Niré
Niré
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
— Nobuki le menteur !
Je reviens chez moi en pleurant “Maman, maman !”. Ma mère me demande :
— Qui es-tu ? On se connaît ?
Paniqué, je m’écrie :
— Je suis ton fils, Nobuki !
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Une semaine s’est écoulée. C’est encore un dimanche ensoleillé.
Cet après-midi, mes filles ont participé à une compétition de karaté en ville, à laquelle j’ai assisté jusqu’à la fin. Cela m’a intéressé. Malgré tous leurs efforts, ni Miyoko ni Namiko n’ont remporté de médailles. Mais je suis fier d’elles, car elles ont concouru avec loyauté. À la fin, j’ai remercié leur entraîneur pour son excellent travail. Avant de rentrer à la maison, j’ai décidé de voir mes parents.
Nous arrivons à la résidence vers quatre heures. Mon père nous ouvre la porte :
— Ah, voilà mes petites-filles !
Il nous invite dans sa chambre. Mes enfants lui racontent aussitôt leur compétition et lui les écoute avec amusement. Je les laisse et vais sur le balcon où se trouve ma mère. Assise sur une chaise, elle contemple le mont Daisen. Je la salue :
— Bonjour, Fujiko-san. Comment allez-vous ?
Elle tourne lentement la tête vers moi et me répond :
— Bonjour…
Puis elle me demande :
— Qui êtes-vous ?
— Je m’appelle Nobuki Niré. Je suis le frère de votre amie Anzu.
Elle sourit. Je lui propose :
— Il fait beau. Si nous nous promenions quelques minutes dans le jardin ?
Elle décline poliment :
— C’est gentil à vous, monsieur. Mais je ne peux pas suivre un inconnu.
Je ne sais plus quoi dire. Je me souviens du conseil de ma sœur : “Pose-lui des questions sur son enfance.” Alors que je cherche mes mots, mes filles nous rejoignent. Miyoko salue sa grand-mère sans gêne :
— Bonjour, Fujiko-san. Aujourd’hui, nous avons participé à une compétition de karaté.
Ma mère s’exclame :
— Karaté ? Oh là là ! C’est un sport pour les garçons.
Namiko rit :
— Non, Fujiko-san, le sport est pour tout le monde.
— Ce n’est pas vrai. Regardez le sumô.
— Oui, seulement pour les lutteurs professionnels. Une camarade de classe le pratique dans un club.
— Ah, bon… Je ne savais pas.
Miyoko lui demande :
— Fujiko-san, aviez-vous beaucoup de copines à l’école ?
— Non, pas beaucoup. Mais j’avais une meilleure amie. Elle s’appelait Tami. Nous habitions dans le même quartier et jouions ensemble tous les jours.
Namiko l’interrompt :
— Quelle matière aimiez-vous ?
— J’adorais l’arithmétique. J’étais bonne en soroban.
— Y avait-il des animaux chez vos parents ?
— Oui, un chien et un chat, nommés Shiro et Kuro.
— Qui avait choisi ces noms ?
— C’était moi. Je les avais trouvés dans la rue.
— Ils étaient alors abandonnés.
— Oui. Nos voisins voulaient les amener à la fourrière.
— Vous les avez sauvés !
— Oui, mais ça n’avait pas plu à mes parents. Mon père s’était écrié : “Non, non ! Nous ne pouvons pas les garder chez nous.” J’étais très triste. J’avais alors promis de m’en occuper toute seule et maman avait finalement convaincu papa. Quand j’étais malade, Tami venait promener le chien.
Miyoko lui demande :
— Y avait-il un garçon que vous préfériez au primaire ?
Le regard de ma mère s’illumine. Elle répond :
— Oui. Un élève que nous appelions Gaku-chan. Tout le monde l’adorait car il était charmant, intelligent et gentil.
— Vous étiez amoureuse ?
— Oui, très amoureuse.
Mes enfants poussent des cris d’acclamation. C’est la première fois que je l’entends raconter ces détails. En plus, elle parle très naturellement, comme si elle ne souffrait pas d’Alzheimer. Namiko reprend :
— Quel sport aimiez-vous ?
— La natation… et l’alpinisme aussi.
Puis ma mère tend le bras vers le mont Daisen :
— Regardez le mont Fuji. Je l’ai gravi à maintes reprises.
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Nous sommes au début du mois de juin. D’après la météo, la saison des pluies commence dans une semaine.
C’est un samedi ensoleillé et chaud. Cet après-midi, ma femme va participer à un stage organisé par son ancienne école. Je projette d’emmener nos enfants à la cabane atelier, où ma sœur séjourne avec sa famille depuis hier. Je téléphone à Anzu, qui se réjouit que sa fillette Suzuko puisse jouer avec ses cousines. Son fils Tôru ne sera pas là, dit-elle, car il a un tournoi de karaté dans son lycée. Je fendrai des bûches pour les kamataki avec mon beau-frère.
La famille de ma sœur est atypique. Anzu a divorcé du père de son fils quand ce dernier avait sept ans et, cinq ans plus tard, elle a épousé Yûji. En fait, c’était alors le fiancé de Kyôko, morte peu après son accouchement. Lorsqu’ils se sont mariés, Anzu a adopté sa nièce, et son fils a été adopté par Yûji. Une union conjugale de convenance. C’est en tout cas ce que l’on croit. Peu importe, ce couple semble épanoui avec leurs enfants qui s’entendent très bien. Chez eux aussi tout le monde porte le nom de famille Niré.
J’aime bien mon beau-frère, il est ouvert d’esprit et solide. Il est directeur de la succursale de l’entreprise pharmaceutique T., ici, à Yonago. Il a perdu ses parents lors du grand séisme au Tôhoku. Ayant ni frères ni sœurs, il considère les Niré comme sa propre famille. Lorsqu’elle l’a vu la première fois, ma mère m’a dit : “Comment Kyôko, si orgueilleuse, a-t-elle pu conquérir un homme si doux et si gentil ? J’espère qu’Anzu s’en trouvera un comme lui.”
Kyôko avait rencontré Yûji à Tokyo. Elle travaillait pour une firme commerciale américaine, et lui au siège social de T. Peu après leurs fiançailles, elle est tombée enceinte. Et c’est à cette époque qu’elle a appris qu’elle avait une grave tumeur au cerveau. Yûji avait déjà accepté le poste de directeur de la succursale, ici. Kyôko l’a suivi pour se reposer. Il a pris soin d’elle avec une patience et une dévotion incroyables. Aux funérailles, ma mère l’a remercié pour tout ce qu’il avait fait pour sa fille. Il l’a serrée dans ses bras sans un mot, la laissant pleurer longtemps.
Nous arrivons à la cabane. Mes enfants et leur cousine de six ans vont jouer dans le jardin. Alors qu’Anzu est occupée dans son atelier, son mari et moi fendons des bûches à l’ombre des arbres.
Après deux heures de tâche assez épuisante, nous nous reposons à l’intérieur. Anzu nous offre des dango avec du mugicha frais. C’est délicieux. Les enfants babillent joyeusement. J’observe les poteries qui attendent la cuisson sur les étagères. Ma sœur est une artiste reconnue pour ses vases d’ikebana fabriqués à l’ancienne.
Ma fille aînée demande à sa tante :
— Qui a bâti cette cabane ?
Anzu lui répond fièrement :
— C’est mon grand-papa paternel. Il a aussi construit le four à bois. Notre maison en ville est également son œuvre.
— Était-il charpentier ?
— Non, il était fonctionnaire. Il adorait travailler la céramique. Il m’a appris tant de choses sur la magie de cet art. J’ai découvert ma passion grâce à lui.
Je songe à mon album photos, dans lequel notre grand-père disparaît après mes trois ans. Ce fait étrange me pique à nouveau. Ma cadette m’interroge :
— Et toi, papa, tu n’étais pas intéressé par la poterie ?
— Non, pas du tout.
En réalité, mon grand-père ne m’y avait jamais encouragé. “Nobuki est encore trop petit.” C’est ce qu’il répétait à ma mère. Quant à Kyôko, elle n’aimait pas la campagne et refusait même de venir ici. De toute façon, contrairement à Anzu, Kyôko et moi n’avons jamais été proches de lui.
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Après la pause, mon beau-frère emmène les enfants se baigner à la rivière. J’aide ma sœur à ranger les bûches fendues.
Anzu est fière du four à poterie. Je l’examine. En effet, il a l’air très solide. Nous parlons de notre grand-père, mort d’un cancer du poumon. C’était un gros fumeur. Il a été alité pendant six mois avant son décès. Notre grand-mère n’étant plus très en forme, maman a pris soin de lui. Ma sœur me demande :
— J’avais quatorze ans lorsqu’il est décédé. Toi, tu en avais neuf. Tu te souviens de ce jour-là ?
— Oui, vaguement. Je jouais dans le jardin avec un ami.
Je me tais un moment et reprends :
— Je me sentais plutôt soulagé pour maman. C’était un vieillard capricieux. Je n’avais pas beaucoup d’attachement pour lui.
Anzu me jette un regard interrogatif :
— Est-ce la raison pour laquelle tu as refusé d’hériter de sa maison ?
— Pas vraiment, réponds-je. Comme toi, Ayako est très indépendante. Je veux dire d’esprit autonome. Ça manque à notre mère, qui aurait souhaité construire sa vie autour de ses enfants. J’espérais qu’elle se concentrerait sur son quotidien avec papa, ou même sans lui.
Ma sœur réfléchit. Je poursuis :
— Tu savais que maman avait pensé à vivre seule ? C’est l’époque où je venais de me fiancer avec Ayako.
Elle me regarde, l’air surpris :
— Ils se disputaient ?
— Non. Il n’y avait pas de communication entre eux. C’est pire que la querelle. Maman se sentait seule avec lui.
— Ça devait être au moment où je me tracassais pour mon propre mariage. Je n’étais pas en état de l’écouter.
— Ironiquement, ton divorce a sauvé leur vie conjugale.
— Comment ça ?
— Tu avais besoin de leur aide pour le petit Tôru et pour tes kamataki. Cela les obligeait à faire des choses ensemble. Maman ne se plaignait plus, surtout après avoir emménagé à la résidence. C’est ce que j’ai remarqué.
— Tant mieux.
Puis ma sœur parle de Suzuko. Récemment, un de ses camarades de classe s’est apitoyé : “Pauvre de toi. Tu n’as pas de mère, tu es une enfant adoptée.” Suzuko a aussitôt rétorqué : “Tu as tort. J’ai deux vraies mères. Maman qui m’a mise au monde et maman qui m’élève. Et c’est moi qui ai choisi les deux.” Ces paroles m’évoquent Kyôko, qui avait un caractère bien trempé.
— À propos, dis-je, mon ami S. croyait que j’avais été adopté moi aussi.
Anzu éclate de rire :
— On raconte n’importe quoi ! Quand tu es né, papa nous a emmenées à l’hôpital, Kyôko et moi. Tout le monde était excité par cet événement. Ta naissance a vraiment réjoui nos grands-parents aussi. Le premier garçon de la famille Niré. Hélas, tu as laissé tomber ton héritage !
Je ris de son ironie amicale. Un instant après, les paroles de Kyôko me reviennent à l’esprit. C’était peu avant sa mort. “Nobuki, ne te sens pas coupable d’avoir refusé d’habiter avec nos parents. Sais-tu pourquoi ? Notre grand-père souhaitait qu’Anzu hérite de sa maison, en plus du terrain à la campagne avec la cabane.”
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Un soir, alors que je pratique Souvenirs de l’Alhambra, Miyoko entre dans mon studio.
— Papa, désolée de te déranger. Je pense que c’est à toi.
Elle me montre une vieille enveloppe brune scellée, qui semble contenir un livre. Rien n’est inscrit sur la couverture. Je l’interroge :
— Où l’as-tu trouvée ?
— Dans le tiroir coincé du bureau.
— Comment as-tu réussi à l’ouvrir ?
— Je l’ai secoué et il a soudain commencé à bouger.
Je réfléchis. Après qu’elle l’a peint, son bureau est resté au soleil tout un après-midi. Cela a dû réduire l’humidité du bois. Miyoko sort de mon studio en s’exclamant :
— Le tiroir est enfin devenu utile !
Je décachette l’enveloppe soigneusement. C’est un cahier épais avec une couverture rigide bleu foncé. Il ne m’est pas familier. Sur la première page, je vois une date sans précision de l’année, et des phrases écrites à l’encre noire. Une calligraphie d’adulte. Deux secondes après, je m’écrie : “C’est à maman !”
Le cahier contient deux cents pages environ. J’en feuillette deux ou trois et constate que c’est son journal intime. J’ignorais son existence. À quelle période l’a-t-elle tenu ? Les paroles de mon ami S. me reviennent à l’esprit. Selon lui, un an après mon mariage, il a aperçu ma mère dans un café, concentrée sur son écriture.
“Quelle trouvaille…”, murmuré-je. J’en suis très content mais aussi intrigué. Pourquoi maman a-t-elle laissé son journal dans mon vieux bureau d’enfant ? Quand l’a-t-elle mis là ? Pourquoi ne l’a-t-elle pas apporté à sa résidence, où c’est alors mon père qui aurait pu le découvrir ?
Je dépose ma guitare et lis quelques pages.
Samedi 28 juin, pluvieux, 15 h 25. Au café M.
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Ce matin, quand je me suis réveillée, j’ai décidé de commencer un journal.
Auparavant, jusqu’à ce que Nobuki emménage dans son appartement, je tenais mon cahier de dépenses. Comme j’aime la comptabilité, cet exercice ne me dérangeait pas. En revanche, je n’avais pas le goût pour un journal intime. J’avais essayé à mon vingtième anniversaire, mais ça n’avait duré que quelques semaines.
Alors pourquoi maintenant ? Parce que ces derniers temps, j’oublie beaucoup de choses. Avant, je ne prenais pas ce problème au sérieux, car je parvenais toujours à me remémorer ce qui semblait m’échapper. Mais ce n’est plus le cas. Je suis troublée chaque fois que des gens me reprennent : “Fujiko, je t’ai déjà dit ça l’autre jour !” ou “C’est toi qui m’as promis !” Je ne veux pas que cet état s’aggrave. Bien sûr, je crains l’Alzheimer. Je n’ose pas en discuter avec mon mari ni avec mes enfants, mais j’ai besoin de m’exprimer. Alors, c’est ma solution. Je vais écrire tous les jours des choses quotidiennes, ce que je pense, ou n’importe quoi.
La saison des pluies s’achèvera dans deux semaines. J’ai hâte d’être en été. J’aime entendre le chant des cigales. Dans mon enfance, ma passion était d’observer ces insectes, dont je connais toutes les espèces. Ce souvenir agréable disparaîtra-t-il un jour lui aussi ? Si je perds toute ma mémoire et que je ne reconnais plus personne, qui deviendrai-je ? Serai-je quelqu’un d’autre ?
Dimanche 29 juin, nuageux, 14 h 30. Chez moi.
Après notre déjeuner, mon mari est allé au centre-ville acheter des livres. J’écris mon journal, installée dans un coin du jardin, entourée d’énormes hortensias. Chaque massif de fleurs affiche une couleur délicate. Lilas, rosâtre, blanc, bleu pâle… C’est ma belle-mère et moi qui les avons plantés.
Hier soir, mon mari Tetsuo m’a emmenée dans notre restaurant habituel pour fêter mon anniversaire. Assis au comptoir, nous avons mangé des sushis et des yakitoris. Les nigiri de maquereau mariné au vinaigre m’ont plu. La soupe de miso aux algues et tofu était exquise. Qu’ai-je mangé d’autre ? Ah oui, de l’aubergine cuite dans la sauce soya.
Tetsuo connaît le chef cuisinier depuis l’école primaire. Ils communiquent dans un dialecte d’ici, que je ne maîtrise pas tout à fait. Le chef m’a posé des questions sur ma région natale, sur ma famille et sur la raison pour laquelle j’ai choisi de vivre à Yonago. Je me suis exprimée en détail et avec précision. Mon mari me regardait, impressionné.
Je reproduis ici ce que j’ai dit.
“Je suis originaire de la préfecture de Shizuoka, connue pour son thé, ses fabrications d’instruments de musique, et surtout le mont Fuji. Mon père était comptable dans une entreprise de pianos, et ma mère femme au foyer. Ils possédaient trois ares de terrain où ils cultivaient des légumes et des fleurs pour leur plaisir. J’ai deux frères aînés et une sœur cadette, qui vivent toujours là-bas. Lorsque j’étais lycéenne, je pensais trouver un emploi ailleurs. Je désirais habiter au bord de l’eau mais aussi près des montagnes. En voyageant dans la région du San’in, j’ai été séduite par le mont Daisen et la mer du Japon. Cet endroit me paraissait parfait. Après la fin de mes études, je me suis installée à Yonago et j’ai commencé à travailler comme commis dans une bibliothèque municipale. Dix ans plus tard, j’ai épousé Tetsuo par miaï.”
Le cuisinier était enchanté de savoir que sa ville me plaisait tant. De bonne humeur, il bavardait avec nous, tout en préparant sans cesse des sushis. Lui et Tetsuo ont beaucoup de souvenirs en commun. Je songeais à mon amie d’école, Tami, qui était ma confidente.
Tami a aussi emménagé dans cette région. Elle habite à Matsue, où elle s’est mariée. Elle n’a pas d’enfants. Elle et son mari tiennent une poissonnerie et semblent former un couple uni. J’avais l’habitude de rendre régulièrement visite à Tami, seule ou avec mes filles. Mais j’ai cessé lorsque je suis tombée enceinte de Nobuki. Depuis, on ne s’envoie que de rares cartes postales, au Nouvel An et au Bon.
Cela fait trente-six ans que je vis avec Tetsuo. Nous avons le même âge. Je ne travaille plus depuis dix ans. Mon mari prendra sa retraite l’année prochaine. Je ne suis pas habituée à sa présence au quotidien. Je me demande comment nous pourrons passer le reste de notre vie. Je souhaite que Nobuki se marie très bientôt et que nous vivions tous ensemble. J’ai hâte de m’occuper de mes petits-enfants.
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Le lendemain, je me rends au travail avec le journal de ma mère.
On est vendredi. Au bureau, mon patron m’annonce qu’en juillet, nous rencontrerons ensemble notre nouveau sous-traitant à Matsue. Je songe au couple que maman mentionnait dans son journal, commencé le jour de son soixante-quatrième anniversaire. Treize années ont passé. Les poissonniers habitent-ils toujours dans cette ville ? Quel est le nom du magasin ? Existe-t-il encore ? Anzu ou notre père s’en souviennent probablement. Néanmoins, je préfère éviter de me renseigner auprès d’eux.
Aujourd’hui, je n’apporte pas mon bentô. À midi, j’achète dans une boutique un gros sandwich au poulet, une salade et un café, que j’emporte dans un jardin public près de notre entreprise. Le ciel est légèrement couvert. Installé à une table de pique-nique, je poursuis ma lecture en mangeant.
Lundi 30 juin, pluvieux, 16 h 45. À la maison.
Ce matin, j’ai téléphoné à Anzu. Je m’inquiète pour elle. Je soupçonne son mari de la tromper. C’est une fille discrète et attentionnée. Depuis son enfance, elle ne se plaint jamais pour ne pas déranger ses parents. Je lui ai demandé : “Comment vas-tu côté famille ?” Elle m’a répondu : “Tout va bien, maman. Mon fils adore son école. Je suis très occupée par un nouveau projet. Je compte participer à un concours régional cet automne.” Elle n’a pas évoqué son mari.
L’aînée, Kyôko, est toujours célibataire. Elle vit à Tokyo depuis neuf ans, où elle travaille pour une entreprise américaine. Mais c’est comme si elle habitait à l’étranger, elle ne revient ici qu’à deux occasions : le Nouvel An et le Bon. C’est une fille brillante, sociable, active, très belle. Elle doit avoir tant d’admirateurs. Pourtant, elle ne nous présente personne. J’espère qu’elle s’installera un jour avec quelqu’un de stable.
Mes deux filles ont des caractères opposés. Je me sens proche d’Anzu. Kyôko est trop “smart” pour moi. Les gens se demandent si elles sont vraiment sœurs, mais elles se ressemblent beaucoup physiquement. Elles tiennent de leur père.
Nobuki s’en sort très bien professionnellement. Il est intelligent, gentil, calme. Mon mari est toujours fier de lui. J’ai accouché lorsque j’avais quarante ans. Nobuki Niré, 楡信樹, “orme, arbre fidèle”. Quel beau nom avec ces kanji ! Comme moi, il adore la musique classique. Il diffère de son père sous tous les aspects.
Je me remémore le jour où il m’a demandé de lui acheter sa première guitare. C’était peu après que je lui avais offert un CD pour son treizième anniversaire. C’était le Concerto d’Aranjuez de Rodrigo. Ce morceau l’avait tellement fasciné qu’il a voulu prendre des cours privés. Son enthousiasme m’a enchantée, mais pas mon mari. Il a même rechigné à accepter.
— Chez nous, personne ne joue de musique. Cela doit être un caprice.
J’ai insisté :
— Les études ne font pas tout. Il est important d’avoir un passe-temps, surtout pour un adolescent. Ça le protégera des problèmes de puberté.
Finalement, mon mari a cédé à condition que Nobuki ne néglige pas ses devoirs et fasse également du sport. J’ai aussitôt trouvé un guitariste qui m’a conseillée pour l’achat d’un instrument. Je n’oublierai jamais le visage radieux de Nobuki. Il s’est aussitôt plongé dans sa nouvelle passion. C’était un élève sérieux, je ne me faisais pas de souci pour ses études.
Kyôko, Anzu et Nobuki. Je note ici leurs âges cette année : 31 ans, 29 ans et 24 ans. Chaque fois qu’on m’interroge à ce propos, j’ai besoin d’un peu de temps pour répondre.
Cela m’étonne toujours d’avoir trois enfants. Lorsque j’étais jeune, j’avais peur de l’accouchement. Avant Kyôko, j’avais fait deux fausses couches et je croyais que mon corps n’était pas formé pour accueillir un bébé.
Je m’interromps ici et finis le sandwich et la salade.
En buvant mon café, je me rappelle cette époque. Je savais que mon père ne s’intéressait pas à la musique, surtout classique, et que ma mère évitait le sujet devant lui. Je m’étais préparé à un refus. Je comptais m’acheter une guitare bon marché avec mon argent de poche et apprendre en autodidacte. Naturellement, j’ai été surpris quand ma mère m’a annoncé : “Papa est d’accord ! Tu prendras bientôt des cours privés. Il t’encourage aussi à faire du sport.” Elle avait l’air vraiment satisfaite. Je murmure : “Maman…”
Je consulte ma montre. Il me reste quelques minutes. Je peux terminer les pages consacrées à ce jour-là.
Je me souviens très bien de la naissance de Kyôko. L’accouchement a été très difficile. Je craignais de ne pas réussir. Mais voilà une très belle petite fille pleine de vie. La première enfant de la famille Niré. Mon mari et mes beaux-parents se sont vraiment réjouis, tout comme mes parents à Shizuoka. Kyôko suscitait déjà l’admiration générale. À l’hôpital, les infirmières parlaient sans cesse d’elle.
Deux ans plus tard, ce fut la naissance d’Anzu. Cette fois-ci, l’accouchement a été plutôt facile. Anzu était un bébé calme, tranquille, souriant. Son expression très douce me rassurait. Mon mari et ses parents, qui souhaitaient un garçon, semblaient un peu déçus, mais moi, j’étais très heureuse d’avoir deux filles. Ayant déjà trente-cinq ans, j’espérais que ce serait notre dernier enfant.
Pourtant, cinq ans plus tard naquit Nobuki, un premier garçon. Évidemment, cela a enchanté son père et ses grands-parents. C’était un accident. Je n’avais pas planifié cette grossesse. J’essaye de me rappeler cette naissance, mais rien ne me revient. Comme s’il n’était pas né de moi.
Je referme le journal. Je dois retourner au travail. Je poursuivrai à la maison ce soir si j’ai du temps. Demain je serai occupé : on fêtera l’anniversaire de maman chez nous. En débarrassant la table de pique-nique, je me répète ces mots : “C’était un accident.” Cette remarque ne me surprend pas. Elle l’a déjà prononcée devant moi, peu avant son emménagement dans la résidence. Elle m’avait alors expliqué : “J’avais presque quarante ans. Je ne voulais pas d’un bébé à mon âge, garçon ou fille.”
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Ce soir, toute ma famille dîne chez nous pour fêter l’anniversaire de maman. Nous sommes dix : mes parents, ma sœur et son mari, Ayako et moi, et les quatre enfants.
Vers six heures, notre restaurant habituel nous livre des sushis à domicile. Ma sœur et ma femme viennent de préparer des chawan-mushi et des yakitoris. Tout le monde est à table.
Ma mère reste silencieuse. À sa place, mon père prononce des mots de remerciements et annonce :
— L’année prochaine, nous aurons tous les deux soixante-dix-huit ans et fêterons nos noces d’or.
Nous nous exclamons en chœur :
— Cinquante ans de mariage !
Joyeux, nous commençons le repas. Les enfants ont un bon appétit, notamment Tôru, mon neveu lycéen. Les yakitoris disparaissent très vite. Mon père aide ma mère à mettre une serviette sur ses genoux. Il pose un chawan-mushi devant elle et enlève soigneusement les queues des crevettes. Elle réagit poliment : “Merci, mon chéri. Vous êtes gentil.” Mes parents se vouvoient depuis l’été dernier, alors que ma mère se croyait seulement fiancée à mon père.
Puis nous dégustons le gâteau aux fruits qu’Ayako a préparé. Sur le glaçage blanc est dessiné le mont Fuji avec les mots “Bon anniversaire, Fujiko-san !”. L’air ému, ma mère dit à sa bru : “Merci, madame. C’est très joli.” Elle en reçoit un morceau. En goûtant, elle murmure : “C’est délicieux…” Mon père lui sert une tasse de thé : “Ma chérie, il est encore chaud. Attendez un petit peu.” “Il a beaucoup changé”, pensé-je.
Après le dessert, tout le monde passe au salon pour écouter le petit concert qu’Ayako a organisé. Pour commencer, Tôru joue de l’ukulélé. Je ne savais pas qu’il pratiquait cet instrument. Il nous déclare fièrement :
— Je l’apprends en autodidacte. Je vais vous interpréter un natsuméro avec Suzuko. Il s’appelle Le Chapeau pointu.
En pinçant les cordes, mon neveu fredonne les paroles. Son tempo semble un peu lent mais les notes sont correctes. Après le premier couplet, Suzuko rejoint son frère. Ma mère balance la tête et mon père bat la mesure. Puis la fillette chante seule une chanson qu’elle a apprise à l’école. Elle a du talent, des intervalles parfaits et une très belle voix. Je m’étonne toujours qu’elle ressemble si peu à Kyôko. Ses traits tiennent incroyablement de son père.
Ensuite, mes enfants chantent accompagnées par Ayako au piano. Elles ont le sens du rythme. Leurs voix sonnent plus agréablement que lorsqu’elles bavardent. Elles se sont entraînées avec plaisir pour leur grand-mère. Ma sœur me chuchote : “Tes filles sont tes copies conformes. Il en sera de même pour ton troisième, garçon ou fille.”
Anzu annonce avec son mari :
— Maintenant, nous allons jouer L’Embrasement du soleil couchant à l’harmonica.
À l’harmonica ? Cela surprend tout le monde. Tôru et Suzuko restent bouche bée. Même ma femme ne le savait pas. Le couple commence : Le ciel embrasé, le jour tombe, la cloche du temple sur la montagne sonne. Retournons à la maison main dans la main, ensemble avec les corbeaux. Ma mère fredonne. J’aperçois une tendre nostalgie passer dans son regard.
Mon tour arrive. Je prends ma guitare et interprète Souvenirs de l’Alhambra. C’est la première fois que je l’essaye devant ma famille. De temps en temps, je jette un coup d’œil vers ma mère. Immobile, elle fixe mon instrument. Mon père pose sa main sur la sienne.
À la fin, nous chantons Sémi que ma mère avait composée lorsqu’elle était jeune.
Sémi, sémi, sémi, où te caches-tu ?
Après tant d’années sous terre
Tu n’as que quelques semaines à l’air
As-tu de la nostalgie pour ton long passé
Dans le noir ?
Ma mère chante joyeusement et mon père tient toujours sa main. J’observe leurs visages. Un couple âgé ordinaire qui a vécu ensemble presque cinquante ans. Maman apparaît toujours calme près de lui, ayant oublié l’époque où elle pensait sérieusement le quitter.
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La saison des pluies est enfin terminée. Il fait chaud pour de bon et on entend partout les cigales. Les filles ont hâte d’arriver aux grandes vacances et poursuivent leurs activités sportives après l’école. Ma femme se porte bien. Elle vient d’entrer dans son troisième mois de grossesse. Elle enseigne le piano régulièrement à l’institut et à la maison.
Je vois ma mère chaque semaine après mon travail. Sa situation n’évolue plus. Quant à son journal intime, je ne l’ai pas encore fini. Hier, j’ai lu une dizaine de pages, sans prêter trop d’attention aux détails. Après ces premières confidences très personnelles, elle n’y a plus noté que des choses banales, comme ce qu’elle avait mangé ou ce qu’elle avait acheté. Rien de spécial pour moi. D’ailleurs, son écriture étant moins assurée qu’au début, j’ai eu du mal à déchiffrer certains mots. Elle devait être fatiguée. Néanmoins, j’ai évité de sauter des pages, pour être sûr de ne pas manquer de passages intéressants.
J’ai récemment obtenu le poste de chef du service d’ingénierie. Tout semble se dérouler à merveille sous la direction de monsieur A., le patron et fondateur de la compagnie. Ce qui me plaît ici, c’est le respect de la vie privée. On n’organise pas d’activités hors du bureau, telles que des voyages d’agrément, dîners, parties de golf, ou de mah-jong. Les jeunes employés prennent des cours du soir, au lycée ou à l’université. Monsieur A. les encourage à ces études et n’impose pas d’heures supplémentaires.
Nous sommes lundi. Cet après-midi, mon patron et moi rencontrerons notre nouveau sous-traitant à Matsue. C’est notre premier voyage ensemble. À midi, nous partirons avec une voiture de la compagnie. Il fait nuageux et lourd. La météo annonce un orage en début de soirée.
D’abord, nous déjeunons dans un restaurant familial près de notre bureau. Je connais bien le menu. Je choisis mes plats préférés : hiyashi-chûka et sauté de porc mariné au miso. Monsieur A. commande la même chose. Détendus, nous parlons de nos projets de vacances d’été, aux alentours du Bon. Ayako et moi nous rendrons avec nos filles à Tottori pour voir mes beaux-parents.
Mon patron me dit :
— J’ai grandi à Matsue et y ai vécu jusqu’à mes vingt-deux ans.
— Ah bon ? Je pensais que vous étiez originaire d’ici, comme moi.
Il m’explique qu’il a obtenu son diplôme d’ingénieur civil à l’université M. C’est l’école que Kyôko a fréquentée. Pendant ses études, elle nous invitait souvent, Anzu et moi. J’étais collégien. Depuis lors, je n’ai pas eu de raison d’y retourner.
— Alors, vous êtes né à Matsue ?
— Oui et non…
Drôle de réponse. Il reprend d’un ton hésitant :
— Je suis orphelin.
Étonné, j’observe son visage bronzé. Je l’interroge :
— Vous êtes un enfant adopté ?
Monsieur A. secoue la tête :
— Non, j’ai vécu dans un orphelinat jusqu’à mes dix-huit ans. Ça ne vous dérange pas si je vous raconte un peu ma vie ?
— Non, pas de tout !
Il sourit et poursuit calmement. Un couple sans enfant le dirigeait et les orphelins les appelaient “papa” et “maman”. Mon patron a achevé son lycée et son université tout en travaillant les week-ends et durant les vacances. Je comprends pourquoi il préfère engager les jeunes à poursuivre leurs études.
— L’orphelinat existe-t-il encore ?
— Oui. Les fondateurs sont morts il y a quelques années, mais d’anciens pensionnaires s’en occupent.
— Quelle sorte d’emploi étudiant exerciez-vous ?
— Poissonnier. Un magasin embauchait des enfants de cet orphelinat.
Poissonnier ? Je l’interroge :
— Ce commerce est-il toujours ouvert ?
— Oui, le couple qui l’a fondé le gère toujours. Ils ont presque quatre-vingts ans. J’admire leur vitalité, surtout celle de la femme. Elle vivra encore vingt ans !
Ma curiosité augmente.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Tami D. Elle est bien connue dans son quartier.
Tami la poissonnière ? S’agit-il de l’amie de ma mère ? Monsieur A. ajoute :
— Ils n’ont pas d’enfants non plus.
— Qui va leur succéder ?
— Des employés. En réalité, lorsque j’ai terminé mes études, ils m’ont proposé de diriger la boutique avec eux. J’ai décliné car je rêvais de fonder un jour ma propre entreprise de travaux publics.
On nous apporte nos plats. En entamant le sauté de porc mariné au miso, mon patron poursuit sur les poissonniers, de qui il a appris beaucoup de choses. Ce sont des travailleurs acharnés ayant aussi un bon sens de la direction des affaires.
— Ce couple, dit-il, fêtait l’anniversaire de chacun de leurs employés. La veille, ils préparaient des plats et le lendemain midi on les dégustait dans le magasin. À chaque naissance, ils achetaient un cadeau aux jeunes parents. Ils expliquaient que l’argent provenait du don d’une amie nommée Fujiko…
Aussitôt, je l’interromps :
— Connaissez-vous son nom de famille ?
— Non. Pourquoi ?
— Ma mère s’appelle aussi Fujiko.
— Ce doit être une coïncidence. D’après Tami, cette amie était une camarade d’école de sa ville natale, dans la préfecture de Shizuoka.
Ça y est ! Tout s’accorde. Je m’écrie :
— Cette Fujiko, c’est ma mère ! Elle est originaire de là.
Monsieur A. me regarde, stupéfait :
— Mon Dieu. Quel petit monde !
C’est l’heure de partir. Pour aller à Matsue, il faudra moins de quarante minutes en voiture. Étant habitué à la route, mon patron prend le volant. Il suggère qu’après notre rendez-vous, nous nous rendions à la poissonnerie. J’accepte volontiers.
Le ciel s’assombrit de nuages encore davantage. Nous espérons ne pas être pris dans un orage.
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À Matsue, la rencontre avec notre sous-traitant se déroule à merveille. Après quoi, nous visitons la poissonnerie, qui se trouve près de la gare.
Mon patron me présente aux propriétaires :
— Voici monsieur Niré. Il travaille dans mon entreprise.
Le couple m’accueille très amicalement. Je m’adresse aussitôt à Tami D. :
— Ma mère s’appelle Fujiko Niré et son nom de jeune fille est Kajiyama. Elle est originaire de la préfecture de Shizuoka. Je crois que vous étiez amies.
Elle me regarde, très étonnée. Je lui explique ce que mon patron m’a raconté tout à l’heure.
— Vous êtes alors son troisième enfant, Nobuki ?
— Exactement, madame.
Les yeux grands ouverts, elle me fixe un moment. Son mari paraît lui aussi très surpris et murmure : “Le monde est vraiment petit…” Mon patron fait un signe de tête et lui affirme qu’il ignorait ce lien entre eux et moi jusqu’à aujourd’hui. J’apprends que le couple est au courant de la maladie de ma mère. Mon père les en a informés il y a quelques années, quand Tami a appelé à la résidence.
Mon patron bavarde avec le mari. Je demande à Tami :
— Vous vous souvenez de mes sœurs aînées ?
— Oui, très bien. Elles s’appellent Kyôko et Anzu, n’est-ce pas ? Votre mère les amenait souvent ici lorsqu’elles étaient en maternelle. Comment vont-elles ?
Je lui réponds qu’Anzu est céramiste et son mari directeur de la succursale locale de la compagnie pharmaceutique T. et qu’ils ont un fils lycéen et une fille au primaire. Tami est atterrée d’apprendre que Kyôko est morte d’un cancer il y a six ans. Les larmes aux yeux, elle murmure :
— Pauvre… une fillette si mignonne et si vivante…
Je comprends que Kyôko n’a plus vu ce couple pendant ses études ici.
— Avez-vous des enfants ?
— Oui, deux filles. Nous en attendons un troisième en janvier.
— Fujiko aura donc cinq petits-enfants.
— Oui, mais elle ne reconnaît plus personne, excepté mon père. En revanche, elle garde de nombreux souvenirs d’enfance.
J’ajoute que ma mère me considère comme un étranger et n’a pas l’air à l’aise avec moi. Tami m’écoute en silence. Je reprends :
— J’aimerais bien parler avec elle de son enfance. Si vous vous rappelez des anecdotes de cette époque, pouvez-vous me les relater ?
Je lui mentionne en guise d’exemple le chien et le chat qu’elle avait eus. Tami s’exclame :
— Je m’en souviens ! Ils s’appelaient Shiro et Kuro, des animaux abandonnés.
Elle me raconte comment ma mère les avait trouvés. Sa mémoire précise m’impressionne.
Elle me propose alors :
— Si vous avez du temps, je vous invite au café d’à côté.
Cela me réjouit. Je consulte mon patron, qui me dit qu’il va visiter l’orphelinat et revient dans une heure. Je lui suggère de retourner seul à Yonago car je pourrai prendre le train. Il accepte et s’en va. Je téléphone à ma femme pour la prévenir de mon retard ce soir.
En sortant de la poissonnerie, nous sommes surpris par une averse.
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Nous entrons dans le café voisin.
La serveuse nous accueille très amicalement. Tami me suggère un soda à la crème glacée avec des fruits. J’accepte. Lorsque nous recevons nos commandes, elle me dit :
— La petite Kyôko adorait ça !
Je ne le savais pas. Les yeux fermés, elle joint les mains comme pour prier l’âme de ma sœur. Puis elle se met à raconter son enfance avec ma mère.
— Fujiko et moi habitions dans le même quartier. Au primaire, après l’école, nous jouions ensemble presque tous les jours. En troisième année, nous prenions des cours de soroban deux fois par semaine dans un centre communautaire. Cela a duré une année. Fujiko était excellente en calcul et faisait des progrès très rapides.
Tami poursuit avec enthousiasme. Au collège, elles appartenaient au club de travaux manuels et apprenaient le tricot. Je note tout sur mon petit cahier. Au bout d’un moment, je lui demande :
— Vous souvenez-vous d’un garçon surnommé Gaku-chan ?
Tami éclate de rire :
— Fujiko vous a parlé de lui ?!
— Non, pas à moi, mais à mes filles.
Elle me le décrit de la même façon que ma mère : un élève gentil et intelligent que tout le monde aimait. Elle ajoute avec un sourire coquin :
— Gaku-chan était beau et charmant aussi. Nous étions amoureuses de lui, comme toutes les filles.
Son expression devient mignonne et enfantine. Un instant, j’oublie son âge. Elle reprend :
— Il était très respecté, il a été président de l’association des élèves au primaire et au collège. Les enseignants lui faisaient une confiance absolue.
— Il avait le même âge que vous ?
— Non, quatre ans de plus. Après le collège, il a choisi un lycée à Hamamatsu puis une université à Tokyo. On entendait dire qu’il étudiait la musique classique et qu’il ne revenait à Shizuoka que rarement.
Son regard brille plus encore. En observant son visage lumineux, je me sens retrouver ma jeunesse. Elle continue :
— Fujiko et moi fréquentions des lycées différents mais nous communiquions régulièrement. Lorsque nous étions en première année, elle m’a annoncé un jour un projet audacieux. Écrire à Gaku-chan une lettre d’amour !
— Ma mère ? Une lettre d’amour ?
Cela me surprend. Je réfléchis et reprends :
— Donc, il vivait déjà à Tokyo.
— Exactement ! Fujiko m’a montré son billet pour s’assurer que le contenu n’était pas trop embarrassant.
— Elle connaissait son adresse ?
— Non. Elle l’a envoyée chez ses parents qui habitaient un quartier proche du nôtre. Elle n’a pas signé de son nom, car elle voulait simplement lui transmettre son admiration.
— Vous souvenez-vous de ce qu’elle avait écrit ?
— Oui, vaguement. Cela donnait à peu près ça :
Cher Gaku-chan,
Une fois, lorsque j’avais huit ans, je vous ai écouté jouer du piano dans la grande salle de notre école. J’étais en deuxième année, et vous en sixième. Je ne connaissais pas le nom du morceau mais j’ai eu envie de pleurer, éblouie par sa beauté et par votre interprétation. Depuis, je suis votre admiratrice secrète…
— C’est touchant, dis-je. Ma mère ne pratique pas d’instrument mais aime écouter de la musique classique.
Tami acquiesce de la tête. Puis elle m’explique pourquoi les élèves l’avaient surnommé Gaku-chan : “gaku” vient du mot “ongaku – musique”. Elle me raconte d’autres anecdotes sur lui. Je l’écoute avec amusement et commente :
— Ça devait être un garçon très spécial.
— Absolument !
Tami me fixe de la même façon que lorsque je me suis présenté. Cela me gêne un peu.
Et soudain, elle me lance :
— Vous ressemblez un peu à ce garçon. Vous pourriez faire semblant d’être lui devant votre mère.
Je m’esclaffe :
— Quelle idée saugrenue !
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Il pleut toujours. Nous revenons à la poissonnerie.
J’observe l’étal, tout a l’air vraiment frais et à des prix très raisonnables. J’achète deux dorades rouges, des palourdes, ainsi que des kamaboko que mes filles adorent. Le mari les met dans une boîte en polystyrène avec des glaçons. Tami me prête un parapluie. Je leur promets de revenir dans un mois, lors de ma prochaine visite chez notre sous-traitant.
J’attrape un train rapide et arrive à la gare de Yonago en moins de trente minutes. De là, je prends l’autobus menant directement à mon quartier. Lorsque je descends, la pluie a cessé. Je me dirige à pied vers la maison.
Ce fut un après-midi enrichissant. Les révélations de mon patron sur son enfance au restaurant, la rencontre avec notre nouveau sous-traitant à Matsue, la conversation avec Tami au sujet de ma mère. Je suis encore étonné de cette coïncidence – ce lien étroit entre ce couple de poissonniers et mon patron.
Tami est également bénévole dans une résidence. Elle m’a conseillé : “Écoutez votre mère avec respect. Quand vous lui parlez, soyez accroupi à son niveau, souriez, touchez doucement ses bras ou ses mains. N’essayez pas de corriger ce qu’elle dit…” C’est ainsi que je me comporte, comme le recommandent les soignants dans la résidence de mes parents. Tami a souligné : “Faites-la marcher. Sinon, la maladie s’aggravera rapidement et elle sera clouée au lit pour le reste de sa vie.” Elle a tout à fait raison. Il faut que j’encourage maman à bouger toute seule. J’espère qu’elle finira par me faire confiance, comme à mon père et à ma sœur.
Je rentre à la maison. Les filles jouent au ping-pong dans l’arrière-cour. Elles se réjouissent des kamaboko. Ma femme est en train de laver du riz. Ravie des dorades rouges et des palourdes fraîches, elle commence tout de suite à les préparer.
— Mon chéri, on considère ce poisson comme un symbole de bonheur. Y a-t-il quelque chose à fêter ?
— Oui, tu es enceinte de trois mois.
— Alors fêtons tous les trois mois.
Puis elle me demande si tout s’est bien passé à Matsue. Je lui explique brièvement ce dont nous avons discuté avec notre sous-traitant et que désormais je m’y rendrai seul. Je mentionne l’enfance de mon patron dans un orphelinat. Cela l’étonne.
— Connaît-il ses parents ?
— Non. On l’a trouvé devant la porte de l’orphelinat.
— Sa vie a dû être dure.
— Oui et non…
— Qu’est-ce que ça veut dire, oui et non ?
— C’est une personne incroyablement positive, dis-je. Lorsque je lui ai demandé si, enfant, il éprouvait de la colère, il m’a répondu : “Je n’ai jamais eu de ressentiment envers personne. Ce couple m’a élevé avec énormément d’affection et de soutien. Ils étaient mes véritables parents. Ma mère biologique devait avoir ses raisons de m’abandonner. C’est triste mais je la remercie de m’avoir laissé dans cet orphelinat. Si je me plains de mon sort, le ciel me punira.”
L’air ému, ma femme commente :
— Ça doit être beaucoup dû à son caractère. Ça me fait penser à ta nièce.
— Suzuko ?
Elle me rappelle ce que ma sœur m’a raconté l’autre jour sur sa fille : lorsqu’un camarade de classe la plaignait de ne pas avoir de maman, Suzuko a rétorqué qu’elle était heureuse avec ses deux vraies mères, qu’elle avait choisies elle-même. Je souris en me demandant qui a bien pu lui mettre ça dans la tête.
Le dîner est prêt. Ça sent bon. Nous dégustons les dorades rouges grillées et la soupe claire de palourdes. C’est vraiment un festin. Les enfants mangent de multiples tranches de kamaboko. Elles parlent de leur école et de leurs activités sportives avec animation. Je pense à notre futur bébé, en espérant toujours que ce sera un garçon. Dans ce cas, quel prénom s’accorderait bien avec Niré ?
Ma femme m’interroge :
— Tu as rapporté un parapluie noir qui ne m’est pas familier. À qui appartient-il ?
Je lui réponds que le poissonnier me l’a prêté et que je le lui rendrai à ma prochaine visite à Matsue. Elle me suggère de lui acheter encore des produits de la mer. Les filles renchérissent : “Oui, papa, beaucoup de kamaboko !”
Je revois l’image de Tami, active et joyeuse. C’est difficile d’imaginer qu’elle a le même âge que mes parents. Elle affichait une expression enfantine en racontant l’histoire du garçon surnommé Gaku-chan. Le corps a vieilli mais l’esprit demeure jeune. J’aime bien cette femme.
Pour le dessert, nous prenons des fruits. Ayako pèle habilement une grosse pomme rouge. Les filles observent le tortillon de pelure s’allonger sans rompre. Leur mère raconte des souvenirs d’enfance : les sorties en famille pour cueillir des raisins et des poires dans un verger. Les enfants lui posent des questions sur sa façon de s’amuser avec ses camarades d’école. Ayako leur relate des anecdotes que j’entends pour la première fois.
Je songe à ma mère. Je décide de continuer à lire son journal ce soir.
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Dans mon studio, je pratique la guitare une demi-heure. Puis je reprends le journal de ma mère et l’ouvre à la page où j’ai laissé un signet.
Des descriptions courtes de ses achats et des plats qu’elle prépare se poursuivent encore quelques semaines. Ses notes deviennent de plus en plus sporadiques. Des mois sont sautés sans un mot. Les années ne sont toujours pas indiquées. Puis reviennent des pages touffues.
Vendredi 25 juillet, nuageux. Chez moi.
Il est trois heures de l’après-midi. Pour le déjeuner, j’ai pris le menu saumon grillé, mon poisson préféré, avec un chawan-mushi et une salade de tomates. Tout était délicieux. Et pour le petit-déjeuner ? Ah, une omelette aux épinards, du hijiki, une soupe de miso et du riz. Pour le dîner d’hier ? Ça, je n’en suis pas sûre. Je sonde ma mémoire mais rien ne revient.
Chaque jour, je note sur mon calendrier les noms des gens que j’ai rencontrés ou avec qui j’ai parlé au téléphone. Mais quand je relis plus tard, je ne peux rien me rappeler. Cela crée un vide inquiétant.
Deux mois ont passé depuis notre emménagement dans cette résidence.
Ici, tout le monde est très gentil. Notamment l’infirmière Y., qui me traite avec grand respect, jamais comme une malade. Ma mémoire disparaît peu à peu mais ma sensibilité augmente. J’espère que ma personnalité ne changera pas.
Y. m’inspire confiance, j’essaye d’écouter ses conseils. Elle m’encourage : “Continuez ce qui vous plaît, tricotez par exemple. Ne vous forcez pas à suivre les activités de groupe offertes par la résidence. Rien n’est obligatoire. Seulement, je vous recommande de régulièrement faire de l’exercice.” Elle est contente que je tienne un journal intime. Elle me promet de ne le mentionner à personne, même à Tetsuo.