Niré

Aki Shimazaki · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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Niré

Niré

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

AKI SHIMAZAKI

 

 

Une clochette sans battant

 

roman

 

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La pluie qui tombait depuis tôt ce matin a enfin cessé.

On est samedi après-midi. Je suis venu en ville acheter de la peinture pour mes deux filles. S’il fait beau demain, elles vont repeindre leurs bureaux.

Je consulte ma montre en sortant de la quincaillerie. Il est cinq heures vingt. Je pense aller voir mes parents à leur résidence. Ils dînent normalement vers six heures et demie. Je pourrai rester un peu. Ma mère souffre de la maladie d’Alzheimer. Depuis quelques années elle ne me reconnaît plus et me considère comme une simple connaissance. Nous nous saluons avec de petits mots polis, presque toujours les mêmes. J’espère qu’elle m’accueillera de bonne humeur aujourd’hui.

Un vent d’ouest souffle. Le soleil point entre les nuages. Une lumière typique de mai. En me dirigeant vers ma voiture, je téléphone chez moi. Miyoko répond :

— Dépêche-toi, papa ! On t’attend.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Maman a acheté un gâteau aux bleuets ! Elle va annoncer une bonne nouvelle au repas.

Une bonne nouvelle ? Ça m’intrigue. Ma femme enseigne le piano. Aujourd’hui, trois de ses élèves ont participé à un concours régional. Peut-être ont-ils gagné des prix ? Ou bien a-t-elle reçu une offre intéressante liée à sa carrière ? Je promets à Miyoko de rentrer tout de suite après une courte visite chez ses grands-parents.

Au volant, j’allume la radio. Un célèbre violoncelliste est interviewé. J’augmente le volume.

“… Lorsque j’avais cinq ans, j’étais fasciné par la sonorité de ce gros instrument. Mes parents ne sont pas musiciens. Je les ai suppliés de m’en acheter un et de me trouver un professeur. Cela les a interloqués. J’ai insisté. Ma mère a compris mon sérieux et elle a cherché à convaincre mon père. Finalement, celui-ci a accepté à condition que je persévère au moins un an. Quelle joie ! Malgré tout, j’ai été très déçu quand j’ai reçu mon instrument, il était si petit. Je voulais vraiment grandir le plus vite possible…”

Je souris en imaginant un garçon de cinq ans debout à côté d’un violoncelle pour adulte. L’interview se termine. Puis s’ouvre une des suites de Bach. Je songe à l’époque où j’ai commencé la guitare. J’avais treize ans. Je n’ai jamais oublié mon exaltation à la première écoute du Concerto d’Aranjuez de Rodrigo, ni le moment où mon père m’a autorisé à prendre des leçons. Depuis, je n’ai pas cessé de pratiquer. Ma femme me taquine : “Quoi qu’il arrive, ta guitare reste ton amante.”

Ma mère aimait la musique classique. C’est elle qui m’avait offert le CD de Rodrigo et appris les noms des compositeurs, des interprètes, des grands chefs d’orchestre internationaux. Elle mentionnait souvent Rei Miwa, un maestro japonais.

L’an dernier, un orchestre amateur m’a demandé de jouer le concerto de Rodrigo. C’est mon professeur de guitare qui m’avait recommandé. J’ai aussitôt accepté. Ce qui m’a le plus enthousiasmé, c’était que cet orchestre envisageait d’inviter Rei Miwa pour nous conseiller. Quelle idée audacieuse ! Et il est réellement venu et m’a félicité. Ce fut une expérience inoubliable. Mes parents ont assisté à cette répétition. Malheureusement, ma mère n’a pas réagi à la vue du fameux musicien.

Cela fait sept ans que le médecin lui a diagnostiqué la maladie d’Alzheimer. Depuis, mes parents vivent dans cette résidence. Elle ne reconnaît plus que mon père. Elle traite ma sœur Anzu comme une amie. Elle ne se souvient pas non plus de sa fille aînée Kyôko, morte il y a six ans. Elle croit qu’elle n’a pas d’enfants. Chaque fois, elle me salue avec un léger sourire : “Bonjour, monsieur. Comment allez-vous ?”

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À l’accueil de la résidence, j’inscris mon nom et échange quelques mots amicaux avec la réceptionniste. Puis je prends l’ascenseur pour monter au troisième étage, où mes parents habitent. Je frappe à la porte et mon père m’ouvre :

— Nobuki !

Enchanté, il m’invite à entrer. Il est habitué à mes visites à l’improviste. Je lui mentionne que j’ai fait des achats dans une quincaillerie près d’ici.

— Maman est là ?

— Non, ta sœur l’a emmenée dans un jardin public. Elles reviendront dans une demi-heure.

J’ai soif et lui demande un peu d’eau. Installé sur le canapé, je regarde leur espace toujours propre et bien en ordre. Devant moi, sur la table basse, sont déposés un magazine politique, une revue d’économie et le journal d’aujourd’hui. Mon père était ingénieur en mécanique automobile. Mis à part la lecture, il n’a pas de passe-temps particulier.

Il m’apporte un verre avec des glaçons et s’assied en face de moi.

— Quoi de neuf, ségaré 1 ?

Ségaré ? C’est la première fois qu’il m’appelle ainsi. Je réponds :

— Rien de spécial. Tout se passe bien chez moi. Comment va maman ?

— Elle n’est plus capable de marcher seule.

— Depuis quand ?

— Depuis trois jours, peu après ta dernière visite. Elle se déplace désormais en fauteuil roulant.

Cela m’étonne. Elle ne se sert d’une canne que depuis trois mois. Je n’imaginais pas qu’elle faiblirait si vite.

— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ?

— Rien, dit mon père. Ici, le personnel s’occupe très bien de tout.

— A-t-elle encore de l’appétit ?

— Plus beaucoup maintenant. Elle dort moins bien. Parfois, elle se réveille la nuit et se parle à elle-même.

— Ah bon… murmuré-je.

— Heureusement, je n’ai pas à m’inquiéter d’une fugue.

Il prononce le mot “fugue” avec un sourire taquin. Je ne sais quoi dire. Le silence s’installe quelques instants. Cela me met un peu mal à l’aise. Chez moi, c’est constamment animé de voix féminines. Il reprend :

— Malgré tout, ta mère semble relativement calme. Elle fredonne souvent la chanson Sémi.

Il s’agit de sa seule composition, réalisée dans sa jeunesse. Mes filles connaissent les paroles par cœur. Je tente de les réciter dans ma tête. Sémi, sémi, sémi, où te caches-tu ? Après tant d’années sous terre… J’ai oublié le reste.

Mon père a envie de fumer. Nous sortons sur le balcon.

Il aime m’écouter parler de mon métier. Je travaille en tant qu’ingénieur civil dans une compagnie de construction. Je lui mentionne un nouveau projet de grand pont. Nous venons d’engager un sous-traitant à Matsue, une ville voisine. Il me pose des questions intéressantes. En discutant, j’observe le mont Daisen, sur lequel la neige a disparu.

Il me demande :

— Tes filles, quel âge ont-elles maintenant ? Je sais qu’elles sont nées à un an d’intervalle.

— Miyoko a dix ans, Namiko neuf.

— Déjà ? Le temps file comme une flèche ! Et notre bru ?

— Ayako a trente-trois ans, quatre ans de moins que moi.

— Vous êtes jeunes. Souhaitez-vous avoir d’autres enfants ?

— Je ne pense pas. L’enseignement du piano l’occupe beaucoup. C’est sa passion.

— Elle diffère de ta mère, qui se contentait d’être femme au foyer.

Je commente franchement :

— Chacun son rôle. Ayako admire son courage d’avoir pris soin de ses beaux-parents jusqu’à leur mort. Elle pense que maman aurait été une excellente infirmière.

Il murmure :

— C’est vrai… Je n’avais jamais réfléchi ainsi.

Je renchéris :

— Ayako admire également ta patience. Elle espère que j’agirais comme toi si elle tombait malade.

Il affiche une gêne. Nous continuons à parler de ma mère. Je lui rapporte ce qu’elle me répétait lorsqu’elle était encore lucide. “Nobuki, ta naissance a vraiment réjoui ton père ainsi que ses parents, beaucoup plus que celle de tes sœurs.” Mon père m’écoute en silence. Puis il constate :

— Je souhaitais avoir au moins un garçon. C’est normal. Regarde la famille impériale. Elle tient absolument à avoir des héritiers mâles.

Il accorde une grande importance à ce que notre nom se perpétue. Ça doit l’attrister que mes filles portent éventuellement celui de leur mari. Je plaisante :

— Heureusement, nous ne sommes plus dans ce carcan traditionnel.

Il me jette un regard désapprobateur. Je consulte ma montre. Il est déjà six heures vingt.

— Il faut que j’y aille.

— C’est dommage que ta mère ne soit pas là.

Nous revenons à l’intérieur. Je lui annonce :

— Pour l’anniversaire de maman, Ayako aimerait organiser une soirée musicale. Ce sera un samedi de juin.

— C’est gentil à elle. Nous viendrons avec plaisir.

Il me raccompagne à la porte d’entrée. Soudain il se remémore quelque chose, puis se dirige vers son bureau et fouille dans un tiroir. Il revient avec une vieille enveloppe.

— Je l’ai trouvée l’autre jour dans une boîte.

L’enveloppe est déjà ouverte. Curieux, je regarde le contenu. C’est un papier jauni, plié en quatre. En le dépliant, je m’écrie :

— Une rédaction que j’avais faite en première année de primaire.

Je lis avec nostalgie le titre, “Mon nom”.

— Tu t’en souviens, alors ?

— Bien sûr ! J’avais gagné un prix et tu étais très fier.

Il acquiesce de la tête avec un air satisfait.

 

Je descends au rez-de-chaussée. En sortant de l’ascenseur, j’aperçois devant la réception Anzu poussant notre mère dans son fauteuil roulant. Je m’approche et salue d’abord maman :

— Bonsoir, Fujiko-san. Comment allez-vous ?

Elle me fixe avec un petit sourire :

— Je vais très bien, merci monsieur.

Son ton serein me rassure. Puis elle me demande sérieusement :

— On se connaît ?

Étonné, je me tourne vers ma sœur, qui écarquille les yeux. Je réponds à maman :

— Oui madame. Je m’appelle Nobuki Niré.

Elle scrute mon visage quelques instants puis secoue la tête.

— Non, je ne vous connais pas.

 

1. Les mots en italique sont regroupés dans un glossaire en fin d’ouvrage.

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Le ciel se dégage et se teinte de rouge. Je retourne chez moi.

 

Le trafic dans ma direction paraît fluide. J’écoute le CD de Souvenirs de l’Alhambra, une pièce de guitare classique que je pratique depuis un mois. La mélodie mélancolique se superpose au visage de ma mère. “On se connaît ?” Sa question tourne dans ma tête.

Les symptômes d’Alzheimer ont débuté lorsqu’elle avait soixante-cinq ans environ et qu’elle a commencé à toucher sa pension. Avant son mariage avec mon père, elle avait travaillé pendant dix ans dans une bibliothèque de notre ville. Ensuite, elle s’est exclusivement consacrée à sa famille, hormis quelques courtes périodes de remplacement à temps partiel au même endroit. Mes parents ont le même âge. Mon père avait alors déjà pris sa retraite. J’avais vingt-cinq ans. Je venais de rencontrer Ayako.

Un vendredi, ma mère m’a téléphoné :

— Nobuki, es-tu libre demain après-midi ?

Les samedis, ma petite amie enseignait le piano jusqu’à cinq heures. De mon côté, je comptais pratiquer la guitare dans mon appartement. Je lui ai répondu :

— Pas vraiment. Pourquoi ?

— Une boutique de musique a ouvert au centre commercial K. J’aimerais acheter des CD. Peux-tu me donner des conseils ?

J’avais déjà visité cet endroit, qui me plaît beaucoup. Elle avait aussi hâte de m’emmener dans son café favori, où on servait de délicieux gâteaux. Elle ne conduisait pas. J’ai accepté de l’accompagner avec ma voiture.

D’abord, je l’ai aidée à choisir des CD de Chopin et de Mozart, puis je lui ai montré comment les écouter à l’essai. Ensuite, je suis allé au rayon des partitions de guitare. Au bout d’un moment, j’ai jeté un coup d’œil là où je l’avais laissée. Elle n’était plus là. J’ai supposé qu’elle s’était rendue aux toilettes. Je l’ai attendue quelques minutes mais elle ne réapparaissait pas. J’ai alors fait le tour du magasin, sans résultat. Je me suis renseigné à la caisse. Une vendeuse m’a gentiment répondu : “La dame a déjà réglé ses achats et elle est partie.” Cela m’a étonné. Elle avait quitté la boutique sans me le dire ? J’ai payé mes partitions et suis ressorti.

Elle devait être dans son café habituel, mais j’ignorais lequel c’était. C’est un grand centre commercial avec de nombreux bistros. Je l’ai cherchée partout. Au bout de vingt minutes, je l’ai enfin trouvée, assise seule à une table derrière la vitre. Elle mangeait un gâteau. J’y suis entré et l’ai interpellée d’un ton mécontent :

— Maman !

Elle s’est exclamée avec un air insouciant :

— Ah, Nobuki. Quelle coïncidence ! Assieds-toi, je te commande un gâteau. C’est délicieux.

Ces paroles m’ont interloqué. Se moquait-elle de moi ? Je l’ai blâmée :

— Ce n’est pas gentil de disparaître comme ça.

Son expression s’est assombrie. Elle me semblait confuse. À ce moment-là, je ne savais pas que c’était un début d’Alzheimer. Elle m’a expliqué :

— En écoutant Le Mariage de Figaro, j’ai eu envie d’aller au café.

— Et tu as oublié que j’étais avec toi ?

Elle a affirmé sérieusement :

— C’était un accident, Nobuki.

Je l’ai crue. Pourtant, elle m’a supplié :

— Ne raconte ça à personne, s’il te plaît, surtout pas à ton père.

C’est cinq ans après cet incident que mes parents ont emménagé dans la résidence. Ce nouvel environnement a rendu ma mère heureuse. Encore assez lucide, elle prenait du plaisir à participer aux activités culturelles avec d’autres résidents. Et l’année suivante, Kyôko est décédée d’un cancer. À partir de là, la santé de ma mère a décliné rapidement.

Trois ans après cette tragédie, un jour, alors que j’étais de passage à la résidence, ma mère m’a salué :

— Bonjour, monsieur. Comment allez-vous ?

Monsieur ? Ça m’a embarrassé. J’ai corrigé sans réfléchir :

— Maman, je suis Nobuki, ton fils.

Elle a nié :

— Je n’ai que des filles. Elles s’appellent Kyôko et Anzu.

J’ai cru que ce n’était qu’une confusion temporaire. Et une semaine plus tard, je l’ai vue appeler un jeune soignant Nobuki. Cet employé l’écoutait sans broncher. Je me suis senti très mal, bien que j’aie compris qu’il ne voulait pas embrouiller ma mère. Puis, quand elle m’a aperçu, elle m’a lancé un sourire amical : “Bonjour, monsieur. Comment allez-vous ?” Cela m’a encore troublé. Depuis, son état ne semblait plus évoluer. Il m’a fallu quelque temps pour m’adapter à cette réalité.

Et voilà qu’elle me considère comme un inconnu !

Le soleil se couche. Souvenirs de l’Alhambra s’est achevé. Je murmure : “On se connaît ?…” Ma mère a peut-être raison. Après tout, je ne sais pas grand-chose d’elle.

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J’ai rencontré Ayako lors d’un événement caritatif donné par l’orchestre de chambre de mon ancienne université. Après le concert, les bénévoles servaient aux participants des boissons et des gourmandises. Alors que je bavardais avec un instrumentiste, j’ai remarqué une jeune femme qui m’a tout de suite attiré. C’était Ayako. Je lui ai adressé la parole. Elle venait d’être engagée par une école privée de musique. Nous nous sommes très bien entendus et promis de nous revoir le week-end suivant.

 

À notre premier rendez-vous, j’ai visité le studio où elle enseignait et nous avons joué la Sonate Arpeggione de Schubert, transcrite pour piano et guitare. Côté musique aussi, ça fonctionnait entre nous. Ce soir-là, nous avons dîné ensemble dans un restaurant. Je ne voulais pas risquer de la perdre et lui ai tout de suite demandé de devenir ma petite amie. Elle a accepté sans hésitation.

Trois mois plus tard, nous avons décidé de nous marier. Ayako m’a présenté sa famille : ses parents, ses deux frères, ainsi que ses grands-parents, qui logeaient dans une résidence. Tous habitaient à Tottori, le chef-lieu de notre préfecture. J’ai été bien accueilli. Nous avons annoncé nos projets – louer d’abord un appartement puis acheter une maison afin qu’Ayako puisse enseigner là aussi. Mes futurs beaux-parents nous ont encouragés : “Faites comme vous voudrez. Nous souhaitons seulement que vous viviez en harmonie.” C’est un couple très uni. J’ai appris qu’ils s’étaient mariés par miaï, comme la majorité des personnes de leur génération.

Le problème, c’étaient mes parents. Je leur avais déjà mentionné notre relation. Je suis leur unique fils. Ils s’attendaient à ce que nous habitions avec eux, comme eux-mêmes l’avaient fait avec mes grands-parents paternels. Cela me pesait et j’ai demandé à Ayako de patienter un peu.

Un jour, ma mère est venue chez moi avec des plats qu’elle m’avait préparés. À cette occasion, je lui ai annoncé mes fiançailles avec Ayako. Contre toute attente, elle a commencé à me raconter la difficulté de sa propre vie conjugale.

— Ça ne marche pas entre ton père et moi. Nous n’avons rien en commun. Je ne sais pas comment se passera le reste de notre vie.

J’étais interloqué. Cela faisait trois mois que mon père était à la retraite. Il avait travaillé dur pour sa famille. Il n’avait aucun vice. Pour autant que je sache, il n’avait pas entretenu de relation adultère. Je n’avais jamais entendu ma mère se plaindre de lui. Pourquoi maintenant, après plus de trente-cinq ans de mariage ? Elle a ajouté :

— Je compte habiter seule, quelque part ailleurs.

Ses paroles m’ont vraiment désorienté. J’ai supposé que le retour à la maison de mon père venait soudainement déséquilibrer sa vie et qu’elle se sentait un peu perdue. J’ai songé à “l’incident”, ainsi qu’à sa requête, que je n’en parle pas à papa.

— Maman, tu devrais trouver quelque chose qui vous amuse ensemble. Voyager par exemple.

Elle n’a pas réagi. Je restais silencieux. Elle m’a dit :

— Si vous viviez avec nous, ça aiderait à améliorer notre vie. Nous nous occuperions de nos petits-enfants et la maison serait animée comme autrefois.

Je me sentais menacé. J’ai déclaré :

— Non, Ayako et moi n’habiterons pas avec vous.

Elle m’a regardé, l’air désespéré. Soudain, elle s’est énervée :

— Tu es notre seul fils ! Tu dois penser à nous et à nos vieux jours !

J’étais ahuri. Ses paroles n’avaient aucune cohérence. Elle a commencé à énumérer tous les efforts et sacrifices qu’elle avait faits pour notre famille. Elle a hurlé :

— Tous mes enfants sont égoïstes et ingrats ! Surtout toi, Nobuki !

C’était la première fois que je la voyais ainsi crier, incontrôlable. Elle ne s’arrêtait pas. Je n’avais qu’à attendre qu’elle se calme. Finalement, elle m’a promis de transmettre nos projets à mon père.

Deux semaines plus tard, j’ai enfin présenté ma fiancée à ma famille. Mes parents ont bien aimé leur future bru, intelligente et gentille. C’était à la mi-août, alors que Kyôko était revenue de Tokyo pour le Bon. Elle m’a chuchoté : “Excellent choix, comme j’imaginais !” Anzu, elle aussi, était très contente de mes fiançailles. Ma mère se comportait normalement. Cela m’a rassuré. Tout se passait agréablement. Et à la fin de cette réunion, mon père a invité Ayako à faire le tour de la grande maison et du terrain spacieux. Il lui a expliqué fièrement :

— Ce bâtiment a été construit par mon père. Quand Nobuki était enfant, nous étions nombreux : ma femme et moi, nos trois enfants et mes parents. Maintenant, il n’y a que nous deux. Nous serons ravis de vous accueillir.

Ayako m’a regardé, l’air perplexe. Confus, j’ai tourné la tête vers ma mère, qui a renchéri :

— Ayako-san, on pourra bâtir une annexe sur le coin du terrain. Là, vous pourrez pratiquer et enseigner le piano.

Cette idée a enchanté mon père. Alors que ma fiancée restait déconcertée, ma mère s’est exclamée :

— J’ai hâte de m’occuper ici de nos petits-enfants !

Mon père m’a souri. C’est là que j’ai déclaré :

— Papa, nous n’habiterons pas dans cette maison. Je l’ai déjà expliqué à maman.

Très surpris, il a regardé ma mère, qui n’a pas réagi. J’étais étonné : “A-t-elle oublié sa promesse ?” Mon père a repris :

— Nobuki, tu es notre héritier. Il faut que nous discutions ensemble de la famille Niré.

— Non, c’est maintenant notre vie. J’en discuterai avec ma fiancée.

Mes paroles l’ont ébranlé. Ma mère était décontenancée. Mes sœurs n’osaient pas nous interrompre. La réunion s’est achevée dans une atmosphère de gêne.

Le soir, mon père m’a téléphoné :

— Est-ce ta fiancée qui refuse de vivre avec nous ?

J’ai nié aussitôt :

— Non, papa. C’est notre décision.

— Vous pourrez néanmoins emménager ici quand vous aurez un bébé. Ta mère s’en occupera afin qu’Ayako puisse travailler.

— Merci, mais nous nous débrouillerons.

— Tu ne veux pas hériter de cette maison ?

— Non. Tu pourras la donner à mes sœurs.

Il s’est tu, certainement froissé. Pour l’apaiser, je l’ai remercié de tout ce qu’il avait fait pour m’élever, lui ai signifié à quel point j’avais de la chance d’être son fils. Il a murmuré :

— Bonne chance à vous deux…

Le lendemain, ma mère est venue seule à mon appartement. Elle a encore insisté pour que je change d’avis et a recommencé à se plaindre de mon père. J’ai tenté de la raisonner.

— Maman, ne compte pas sur moi ni sur ma future famille. Tu es maintenant libre, c’est ta vie, tu fais ce que tu veux.

Brusquement, elle a éclaté en sanglots. Désorienté, je l’ai à nouveau encouragée à trouver des façons de mieux vivre aux côtés de mon père. Je lui ai promis de passer régulièrement les voir et de ne pas manquer les retrouvailles.

Ayako et moi nous sommes mariés et avons emménagé dans un petit appartement en banlieue. Elle continuait d’enseigner à l’institut de musique. L’année suivante, elle a mis au monde notre première fille. Et quand elle est tombée enceinte de la seconde, nous avons acheté une maison, toujours en banlieue, celle que nous habitons aujourd’hui.

Ma mère oubliait des choses de plus en plus fréquemment. Elle avait soixante-dix ans lorsqu’elle a finalement accepté de consulter un médecin.

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Je suis de retour chez moi. Avant d’entrer dans la maison, je passe au garage déposer mes achats. Alors que je mets les pots de peinture sur une étagère, ma femme vient me chercher pour le dîner.

— Comment va belle-maman ?

Je lui réponds qu’elle ne peut plus marcher seule depuis trois jours. Ayako m’encourage à aller la voir plus souvent. Je m’abstiens de lui mentionner que ma mère ne me reconnaît plus du tout.

— Et ton père ?

— Oyaji va très bien.

Ayako sourit au mot “oyaji”, que je prononce devant elle pour la première fois.

— Mes frères utilisent ce terme depuis leurs années d’études. Il donne une nuance virile, comme pour signifier des rapports matures et égaux entre un fils et son père.

— Matures et égaux ? C’est intéressant.

Elle me parle du concours régional auquel ses trois élèves ont participé aujourd’hui. L’un d’eux a gagné une médaille d’or. Chacun a fait de son mieux et les parents ont remercié Ayako pour son enseignement dévoué. Je la félicite. Puis l’interroge :

— C’est quoi, alors, cette autre bonne nouvelle que tu veux annoncer au dîner ?

Elle baisse la voix :

— Tu es l’exception. C’est pour cela que je suis venue t’informer d’abord.

Je regarde son visage lumineux. Bien qu’il n’y ait personne autour de nous, elle me chuchote à l’oreille :

— Je suis enceinte d’un mois.

— Quoi ?!

Elle met l’index sur sa bouche :

— Chut ! Mon médecin m’a contactée cet après-midi. Tout semble bien.

Un troisième enfant ? Et moi qui viens de dire à mon père que nous ne l’envisagions pas. Elle épie ma réaction :

— Tu n’es pas content ?

— Si, je suis ravi ! Seulement ça me surprend car je croyais que tu n’en voulais plus. C’est tout.

Ayako sourit. Malgré moi, j’ajoute :

— Cette fois, j’espère que ce sera un garçon.

Elle réagit d’un ton amusé :

— Qui sait ? Quel que soit son sexe, l’enfant sera ton sosie comme nos filles. Je serai jalouse de toi.

— L’accouchement est prévu pour quand ?

— Pour janvier.

Au dîner, ma femme annonce sa grossesse aux filles, qui se réjouissent beaucoup plus que je ne m’y attendais. Miyoko et Namiko s’écrient : “Quel cadeau !”, “Merci, maman !”. Chacune d’elles nous promet de s’occuper du bébé. L’aînée lance : “Je veux un petit frère.” La cadette objecte : “Moi, je veux une petite sœur !” Elles nous demandent :

— Qui choisira son nom ?

Leur mère répond :

— Si c’est un garçon, papa le nommera, si c’est une fille, ce sera moi.

C’était ce qu’elle avait décidé lors de sa première grossesse. Nos enfants s’amusent à proposer des prénoms au hasard. J’observe leurs visages. Elles me ressemblent en effet plus qu’à Ayako. Je m’imagine avoir un garçon tenant de moi aussi. Je comprends la grande joie de mon père à ma naissance après celle de mes deux sœurs.

Le repas se conclut par le gâteau aux bleuets. Nous ne traînons pas à le terminer. Je lave la vaisselle et les filles l’essuient. Puis je sors la table de ping-pong du garage et l’installe dans un coin du jardin. Elles jouent bien pour leur âge. Physiquement très actives, les deux préfèrent le sport à la musique et prennent des cours de natation et de karaté. Je fais une partie avec elles.

J’entre dans le salon, où Ayako se repose en lisant une revue. Malgré sa fatigue de la journée, elle est de bonne humeur. Nous parlons à nouveau de notre futur bébé et discutons de l’aménagement d’une autre chambre. Ayako compte prendre un congé maternité d’un an à partir de début décembre.

Ensuite, je vais pratiquer la guitare dans mon petit studio du rez-de-chaussée. J’ai un cours mercredi soir chez mon professeur. Il est espagnol. Le jour, il enseigne dans la même école qu’Ayako. Nous nous entendons très bien et je fais beaucoup de progrès avec lui.

J’ouvre la partition de Souvenirs de l’Alhambra. Récemment, un orchestre amateur de notre région m’a proposé de participer à un concert qui aura lieu au printemps prochain. Je serai occupé par notre nouveau-né à cette période, mais j’accepterai si on me laisse choisir un ou deux morceaux en solo.

Au bout d’une heure, je reviens au salon. Ayako me dit :

— Ton père m’a appelée pendant que tu répétais.

— Oyaji t’a téléphoné ?

— Oui. Nous avons discuté de l’anniversaire de ta mère. Il se demandait si on pourrait chanter la chanson Sémi et si je pourrais vous accompagner au piano. J’ai accepté avec grand plaisir.

— C’est gentil, Ayako.

Elle ajoute :

— Il m’a félicitée pour ma grossesse.

— Tu lui as déjà annoncé ?

— Pas moi. C’est Miyoko qui lui a d’abord répondu. Elle s’est écriée : “Grand-papa, maman est enceinte ! Je veux que ce soit un garçon !”

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Ce soir, excitées par la grossesse de leur mère, les filles n’ont pas envie de se coucher à l’heure habituelle. Je les invite au salon pour leur montrer ma rédaction d’enfant que mon père a retrouvée chez lui. Ma femme nous rejoint, curieuse.

Je leur explique que j’avais composé ce court texte dans le cadre des devoirs de vacances d’été et que le thème pour les élèves de mon niveau

était “Mon nom”. J’avais sept ans. Étant en quatrième et troisième 2, Miyoko et Namiko comprennent mon écriture avec facilité. Elles le lisent ensemble à haute voix.

 

Nobuki Niré : 楡信樹 (にれのぶき)

Mon nom de famille Niré veut dire “orme”. Tout le monde le porte chez nous : mes grands-parents, mes parents, mes deux sœurs et moi. Mon prénom Nobuki veut dire “arbre fidèle”. Donc, je suis l’orme, arbre fidèle. Cela me plaît beaucoup. C’est mon père qui m’a nommé. Il espérait que je deviendrais quelqu’un d’honnête et fort…

 

Miyoko commente :

— Tes parents devaient être fiers.

— Eh oui, surtout mon père.

J’ajoute que j’avais gagné le premier prix des trois classes. Namiko me demande :

— Quelqu’un t’a aidé ?

— Mais non, pas du tout. Je me suis débrouillé tout seul.

— En première année, on n’apprend pas les kanji de ton nom. Ils sont trop compliqués. Ta mère te les avait montrés ?

— Non, c’était mon père.

En réalité, ma mère avait protesté : “Pourquoi si tôt ? Ses camarades de classe ne pourront pas les lire.” Elle avait raison. Néanmoins, mon père avait insisté : “Nobuki n’a qu’à noter les furigana. C’est son nom, il doit connaître ses kanji dès maintenant.”

Ma femme m’interroge :

— Ton père s’est-il impliqué dans l’éducation de tes sœurs aussi ?

— Non, seulement pour la mienne.

Je fais allusion à mon enfance. Quand je suis né, mes sœurs avaient sept et cinq ans. Mon père me chérissait comme la prunelle de ses yeux. Nous jouions ensemble à la balle, pêchions dans la rivière, nagions dans la mer. Dès mon entrée à l’école, c’est lui qui surveillait mes devoirs et assistait aux fêtes scolaires. Mes sœurs plaisantaient : “Nobuki, le chouchou de papa !” Mon épouse me taquine :

— Si notre bébé est un garçon, tu te comporteras comme ton père.

Miyoko compte le nombre total de kaku de mes kanji  : 楡 信 樹 . Elle s’exclame :

— Trente-huit ! C’est trop pour sept ans !

— En effet, ris-je. Néanmoins cela m’amusait, comme de dessiner une machine.

Je raconte à mes enfants qu’un de mes camarades s’appelait Hajimé Naka : 中⼀. Ses deux kanji ne comptant que cinq kaku, on les apprend en première année. Mais les miens, “nobu 信 ” et “ki 樹 ”, ne sont enseignés qu’en quatrième et sixième année, et “niré 楡 ” ne se voit pas à l’école, puisque c’est une écriture ancienne. J’ajoute :

— Ce camarade-là écrivait son nom en trois secondes. Je l’enviais. Mais finalement, j’ai fini par beaucoup aimer le mien. “L’orme, arbre fidèle.” Je le trouve toujours magnifique.

Namiko déclare :

— Moi aussi, j’écrirai désormais “Niré” en kanji.

Miyoko questionne sa mère :

— Tu portes le nom de famille de papa. Mais tu avais ton propre nom avant votre mariage. Pourquoi y as-tu renoncé ?

— Il faut choisir l’un des deux et j’ai suivi la coutume.

— Pourquoi chacun ne peut-il pas garder son nom de famille ?

— La loi est encore ainsi au Japon.

La cadette m’interroge :

— Quel est le nom de jeune fille de Fujiko-san ?

— Ma mère ? C’est Kajiyama.

— Fujiko Kajiyama ? C’est beau ! Je le préfère à Fujiko Niré.

L’aînée renchérit :

— Nobuki Kajiyama. C’est beau aussi, papa.

 

2. La quatrième année correspond au CM1 en France, et la troisième, au CE2. La rentrée scolaire, au Japon, a lieu au mois d’avril.

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Le lendemain, c’est ensoleillé et sec. La météo prévoit que la température montera jusqu’à vingt-trois degrés. Un peu chaud pour cette période.

On est dimanche. Ayant bien dormi, nous prenons ensemble un petit-déjeuner tardif. Ce matin, j’aiderai mes filles à peindre leurs bureaux. Elles ont hâte, contentes des couleurs qu’elles ont choisies elles-mêmes.

Ma sœur me téléphone. Elle me félicite d’abord pour la grossesse d’Ayako puis mentionne des meubles présents dans le débarras chez elle, c’est-à-dire l’ancienne maison de nos parents. Il reste encore des choses qui nous appartenaient, à mes sœurs et moi. Ensuite, Anzu me parle de notre mère et m’encourage : “Pose-lui des questions sur son enfance, elle sera heureuse.” Je lui réponds que j’essayerai.

Après le repas, alors que ma femme fait le ménage, je descends les bureaux des filles et les dépose dans l’arrière-cour. Celui de Miyoko était le mien lorsque j’étais enfant. Celui de Namiko provient de Kyôko. Je mets un masque pour les poncer.

La cadette me questionne sur ma sœur décédée :

— Tante Kyôko était-elle studieuse ?

— Oui. Elle n’avait que des bonnes notes. J’ai toujours entendu ses anciens enseignants la couvrir de louanges : “Kyôko Niré était intelligente, polie, fiable. Elle aidait les élèves moins doués. C’était un excellent modèle.”

— Était-elle belle ?

— Oui, très belle.

Kyôko avait beaucoup de succès auprès des garçons. Étant exubérante et active, elle attirait les regards. Ses camarades la comparaient à Anzu qui avait le caractère opposé. Certains les taquinaient : “Vous êtes vraiment des sœurs ?” En réalité, elles tenaient toutes les deux de notre père.

— À quel âge est-elle morte ?

— À trente-sept ans.

— C’est ton âge maintenant, papa.

— Exactement.

Kyôko est restée coquette jusqu’à ses derniers jours. Je revois son beau visage, ses cheveux noirs, sa silhouette élancée. La cadette murmure, comme une adulte :

— Pauvre grand-mère… Ça a dû être dur pour elle.

J’acquiesce de la tête sans un mot.

Kyôko a vécu très librement mais sans veiller à sa santé. Elle était trop sûre d’elle et orgueilleuse, elle avait sans doute des ennemis. Pourtant, j’aimais bien son indépendance et son féminisme. Lorsque j’ai commencé mon travail d’ingénieur civil, elle m’a dit quelque chose de significatif : “Nobuki, tu es un peu naïf à l’égard des filles, trop pris par ton travail et ta guitare. Méfie-toi de celles qui ne recherchent que la stabilité, et à faire des enfants. Choisis une fille instruite, autonome d’esprit et ayant une profession digne de toi. Peut-être une musicienne, amateur ou non, avec qui tu puisses t’amuser. Ne pense pas trop à ta responsabilité d’héritier de la famille Niré.”

Sa mort prématurée m’a beaucoup attristé. Cependant, ce qui m’a le plus affligé, c’est le chagrin de notre mère. Je n’oublierai jamais ses paroles : “Kyôko, tu es stupide ! Tu es ingrate ! Personne ne doit mourir avant ses parents.”

Je termine le ponçage du bureau de Namiko. Les filles se mettent à le peindre ensemble, sans arrêter leur babillage. Pendant ce temps, je m’occupe de celui de Miyoko, qui fut le mien jusqu’à la fin du primaire. Ce bureau me plaisait beaucoup. Il contient trois tiroirs profonds de chaque côté, et un plat au milieu pour ranger des feuilles de papier, des crayons, des règles. Malheureusement, ce dernier ne s’ouvre plus, peut-être à cause de la dilatation du bois par l’humidité.

Ma femme descend de la cuisine et nous propose :

— Si on se promenait sur la plage, cet après-midi ? Ensuite, on pourrait dîner dans notre restaurant habituel.

Cette idée réjouit les enfants. Puis elle m’informe :

— S. t’a laissé un message sur le répondeur.

S. est un ami de lycée. Ses parents vivent dans une résidence privée de luxe, pas loin d’ici. Lorsqu’il leur rend visite, il passe des fois nous voir.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— La résidence de ses parents vient de déposer le bilan.

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Le temps est toujours magnifique. Ma famille et moi nous rendons à la plage.

S. est censé nous rejoindre après la visite à ses parents. Il ne voulait pas déranger notre sortie familiale. Mais ma femme m’a proposé de l’inviter en me taquinant : “Tu es assez fatigué de nos bavardages de filles. Nous te laissons tranquille avec ton ami, profites-en.” S. est ingénieur comme moi et lui aussi guitariste amateur. Il est marié et a deux garçons. Il vit avec sa famille à Okayama.

J’aime l’odeur de la mer. Je respire à fond en observant le paysage. Au loin à droite brille le mont Daisen. Au-dessus de nous, des goélands voltigent en criant. Maman nous emmenait ici, mes sœurs et moi, lorsque nous étions petits. Elle pouvait encore nager jusqu’à l’année dernière. J’ai marché sur cette plage avec elle il y a deux mois. C’était un après-midi ensoleillé comme aujourd’hui. Elle m’a dit en pointant du doigt le mont Daisen, dont le sommet était encore enneigé : “Monsieur, c’est le mont Fuji.”

Ma femme lit un magazine, installée sur sa chaise pliante. Nos enfants font un château de sable sans cesser de discuter. Mon ami arrive et salue tout le monde. Il souligne que mes filles paraissent jumelles et qu’elles me ressemblent vraiment beaucoup. Au contraire, dit-il, ses fils à lui tiennent de leur mère. Il rêve d’avoir une fillette aussi.

S. et moi flânons au bord de l’eau. Il semble très préoccupé par la faillite de la résidence, l’une des plus chères de notre préfecture. J’imagine l’angoisse de sa mère et de son père. J’espère que les miens ne connaîtront pas un tel malheur. Mais qui sait ? Je demande à mon ami :

— Manquait-il des clients ?

Il nie d’emblée. Selon lui, c’est dû à leur mauvaise gestion, bien que les affaires aillent très bien. Il me raconte la situation compliquée de ses parents qui doivent maintenant consulter un avocat. Ils ont vendu leur maison et versé une grosse avance afin d’habiter là jusqu’à leur mort. Ce montant étant amorti chaque mois, les frais mensuels étaient naturellement réduits. Il soupire :

— Mes parents n’y ont vécu que trois ans et doivent récupérer leur argent. Ils attendent que leur avocat vérifie quelles dispositions le propriétaire avait prises pour protéger ses clients.

Il ajoute que même si quelqu’un d’autre rachetait cette résidence, ses parents ne veulent plus y séjourner. Lui leur conseille d’emménager dans une institution publique mais ils refusent. Je lui suggère malgré moi :

— Ou chez toi ?

— Non, pas question !

Mon ami précise que sa mère n’aime pas sa femme. Même s’il consentait à inviter ses parents chez eux, ne serait-ce que temporairement, sa mère n’accepterait pas. Il souligne :

— Elle a un caractère difficile. Tant pis pour elle, je n’ai pas épousé ma compagne pour lui plaire.

Je souris amèrement à ses dernières paroles. Il a une sœur aînée mais celle-ci ne s’entend pas avec leurs parents, qui se sont opposés à son mariage. Chaque famille a ses problèmes.

S. me questionne sur la résidence où mes parents sont installés, eux qui en sont très satisfaits. Un couple la dirige avec ses enfants, ils sont tous très dévoués. Le personnel expérimenté, beaucoup d’activités gratuites, rien à payer d’avance, des frais mensuels raisonnables…

— Combien de temps ont-ils attendu leur tour ?

— Un mois, réponds-je. Pas comme maintenant où cela prendrait deux ans environ.

— Deux ans ! C’est trop long pour mes parents.

Il soupire de nouveau. Puis il me demande des nouvelles de ma mère. Je l’informe brièvement de son état. Il me raconte d’un ton nostalgique :

— Je me souviens d’elle comme d’une personne simple, honnête, attentionnée. Je l’aimais beaucoup. Au lycée, je venais chez toi pour répéter notre duo de guitares que nous donnions aux fêtes de l’école. Chaque fois, elle nous offrait du gâteau ou des onigiri qu’elle avait confectionnés. Tout était délicieux. J’avais toujours hâte qu’on se retrouve. Je rêvais même que ma mère soit comme elle.

J’avais complètement oublié cette époque-là. Je ne savais même pas que maman lui plaisait autant. Sa mère gérait une boutique de vêtements pour femmes. Elle était rarement à la maison et je ne l’ai rencontrée qu’à une seule occasion.

— Quand as-tu vu ma mère pour la dernière fois ?

S. réfléchit et me répond :

— Peut-être un an après ton mariage. C’était dans un café du centre-ville. Elle était seule. Je l’aurais bien saluée, mais elle avait l’air tellement concentrée sur son écriture que je n’ai pas osé la déranger.

— Son écriture ?

— Oui, elle rédigeait quelque chose dans un cahier.

Devant nous, la plage s’étend sur encore quelques centaines de mètres. Nous retournons lentement vers l’endroit où nous avons laissé ma famille.

Nous parlons de nos amis communs. D’après lui, K. serait en train de divorcer. Lui et son épouse ont une fille de l’âge de mon aînée. La cause de leur séparation m’atterre. K. aurait donné à sa fille le prénom de son ex-petite amie. C’est pathétique.

— Chez nous, c’est Ayako qui a nommé nos filles.

S. plaisante :

— Tu as été sage de l’en charger.

— Non, c’était sa décision. Et si c’était un garçon, ça aurait été moi.

— Vous envisagez d’en avoir d’autres ?

— Ayako est enceinte d’un mois.

— C’est vrai ? Félicitations ! Tes parents aussi doivent être contents.

— Mon père, oui. Quant à ma mère, je n’en ai aucune idée.

— Je comprends…

S. reste silencieux quelques instants. Puis il reprend d’un ton hésitant :

— Nobuki, je sais que tu n’as pas de liens de sang avec tes parents, mais…

Quoi ? De quoi parle-t-il ? Confus, je regarde mon ami, qui poursuit :

— Malgré cela, vous semblez très unis en tant que famille, beaucoup plus que chez nous. Même maintenant que ta mère est atteinte de cette maladie…

Je le coupe en m’écriant :

— Je ne suis pas un enfant adopté !

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Mon ami S. vient de partir. Ayako lit, toujours installée sur sa chaise pliante. Pleines d’énergie, les filles jouent au badminton et je les rejoins. Vers cinq heures, comme nous avons tous très faim, nous quittons la plage pour dîner dans notre restaurant habituel.

 

Nous arrivons à la maison peu après sept heures. Les enfants courent aussitôt dans l’arrière-cour voir leurs bureaux repeints. Je les monte dans leurs chambres. Très satisfaites, elles prennent un bain ensemble et se couchent tout de suite. Ma femme et moi regardons les informations à la télé dans le salon.

Je me sens encore perturbé. “C’est ridicule…”, murmuré-je. S. croyait réellement que j’étais un enfant adopté. Il le tenait de M., un de nos camarades de lycée. Je lui ai dit sérieusement : “Si tu veux, je pourrai te montrer mon koseki.” Il s’est aussitôt excusé et m’a promis de corriger l’erreur de M.

Le journal télévisé terminé, je mentionne à Ayako cette rumeur. Elle s’esclaffe :

— Que c’est drôle ! J’ai vu les photos de toi bébé, avec ta mère à l’hôpital. J’ai trouvé que tu lui ressemblais beaucoup.

Elle a raison. En revanche, je diffère de mon père. Je suis mince et grand tandis qu’il est de corpulence moyenne. Mon visage est ovale et le sien carré. Lorsque j’étais écolier, ma mère me répétait : “Tu me rappelles plutôt mon grand-père. C’est donc un atavisme.” Mais je suis du groupe B, comme mon père.

Je prends un bain avec Ayako. Après quoi, je commence à fouiller dans l’oshiiré. Elle me demande en bâillant :

— Que cherches-tu ?

— Un album photos.

— Lequel ?

— Celui que ma mère m’a donné peu après notre mariage.

— Ah, l’album de ta petite enfance. Je sais où il est.

Elle retire d’un coin une boîte en carton.

— Le voilà, mon chéri. Tu pourrais le montrer à S.

Je l’apporte au salon. Je ne l’ai pas ouvert depuis des années. Installé sur le canapé, je le feuillette. Ce sont des photos de moi jusqu’à la fin de la maternelle. Elles sont soigneusement rangées par ordre chronologique. Je crois que ma mère avait fait la même chose pour mes sœurs.

Sur la première page apparaît une grande photo de moi bébé enveloppé d’une layette blanche. En dessous, je vois quelques mots écrits à la main : “Le troisième jour, 3,48 kg.” Sur la deuxième, ma mère me porte dans ses bras. Elle a l’air épuisée. Nous sommes dans une chambre d’hôpital.

En poursuivant, je découvre deux photos prises au même endroit. Sur l’une d’elles, on voit mes deux sœurs, debout à côté de ma mère qui m’allaite. Kyôko a sept ans et Anzu cinq. Elles fixent l’appareil. Derrière elles, plusieurs vases de fleurs sont posés sur le rebord de la fenêtre. Sur l’autre, notre père me porte dans ses bras. Il semble comblé. Ma mère reste assise sur son lit. Cette image est un peu floue. Ça doit être Kyôko ou Anzu qui l’a prise.

Je tourne la page. La famille Niré réunie devant l’entrée de l’hôpital : mes parents, mes grands-parents, mes sœurs, et moi dans les bras de ma grand-mère. Mon grand-père a ses mains posées sur les épaules de mes sœurs. Ma mère se tient debout à côté de mon père. Tout le monde sourit, sauf elle qui apparaît encore fatiguée.

Je poursuis attentivement, ce que je n’avais jamais fait auparavant. C’est plutôt Ayako qui avait manifesté un grand intérêt pour cet album lorsque je l’ai reçu. Elle voulait savoir comment nous étions, moi bébé et mes parents. Elle s’est émerveillée : “Ta mère avait quarante ans ? Quel courage d’accoucher à cet âge !”

Je vois plus loin de nombreuses photos de moi avec mon père. Il me tient dans ses bras, sur ses épaules, sur son dos, à divers endroits : dans notre jardin, au parc, à la plage, dans un café, au restaurant, dans un magasin de jouets, au terrain de jeux. Je réentends les taquineries de mes sœurs : “Nobuki, le chouchou de papa.”

Il y a également des photos de mes grands-parents paternels avec moi. Je me trouve entre eux, une main tenue par chacun. Ils ont l’air toujours ravis de leur premier petit-fils. J’examine le physique de mon grand-père, costaud comme mon père. Je remarque qu’après mes trois ans, ils n’apparaissent plus nulle part. C’est étrange. Mon grand-père est mort lorsque j’avais neuf ans, et ma grand-mère, l’année suivante. Ils habitaient avec nous jusqu’à leur dernier jour.

Sur l’ultime page, je prends la pose devant la maison, vêtu d’un complet bleu foncé. C’était le jour de la cérémonie de fin d’école maternelle. Je referme l’album.

Je bâille. Il est déjà onze heures et demain, c’est lundi. Je dois me coucher.

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— Nobuki, réveille-toi. C’est l’heure d’aller à l’école.

— Non, maman, je reste à la maison.

— Es-tu malade ?

— Non, je n’aime plus l’école.

— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

— M. dit des méchancetés. Il raconte à nos camarades que papa et toi n’êtes pas mes vrais parents.

— C’est ridicule ! Montre-lui ton koseki.

— Koseki ? Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un document officiel de naissance. Nos noms y apparaissent pour signifier que nous sommes tes vrais parents.

— Puis-je le voir ?

— Bien sûr, Nobuki.

Ma mère me l’apporte aussitôt.

— Le voilà. Regarde, d’abord le nom de ton père et le mien, puis le tien. Nulle part n’est inscrit le mot “yôshi” qui veut dire “enfant adopté”.

Elle orthographie sur un papier “yôshi” en kanji : 養 ⼦ . J’examine le document rempli de caractères compliqués. Je ne parviens à lire que mon nom, 楡信樹, mais je m’assure que l’expression “enfant adopté” n’y est pas inscrite. Satisfait, je me lève :

— Merci, maman. Je vais aller à l’école avec ça.

J’entre dans la classe. Le méchant M. m’attend avec ses amis pour m’embêter. Je lui tends fièrement le document. Il le lit sans difficulté, comme un adulte. Cela m’impressionne. Soudain, il rit :

— Je ne vois que les noms de tes parents ! Tu n’existes même pas !

Quoi ? Je lui arrache le papier des mains. Il a raison. Je pâlis sous le choc. Tous hurlent en chœur :

Continuer : partie 2 sur 4