? En ont-ils le cœur ? De braves gens, disiez-vous, oui, braves comme ceux qui se sont fait tuer à la guerre, n’est-ce pas ? Tranchons-en, des héros : beau-coup de malheureux et quelques pauvres imbéciles. Pour moi, je l’avoue, ces pas sont tout. Où vont-ils, voilà la vé-ritable question. Ils finiront bien par dessiner une route et sur cette route, qui sait si n’apparaîtra pas le moyen de désenchaîner ou d’aider à se désenchaîner ceux qui n’ont
– 47 – pu suivre ? C’est seulement alors qu’il conviendra de s’attarder un peu, sans toutefois revenir en arrière. » (On voit assez ce que je peux dire à ce sujet, pour peu surtout que je m’avise d’en traiter de manière concrète.) Nadja m’écoute et ne cherche pas à me contredire. Peut-être n’a-t-elle rien moins voulu faire que l’apologie du travail. Elle vient à me parler de sa santé, très compromise. Le médecin qu’elle a consulté et qu’elle avait, au prix de tout l’argent qui lui restait, choisi tel qu’elle pût s’y fier, lui a prescrit de partir immédiatement pour le Mont-Dore. Cette idée l’enchante, en raison de ce qu’un tel voyage a pour elle d’irréalisable. Mais elle s’est persua-dée qu’un travail manuel suivi suppléerait en quelque sorte à la cure qu’elle ne peut faire. C’est dans cet esprit qu’elle a cherché à s’employer dans la boulangerie, voire la charcuterie, où, comme elle en juge de façon purement poétique, il lui paraît y avoir plus de garanties qu’ailleurs de se bien porter. Partout on lui a offert des salaires déri-soires. Il est arrivé aussi qu’avant de lui donner réponse on la regardât à deux fois. Un patron boulanger qui lui promettait dix-sept francs par jour, après avoir de nou-veau levé les yeux sur elle, s’est repris : dix-sept ou dix-huit. Très enjouée : « Je lui ai dit : dix-sept, oui ; dix-huit, non. » Nous voici, au hasard de nos pas, rue du Fau-bourg-Poissonnière. Autour de nous on se hâte, c’est l’heure de dîner. Comme je veux prendre congé d’elle, elle demande qui m’attend. « Ma femme. – Marié ! Oh ! alors… » et, sur un autre ton très grave, très recueilli : « Tant pis. Mais… et cette grande idée ? J’avais si bien commencé tout à l’heure à la voir. C’était vraiment une étoile, une étoile vers laquelle vous alliez. Vous ne pou-
– 48 – viez manquer d’arriver à cette étoile. À vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empêcherait : rien, pas même moi… Vous ne pourrez jamais voir cette étoile comme je la voyais. Vous ne comprenez pas : elle est comme le cœur d’une fleur sans cœur. » Je suis extrê-mement ému. Pour faire diversion je demande où elle dîne. Et soudain cette légèreté que je n’ai vue qu’à elle, cette liberté peut-être précisément : « Où ? (le doigt ten-du :) mais là, ou là (les deux restaurants les plus proches), où je suis, voyons. C’est toujours ainsi. » Sur le point de m’en aller, je veux lui poser une question qui ré-sume toutes les autres, une question qu’il n’y a que moi pour poser, sans doute, mais qui, au moins une fois, a trouvé une réponse à sa hauteur : « Qui êtes-vous ? » Et elle, sans hésiter : « Je suis l’âme errante. » Nous conve-nons de nous revoir le lendemain au bar qui fait l’angle de la rue Lafayette et du Faubourg-Poissonnière. Elle ai-merait lire un ou deux livres de moi et y tiendra d’autant plus que sincèrement je mets en doute l’intérêt qu’elle peut y prendre. La vie est autre que ce qu’on écrit. Quelques instants encore elle me retient pour me dire ce qui la touche en moi. C’est, dans ma pensée, dans mon langage, dans toute ma manière d’être, paraît-il, et c’est là un des compliments auxquels j’ai été de ma vie le plus sensible, la simplicité.
5 octobre. – Nadja, arrivée la première, en avance, n’est plus la même. Assez élégante, en noir et rouge, un très seyant chapeau qu’elle enlève, découvrant ses che-veux d’avoine qui ont renoncé à leur incroyable désordre,
– 49 – elle porte des bas de soie et est parfaitement chaussée. La conversation est pourtant devenue plus difficile et commence par ne pas aller, de sa part, sans hésitations. Cela jusqu’à ce qu’elle s’empare des livres que j’ai appor-tés (Les Pas perdus, Manifeste du Surréalisme) : « Les Pas perdus ? Mais il n’y en a pas. » Elle feuillette l’ouvrage avec grande curiosité. Son attention se fixe sur un poème de Jarry qui y est cité :
Parmi les bruyères, pénil des menhirs…
Loin de la rebuter, ce poème, qu’elle lit une première fois assez vite, puis qu’elle examine de très près, semble vivement l’émouvoir. À la fin du second quatrain, ses yeux se mouillent et se remplissent de la vision d’une fo-rêt. Elle voit le poète qui passe près de cette forêt, on di-rait que de loin elle peut le suivre : « Non, il tourne au-tour de la forêt. Il ne peut pas entrer, il n’entre pas. » Puis elle le perd et revient au poème, un peu plus haut que le point où elle l’a laissé, interrogeant les mots qui la sur-prennent le plus, donnant à chacun le signe d’intelligence, d’assentiment exact qu’il réclame.
Chasse de leur acier la martre et l’hermine.
« De leur acier ? La martre… et l’hermine. Oui, je vois : les gîtes coupants, les rivières froides : De leur acier. » Un peu plus bas :
En mangeant le bruit des hannetons, C’havann
(Avec effroi, fermant le livre :) « Oh ! ceci, c’est la mort ! »
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Le rapport de couleurs entre les couvertures des deux volumes l’étonne et la séduit. Il paraît qu’il me « va ». Je l’ai sûrement fait exprès (quelque peu). Puis elle me parle de deux amis qu’elle a eus : l’un, à son arri-vée à Paris, qu’elle désigne habituellement sous le nom de « Grand ami », c’est ainsi qu’elle l’appelait et il a tou-jours voulu qu’elle ignorât qui il était, elle montre encore pour lui une immense vénération, c’était un homme de près de soixante-quinze ans, qui avait longtemps séjour-né aux colonies, il lui a dit en partant qu’il retournait au Sénégal ; l’autre, un Américain, qui semble lui avoir ins-piré des sentiments très différents : « Et puis, il m’appelait Lena, en souvenir de sa fille qui était morte. C’est très affectueux, très touchant, n’est-ce pas ? Pour-tant il m’arrivait de ne plus pouvoir supporter d’être ap-pelée ainsi, comme en rêvant : Lena, Lena… Alors je pas-sais plusieurs fois la main devant ses yeux, très près de ses yeux, comme ceci, et je disais : Non, pas Lena, Nad-ja. » Nous sortons. Elle me dit encore : « Je vois chez vous. Votre femme. Brune, naturellement. Petite. Jolie. Tiens, il y a près d’elle un chien. Peut-être aussi, mais ail-leurs, un chat (exact). Pour l’instant, je ne vois rien d’autre. » Je me dispose à rentrer chez moi, Nadja m’accompagne en taxi. Nous demeurons quelque temps silencieux, puis elle me tutoie brusquement : « Un jeu : Dis quelque chose. Ferme les yeux et dis quelque chose. N’importe, un chiffre, un prénom. Comme ceci (elle ferme les yeux) : Deux, deux quoi ? Deux femmes. Com-ment sont ces femmes ? En noir. Où se trouvent-elles ? Dans un parc… Et puis, que font-elles ? Allons, c’est si facile, pourquoi ne veux-tu pas jouer ? Eh bien, moi, c’est
– 51 – ainsi que je me parle quand je suis seule, que je me ra-conte toutes sortes d’histoires. Et pas seulement de vaines histoires : c’est même entièrement de cette façon que je vis9. » Je la quitte à ma porte : « Et moi, mainte-nant ? Où aller ? Mais il est si simple de descendre len-tement vers la rue Lafayette, le faubourg Poissonnière, de commencer par revenir à l’endroit même où nous étions. »
La Nouvelle France.
9 Ne touche-t-on pas là au terme extrême de l’aspiration surréaliste, à sa plus forte idée limite ?
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Mme Sacco, voyante, 3, rue des Usines.
6 octobre. – De manière à n’avoir pas trop à flâner je sors vers quatre heures dans l’intention de me rendre à pied à « la Nouvelle France » où je dois rejoindre Nadja à cinq heures et demie. Le temps d’un détour par les bou-levards jusqu’à l’Opéra, où m’appelle une course brève. Contrairement à l’ordinaire, je choisis de suivre le trottoir droit de la rue de la Chaussée-d’Antin. Une des premières passantes que je m’apprête à croiser est Nadja, sous son aspect du premier jour. Elle s’avance comme si elle ne voulait pas me voir. Comme le premier jour, je reviens sur mes pas avec elle. Elle se montre assez incapable d’expliquer sa présence dans cette rue où, pour faire trêve à de plus longues questions, elle me dit être à la re-
– 53 – cherche de bonbons hollandais. Sans y penser, déjà nous avons fait demi-tour, nous entrons dans le premier café venu. Nadja observe envers moi certaines distances, se montre même soupçonneuse. C’est ainsi qu’elle retourne mon chapeau, sans doute pour y lire les initiales de la coiffe, bien qu’elle prétende le faire machinalement, par habitude de déterminer à leur insu la nationalité de cer-tains hommes. Elle avoue qu’elle avait l’intention de manquer le rendez-vous dont nous avions convenu. J’ai observé en la rencontrant qu’elle tenait à la main l’exemplaire des Pas perdus que je lui ai prêté. Il est main-tenant sur la table et, à en apercevoir la tranche, je re-marque que quelques feuillets seulement en sont coupés. Voyons : ce sont ceux de l’article intitulé : « L’esprit nou-veau », où est relatée précisément une rencontre frap-pante, faite un jour, à quelques minutes d’intervalle, par Louis Aragon, par André Derain et par moi. L’indécision dont chacun de nous avait fait preuve en la circonstance, l’embarras où quelques instants plus tard, à la même table, nous mit le souci de comprendre à quoi nous ve-nions d’avoir affaire, l’irrésistible appel qui nous porta, Aragon et moi, à revenir aux points mêmes où nous était apparu ce véritable sphinx sous les traits d’une char-mante jeune femme allant d’un trottoir à l’autre interro-ger les passants, ce sphinx qui nous avait épargnés l’un après l’autre et, à sa recherche, de courir le long de toutes les lignes qui, même très capricieusement, peuvent relier ces points – le manque de résultats de cette poursuite que le temps écoulé eût dû rendre sans espoir, c’est à ce-la qu’est allée tout de suite Nadja. Elle est étonnée et dé-çue du fait que le récit des courts événements de cette
– 54 – journée m’ait paru pouvoir se passer de commentaires. Elle me presse de m’expliquer sur le sens exact que je lui attribue tel quel et, puisque je l’ai publié, sur le degré d’objectivité que je lui prête. Je dois répondre que je n’en sais rien, que dans un tel domaine le droit de constater me paraît être tout ce qui est permis, que j’ai été la pre-mière victime de cet abus de confiance, si abus de con-fiance il y a, mais je vois bien qu’elle ne me tient pas quitte, je lis dans son regard l’impatience, puis la cons-ternation. Peut-être s’imagine-t-elle que je mens : une as-sez grande gêne continue à régner entre nous. Comme elle parle de rentrer chez elle, j’offre de la reconduire. Elle donne au chauffeur l’adresse du Théâtre des Arts qui, me dit-elle, se trouve à quelques pas de la maison qu’elle habite. En chemin, elle me dévisage longuement, en silence. Puis ses yeux se ferment et s’ouvrent très vite comme lorsqu’on se trouve en présence de quelqu’un qu’on n’a plus vu depuis longtemps, ou qu’on ne s’attendait plus à revoir et comme pour signifier qu’on « ne les en croit pas ». Une certaine lutte paraît aussi se poursuivre en elle, mais tout à coup elle s’abandonne, ferme tout à fait les yeux, offre ses lèvres… Elle me parle maintenant de mon pouvoir sur elle, de la faculté que j’ai de lui faire penser et faire ce que je veux, peut-être plus que je ne crois vouloir. Elle me supplie, par ce moyen, de ne rien entreprendre contre elle. Il lui semble qu’elle n’a jamais eu de secret pour moi, bien avant de me con-naître. Une courte scène dialoguée, qui se trouve à la fin de « Poisson soluble », et qui paraît être tout ce qu’elle a lu du Manifeste, scène à laquelle, d’ailleurs, je n’ai jamais su attribuer de sens précis et dont les personnages me
– 55 – sont aussi étrangers, leur agitation aussi ininterprétable que possible, comme s’ils avaient été apportés et rempor-tés par un flot de sable, lui donne l’impression d’y avoir participé vraiment et même d’y avoir joué le rôle, pour le moins obscur, d’Hélène10. Le lieu, l’atmosphère, les atti-tudes respectives des acteurs étaient bien ce que j’ai con-çu. Elle voudrait me montrer « où cela se passait » : je propose que nous dînions ensemble. Une certaine confu-sion a dû s’établir dans son esprit car elle nous fait con-duire, non dans l’île Saint-Louis, comme elle le croit, mais place Dauphine où se situe, chose curieuse, un autre épisode de « Poisson soluble » : « Un baiser est si vite oublié. » (Cette place Dauphine est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner peu à peu l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréa-blement insistante et, à tout prendre, brisante. De plus, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place,
10 Je n’ai connu personnellement aucune femme de ce nom, qui de tout temps m’a ennuyé et paru fade comme de tout temps celui de Solange m’a ravi. Pourtant, Mme Sacco, voyante, 3, rue des Usines, qui ne s’est jamais trompée à mon sujet, m’assurait, au début de cette année, que ma pensée était grandement occu-pée d’une « Hélène ». Est-ce pourquoi, à quelque temps de là, je me suis si fort intéressé à tout ce qui concerne Hélène Smith ? La conclusion à en tirer serait de l’ordre de celle que m’a impo-sée précédemment la fusion dans un rêve de deux images très éloignées l’une de l’autre. « Hélène, c’est moi », disait Nadja.
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« City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont sus-pectes.) Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous fai-sons servir dehors par le marchand de vins. Pour la pre-mière fois, durant le repas, Nadja se montre assez frivole. Un ivrogne ne cesse de rôder autour de notre table. Il prononce très haut des paroles incohérentes, sur le ton de la protestation. Parmi ces paroles reviennent sans cesse un ou deux mots obscènes sur lesquels il appuie. Sa femme, qui le surveille de sous les arbres, se borne à lui crier de temps à autre : « Allons, viens-tu ? » J’essaie à plusieurs reprises de l’écarter, mais en vain. Comme ar-rive le dessert, Nadja commence à regarder autour d’elle. Elle est certaine que sous nos pieds passe un souterrain qui vient du Palais de justice (elle me montre de quel en-droit du Palais, un peu à droite du perron blanc) et con-tourne l’hôtel Henri IV. Elle se trouble à l’idée de ce qui s’est déjà passé sur cette place et de ce qui s’y passera encore. Où ne se perdent en ce moment dans l’ombre que deux ou trois couples, elle semble voir une foule. « Et les morts, les morts ! » L’ivrogne continue à plaisanter lugubrement. Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons. « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s’éclairer. Elle sera rouge. » La minute passe. La fenêtre s’éclaire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n’y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m’en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c’est tout.) J’avoue qu’ici la peur me prend,
– 57 – comme aussi elle commence à prendre Nadja. « Quelle horreur ! Vois-tu ce qui passe dans les arbres ? Le bleu et le vent, le vent bleu. Une seule autre fois j’ai vu sur ces mêmes arbres passer ce vent bleu. C’était là, d’une fe-nêtre de l’Hôtel Henri 11 IV, et mon ami, le second dont je t’ai parlé, allait partir. Il y avait aussi une voix qui disait : Tu mourras, tu mourras. Je ne voulais pas mourir mais j’éprouvais un tel vertige… Je serais certainement tom-bée si l’on ne m’avait retenue. » Je crois qu’il est grand temps de quitter ces lieux. Le long des quais, je la sens toute tremblante. C’est elle qui a voulu revenir vers la Conciergerie. Elle est très abandonnée, très sûre de moi. Pourtant elle cherche quelque chose, elle tient absolu-ment à ce que nous entrions dans une cour, une cour de commissariat quelconque qu’elle explore rapidement. « Ce n’est pas là… Mais, dis-moi, pourquoi dois-tu aller en prison ? Qu’auras-tu fait ? Moi aussi j’ai été en prison. Qui étais-je ? Il y a des siècles. Et toi, alors, qui étais-tu ? » Nous longeons de nouveau la grille quand tout à coup Nadja refuse d’aller plus loin. Il y a là, à droite, une fenêtre en contrebas qui donne sur le fossé, de la vue de laquelle il ne lui est plus possible de se détacher. C’est devant cette fenêtre qui a l’air condamnée qu’il faut abso-lument attendre, elle le sait. C’est de là que tout peut ve-nir. C’est là que tout commence. Elle tient des deux mains la grille pour que je ne l’entraîne pas. Elle ne ré-pond presque plus à mes questions. De guerre lasse, je
11 Lequel fait face à la maison dont il vient d’être question, ceci toujours pour les amateurs de solutions faciles.
– 58 – finis par attendre que de son propre gré elle poursuive sa route. La pensée du souterrain ne l’a pas quittée et sans doute se croit-elle à l’une de ses issues. Elle se demande qui elle a pu être, dans l’entourage de Marie-Antoinette. Les pas des promeneurs la font longuement tressaillir. Je m’inquiète, et, lui détachant les mains l’une après l’autre, je finis par la contraindre à me suivre. Plus d’une demi-heure s’est ainsi passée. Le pont traversé, nous nous diri-geons vers le Louvre. Nadja ne cesse d’être distraite. Pour la ramener à moi, je lui dis un poème de Baudelaire, mais les inflexions de ma voix lui causent une nouvelle frayeur, aggravée du souvenir qu’elle garde du baiser de tout à l’heure : « un baiser dans lequel il y a une me-nace. » Elle s’arrête encore, s’accoude à la rampe de pierre d’où son regard et le mien plongent dans le fleuve à cette heure étincelant de lumières : « Cette main, cette main sur la Seine, pourquoi cette main qui flambe sur l’eau ? C’est vrai que le feu et l’eau sont la même chose. Mais que veut dire cette main ? Comment l’interprètes-tu ? Laisse-moi donc voir cette main. Pourquoi veux-tu que nous nous en allions ? Que crains-tu ? Tu me crois très malade, n’est-ce pas ? Je ne suis pas malade. Mais qu’est-ce que cela veut dire pour toi : le feu sur l’eau, une main de feu sur l’eau ? (Plaisantant :) Bien sûr ce n’est pas la fortune : le feu et l’eau, c’est la même chose ; le feu et l’or c’est tout différent. » Vers minuit, nous voici aux Tuileries, où elle souhaite que nous nous asseyions un moment. Devant nous fuse un jet d’eau dont elle paraît suivre la courbe. « Ce sont tes pensées et les miennes. Vois d’où elles partent toutes, jusqu’où elles s’élèvent et comme c’est encore plus joli quand elles retombent. Et
– 59 – puis aussitôt elles se fondent, elles sont reprises avec la même force, de nouveau c’est cet élancement brisé, cette chute… et comme cela indéfiniment. » Je m’écrie : « Mais, Nadja, comme c’est étrange ! Où prends-tu jus-tement cette image qui se trouve exprimée presque sous la même forme dans un ouvrage que tu ne peux connaître et que je viens de lire ? » (Et je suis amené à lui expliquer qu’elle fait l’objet d’une vignette, en tête du troisième des Dialogues entre Hylas et Philonous , de Berkeley, dans l’édition de 1750, où elle est accompagnée de la légende : « Urget aquas vis sursum eadem flectit que deorsum » , qui prend à la fin du livre, au point de vue de la défense de l’attitude idéaliste, une signification capitale.) Mais elle ne m’écoute pas, tout attentive qu’elle est au manège d’un homme qui passe à plusieurs reprises devant nous et qu’elle croit connaître, car ce n’est pas la première fois qu’elle se trouve à pareille heure dans ce jardin. Cet homme, si c’est lui, s’est offert à l’épouser. Cela la fait penser à sa petite fille, une enfant dont elle m’a appris avec tant de précautions l’existence, et qu’elle adore, sur-tout parce qu’elle est si peu comme les autres enfants, « avec cette idée de toujours enlever les yeux des pou-pées pour voir ce qu’il y a derrière ces yeux ». Elle sait qu’elle attire toujours les enfants : où qu’elle soit, ils ont tendance à se grouper autour d’elle, à venir lui sourire. Elle parle maintenant comme pour elle seule, tout ce qu’elle dit ne m’intéresse plus également, elle a la tête tournée du côté opposé au mien, je commence à être las. Mais, sans que j’aie donné aucun signe d’impatience : « Un point, c’est tout. J’ai senti tout à coup que j’allais te faire de la peine. (Se retournant vers moi :) C’est fini. »
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Au sortir du jardin, nos pas nous conduisent rue Saint-Honoré, à un bar, qui n’a pas baissé ses lumières. Elle souligne que nous sommes venus de la place Dauphine au « Dauphin ». (Au jeu de l’analogie, dans la catégorie animale j’ai souvent été identifié au dauphin.) Mais Nadja s’alarme à la vue d’une bande de mosaïque qui se pro-longe du comptoir sur le sol et nous devons partir presque aussitôt. Nous convenons de ne nous retrouver à la « Nouvelle France » que le soir du surlendemain.
Nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins.
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Devant nous fuse un jet d’eau dont elle paraît suivre la courbe.
En tête du troisième des Dialogues entre Hylas et Philonous.
7 octobre. – J’ai souffert d’un violent mal de tête, qu’à tort ou à raison, j’attribue aux émotions de cette soirée et
– 62 – aussi à l’effort d’attention, d’accommodation que j’ai dû fournir. Toute la matinée, pourtant, je me suis ennuyé de Nadja, reproché de ne pas avoir pris rendez-vous avec elle aujourd’hui. Je suis mécontent de moi. Il me semble que je l’observe trop, comment faire autrement ? Com-ment me voit-elle, me juge-t-elle ? Il est impardonnable que je continue à la voir si je ne l’aime pas. Est-ce que je ne l’aime pas ? Je suis, tout en étant près d’elle, plus près des choses qui sont près d’elle. Dans l’état où elle est, elle va forcément avoir besoin de moi, de façon ou d’autre, tout à coup. Quoi qu’elle me demande, le lui re-fuser serait odieux tant elle est pure, libre de tout lien ter-restre, tant elle tient peu, mais merveilleusement, à la vie. Elle tremblait hier, de froid peut-être. Si légèrement vêtue. Il serait impardonnable aussi que je ne la rassure pas sur la sorte d’intérêt que je lui porte, que je ne la per-suade pas qu’elle ne saurait être pour moi un objet de cu-riosité, comment pourrait-elle croire, de caprice. Que faire ? Et me résoudre à attendre jusqu’à demain soir, c’est impossible. Que faire tantôt, si je ne la vois pas ? Et si je ne la voyais plus ? Je ne saurais plus. J’aurais donc mérité de ne plus savoir. Et cela ne se retrouverait ja-mais. Il peut y avoir de ces fausses annonciations, de ces grâces d’un jour, véritables casse-cou de l’âme, abîme, abîme où s’est rejeté l’oiseau splendidement triste de la divination. Que puis-je faire, sinon me rendre vers six heures au bar où nous nous sommes déjà rencontrés ? Aucune chance de l’y trouver, naturellement, à moins que… Mais « à moins que », n’est-ce pas là que réside la grande possibilité d’intervention de Nadja, très au-delà de la chance ? Je sors vers trois heures avec ma femme
– 63 – et une amie ; en taxi nous continuons à nous entretenir d’elle, comme nous l’avions fait pendant le déjeuner. Soudain, alors que je ne porte aucune attention aux pas-sants, je ne sais quelle rapide tache, là, sur le trottoir de gauche, à l’entrée de la rue Saint-Georges, me fait presque mécaniquement frapper au carreau. C’est comme si Nadja venait de passer. Je cours, au hasard, dans une des trois directions qu’elle a pu prendre. C’est elle, en effet, que voici arrêtée, s’entretenant avec un homme qui, me semble-t-il, tout à l’heure l’accompagnait. Elle le quitte assez rapidement pour me rejoindre. Au café, la conversation s’engage mal. Voici deux jours consécutifs que je la rencontre : il est clair qu’elle est à ma merci. Ceci dit, elle se montre très réti-cente. Sa situation matérielle est tout à fait désespérée car, pour avoir chance de la rétablir, il lui faudrait ne pas me connaître. Elle me fait toucher sa robe, pour me mon-trer combien elle est solide, « mais cela au détriment de toute autre qualité ». Il ne lui est plus possible d’accroître ses dettes et elle est en butte aux menaces du tenancier de son hôtel et à ses suggestions effroyables. Elle ne fait aucun mystère du moyen qu’elle emploierait, si je n’existais pas, pour se procurer de l’argent, quoiqu’elle n’ait même plus la somme nécessaire pour se faire coiffer et se rendre au Claridge, où, fatalement… « Que veux-tu, me dit-elle en riant, l’argent me fuit. D’ailleurs, mainte-nant, tout est perdu. Une seule fois, je me suis trouvée en possession de vingt-cinq mille francs, que mon ami m’avait laissés. On m’a assuré qu’en quelques jours il m’était très facile de tripler cette somme, à condition d’aller l’échanger à La Haye contre de la cocaïne. On m’a
– 64 – confié trente-cinq autres mille francs destinés au même usage. Tout s’était bien passé. Deux jours plus tard je ramenais près de deux kilos de drogue dans mon sac. Le voyage s’effectuait dans les meilleures conditions. Pour-tant, en descendant du train, j’entends comme une voix me dire : Tu ne passeras pas. Je suis à peine sur le quai qu’un monsieur, tout à fait inconnu, se porte à ma ren-contre. « Pardon, me dit-il, c’est bien à mademoiselle D… que j’ai l’honneur de parler ? – Oui, mais pardonnez-moi, je ne sais… – Aucune importance, voici ma carte », et il me conduit au poste de police. Là, on me demande ce que j’ai dans mon sac. Je le dis, naturellement, tout en l’ouvrant. Voilà. On m’a relâchée le jour même, sur l’intervention d’un ami, avocat ou juge, nommé G… On ne m’en a pas demandé davantage et moi-même, tant j’étais émue, j’ai oublié de signaler que tout n’était pas dans mon sac, qu’il fallait aussi chercher sous le ruban de mon chapeau. Mais ce qu’on eût trouvé n’en valait pas la peine. Je l’ai gardé pour moi. Je te jure que depuis long-temps c’est fini. » Elle froisse maintenant dans sa main une lettre qu’elle me montre. C’est celle d’un homme rencontré un dimanche à la sortie du Théâtre-Français. Sans doute, dit-elle, un employé « puisqu’il a mis plu-sieurs jours à m’écrire, qu’il ne l’a fait qu’au commence-ment du mois ». Elle pourrait en ce moment lui télépho-ner, à lui ou à quelque autre, mais ne s’y décide pas. Il est trop certain que l’argent la fuit. Quelle somme lui faudrait-il immédiatement ? Cinq cents francs. Ne l’ayant pas sur moi, je ne me suis pas plus tôt offert à la lui re-mettre le lendemain que déjà toute inquiétude en elle s’est dissipée. Je goûte une fois de plus ce mélange ado-
– 65 – rable de légèreté et de ferveur. Avec respect je baise ses très jolies dents et elle alors, lentement, gravement, la seconde fois sur quelques notes plus haut que la pre-mière : « La communion se passe en silence… La com-munion se passe en silence. » C’est, m’explique-t-elle, que ce baiser la laisse sous l’impression de quelque chose de sacré, où ses dents « tenaient lieu d’hostie ».
La Profanation de l’Hostie,
détail de la prédelle de Paolo Uccello.
8 octobre. – J’ouvre, en m’éveillant, une lettre d’Aragon, venant d’Italie et accompagnant la reproduc-tion photographique du détail central d’un tableau d’Ucello que je ne connaissais pas. Ce tableau a pour
– 66 – titre : 12 La Profanation de l ’ Hostie. Vers la fin de la jour-née, qui s’est passée sans autre incident, je me rends au bar habituel (« À la Nouvelle France ») où j’attends vai-nement Nadja. Je redoute plus que jamais sa disparition. Ma seule ressource est d’essayer de découvrir où elle ha-bite, non loin du Théâtre des Arts. J’y parviens sans peine : c’est au troisième hôtel où je m’adresse, l’hôtel du Théâtre, rue de Chéroy. Ne l’y trouvant pas, je laisse une lettre où je m’informe du moyen de lui faire parvenir ce que je lui ai promis.
Je viens précisément de m’occuper de cette époque…
12 Je ne l’ai vu reproduit dans son ensemble que quelques mois plus tard. Il m’a paru lourd d’intentions cachées et, tout compte fait, d’une interprétation très délicate.
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9 octobre. – Nadja a téléphoné en mon absence. À la personne venue à l’appareil, qui lui demandait de ma part comment l’atteindre, elle a répondu : « On ne m’atteint pas. » Mais par pneumatique, un peu plus tard, elle m’invite à passer au bar à cinq heures et demie. Je l’y trouve en effet. Son absence de la veille tenait à un ma-lentendu : nous avions, par exception, rendez-vous à « la Régence » et c’est moi qui l’avais oublié. Je lui remets l 13 ’ argent. Elle pleure. Nous sommes seuls lorsque entre un vieux quémandeur, comme je n’en ai jamais vu se présenter nulle part. Il offre quelques pauvres images re-latives à l’histoire de France. Celle qu’il me tend, qu’il in-siste pour que je prenne, a trait à certains épisodes des règnes de Louis VI et Louis VII (je viens précisément de m’occuper de cette époque, et ceci en fonction des « Cours d’Amour », de m’imaginer activement ce que pouvait être, alors, la conception de la vie). Le vieillard commente d’une manière très confuse chacune des illus-trations, je n’arrive pas à comprendre ce qu’il dit de Su-ger14. Moyennant deux francs que je lui donne, puis, pour le faire partir, deux autres francs, il tient absolument à nous laisser toutes ses images, ainsi qu’une dizaine de cartes postales glacées en couleur représentant des femmes. Impossible de l’en dissuader. Il se retire à recu-
13 Le triple de la somme prévue, ce qui ne va pas non plus sans coïncidence, je viens seulement de m’en apercevoir.
14 Quand le maigre Suger se hâtait vers la Seine (Guillaume Apollinaire). (N. d. A., 1962.)
– 68 – lons : « Dieu vous bénisse, mademoiselle. Dieu vous bé-nisse, monsieur. » Maintenant Nadja me fait lire des lettres qui lui ont été récemment adressées et que je ne goûte guère. Il en est d’éplorées, de déclamatoires, de ri-dicules qui sont signées de ce G… dont il a déjà été ques-tion. G… ? mais oui, c’est le nom de ce président d’assises qui, il y a quelques jours, au procès de la femme Sierri, accusée d’avoir empoisonné son amant, s’est per-mis un mot ignoble, tançant la prévenue de n’avoir même pas « la reconnaissance du ventre (rires) ». Justement Paul Éluard avait demandé qu’on retrouvât ce nom, ou-blié par lui et resté en blanc dans le manuscrit de la « re-vue de la presse », destinée à la Révolution Surréaliste. J’observe avec malaise qu’au dos des enveloppes que j’ai sous les yeux est imprimée une balance.
Camées durs…
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10 octobre . – Nous dînons quai Malaquais, au restau-rant Delaborde. Le garçon se signale par une maladresse extrême : on le dirait fasciné par Nadja. Il s’affaire inuti-lement à notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, déplaçant sans motif le sac à main, se mon-trant tout à fait incapable de retenir la commande. Nadja rit sous cape et m’annonce que ce n’est pas fini. En effet, alors qu’il sert normalement les tables voisines, il répand du vin à côté de nos verres et, tout en prenant d’infinies précautions pour poser une assiette devant l’un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du com-mencement à la fin du repas (on entre de nouveau dans l’incroyable), je compte onze assiettes cassées. Chaque fois qu’il vient de la cuisine, il est vrai qu’il se trouve en face de nous, qu’alors il lève les yeux sur Nadja et paraît pris de vertige. C’est à la fois burlesque et pénible. Il finit par ne plus s’approcher de notre table, et nous avons grand-peine à achever de dîner. Nadja n’est aucunement surprise. Elle se connaît ce pouvoir sur certains hommes, entre autres ceux de race noire, qui, où qu’elle soit, sont contraints de venir lui parler. Elle me conte qu’à trois heures, au guichet de la station de métro « Le Peletier », on lui a remis une pièce neuve de deux francs, que tout le long de l’escalier elle a tenue serrée entre ses mains. À l’employé qui poinçonne les billets elle a demandé : « Tête ou pile ? » Il a répondu pile. C’était bon. « Vous demandiez, mademoiselle, si vous verriez tout à l’heure votre ami. Vous le verrez. » Par les quais nous sommes parvenus à la hauteur de l’Institut. Elle me reparle de cet homme qu’elle appelle « Grand ami », et à qui elle me dit devoir d’être qui elle est. « Sans lui je serais maintenant
– 70 – la dernière des grues. » J’apprends qu’il l’endormait chaque soir, après le dîner. Elle a mis plusieurs mois à s’en apercevoir. Il lui faisait narrer dans tous ses détails l’emploi de sa journée, approuvait ce qu’il jugeait bon, blâmait le reste. Et toujours ensuite une gêne physique localisée dans la tête l’empêchait de refaire ce qu’il avait dû lui interdire. Cet homme, perdu dans sa barbe blanche, qui a voulu qu’elle ignorât tout de lui, lui fait l’effet d’un roi. Partout où elle est entrée avec lui, il lui a semblé que sur son passage un mouvement d’attention très respectueuse se produisait. Pourtant, depuis lors, elle l’a revu un soir, sur le banc d’une station de métro, et l’a trouvé très las, très négligé, très vieilli. Nous tournons par la rue de Seine, Nadja résistant à aller plus loin en ligne droite. Elle est à nouveau très distraite et me dit suivre sur le ciel un éclair que trace lentement une main. « Toujours cette main. » Elle me la montre réellement sur une affiche, un peu au-delà de la librairie Dorbon. Il y a bien là, très au-dessus de nous, une main rouge à l’index pointé, vantant je ne sais quoi. Il faut absolument qu’elle touche cette main, qu’elle cherche à atteindre en sautant et contre laquelle elle parvient à plaquer la sienne. « La main de feu, c’est à ton sujet, tu sais, c’est toi. » Elle reste quelque temps silencieuse, je crois qu’elle a les larmes aux yeux. Puis, soudain, se plaçant devant moi, m’arrêtant presque, avec cette manière extraordinaire de m’appeler, comme on appellerait quelqu’un, de salle en salle, dans un château vide : « André ? André ?… Tu écri-ras un roman sur moi. Je t’assure. Ne dis pas non. Prends garde : tout s’affaiblit, tout disparaît. De nous il faut que quelque chose reste… Mais cela ne fait rien : tu prendras
– 71 – un autre nom : quel nom, veux-tu que je te dise, c’est très important. Il faut que ce soit un peu le nom du feu, puisque c’est toujours le feu qui revient quand il s’agit de toi. La main aussi, mais c’est moins essentiel que le feu. Ce que je vois, c’est une flamme qui part du poignet, comme ceci (avec le geste de faire disparaître une carte) et qui fait qu’aussitôt la main brûle, et qu’elle disparaît en un clin d’œil. Tu trouveras un pseudonyme, latin ou arabe15. Promets. Il faut. » Elle se sert d’une nouvelle image pour me faire comprendre comment elle vit : c’est comme le matin quand elle se baigne et que son corps s’éloigne tandis qu’elle fixe la surface de l’eau. « Je suis la pensée sur le bain dans la pièce sans glaces. » Elle avait oublié de me faire part de l’étrange aventure qui lui est arrivée hier soir, vers huit heures, comme, se croyant seule, elle se promenait à mi-voix chantant et esquissant quelques pas de danse sous une galerie du Palais-Royal. Une vieille dame est apparue sur le pas d’une porte fer-mée et elle a cru que cette personne allait lui demander de l’argent. Mais elle était seulement en quête d’un crayon. Nadja lui ayant prêté le sien, elle a fait mine de griffonner quelques mots sur une carte de visite avant de la glisser sous la porte. Par la même occasion elle a remis à Nadja une carte semblable, tout en lui expliquant qu’elle était venue pour voir « Madame Camée » et que celle-ci n’était malheureusement pas là. Ceci se passait
15 Sur la porte de beaucoup de maisons arabes, s’inscrit, me dit-on, une main rouge, au dessin plus ou moins schématique : la « main de Fatma ».
– 72 – devant le magasin au fronton duquel on peut lire les mots : CAMÉES DURS. Cette femme, selon Nadja, ne pouvait être qu’une sorcière. J’examine la carte de très petit format qu’elle me tend et tient à me laisser : « Ma-dame Aubry-Abrivard, femme de lettres, 20, rue de Va-renne, 3e étage, porte à droite. » (Cette histoire demande-rait à être éclaircie.) Nadja, qui a rejeté un pan de sa cape sur son épaule, se donne, avec une étonnante facilité, les airs du Diable, tel qu’il apparaît dans les gravures roman-tiques. Il fait très sombre et très froid. En me rapprochant d’elle, je m’effraie de constater qu’elle tremble, mais litté-ralement, « comme une feuille ».
Boulevard Magenta devant le « Sphinx-Hôtel ».
11 octobre . – Paul Éluard s’est présenté à l’adresse de la carte : personne. Sur la porte indiquée, épinglée, mais à l’envers, une enveloppe portant ces mots : « Au-jourd me ’ hui 11 octobre, M Aubry-Abrivard rentrera très tard, mais rentrera sûrement. » Je suis mal disposé à la
– 73 – suite d’un entretien qui s’est prolongé inutilement l’après-midi. De plus Nadja est arrivée en retard et je ne m’attends de sa part à rien d’exceptionnel. Nous déam-bulons par les rues, l’un près de l’autre, mais très sépa-rément. Elle répète à plusieurs reprises, scandant de plus en plus les syllabes : « Le temps est taquin. Le temps est taquin parce qu’il faut que toute chose arrive à son heure. » Il est impatientant de la voir lire les menus à la porte des restaurants et jongler avec les noms de certains mets. Je m’ennuie. Nous passons boulevard Magenta de-vant le « Sphinx-Hôtel ». Elle me montre l’enseigne lumi-neuse portant ces mots qui l’ont décidée à descendre là, le soir de son arrivée à Paris. Elle y est demeurée plu-sieurs mois, n’y recevant d’autre visite que celle de ce « Grand ami » qui passait pour son oncle.
À l’exception du masque rectangulaire
dont elle ne peut rien dire.
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12 octobre. – Max Ernst, à qui j’ai parlé d’elle, accep-terait-il de faire le portrait de Nadja ? Mme Sacco, me dit-il, a vu sur son chemin une Nadia ou Natacha qu’il n’aimerait pas et qui – ce sont à peu près ses termes – causerait un mal physique à la femme qu’il aime : cette contre-indication nous paraît suffisante. Peu après quatre heures, dans un café du boulevard des Batignolles, une fois de plus, je dois faire semblant de prendre connais-sance de lettres de G…, pleines de supplications et ac-compagnées de poèmes stupides, démarqués de Musset. Puis Nadja me communique un dessin, le premier que je vois d’elle, et qu’elle a fait l’autre jour à « la Régence » en m’attendant. Elle veut bien m’éclairer les quelques élé-ments de ce dessin, à l’exception du masque rectangu-laire dont elle ne peut rien dire, sinon qu’il lui apparaît ainsi. Le point noir qu’il présente au milieu du front est le clou par lequel il est fixé ; le long du pointillé se ren-contre d’abord un crochet ; l’étoile noire, à la partie supé-rieure, figure l’idée. Mais ce qui, pour Nadja, fait l’intérêt principal de la page, sans que j’arrive à lui faire dire pourquoi, est la forme calligraphique des L. – Après dî-ner, autour du jardin du Palais-Royal, son rêve a pris un caractère mythologique que je ne lui connaissais pas en-core. Elle compose un moment avec beaucoup d’art, jusqu’à en donner l’illusion très singulière, le personnage de Mélusine. À brûle-pourpoint elle me demande aussi : « Qui a tué la Gorgone, dis-moi, dis. » J’ai de plus en plus de peine à suivre son soliloque, que de longs silences commencent à me rendre intraduisible. En manière de diversion, je propose que nous quittions Paris. Gare Saint-Lazare : va pour Saint-Germain, mais le train part