Nouveaux contes extraordinaires

Bénédict-Henry Révoil · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/3

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Nouveaux contes extraordinaires

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?

—Je me résignerai à mourir.

Ce qu’avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un vieillard très superstitieux et d’un fanatisme sans pareil. Celui-ci alla le dénoncer.

Deux heures après, un groupe de dix guerriers s’emparait de Lambo et le conduisait sur la place publique pour y être jugé.

—Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t’être enfui afin d’éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.

—Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.

—Celui de résister à la volonté de nos dieux.

—Vos dieux n’existent pas.

—Il blasphème!

—Je raisonne et je dis la vérité.

—Tu vas mourir: ta vie appartient à Tépé-Tépé.

Ce mot signifiait le nom de l’arbre anthropophage, aux étreintes duquel Lambo allait être fatalement livré.

En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d’eux la vie de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux; et l’on vit bientôt l’infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d’une horde de sauvages: on l’entraînait vers l’endroit du pays où s’élevait le Tépé-Tépé.

Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés, affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes propitiatoires.

Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l’on poussait des mains et que l’on piquait avec le fer des javelots pour le forcer à avancer.

Quand cette foule sauvage fut arrivée près du Tépé-Tépé, les bourreaux hissèrent Lambo sur le sommet de l’arbre et le forcèrent à s’asseoir sur le cône, au milieu des scions qui s’agitaient déjà autour de sa tête.

Le malheureux n’avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.

La foule lui cria: Tick! ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu’il porta à ses lèvres.

Un moment après, il se relevait d’un bond. Son visage était transfiguré: on eût dit que la folie s’était emparée de ce jeune homme si calme d’ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de l’arbre, qu’il se vit enlacer par les scions du Tépé-Tépé. Sa tête, son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps fut de même enlacé par ces serpents végétaux.

C’était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le dévorer.

A ce moment suprême, les grandes feuilles du Tépé-Tépé se redressèrent lentement, comme les tentacules d’une énorme pieuvre; venant à l’aide des scions placés autour du coeur de l’arbre, elles étreignaient plus fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers s’étaient rejoints et s’écrasaient l’un l’autre, et l’on vit bientôt suinter à leur base, par les interstices de l’horrible plante, des coulées d’un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la victime.

A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent sur l’arbre, l’escaladèrent en hurlant, et, à l’aide de noix de cocos, de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l’enfer qu’ils buvaient avec délices.

Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques, et enfin d’une insensibilité absolue.

Lorsque l’arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.

Les grandes feuilles s’étaient détendues, les scions voltigeaient toujours et le cône intérieur de l’arbre rejetait sa liqueur visqueuse, âcre et intoxicante.

La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait sur les Sakataves.

 

La prairie en feu.

 

Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.

Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du Far-West, en compagnie d’une tribu de Sioux, et nous avions campé sur les bords de la rivière des Pruniers (Plum’s River). Un matin, mon camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou deux pour les besoins de notre caravane.

Au lieu d’un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et blessa sérieusement l’animal qui prit la fuite à travers les méandres du désert.

Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au campement qu’avec maître Bruin. L’animal avait pris les devants et nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course échevelée, nous comprîmes que l’ours s’était dérobé, ou bien qu’il était tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la voix.

C’est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l’ardeur de notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.

Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à l’horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant avec une inquiétude qui n’avait jamais été remarquée auparavant par nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne l’épouvante, et la présence d’un homme ne devait certainement pas avoir cette influence sur leur course rapide.

En regardant attentivement à l’horizon, nous vîmes une large bande noirâtre que nous prîmes d’abord pour un nuage; mais comme l’épaisseur en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre compte.

—Ce n’est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.

Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours en avant.

Tout à coup l’idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un moment après que je ne m’étais point trompé.

La bande noire que nous apercevions à l’horizon, était formée de nuages de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue d’environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès de l’incendie.

Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu’il en fût, il était impossible de rester à l’endroit où nous nous trouvions. Un galop incessant pouvait seul nous arracher à l’invasion des flammes et à une mort épouvantable.

Nos montures semblaient deviner l’imminence du danger. Elles regardaient en hennissant les colonnes de fumée qui s’élevaient de toutes parts et tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti. Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s’élancèrent avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s’ils eussent voulu devancer l’ouragan et laisser loin derrière eux le danger imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée, précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi loin que la vue pouvait s’étendre.

Les pauvres égarés s’efforçaient de modérer leurs montures; mais ils avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure, l’animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds devenaient de plus en plus impétueux.

A la fin, d’épais nuages de fumée, chassés par l’ouragan et s’enroulant les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se ranger au-dessus de nos têtes. L’obscurité augmentait comme lorsque la nuit couvre la terre et qu’il n’y a pas d’étoiles au ciel.

Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous nous retournâmes comme d’un commun accord, et nous vîmes avec horreur les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu’à l’extrémité de la prairie. Nous nous crûmes entourés d’une ceinture de feu.

L’éclat intermittent de ce foyer éclairait, d’un reflet ardent et menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à perdre haleine.

Tout l’espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du tonnerre frappait nos oreilles.

Nos braves coursiers réussirent—grâce à des efforts incroyables—à se tenir à distance du feu; c’est à peine si quelques-uns des hôtes les plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite désespérée.

Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères de ces animaux s’enfuyaient sans songer à autre chose qu’à leur propre conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.

Jusqu’alors les forces de nos montures n’avaient pas faibli. L’effroi et l’instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d’un certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé. Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.

—Du courage! En avant! m’écriai-je, quand je m’aperçus qu’il n’était plus à ma droite.

Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son coursier.

Celui-ci s’enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve la direction d’un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait à un courant d’eau.

Mais cette ardeur ne dura pas. J’eus, à un moment donné, la douleur de voir le cheval monté par Willie s’abattre et tomber pour ne plus se relever.

La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.

O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre d’une élévation colossale.

Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais mon cheval, s’élança sur l’arbre et découvrit un ruisseau qui jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le palud.

La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.

Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade d’infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous servir d’abri: il m’appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se vautrait dans une flaque d’eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se préserver des atteintes du feu.

Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l’asile humide qui devait nous sauver la vie.

Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes avec impatience le passage de l’ouragan enflammé.

L’incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s’abattre sur le marécage, et l’arbre qui s’élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et l’avalanche vivante se précipita en avant.

A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux sauvages, des cerfs, en compagnie d’antilopes, de jaguars, de panthères qui s’élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.

En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards, ce qui n’empêchait pas l’invasion d’autres animaux qui suivaient les premiers et s’efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour s’enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.

A la première apparition de cette armée d’animaux, Willie et moi, nous avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre chose à faire que de s’occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans même faire attention à notre présence.

Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors d’haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l’incendie les dévorait.

Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours des bouffées de chaleur suffocante.

Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial presque, pénétra dans l’anfractuosité qui nous servait de retraite et nous rendit l’usage de nos sens.

Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais, hélas! nous étions perdus au milieu d’un océan de désolation.

Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, la prairie qui, une heure auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à nos yeux qu’une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et là gisaient les corps calcinés d’un grand nombre d’animaux, dont quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de l’agonie.

A l’aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.

Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu’était devenu mon cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?

En allant examiner l’endroit où ma vaillante bête s’était abattue, je vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m’approchai et, à ma grande surprise, j’aperçus la tête d’un cheval bai-brun qui semblait sortir d’un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé rempli de pierres. C’était un cheval sauvage, un étalon d’environ quatre ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas s’apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux état, l’animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.

Je courus immédiatement chercher dans l’anfractuosité du rocher le harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l’étalon sauvage, qui se trouvait dans un état d’épuisement tel qu’il n’offrit pas la moindre résistance.

Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis comprendre, qu’à part le regret d’avoir perdu un bon serviteur, il ne fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait le remplacer avantageusement.

J’allai remplir d’eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe d’herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la tête de l’animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa provende.

Willie m’aida à l’amener près du ruisseau, et nous l’attachâmes solidement au grand arbre à l’aide du lazzo que j’emportais toujours dans mes excursions de chasse.

Avant que la nuit fût venue, j’allai aux provisions. Il n’y avait qu’à choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous semblèrent d’autant meilleures que nous avions grand’-faim.

Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir, et nous nous fiâmes pour être avertis d’un danger—en cas qu’il survînt—sur notre pauvre chien,—que j’ai oublié,—lequel n’avait pas quitté les sabots de notre monture et s’était prudemment blotti au fin fond du rocher.

Toutefois, quand le péril avait cessé, il s’était montré et témoignait de sa joie par des aboiements multiples.

Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s’effrayer de notre présence.

Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à pied.

Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis, nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.

Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue.

La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le terrible incendie que l’on voyait à l’horizon. Une vingtaine de Sioux étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts.

Nous étions sauvés.

Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n’avait pas cru possible que nous eussions pu échapper à la mort!

 

Une chasse en ballon.

 

Les Américains poussent l’excentricité au delà de toutes les limites: chasser du haut des wagons d’un Railway, attaquer les animaux sauvages dont la force est décuple de celle de l’homme, à l’aide de vêtements couverts extérieurement de pointes de fer,—comme qui dirait un hérisson,—faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l’aide d’un fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du chasseur. Tout cela est d’invention yankee.

Après tout ces tricks, qu’y a-t-il d’extraordinaire que nos voisins et alliés d’outre-océan aient inventé la chasse en ballon? Le tour est bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la nacelle d’un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu’une place par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s’en tient pas à de pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie qu’il se paie très volontiers.

Il y a deux mois, le courrier de New-York m’a apporté une lettre dont le contenu m’eût étonné, s’il ne fût pas venu de l’autre côté de l’océan.

Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:

Deux amateurs d’aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre, bien lesté de toute façon, les deux amis—_Arcades ambo_—partirent le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps superbe.

Les voilà perdus dans l’espace éthéré; mais à la rapidité de leur course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte. Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers la pointe qui borde Chicago et s’avançaient triomphalement du côté de Péoria.

Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.

Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village indien composé d’environ deux cents huttes, et, au moment où ils passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups de rifle furent tirés en l’air par les guerriers qui paraissaient stupéfaits, et prenaient certainement l’aérostat pour un oiseau géant ou un monstre inconnu.

Les squaws et les enfants se serraient les uns contre les autres, manifestant la plus grande terreur.

Les deux aéronautes s’étaient empressés de jeter du lest, et ils disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse et la pluie tombait au-dessous d’eux.

Vers trois heures de l’après-midi, les deux hardis aventuriers se trouvaient par le travers d’un canon, sorte d’entonnoir formé par des montagnes, quand le vent s’éleva assez furieux, de telle sorte que le ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même.

MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n’était pas chose facile. Au moment où ils décrochaient l’ancre appendue à la nacelle, de façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s’être même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus gros de ces deux animaux, tandis que l’autre, qui s’était accroché à l’ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees jetaient du lest pour s’enlever.

Malgré ce poids énorme, l’aérostat, au lieu de s’arrêter, s’en allait toujours, entraîné avec la rapidité de l’éclair.

L’ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce que c’est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l’eau, ne sentait au-dessous de lui que le point d’appui des deux bras de l’ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le morceau de fer. Dans toute autre position, l’ancre étant retenue à terre, la corde tendue, l’animal se fût hâté de quitter son refuge et de couper la corde à l’aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus qu’il pouvait.

MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres au-dessus d’une montagne élevée.

Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon prit une force d’ascension exceptionnelle.

La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon, énervait les deux voyageurs qui, malgré l’épaisseur de leurs vêtements et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu’aux os.

L’eau rendait l’aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en numéraire.

Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson, s’échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui s’aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1 mille.

Ils étaient parvenus dans une atmosphère inondée de la lumière de la lune. L’effet de cet astre, brillant au-dessus de la région des nuages, était d’un pittoresque sans pareil. L’ombre du ballon passait sur les montagnes légères, quoique chargées d’eau, comme un point noir sur des vagues de feu.

Tout à coup le calme se fit. Le ballon descendait: la pluie avait cessé et toute la nature semblait enveloppée dans un voile obscur.

Cet état de chose dura jusqu’au matin; et quand l’aube revint nos intrépides aéronautes aperçurent, à 100 mètres au-dessous d’eux, un énorme troupeau de buffalos qui paissaient tranquillement l’herbe des prairies.

Ils firent feu et virent rouler par terre deux magnifiques bisons qui se débattaient dans les spasmes de l’agonie.

Le ballon allait toujours avec la rapidité d’un train express.

Enfin, à l’horizon, dans la direction du sud-ouest, un point noir se présenta au bout de la lunette d’approche de M. Thompson.

—Hourra! s’écria-t-il, nous sommes sauvés! c’est un des forts militaires de la Confédération américaine. Je le vois là-bas devant nous. En avant! Là, bientôt nous serons arrivés. Nous y voici. Ouvrons la soupape et descendons lentement. Rien ne s’oppose à ce que nous atterrissions ici. Il n’y a pas un arbre aux alentours, aucun lac. Attention, Fergus, attention!

A mesure que le ballon avançait, sa présence avait été signalée par la sentinelle qui veillait le long de la palissade extérieure.

Trois minutes après, tout le détachement de l’armée américaine, baraqué dans cet endroit, sortait du fort et accourait au-devant des aéronautes.

Les cris les plus désordonnés se faisaient entendre: Hurrah! Welcome! etc., etc.

MM. Thompson et Fergus donnèrent les indications nécessaires pour qu’on s’emparât des cordes; cela fut fait aussitôt et, en moins de temps qu’il n’en faut pour écrire ces lignes, le ballon se couchait sur le côté, tandis que la nacelle touchait le sol.

Les deux chasseurs en ballon étaient devant les palissades du fort Leavenworth, sur les frontières du Nebraska.

Je laisse à penser la fête que la garnison fit à ces compatriotes qui leur tombaient du ciel sans crier gare!

Le capitaine William Smith, qui commandait le fort, leur offrit la plus cordiale hospitalité. Il leur promit de regonfler leur ballon avec du gaz qu’il fabriquerait exprès pour eux, en brûlant de la houille que la garnison tirait des mines et qui servait au chauffage du fort et de ses habitants. Ces mines précieuses se trouvaient à peine à une lieue du fort Leavenworth.

Le second jour après l’arrivée des Yankees au milieu du désert, une tribu de Peaux-Rouges qui venait chercher sa redevance en cet endroit et trafiquer avec les chefs du fort apporta deux magnifiques fourrures d’ours grizzly fraîchement écorchés. MM. Fergus et Thompson interrogèrent les Indiens au sujet de ces dépouilles. Il leur fut répondu que les animaux à qui elles appartenaient avaient été trouvés, l’un percé d’une balle qui lui avait traversé les poumons, l’autre ayant trois blessures bien apparentes, mais ayant en outre les membres fracassés, comme s’il fût tombé de très-haut.

Il n’y avait pas à s’y méprendre, les deux ours grizzly qui avaient été trouvés par les Peaux-Rouges étaient les mêmes que les chasseurs en ballon avaient tués du haut de leur nacelle. Il était fort difficile à nos Yankees de faire comprendre aux Peaux-Rouges que leur butin ne leur appartenait pas; aussi prirent-ils le parti d’acheter les deux peaux afin d’en être les vrais possesseurs.

Huit jours après, MM. Fergus et Thompson virent leur ballon se gonfler encore devant la forteresse américaine. Il fallut deux jours et demi pour «renflouer» le ballon. Les Indiens qui assistaient à cette opération paraissaient très-intrigués. Mais quand ils virent l’immense globe de soie se tenir debout oscillant sur les cordes qui le retenaient, fixées par terre à l’aide d’énormes pierres; quand ils aperçurent nos deux hardis voyageurs qui avaient fait leurs adieux à leurs compatriotes, monter dans la nacelle et crier, à un moment donné: «Lâchez tout!» ils poussèrent un formidable wooop! et se précipitèrent la face contre terre en manifestant une véritable terreur. Quand ils furent revenus de cette stupéfaction et qu’ils relevèrent la tête, le ballon parvenait à une hauteur immense et ressemblait à une petite boule dans l’espace bleu.

La seconde partie du voyage de MM. Fergus et Thompson s’opéra au-dessus des montagnes rocheuses de la Sierra-Nevada, du pays des Mormons, du lac Salé et des placeres de la Californie.

Vingt-sept heures après leur départ, ils atterrirent sur les rives du Sacramento, à 8 milles de San-Francisco. Leur voyage était terminé. Il leur avait fallu soixante heures pour accomplir la première partie et quarante-deux pour réaliser la seconde.

Les Yankees sont comme Guzman: ils ne connaissent pas d’obstacles.

 

Empalé!

 

La Perse, gouvernée par Mirza Mohamed Khan, tremblait sous la férule de ce despote cruel.

Seul, son frère, Zulma Khan, avait levé l’étendard de la révolte et maintenait son indépendance à la tête des tribus turcomanes dans la province éloignée du Megandejan. Cet illustre rebelle, qui osait braver le pouvoir du shah, avait, à plusieurs reprises, remporté des avantages importants sur les troupes royales, grâce à la bravoure de son fils Zohrab, le héros favori de sa race, la terreur et l’admiration de tout l’empire d’Iran.

Mais Mirza Mohamed ne désespérait pas de vaincre—avec du temps et de la patience—ces ennemis redoutables. Malgré les dangers de la guerre, il trouvait quelques instants pour se livrer aux plaisirs de la chasse et aux fêtes de son palais. Ce n’est pas qu’il prît grand plaisir à toutes ces distractions, mais elles convenaient à son rang. Du reste, les seules passions qui pussent l’émouvoir étaient l’ambition, l’avarice et la vengeance.

Aucun des despotes de l’Asie n’offre réellement dans l’histoire un caractère plus bizarre que celui de Mirza Mohamed Khan. Dès son plus jeune âge, il avait conçu des plans ambitieux accomplis par lui à force de persévérance, en joignant l’artifice à la bravoure, jusqu’à ce qu’il eût dompté tous ses rivaux et saisi d’une main ferme le sceptre de la Perse.

Mirza Mohamed, une fois sur le trône, sut affermir sa domination par le choix habile de ses ministres et de ses généraux. Il parvint à conserver son ascendant sur ses soldats, non-seulement par le charme et la terreur de la puissance souveraine, mais encore par son courage et son mépris de la mollesse.

Despote et tyran dans son palais, il n’était plus que le premier de ses soldats dans le camp, mangeant le même pain qu’eux, partageant toutes leurs fatigues, montrant une sobriété telle qu’il n’avait jamais violé la loi du prophète contre l’usage du vin. Le shah était si dur envers lui-même qu’il avait acquis le droit d’être sévère envers les autres jusqu’à la cruauté.

A l’âge de soixante-trois ans, Mirza Mohamed Khan était si mince de corps que, de loin, on l’eût pris pour un jeune homme de quatorze à quinze ans. Mais son visage imberbe et ridé ressemblait plutôt à celui d’une vieille qu’à celui d’un vieillard.

Comprenant lui-même combien il était laid, il ne pouvait souffrir qu’aucun homme le regardât en face; il forçait ses plus braves gardes à détourner la tête ou à baisser la vue chaque fois qu’il passait auprès d’eux.

Le supplice auquel il condamnait le plus volontiers ses ennemis était celui du pal, horrible holocauste qui consistait et consiste encore, dans la Perse et dans quelques pays de l’Orient, à embrocher les condamnés comme des poulets, en ayant soin de coudre le corps sans atteindre les parties vitales. L’infortuné patient était ensuite exposé à l’ardeur du soleil et aux piqûres des mouches, car on lui enduisait le visage de miel ou de sucre. Bien souvent il ne mourait que six à douze heures après avoir été empalé.

Une autre supplice favori de Mirza Mohamed était de faire crever les yeux à ses ennemis; témoin les sept mille aveugles de Veruran, dont quelques-uns sont encore, de nos jours, les monuments vivants de sa barbarie inexorable.

Un matin, au lever de ce souverain despote, on venait de prendre ses derniers ordres pour une grande chasse qui devait avoir lieu le jour même.

Près du shah se tenait son vizir Hadji-Ibrahim, qui passe encore en Perse pour le modèle des politiques profonds et cependant humains. Cet homme intègre se retira après avoir parlé à son souverain d’affaires plus importantes que la chasse dont il allait s’occuper.

A Ibrahim succéda un être difforme qui jouissait de la faveur la plus intime de Mirza Mohamed. C’était un bossu, nommé Gougon, qui remplissait les fonctions de fou de la cour.

Vint ensuite le neveu du shah, jeune homme d’une beauté remarquable, qu’on nommait Fatteh-Ali et qui était désigné comme le successeur au trône de Perse.

Mirza Mohamed aimait ce jeune homme autant qu’un despote aime son héritier. D’autre part, comme il n’avait pas le coeur assez froid pour être tout à fait incapable d’affection, le shah chérissait surtout sa nièce, la belle Amina, soeur de Fatteh-Ali.

Il s’occupa d’abord d’elle et c’est en sa compagnie qu’il avait l’intention d’aller se reposer lorsque la chasse serait terminée.

—Fatteh-Ali, dit Mirza Mohamed à son neveu, j’ai ordonné qu’on portât les tentes du harem près de Fironza-Bad; c’est en cet endroit que la chasse sera terminée et que ma nièce nous attendra ce soir. Partons!

Sur ces paroles le shah se mit en route avec son équipage et son cortège. On parcourut un long espace de chemin et l’on pénétra enfin dans les gorges des montagnes de Memzaderan, dont les cimes sont les plus élevées de toute la Perse, et dont les roches noires et tailladées de toutes les formes semblent défendre aux hommes d’approcher.

Tout à coup un cri aigu se fit entendre, qui fut répété de différents points dans l’intérieur des gorges du Memzaderan.

—_Gour Khur! Gour Khur!_ (L’âne sauvage!) Et en effet on aperçut deux ou trois de ces animaux qui paissaient tranquillement au fond d’un ravin, sans faire en apparence aucune attention aux ennemis dont ils étaient entourés.

Le chef de la chasse était accouru, hors d’haleine, près de son souverain, en oubliant quelque peu l’étiquette, pour l’informer de la découverte de ces quadrupèdes. Il venait aussi le guider vers l’endroit où l’on devait pousser les ânes, afin de se servir contre eux des divers relais de chiens postés dans les montagnes, sans lesquels on eût espéré inutilement lasser l’énergique activité de ces animaux indomptables.

Le shah se laissa diriger sans perdre une minute.

Son grand veneur, avec une adresse patiente, parvint à tourner les ânes sauvages du côté du vent; et quand il se trouva à deux cents mètres d’eux, il lâcha deux des plus forts et des plus agiles lévriers qu’il tenait en laisse.

A peine les ânes eurent-ils entendu le bruit de la chasse qu’ils dressèrent les oreilles, la crinière qui ornait leur cou se hérissa, et, comme pour essayer leur souplesse, ils bondirent à quelques pas plus loin, puis s’arrêtèrent, partirent de nouveau, s’arrêtèrent encore, et enfin firent face aux chiens et, par une espèce de défi, les laissèrent approcher à quelques pas.

A ce moment, ils s’élancèrent tout à coup et disparurent avec une inimaginable rapidité.

Ayant mis entre eux et la chasse une distance considérable, les Gour Khur semblèrent défier ceux qui les poursuivaient: on les vit s’arrêter et même brouter l’herbe; puis ils recommencèrent à fuir, toujours avec le même succès.

Ce fut alors qu’on put remarquer l’intrépidité bien connue des cavaliers persans. Aucune colline, quelque escarpée qu’elle fût, aucune descente, malgré sa rapidité, ne pouvaient les arrêter. Ils poussaient leurs chevaux par-dessus tous les obstacles et tenaient pied aux chiens avec une incroyable assurance.

Parmi les plus avancés, on distinguait le shah lui-même, l’oeil ardent, brandissant d’une main son fusil géorgien et guidant de l’autre son coursier avec une adresse sans égale et une vivacité digne d’un chef des montagnes.

Après le shah venait le jeune prince, son neveu, insouciant de tout danger, ne pensant qu’à être le premier à l’hallali et fort triste de ne pouvoir précéder son oncle. Lui aussi avait pris son fusil entre les mains, car les ânes sauvages ayant gravi les sommets de la montagne, il avait plus de chance de les atteindre avec une arme à feu qu’avec un javelot.

Déjà les ânes avaient été chassés par deux relais sans donner encore un signe de lassitude. Ils avaient amenés les chiens au faîte des pics les plus escarpés, où trois ou quatre chasseurs seulement osaient les suivre; les autres restaient en arrière et cherchaient à tourner les ravins et les rochers. Mais le lieu de la scène était si bien disposé que ce spectacle pouvait être aperçu de tous.

La chasse semblait enfin suspendue lorsqu’on vit un de ces infatigables quadrupèdes se poser sur l’extrême bord d’un rocher qui se découpait en triangle sur l’azur du ciel.

En ce moment, un coup de feu retentit; l’animal n’avait pas été atteint. Une seconde après éclata un autre coup, et cette fois l’animal puni de son orgueil, bondit de roc en roc et vint rouler presque aux pieds du shah lui-même.

Plus de cinq cents voix se firent entendre aussitôt en prononçant une acclamation immense que les échos répétèrent dans toutes les montagnes.

Mieux eût valu que celui qui excitait l’admiration générale se fût abstenu de cet exploit.

Tout à coup la voix de Mirza Mohamed arriva aux oreilles de ses sujets.

—Quel est l’audacieux qui a osé tirer ainsi?

Fatteh-Ali, la tête basse, pouvant à peine retenir son arme dans ses mains tremblantes, atterré en un mot au milieu de sa joie, avoua sa culpabilité par son silence.

A l’instant, Mirza Mohamed ordonna à deux de ses guides de s’emparer du jeune homme. La colère du despote éclata violente, sans pareille.

—C’en est trop! Cet enfant est un aspic réchauffé dans mon sein. Son audace mérite une punition exemplaire! Si je n’écrasais ce reptile dans son oeuf, il me renverserait un matin du trône des Paddishahs.

Nul parmi les chasseurs n’osait élever la voix en faveur de l’imprudent Fatteh-Ali; aussi le retour à Téhéran fut-il triste et silencieux.

A peine rentré dans le palais, Mirza Mohamed manda près de lui Fatteh Ali. Le shah, assis dans un coin sur des coussins moelleux, ressemblait assez à un reptile venimeux replié sur lui-même et prêt à fondre sur sa proie timide.

Le neveu, qui comprenait que sa vie était en danger, se jeta aux pieds du souverain son oncle.

Celui-ci, sans se laisser émouvoir, prit à côté de lui, sur un escabeau de bois de santal incrusté de nacre, un coffret en citronnier qu’il ouvrit sans mot dire, et d’où il tira un vieux mouchoir taché de sang.

—Vois-tu ce corah! dit Mirza Mohamed à son neveu.

Le jeune Persan baissa la tête.

—Sais-tu de qui est ce sang? Non. Eh bien, c’est celui de ton père!

L’horreur de Fatteh-Ali se manifesta par un tremblement convulsif.

—Il était aimable et imprudent comme toi, continua le shah; il devint ambitieux et rebelle. Je surpris ses projets et je le fis empaler. Tu as agi comme lui, malheureux! tu voulais t’emparer de mon trône, tu mourras comme ton père.

—Pitié! s’écria Fatteh-Ali.

—Qu’on l’emmène! hurla le despote, et que demain au point du jour mes ordres soient exécutés sur la place du palais.

On fut obligé d’emporter hors du harem l’infortuné qui s’était évanoui. Il ne revint à lui que fort tard dans la soirée, pour mieux comprendre l’horrible situation qui lui était faite.

Tandis que ceci se passait, la nouvelle de la condamnation de Fatteh-Ali était parvenue aux oreilles de sa soeur.

Amina courut se jeter aux pieds du cruel tyran, qui refusa de la recevoir, et s’enferma au fond le plus retiré de ses appartements.

Le chiaoux avait été prévenu: ce bourreau de la Perse devait s’occuper des préparatifs du supplice. Une longue et solide tige de fer, semblable à un paratonnerre, fut apportée par ses soins sur le lieu désigné du supplice, et il dressa une sorte de barrière tout autour de l’échafaud pour empêcher la populace de s’approcher trop près du pal.

Dès que l’aube parut, le pauvre Fatteh-Ali, qui n’avait pu fermer les yeux, fut extrait de la cellule qu’il avait occupée dans la prison de Téhéran, et amené par une garde imposante sur le lieu où il devait être sacrifié.

—Grâce! grâce! criait-il le long de la route.

Mais plus il implorait la pitié, plus ceux qui l’écoutaient se refusaient à lui montrer la moindre compassion. Ces courtisans abjects craignaient que l’on suspectât même leur pensée, tant ils redoutaient d’être désagréables au sublime shah.

Fatteh-Ali se résigna à mourir.

—Tue-moi promptement, dit-il à l’oreille du chiaoux.

Mais celui-ci avait des ordres. Il faut, comme nous l’avons dit, quand le bourreau persan empale un condamné à mort, qu’aucune des parties vitales ne soit lésée par l’introduction du fer dans le corps. Or, il est de l’habileté du bourreau d’embrocher le patient par le côté du ventre et de faire pénétrer la broche épouvantable dans la poitrine, sans qu’elle touche au coeur et aux poumons, et il faut que la broche ressorte par le cou sur l’un des côtés de l’épine dorsale. Il est peu de chiaoux qui aient assez d’habileté pour arriver à un résultat pareil: celui qui remplissait ces fonctions sous le règne du grand shah Mirza Mohamed passait pour très-adroit.

Nous renonçons à raconter de quelle horrible façon fut accomplie l’exécution inhumaine de Fatteh-Ali.

Tout d’un coup la foule put voir l’infortuné redressé, la tête en l’air; ses cris n’avaient pas cessé depuis le commencement du supplice. Pour comble de raffinement de cruauté, le visage de Fatteh-Ali fut badigeonné de miel, et il demeura exposé toute la journée, par une chaleur torréfiante, aux incessantes piqûres des mouches qui lui dévoraient les joues, la bouche, les yeux, le nez et les oreilles.

La nuit vint, et la foule, qui avait peu à peu déserté le lieu de l’exécution, se retira dans ses maisons respectives.

Il ne resta plus, au pied de l’échafaud, qu’un soldat chargé de veiller sur le martyr, dont la voix s’éteignait peu à peu, mais que la vie n’avait pas encore abandonné.

A un moment donné, le soldat s’endormit, et l’on eût pu voir émerger d’une des portes du palais une femme qui s’avança à pas légers du côté de l’endroit où Fatteh-Ali agonisait.

Quand elle fut près de l’échafaud, elle se précipita sur le moribond et lui planta hardiment un poignard dans le coeur.

—Merci, Amina! avait murmuré Fatteh-Ali au moment où celle-ci levait le couteau.

—A mon tour! s’écria la jeune fille qui se frappa en pleine poitrine et tomba morte sur les planches aux pieds de son frère. Le soldat n’avait rien vu et n’avait par conséquent rien pu empêcher.

Mirza Mohamed le despote se repentit—trop tard, hélas!—d’avoir été aussi cruel. Mais le misérable shah n’avait pas d’entrailles, et il oublia vite, au milieu des plaisirs, son neveu et sa nièce. L’ambition avait atrophié le coeur de ce tyran.

 

Les Gauchos.

TYPES ET MOEURS DE LA RÉPUBLIQUE ARGENTINE

 

Partis avant le jour de Buenos-Ayres, nous naviguions depuis quinze à seize heures entre les rives monotones du Parana. Seuls, jusqu’alors, de nombreux oiseaux aquatiques, hérons, cigognes, ibis perchés les pieds dans l’eau sur les bords du fleuve, et s’enlevant à notre approche et quelques troupeaux de boeufs et de chevaux entrevus au loin avaient animé le paysage. La nuit tombait, et ses ombres commençantes, estompant les rivages maigrement boisés, augmentaient encore l’impression de mélancolie causée par cette nature déserte et désolée, quand, à notre droite, on signala une habitation devant laquelle quelques êtres humains étaient groupés.

La cabane, faite de troncs d’arbres dont les intervalles sont bouchés avec de la terre desséchée, est couverte d’un toit de roseaux. Près de la masure est amarré un vieux canot qui, par son air misérable, s’harmonise parfaitement avec elle. Plus en harmonie encore sont les habitants.

Ils sont une dizaine environ.—En considérant, à la lueur douteuse du crépuscule, leurs longs cheveux, leurs barbes incultes, leurs yeux noirs brillants dans l’ombre de chapeaux de feutres informes, les haillons dont ils sont couverts, nous ne pouvons nous défendre de mesurer avec satisfaction la distance qui sépare notre navire de la rive et de nous féliciter d’être en nombreuses compagnie.

Autour d’eux, quelques oiseaux de basse-cour, parmi lesquels nous remarquons un héron privé, picorent en liberté; plus loin, apparaissent les têtes de plusieurs chevaux qui ont cessé de brouter au bruit de notre passage, et, comme leurs maîtres, nous suivent d’un oeil curieux.

Tels nous apparurent pour la première fois les gauchos, les habitants de ces plaines immenses et presque désertes, qui constituent la plus grande partie du territoire de la République argentine.

Vivant dans leurs misérables cabanes, appelées ranchos, auprès desquelles nos plus pauvres masures françaises sembleraient confortables, souvent distantes les unes des autres de plusieurs lieues, ils ont pour profession la garde d’immenses troupeaux de bétail presque sauvage. Quelques-uns vivent en famille; d’autres, à cause du grand nombre d’animaux confiés à leur surveillance, sont obligés de s’associer plusieurs compagnons; d’autres enfin vivent absolument seuls, n’ayant pour société qu’un ou deux chiens de garde et autant de chevaux.

Au point de vue moral, le gaucho a beaucoup d’analogie avec son frère le Mexicain. Moins connu que celui-ci, qui, grâce à une guerre malheureuse pour nous et aux romans du capitaine Mayne-Reid, de Gustave Aymard et de nombreux auteurs aimés de la jeunesse, a conquis chez nous une véritable popularité, l’habitant des pampas serait cependant tout autant digne d’inspirer l’intérêt.

Vivant d’une vie presque sauvage, courageux, turbulent, sans cesse agité par quelque mouvement insurrectionnel, cavalier intrépide, avec son large couteau qui, pendu derrière sa ceinture, est toujours prêt à passer à sa main, il réunit toutes les qualités exigées d’un héros de romans d’aventures.

Comme l’Arabe, le gaucho est avant tout cavalier. L’abondance des chevaux en met la possession à la portée des plus pauvres, et, sans leur secours il serait impossible à l’homme de franchir l’immensité des pampas et de surveiller les troupeaux qui les parcourent en liberté.

Aussi, avant presque qu’il sache marcher, le gaucho juche son petit sur une selle. A l’âge où, dans nos pays, des parents hésiteraient à confier leur progéniture au dos du plus paisible bourriquet, on rencontre, dans le campo, des enfants surveillant, tout seuls, à cheval, d’immenses troupeaux de moutons, réalisant ainsi le voeu du berger de la fable devenu roi.

Si courte que soit la course qu’il ait à faire, le gaucho la franchira à cheval. Nous en avons vu un qui avait imaginé un système fort compliqué et fort ingénieux pour tirer de l’eau d’un puits sans quitter sa selle. Ayant à embarquer dans un canot de petits fagots rassemblés en tas à vingt-cinq ou trente pas au plus du rivage du fleuve, un autre se livrait à ce manège: il prenait cinq ou six fayots sous son bras, montait à cheval, allait les jeter dans le canot, revenait au tas, mettait pied à terre, reprenait une nouvelle charge pour la porter de nouveau et ainsi de suite; travail qui eût semblé à n’importe lequel de nous beaucoup plus pénible que d’aller tout simplement chercher son bois à pied.

Il n’existe cependant pas entre le gaucho et sa monture l’attachement proverbial qui lie l’Arabe à son coursier. Tout cheval lui est bon, pourvu qu’il réunisse les qualités de force et de vitesse nécessaire; d’une brutalité extrême avec lui, il n’hésite pas à le changer contre un autre, sitôt qu’il ne peut plus lui donner ce qu’il se croit en droit d’en attendre. Cependant—détail caractéristique—rien au monde ne pourrait décider un Argentin à enfourcher une jument. Un cavalier, rencontré sur une pareille monture, serait perdu de réputation et se verrait l’objet des huées des passants.

Les courses de chevaux sont, on le comprendra, le divertissement par excellence des Argentins, passionnés d’ailleurs pour le jeu comme les Mexicains. De vingt lieues à la ronde on s’y donne rendez-vous; et si la course en elle-même, qui n’est qu’une lutte de vitesse entre deux cavaliers seulement sur un parcours assez restreint, est loin d’offrir l’attrait de nos courses de Longchamps ou de Chantilly, elle procure au moins à l’observateur l’occasion de voir une réunion à peu près complète de tous les types du pays. Tous les âges, depuis le bambin de quatre à cinq ans, suivant gravement son père et conduisant son cheval en véritable écuyer, jusqu’au vieux gaucho à barbe blanche, qui vient retrouver là quelque étincelle des ardeurs de sa jeunesse; tous les rangs de la société, depuis le pauvre péon dont la chemise en loques laisse voir la peau basanée, jusqu’au riche estanciero à la large ceinture constellée de pièce d’or et d’argent et dont le pancho de laine de vigogne est rayé des plus brillantes couleurs. Tel n’a qu’une corde de cuir en guise de rênes, un morceau de tapis en guise de selle; tel autre, monté sur une bête parée d’un splendide harnais recouvert de plaques d’argent, est campé fièrement sur une couverture multicolore, et le bout de sa botte, sur la tige de laquelle certains élégants font broder leur nom, passe dans des étriers d’une forme bizarre et en argent massif.

Quelques amazones en robes roses, jaunes ou bleues, la tête couverte de la mantille de dentelle noire, s’abritant du soleil avec un éventail, complètent le tableau.

Sur les chevaux qui courent, des paris sont engagés absolument comme sur nos turfs; mais les fonds sont, pour plus de sûreté, déposés à l’avance en mains sûres.—C’est le meilleur moyen pour éviter un trop grand nombre de querelles. Néanmoins, il y en a toujours quelques-unes et rien au monde ne pourrait donner une idée des clameurs et des gesticulations furibondes qui accompagnent immanquablement la conclusion des paris.—Heureux si l’on s’en tenait toujours aux gestes et aux cris! Malheureusement il est bien rare que, le soir des courses, la boisson s’en mêlant, les posadas, qui regorgent de consommateurs, ne soient pas le théâtre de quelque duel au couteau.

Le couteau fait d’ailleurs partie intégrante du costume: le gaucho va quelquefois à pied, rarement il est vrai, mais il ne va jamais sans son large couteau passé derrière sa ceinture. Cependant nombre de règlements de police en interdisent le port, et ce n’est pas sans raison, témoin cette anecdote:

Quelques-uns de nos compagnons de voyage, en excursion, parcouraient au petit galop les rues de Zarate, bourgade construite sur la rive gauche du Parana de las Palmas, quand ils se virent tout-à-coup entourés de vigilants (gardiens de la paix du pays) qui leur intimèrent l’ordre de mettre pied à terre et de les suivre chez le juge de paix de la localité.—A leur bien légitime surprise, ce magistrat leur apprit qu’ils avaient encouru une amende de 60 piastres (12 francs).

Et comme ils se récriaient:

—Voici, leur dit-il, pourquoi il est interdit de galoper dans les rues de Zarate. Depuis quelque temps, il ne se passait pas de semaines, pas de jours, pour ainsi dire, où quelques crimes ne fussent commis par les gauchos. Possédant des chevaux très-dociles et admirablement dressés, ils les arrêtaient au milieu de la rue, descendaient se placer à une petite distance et, quand venait à passer quelqu’un ayant une chaîne ou une montre de quelque prix, lui arracher ces objets, bondir à cheval et partir à fond de train, après avoir le plus souvent gratifié le volé d’un bon coup de couteau, était pour eux l’affaire d’un instant. Voilà pourquoi, ajouta le juge, nous infligeons une amende aux cavaliers qui galopent. De plus, si les délinquants sont trouvés porteurs d’armes, l’amende monte considérablement (12 ou 15,000 francs).

Continuer : partie 3 sur 3