Nadja

André Breton · Chapitre 2 sur 3 · partie 3/3

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Nadja

Nadja

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

– 75 – sous nos yeux. Nous en sommes réduits, près d’une heure, à faire les cent pas dans le hall. Tout de suite, comme l’autre jour, un ivrogne s’est mis à rôder autour de nous. Il se plaint de ne pas retrouver son chemin et voudrait que je le conduise dans la rue. Nadja s’est enfin rapprochée. Comme elle me le fait constater, il est exact que tous, même les plus pressés, se retournent sur nous, que ce n’est pas elle qu’on regarde, que c’est nous. « Ils ne peuvent y croire, vois-tu, ils ne se remettent pas de nous voir ensemble. C’est si rare cette flamme dans les yeux que tu as, que j’ai. » Dans ce compartiment où nous sommes seuls, toute sa confiance, toute son attention, tout son espoir me sont revenus. Si nous descendions au Vésinet ? Elle suggère que nous nous promenions un peu dans la forêt. Pourquoi pas ? Mais, comme je l’embrasse, soudain elle pousse un cri. « Là (me montrant le haut de la glace de la portière) il y a quelqu’un. Je viens de voir très nettement une tête renversée. » Je la rassure tant bien que mal. Cinq minutes plus tard, même jeu : « Je te dis qu’il est là, il a une casquette. Non, ce n’est pas une vision. » Je me penche au-dehors : rien sur la longueur du marchepied, ni sur l’escalier du wagon voisin. Pour-tant Nadja affirme qu’elle n’a pu se tromper. Elle fixe obstinément le haut de la glace et demeure très nerveuse. Par acquit de conscience, je me penche une seconde fois au-dehors. J’ai le temps de voir, très distinctement, se re-tirer la tête d’un homme couché à plat ventre sur le toit du wagon, au-dessus de nous et qui porte en effet une casquette d’uniforme. Sans doute un employé de chemin de fer, qui n’a eu aucune peine à venir là, de l’impériale du wagon voisin. À la station suivante, comme Nadja se

 

– 76 – tient à la portière et que je suis de l’œil, à travers la vitre, la silhouette des voyageurs, un homme seul, avant de sortir de la gare, lui envoie un baiser. Un second agit de même, un troisième. Elle reçoit avec complaisance et gratitude ces sortes d’hommages. Ils ne lui manquent ja-mais et elle paraît y tenir beaucoup. Au Vésinet, toutes lumières éteintes, impossible de se faire ouvrir aucune porte. Le vagabondage en forêt n’est plus très engageant. Force nous est d’attendre le prochain train, qui nous dé-posera à Saint-Germain vers une heure. En passant de-vant le château, Nadja s me ’ est vue en M de Chevreuse ; avec quelle grâce elle dérobait son visage derrière la lourde plume inexistante de son chapeau !

 

*

 

Se peut-il qu’ici cette poursuite éperdue prenne fin ? Poursuite de quoi, je ne sais, mais poursuite, pour mettre ainsi en œuvre tous les artifices de la séduction mentale. Rien – ni le brillant, quand on les coupe, de métaux inu-suels comme le sodium – ni la phosphorescence, dans certaines régions, des carrières – ni l’éclat du lustre ad-mirable qui monte des puits – ni le crépitement du bois d’une horloge que je jette au feu pour qu’elle meure en sonnant l’heure – ni le surcroît d’attrait qu’exerce L’Embarquement pour Cythère lorsqu’on vérifie que sous diverses attitudes il ne met en scène qu’un seul couple – ni la majesté des paysages de réservoirs – ni le charme des pans de murs, avec leurs fleurettes et leurs ombres

 

– 77 – de cheminées, des immeubles en démolition : rien de tout cela, rien de ce qui constitue pour moi ma lumière propre, n’a été oublié. Qui étions-nous devant la réalité, cette réalité que je sais maintenant couchée aux pieds de Nadja, comme un chien fourbe ? Sous quelle latitude pouvions-nous bien être, livrés ainsi à la fureur des sym-boles, en proie au démon de l’analogie, objet que nous nous voyions de démarches ultimes, d’attentions singu-lières, spéciales ? D’où vient que projetés ensemble, une fois pour toutes, si loin de la terre, dans les courts inter-valles que nous laissait notre merveilleuse stupeur, nous ayons pu échanger quelques vues incroyablement con-cordantes par-dessus les décombres fumeux de la vieille pensée et de la sempiternelle vie ? J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre. Elle, je sais que dans toute la force du terme il lui est arrivé de me prendre pour un dieu, de croire que j’étais le soleil. Je me souviens aussi – rien à cet instant ne pouvait être à la fois plus beau et plus tragique – je me souviens de lui être apparu noir et froid comme un homme foudroyé aux pieds du Sphinx. J’ai vu ses yeux de fougère s’ouvrir le matin sur un monde où les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et, sur ce monde, je n’avais vu encore que des yeux se fermer. Je sais que ce départ, pour Nad-ja, d’un point où il est déjà si rare, si téméraire de vouloir arriver, s’effectuait au mépris de tout ce qu’il est convenu d’invoquer au moment où l’on se perd, très loin volontai-

 

– 78 – rement du dernier radeau, aux dépens de tout ce qui fait les fausses, mais les presque irrésistibles compensations de la vie. Là, tout en haut du château dans la tour de droite, il y a une pièce que, sans doute, on ne songerait pas à nous faire visiter, que nous visiterions peut-être mal – il n’y a guère lieu de le tenter – mais qui, d’après Nadja, est tout ce que nous aurions besoin de connaître à Saint-Germain, par exemple16. J’aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour pouvoir contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu’ils éclairent au moyen d’une lampe sourde. Comment, ensuite, n’en sauraient-ils pas de cette femme beaucoup plus que nous n’en savons ? Il se peut que la vie demande à être déchiffrée comme un crypto-gramme. Des escaliers secrets, des cadres dont les ta-bleaux glissent rapidement et disparaissent pour faire place à un archange portant une épée ou pour faire place à ceux qui doivent avancer toujours, des boutons sur les-quels on fait très indirectement pression et qui provo-quent le déplacement en hauteur, en longueur, de toute une salle et le plus rapide changement de décor : il est permis de concevoir la plus grande aventure de l’esprit comme un voyage de ce genre au paradis des pièges. Qui est la vraie Nadja, de celle qui m’assure avoir erré toute une nuit, en compagnie d’un archéologue, dans la forêt de Fontainebleau, à la recherche de je ne sais quels ves-

 

16 e C ’ est Louis VI qui, au début du XII siècle, fit bâtir dans la forêt de Laye un château royal, origine du château actuel et de la ville de Saint-Germain.

 

– 79 – tiges de pierre que, se dira-t-on, il était bien temps de dé-couvrir pendant le jour – mais si c’était la passion de cet homme ! – je veux dire de la créature toujours inspirée et inspirante qui n’aimait qu’être dans la rue, pour elle seul champ d’expérience valable, dans la rue, à portée d’interrogation de tout être humain lancé sur une grande chimère, ou (pourquoi ne pas le reconnaître ?) de celle qui tombait, parfois, parce qu’enfin d’autres s’étaient crus autorisés à lui adresser la parole, n’avaient su voir en elle que la plus pauvre de toutes les femmes et de toutes la plus mal défendue ? Il m’est arrivé de réagir avec une af-freuse violence contre le récit par trop circonstancié qu’elle me faisait de certaines scènes de sa vie passée, desquelles je jugeais, sans doute très extérieurement, que sa dignité n’avait pu sortir tout à fait sauve. Une histoire de coup de poing en plein visage qui avait fait jaillir le sang, un jour, dans un salon de la brasserie Zimmer, de coup de poing reçu d’un homme à qui elle se faisait le malin plaisir de se refuser, simplement parce qu’il était bas – et plusieurs fois elle avait crié au secours non sans prendre le temps, avant de disparaître, d’ensanglanter les vêtements de l’homme – faillit même, au début de l’après-midi du 13 octobre, comme elle me la contait sans raison, m’éloigner d’elle à jamais. Je ne sais quel sentiment d’absolue irrémédiabilité le récit assez nar-quois de cette horrible aventure me fit éprouver, mais j’ai pleuré longtemps après l’avoir entendu, comme je ne me croyais plus capable de pleurer. Je pleurais à l’idée que je ne devais plus revoir Nadja, non je ne le pourrais plus. Certes je ne lui en voulais aucunement de ne pas m’avoir caché ce qui maintenant me désolait, bien plutôt je lui en

 

– 80 – savais gré mais qu’elle eût pu un jour en être là, qu’à l’horizon, qui sait, pointassent peut-être encore pour elle de tels jours, je ne me sentais pas le courage de l’envisager. Elle était à ce moment si touchante, ne fai-sant rien pour briser la résolution que j’avais prise, pui-sant au contraire dans ses larmes la force de m’exhorter à suivre cette résolution ! En me disant adieu, à Paris, elle ne put pourtant s’empêcher d’ajouter très bas que c’était impossible, mais elle ne fit rien alors pour que ce fût plus impossible. Si ce le fut en définitive, cela ne dé-pendit que de moi.

 

J’ai revu Nadja bien des fois, pour moi sa pensée s’est éclaircie encore, et son expression a gagné en légè-reté, en originalité, en profondeur. Il se peut que dans le même temps le désastre irréparable entraînant une partie d’elle-même et la plus humainement définie, le désastre dont j’avais eu notion ce jour-là m’ait éloigné d’elle peu à peu. Émerveillé que je continuais à être par cette manière de se diriger ne se fondant que sur la plus pure intuition et tenant sans cesse du prodige, j’étais aussi de plus en plus alarmé de sentir que, lorsque je la quittais, elle était reprise par le tourbillon de cette vie se poursuivant en dehors d’elle, acharnée à obtenir d’elle, entre autres con-cessions, qu’elle mangeât, qu’elle dormît. J’ai essayé quelque temps de lui en fournir le moyen, puisque aussi bien elle ne l’attendait que de moi. Mais comme certains jours elle paraissait vivre de ma seule présence, sans por-ter la moindre attention à mes paroles, ni même, lors-qu’elle m’entretenait de choses indifférentes ou se taisait, prendre garde le moins du monde à mon ennui, je doute

 

– 81 – fort de l’influence que j’ai pu avoir sur elle pour l’aider à résoudre normalement cette sorte de difficultés. C’est en vain qu’ici je multiplierais les exemples de faits d’ordre inhabituel, ne paraissant devoir bien concerner que nous et me disposant, somme toute, en faveur d’un certain fi-nalisme qui permettrait d’expliquer la particularité de tout événement comme certains ont prétendu dérisoire-ment expliquer la particularité de toute chose17, de faits, dis-je, dont Nadja et moi au même instant ayons été té-moins ou dont l’un de nous seul ait été témoin. Je ne veux plus me souvenir, au courant des jours, que de quelques phrases, prononcées devant moi ou écrites d’un trait sous mes yeux par elle, phrases qui sont celles où je retrouve le mieux le ton de sa voix et dont la résonance en moi demeure si grande :

 

« Avec la fin de mon souffle, qui est le commence-ment du vôtre. »

 

« Si vous vouliez, pour vous je ne serais rien, ou qu’une trace. »

 

« La griffe du lion étreint le sein de la vigne. »

 

« Le rose est mieux que le noir, mais les deux s’accordent. »

 

« Devant le mystère. Homme de pierre, comprends-moi. »

 

17 Toute idée de justification téléologique dans ce domaine étant, on pense bien, écartée d’avance.

 

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Les yeux de fougère.

 

 

Là, tout en haut du château dans la tour de droite.

 

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« Tu es mon maître. Je ne suis qu’un atome qui res-pire au coin de tes lèvres ou qui expire. Je veux toucher la sérénité d’un doigt mouillé de larmes. »

 

« Pourquoi cette balance qui oscillait dans l’obscurité d’un trou plein de boulets de charbon ? »

 

« Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses sou-liers. »

 

« Je savais tout, j’ai tant cherché à lire dans mes ruisseaux de larmes. »

 

« La Fleur des amants ».

 

Nadja a inventé pour moi une fleur merveilleuse : « la Fleur des amants ». C’est au cours d’un déjeuner à la campagne que cette fleur lui apparut et que je la vis avec

 

– 84 – une grande inhabileté essayer de la reproduire. Elle y re-vint à plusieurs reprises par la suite pour en améliorer le dessin et donner aux deux regards une expression diffé-rente. C’est essentiellement sous ce signe que doit être placé le temps que nous passâmes ensemble et il de-meure le symbole graphique qui a donné à Nadja la clef de tous les autres. Plusieurs fois elle a tenté de faire mon portrait les cheveux dressés, comme aspirés par le vent d’en haut, tout pareils à de longues flammes. Ces flammes formaient aussi le ventre d’un aigle dont les lourdes ailes tombaient de part et d’autre de ma tête. À la suite d’une remarque inopportune que je lui avais faite sur un de ces derniers dessins, et sans doute le meilleur, elle en découpa malheureusement toute la partie infé-rieure, de beaucoup la plus insolite. Le dessin, daté du 18 novembre 1926, comporte un portrait symbolique d’elle et de moi : la sirène, sous la forme de laquelle elle se voyait toujours de dos et sous cet angle, tient à la main un rouleau de papier ; le monstre aux yeux fulgu-rants surgit d’une sorte de vase à tête d’aigle, rempli de plumes qui figurent les idées, « Le rêve du chat », repré-sentant l’animal debout qui cherche à s’échapper sans s’apercevoir qu’il est retenu au sol par un poids et sus-pendu au moyen d’une corde qui est aussi la mèche dé-mesurément grossie d’une lampe renversée, reste pour moi plus obscur : c’est un découpage hâtif d’après une apparition. Découpage également, mais en deux parties, de manière à pouvoir varier l’inclinaison de la tête, l’ensemble constitué par un visage de femme et une main. « Le salut du Diable », comme « le rêve du chat », rend compte d’une apparition. Le dessin en forme de

 

– 85 – casque ainsi qu’un autre dessin ayant pour titre : « Un personnage nuageux », qui se prêterait mal à la reproduc-tion, sont d’une autre veine : ils répondent au goût de chercher dans les ramages d’une étoffe, dans les nœuds du bois, dans les lézardes des vieux murs, des silhouettes qu’on parvient aisément à y voir. Dans celui-ci on dis-tingue sans peine le visage du Diable, une tête de femme dont un oiseau vient becqueter les lèvres, la chevelure, le torse et la queue d’une sirène vue de dos, une tête d’éléphant, une otarie, le visage d’une autre femme, un serpent, plusieurs autres serpents, un cœur, une sorte de tête de bœuf ou de buffle, les branches de l’arbre du bien et du mal et une vingtaine d’autres éléments que la re-production laisse un peu de côté mais qui en font un vrai bouclier d’Achille. Il y a lieu d’insister sur la présence de deux cornes d’animal, vers le bord supérieur droit, pré-sence que Nadja elle-même ne s’expliquait pas car elles se présentaient à elle toujours ainsi, et comme si ce à quoi elles se rattachaient était de nature à masquer obs-tinément le visage de la sirène (c’est particulièrement sensible sur le dessin qui se trouve au dos de la carte postale). Quelques jours plus tard, en effet, Nadja, étant venue chez moi, a reconnu ces cornes pour être celles d’un grand masque de Guinée, qui a naguère appartenu à Henri Matisse et que j’ai toujours aimé et redouté en rai-son de son cimier monumental évoquant un signal de chemin de fer, mais qu’elle ne pouvait voir comme elle le voyait que de l’intérieur de la bibliothèque. Par la même occasion elle a reconnu dans un tableau de Braque (Le Joueur de guitare ) le clou et la corde extérieurs au per-sonnage qui m’ont toujours intrigué et dans le tableau

 

– 86 – triangulaire de Chirico (L’Angoissant Voyage ou L’Énigme de la Fatalité) la fameuse main de feu. Un masque conique, en moelle de sureau rouge et roseaux, de Nouvelle-Bretagne, l’a fait s’écrier : « Tiens, Chi-mène ! », une petite statue de cacique assis lui est appa-rue plus menaçante que les autres ; elle s’est longuement expliquée sur le sens particulièrement difficile d’un ta-bleau de Max Ernst (Mais les hommes n’en sauront rien), et cela tout à fait conformément à la légende détaillée qui figure au dos de la toile ; un autre fétiche dont je me suis défait était pour elle le dieu de la médisance ; un autre, de l’île de Pâques, qui est le premier objet sauvage que j’aie possédé, lui disait : « Je t’aime, je t’aime. » Nadja s’est aussi maintes fois représentée sous les traits de Mé-lusine qui, de toutes les personnalités mythiques, est celle dont elle paraît bien s’être sentie le plus près. Je l’ai même vue chercher à transporter autant que possible cette ressemblance dans la vie réelle, en obtenant à tout prix de son coiffeur qu’il distribuât ses cheveux en cinq touffes bien distinctes, de manière à laisser une étoile au sommet du front. Ils devaient en outre être tournés pour finir en avant des oreilles en cornes de bélier, l’enroulement de ces cornes étant aussi un des motifs auxquels elle se rapportait le plus souvent. Elle s’est plu à se figurer sous l’apparence d’un papillon dont le corps se-rait formé par une lampe « Mazda » (Nadja) vers lequel se dresserait un serpent charmé (et depuis je n’ai pu voir sans trouble cligner l’affiche lumineuse de « Mazda » sur les grands boulevards, qui occupe presque toute la façade de l’ancien théâtre du « Vaudeville », où précisément deux béliers mobiles s’affrontent, dans une lumière d’arc-

 

– 87 – en-ciel). Mais les derniers dessins, alors inachevés, que m’a montrés Nadja lors de notre dernière rencontre, et qui ont dû disparaître dans la tourmente qui l’a emportée, témoignaient d’une tout autre science. (Avant notre ren-contre elle n’avait jamais dessiné.) Là, sur une table, de-vant un livre ouvert, une cigarette posée sur un cendrier, qui laisse échapper insidieusement un serpent de fumée, une mappemonde sectionnée pour pouvoir contenir des lis, entre les mains d’une femme très belle, tout était vraiment disposé pour permettre la descente de ce qu’elle appelait le réflecteur humain, tenu hors de portée par des serres, et dont elle disait qu’il est « le meilleur de tout ».

 

Un portrait symbolique d’elle et de moi

 

– 88 –

Le rêve du chat.

 

 

De manière à pouvoir varier l’inclinaison de la tête…

 

– 89 –

Autre dessin de Nadja « Le salut du diable ».

 

 

Un vrai bouclier d’Achille.

 

Au dos de la carte postale…

 

– 90 –

Le clou et la corde extérieurs au personnage

 

qui m’ont toujours intrigué…

 

« Tiens, Chimène ! » « Je t’aime, je t’aime. »

 

– 91 –

L’affiche lumineuse de « Mazda »

 

sur les grands boulevards.

 

*

 

J’avais, depuis assez longtemps, cessé de m’entendre avec Nadja. À vrai dire, peut-être ne nous sommes-nous jamais entendus, tout au moins sur la manière d’envisager les choses simples de l’existence. Elle avait choisi une fois pour toutes de n’en tenir aucun compte, de se désintéresser de l’heure, de ne faire aucune diffé-

 

– 92 – rence entre les propos oiseux qu’il lui arrivait de tenir et les autres qui m’importaient tant, de ne se soucier en rien de mes dispositions passagères et de la plus ou moins grande difficulté que j’avais à lui passer ses pires distrac-tions. Elle n’était pas fâchée, je l’ai dit, de me narrer sans me faire grâce d’aucun détail les péripéties les plus la-mentables de sa vie, de se livrer de-ci de-là à quelques coquetteries déplacées, de me réduire à attendre, le sour-cil très foncé, qu’elle voulût bien passer à d’autres exer-cices, car il n’était bien sûr pas question qu’elle devînt naturelle . Que de fois, n’y tenant plus, désespérant de la ramener à une conception réelle de sa valeur, je me suis presque enfui, quitte à la retrouver le lendemain telle qu’elle savait être quand elle n’était pas, elle-même, dé-sespérée, à me reprocher ma rigueur et à lui demander pardon ! À ces déplorables égards, il faut avouer toutefois qu’elle me ménageait de moins en moins, que cela finis-sait par ne pas aller sans discussions violentes, qu’elle aggravait en leur prêtant des causes médiocres qui n’étaient pas. Tout ce qui fait qu’on peut vivre de la vie d’un être, sans jamais désirer obtenir de lui plus que ce qu’il donne, qu’il est amplement suffisant de le voir bou-ger ou se tenir immobile, parler ou se taire, veiller ou dormir, de ma part n’existait pas non plus, n’avait jamais existé : ce n’était que trop sûr. Il ne pouvait guère en être autrement, à considérer le monde qui était celui de Nad-ja, et où tout prenait si vite l’apparence de la montée et de la chute. Mais j’en juge a posteriori et je m’aventure en disant qu’il ne pouvait en être autrement. Quelque envie que j’en ai eue, quelque illusion peut-être aussi, je n’ai peut-être pas été à la hauteur de ce qu’elle me proposait.

 

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Mais que me proposait-elle ? N’importe. Seul l’amour au sens où je l’entends – mais alors le mystérieux, l’improbable, l’unique, le confondant et l’indubitable amour – tel enfin qu’il ne peut être qu’à toute épreuve, eût pu permettre ici l’accomplissement du miracle.

 

Le professeur Claude à Sainte-Anne.

 

On est venu, il y a quelques mois, m’apprendre que Nadja était folle. À la suite d’excentricités auxquelles elle s’était, paraît-il, livrée dans les couloirs de son hôtel, elle avait dû être internée à l’asile de Vaucluse. D’autres que moi épilogueront très inutilement sur ce fait, qui ne man-quera pas de leur apparaître comme l’issue fatale de tout ce qui précède. Les plus avertis s’empresseront de re-chercher la part qu’il convient de faire, dans ce que j’ai rapporté de Nadja, aux idées déjà délirantes et peut-être attribueront-ils à mon intervention dans sa vie, interven-

 

– 94 – tion pratiquement favorable au développement de ces idées, une valeur terriblement déterminante. Pour ce qui est de ceux du « Ah ! alors », du « Vous voyez bien », du « Je me disais aussi », du « Dans ces conditions », de tous les crétins de bas étage, il va sans dire que je préfère les laisser en paix. L’essentiel est que pour Nadja je ne pense pas qu’il puisse y avoir une extrême différence entre l’intérieur d’un asile et l’extérieur. Il doit, hélas ! y avoir tout de même une différence, à cause du bruit aga-çant d’une clef qu’on tourne dans une serrure, de la misé-rable vue de jardin, de l’aplomb des gens qui vous inter-rogent quand vous n’en voudriez pas pour cirer vos chaussures, comme le professeur Claude à Sainte-Anne, avec ce front ignare et cet air buté qui le caractérisent (« On vous veut du mal, n’est-ce pas ? – Non, monsieur. – Il ment, la semaine dernière il m’a dit qu’on lui voulait du mal » ou encore : « Vous entendez des voix, eh bien, est-ce que ce sont des voix comme la mienne ? – Non, mon-sieur. – Bon, il a des hallucinations auditives », etc.), de l’uniforme abject ni plus ni moins que tous les uniformes, de l’effort nécessaire, même, pour s’adapter à un tel mi-lieu car c’est après tout un milieu et, comme tel, il exige dans une certaine mesure qu’on s’y adapte. Il ne faut ja-mais avoir pénétré dans un asile pour ne pas savoir qu’on y fait les fous tout comme dans les maisons de correction on fait les bandits. Est-il rien de plus odieux que ces ap-pareils dits de conservation sociale qui, pour une pecca-dille, un premier manquement extérieur à la bienséance ou au sens commun, précipitent un sujet quelconque parmi d’autres sujets dont le côtoiement ne peut lui être que néfaste et surtout le privent systématiquement de re-

 

– 95 – lations avec tous ceux dont le sens moral ou pratique est mieux assis que le sien ? Les journaux nous apprennent qu’au dernier congrès international de psychiatrie, dès la première séance, tous les délégués présents se sont mis d’accord pour flétrir la persistance de l’idée populaire qui veut qu’aujourd’hui encore on ne sorte guère plus aisé-ment des asiles qu’autrefois des couvents ; qu’y soient re-tenus à vie des gens qui n’ont jamais eu rien à y faire, ou qui n’ont plus rien à y faire ; que la sécurité publique ne soit pas aussi généralement en jeu qu’on le donne à croire. Et chacun des aliénistes de se récrier, de faire va-loir un ou deux cas d’élargissement à son actif, de fournir surtout, à grand fracas, des exemples de catastrophes oc-casionnées par le retour à la liberté mal entendu ou pré-maturé de certains grands malades. Leur responsabilité étant toujours plus ou moins engagée en pareille aven-ture, ils laissaient bien entendre que dans le doute ils pré-féraient s’abstenir. Sous cette forme, pourtant, la ques-tion me paraît mal posée. L’atmosphère des asiles est telle qu’elle ne peut manquer d’exercer l’influence la plus débilitante, la plus pernicieuse, sur ceux qu’ils abritent, et cela dans le sens même où leur débilitation initiale les a conduits. Ceci, compliqué encore du fait que toute ré-clamation, toute protestation, tout mouvement d’intolérance n’aboutit qu’à vous faire taxer d’insociabilité (car, si paradoxal que ce soit, on vous de-mande encore dans ce domaine d’être sociable), ne sert qu’à la formation d’un nouveau symptôme contre vous, est de nature, non seulement à empêcher votre guérison si ailleurs elle devait survenir, mais encore à ne pas per-mettre que votre état demeure stationnaire et ne

 

– 96 – s’aggrave avec rapidité. De là ces évolutions si tragique-ment promptes qu’on peut suivre dans les asiles et qui, bien souvent, ne doivent pas être celles d’une seule ma-ladie. Il y a lieu de dénoncer, en matière de maladies mentales, le processus de ce passage à peu près fatal de l’aigu au chronique. Étant donné l’enfance extraordinaire et tardive de la psychiatrie, on ne saurait à aucun degré parler de cure réalisée dans ces conditions. Au reste, je pense que les aliénistes les plus consciencieux ne s’en soucient même pas. Il n’y a plus, au sens où l’on a cou-tume de l’entendre, d’internement arbitraire, soit, puisqu’un acte anormal prêtant à constatation objective et prenant un caractère délictueux dès lors qu’il est commis sur la voie publique, est à l’origine de ces déten-tions mille fois plus effroyables que les autres. Mais selon moi, tous les internements sont arbitraires. Je continue à ne pas voir pourquoi on priverait un être humain de liber-té. Ils ont enfermé Sade ; ils ont enfermé Nietzsche ; ils ont enfermé Baudelaire. Le procédé qui consiste à venir vous surprendre la nuit, à vous passer la camisole de force ou de toute autre manière à vous maîtriser, vaut ce-lui de la police, qui consiste à vous glisser un revolver dans la poche. Je sais que si j’étais fou, et depuis quelques jours interné, je profiterais d’une rémission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J’y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me fi-cherait peut-être la paix.

 

– 97 –

« L’Âme du Blé » (dessin de Nadja).

 

 

Le mépris qu’en général je porte à la psychiatrie, à ses pompes et à ses œuvres, est tel que je n’ai pas encore osé m’enquérir de ce qu’il était advenu de Nadja. J’ai dit pourquoi j’étais pessimiste sur son sort, en même temps que sur celui de quelques êtres de son espèce. Traitée dans une maison de santé particulière avec tous les égards qu’on doit aux riches, ne subissant aucune pro-miscuité qui pût lui nuire, mais au contraire réconfortée en temps opportun par des présences amies, satisfaite le plus possible dans ses goûts, ramenée insensiblement à un sens acceptable de la réalité, ce qui eût nécessité qu’on ne la brusquât en rien et qu’on prît la peine de la faire remonter elle-même à la naissance de son trouble, je m’avance peut-être, et pourtant tout me fait croire qu’elle fût sortie de ce mauvais pas. Mais Nadja était pauvre, ce qui au temps où nous vivons suffit à passer condamnation sur elle, dès qu’elle s’avise de ne pas être tout à fait en règle avec le code imbécile du bon sens et des bonnes mœurs. Elle était seule aussi : « C’est, par moments, terrible d’être seul à ce point. Je n’ai que vous pour amis », disait-elle à ma femme, au téléphone, la

 

– 98 – dernière fois. Elle était forte, enfin, et très faible, comme on peut l’être, de cette idée qui toujours avait été la sienne, mais dans laquelle je ne l’avais que trop entrete-nue, à laquelle je ne l’avais que trop aidée à donner le pas sur les autres : à savoir que la liberté, acquise ici-bas au prix de mille et des plus difficiles renoncements, de-mande à ce qu’on jouisse d’elle sans restrictions dans le temps où elle est donnée, sans considération pragma-tique d’aucune sorte et cela parce que l’émancipation humaine, conçue en définitive sous sa forme révolution-naire la plus simple, qui n’en est pas moins l’émancipation humaine à tous égards, entendons-nous bien, selon les moyens dont chacun dispose, demeure la seule cause qu’il soit digne de servir. Nadja était faite pour la servir, ne fût-ce qu’en démontrant qu’il doit se fomenter autour de chaque être un complot très particu-lier qui n’existe pas seulement dans son imagination, dont il conviendrait, au simple point de vue de la con-naissance, de tenir compte, et aussi, mais beaucoup plus dangereusement, en passant la tête, puis un bras entre les barreaux ainsi écartés de la logique, c’est-à-dire de la plus haïssable des prisons. C’est dans la voie de cette dernière entreprise, peut-être, que j’eusse dû la retenir, mais il m’eût fallu tout d’abord prendre conscience du péril qu’elle courait. Or, je n’ai jamais supposé qu’elle pût perdre ou eût déjà perdu la faveur de cet instinct de con-servation – auquel je me suis déjà référé – et qui fait qu’après tout mes amis et moi, par exemple, nous nous tenons bien – nous bornant à détourner la tête – sur le passage d’un drapeau, qu’en toute occasion nous ne pre-nons pas à partie qui bon nous semblerait, que nous ne

 

– 99 – nous donnons pas la joie sans pareille de commettre quelque beau « sacrilège », etc. Même si cela ne fait pas honneur à mon discernement, j’avoue qu’il ne me parais-sait pas exorbitant, entre autres choses, qu’il arrivât à Nadja de me communiquer un papier signé « Henri Becque » dans lequel celui-ci lui donnait des conseils. Si ces conseils m’étaient défavorables, je me bornais à ré-pondre : « Il est impossible que Becque, qui était un homme intelligent, t’ait dit cela. » Mais je comprenais fort bien, puisqu’elle était attirée par le buste de Becque, place Villiers, et qu’elle aimait l’expression de son visage, qu’elle tînt et qu’elle parvînt, sur certains sujets, à avoir son avis. Il n’y a là, à tout le moins, rien de plus dérai-sonnable que d’interroger sur ce qu’on doit faire un saint ou une divinité quelconque. Les lettres de Nadja, que je lisais de l’œil dont je lis toutes sortes de textes poétiques, ne pouvaient non plus présenter pour moi rien d’alarmant. Je n’ajouterai, pour ma défense, que quelques mots. L’absence bien connue de frontière entre la non-folie et la folie ne me dispose pas à accorder une valeur différente aux perceptions et aux idées qui sont le fait de l’une ou de l’autre. Il est des sophismes infiniment plus significatifs et plus lourds de portée que les vérités les moins contestables : les révoquer en tant que so-phismes est à la fois dépourvu de grandeur et d’intérêt. Si sophismes c’étaient, du moins c’est à eux que je dois d’avoir pu me jeter à moi-même, à celui qui du plus loin vient à la rencontre de moi-même, le cri, toujours pathé-tique, de « Qui vive ? » Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ?

 

– 100 –

Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ?

 

Henry Becque par Auguste Rodin.

 

– 101 –

J’envie (c’est une façon de parler) tout homme qui a le temps de préparer quelque chose comme un livre, qui, en étant venu à bout, trouve le moyen de s’intéresser au sort de cette chose ou au sort qu’après tout cette chose lui fait. Que ne me laisse-t-il croire que chemin faisant s’est présentée à lui au moins une véritable occasion d’y renoncer ! Il aurait passé outre et l’on pourrait espérer qu’il nous fît l’honneur de dire pourquoi. Par ce que je puis être tenté d’entreprendre de longue haleine, je suis trop sûr de démériter de la vie telle que je l’aime et qu’elle s’offre : de la vie à perdre haleine. Les espace-ments brusques des mots dans une phrase même impri-mée, le trait qu’on jette en parlant au bas d’un certain nombre de propositions dont il ne saurait s’agir de faire la somme, l’élision complète des événements qui, d’un

 

– 102 – jour à l’autre ou à quelque autre, bouleversent de fond en comble les données d’un problème dont on a cru pouvoir faire attendre la solution, l’indéterminable coefficient af-fectif dont se chargent et se déchargent le long du temps les idées les plus lointaines qu’on songe à émettre aussi bien que les plus concrets des souvenirs, font que je n’ai plus le cœur de me pencher que sur l’intervalle qui sé-pare ces dernières lignes de celles qui, à feuilleter ce livre, paraîtraient deux pages plus tôt venir de finir18. In-tervalle très court, négligeable pour un lecteur pressé et même un autre mais, il me faut bien dire, démesuré et d’un prix inappréciable pour moi. Comment pourrais-je me faire entendre ? Si je relisais cette histoire, de l’œil patient et en quelque sorte désintéressé que je serais sûr d’avoir, je ne sais guère, pour être fidèle à mon sentiment présent de moi-même, ce que j’en laisserais subsister. Je ne tiens pas à le savoir. Je préfère penser que de la fin d’août, date de son interruption, à la fin décembre, où cette histoire, me trouvant plié sous le poids d’une émo-tion intéressant, cette fois, le cœur plus encore que l’esprit, se détache de moi quitte à me laisser frémissant,

 

18 Ainsi, j’observais par désœuvrement naguère, sur le quai du Vieux-Port, à Marseille, peu avant la chute du jour, un peintre étrangement scrupuleux lutter d’adresse et de rapidité sur sa toile avec la lumière déclinante. La tache correspondant à celle du soleil descendait peu à peu avec le soleil. En fin de compte il n’en resta rien. Le peintre se trouva soudain très en retard. Il fit disparaître le rouge d’un mur, chassa une ou deux lueurs qui res-taient sur l’eau. Son tableau, fini pour lui et pour moi le plus ina-chevé du monde, me parut très triste et très beau.

 

– 103 – j’ai vécu mal ou bien – comme on peut vivre – des meil-leurs espoirs qu’elle préservait puis, me croira qui veut, de la réalisation même, de la réalisation intégrale, oui de l’invraisemblable réalisation de ces espoirs. C’est pour-quoi la voix qui y passe me semble encore humainement pouvoir s’élever, pourquoi je ne répudie pas quelques rares accents que j’y ai mis. Alors que Nadja, la personne de Nadja est si loin… Ainsi que quelques autres. Et qu’apporté, qui sait, repris déjà par la Merveille, la Mer-veille en qui de la première à la dernière page de ce livre ma foi n’aura du moins pas changé, tinte à mon oreille un nom qui n’est plus le sien.

 

*

 

J’ai commencé par revoir plusieurs des lieux aux-quels il arrive à ce récit de conduire ; je tenais, en effet, tout comme de quelques personnes et de quelques objets, à en donner une image photographique qui fût prise sous l’angle spécial dont je les avais moi-même considérés. À cette occasion, j’ai constaté qu’à quelques exceptions près ils se défendaient plus ou moins contre mon entre-prise, de sorte que la partie illustrée de Nadja fût, à mon gré, insuffisante : Becque entouré de palissades sinistres, la direction du Théâtre Moderne sur ses gardes, Pourville morte et désillusionnante comme aucune ville de France, la disparition de presque tout ce qui se rapporte à L’Étreinte de la Pieuvre , et surtout, j’y tenais essentielle-ment bien qu’il n’en ait pas été autrement question dans

 

– 104 – ce livre, l’impossibilité d’obtenir l’autorisation de photo-graphier l’adorable leurre qu’est, au musée Grévin, cette femme feignant de se dérober dans l’ombre pour attacher sa jarretelle et qui, dans sa pose immuable, est la seule statue que je sache à avoir des yeux : ceux mêmes de la provocation19. Tandis que le boulevard Bonne-Nouvelle,

 

19 Il ne m’avait pas été donné de dégager jusqu’à ce jour tout ce qui, dans l’attitude de Nadja à mon égard, relève de l’application d’un principe de subversion totale, plus ou moins conscient, dont je ne retiendrai pour exemple que ce fait : un soir que je conduisais une automobile sur la route de Versailles à Paris, une femme à mon côté qui était Nadja, mais qui eût pu, n’est-ce pas, être toute autre, et même telle autre, son pied main-tenant le mien pressé sur l’accélérateur, ses mains cherchant à se poser sur mes yeux, dans l’oubli que procure un baiser sans fin, voulait que nous n’existassions plus, sans doute à tout ja-mais, que l’un pour l’autre, qu’ainsi à toute allure nous nous por-tassions à la rencontre des beaux arbres. Quelle épreuve pour l’amour, en effet. Inutile d’ajouter que je n’accédai pas à ce dé-sir. On sait où j’en étais alors, où, à ma connaissance, j’en ai presque toujours été avec Nadja. Je ne lui sais pas moins gré de m’avoir révélé, de façon terriblement saisissante, à quoi une re-connaissance commune de l’amour nous eût engagés à ce mo-ment. Je me sens de moins en moins capable de résister à pa-reille tentation dans tous les cas. Je ne puis moins faire qu’en rendre grâces, dans ce dernier souvenir, à celle qui m’en a fait comprendre presque la nécessité. C’est à une puissance extrême de défi que certains êtres très rares qui peuvent les uns des autres tout attendre et tout craindre se reconnaîtront toujours. Idéalement au moins je me retrouve souvent, les yeux bandés, au volant de cette voiture sauvage. Mes amis, de même qu’ils sont ceux chez lesquels je suis sûr de trouver refuge quand ma

 

– 105 – après avoir, malheureusement en mon absence de Paris, lors des magnifiques journées de pillage dites « Sacco-Vanzetti » semblé répondre à l’attente qui fut la mienne, en se désignant vraiment comme un des grands points stratégiques que je cherche en matière de désordre et sur lesquels je persiste à croire que me sont fournis obscu-rément des repères, – à moi comme à tous ceux qui cè-dent de préférence à des instances semblables, pourvu que le sens le plus absolu de l’amour ou de la révolution soit en jeu et entraîne la négation de tout le reste – ; tan-dis que le boulevard Bonne-Nouvelle, les façades de ses cinémas repeintes, s’est depuis lors immobilisé pour moi comme si la Porte Saint-Denis venait de se fermer, j’ai vu renaître et à nouveau mourir le Théâtre des Deux-Masques, qui n’était plus que le Théâtre du Masque et qui, toujours rue Fontaine, n’était plus qu’à mi-distance de chez moi. Etc. C’est drôle, comme disait cet abomi-nable jardinier. Mais ainsi en va, n’est-ce pas, du monde extérieur, cette histoire à dormir debout. Ainsi fait le temps, un temps à ne pas mettre un chien dehors.

 

Ce n’est pas moi qui méditerai sur ce qu’il advient de « la forme d’une ville », même de la vraie ville distraite et abstraite de celle que j’habite par la force d’un élément qui serait à ma pensée ce que l’air passe pour être à la

 

tête vaudrait son pesant d’or, et qu’ils courraient un risque im-mense à me cacher – ils me sont redevables seulement de cet espoir tragique que je mets en eux –, de même, en matière d’amour, il ne saurait être question pour moi que, dans toutes les conditions requises, de reprendre cette promenade nocturne.

 

– 106 – vie. Sans aucun regret, à cette heure je la vois devenir autre et même fuir. Elle glisse, elle brûle, elle sombre dans le frisson d’herbes folles de ses barricades, dans le rêve des rideaux de ses chambres où un homme et une femme continueront indifféremment à s’aimer. Je laisse à l’état d’ébauche ce paysage mental, dont les limites me découragent, en dépit de son étonnant prolongement du côté d’Avignon, où le Palais des Papes n’a pas souffert des soirs d’hiver et des pluies battantes, où un vieux pont a fini par céder sous une chanson enfantine, où une main merveilleuse et intrahissable m’a désigné il n’y a pas en-core assez longtemps une vaste plaque indicatrice bleu ciel portant ces mots : LES AUBES. En dépit de ce prolon-gement et de tous les autres, qui me servent à planter une étoile au cœur même du fini. Je devine et cela n’est pas plus tôt établi que j’ai déjà deviné. N’empêche que s’il faut attendre, s’il faut vouloir être sûr, s’il faut pren-dre des précautions, s’il faut faire au feu la part du feu, et seulement la part, je m’y refuse absolument. Que la grande inconscience vive et sonore qui m’inspire mes seuls actes probants dispose à tout jamais de tout ce qui est moi. Je m’ôte à plaisir toute chance de lui reprendre ce qu’ici à nouveau je lui donne. Je ne veux encore une fois reconnaître qu’elle, je veux ne compter que sur elle et presque à loisir parcourir ses jetées immenses, fixant moi-même un point brillant que je sais être dans mon œil et qui m’épargne de me heurter à ses ballots de nuit.

 

On m’a conté naguère une si stupide, une si sombre, une si émouvante histoire. Un monsieur se présente un jour dans un hôtel et demande à louer une chambre. Ce sera le numéro 35. En descendant, quelques minutes plus

 

– 107 – tard, et tout en remettant la clef au bureau : « Excusez-moi, dit-il, je n’ai aucune mémoire. Si vous permettez, chaque fois que je rentrerai, je vous dirai mon nom : Monsieur Delouit20. Et chaque fois vous me répéterez le numéro de ma chambre. – Bien, monsieur. » Très peu de temps après il revient, entrouvre la porte du bureau : « Monsieur Delouit. – C’est le numéro 35. – Merci. » Une minute plus tard, un homme extraordinairement agité, les vêtements couverts de boue, ensanglanté et n’ayant presque plus figure humaine, s’adresse au bureau : « Monsieur Delouit. – Comment, M. Delouit ? Il ne faut pas nous la faire. M. Delouit vient de monter. – Pardon, c’est moi… Je viens de tomber par la fenêtre. Le numéro de ma chambre, s’il vous plaît ? »

 

*

 

C’est cette histoire que, moi aussi, j’ai obéi au désir de te conter, alors que je te connaissais à peine, toi qui ne peux plus te souvenir, mais qui ayant, comme par ha-sard, eu connaissance du début de ce livre, es intervenue si opportunément, si violemment et si efficacement au-près de moi sans doute pour me rappeler que je le voulais « battant comme une porte » et que par cette porte je ne verrais sans doute jamais entrer que toi. Entrer et sortir que toi. Toi qui de tout ce qu’ici j’ai dit n’auras reçu

 

20 J’ignore l’orthographe de ce nom.

 

– 108 – qu’un peu de pluie sur ta main levée vers « LES AUBES ». Toi qui me fais tant regretter d’avoir écrit cette phrase absurde et irrétractable sur l’amour, le seul amour, « tel qu’il ne peut être qu’à toute épreuve ». Toi qui, pour tous ceux qui m’écoutent, ne dois pas être une entité mais une femme, toi qui n’es rien tant qu’une femme, malgré tout ce qui m’en a imposé et m’en impose en toi pour que tu sois la Chimère. Toi qui fais admirablement tout ce que tu fais et dont les raisons splendides, sans confiner pour moi à la déraison, rayonnent et tombent mortellement comme le tonnerre. Toi la créature la plus vivante, qui ne parais avoir été mise sur mon chemin que pour que j’éprouve dans toute sa rigueur la force de ce qui n’est pas éprouvé en toi. Toi qui ne connais le mal que par ouï-dire. Toi, bien sûr, idéalement belle. Toi que tout ramène au point du jour et que par cela même je ne reverrai peut-être plus…

 

Que ferais-je sans toi de cet amour du génie que je me suis toujours connu, au nom duquel je n’ai pu moins faire que tenter quelques reconnaissances çà et là ? Le génie, je me flatte de savoir où il est, presque en quoi il consiste et je le tenais pour capable de se concilier toutes les autres grandes ardeurs. Je crois aveuglément à ton génie. Ce n’est pas sans tristesse que je retire ce mot, s’il t’étonne. Mais je veux alors le bannir tout à fait. Le gé-nie… que pourrais-je encore bien attendre des quelques possibles intercesseurs qui me sont apparus sous ce signe et que j’ai cessé d’avoir auprès de toi !

 

Sans le faire exprès, tu t’es substituée aux formes qui m’étaient les plus familières, ainsi qu’à plusieurs figures

 

– 109 – de mon pressentiment. Nadja était de ces dernières, et il est parfait que tu me l’aies cachée.

 

Tout ce que je sais est que cette substitution de per-sonnes s’arrête à toi, parce que rien ne t’est substituable, et que pour moi c’était de toute éternité devant toi que devait prendre fin cette succession d’énigmes.

 

Tu n’es pas une énigme pour moi.

 

Je dis que tu me détournes pour toujours de l’énigme.

 

Puisque tu existes, comme toi seule sais exister, il n’était peut-être pas très nécessaire que ce livre existât. J’ai cru pouvoir en décider autrement, en souvenir de la conclusion que je voulais lui donner avant de te con-naître et que ton irruption dans ma vie n’a pas à mes yeux rendue vaine. Cette conclusion ne prend même son vrai sens et toute sa force qu’à travers toi.

 

Elle me sourit comme parfois tu m’as souri, derrière de grands buissons de larmes. « C’est encore l’amour », disais-tu, et plus injustement il t’est arrivé de dire aussi : « Tout ou rien. »

 

Je ne contredirai jamais à cette formule, dont s’est armée une fois pour toutes la passion, en se portant à la défense du monde contre lui-même. Au plus m’aviserais-je de l’interroger sur la nature de ce « tout », si, à ce su-jet, pour être la passion, il ne fallait pas qu’elle fût hors d’état de m’entendre. Ses mouvements divers, même dans la mesure où j’en suis victime, – et qu’elle soit jamais ca-pable ou non de m’ôter la parole, de me retirer le droit à

 

– 110 – l’existence, – comment m’arracheraient-ils tout entier à l’orgueil de la connaître, à l’humilité absolue que je me veux devant elle et devant elle seule ? Je n’en appellerai pas de ses arrêts les plus mystérieux, les plus durs. Au-tant vouloir arrêter le cours du monde, en vertu de je ne sais quelle puissance illusoire qu’elle donne sur lui. Au-tant nier que « chacun veut et croit être meilleur que ce monde qui est sien, mais [que] celui qui est meilleur ne fait qu’exprimer mieux que d’autres ce monde même21. »

 

*

 

Une certaine attitude en découle nécessairement à l’égard de la beauté, dont il est trop clair qu’elle n’a ja-mais été envisagée ici qu’à des fins passionnelles. Nulle-ment statique, c’est-à-dire enfermée dans son « rêve de pierre », perdue pour l’homme dans l’ombre de ces Oda-lisques, au fond de ces tragédies qui ne prétendent cerner qu’un seul jour, à peine moins dynamique, c’est-à-dire soumise à ce galop effréné après lequel n’a plus qu’à commencer effréné un autre galop, c’est-à-dire plus étourdie qu’un flocon dans la neige, c’est-à-dire résolue, de peur d’être mal étreinte, à ne se laisser jamais em-brasser : ni dynamique ni statique, la beauté je la vois comme je t’ai vue. Comme j’ai vu ce qui, à l’heure dite et pour un temps dit, dont j’espère et de toute mon âme je

 

21 Hegel.

 

– 111 – crois qu’il se laissera redire, t’accordait à moi. Elle est comme un train qui bondit sans cesse dans la gare de Lyon et dont je sais qu’il ne va jamais partir, qu’il n’est pas parti. Elle est faite de saccades, dont beaucoup n’ont guère d’importance, mais que nous savons destinées à amener une Saccade, qui en a. Qui a toute l’importance que je ne voudrais me donner. L’esprit s’arroge un peu partout des droits qu’il n’a pas. La beauté, ni dynamique ni statique. Le cœur humain, beau comme un sismo-graphe. Royauté du silence… Un journal du matin suffira toujours à me donner de mes nouvelles :

 

« X…, 26 décembre. – L’opérateur chargé de la station de télégraphie sans fil située à l’Île du Sable, a capté un fragment de message qui aurait été lancé dimanche soir à telle heure par le… Le message disait notamment : « Il y a quelque chose qui ne va pas » mais il n’indiquait pas la posi-tion de l’avion à ce moment, et, par suite de très mauvaises conditions atmosphériques et des interférences qui se produi-saient, l’opérateur n’a pu comprendre aucune autre phrase, ni entrer de nouveau en communication.

 

« Le message était transmis sur une longueur d’onde de 625 mètres ; d’autre part, étant donné la force de réception, l’opérateur a cru pouvoir localiser l’avion dans un rayon de 80 kilomètres autour de l’ Île du Sable. »

 

La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas.

 

– 112 –