Napoléon
Chapitre 2
D’ailleurs, quand il ne sait pas, quand il ne sent pas, il avoue. Dès qu’il s’agit de choisir des tableaux et des statues en Italie, il délègue ce soin à des membres de l’Institut, ce qui peut nous paraître aujourd’hui une idée bien singulière, et dans tous les cas fort naïve, mais ce qui est tout à fait d’accord avec l’ensemble des parti-pris qu’il adopte vis-à-vis de tous les objets où son génie n’exerce pas son action propre et que, dans son besoin constant d’unité monumentale, il attache puissamment à son système pour qu’il ne présente aucun trou. Il semble à peu près fermé à l’art plastique où ce système aussi s’exerce, système que David lui impose après en avoir empêtré la Révolution tout entière et qui est assez ridicule, ce qui n’empêche pas David d’être un grand peintre et Napoléon d’y trouver, sans doute, ces directions trop arrêtées et ces profils trop catégoriques qui lui réussissent si bien dans le domaine positif de l’Administration et de la Loi. Au reste il se connaît en hommes, il fuit ou dédaigne le sot, l’intelligence et la force l’attirent, il ne lui est pas difficile, aussi éloigné qu’il se trouve du véritable esprit de la peinture, de reconnaître dans leur conversation, leur accent, leurs silences même, la supériorité de certains artistes sur les autres. Or, après David, Prud’hon et Gros sont ses peintres favoris.
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C’est parmi les hommes de pensée qu’il cherche et trouve ses amis. Il est tout à fait remarquable que Desaix à part, qui paraît avoir été de sa race, à qui il trouvait « un caractère antique » et dont il eût voulu faire son second, il n’y ait pas eu, parmi ses officiers, un seul homme près de son cœur. Il aima Lannes, sans doute, Duroc aussi, Bertrand, mais celui-là comme on aime un objet familier et splendide, une statue, une peinture, comme le type le plus accompli de ces chefs magnifiques qui, partis pieds-nus d’un village des Vosges ou des Pyrénées, comptaient tous leurs grades au nombre de leurs exploits, de leurs blessures, commandaient une armée à trente ans, monstres de force claire et d’énergie joyeuse, jeunes, nets, nerveux sous leurs dorures, hauts de stature, minces de taille, réclamant la responsabilité la plus terrible d’un cœur enflammé et d’une âme tranquille, ivres de guerre, affamés de gloire et de mort. Et ceux-ci comme de bons dogues, qui gardent ou mordent bien.
Ses amis, s’il en a, c’est Monge et Laplace, esprits tranchants et musicaux, poursuivant dans la poésie silencieuse du Nombre ces coordonnées inflexibles qui les conduisent à édifier la Géométrie descriptive et le Système du Monde, comme elles ont conduit son imagination à saisir, dans les lignes convergentes des mouvements de ses armées et de ses édifices politiques, la forme de la suprême victoire qui lui échappera toujours et de l’édifice spirituel qu’il n’achèvera jamais. C’est Berthollet, qui pousse le caractère et le courage jusqu’à abjurer ses erreurs scientifiques publiquement et qui, comme lui-même, a coutume d’établir ses constructions abstraites sur l’objet le plus matériellement et le plus directement observé. C’est Cabanis, âme impérieuse et pure, avec lequel il se rencontre dans une horreur commune de cet idéalisme dogmatique en qui l’intelligence éduquée par la biologie et le génie vivant nourri de sa propre substance voient l’un et l’autre un mal dont leur force sensuelle ne peut souffrir le contact. Il semble que ces illustres amitiés, après ce que nous savons de ses goûts et de ses lectures et de sa rencontre avec Gœthe, mettent suffisamment au point cette haine pour les idées qu’on l’accuse de nourrir.
Ce qu’il hait, c’est l’idéologue. Et on s’est, le plus souvent je pense volontairement, trompé sur le sens de ce mot. Il eût mieux fait d’en employer un autre — phraséologue par exemple, — qui eût moins prêté à l’équivoque. Quand il parut, la pensée semblait morte en France. Les Académies, les Salons, les Assemblées étaient peuplés de caricatures extravagantes des idées et des hommes du grand siècle finissant. Les Grecs, les Romains, le Contrat Social, l’Esprit des Lois, le Dictionnaire philosophique, empêtraient ces héros de carton-pâte et leurs formules ressassées dans un pathos emphatique de libelles et de tribune que la canaille de journal et de comité se passait malproprement de bouche en bouche aux applaudissements des ilôtes de la Liberté. Il faut savoir ce que représentaient ces métaphysiciens sociaux et politiques, philosophes de club, constructeurs de bonheur définitif et de constitutions dans l’espace qui se fussent crus déshonorés s’ils n’avaient revêtu la toge pour parler, niais prétentieux, bavards sinistres, vermine pullulante des charniers et des prétoires, — et mettre en face d’eux cet esprit clair qui tranchait droit, cette imagination puissante qui n’aimait que le plein et ne voyait que les ensembles, pour se rendre compte de l’espèce d’horreur physique qu’ils durent lui inspirer. Ils se turent, d’ailleurs, dès qu’il eut fait un geste, et brodèrent des clés sur les pans de leur frac. Les moins sages se mirent en devoir d’accommoder en alexandrins boursouflés leurs maximes poussiéreuses, ou d’éternuer leurs fades harangues dans les courants d’air de l’Institut. « Bon Dieu ! que les hommes de lettre sont bêtes ! »