Napoléon

Élie Faure · Chapitre 51 sur 52

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Napoléon

Appendice

 

Page 20. — [A] Deux livres, par-dessus tous les autres, celui de

Gourgaud, celui de Bourrienne, nous éclairent là-dessus. Avec

Gourgaud, vaniteux, chagrin, incompréhensif, amoureux jaloux et

tyrannique de son maître, le ton n’est plus du tout le même

qu’avec Las Cases, assez intelligent, plus déférent, qui ne lui

résiste jamais. Plus du tout le même avec Bourrienne, haineux,

ingrat, mais faisant, pour paraître impartial, un effort vers la

sincérité qu’avec Mme d’Abrantès, coquette, bavarde, vaniteuse,

pénétrée de l’esprit de famille. Chacun, comme il faut s’y

attendre, écoute son tempérament, ses rancunes, ses préjugés

pour porter son jugement. Un seul possède une vision aussi

large que clairvoyante, jugeant l’homme d’ensemble, avec

noblesse et pureté. C’est Rœderer. On sent qu’il est le seul,

parmi les interlocuteurs de Napoléon, à comprendre ce qu’il lui

entend dire, le seul aussi devant qui Napoléon, se sentant

compris, s’épanche et se montre tel qu’il est réellement. Telle dut

être aussi sa conversation avec Gœthe. Les autres laissent

tomber les grandes choses, qui passent au dessus de leur tête,

ou il se ferme devant eux.

Page 25. — [B] « Il avait beau, raconte Rapp, chercher à se montrer

sévère, la nature était la plus forte, sa bonté l’emportait

toujours. »

Page 37. — [C] Joseph, un jour, lui écrit qu’il est son aîné : « Aîné ?

lui ? Pour la vigne de notre père, sans doute. »

Page 37. — [D] « La première bourrade passée, leur persévérance,

leur obstination l’emportait toujours, et de guerre lasse, ils ont fait

de moi ce qu’ils ont voulu. »

Page 40. — [E] « Vous aimez, écrit-il à Joseph, cajoler les gens et

obéir à leurs idées. Moi, j’aime qu’on me plaise et qu’on obéisse

aux miennes. »

Page 42. — [F] Et plus tard, à Sainte-Hélène : « Qu’ils m’appellent

comme ils voudront, ils ne m’empêcheront pas d’être moi. » Ceci

est le profond du cœur. Mais devant les Anglais, et pour ses

serviteurs, il ne veut pas capituler. Il exige qu’on lui donne son

titre, ou interdit qu’on paraisse devant lui.

Page 45. — [G] « Les ambitieux secondaires, a-t-il dit, n’ont jamais

que des idées mesquines. »

Page 49. — [H] Il dit, après Marengo, à ses lieutenants qui le

félicitent, « Oui : j’ai conquis en moins de deux ans Le Caire,

Milan, Paris. Eh bien ! si je mourais demain, je n’aurais pas une

demi-page dans l’Histoire universelle. » Et, en 1804, à Rœderer :

« Je n’ai pas encore assez fait pour être connu. » Et ailleurs :

« Que dira l’Histoire ? Que pensera la postérité ? »

Page 50. — [I] « Les malheurs, disait-il à Sainte-Hélène, ont aussi

leur héroïsme et leur gloire. L’adversité manquait à ma carrière.

Si je fusse demeuré sur le trône, dans les nuages de ma toute-

puissance, je serais devenu un problème pour bien des gens.

Aujourd’hui, grâce au malheur, on pourra me juger à nu. »

Page 52. — [J] « Vouloir et faire était un pour lui. » (Bourrienne.)

Page 53. — [K] « L’homme, a-t-il encore dit, ne marque dans la vie

qu’en dominant le caractère que lui a donné la nature, ou en s’en

créant un par l’imagination et sachant le modifier suivant les

obstacles qu’il rencontre. »

Page 55. — [L] « On ne jouit de soi-même que dans le danger. »

Page 61. — [M] « La cause principale de sa puissance, dit Gœthe

dans ses Entretiens avec Eckermann, c’est que les hommes

étaient sûrs, sous ses ordres, d’arriver à leur but. »

Page 68. — [N] « Bonaparte, qui ne croyait pas à la vertu des

hommes, croyait à leur honneur. » (Bourrienne.)

Page 102. — [O] « Le 18 Brumaire a sauvé la France. » (La Fayette.)

Page 105. — [P] Il a « frappé à mort la République, et sauvé la

Révolution. » (Albert Vandal.)

Page 109. — [Q] « Pour moi, disait Napoléon à propos des procédés

de l’Angleterre, je n’ai jamais rien fait de tout cela, et jusqu’à la

malheureuse affaire d’Espagne, qui du reste ne vient qu’après

celle de Copenhague, je puis dire que ma moralité reste

inattaquable. Mes transactions avaient pu être tranchantes,

dictatoriales, mais jamais perfides. »

Page 118. — [R] Ce mot, on le connaît. Mme de Staël lui demandant

quelle était, à ses yeux, la femme la plus remarquable : « Celle,

répondit-il, qui fait le plus d’enfants. » Qu’on me permette d’en

rappeler ici un autre, encore plus expressif et moral — oui,

moral ! — mais infiniment plus grossier, bien que celui qui l’a

prononcé n’ait jamais passé pour un malotru, ni pour un

misogyne, ni pour un tyran. Une dame, féministe et mûre,

énumérait à Renoir les qualités qui rendaient, à son sens, la

femme supérieure à l’homme : le désintéressement, l’esprit de

sacrifice, la bonté, la générosité, l’énergie, la moralité, la

franchise, le caractère, l’intelligence, le génie… « Et un beau c…

l », conclut Renoir.

Page 133. — [S] « Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré…

Son style est celui du prophète. »

Page 165. — [T] Et aussi : « Étouffer la presse est absurde. Je suis

convaincu sur cet article. »

Page 171. — [U] Et ailleurs : « C’est l’esprit civil, et non la force

militaire qui gouverne, et même qui commande. Le calcul ?… La

connaissance des hommes ?… L’éloquence ?… Qualités

civiles. »

Page 173. — [V] Et encore : « Il ne faut pas que le chef de l’État soit

chef de parti. »

Page 186. — [W] Lettre à son frère Jérôme, roi de Westphalie : « Ce

que désirent avec impatience les peuples d’Allemagne, c’est que

les individus qui ne sont point nobles et qui ont des talents, aient

un égal droit à votre considération et aux emplois ; c’est que

toute espèce de servage et de liens intermédiaires entre le

souverain et la dernière classe du peuple soit entièrement abolie.

Les bienfaits du Code Napoléon, la publication des procédures,

l’établissement des jurys seront autant de caractères distinctifs

de votre monarchie ; et s’il faut vous dire ma pensée tout entière,

je compte plus sur leurs effets pour l’extension et

l’affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus

grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d’une liberté,

d’une égalité, d’un bien-être inconnus aux autres peuples de la

Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d’une

manière ou d’une autre les changements les plus salutaires au

système de la confédération et à la puissance de votre

monarchie. Cette manière de gouverner sera une barrière plus

puissante pour vous séparer de la Prusse que l’Elbe, les places

fortes et la protection de la France. Quel peuple voudra retourner

sous le gouvernement arbitraire prussien, quand il aura goûté les

bienfaits d’une administration sage et libérale ? Les peuples

d’Allemagne, ceux de France, d’Italie, d’Espagne, désirent

l’égalité et veulent des idées libérales… Voilà bien des années

que je mène les affaires de l’Europe, et j’ai eu lieu de me

convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire à

l’opinion générale. Soyez roi constitutionnel… »

« On compte en Europe, dit-il plus tard, bien qu’épars, plus de

trente millions de Français, quinze millions d’Espagnols, quinze

millions d’Italiens, trente millions d’Allemands… j’eusse voulu

faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de

nation… C’est dans cet état de choses qu’on eût trouvé le plus

de chances d’amener partout l’unité des Codes, celle des

principes, des opinions, des sentiments, des vues et des

intérêts… Alors… peut-être devenait-il permis de rêver, pour la

grande famille européenne, l’application du Congrès américain,

où celle des Amphictyons de la Grèce… et quelle perspective,

alors, de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité !… »

Pour les Français, dit-il, la chose est faite… Pour L’Espagne :

« L’agglomération de quinze millions d’Espagnols était à peu près

faite… Comme je n’ai point soumis les Espagnols on raisonnera

désormais comme s’ils eussent été insoumettables »… Pour

l’Italie : « Il me fallait vingt ans pour rétablir la nation italienne…

L’agglomération des Allemands demandait plus de lenteur, aussi

n’avais-je fait que simplifier leur monstrueuse complication…

Quoi qu’il en soit, cette agglomération arrivera tôt ou tard par la

force des choses : l’impulsion est donnée, et je ne pense pas

qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en

Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la

confédération des grands peuples. »

Page 187. — [X] « Grâce au génie de l’Empereur, disait Laplace,

l’Europe entière ne formera bientôt plus qu’une immense famille,

unie par une même religion et le même code de lois. »

Page 194. — [Y] Voici ce qu’il a dit lui-même de l’Histoire, et de la

façon de l’écrire. Je ne crois pas qu’on ait jamais parlé avec plus

de tact psychologique des mobiles secrets qui déterminent, dans

l’intention des hommes, les événements historiques et nous

rendent l’Histoire, de ce fait, à demi inintelligible :

« Cette vérité historique, tant implorée, à laquelle chacun

s’empresse d’en appeler, n’est trop souvent qu’un mot : elle est

impossible au moment même des événements, dans la chaleur

des passions croisées ; et si, plus tard, on demeure d’accord,

c’est que les intéressés, les contradicteurs ne sont plus. Mais

qu’est alors cette vérité historique, la plupart du temps ? Une

fable convenue, ainsi qu’on l’a dit fort ingénieusement.

« Dans toutes ces affaires, il est deux portions essentielles

fort distinctes : les faits matériels et les intentions morales. Les

faits matériels sembleraient devoir être incontroversables ; et

pourtant, voyez s’il est deux relations qui se ressemblent : il en

est qui demeurent des procès éternels. Quant aux intentions

morales, le moyen de s’y retrouver, en supposant même de la

bonne foi dans les narrateurs ? Et que sera-ce s’ils sont mus par

la mauvaise foi, l’intérêt et la passion ? J’ai donné un ordre : mais

qui a pu lire le fond de ma pensée, ma véritable intention ? Et

pourtant chacun va se saisir de cet ordre, le mesurer à son

échelle, le plier à son plan, à son système individuel. Voyez les

diverses couleurs que va lui donner l’intrigant dont il gêne ou

peut, au contraire, servir l’intrigue, la torsion qu’il va lui faire subir.

Il en sera de même de l’important à qui des ministres ou le

souverain auront confidentiellement laissé échapper quelque

chose sur le sujet : il en sera de même des nombreux oisifs du

palais qui, n’ayant rien de mieux à faire que d’écouter aux portes,

inventent, faute d’avoir entendu. Et chacun sera si sûr de ce qu’il

racontera ! et les rangs inférieurs qui le tiendront de ces bouches

privilégiées en seront si sûrs à leur tour et alors les mémoires, et

les agendas, et les bons mots, et les anecdotes de salon d’aller

leur train…

Voilà pourtant l’Histoire ! J’ai vu me disputer, à moi, la pensée

de ma bataille, me disputer l’intention de mes ordres, et

prononcer contre moi. N’est-ce pas le démenti de la créature vis-

à-vis de celui qui a créé ? N’importe, mon contradicteur, mon

opposant aura ses partisans. Aussi est-ce ce qui m’a détourné

d’écrire mes mémoires particuliers, d’émettre mes sentiments

individuels, d’où fussent découlées naturellement les nuances de

mon caractère privé. Je ne pouvais descendre à des confessions

à la Jean-Jacques, qui eussent été attaquées par le premier

venu. Aussi, j’ai pensé ne devoir dicter à vous autres ici que sur

les actes publics. Je sais bien encore que ces relations même

peuvent être combattues ; car quel est l’homme, ici-bas, quel que

soit son bon droit et la force et la puissance de ce bon droit, que

la partie adverse n’attaque et ne démente ? Mais aux yeux du

sage, de l’impartial, du réfléchi, du raisonnable, ma voix, après

tout, vaudra bien celle d’un autre, et je redoute peu la décision

finale. Il existe, dès aujourd’hui, tant de lumières, que quand les

passions auront disparu, que les nuages seront passés, je m’en

fie à l’éclat qui restera.

Mais que d’erreurs intermédiaires ! On donnera souvent

beaucoup de profondeur, de subtilité de ma part à ce qui ne fut,

peut-être, que le plus simple du monde ; on me supposera des

projets que je n’eus jamais. On se demandera si je visais en effet

à la monarchie universelle ou non. On raisonnera longuement

pour savoir si mon autorité absolue et mes actes arbitraires

dérivaient de mon caractère ou de mes calculs, s’ils étaient

produits par mon inclination ou par la force des circonstances, si

mes guerres constantes vinrent de mon goût, ou si je n’y fus

conduit qu’à mon corps défendant, si mon immense ambition,

tant reprochée, avait pour guide ou l’avidité de la domination, ou

la soif de la gloire, ou le besoin, ou l’amour du bien-être général,

car elle mérite d’être considérée sous ces diverses faces. On se

débattra sur les motifs qui me déterminèrent dans la catastrophe

du duc d’Enghien, et ainsi d’une foule d’autres événements.

Souvent on alambiquera, on tordra ce qui fut tout à fait naturel et

entièrement droit.

Il ne m’appartient pas, à moi, de traiter ici spécialement de

tous ces objets : ils seraient mes plaidoyer, et je les dédaigne. Si,

dans ce que j’ai dicté sur les matières générales, la rectitude et la

sagacité des historiens y trouvent de quoi se former une opinion

juste et vraie sur ce que je ne mentionne pas, tant mieux. Mais, à

côté de ces faibles étincelles, que de fausses lumières dont ils se

trouveront assaillis !… depuis les faibles et les mensonges des

grands intrigants qui ont eu chacun leurs buts, leurs menées,

leurs négociations particulières, lesquelles, s’identifiant avec le

fait véritable, compliquent le tout d’une manière inextricable,

jusqu’aux révélations, aux « portefeuilles », aux assertions même

de mes ministres, honnêtes gens qui cependant auront à donner

bien moins ce qui était que ce qu’ils auront cru car en est-il qui

aient eu ma pensée générale tout entière ? Leur portion spéciale

n’était, la plupart du temps, que des éléments du grand ensemble

qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils n’auront donc que la face du

prisme qui leur est relative, et encore, comment l’auront-ils

saisie ? Leur sera-t-elle arrivée pleine et entière ? N’était-elle pas

elle-même morcelée ? Et pourtant, il n’en est probablement pas

un qui, d’après les éclairs dont il aura été frappé, ne donne pour

mon véritable système le résultat fantastique de ses propres

combinaisons ; et de là encore la fable convenue qu’on appellera

l’Histoire, et cela ne saurait être autrement : il est vrai que,

comme ils sont plusieurs, il est probable qu’ils seront loin d’être

d’accord. Du reste, dans leurs affirmations positives, ils se

montreraient plus habiles que moi, qui très souvent aurais été

très embarrassé d’affirmer avec vérité toute ma pleine et entière

pensée. On sait que je ne me butais pas à plier des

circonstances à mes idées, mais que je me laissais en général

conduire par elles : or, qui peut, à l’avance, répondre des

circonstances fortuites, des accidents inopinés ? Que de fois j’ai

donc dû changer essentiellement ! Aussi ai-je vécu de vues

générales, bien plus que de plans arrêtés. La masse des intérêts

communs, ce que je croyais être le bien du très grand nombre,

voilà les ancres auxquelles je demeurais amarré, mais autour

desquelles je flottais la plupart du temps au hasard. »

Page 239. — [Z] Il prétendait que Napoléon veut dire « le lion du

désert ».