Nous marions Virginie
Mais le secrétaire Jacquet n’eût pas le…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
—Tenez! fit simplement mon ami en jetant l’or dans une assiette.
Ensuite, il mit mon bras sur le sien.
—A présent, trop heureux mortel, je vais vous reconduire chez vous, ajouta-t-il.
* * * * *M. O*** avait écouté sans mot dire, riant sous cape de l’épaisse niaiserie du narrateur.
Jusque-là, le récit de Poliveau n’avait encore mis en scène qu’un trio de matois se régalant aux frais d’un imbécile qui s’imaginait avoir dîné dans le monde.
—Monsieur Poliveau, avez-vous quelquefois mangé dans un restaurant? demanda le commissaire pour s’assurer si l’ex-aveugle était resté la dupe de cette comédie.
—Dans un restaurant? Jamais! au grand jamais!... Ne vous ai-je pas dit qu’à l’exception de ce jour où ma regrettée belle-mère me fit l’honneur de m’admettre à sa table, je n’ai jamais mangé d’autre cuisine que celle du logis? répondit Mathurin étonné de cette question qui lui semblait ne rimer avec rien.
Jusque-là, nous le répétons, la chose n’avait encore que l’allure d’une mystification et rien ne faisait pressentir au magistrat le but mystérieux qui, pendant huit mois, avait fait vivre cette Clarisse, une rusée coquine, aux côtés d’un pareil nigaud.
Pour comprendre que le Touriquet et la Nubadar n’étaient que de simples comparses, le commissaire n’avait qu’à se souvenir, suivant le récit de Mathurin, que grâce à une bombe et à un omnibus, ils allaient bientôt sortir de scène pour laisser la place au personnage principal, le Deus ex machina, celui qui tenait les principaux fils du pantin et au profit duquel la farce, indubitablement, avait été jouée.
V
Craignant, s’il posait des questions, de voir Poliveau s’étendre en divagations prolixes, le commissaire le remit sur la voie en disant:
—Bref, vous fûtes mariés?
—Oui, monsieur, huit jours après je couronnais légitimement les feux de Clarisse devant M. le maire.
—A la mairie du IXe arrondissement, m’avez-vous dit? demanda M. O*** en insistant.
—Oui, monsieur, au premier étage.
—Bah! et pourquoi pas au rez-de-chaussée où se trouve la salle des mariages? dit le commissaire qui flairait une nouvelle comédie.
—Parce que, m’a appris Touriquet, les peintres, justement ce jour-là, collaient du papier neuf dans la salle des mariages.
—Mais, pour un mariage, la loi exige des témoins? avança M. O***.
—Nous les avions. De mon côté Touriquet et l’oncle Canivel.
—Ah! oui, cet oncle de votre femme que vous n’avez pas pu retrouver, continua le commissaire devinant que l’oncle Canivel devait être le Deus ex machina qu’il attendait.
—Précisément.
—Et, du côté de mademoiselle Nubadar?
—De son côté, les deux témoins étaient de grands dignitaires turcs dont les noms m’échappent, mais qui étaient couchés tout au long sur mon acte de mariage disparu. C’est Touriquet qui me les a présentés au sortir de la mairie.
—Et vous leur avez serré la main pour les remercier, dit M. O*** peu convaincu de l’existence de ces deux personnages, car il trouvait la pantalonnade trop compliquée en compères.
—Non, il n’y a pas eu de poignées de mains parce que Touriquet m’a dit que c’était contraire à l’étiquette orientale, mais je ne les en ai pas moins remerciés chaleureusement des vœux qu’ils ont bien voulu faire pour mon bonheur. «Que Mahomet étende sa chaussure sur toi», m’a dit l’un… «Allah est grand! a prononcé l’autre, qu’il te fortifie le cœur avec la moelle des lions noirs»... Hein! comme c’est oriental.
—Tout ce qu’il y a de plus oriental! répondit M. O*** sans rire le moindrement.
Puis, désireux de suivre la farce jusqu’au bout, il s’empressa d’ajouter:
—Donnez-moi donc quelques détails sur la séance à la mairie.
—Que puis-je vous conter de particulier! Rien, ma foi! Le maire, qui parlait du nez avec un accent alsacien, nous a lu les articles du Code, puis il a adressé quelques conseils à Clarisse. «Soyez bonne femme de ménage, a-t-il dit; ayez de l’ordre, toujours de l’ordre; l’ordre de la femme est une richesse qu’elle apporte au mari. Que vos armoires, vos meubles, vos placards soient toujours bien en ordre. Ne laissez pas un coin sans l’épousseter. Rangez, rangez toujours… Visitez sans cesse et partout… Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.» Voilà, en substance, ce que le maire a daigné dire à Clarisse.
—Très-bien! très-bien! fit le commissaire, auquel son instinct de policier venait de révéler que, sous cette allocution stupide, la tête de l’anguille commençait à montrer son museau.
Cependant Poliveau avait continué:
—En sortant de la mairie, après avoir été quittés par l’oncle Canivel et les deux dignitaires Turcs, nous allâmes, ma belle-mère, ma femme, Touriquet et moi, faire un déjeuner-dînatoire à l’hôtel Nubadar, où, cette fois encore, je donnai cent autres francs pour que les serviteurs de ma belle-mère pussent boire à mon heureuse union.
M. O*** avait pointé sur l’oncle Canivel, qui lui paraissait suspect en diable, il avait hâte de le voir à l’œuvre.
Aussi, ne laissant pas, à propos de ce mariage à la mairie dont il ne croyait pas un traître mot, son conteur battre longtemps les buissons, il coupa vite au court en disant en forme de résumé:
—Bon! vous voilà marié; votre déménagement de la rue Cassette à la rue Richer est fait; un omnibus a écrasé votre belle-mère; Touriquet a reçu sa bombe; voilà qui est convenu… Maintenant, continuez votre récit à deux mois du mariage, en pleine félicité conjugale… Parlez-moi de l’oncle Canivel avec lequel vous ne m’avez pas fait faire encore connaissance.
—Oui, oui… ce bon vieillard si étrangement disparu…
—Ah! c’était donc un vieillard?
—Quatre-vingt-huit ans, très-bien conservé, majestueux sous la neige de sa chevelure, du moins à ce que m’a appris ma femme qui me répétait: «Tu ne saurais t’imaginer quel saint respect j’éprouve à poser mes lèvres sur son vénérable front.» Oh! oui, il devait être bien conservé, car sa voix, la seule chose dont je pouvais me rendre compte, était fraîche et jeune. Ririsse m’affirmait que cela tenait à ce qu’il avait conservé toutes ses dents… Le fait est qu’il devait les avoir solides, car, à son âge, il vous broyait des os de poulet et de côtelettes tout aussi facilement que s’il eût mâché du beurre.
—Il dînait donc chez vous?
—Trois fois par semaine et, tous les dimanches, il nous recevait à son tour.
Avec un niais de la force de Mathurin, il n’était besoin d’étudier préalablement certaines questions. Sa stupide prétention d’avoir été un dieu pour sa femme le cuirassait contre tout soupçon qui aurait effleuré la vertu de son épouse. Le commissaire ne se gêna donc pas pour demander à brûle-pourpoint:
—Il aimait tendrement votre femme, ce bon vieillard?
—Eh! eh! fit Mathurin d’un air fin, s’il faut vous l’avouer, je crois qu’il me donnait la préférence. Il m’avait voué toute son affection et me la prouvait en prenant mes intérêts… Je ne prétends pas dire qu’il n’aimât pas sa nièce, mais, avec elle, il se montrait sévère. Et quand je plaidais pour Clarisse, il me répondait qu’à toute jeune femme il ne faut pas laisser le temps de prendre un mauvais pli… qu’on doit les dresser tout de suite au ménage, à l’économie, à la propreté, etc. Aussi tous les jours, il ne cessait de lui répéter:
—Souviens-toi de ce que t’a dit le maire, le jour de ton mariage, le jour où tu as eu le bonheur de t’appeler Poliveau: «L’ordre de la femme est une richesse qu’elle apporte au mari… Avec une femme qui ne visite rien, la poussière et l’humidité ruinent plus vite un mari que les spéculations de Bourse.»
Il lui ordonnait d’épousseter, d’essuyer, de frotter tel ou tel meuble et de ranger son contenu.
—Tiens! s’écriait-il, je suis certain que tu n’as pas rangé l’intérieur de ce secrétaire.
—Mais si, répondait Clarisse, voici trois fois déjà que je l’ai visité.
—Tu, tu, tu… visité comme tu visites… à la six quatre deux… sans penser à faire prendre l’air aux tiroirs… Je parie cinq sous que l’humidité s’y est mise… que le meuble sent le moisi.
Et il se levait en ajoutant:
—Il faut que je m’en assure.
Alors il se mettait à passer l’inspection du meuble en marronnant entre ses dents:
—Je gage que ce tiroir n’a pas été épousseté… que celui-ci n’a pas été rangé… que cet autre est plein de poussière… Le maire te l’a pourtant dit: «Rangez toujours, visitez sans cesse et partout.» Oui, le maire te l’a dit… N’est-ce pas, Poliveau?
J’étais bien forcé de l’avouer.
La pauvre Clarisse avait beau protester de son ordre, de sa propreté, il ne voulait pas démordre de son inspection qu’il poussait jusqu’à la minutie.
—Avec les secrétaires, prétendait-il, on ne saurait prendre trop de précautions… La mort des secrétaires, bien souvent, provient des compartiments à secret qu’on ignore. La moisissure s’y met et on ne s’en doute pas… Est-ce que votre secrétaire possède des compartiments à secret, mon cher Mathurin?
Je répondais n’en rien savoir… Mon père ou Javotte auraient pu le dire, mais moi, aveugle, je l’ignorais.
Et son horreur de la poussière était telle qu’il mettait le meuble la tête en bas et le secouait, le secouait pour dégager, affirmait-il, la poussière des rainures.
Ce faisant, il répétait à Ririsse:
—Le maire n’a pas eu le temps de te l’apprendre, mais voilà comment on s’y prend pour nettoyer un secrétaire bien à fond.
Et ce qu’il disait était chez lui une conviction, car, derrière ma femme qui passait ses journées entières à visiter et à épousseter chaque pièce de mobilier, je puis dire que tous mes meubles, l’un après l’autre, ont passé une dizaine de fois par les mains de l’oncle Canivel.
Sur ces derniers mots, Mathurin Poliveau secoua tristement la tête, en débitant d’une voix plaintive:
—Qu’est-il devenu, ce brave oncle?... Disparu!... Qui sait si les misérables qui m’ont enlevé ma femme, n’ont pas assassiné le digne vieillard pour l’empêcher de m’aider à retrouver Clarisse.
Alors, fondant en larmes, il reprit son antienne:
—Retrouver Clarisse… moi, tout seul… Est-ce que cela m’est possible, puisque je ne l’ai jamais vue!
La lumière se faisait peu à peu pour le commissaire depuis qu’il était, pour ainsi dire, en présence des deux premiers rôles de cette farce dont l’aveugle avait été le Jocrisse.
Il comprenait que s’ils avaient jugé bon de faire de Clarisse une descendante du prophète Mahomet, c’est que cela coupait facilement court à toute cérémonie religieuse dont la parodie eût été autrement difficile que celle de l’état civil, faite sous clef, à un premier étage, à l’aide de quatre ou cinq compères de second ordre qu’on avait ensuite évincés.
Mais ce que M. O*** avait écouté de son oreille la plus attentive, c’était le récit de la fouille, vingt fois répétée sans résultat, que les deux complices avaient exécutée dans tous les meubles du logis.
—Que voulaient-ils dénicher? si c’eut été de l’argenterie, des bijoux, ils auraient mis tout de suite la main dessus, se disait-il. Ce qu’ils cherchaient devait être quelque chose d’un mince volume, un tout petit paquet, voire un simple papier, un objet enfin pouvant tenir dans le compartiment secret d’un meuble… Oui, mais quel était cet objet? Voilà le hic.
De morne qu’il était, le désespoir de Poliveau tourna brusquement à la rage. Notre héros s’empoigna la chevelure à deux mains, grinça des dents et piétina sur place en s’écriant à pleine voix:
—Ah! maudite soit ma fatale idée d’avoir été me faire opérer! Si j’avais toujours le bonheur d’être aveugle, ma douce colombe serait près de moi à palpiter sous mon aile et je n’aurais pas perdu le cher oncle Canivel, qui soignait si bien mes meubles.
Plus encore que Mathurin, le commissaire tenait à savoir ce qu’était devenu l’oncle Canivel. Il prit le ton de reproche amical pour dire au mari de la douce colombe:
—Mais, à Paris, une personne ne disparaît pas aussi facilement. Peut-être avez-vous mal cherché?
—Mal cherché! répéta Poliveau indigné, j’ai à me reprocher, je le confesse, d’être méfiant, peu crédule, toujours sur mes gardes; cela tient à ma nature de profond observateur… mais, moi, être ingrat, jamais!... Oh! que oui! je l’ai cherché, ce bon vieillard qui m’inondait de sa tendresse… Je ne vous ai donc pas conté comment j’ai constaté la disparition de ce digne parent?
—Non, et je serais heureux de l’apprendre.
—A ma sortie de la maison de santé, avant-hier, je vous ai dit que j’étais accouru chez moi plus rapide que la foudre. En ne trouvant plus Clarisse au logis, ma première pensée fut qu’elle devait être chez le cher oncle.
—Dont vous saviez l’adresse?
—Sans doute; puisque nous allions dîner chez lui tous les dimanches.
—C’est qu’alors vous étiez aveugle et que votre femme pouvait très-bien vous conduire chez l’oncle sans penser à vous donner une adresse dont votre infirmité n’avait que faire.
—Oh! que vous connaissez mal ma divine Clarisse!... Elle n’avait rien de caché pour moi, la chère âme… Son bonheur était de me renseigner sur tout, en me disant toujours: «Si je venais à mourir…» car il faut vous apprendre qu’elle avait la faiblesse des pressentiments, ce qui la faisait me répéter sans cesse: «Je suis trop heureuse près de toi, la mort doit être jalouse de ma félicité.»
Bref, pour en revenir à mon sujet, elle me disait: «Si je venais à mourir, tu serais trop embarrassé à chaque pas… je dois donc te munir d’avance de tous les renseignements possibles. Nous sommes rue Dauphine, 18, ne l’oublie pas.»
Et même, quand nous entrions dans l’allée, elle ne manquait jamais de me donner cet avertissement: «Prends-garde aux deux marches!» Car il y avait deux marches à monter avant d’arriver au pied de l’escalier.
Donc, avec l’espoir de retrouver Ririsse chez notre oncle bien-aimé, je monte en fiacre et je me fais conduire rue Dauphine, 18… J’arrive et la première chose que je cherche à reconnaître, c’est la double marche… Elle n’y était plus!... Mais je me dis: «On aura abaissé le sol de l’allée depuis ma visite à l’oncle. Tant mieux, ces deux marches étaient un vrai casse-cou…» Parvenu devant la loge, je demande au portier si le vénérable M. Canivel est chez lui.
Il me regarde et me répond:
—Canivel? Connais pas… Nous n’avons jamais eu de locataire de ce nom-là.
—C’est pourtant bien ici le nº 18.
—Tout ce qu’il y a de plus 18.
Alors l’idée me vient que je me suis probablement trompé de maison et je reprends:
—Est-ce qu’il n’y a pas eu dernièrement un changement dans les numéros des maisons de la rue?
—Pas depuis Louis XVIII, me réplique le concierge.
Enfin, apprenez que, une par une, j’ai été demander l’oncle dans toutes les maisons de la rue sans pouvoir parvenir à retrouver ce noble vieillard… Comprenez vous cela? hein!
—Vraiment, vous m’étonnez! lâcha M. O*** à tout hasard, car, en ce moment, il était tout à la pensée de ce que pouvaient être devenus la Clarisse et l’oncle qui avaient si prestement déménagé au moment où la dupe qu’ils exploitaient allait recouvrer la vue… Avaient-ils eu le temps de faire leur coup? ou bien la guérison de l’aveugle les avait-elle surpris avant la réussite?
Il fut tiré de ses réflexions par un nouveau hurlement de Poliveau, qui, s’en prenant encore à sa chevelure, se dépouillait le crâne en beuglant:
—Plus de Clarisse! Plus d’oncle!... Pourquoi ai-je eu la bêtise de me faire opérer!... A quoi me sert la vue? je vous le demande.
—Mais à voir clair, dit le commissaire.
L’ex-aveugle eut un sourire amer.
—A voir clair! répéta-t-il, quelle erreur! quelle erreur complète?
—Ah bah! fit M. O***.
—Oui, erreur, vous dis-je, c’est précisément depuis que j’ai retrouvé la vue que je n’y vois plus.
—Expliquez-moi donc cette particularité, mon cher monsieur Poliveau.
—Sans doute. Autrefois, quand j’étais aveugle, j’allais à tâtons, j’assurais mon pied à chaque pas; l’instinct me guidait; mille remarques m’aidaient à me conduire; bref, j’avais cette sagacité de l’aveugle qui flaire l’obstacle, devine la direction à suivre et le coin à tourner. Tout m’était renseignement; un bruit habituel à droite, une odeur à gauche (un serrurier et un rôtisseur, je suppose), un pavé plus ou moins raboteux, tel trottoir en pente, tel endroit où l’air plus vif m’indiquait un carrefour. Chaque détail se casait dans mon cerveau et me traçait ma route dont je ne déviais plus… Voilà comme j’étais quand je ne voyais pas!... Et je vous prie de croire que je n’ai jamais manqué d’arriver au but fixé… Tenez, par exemple: il a suffi qu’on m’ait guidé deux fois pour me conduire au siége de la Compagnie la Précaution et, toujours, depuis, j’ai été tout seul toucher mon mois de rente viagère.
Après avoir repris haleine, Poliveau continua d’un ton vraiment navré:
—A présent que j’ai retrouvé la vue, c’est tout autre chose. Soit que le jour m’éblouisse, soit manque d’habitude, je dégringole dans les escaliers, je me jette sur les passants, je ne manque pas un trou, je suis perdu à dix pas de chez moi, j’ai failli me faire écraser vingt fois depuis deux jours, je me heurte à chaque angle… La preuve de cela, ne vous l’ai-je pas donnée ce matin en entrant dans votre bureau? j’ai renversé des meubles, éparpillé des papiers, bousculé une dame…
Et, s’interrompant, Mathurin leva les deux mains au ciel, poussa un énorme soupir et lança cette exclamation:
—Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.
Puis, comme s’il croyait n’avoir pas assez prouvé, il ajouta:
—Mais ce guignon ne me suit pas que pour la marche, il préside à tous mes actes. Me fiant à mes yeux, je ne surveille plus mes mouvements. Si je veux prendre un verre, mon coude renverse la carafe… Je m’assieds à côté d’un siége, tous les malheurs, quoi! Quand j’étais aveugle, je procédais doucement: j’avançais la main avec prudence, mes doigts palpaient intelligemment, ils reconnaissaient au toucher entre deux objets pareils de forme, ils se décidaient sur le poids… Ah! ouiche! à présent, le sens du toucher est émoussé, la différence de poids m’échappe… Que dis-je, elle m’échappe… bien mieux encore! elle me trompe. Pas plus tard que ce matin je m’en suis aperçu à déjeuner.
—Est-ce que vos côtelettes vous ont paru être plus légères qu’autrefois? demanda le commissaire en riant.
—Non, pas mes côtelettes… mais mon argenterie, les couverts qui me viennent de mon père… autrefois ils semblaient plus lourds à ma main d’aveugle… La vue que j’ai retrouvée, je vous le répète, m’a fait perdre cette finesse de tact que je possédais.
Et Poliveau, lançant encore ses mains vers le ciel, recommença sa phrase:
—Oh! oui, j’y voyais cent fois plus clair quand j’avais les yeux au bout d’un bâton.
Son geste d’élever les mains en l’air avait apporté le bouton de manchette de Poliveau sous les yeux du commissaire, qui, une seconde fois, vit gravées en relief, ces deux initiales M. P. qu’il avait déjà remarquées le matin dans son cabinet.
A cette vue, une idée traversa rapidement le cerveau de M. O***.
Il venait d’être parlé d’un coquin disparu et de sa complice, de la compagnie la Précaution, de couverts d’argent; joignez à cela ces initiales, et vous comprendrez pourquoi le commissaire se trouva brusquement porté à se souvenir de Maurice Prévannes, ex-employé de la Précaution, qui avait vendu des couverts d’argent marqués M. P.—Et, en même temps, il pensa à mademoiselle Lurette Baba, une gaillarde fort capable d’avoir joué le rôle de Clarisse.
—Si c’était eux! pensa le fonctionnaire.
Mais, en homme prudent qu’il était, il se garda bien de s’aventurer sur un simple soupçon.
—Montrez-moi donc vos couverts? demanda-t-il à Mathurin.
Poliveau en alla chercher un dans le buffet de la salle à manger.
—Ils sont en argent, n’est-ce pas? reprit le commissaire, qui, du premier coup d’œil, venait de s’assurer qu’ils étaient en ruolz.
—Je le crois… du reste, tels qu’ils sont, ils me viennent de mon père, répondit Mathurin en allant remettre en place le couvert qui lui avait été rendu.
—On lui a volé les vrais qu’on a remplacés par ceux-là, pensa M. O*** pendant la courte absence de notre héros.
Et quand ce dernier fut revenu:
—Dites-moi, reprit le magistrat, ne m’avez-vous pas prétendu que vous sauriez reconnaître votre femme à la voix?
—Rien qu’à l’entendre faire: Puh, puh, pour refroidir sa soupe.
A cette réponse, le soupçon de M. O*** se corsa de cet autre souvenir que, le matin, Prévannes et Baba n’avait plus ouvert la bouche dès que Poliveau avait fait irruption dans le cabinet.
Après un petit silence donné à la réflexion, M. O*** regarda notre héros en semblant se demander s’il fallait tenter l’aventure dont l’idée venait de lui surgir en tête.
La face niaise du bonhomme et le récit de son mariage accusaient chez Mathurin une si monstrueuse crédulité que le commissaire crut pouvoir se risquer à mettre son projet à exécution.
—Monsieur Poliveau, dit-il, voulez-vous me permettre d’être franc avec vous?
—Mais je ne déteste pas la franchise… Mon pauvre Touriquet, s’il était encore de ce monde, vous l’attesterait.
—Eh bien! à mon avis, vous avez mal cherché votre oncle.
—Mal cherché! fit Mathurin en tressautant de la surprise qu’on mît en doute son zèle à découvrir le bon vieillard.
—Non, non, je m’exprime mal… Je voulais dire que vous vous y êtes peut-être mal pris pour retrouver M. Canivel.
—Comment! mal pris! je suis entré dans toutes les maisons de la rue… Que pouvais-je faire vraiment de mieux?
Le commissaire prit une mine hésitante:
—De la rue Dauphine, n’est-ce pas? reprit-il en pesant sur les mots.
—Sans doute, de la rue Dauphine.
La figure de M. O*** devint encore perplexe; il secoua la tête, puis il finit par dire:
—Ne vous seriez-vous pas trompé par hasard… Votre oncle ne demeurait-il pas rue Constantine… ou des Feuillantines… ou des Capucines… ou tout autre terminaison en ine?
—Que diable peut vous faire supposer cela! s’écria Poliveau, en ouvrant des yeux grands comme des portes cochères.
Tout semblait dire à M. O*** que Prévannes et Lurette Baba étaient le couple qui s’était joué de l’aveugle, mais, en homme qui n’agit que sur preuves, il voulait que ce fût Mathurin qui les lui livrât.
En conséquence il débita le petit thème qu’il venait de préparer:
—Voyez-vous, mon cher monsieur, il arrive bien souvent qu’on s’entête sur un nom, un mot, une désinence, en s’imaginant qu’ils vous sont fournis par la mémoire. Dans votre cas, il se peut fort bien que votre mémoire vous donne la désinence en ine et que votre esprit se bute sur le mot Dauphine... ce qui fait que, de la meilleure foi du monde, vous avez été chercher rue Dauphine votre excellent oncle qui, peut-être, habite rue Constantine.
Poliveau se laissa prendre à cette conclusion.
—Oui, s’écria-t-il, vous devez avoir raison. Savez-vous ce que je vais faire?
—Quelque chose de très-ingénieux, je n’en doute pas.
—Je vais acheter un Indicateur des rues de Paris et, toutes les rues dont les noms se termineront en ine, je les visiterai maison par maison.
—Heu! heu! fit M. O***, cela peut vous mener bien loin et durer fort longtemps.
—Je ne vois pas d’autre moyen.
—Parce que votre intelligence ou plutôt votre mémoire ne veut pas s’en donner la peine… Voyons, rappelez-vous ce que disiez tout à l’heure.
—Que disais-je?
—Que vingt fois vous étiez allé chez l’oncle Canivel, soit avec madame Poliveau, soit seul quand vous avez connu le chemin.
—C’est la vérité.
—Souvenez-vous, à présent, de ce que vous vous êtes écrié dans un moment de colère.
—Aidez-moi un peu.
—Voici, je crois, vos paroles: «A quoi me sert la vue! Je n’ai jamais vu plus clair que du temps où j’avais les yeux au bout d’un bâton.»
—Je le répète encore.
—Eh bien?
—Eh bien! quoi?
—Qu’est-ce qui vous empêche, pour une fois encore, de supposer vos yeux au bout d’un bâton? Ainsi, ce soir, quand les rues seront désertes, pourquoi ne vous mettriez-vous pas en route, les yeux fermés et le bâton en main?... En redevenant aveugle, vous retrouverez cette ancienne sagacité dont vous m’avez parlé… Tous vos points de repère vous reviendront à la mémoire… vos…
Poliveau ne le laissa pas achever.
Il se mit à bondir par la chambre en hurlant:
—Vous avez raison… Je n’y pensais pas!... Ah! le bon conseil!... Vous êtes pour moi un sauveur… un second Touriquet.
—Ainsi c’est convenu, n’est-ce pas?
—Je voudrais être déjà à ce soir.
—Et vous me permettrez de vous accompagner?
—De tout cœur… Vous verrez que je vous conduirai tout droit chez l’oncle Canivel.
Et Mathurin battit l’air de ses deux bras étendus en criant:
—Brave oncle! il me tarde de l’embrasser…
—Par lui, nous apprendrons ce qu’est devenue madame Poliveau, ajouta le commissaire, jugeant bon de donner un coup d’éperon à la bonne volonté de Mathurin.
Tout à coup Poliveau devint pâle.
—J’ai une peur! dit-il en frémissant.
—Laquelle?
—Que ma colombe m’en veuille de ne plus être aveugle.
—N’en croyez rien.
—Dame! écoutez donc: pourquoi Clarisse m’a-t-elle épousé? Par amour du sacrifice… pour consacrer son existence entière à un aveugle. Du moment que je vois, le but de sa vie est manqué.
—Oh! avec vous, il y a de la ressource. Vous avez tant de qualités auxquelles une femme peut rattacher son amour!... Elle vous aimait pour votre cécité, elle vous aimera maintenant pour votre esprit.
—Allons! je vous crois, je vous crois, dit Mathurin rassuré.
Ensuite reprenant sa gaîté:
—Vous verrez ce soir comme mon instinct et mes habitudes d’aveugle vont me faire marcher à droite, à gauche, tourner au bon coin, enfiler la vrai voie… Et quand je m’arrêterai en disant: «C’est là!» vous pourrez être certain que nous serons devant la maison… Le bouton de la sonnette du concierge est une rose en cuivre; je vous l’annonce d’avance.
—Ainsi c’est convenu, à ce soir?
—Je vous attendrai pour partir.
VI
Il était minuit passé quand le commissaire revint chez Poliveau. Celui-ci l’attendait, tenant à la main ce bâton qui allait guider le magistrat vers les coupables.
A cette heure les passants étaient devenus rares et le trottoir, par conséquent, était libre.
—En route! dit gaiement Poliveau.
—Allons, fermez les yeux et ne les ouvrez plus.
—Je m’en garderai bien, répondit Mathurin, qui le bâton tendu, fit son premier pas.
M. O*** le suivait par derrière.
Arrivé au bout de la rue, Poliveau donna deux coups de bâton devant lui, deux autres à sa droite, et, pour prouver son aptitude d’aveugle, annonça au commissaire:
—Tenez, c’est ici que je prends à droite.
—Bon, je m’en doutais! se dit le magistrat en voyant son homme, au premier crochet, tourner le dos à la rue Dauphine.
Restait à savoir si la promenade durerait longtemps.
Toujours tâtant du bout de son bâton, Poliveau remonta le Faubourg Montmartre, tourna dans la rue Lafayette, enfila le boulevard Haussmann, et arriva enfin à l’Opéra.
M. O*** se gardait bien de parler de peur de distraire le marcheur.
Celui-ci ralentit bientôt son pas pour dire:
—Hein! vous y reconnaissez-vous? N’est-ce pas que je suis dans le bon chemin?
—C’est pourtant vrai que vous allez rue Dauphine, répondit le commissaire.
La vérité était que, pour la troisième fois, Mathurin venait de faire le tour de l’Opéra.
—Je repars! annonça-t-il.
—Surtout n’ouvrez pas les yeux, recommanda M. O***, tremblant pour la réussite de l’épreuve.
—Oh! non, non, soyez tranquille. Si je risquais seulement un œil, je me perdrais aussitôt.
Sa marche continua encore pendant un quart d’heure.
Puis Poliveau s’arrêta net.
—Eh bien! fit le commissaire, est-ce que vous ne retrouvez plus votre chemin?
—Pas du tout… nous sommes arrivés.
—Ah! bah! lâcha M. O***, étonné.
On était à l’entrée de la rue de Provence, juste à cent pas du point de départ.
Et ils avaient marché pendant une heure.
—Je dois être arrêté devant une porte? reprit Poliveau, les yeux toujours fermés.
—Oui.
—Alors vérifiez vous-même si le bouton de sonnette figure une rose.
—Oui, c’est une rose, avoua le commissaire après vérification faite.
—Eh bien! c’est la maison de l’oncle Canivel, je vous en réponds… Dans le couloir nous allons rencontrer les deux marches.
Ce disant Poliveau, qui avait rouvert les yeux, étendit la main vers le bouton pour sonner.
—Pardon, fit le magistrat en lui arrêtant le bras.
—Oh! nous pouvons monter malgré l’heure avancée, le cher oncle se couche très tard; nous allons le trouver encore sur pieds, dit l’ex-aveugle se méprenant sur les intentions du commissaire.
—Oui, mais j’ai une crainte… Ne se peut-il pas que M. Canivel, de même que madame Poliveau, ait été victime de quelque violence… Qui sait si nous n’allons pas trouver là-haut leurs bourreaux les gardant à vue?
Caver sur la crédulité de Mathurin, c’était être certain d’avance de réussir. Il goba si bien la bourde qu’il répondit aussitôt:
—Et ce doit être ces mêmes bourreaux qui ont empêché le vieillard de me donner de ses nouvelles… C’est probablement un d’eux qui a joué le rôle du portier qui m’a répondu ne pas connaître de Canivel dans la maison. Ah! ils avaient bien ourdi leur trame.
—En conséquence, reprit M. O***, comme nous ne sommes que deux et qu’ils sont sans doute nombreux…
—Qui sait? cent peut-être.
—Vous ne voyez donc aucun inconvénient à ce que nous nous fassions accompagner?
—J’allais vous le demander.
Deux sergents de ville passaient, faisant leur ronde, M. O*** les appela et se fit connaître. Ils se mirent aussitôt à ses ordres.
—A présent, monsieur Poliveau, écoutez-moi bien, j’ai une petite leçon à vous faire. Ces deux hommes et moi, après la porte ouverte, nous nous tiendrons dans l’obscurité du vestibule. Vous, vous continuerez votre chemin, jusqu’à la loge du concierge… Il est inutile de nous montrer si cet homme vous laisse monter… Nous ne paraîtrions que dans le cas où il voudrait vous faire violence… car je tremble à cette idée, que vous venez d’émettre, que nous avons probablement affaire à un faux portier.
—Je vous ai dit que j’étais très-observateur.
—Vous avez mieux fait que le dire, vous me l’avez prouvé, avança le commissaire, qui, depuis qu’il s’était résolu à jouer du Poliveau, était arrivé, on le voit, à acquérir, un beau talent.
—Bon! c’est convenu! A présent, je sonne, dit Mathurin en étendant la main.
—Non, pas encore; il me reste à vous faire une dernière et très-sérieuse recommandation. Cet homme vous croit sans doute encore aveugle, jouez donc l’aveugle, quoi qu’il arrive… Lui apprendre ou lui laisser découvrir que vous voyez clair serait lui donner l’éveil, le pousser à quelque brutalité ou lui faire donner un signal d’alarme aux brigands qui ont séquestré votre oncle vénéré.
Après ces instructions qui n’avaient d’autre but que de bien dégager la route pour pouvoir surprendre les coupables, le commissaire ajouta:
—Maintenant, sonnez.
La porte s’ouvrit et Poliveau, suivi par M. O*** et les deux sergents de ville qui marchaient sur la pointe du pied, s’avança dans un assez long, mais étroit vestibule, parfaitement obscur, car, à cette heure, le gaz était éteint.
—Prenez garde… voici les deux marches… Hein! vous les avais-je annoncées! souffla Poliveau à l’oreille du commissaire.
—Chut! chut! fit ce dernier, allez de l’avant, ne vous occupez pas de nous… et surtout n’oubliez pas votre rôle d’aveugle.
Puis il poussa Mathurin.
Il était temps, car le concierge, en costume de nuit, venait de sortir de sa loge, tenant une bougie dont la lumière ne put dissiper que l’obscurité d’un tiers du vestibule.
Et il se mit à dire:
—Est-ce vous qui rentrez, mademoiselle Léontine?... Dépêchez-vous de monter, car ils se battent encore là-haut comme des enragés.
A ce moment, Mathurin, son bâton en avant, sortit de l’ombre, s’avançant vers la loge.
—Tiens! c’est vous, monsieur Poliveau, dit le concierge en le reconnaissant; malgré l’heure avancée de la nuit, je n’en suis pas moins votre respectueux serviteur.
Et, à l’appui de ce qu’il venait de débiter, le respectueux serviteur, qui croyait avoir toujours affaire à un aveugle, tira une langue énorme à Mathurin.
Le commissaire n’eût pas fait d’avance la leçon à Poliveau qu’il se fût peut-être trahi à l’aspect de cette langue qui s’exhibait à six pouces de son visage. Il demeura la face immobile, les yeux grands ouverts et se contenta de demander:
—Mon oncle est chez lui?
—Faut avouer que vous choisissez bien votre heure pour rendre vos visites! reprit le concierge, qui riait silencieusement avec force grimaces sous le nez de celui qu’il croyait toujours privé de la vue.
Entre deux rires, il se reprit:
—Suis-je bête! j’oublie que, pour vous, il n’y a ni midi ni minuit!
Puis il eut l’air de se consulter et murmura:
—Après tout, c’est leur affaire… Je vais leur envoyer l’oiseau, ils s’en arrangeront… J’en ai assez de ces gens-là qui se bûchent à attirer encore la police!
Alors répondant à la question de Mathurin:
—Oui, oui, fit-il, vous allez le trouver, votre oncle… et votre femme est aussi là-haut qui veille à ce qu’il ait une bonne nuit.
Ce disant, le portier retirait la langue, faisait les cornes de ses deux doigts placés sur le front et était écarlate de son rire étouffé.
Cependant il retrouva sa respiration pour ajouter:
—Allons, montez près du vieillard. Probablement que c’est votre femme qui viendra ouvrir au coup de sonnette, car la bonne est descendue tout à l’heure pour aller leur chercher deux ou trois plats à un restaurant de nuit, attendu qu’ils veulent souper.
Poliveau ne se le fit pas répéter deux fois et, prenant la rampe, il enfila l’escalier sans s’attarder à écouter le portier, qui lui disait:
—Le gaz est éteint; prenez donc mon bougeoir.
Offre, du reste, que le concierge ne renouvela pas, car, tout aussitôt, il rentra dans sa loge en marmottant:
—Que ferait-il de mon bougeoir? Est-ce que le gaz n’est pas toujours éteint pour lui?
Arrivé au deuxième étage, Poliveau n’eut pas besoin de sonner. La bonne, en allant chercher le souper, avait oublié ou jugé inutile de fermer la porte, qu’elle avait laissée entre-bâillée.
Poliveau allait la pousser, quand il en fut empêché par le commissaire, qui, suivi de ses deux sergents de ville, venait de monter doucement l’escalier aussitôt qu’il avait vu le portier rentré dans sa niche.
—Y pensez-vous? souffla M. O*** à l’oreille de Mathurin… Risquer de tuer votre Clarisse par un saisissement de joie trop subite!... Attendons plutôt en silence et guettons la minute, qui ne peut tarder, où ils parleront de vous.
—Oui, vous avez raison; j’allais, pour ainsi dire, devenir un assassin… Je tuais ma Clarisse! répondit tout bas Poliveau, tremblant à la pensée du crime qu’il avait été sur le point de commettre.
Laissant ses deux agents à la porte du logis avec consigne de couper toute retraite, M. O***, tenant, par prudence, le bras de Mathurin, se glissa doucement dans l’antichambre.
—Écoutons, dit-il à l’ex-aveugle.
Il y avait certes matière à écouter, car on se disputait fort de l’autre côté d’une porte sous laquelle filtrait un rayon de lumière.
—Vas-tu m’ennuyer longtemps encore avec tes rengaînes?... allons, tais-toi ou je cogne, grondait une voix furieuse.
—C’est maître Prévannes! se dit le commissaire en reconnaissant l’organe du beau gars.
Cette menace de coups n’effrayait pas la personne à laquelle on l’adressait, car aussitôt une voix, voix de femme, répondit:
—Oui, tu n’es qu’un misérable… tu n’as même pas la probité des voleurs qui ne compromettent point ceux qui les ont aidés.
—Tais-toi! ordonna encore la voix d’homme dont l’accent de colère avait monté d’un ton.
Si M. O*** n’avait solidement maintenu Poliveau, il est probable que ce dernier allait se précipiter dans la chambre.
—Chut! chut! fit le commissaire..
—C’est ma Clarisse! je reconnais sa voix suave, murmura Mathurin sous la main que le commissaire lui avait posée sur les lèvres.
Notons, en passant, que cette voix, qui retentissait si suave aux oreilles du mari, avait, en ce moment, les intonations les plus canailles qu’il fût possible d’imaginer. Une harengère, bien en veine, n’aurait pas trouvé mieux.
Devant l’orage, compliqué d’une grêle de coups de poings, qui planait sur elle, Clarisse, ou plutôt Lurette Baba, ne courba point la tête. Elle répliqua immédiatement:
—De quoi étions-nous convenus dans l’affaire de l’abruti? Que si nous ne réussissions pas à mettre la main sur le magot, en un mot, que si le coup était raté, nous décamperions sans rien laisser derrière nous qui pût nous nuire, sans rien faire qui donnât à l’aventure d’autre air que celui d’une plaisanterie faite à un idiot… C’est à cette condition que je t’ai prêté mon aide, car je ne tenais pas à aller reverdir dans une des maisons de campagne que la préfecture de police met à la disposition de ses clientes… Malgré la chose dite, qu’as-tu fait, toi, brigand?
—Veux-tu te taire! prononça Maurice le poing levé.
—Tu as volé les couverts de l’imbécile…
On entendit retentir un coup sourd.
—...et ses diamants.
A un second coup donné succéda le bruit de la chute d’un corps.
Puis la voix affaiblie de Lurette continua:
—...et en allant les vendre, tu as donné l’éveil à la police.
Les coups pleuvaient dru. Un d’eux, sans doute, fut plus terrible que les autres, car la victime poussa un long gémissement de douleur, suivi de ces mots balbutiés péniblement:
—Oh! comme j’ai eu tort de ne rien avouer, ce matin, au commissaire!
—Mais il est toujours temps de parler, Lurette Baba, dit M. O*** en apparaissant sur le seuil de la chambre où se passait la scène.
Si le magistrat s’était décidé à pousser la porte, c’était qu’il lui était impossible de contenir plus longtemps Poliveau, qui se démenait pour aller arracher sa colombe adorée aux serres du vautour.
Hélas! la colombe adorée était étendue sur le parquet, se défendant mal contre les coups de talon de botte que lui octroyait le vautour.
L’entrée de M. O*** fut un coup de théâtre.
Clarisse, qu’un dernier coup venait d’atteindre en pleine poitrine, s’évanouit entre les bras de Poliveau qui, oubliant ou n’ayant pas compris ce qu’il avait entendu, s’était élancé vers elle en s’écriant:
—Sous mon aile! ma colombe, sous mon aile!
Quant à Prévannes, la vue du commissaire, pénétrant en son logis à cette heure, lui avait donné à deviner que, cette fois, il allait en cuire pour lui. Sa première pensée fut de fuir et il prit un élan qui devait renverser M. O*** lui barrant la route.
Mais il y avait chez le commissaire, qui en était à sa centième arrestation de malfaiteur, une pratique de circonstance qui le mettait sur ses gardes. D’un mouvement de côté, il évita Prévannes que son élan amena tout droit entre les bras des deux sergents de ville.
—Conduisez cet homme au poste, ordonna le magistrat.
Et, quand Maurice eut disparu, il revint à Baba, toujours évanouie, à laquelle un peu d’eau fraîche sur le visage aurait mieux convenu que les larmes brûlantes dont l’inondait Poliveau en bégayant:
—C’est moi, ton soleil, ton adoration, le miel de ton existence!
M. O*** prit une carafe sur la table, qui attendait ce souper pour lequel la bonne était absente, et aspergea de quelques gouttes le visage de Baba.
En rouvrant les yeux, la première chose que vit Lurette fut la face de Mathurin penchée vers elle.
—Mon imbécile! murmura-t-elle.
—Mon Dieu! elle ne m’a pas reconnu! gémit douloureusement Poliveau.
M. O*** posa la main sur l’épaule de Mathurin et, après l’avoir fait se relever, il lui demanda d’un ton sévère:
—Monsieur Poliveau, tenez-vous à être le bourreau de votre femme?
—Oh! non! non!
—Alors il faut vous éloigner, car il est incontestable que, dans l’état où elle se trouve, elle n’est pas de force à supporter l’immense joie qu’elle éprouvera en vous retrouvant… C’est même un bonheur inouï qu’elle ne vous ait pas reconnu, car ça la tuait du coup… Vous avez donc à choisir: rester et être son bourreau, ou vous éloigner pour me laisser la préparer au bonheur de se retrouver sous votre aile.
Ensuite, comme les deux sergents de ville étaient revenus du poste, il leur montra Poliveau en disant:
—Reconduisez monsieur.
Et tout bas à un des agents:
—Ne le laissez pas remonter.
VII
Ayant ainsi fait le champ libre à son interrogatoire, M. O***, aidé de la servante, revenue les mains vides de sa quête d’un souper, transporta Lurette sur un lit, et, à eux deux, ils la tirèrent de son évanouissement.
Un flot de sang inonda les lèvres de la lorette à sa première parole.
—Oh! le brigand, il m’a donné un bien mauvais atout… je dois avoir quelque chose de brisé dans ma boîte, dit-elle en montrant sa poitrine meurtrie par les coups de talon de botte.
Puis, après avoir promené ses yeux autour de la chambre:
—Tiens, fit-elle, je me suis donc trompée, tout à l’heure, il m’avait semblé voir le bec de mon serin.
—De votre mari, voulez-vous dire? avança le commissaire.
Malgré sa souffrance, Baba eut un sourire.
—Lui! un pareil chinois! mon mari?... Plus souvent!!! lâcha-t-elle de sa voix triviale.
Et, après un petit silence, elle ajouta:
—N’empêche pourtant qu’avec cet oison-là, nous avons fièrement rigolé.
—Mais enfin quel a été le but de toute cette comédie? demanda M. O***.
Lurette eut un instant d’hésitation à trahir son amant, mais, à ce moment, une toux de souffrance lui ramena le sang aux lèvres.
—Il m’a tué, le gredin! murmura-t-elle.
Alors, sous l’impulsion de la colère, elle reprit:
—Pour me venger, je vais tout vous dégoiser, mon commissaire.—Maurice était employé à la compagnie La Précaution, au bureau des polices de rentes viagères. On n’était pas content de lui et on lui avait signifié son congé immédiat avec indemnité d’un mois d’appointements. Le dernier jour qu’il avait été à son bureau, il revint ici en me disant:
—Veux-tu m’aider à mettre la main sur un lopin de 40,000 francs?
Et il me raconta qu’au moment où il allait sortir du bureau d’où il était congédié, il s’était présenté un monsieur pour demander qu’on lui préparât la police d’une rente viagère en faveur de son fils, dont il apporterait, le lendemain, le capital de 40,000 francs.
Ce monsieur était un de ces bavards qui aiment à mettre tout le monde au courant de leurs affaires. Il conta donc à Maurice que son fils était aveugle, qu’il lui avait déjà constitué 6,000 francs de rentes viagères, mais qu’il voulait augmenter cette rente par l’apport de ce second capital de 40,000 francs.
—Mon fils ne s’en doute pas, ajouta-t-il, c’est une surprise que je lui ménage, il ne l’apprendra qu’après l’affaire faite… Sans jamais lui en rien dire, j’ai économisé lentement cette nouvelle somme.
—En la déposant au fur et à mesure à la Banque de France? dit Maurice au hasard, car, en ce moment-là, il ne songeait pas à mal.
—Du tout, répondit l’autre, ils sont chez moi, dans une cachette, tout aussi en sûreté que dans les caves de la Banque.
Après avoir donné ses nom, prénoms, et adresse pour qu’on lui dressât la police, il partit en répétant qu’il apporterait la somme le lendemain.
Deux minutes plus tard, Maurice, après avoir pris ses cliques et ses claques, quittait à son tour le bureau où il ne devait plus revenir.
Arrivé dans la rue, la première chose que vit Maurice fut le corps d’un homme tué, disait-on, par la rupture d’un anévrisme, que des sergents de ville emportaient…
Et dans cet homme, il reconnut le monsieur qui, tout à l’heure, était sorti de son bureau.
Aussitôt il songea à ce capital de 40,000 francs dont lui avait parlé le défunt, cette somme ignorée du fils aveugle, enfouie dans une cachette, dont nul n’avait connaissance… et, alors seulement, l’eau lui vint à la bouche.
Dès le lendemain fut organisée cette comédie qui devait nous mettre à même de fouiller tous les meubles à notre aise. Le début était facile, attendu que notre pigeon à plumer habitait, rue Cassette, une maison dont la majeure partie était louée en garni par un marchand de meubles qui en était le principal locataire. Pour 25 ou 30 francs par mois, on pouvait donc ainsi aller se mettre à l’affût sous le même toit que le gibier.
—Mais, fit le commissaire en interrompant, il y avait une vieille bonne près de l’aveugle, une nommée Javotte?
—Attendez donc. Oui, il y avait une servante et ce fut Bernisier qui sut l’embobiner.
—Bernisier? répéta le commissaire étonné de ce nom nouveau.
—Bernisier, qui, pour Poliveau, prit le nom de Touriquet. C’était un ami de Maurice, ancien commis voyageur… un fainéant et un buveur de première force, mais drôle comme tout, avec des idées comme pas un, et, par-dessus le marché ventriloque… qu’il vous en faisait mourir de rire, surtout dans la scène où il imitait toute une famille d’Auvergnats enfermés dans une tabatière….. En lui promettant une part dans l’affaire, Maurice le décida à être des nôtres.
Le commissaire interrompit Baba. Pendant qu’on était en train, il voulait couler à fond la question des comparses.
—Et madame Nubadar? demanda-t-il.
—C’était maman.
—Elle est morte?
—Pas le moins du monde. Elle continue à crier son poisson dans la rue en poussant sa voiture à bras. Dans le commencement, elle croyait à une plaisanterie… à l’histoire de se faire rincer le bec et remplir l’estomac par un imbécile. Mais, quand elle a eu flairé la chose, elle nous a dit: «Ça, ce n’est pas de la marée assez fraîche pour moi, je vous lâche, mes bibis.»
M. O*** n’insista pas sur ce point, mais il reprit:
—Et Touriquet vit-il aussi?
—Ah! non, lui, il s’est fait casser la tête par une ruade de cheval pendant le siége.
—Et le maire alsacien qui recommandait tant de soigner les meubles?
—Il sortait du gosier du ventriloque Touriquet.
—Et les deux dignitaires turcs qui ont servi de témoins au mariage à la mairie?
—Toujours le ventriloque Touriquet… C’est chez lui, au premier, au fond de la cour, rue Bergère, qu’a eu lieu la prétendue cérémonie à la mairie.
Ainsi renseigné sur les compères, M. O*** revint à ses moutons en disant:
—A présent, apprenez-moi comment Touriquet est parvenu à écarter Javotte.
—Oh! bien simplement. Touriquet avait été, rue Cassette, louer la chambre garnie la plus voisine de l’appartement de Poliveau. A cette époque, l’ennemi arrivait à marches forcées et Paris allait être bloqué… Javotte s’alarmait pour son jeune maître aveugle qui ne se doutait de rien. Touriquet sut si bien forcer au noir la situation qu’il la décida à emmener son maître loin de Paris. Mais il lui conseilla, avant de faire partir l’aveugle, d’aller d’abord lui préparer une retraite.
—Nous avons encore au moins dix jours devant nous, lui affirmait-il.
La servante le crut, et, sur la promesse qu’il lui fit de veiller sur l’aveugle pendant sa courte absence, elle partit. Le lendemain, Paris était bloqué et elle ne put rentrer. Si elle y est revenue aujourd’hui, elle n’a pas dû retrouver son maître, car, en déménageant de la rue Cassette à la rue Richer, nous avons tout fait pour qu’on ne pût découvrir nos traces.
Il n’y avait plus pour M. O*** qu’une seule question à poser:
—Que vous reste-t-il des quarante mille francs? demanda-t-il.
—Rien, dit Baba.
—Vous avez donc tout gaspillé?
—Nous n’avons pas dépensé un sou… pour l’excellente raison que nous n’avons rien trouvé… pas un radis!... Nous avons eu beau fouiller et archi-fouiller les meubles, nous n’avons pas déniché un monaco. Il faut croire que le père était un vrai blagueur.
M. O***, à cette réponse, crut que Baba, après avoir cédé au mouvement de colère qui l’avait fait parler, ne voulait pas compromettre davantage Prévannes.
—Le juge d’instruction lui en fera dire plus, se dit-il.
Et il alla se coucher.
* * * * *Le lendemain, quand le commissaire descendit à son bureau, le secrétaire Jacquet, qui était à son poste, lui montra une vieille femme, assise dans un coin.
—Voici la femme, dit-il, qui a tant insisté hier pour vous voir et qui, au lieu d’aller au bureau de la rue Taitbout, avait annoncé qu’elle reviendrait ce matin.
M. O*** la fit passer dans son cabinet.
—Monsieur le commissaire de police, dit-elle en lui tendant un paquet, je viens vous faire ce dépôt… Il y a là dedans quarante mille francs qui appartiennent à mon maître que je ne puis retrouver… un nommé M. Poliveau.
—Mais alors, vous êtes Javotte? s’écria M. O***.
—Pour vous servir, répondit la vieille servante, un peu étonnée d’être connue.
Et pourquoi vous adressez-vous à moi?
—Parce que, là-bas, rue Cassette où a demeuré mon maître, tout ce que je suis parvenue à découvrir, c’est que M. Poliveau devait habiter cette partie du IXe arrondissement que vous administrez….. Comme je me propose d’aller de porte en porte demander mon maître, et que, durant mes recherches, je pourrais perdre cette somme, je vous la dépose pour…
—Au lieu d’aller de porte en porte, courez rue Richer, 41, ma brave Javotte, dit le commissaire, qui, en cent mots, la mit au courant.
Mais arrêtant la servante qui s’élançait joyeuse:
—C’est donc vous qui aviez retiré cette somme de l’endroit où l’avait cachée M. Poliveau père? demanda-t-il.
—Oui, pour pouvoir subvenir aux besoins de mon jeune maître hors de Paris, car, à ce moment de la guerre, le payement de la rente viagère par la Précaution devait forcément subir un retard.
—Alors, vous connaissiez la cachette?
—Oh! M. Poliveau père n’avait rien de caché pour moi, dit Javotte en rougissant un peu.
* * * * *Maurice Prévannes a été condamné à cinq ans de prison pour le vol des couverts et des bijoux.
Lurette Baba est morte à l’hôpital, où on l’avait transportée, des suites du mauvais traitement que lui avait fait souffrir son amant.
Et, quoi que M. O*** ait pu lui dire, Mathurin Poliveau n’en a pas moins mis un crêpe de veuf à son chapeau[B].
[B] Cette nouvelle n’est qu’un épisode extrait par l’auteur de son roman «LE COMTE OMNIBUS», actuellement sous presse. (Note de l’éditeur.)
FIN
TABLE
NOUS MARIONS VIRGINIE 2
TIMOLÉON POLAC 79
LES YEUX AU BOUT D’UN BATON 225
E. AUREAU.—IMPRIMERIE DE LAGNY.
Vous avez terminé Nous marions Virginie
Eugène Chavette